Parti bolchévik

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Réunion de Bolchéviks en 1920. Lénine est à droite.
La fraction bolchévique naît en 1903 d’une scission au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (le parti des marxistes russes), en s'opposant à la fraction menchévique. Il devient définitivement un parti distinct à partir de 1912.

En 1917, le Parti bolchévik monta rapidement en puissance face aux modérés et dirigea la révolution d'Octobre. Il devient alors le parti dirigeant la Russie soviétique, et devient le Parti communiste de Russie à partir de 1918.

Le Parti bolchévik connut donc plusieurs mutations, il fut successivement l’instrument d’une révolution et celui d’une contre-révolution, et ne saurait être envisagé comme un tout monolithique et invariable.

Fondation du POSDR[modifier]

Vers la fin du 19e siècle, les idées marxistes se diffusent en Russie et sont discutées par plusieurs groupes militants. Le mouvement russe était alors constitué de cercles isolés, de regroupement régionaux discrets, de groupes d’usines sans coordination entre eux, etc. Il n’y avait pas de centre.

Un premier congrès avait eu lieu en 1898 et n’avait pu aboutir réellement à une unification du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. En 1901, un groupe d'émigrés fonde un journal, l'Iskra (L'Étincelle), visant à centraliser les différents groupes socialistes et cercles ouvriers autour d'une solide théorie marxiste et d'une organisation efficace (le journal doit être diffusé clandestinement en Russie). Parmi eux, on trouve aussi bien le vétéran Plékhanov que des jeunes, comme Martov et Lénine. Ils polémiquent contre d'autres sensibilités présentes dans les cercles social-démocrates, comme les « marxistes légaux » et les « économistes ».

Le second congrès, prévu pour 1903, devait pour la première fois établir et ramifier un parti dans toute la Russie. C’est pour les besoins de cet événement que Lénine a écrit sa brochure de 1902, Que faire ?, au nom de toute la rédaction de l'Iskra.

La fraction bolchévique[modifier]

Le 2e congrès et la question des statuts[modifier]

Le POSDR tient, en 1903, son second congrès. Lénine et Martov ne parviennent pas à s’entendre sur la question des statuts : Lénine veut que l’adhésion au POSDR soit réservée à ceux qui militent activement, alors que Martov veut l’étendre à ceux qui partagent le programme du parti (« sympathisants »). Le désaccord conduit à une polarisation du débat entre deux sensibilités.

L’idée de Lénine était de faire du POSDR une organisation de révolutionnaires professionnels, capables de construire le parti sur des bases solides et résistant à la répression de l’Okhrana. Lénine disait à Martov : si l’on poursuit votre logique jusqu’à son terme, le parti devra intégrer tout le monde et notre message sera dilué ; nous ne serons plus à l’avant-garde, vous ruinez donc le parti. Martov répliquait : si l’on suit votre logique jusqu’à son terme, on obtiendra une organisation étroite, faite de conspirateurs.

Contrairement à ce que certains prétendront plus tard, le débat n'était pas vraiment entre « parti d'avant-garde » et « parti de toute la classe ». Les deux fractions se revendiquaient de la pratique des autres partis social-démocrates de l'Internationale, qui même massifs ne regroupaient jamais toute la classe. Le débat était en réalité très lié aux particularités du militantisme en Russie, subissant la répression tsariste. Mais ces déformations ont en partie leur origine dans les procédés rhétoriques utilisés. Dans un article de Trotski publié autour de 1907, celui-ci explique que dans ce genre de polémique, il s’agissait d’adopter la position de l’adversaire, d’en pousser la logique jusqu’à son dernier terme, et de tenter par là d’en révéler l’absurdité (argument de la pente glissante).[1]

Martov remporte d'abord le vote, mais après après le départ des 7 délégués du Bund et des 2 économistes, les partisans de Lénine se retrouvent en majorité. A ce moment-là, Plékhanov est du côté de Lénine, tandis que Trotsky est avec Martov.

Schématiquement, les bolcheviks rassemblent autour de Lénine un courant en apparence homogène, alors que les mencheviks regroupent différentes tendances : sociaux-démocrates traditionnels, tendance plus à gauche de Martov et tendance « gauchiste » de Trotski.

Au départ, tout le monde pensait que la scission ne durerait pas. Pendant des années, la rupture a surtout concerné les milieux intellectuels dirigeants, en exil. Dans de nombreuses villes, les militants des deux fractions continueront à agir en commun. En fait, 351 organisations du parti restèrent des organisations conjointes bolcheviks-mencheviks jusqu'en 1917, dans certains cas jusqu’en septembre.

Le revirement de Plékhanov[modifier]

Se retrouvant en minorité, les « martovistes » menacent de scissionner. Sous pression, Plekhanov fait volte-face et exige, pour « l’unité », que la majorité au comité de rédaction de l’Iskra soit donnée aux partisans de Martov, ce qui sera fait. Lénine s'insurge, et fait valoir que s'il avait été minoritaire il serait resté à la rédaction en tant que minorité, sans faire de chantage à l'unité. Lénine tente pourtant activement d'éviter la scission, assurant des pleins droits démocratiques aux menchéviks. Mais ceux-ci refusent tout compromis avec « les léninistes ». Ces derniers, eux, se désignent par les termes de « majorité » (bolchinstvo, en russe), « vainqueurs » (du congrès). Ils combattent la ligne de la nouvelle Iskra, appelant ses partisans les « néo-iskristes ».[2]

En novembre 1904, Lénine organise sa fraction, et emploie les termes de bolchéviks (« majoritaires ») et mencheviks (« minoritaires », de menchinstvo, « minorité »). Sous l'impulsion de Bogdanov, les bolchéviks lancent leur propre journal, Vperiod (« En avant »). Pendant tout l'année 1904, on insiste des deux côtés sur le fait que le clivage est plus profond que la question de l'organisation. C'est notamment ce que fait Lénine dans sa brochure Un pas en avant, deux pas en arrière.[3] Rosa Luxemburg publie une critique de Lénine, Questions d'organisation de la social-démocratie russe.[4] Les termes de bolchéviks / menchéviks ne seront employés par les martovistes que vers fin 1905.[2]

Les accusations portées par les adversaires seront notamment que les bolchéviks reproduiraient les travers des blanquistes, des populistes, des jacobins (Trotsky compare Lénine à Robespierre en 1904[5]), voire des anarchistes (Plékhanov au 5e congrès). Les bolchéviks sont régulièrement accusés d'utopisme, de romantisme révolutionnaire. « Soulèvement — gouvernement révolutionnaire provisoire — république, voilà tout le schéma politique des bolcheviks. » dit Jordania au 4e congrès.

La révolution de 1905[modifier]

La révolution de 1905, qui prend par surprise l'ensemble des socialistes, impactera beaucoup la situation politique et les organisations. Les dirigeants bolchéviks étaient au départ méfiants envers ces organes apparus spontanément. Ils n'y étaient pas à l'aise, et fixaient la tâche de « convaincre ces organisations d'accepter le programme du parti social-démocrate comme étant le seul conforme aux vrais intérêts du prolétariat ». Lénine fera évoluer ces positions en favorisant le travail dans les soviets et en reconnaissant leur rôle central dans la révolution.

En janvier, Lénine accuse les minoritaires menchéviks d'avoir un rôle désorganisateur et secrètement fractionniste.[6] Trotsky se tenait à ce moment-là « hors fraction ». Lénine ironisait sur celui qui se promenait « avec le rameau de la paix et la burette d'huile non-fractionniste à la main ».

Mais surtout, la révolution montre que la bourgeoisie préfère se jeter dans les bras de la réaction plutôt que de risquer de tout perdre dans une lutte de classe trop intense. Le POSDR se divise en deux attitudes radicalement différentes :

C'est à ce moment que Trotsky développe une idée différente et originale : la théorie de la révolution permanente.

3e congrès (1905) : le congrès bolchévik[modifier]

Le 3e congrès se tient à Londres du 25 avril au 10 mai 1905. Sa préparation déclencha un conflit de légitimité.[8] Le Comité central menchévik avait voté contre l'appel au congrès le 7 février 1905, et voté l'exclusion de Lénine. Mais deux jours plus tard, 9 des 11 membres de ce comité sont arrêtés. Des membres du Comité central, Leonid Krassine et Alexei Lyubimov, prennent contact avec les bolchéviks et signent un accord pour la tenue du 3e congrès avec Sergei Gusev et Piotr Rumyantsev.

Seule une poignée de menchéviks se rend au congrès, les autres organisant une conférence alternative à Genève. Krassine et Bogdanov sont alors nommés au Bureau russe du Comité central, chargé de réunifier les 2 fractions.

A côté des sujets ordinaires, l'ordre du jour du congrès comprenait la situation pré-révolutionnaire d'alors, ou encore la guerre russo-japonaise. Lénine militait pour la défaite de la Russie. Le congrès décide alors de rapatrier le Comité central la presse du parti en Russie, ce qui fait pression sur Lénine pour qu'il rentre (ce qu'il fera en novembre).

Après la révolution, pendant un bref instant, il était possible de mener une activité politique légale, dont la possibilité de participer à des élections, et de profiter du droit de réunion pour organiser plus démocratiquement le parti qu'en période clandestine (c'était auparavant la cooptation qui primait). Lénine recommande aussitôt une adaptation du parti et une généralisation des élections des organes par la base.[9] Il ajoute, contre les « comitards », qu'il ne fallait pas craindre une « adhésion fulgurante et massive de personnes qui ne sont pas des so­cial-démocrates ». Pourtant sa résolution est d'abord battue par 12 voix contre 9.

Affiche-POSDR.jpg

La caution de Kautsky[modifier]

En 1906, Kautsky, principal théoricien de l'Internationale socialiste, écrit un article qui sera influent : Les forces motrices de la Révolution russe et ses perspectives. Il y défend le point de vue des bolchéviks sur la stratégie pour mener la révolution anti-tsariste: un pari sur le paysan russe comme combattant pour la transformation démocratique du pays. Cette prise de position apportera une véritable caution marxiste aux bolchéviks, qui l'utiliseront souvent. En 1910, dans une polémique contre le menchévik Martov, le dirigeant bolchévik Kamenev écrit: « il y a un certain plaisir à être assis aux côtés de Kautsky sur le banc des accusés ». Kamenev a publié à nouveau ce texte au début des années 1920 et y réaffirme la marque d’honneur qu’il en retire. Même Staline, bien plus tard, écrira au tout début du second volume de ses œuvres complètes un essai revenant sur l'article de Kautsky de 1906, vantant un « théoricien remarquable », qui « prête aux questions tactiques de la minutie et un grand sérieux », et dont les positions à l’égard des questions russes sont d’une grande valeur.

4e congrès (1906) : réunification des fractions[modifier]

Le 4e congrès se tient à Stockholm (Suède) en avril 1906. Les bolchéviks et les menchéviks se rapprochent, et refusionnent formellement.[10] Lénine annonce solennellement : « II n'y a plus de schisme [...] les fractions précédentes des 'bolcheviks' et des 'mencheviks' se sont entièrement fondues. »

Les principaux sujets abordés furent la situation politique et les tâches du prolétariat, la question agraire, l'attitude envers la Douma, et les questions d'organisation (Martov fait remplacer la version de 1903 sur les statuts par la sienne). Chaque point soulève une forte polémique entre fractions. Les menchéviks sont alors majoritaires (environ 34 000 militants contre 14 000 pour les bolchéviks) et font globalement passer leurs positions.

Suite à la défaite de la révolution de 1905, certains menchéviks abandonnent le POSDR et rejoignent des partis légaux. Lénine les appellera en 1908 les « liquidationnistes ».

Démocratisation du régime et du parti[modifier]

Après la révolution, pendant un bref instant, il était possible de mener une activité politique légale, dont la possibilité de participer à des élections, et de profiter du droit de réunion pour organiser plus démocratiquement le parti qu'en période clandestine (où la cooptation primait). Lénine recommande aussitôt une adaptation du parti et une généralisation des élections des organes par la base[11], et il rappelle que cela a toujours été la position des bolchéviks :

« Nous autres, représentants de la social-démocratie révolutionnaire, partisans de la « majorité » [bolchévique], nous avons dit bien des fois que la démocratisation du parti, réalisée jusqu’au bout, était impos­sible dans les conditions du travail conspirateur, que le « principe électif » dans cette situation était un vain mot. La vie à confirmé nos paroles. (…) Mais la nécessité d’adopter le principe électif dans de nouvelles conditions, lors de l’accession à la liberté politique, nous autres, bolcheviks, nous l’avons toujours reconnue. »

Lénine écrivait qu'il ne fallait pas craindre une « adhésion fulgurante et massive de personnes qui ne sont pas des so­cial-démocrates ».

5e congrès (1907)[modifier]

Le 5e congrès se tient à Londres entre le 13 mai et le 1er juin 1907. Il réunit 338 délégués, dont 105 bolchéviks et 97 menchéviks (représentant au total 77 000 militant-e-s). Les délégués polonais (SDKPiL) et lettons faisaient bloc avec les bolchéviks, tandis que les bundistes étaient alliés aux menchéviks. Trotsky est alors non aligné et fait le médiateur entre les deux blocs.[12][13][14] Les bolchéviks sont désormais plus nombreux que les mencheviks.

Les débats sont tendus. Les bolchéviks soutiennent qu'il faut se préparer à un soulèvement armé contre le tsarisme, ce que Martov dénonce comme une déviation « putschiste ».

La question syndicale soulève aussi des débats. Les menchéviks soutiennent l'idée d'organiser un grand « congrès ouvrier », comme première étape vers un mouvement ouvrier organisé davantage sur le modèle d'Europe de l'Ouest.

Enfin, les menchéviks condamnent les « expropriations » (braquages menés pour financer les activités du parti) menées par certains bolchéviks (mais aussi par des SR et des anarchistes). Leur résolution est votée à 65% (y compris certains bolchéviks). Ironiquement, une des « expropriations » les plus connues eut lieu quelques semaines après le congrès à Tiflis.

Le Comité central issu de ce congrès est profondément divisé et ne parvient pas à fonctionner. Les bolchéviks élisent à l'issue du congrès leur propre direction, menée par Lénine. On peut noter qu'apparaissent à cette époque les diminutifs « beki » et « meki » pour désigner les deux fractions.[2]

Période réactionnaire (1907-1911) puis remontée des luttes[modifier]

Les années qui suivent la défaite de la révolution de 1905 sont une période réactionnaire, pendant laquelle la conscience de classe recule, les grèves diminuent, et les idées réformistes se renforcent. Trotsky fait l'observation suivante :

« Pour comprendre les deux principaux courants dans la classe ouvrière de Russie, il est important de considérer que le menchévisme s'est définitivement formé pendant les années de réaction et de régression, s'appuyant principalement sur une mince couche d'ouvriers qui avaient rompu avec la révolution ; tandis que le bolchévisme, terriblement écrasé durant la période de réaction, monta rapidement, au cours des années qui précédèrent la guerre, à la crête du nouveau flux révolutionnaire.  »[15]

Un rapport du département de la Police dans les années qui précédèrent la guerre disait : « L'élément le plus énergique, le plus allègre, le plus capable de lutter infatigablement, de résister et de s'organiser constamment, se trouve dans les groupements et les individus qui se concentrent autour de Lénine... » C'est donc tout naturellement que bolchéviks étaient surveillés de près. En 1914, sur 7 membres du comité du parti à Saint-Pétersbourg, trois étaient des agents de l'Okhrana, la police secrète tsariste.

Par ailleurs, Lénine tend à partir de 1908 à employer les termes de « bolchéviks » et « menchéviks » comme pour désigner des courants révolus, ayant existé de 1903 à 1908. Il essaie de mettre l'accent sur la construction vers l'extérieur, à partir des positions bolchéviques mais sous le drapeau POSDR : « Les bolcheviks doivent à présent construire le parti, construire, à partir des fractions, le parti, construire le parti à partir des positions qu'ils ont acquises par la lutte des fractions. » (1909). Il va jusqu'à dire : « Nous l'avons dit, et nous le répétons encore : tout social-démocrate est bolchevik. » Ou encore, début 1914 : « La majorité est derrière les bolcheviks, le parti est derrière les bolcheviks [...] les bolcheviks sont pour l'unité. L'unité du parti illégal est indispensable, l'unité par en bas. »

Force pratique et faiblesses théoriques[modifier]

Les évolutions numériques respectives des bolchéviks et des menchéviks nous renseignent sur le type de militants de ces deux organisations : en 1906, après la défaite de la première révolution russe et alors que le reflux du mouvement ouvrier russe commence seulement, les mencheviks sont beaucoup plus nombreux (34 000 militants contre 14 000). Mais en 1907, les bolchéviks ont dépassé les mencheviks. Car si les militants bolchéviks sont plus longs à former, ils résistent également mieux à la répression, d’autant que les bolchéviks ont une structure et une activité clandestines. A partir de 1908, les effectifs des deux fractions s’effondrent, sous l’effet de la répression. La fraction bolchévik, en particulier, est dispersée, morcelée, mais ses militants valeureux sont toujours là et s’illustreront, pour beaucoup d’entre eux, en 1917.

Mais si les militants et les cadres bolchéviks sont bien formés au travail clandestin et à la lutte contre la répression, il n’en va pas nécessairement de même au niveau de la formation théorique. Les écrits de certains militants importants, comme Molotov ou Staline, montrent tantôt une faible culture marxiste, tantôt, dans le cas de Staline par exemple, un nombre considérable de lectures marxistes mais une assimilation grossière de la dialectique. Même les dirigeants bolchéviks sont parfois idéologiquement fragile, comme le montre l'épisode otzoviste.

La Douma et les otzovistes[modifier]

Les sociaux-démocrates (comme les SR) boycottent les élections de la première Douma d'État de l'Empire russe (fin 1905 - début 1906), car elles sont mises en place pour essayer de calmer le mouvement révolutionnaire par une réforme minime du régime. Mais aux élections à la deuxième Douma (janvier 1907), dans un contexte de reflux de la révolution, les social-démocrates et les socialistes-révolutionnaires se présentent et obtiennent 83 sièges.

Un courant gauchiste se forme au sein des bolchéviks (derrière Bogdanov), contre la participation, et appelant au rappel des députés (« otzovistes »). Globalement ces dirigeants (Bogdanov, Bazarov, Lounatcharski...), à la même époque, sont attirés par une philosophie idéaliste, « l'empirio-criticisme ». C'est contre eux que Lénine écrira son livre Matérialisme et empiriocriticisme. Cela explique aussi pourquoi Lénine éprouva, en 1911, alors qu’il était en exil, le besoin d’ouvrir une école du parti pour les ouvriers venant de Russie, à Longjumeau. Mais bien souvent, ces mêmes dirigeants bolchéviks méprisent les ouvriers sans formation qui veulent adhérer, et filtrent leur entrée dans le parti.

La deuxième Douma est dissoute en juin sous prétexte de la découverte d'un complot social-démocrate pour subvertir l'armée. Sous de nouvelles lois électorales, la présence des sociaux-démocrates à la troisième Douma (novembre 1907) est réduite à 19.

A partir de 1908, les effectifs socialistes s’effondrent sous l’effet de la répression. À partir de la quatrième Douma (1912-1917), les sociaux-démocrates sont définitivement divisés. Les mencheviks ont 5 membres et les bolcheviks 7, dont Roman Malinovski, qui s'avérera être un agent de l'Okhrana. En octobre 1912, selon R. Luxemburg, le POSDR est composé des courants suivants : « les mencheviks (tendance Axelrod) , les mencheviks du Parti (tendance Plekhanov), le groupe Vperiod, le groupe Pravda, les bolcheviks du Parti et les bolcheviks de Lénine ».

La rupture de 1912 et le succès bolchévik[modifier]

Une conférence du POSDR est organisée par les bolchéviks en janvier 1912 avec l'essentiel des forces social-démocrates en Russie, et elle déclare l'exclusion des liquidateurs (droite des menchéviks qui renonce à la propagande clandestine, notamment pour la république). Plusieurs petits groupes, surtout de l'émigration (Plekhanov, Alexinski, Trotsky...), ne la reconnaissent pas. En août ils se regroupent (« bloc d'août ») pour dénoncer le « scissionnisme » et « l'usurpation », et ils forment un « Comité d'organisation », qui s'opposera au Comité central issu de la conférence de 1912.

Pendant plus de deux ans (début de 1912 milieu de 1914) les deux organisations sont en conflit ouvert. D'un côté la Pravda, de l'autre, le Loutch (« le rayon », quotidien menchévik qui parût légalement à Pétersbourg de septembre 1912 à juillet 1913). De même à la Douma (Lénine insista pour que les groupes parlementaires soient bien distincts) : d'un côté la « Fraction ouvrière social-démocrate de Russie » (bolchéviks), de l'autre la « Fraction social démocrate » dirigée par Tchkhéidzé.

L'organisation autour de la Pravda parvient alors à devenir un parti de masse, à l'échelle de la classe ouvrière russe. Les partisans de Lénine n'emploient quasiment pas le terme de bolchéviks à cette période, se présentant comme le POSDR.  On peut noter qu'en 1913, Lénine écrit ce qui est peut-être le seul article consacré au terme de « bolchévisme », dans un ouvrage encyclopédique, et cela désigne alors le passé[16]. En 1912, les bolchéviks lancent le journal Pravda. Lénine raillera le fait que les groupes très hétérogènes du bloc d'août 1912 n'ont jamais réussi à s'unir sur une politique commune.[17]

En s'appuyant sur les données des cotisations, qui distinguent celles venant des groupes ouvriers et celles des invididus (souvent des bourgeois libéraux), Lénine montre qu'en 1914, les bolchéviks groupaient 4/5e des ouvriers social-démocrates. Ils avaient aussi le contrôle de tous les plus grands syndicats de Moscou et de Saint Saint-Pétersbourg. La campagne sur les assurances sociales joue également un rôle important dans la construction d’un réseau de travailleurs soutenant le bolchevisme. Au début de 1914 lors des élections des délégués de cette institution légale, on comptait 37 partisans de la Pravda, 7 mencheviks, 4 SR et 5 abstentions.

Emile Vandervelde, ennemi farouche des bolcheviks, est allé en Russie au nom du Bureau Socialiste International au début de 1914 et a reconnu que les bolcheviks étaient alors majoritaires dans la classe ouvrière russe.

Pendant la guerre (1914-1917)[modifier]

En 1914, certains militants bolchéviks, se sont laissés gagner par le patriotisme, comme l'ouvrier Vorochilov. En particulier, les députés bolchéviks à la Douma votent dans un premier temps avec les menchéviks une motion où ils s'engagent à « défendre les biens culturels du peuple contre toutes atteintes, d'où qu'elles vinssent ». La Douma souligna par des applaudissements cette reddition. De toutes les organisations et groupes russes du parti, pas un ne prit ouvertement la position défaitiste que Lénine proclama à l'étranger. Il y avait cependant très peu de bolchéviks ouvertement social-chauvins, contraitement aux menchéviks. Et rapidement, les bolchéviks ont repris les activités révolutionnaires sur le sol russe.

En novembre 1914, les 5 députés bolchéviks furent arrêtés et une vague de répression réduit à presque rien l'activité révolutionnaire. En février 1915, l'affaire fut entendue au Palais de Justice. Les accusés se tinrent sur la réserve. Kamenev et Petrovsky désavouent le défaitisme de Lénine. Le département de la police nota avec satisfaction que la sévère sentence rapportée contre les députés n'avait donné lieu à aucun mouvement protestataire chez les ouvriers. Les contacts avec l’exil se réduisent à presque rien : en novembre 1916, Zinoviev et Lénine, en exil, ne savent pas ce qu’est devenu leur parti.

Malgré tout, l’organisation de Lénine aura permis que, malgré la répression et la dispersion, subsiste un corps de militants dévoués, animés par une claire conscience de classe, d’où va sortir l’instrument de la révolution d’octobre. Dès 1914, des militants bolchéviks commencèrent à développer dans les masses, par la presse et la parole, leur agitation contre la guerre. Un rapport de la police mentionne :

« Les partisans de Lénine, qui mènent en Russie la grande majorité des organisations social-démocrates clandestines, ont mis en circulation depuis le début de la guerre, dans leurs principaux centres (savoir : Pétrograd, Moscou, Kharkov, Kiev, Toula, Kostroma, le gouvernement de Vladimir, Samara), une quantité considérable de tracts révolutionnaires, réclamant la fin des hostilités, le renversement du pouvoir actuel et la proclamation de la république ; en outre, cette activité a eu pour résultat sensible l'organisation par les ouvriers de grèves et de désordres.  »[18]

En février 1915, une conférence des groupes bolcheviques émigrés réunie à Berne et à laquelle participent de nouveaux venus de Russie, Boukharine et Piatakov, se prononce pour la « transformation en guerre civile de la guerre impérialiste ».

Dans le désarroi de la guerre, les lignes bougent et se redéfinissent. Certains rompent avec les menchéviks (Antonov-Ovseenko, Tchitchérine, Ouritsky, Kollontaï...) et des cadres communs se forment entre des groupes de militants d'horizons différents. Par exemple le groupe de Nache Slovo (dominé par Trotsky), qui fut une plaque tournante de l'internationalisme en Europe. Lénine avait des désaccords avec eux, certains mineurs (défaitisme, Etats-Unis d'Europe...), le principal étant la nécessaire rupture avec l'Internationale des social-chauvins. Mais ce qui empêche surtout le rapprochement est la méfiance née des querelles passées.

Le quotidien russe de New York Novy Mir, où collaborent Trotsky, Kollontaï, Boukharine et Volodarski, préfigure, au début de 1917, cette fusion de tous les internationalistes russes, dont les « vpériodistes » et Boukharine, contre Lénine, font leur cheval de bataille.

Un autre type de désaccord apparaît entre Lénine et ceux qui soutiennent une position qu'il appelle de « l'économisme impérialiste » (Boukharine, Piatakov, Bosch). C'est-à-dire ceux qui s'opposaient aux revendications d'autonomie / indépendance nationale au nom du fait que les forces productives se développent mieux à grande échelle.

Ce n'est qu'au printemps 1916 que Lénine et Zinoviev, de Suisse, réussissent à rétablir le contact avec ce qui a survécu de l'organisation en Russie. Un « bureau russe » est reconstitué, autour de Zaloutski, Molotov et Chliapnikov, qui a établi personnellement les liaisons. Quelques journaux reparaissent illégalement, à Pétrograd, Moscou, Kharkov. En janvier 1917, le métallo Loutovinov réussit à regrouper les militants de la région du Donetz et à organiser une conférence régionale. Les conditions de travail sont précaires, chaque fois qu'une direction du travail est reconstituée à Moscou, elle est immédiatement arrêtée. La plupart des groupes ouvriers qui parviennent à se constituer sont autonomes : celui de la Tverskaia à Moscou, le comité du parti du rayon de Pressnia, l'organisation interrayons à Pétrograd...

Le Parti bolchévik en 1917[modifier]

Révolution de Février[modifier]

Lorsqu'éclate la révolution de Février 1917, beaucoup de dirigeants social-démocrates, bolchéviks comme menchéviks, sont en exil : Lénine et Martov sont à Zurich, Trotski est à New York, Tchernov à Paris, Tsereteli, Dan et Staline en exil en Sibérie.

Les tous premiers jours les socialistes de toute tendance ne réalisent pas immédiatement ce qui est en train de se passer. Le bolchevik Chliapnikov (membre du comité central du parti) pense qu'il s'agit là plus d'une émeute de la faim que d'une révolution en marche. Mais sur le plan pratique, les militants bolchéviks étaient plus résolus. Les ouvriers bolcheviks, aussitôt après l'insurrection, avaient pris sur eux l'initiative de la lutte pour la journée de huit heures; les menchéviks déclaraient prématurée cette revendication. Les bolcheviks dirigeaient les arrestations de fonctionnaires tsaristes, les menchéviks s'opposaient aux "excès". Les bolcheviks entreprirent énergiquement de créer une milice ouvrière, les menchéviks enrayaient l'armement des ouvriers, ne désirant pas se brouiller avec la bourgeoisie.

Le 27 février, le soviet de Petrograd se forme au même moment que le gouvernement provisoire bourgeois. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, qui sont majoritaires dans les soviets qui se forment, font confiance au gouvernement provisoire, et soutiennent l'effort de guerre au nom de la défense de la patrie démocratique.

La direction bolchévique est assurée par un « bureau russe du comité central » composé de Chliapnikov, Molotov et Zaloutsky. Elle n’a pas de ligne claire, mais maintient une politique indépendante de la bourgeoisie. La Pravda dénonce le « gouvernement de capitalistes et de propriétaires fonciers », en réclamant un vrai « gouvernement révolutionnaire provisoire » et en appelant le soviet à convoquer une assemblée constituante afin d’instaurer « une république démocratique ». (Cependant Molotov est mis en minorité au comité de Pétrograd quand il propose de qualifier de « contre-révolutionnaire » le gouvernement provisoire) Les bolchéviks pensaient être fidèles à la ligne qui les avait opposé aux menchéviks dans les débats depuis 1905. Le 10 mars, la Pravda appelle à transformer la guerre impérialiste en une guerre civile qui libérera les peuples du joug des classes dominantes.

Mais la ligne change le 12 mars lorsque Kamenev et Staline reviennent de leur exil en Sibérie et prennent la direction. La Pravda du 15 mars écrit que les bolcheviks soutiendront résolument le gouvernement provisoire « dans la mesure où il lutte contre la réaction ou la contre-révolution ». Une formule floue que raillera Lénine. Kamenev rédige plusieurs articles ouvertement défensistes, écrivant notamment « un peuple libre répond aux balles par des balles ». Selon Chliapnikov, ce revirement est accueilli avec jubilation au gouvernement provisoire et à la direction du Soviet, tandis qu’une opposition de gauche se lève au sein du parti, notamment dans son bastion ouvrier de la capitale, le district de Vyborg, dont le comité « demande même l’exclusion du parti de Staline et de Kamenev ».

Le 29 mars s’ouvre à Pétrograd la première conférence nationale bolchévique depuis la révolution, divisée entre la droite défensiste et la gauche révolutionnaire (animée par Chliapnikov et Kollontaï). Pour cette dernière, « la révolution russe ne peut obtenir un maximum de libertés démocratiques et de réformes sociales que si elle devient le point de départ d’un mouvement révolutionnaire du prolétariat occidental », pour cela « il faut préparer la lutte contre le gouvernement provisoire », le soviet étant « un embryon de pouvoir révolutionnaire » et la « garde rouge ouvrière » un outil central afin de l’imposer. Mais la droite l'emporte, et envisage le 1er avril la réunification de tous les social-démocrates que leur propose Tséretelli au nom du Comité d'organisation.

Les bolchéviks s'installent dans l'hôtel particulier de la Kschessinska.

Le retour de Lénine et la réorientation[modifier]

Lénine, qui est arrivé à Petrograd dans la nuit du 3 au 4 avril, présente ses thèses (que l'on retiendra comme Thèses d'avril) à la réunion du Parti bolchevik du 4 avril. Il en avait déjà tracé les grandes lignes dans le train (le fameux « wagon plombé ») qui le ramenait vers la Russie. Il prône un redressement immédiat de la ligne politique. Dès son arrivée à Petrograd, en gare de Finlande, Lénine engueule Kamenev sur ce qu'il écrivait dans la Pravda.

Etant donné le pouvoir populaire direct qu'ont les ouvriers et les soldats dans les soviets, le gouvernement provisoire ne contrôle pas tout, et il y a de fait une situation de dualité de pouvoir. Au lieu de faire confiance au gouvernement provisoire, Lénine propose de revendiquer « tout le pouvoir aux soviets ! ». Lénine considère que la formule bolchévique a été confirmée, mais qu’« il faut savoir compléter et corriger les vieilles formules »[19], car « personne autrefois ne songeait, ni ne pouvait songer, à une dualité du pouvoir ». Il fait l'analyse que la dictature des ouvriers est paysans est non pas le gouvernement provisoire, mais ce pouvoir des soviets, « du même type que la Commune de Paris de 1871 ».

Les thèses de Lénine semblèrent trop radicales aux dirigeants bolcheviks de l’intérieur qui restaient accrochés à la vieille tactique de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ». Le 8 avril, 13 des 15 membres de la direction bolchevik de Petrograd rejetèrent les thèses de Lénine. Kamenev déclare : « Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, il nous parait inacceptable dans la mesure où il présente comme achevée la révolution démocratique bourgeoise et compte sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste. » Le bruit court à ce moment-là que Lénine est devenu trotskiste, car il semble s'être rallié de fait à l'idée de révolution permanente. Selon Trotsky c'est effectivement ce qui s'est passé[20].

Le 24 avril a lieu une conférence réunissant 149 délégués (qui représentent 79 000 adhérents) : Lénine y obtient une quasi-unanimité contre la guerre, ainsi qu’une forte majorité pour transférer aux soviets les pouvoirs d’Etat, une faible majorité pour entrer dans la voie de la révolution socialiste, mais échoue à changer le nom du parti de « social-démocrate » en « communiste ».

La radicalisation de la ligne bouleverse les organisations préexistantes. Les bolchéviks les plus droitiers quittent le parti (Voitinski, Avilov et Goldenberg), les menchéviks les plus à gauche le rejoignent. De nombreux groupes ou organisations autonomes ou isolés le rejoignent. Notamment, le comité Interrayons, dirigé par Trotsky, et qui compte à sa tête des dirigeants de qualité, fusionne avec le Parti bolchévik en juillet (lors du 6e Congrès, dit « congrès d'unification »). Auparavant, Staline et Kamenev s’étaient opposé à cette fusion. Au cours de ce congrès, qui regroupe 175 délégués pour 112 organisations et 177 000 membres, Lénine, Kamenev, Zinoviev et Trotsky sont élus au comité central à la quasi-unanimité.

Dans L'Etat et la Révolution, écrit au coeur de la révolution, Lénine fera un retour critique sur la ligne politique réformiste qui gangrène la Deuxième internationale. Il revendique un retour à la politique révolutionnaire de Marx et Engels, et réaffirme que l'Etat ouvrier ne peut être construit que par une révolution qui détruit l'Etat bourgeois. Le nouvel Etat ouvrier est « du type de la Commune de Paris », du type soviétique.

La montée en puissance[modifier]

Alors que les militants de base du parti expliquaient patiemment le point de vue de Lénine aux ouvriers, aux soldats, aux paysans, Lénine parvint à reprendre en main le parti au cours des mois suivants. De février à juillet, la taille du parti bolchevik passa de 24.000 à 240.000 membres.

Fin avril, début juin, le rapport de force commence à évoluer rapidement en faveur des bolchéviks. L'influence des bolchéviks augmenta plus rapidement dans les comités d'usines et les soviets des quartiers ouvriers. Les questions posées par lutte de classe, plus concrètes et vitales pour les ouvriers, permettaient aux bolchéviks de faire des démonstrations face aux réformistes. Fin avril, les les bolcheviks se trouvèrent majoritaires dans les soviets du quartier de Vyborg, de Vassilievsyk-Ostrov, du rayon de Narva. Le 3 juin en parallèle, la conférence des comités de fabriques et d'usines de Pétrograd adoptait, à une majorité également écrasante, une résolution disant que le pays ne saurait être sauvé que par le pouvoir des soviets. Volodarski disait en juillet : « Dans les usines, nous jouissons d'une influence formidable, illimitée. Le travail du parti est rempli principalement par les ouvriers eux-mêmes. L'organisation a monté d'en bas et c'est pourquoi nous avons toutes raisons de penser qu'elle ne se disloquera pas. »

Toutes les élections partielles aux soviets leur donnaient la victoire, et la section ouvrière du Soviet de Pétrograd gagna une majorité bolchévique. Mais dans les séances communes avec les soldats, les bolcheviks étaient encore écrasés par les délégués SR. La Pravda réclamait avec insistance de nouvelles élections : « Les 500 000 ouvriers de Pétrograd ont au Soviet quatre fois moins de délégués que les 150 000 hommes de la garnison. »

De large secteurs du parti retardaient cependant sur les expériences faites à Pétrograd et sur le réalignement opéré par Lénine. Dans des centres ouvriers tels qu'Ékatérinbourg, Perm, Toula, Nijni-Novgorod, Sormovo, Kolomna, Iouzovka, les bolcheviks ne se séparèrent des mencheviks qu'à la fin de mai. À Odessa, Nikolaïev, Élisavetgrad, Poltava et en d'autres points de l'Ukraine, les bolcheviks, au milieu de juin, n'avaient pas encore d'organisations autonomes. À Bakou, Zlatooust, Bejtesk, Kostroma, ils ne se séparèrent définitivement des mencheviks qu'à la fin de juin. À Saratov, fin juin, ils envisageaient encore de faire une liste commune avec les conciliateurs à la douma.

Révolution d'Octobre[modifier]

Le parti de la révolution d’octobre est donc un parti refondu dans la lutte. C’est lui qui, forgé sous la répression de l’été 1917, va conquérir en trois mois la majorité dans les soviets et diriger une insurrection victorieuse. Dans ces moments, les mots d’ordre viennent de Lénine (exilé en Finlande) et de Trotsky. Le nombre d’agitateurs diminue, et on n’entend plus guère les voix de Staline, Kamenev et Zinoviev. Ces deux derniers sont explicitement contre la prise de pouvoir. Mais le plus efficace, dans cette période, c’est l’agitation menée à la base par les anonymes, ouvriers et soldats. Voici ce qu’écrit Trotsky à ce sujet :

« Des mois de vie politique fébrile avaient créé d'innombrables cadres de la base, avaient éduqué des centaines et des milliers d'autodidactes qui s'étaient habitués à observer la politique d'en bas et non d'en haut et qui, par conséquent, appréciaient les faits et les gens avec une justesse non toujours accessible aux orateurs du genre académique. En première place se tenaient les ouvriers de Piter [Petrograd], prolétaires héréditairement, qui avaient détaché un effectif d'agitateurs et d'organisateurs d'une trempe exceptionnellement révolutionnaire, d'une haute culture politique, indépendants dans la pensée, dans la parole, dans l'action.
Tourneurs, serruriers, forgerons, moniteurs des corporations et des usines avaient déjà autour d'eux leurs écoles, leurs élèves, futurs constructeurs de la République des Soviets. Les matelots de la Baltique, les plus proches compagnons d'armes des ouvriers de Piter, provenant pour une bonne part de ceux-ci, envoyèrent des brigades d'agitateurs qui conquéraient de haute lutte les régiments arriérés, les chefs-lieux de district, les cantons de moujiks. La formule généralisatrice lancée au cirque Moderne par un des leaders révolutionnaires prenait forme et corps dans des centaines de têtes réfléchies et ébranlait ensuite tout le pays. [...] Les usines conjointement avec les régiments envoyaient des délégués au front. Les tranchées se liaient avec les ouvriers et les paysans du plus proche arrière-front. [...] Les usines et les régiments de Petrograd et de Moscou frappaient avec de plus en plus d'insistance aux portes de bois du village. Se cotisant, les ouvriers envoyaient des délégués dans les provinces d'où ils étaient originaires. [...] Le bolchévisme conquérait le pays. Les bolcheviks devenaient une force irrésistible »[21].

Voilà donc quel était le parti qui prit le pouvoir. Et voilà qui tord le cou à tous les discours qui font de l’insurrection d’octobre un coup d’Etat !

Crise sur la question du nouveau gouvernement[modifier]

Lénine était hostile aux autres socialistes en qui il n'avait aucune confiance. Etant donné les refus des autres forces socialistes pendant le Congrès des soviets, le premier gouvernement, Soviet des commissaires du peuple (Sovnarkom), est composé uniquement de bolchéviks.

Aussitôt après le congrès, le Comité central bolchévik du 29 octobre accepte de négocier, mais les chefs mencheviks et SR exigent un gouvernement sans Lénine ni Trotsky, incluant des SR de droite et des troudoviks, et qui serait responsable, non devant les soviets, mais devant « les larges masses de la démocratie révolutionnaire ». En parallèle ils ne montrent pas d'empressement à lutter contre les premières tentatives de Blancs contre-révolutionnaires. Lénine est pour rompre le dialogue, mais la tension monte avec toute une partie de dirigeants bolchéviks (Kamenev, Zinoviev, Lozovski, Riazanov...) qui votent contre leur parti dans l'exécutif soviétique, certains allant jusqu'à démissionner.

Mais l'opposition est condamnée par l'écrasante majorité des militants bolchéviks, et il apparaît assez vite clair que les mencheviks et les dirigeants SR n'ont jamais eu l'intention d'une collaboration honnête avec les bolchéviks sur la base du programme décidé par le Congrès des soviets. Il n'y aura finalement pas de scission, et les démissionnaires reprendront leurs postes, sauf Lozovski qui sera finalement exclu et fondera un éphémère « Parti socialiste ouvrier ».

En revanche il n'y aura pas de crise dans les rangs du parti sur le problème de l'Assemblée constituante, où la majorité SR de droite désavoue la révolution. Boukharine proposera l'invalidation des députés de droite et la proclamation d'une Convention révolutionnaire, et le bureau de la fraction bolchevique manifestera quelque hésitation. Mais Lénine imposera sans peine son point de vue : le Congrès des soviets est plus légitime que la Constituante. Celle-ci sera alors dissoute par les gardes rouges le 19 janvier 1918.

Evolutions et postérité[modifier]

Le parti au pouvoir[modifier]

Les gouvernements bourgeois du monde entier se demandent si le pouvoir bolchévik sera assez fort. Lénine répond  : « La bourgeoisie ne reconnaît qu'un Etat est fort que lorsqu'il peut, usant de toute la puissance de l'appareil gouvernemental, faire marcher les masses comme l'entendent les gouvernements bourgeois. Notre conception de la force est différente. Ce qui fait la force d'un Etat, selon nous, c'est la conscience des masses. L'Etat est fort quand les masses savent tout, peuvent juger de tout et font tout sciemment »

Le parti victorieux enregistre, au lendemain d’octobre, des adhésions en masse. En mars 1919, le parti compte 250 000 militants, dont 52% d’ouvriers, 15% de paysans, 18% d’employés, 14% d’intellectuels (étant inclus dans cette dernière catégorie tous ceux qui ont reçu une éducation secondaire). 27% de ces militants sont, à ce moment, dans l’Armée rouge, au combat. C’est un parti jeune : la moitié de ses effectifs a moins de 30 ans. A ce moment, le parti est encore de bonne qualité. Mais ses effectifs vont rapidement exploser, pour atteindre 730 000 membres en mars 1921. Parmi tous ces membres, nombreux sont les arrivistes, attirés moins par le combat bolchévik que par l’ « obséquiosité devant le pouvoir du jour[22] », pour reprendre une expression de Trotsky. En 1922, 97% des militants bolchéviks ont rejoint le parti après octobre 17. La purge de 1923, la première de l’histoire du parti, l’ampute de 180 000 membres – Trotsky s’en félicite au nom de la lutte contre l’arrivisme.

Le problème est que le parti a aussi besoin de ces éléments idéologiquement peu sûrs et socialement hétérogènes à la masse du prolétariat – les employés et les fonctionnaires qui, à l’époque, n’étaient pas aussi prolétarisés qu’aujourd’hui. Car pour faire fonctionner un Etat moderne, on a besoin de spécialistes. Les mêmes qui, en octobre 1917, ont accueilli très hostilement la prise de pouvoir par les bolchéviks, vont voler, en 1918, au secours de la révolution en faisant valoir leurs compétences techniques et en profitant des avantages que procure le fait d’être dans le parti au pouvoir. Le phénomène de corruption par le pouvoir se développe, surtout que nombre de militants perçoivent l’exercice du pouvoir par leur parti comme une sorte de récompense due après des années de misère, de souffrances, de répression et de tensions.

De plus, après la victoire contre les armées blanches, une grande partie des masses s’éloignent des bolchéviks tant le chaos et la misère restent grands, tant les sacrifices exigés ont été insupportables. La guerre civile a également saigné, décimé la fleur du parti, détruisant numériquement une bonne partie de la classe ouvrière et sabrant le moral de ceux qui restaient.

Le 21 septembre 1920, une Commission pour l'étude de l'Histoire du Parti est créée pour recueillir et étudier des matériaux sur l'histoire du parti et de la Révolution d'Octobre. [23]

La Commission centrale de vérification fut créée par le Comité central du P.C.(b)R. le 25 juin 1921 en période d'épuration du parti pour diriger le travail des commissions de vérification locales.

En juillet 1921 le Parti effectua une analyse quantitative et qualitative des militants responsables au niveau des provinces et des districts, ainsi que celle de leur répartition territoriale et de leur utilisation rationnelle. Dans l'appareil central à Moscou, 4700 communistes sont recensés.

Au XIe congrès du PCR (mars 1921), Lénine se plaint que trop de questions mineures, mal gérées par le Conseil des Commissaires du Peuple, sont portées devant le Comité central du PCR. Il déclare que « sur les 18 commissariats que nous avons, 15 au moins ne valent rien ». Il reproche également la tendance à la dilution des responsabilités :

« Ces jours-ci on a épuré les commissions. Il y en avait cent vingt. Combien étaient nécessaires ? Seize. Et ce n'est pas la première épuration. Au lieu de répondre de ses actes, au lieu de soumettre une décision au Conseil des Commissaires du Peuple, en sachant qu'on en porte la responsabilité, on se retranche derrière les commissions. »

Il ajoute qu'il est nécessaire d'élargir et de développer l'autonomie et l'activité des Conseils économiques régionaux. Organes locaux du Conseil du Travail et de la Défense, formés au début de 1921, ces Conseils furent institués pour coordonner et renforcer l'activité de tous les organismes économiques locaux et des conseils économiques de province.

Dégénérescence[modifier]

A cela s’ajoute qu’il y a un énorme fossé, au niveau de la culture politique, entre les vieux cadres formés et les nouveaux militants. Cela entraîne une hiérarchisation qui ne va avoir de cesse de se creuser. Des rapports de commandement tendent à se substituer aux rapports d’égalité démocratique. Cela favorise l’émergence d’une couche de bureaucrates, capables de rallier à eux des militants non formés et acritiques vis-à-vis de leur mentor. La montée dans l’appareil de Khrouchtchev, par exemple, a été permise par cette fidélité aveugle au cadre sous l’égide duquel il s’est formé. La NEP, en outre, accentua encore le champ de la corruption en rétablissant les privilèges de l’argent pour faire face à la misère engendrée par la guerre civile. Cela permit l’émergence d’une masse de cadres socialement privilégiés qui, d’instinct, protégèrent cette situation par la consolidation de leurs privilèges sociaux.

A partir de 1921, les soviets sont vidés de leurs meilleurs éléments et ne peuvent plus servir de base à la démocratie soviétique. Une opposition, dès lors, ne peut plus être qu’intérieure au Parti bolchévik. L’Opposition ouvrière se forme en 1920. Mais Lénine fait voter, au Xème Congrès (1921), l’interdiction des fractions au nom des menaces de contre-révolution, ainsi que l’attribution au comité central de pouvoirs temporaires d’exclusion. Ces mesures vont favoriser la cristallisation de la bureaucratie. En 1922, Staline s’installe au poste stratégique de secrétaire général du comité central, qui lui permet de contrôler les effectifs du parti, et qui lui permettra d'accéder plus facilement aux rênes du pouvoir par la suite..

Le parti bolchévik devenu stalinien purgera les bolchéviks ayant appartenu aux diverses oppositions, et ceux suspectés d’y avoir appartenu. En 1937, les épurateurs sont épurés à leur tour. Les dirigeants bolchéviks ont compris trop tard le problème, Lénine le premier, mais alors qu’il agonise. Trotsky ne suit pas ses conseils et renonce à lutter contre Staline, en 1923, lors du XIIème Congrès.

Le légitimisme des « vieux bolchéviks »[modifier]

Avec l'aura dont bénéficie le parti bolchévik victorieux en 1917, la légitimité d'un militant paraît souvent d'autant plus grande qu'il a été depuis longtemps un bolchévik, et encore plus s'il a toujours été d'accord avec Lénine. On appelle « vieux bolchéviks » ceux qui avaient rejoint le parti avant Octobre. Alors que Trotsky a eu un grand rôle en 1917 et était très populaire dans la jeune URSS, ses adversaires ont abondamment utilisé pour le discréditer le fait qu'il ait été menchévik.

Bibliographie[modifier]

Archives et protocoles des congrès du POSDR

Ouvrages[modifier]

  • Grigori Zinoviev, Histoire du Parti bolchevik, 1924
  • Pierre Broué, Le parti bolchévique, 1963
  • Collectif, Histoire du Parti communiste /bolchévik/ de l'U.R.S.S : Précis rédigé par une commission du Comité central du P.C.(b) de l'U.R.S.S, Moscou, Éditions en langues étrangères, (1re éd. 1938), 408 p.
  • Korine Amacher, La Russie 1598-1917 : Révoltes et mouvements révolutionnaires, Gollion, Infolio, coll. « Illico » (no 28), , 222 p.

Articles[modifier]

Notes[modifier]

  1. Lire Lénine. Entretien avec Lars Lih, 2013
  2. 2,0, 2,1 et 2,2 Claudie Weill, A propos du terme bolchévisme, 1975
  3. Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904
  4. Rosa Luxemburg, Questions d'organisation de la social-démocratie russe, 1904
  5. Trotsky, Report of the Siberian Delegation, 1903
  6. Lénine, Il est temps d'en finir, Vpériod, n° 1 du 4 janvier 1905
  7. Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905
  8. Lénine, Conférence des comités, 1905
  9. Lénine, La réorganisation du parti, 1905
  10. Lénine, The Unity Congress of the RSDLP, avril 1906
  11. Lénine, La réorganisation du parti, 1905
  12. Lénine, The Fifth Congress of the RSDLP, 1907
  13. Staline, The London Congress of the RSDLP (notes of a delegate), 1907
  14. Trotsky, Staline, 1940
  15. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930
  16. N. Roubakine, Parmi les livres, tome II, 2e édit. 1913
  17. Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915
  18. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930
  19. Lénine, Sur la dualité du pouvoir, Pravda n° 28, 9 avril 1917
  20. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, 1930
  21. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, t. 1, Ed. du Seuil, p. 390-392.
  22. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, t. 2, op. cit., p. 210.
  23. Lénine, XIe congrès du PCR(b), 27 mars 1922