Révolution bourgeoise

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Une révolution bourgeoise est une révolution sociale dirigée par un parti/mouvement bourgeois mettant en place un régime bourgeois, ou transformant suffisamment les rapports de production pour permettre le développement de la bourgeoisie.

Les marxistes parlent aussi de révolution démocratique-bourgeoise pour désigner une révolution qui soulève le peuple dans un élan démocratique, mais qui en fin de compte aboutit au pouvoir de la bourgeoisie.

Schéma de la révolution bourgeoise[modifier]

Au sein du féodalisme, les forces productives nouvelles développées par la bourgeoisie ont donné un poids économique et social croissant à cette nouvelle classe. Ce mouvement historique de fond en a alors fait une classe progressiste, d'abord par les idéologies humanistes et libérales dont elle s'est parée, puis pratiquement en menant des révolutions instaurant de nouveaux rapports sociaux.

En pleine ascencion, la bourgeoisie a pu diriger idéologiquement et politiquement ces révolutions, mais cela ne signifie pas que c'est particulièrement elle qui "fait" la révolution : ce sont la paysannerie et les plébéiens qui s'impliquent le plus concrètement dans les soulèvements, les barricades, etc...

Les révolutions bourgeoises ont éclaté sous l’effet des tensions que le développement de l'économie marchande, puis du capitalisme, au sein même de la société féodale, faisait subir à l'Ancien Régime féodal et absolutiste confronté à la limite de ses capacités d’adaptation.

Les transformations juridiques et institutionnelles qui caractérisent la transition de l’Ancien Régime à l’Etat bourgeois moderne peuvent être résumées comme suit:

  • La libération des serfs de leur servitude personnelle et la commutation en argent, au lieu de corvées, de leurs redevances à leurs seigneurs. 
  • Le partage des fiefs des seigneurs en petites propriétés paysannes ou leur transformation directe en exploitations agricoles capitalistes.
  • La transformation juridique du droit de propriété conditionnel, typique du régime féodal, en droit de propriété absolu, typique de l’économie marchande puis capitaliste.
  • La suppression des privilèges de la noblesse et du pouvoir judiciaire et étatique des seigneurs dans leurs seigneuries.
  • Des garanties juridiques de protection des per sonnes et de leur propriété contre l’arbitraire seigneurial et royal.
  • La restriction du pouvoir et des propriétés foncières de l’Eglise et la liberté religieuse et de conscience. L’abolition de l’impôt payé à l’Eglise, la dîme.
  • L’égalité devant la loi et la fin de l’accès privilégié de la noblesse aux charges officielles : “la carrière ouverte aux talents”.
  • La diminution, voire la suppression, des entraves institutionnelles à la libre activité des artisans, commerçants, manufacturiers et industriels, en particulier le libre achat de la force de travail et la libre vente des marchandises et services produits; la suppression de l’organisation corporative des métiers, des douanes intérieures.
  • La diminution de la censure des idées.
  • La rationalisation du découpage territorial, des poids et mesures, de l’enseignement, de la fiscalité, de la législation civile et pénale.
  • La limitation du pouvoir royal, voire sa suppression, au moyen de représentations nationales élues, au suffrage censitaire d’abord, puis au suffrage universel.

Ces transformations n’ont nullement été réalisées de façon linéaire; selon les pays elles l’ont été dans des combinaisons, des formes et des rythmes différents. Certaines se sont réalisées petit à petit par le simple jeu du développement de l’économie de marché puis du capitalisme au sein de l'Ancien Régime. Certaines ont été réalisées par l’absolutisme dans ses réformes rationalisatrices, centralisatrices, mercantilistes. Mais toutes les révolutions bourgeoises ont marqué leur accélération et ont eu pour contenu et pour enjeu, la mise en oeuvre, ou la tentative de mise en oeuvre de programmes de telles réformes, et les conflits de classes et de partis autour de ces programmes.

Historique[modifier]

Europe et Amérique[modifier]

En Europe occidentale, les premières expériences de "révolution" bourgeoise que l'on peut observer remontent aux XIIème et XIIIème siècles, lorsque les villes d'Italie du Nord, alors les plus riches d'Europe, se rebellent contre la noblesse germanique et italienne. Pendant trois siècles, ces villes constitueront un archipel de Républiques urbaines indépendantes.

Plusieurs mouvements ponctueront l'histoire européenne, malgré la stabilité générale du féodalisme :

  • Le mouvement d’indépendance de la Ligue des villes et communautés de montagne suisses au 14e-15e siècles
  • La crise révolutionnaire française de 1356-1358 qui va de la tentative de prise du pouvoir par les Etats généraux à l’insurection paysanne des Jacques.
  • La crise révolutionnaire anglaise de 1380-1381 marquée par cette pré-Réforme que fut le mouvement des “Lollards” et l’insurrection paysanne de Wat Tyler
  • La Guerre des paysans allemande de 1525

La révolution des Pays-Bas de 1566-1609 est la première à fonder une espèce d’Etat bourgeois

C’est la révolution anglaise de 1640-1660, apparemment échouée, qui enclenche la transformation pour la première fois des institutions d’un grand royaume. Marx écrit que :

« la bourgeoisie anglaise, parvenue sous Guillaume d'Orange à sa constitution politique, créa tout d'un coup un nouveau système d'impôts, le crédit public et le système des droits protecteurs, dès qu'elle fut en état de développer librement ses conditions d'existence. »[1]

Par contre, les autres crises révolutionnaires contemporaines — la Fronde en France 1648- 1653, la révolution catalane (1640-1652), les soulèvements de Naples et de Sicile de 1647 — ne parviennent pas à renverser l’absolutisme.

L’Angleterre, principale puissance commerciale puis industrielle du monde pendant plus de deux siècles servira de modèle aux Philosophes des Lumières, engendrera de profondes transformations dans l'aire atlantique, que certains appellent les "révolutions de l'Atlantique". Le développement commercial et idéologique rayonne autour de l'Angleterre, et le libéralisme va être un des facteurs clés de la révolution américaine et de la révolution française. Dans les colonies européennes l'idée nationale va se répandre, avec la révolution dite des “Jacobins noirs” à Saint Domingue/Haïti de 1791-1802, et les mouvements d’indépendance de l’Amérique latine de 1809 à 1822.

C'est alors l'apogée des révolutions bourgeoises. De nombreux pays plus petits en Europe connaissent des bouleversements, associés surtout à la révolution française : républiques soeurs batave, helvétique, cisalpine...

Le Printemps des Peuples (1848) peut être vu comme une vague de tentatives de révolutions bourgeoises en Europe. Des républicains y revendiquent partout des droits, des parlements, ou l'unité nationale face aux vieux régimes aristocratiques. Mais ce sont ces derniers qui l'emportent presque partout.

Néanmoins, l'unification des pays morcelés se fera tout de même, même si c'est finalement sous la direction de forces aristocratiques. « Les guerres de 1859, 1864, 1866 et 1870 créèrent une nouvelle Italie et une nouvelle Allemagne. Les féodalités réalisèrent, à leur profit, ce que 1848 avait laissé en suspens. »[2]

La péninsule ibérique verra des révolutions tout au long du 19e siècle (de la Constitution démocratique proclamée à Cadix en 1812 à la monarchie constitutionnelle établie par les Coites en 1876).

Lénine dira que « presque toutes les révolutions démocratiques [bourgeoises] de l'Europe au 19e siècle » ont été « une fausse couche, un avorton, une chose bâtarde ».[3]

Ce cycle de révolutions se clôt par la révolution mexicaine de 1910-1920 et la révolution russe de février 1917. Cette dernière est justement à la croisée des débats sur les révolutions bourgeoises, mais aussi de débats plus contemporains sur l'idée de révolution permanente.

Asie[modifier]

Au Japon, l'Ancien Régime féodal est renversé par la révolution Meiji de 1867-1889.

En Chine, la révolution de 1911 lance un processus d'abolition du féodalisme qui ne prendra vraiment fin qu'avec la révolution nationaliste de 1949.

Idéologies bourgeoises[modifier]

Des formes voilées[modifier]

Les idéologies sous lesquelles laquelle la bourgeoisie a porté des changements ont été très diverses, et se sont exprimées dans le langage de leur temps. Pendant les siècles de féodalisme, ces idéologies ont pris la forme de courants religieux dissidents (hérésies cathares, Réforme protestante...)

A partir du 18e siècle, le langage laïc des Lumières s'est imposé. Sous la Révolution française, un certain nombre de références à la République romaine ont été brandies.

Un point commun est d'avoir recours à des mystifications, des exaltations de la réalité (même si elles sont sincères pour beaucoup de ces acteurs). A l'inverse de la révolution socialiste, qui elle devra clairement désigner son but :

« La révolution [socialiste] ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d'avoir liquidé complètement toute superstition à l'égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution [socialiste] doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c'est le contenu qui déborde la phrase. »[4]

Influence sur le mouvement ouvrier[modifier]

Les mouvements ouvriers peuvent être influencés par les idéaux qui ont été utilisés par la bourgeoisie.

En Angleterre un mouvement ouvrier basé sur un large mouvement syndical formé tôt dans le XIXe siècle et ayant hérité peu de choses du mouvement démocratique d’une révolution bourgeoise déjà très ancienne ; un mouvement ouvrier combinant de larges mouvements revendicatifs économiques et une fascination docile de larges masses populaires pour la monarchie. En France un mouvement ouvrier qui lui hérita directement, trente ans après la révolution française, des formules politiques sans-culottes et robespierristes ; un mouvement ouvrier où le politique a précédé et surplombe le syndical ; un mouvement ouvrier qui partage avec la bourgeoisie française une certaine tradition jacobine faite d’esprit de système étatique et de la tradition de la mobilisation politique socialement hétérogène et verbalement outrancière.

Noblesse et bourgeoisie[modifier]

Divisions dans la noblesse[modifier]

La société d’Ancien Régime était complexe, bien plus que la société capitaliste contemporaine. Que de fois l’absolutisme a joué les plébéiens contre la bourgeoisie ou la noblesse, ou la bourgeoisie contre la noblesse, que de fois la noblesse a joué les plébéiens contre l’absolutisme allié à la bourgeoisie, etc., etc., et chaque fois sur la base d’intérêts matériels très concrets de chacun des acteurs de cette lutte de classes. Ainsi, toute analyse sérieuse devrait réintégrer un acteur trop oublié mais qui était pourtant familier à Marx et Engels, le mouvement constitutionnaliste nobiliaire, voire le républicanisme nobiliaire, qui ne se confond pas avec l’insubordination de la noblesse à l’égard de l’absolutisme. Ce mouvement nobiliaire a pendant plusieurs siècles de société féodale européenne joué plus d’une fois un rôle d’allié concurrent complexe du mouvement anti-absolutiste bourgeois.

Devenir de la noblesse[modifier]

Les révolutions bourgeoises ont toutes fini d'une façon ou d'une autre par l'écrasement des masses plébéiennes, et une réconciliation sur leur dos des possédants, la noblesse et la bourgeoisie.

Mais de le processus, des transformations ont eu lieu dans leur poids respectifs. La noblesse avait énormément perdu, et l’économie de marché s’étend au travers de toutes les brèches, ce qui profite avant tout à la bourgeoisie de par sa place dans les rapports de production. Cela n'empêche pas que la noblesse a souvent préservé de beaux restes, mais son avenir n’est plus comme seigneurs féodaux mais comme grands propriétaires foncier capitalistes. L’État absolutiste vaincu est remplacé par un État qui désormais protègera ces rapports de production capitalistes ou semi-capitalistes.

Rôle des classes dominées[modifier]

Plébéiens et prolétaires[modifier]

Les schémas marxistes de la révolution bourgeoise ont été beaucoup imprégnés de l’image immédiate de la lutte des classes prolétariat-bourgeoisie des 19e et 20e siècles. Les sans-culottes de 1793[5] ou encore les niveleurs de la révolution anglaise[6] sont vus parfois de façon anachronique comme des prolétaires modernes.  Or les études de George Rudé des foules révolutionnaires ont démontré que si les prolétaires (ouvriers de manufactures, chômeurs, journaliers) ont bien sûr constitué une fraction lentement croissante du peuple urbain dans l’évolution qui va du 16e siècle au 19e siècle, leur mobilisation n’a pas acquis un caractère politique propre, se distinguant de l’ensemble plébéien auquel ils étaient jusqu’alors mêlés, avant les années 1790 pour ce qui est de l’Angleterre, et pour ce qui est du continent européen, avant les années 1830 ; même si leurs luttes revendicatives économiques, professionnelles (par exemple, leurs grèves) sont bien sûr plus anciennes.

Révolution populaire ou révolution par en haut[modifier]

Article détaillé : Révolution populaire.

L'implication plus ou moins importante des paysans et des plébéiens/prolétaires détermine la distinction que l'on peut faire entre deux types de révolutions bourgeoises :

  • celles où seule la bourgeoisie est à l'initiative, généralement faible dans sa portée et dans sa dynamique par rapport à la réaction féodale,
  • celles qui sont véritablement des révolutions populaires et qui balaient tout l'ordre ancien (démocratie la plus complète, réforme agraire...), accélérant brusquement l'histoire et créant les meilleures conditions pour la future révolution socialiste.

Historique des débats et recherches[modifier]

Les révolutions bourgeoises, et plus généralement la question de la transition du féodalisme au capitalisme, est un sujet de recherches et de controverses de la part d'auteurs marxistes et non marxistes.

Précurseurs[modifier]

On peut considérer que James Harrington, au 17e siècle, fut un brillant précurseur de l'analyse du déclin du féodalisme causé par les progrès du commerce et de l’industrie. Cette façon de penser se retrouvera au 18e siècle chez les penseurs des Lumières et notamment Voltaire, admirateur du modernisme anglais et l’un des maîtres à penser des révolutionnaires français. Des historiens français du XIXème siècle, Augustin Thierry et François Guizot, inventèrent le concept de luttes des classes en étudiant les révolutions française et anglaise.

Chez Marx et Engels[modifier]

Marx et Engels n’ont jamais produit d’analyse systématique des révolutions bourgeoises « classiques » (selon eux, celle des Pays-Bas de 1566-1609, l’anglaise de 1640-1660, la française de 1789-1815). Les remarques à leur sujet, dispersées dans plusieurs œuvres de Marx, en particulier dans ses grandes études d’histoire immédiate sur les luttes de classes en France de 1848 à 1871, témoignent d’une grande souplesse et prudence dans le maniement du concept de révolution bourgeoise, et surtout d’un grand respect des spécificités du temps et du lieu, d’une « analyse concrète d’une situation concrète ».

En particulier, Marx est revenu à plusieurs reprises sur des problèmes épineux que sont par exemple, l’appréciation de la terreur jacobine de 1793, ou la différence radicale de la question agraire entre la France et l'Angleterre. Marx n’a pas eu l’occasion de trancher ces questions. Les écrits de Marx et Engels fournissent des pistes pour l’analyse des révolutions bourgeoises mais assurément pas le socle élaboré d’un corps de doctrine scientifique en la matière, à la différence, par exemple, de l’économie politique. Mais dans tous les cas, ils reconnaissaient que dans ces moments révolutionnaires, les revendications politiques dépassaient de loin les seuls intérêts de la bourgeoisie. Comme l'écrit Engels au sujet de la révolution anglaise de 1648 :

« Pour que la bourgeoisie puisse récolter tous les fruits parvenus à maturité, il fallait que la révolution dépasse de loin ses buts premiers, comme ce fut à nouveau le cas en France en 1793 et en Allemagne en 1848. C’est là certainement une des lois de l’évolution de la société bourgeoise. »[7]

Par contre, les études, elles systématiques, de Marx et Engels sur la révolution allemande de 1848-1849, ou inspirées par elle, comme La Guerre des paysans en Allemagne (1525) d’Engels, développent un schéma interprétatif riche et nuancé. Cette interprétation insiste sur l’interpénétration d’intérêts ; partielle bien sûr, entre bourgeoisie et noblesse, sur l’autonomie des soulèvements paysans et plébéiens, sur la situation inconfortable de la bourgeoisie entre la noblesse et les plébéiens, sur sa propension à renoncer à un certain stade à ses objectifs de réformes pour se rallier à la répression royale et nobiliaire qui rétablit l’ordre, et sauve les possédants tant bien que mal réunifiés.

Schéma classique "marxiste"[modifier]

Une forte simplification va cependant avoir lieu dans les partis marxistes de masse.

Dans cette conception, la bourgeoisie, s’étant renforcée et enrichie par le développement du commerce puis du capitalisme au sein même de la société féodale, se révolte contre les obstacles que celle-ci place devant le développement du capitalisme. Le développement des forces productives entre en conflit avec les rapports de production dominants. La bourgeoisie prend la tête de la nation opprimée pour renverser l’absolutisme et le féodalisme. Elle abolit les privilèges de la noblesse, réalise une réforme agraire, l’égalité devant la loi, assied l’indépendance, l’unité, l’identité nationales, et édifie une république parlementaire avec l’extension du droit de vote : la démocratie bourgeoise. Et ouvre la voie à l’industrialisation. Dans la société féodale d’Ancien Régime, la bourgeoisie, qui était une classe opprimée, fut donc une classe révolutionnaire. Elle réalisa sa révolution, imposa sa dictature sur les ruines des institutions féodales et absolutistes et devint la nouvelle classe dominante de la nouvelle « société capitaliste ».

Ce schéma standard reprend et systématise la révolution française (proclamé schéma « normal »), en incorporant des éléments qui n’appartiennent qu’à elle. Il fut aussi imprégné de l’image immédiate de la lutte des classes prolétariat-bourgeoisie des 19e et 20e siècles : ainsi les sans-culottes de 1793 sont vus parfois de façon anachronique comme des prolétaires modernes. Ou encore les niveleurs qu’Edouard Bernstein dans son étude de la révolution anglaise (1899) assimile à des précurseurs du mouvement ouvrier en voyant en Cromwell le leader conscient de la bourgeoisie, interprétation qui ne résiste pas à la critique.

On peut trouver une des sources de cette vulgarisation dans la brochure d’Engels de 1880, Du Socialisme utopique au socialisme scientifique, qui fut le manuel standard de formation marxiste du jeune mouvement ouvrier de la Deuxième Internationale. Les partis sociaux-démocrates, puis les partis communistes, virent fleurir d’innombrables analyses, grandes et petites, des révolutions bourgeoises selon ce schéma classique.

La carrière du « schéma standard », quoique, il faut le reconnaître, exprimé parfois sous la forme de variantes qui ne manquent pas de richesse subtile et de solides fondations empiriques, fut décuplée par la longue hégémonie intellectuelle du Parti communiste français sur l’historiographie de la révolution française. (Il est légitime de se demander pourquoi les historiens du PCF n’ont pas profité de cette longue hégémonie pour traduire en français, dès les années 1950 et 1960, les œuvres de Christopher Hill et George Rudé, pourtant tous deux historiens communistes à l’époque, et dont à ce jour presque rien n’est accessible au lecteur français !).

Il est intéressant de noter qu'à partir de 1905, la conception de la révolution démocratique développée par Kautsky et d’autres incluait la nationalisation de quelques-unes des principales industries.

Historiographie ultérieure[modifier]

Le développement de l’historiographie universitaire dès la fin du XIXe siècle a produit une masse énorme d’études sous toutes les coutures des « révolutions bourgeoises », et en général de la transition de l’Ancien Régime, depuis le Moyen Age, jusqu’à la société capitaliste et aux « démocraties modernes » qui caractérisent les pays capitalistes, ou plus précisément les pays impérialistes d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord, du Japon.

Au sein de cette nouvelle historiographie universitaire l’interprétation marxiste des révolutions bourgeoises peut s’enorgueillir depuis la Deuxième Guerre mondiale de plusieurs apports scientifiques imposants, ceux de Georges Lefèbvre, Albert Soboul, George Rudé dans l’étude de la révolution française, ceux de Christopher Hill ou Brian Manning dans l’étude de la révolution anglaise.

Même au sein de la pensée dominante, un certain nombre d'auteurs ont été influencés par la notion marxiste de révolution bourgeoise. Une des tendances a été de nier le caractère bourgeois, pour globalement parler de révolutions anti-monarchistes, ayant abouti à des sociétés "démocratiques".

Une autre tendance a été de considérer que les événements (guerres, révoltes...) n'ont pas d'importance, toute l'évolution historique se faisant graduellement. L’histoire sociale de la longue durée, elle-même issue de l’histoire des faits économiques, de l’histoire de la vie quotidienne, des relations sociales de la masse des habitants, des mentalités, a corrigé à juste titre l’histoire faite de saints et de martyrs, de rois, de reines, de généraux, de présidents, d’assassinats et de grandes batailles, qu’on enseignait il n’y a pas si longtemps. Mais jetant le bébé avec l’eau du bain, l’histoire sociale de la longue durée a paru délégitimer toute histoire politique, et en particulier toute histoire des révolutions. Quelle importance ont ces crises brèves durant cinq, dix, vingt ans, en regard des longues permanences matérielles ? Or une bonne compréhension historique rend nécessaire un mariage équilibré de l’histoire sociale de la longue durée et de l’histoire politique. C’est ici le lieu de rappeler qu’une œuvre aussi fondatrice de l’École des Annales, le Philippe II et la Franche-Comté de Lucien Febvre, paru en 1912, n’est pas seulement une étude de la vie économique, sociale et morale de la Franche-Comté au 16e siècle. C’est aussi une étude de l’impact de la révolution des Pays-Bas dans une province qui leur était rattachée, et la description des luttes politiques qui en quelques années y ont modernisé les institutions de l’absolutisme.

En Angleterre, une polémique au sujet de l'interprétation de la révolution anglaise a cours depuis longtemps. En France, une polémique analogue se développe à propos de la révolution française depuis un peu plus récemment.

Critiques et perfectionnement du schéma[modifier]

Critiques fréquentes[modifier]

Parmi les critiques revenant le plus souvent dans les ouvrages de ces dernières années, on peut citer :

1) Le capitalisme s’est développé graduellement au sein de la société d’Ancien Régime et a progressivement éliminé le féodalisme proprement dit ; mais ni la révolution anglaise de 1640-1660, ni la révolution française de 1789-1815 n’ont eu de lien de causalité direct avec cette évolution graduelle.

2) Les institutions de la démocratie « bourgeoise » ont été obtenues, respectivement concédées, au travers de luttes politiques, et non sociales, par pièces et morceaux, en Angleterre à partir de la réforme parlementaire de 1832 et en France à partir de la Charte du 4 juin 1814 et surtout des trois journées de la « révolution » de juillet 1830.

3) Les révolutions anglaise de 1640-1660 et française de 1789-1815 furent des explosions confuses provoquées par des causes fortuites, différentes dans les deux cas. Dans ces explosions tous les acteurs improvisèrent tant bien que mal, plutôt mal que bien. Les marxistes réunissent, sous le concept de « révolution bourgeoise » des événements totalement dissemblables. Ils manipulent la vérité historique pour les faire entrer dans la même camisole de force conceptuelle.

4) Les projets de transformations démocratiques radicaux que ces révolutions virent expérimenter, loin d’être l’expression de besoins nécessaires de couches ou classes montantes, furent l’expression de l’idéal commun, strictement politique, de partis réunissant des personnes d’origines sociales les plus diverses.

5) Loin d’être anti-féodale ou anti-absolutiste, et encore moins révolutionnaire, la bourgeoisie d’Ancien Régime était profondément intégrée à la société d’Ancien Régime, par l’achat de terres, qui plus est de seigneuries, l’anoblissement, les offices petits et grands dans la bureaucratie royale, le financement des emprunts royaux, la ferme des impôts. Loin d’être accoucheuses du capitalisme moderne, ces révolutions virent, tant en Angleterre qu’en France, les bourgeois les plus modernes, fort peu nombreux d’ailleurs, banquiers et grands industriels, se ranger aux côtés des royalistes contre la révolution.

6) Loin de prendre la tête de la nation opprimée, la bourgeoisie s’est vue confrontée violemment à des soulèvements paysans et plébéiens, souvent dirigés plus contre elle que contre la noblesse, et qu’elle réprima cruellement. Loin de vouloir réaliser une réforme agraire favorable aux paysans, elle possédait trop de terres, et en particulier de seigneuries, pour ne pas redouter les revendications anti-féodales de la paysannerie. Les soulèvements paysans furent autonomes et non sous une direction bourgeoise ; et aussi souvent dirigés contre le marchand, le banquier ou le grand entrepreneur agricole capitaliste que contre le seigneur ou le collecteur d’impôt royal.

7) Loin de se battre pour des innovations allant dans le sens du libre marché capitaliste, les soulèvements paysans et plébéiens ont mené des luttes défensives pour préserver des institutions du passé minées par le progrès du capitalisme : les communes de villages, les corporations de métiers, par exemple. Les marxistes ont plus d’une fois assimilé les plébéiens urbains d’Ancien Régime, par exemple les sans-culottes, à des prolétaires au sens moderne, à une classe ouvrière, alors que c’était des petits propriétaires, artisans, boutiquiers, aux propriétés parfois loin d’être négligeables.

8) Loin de se faire contre la noblesse « féodale », ces révolutions ont vu des nobles nombreux participer aux soulèvements et partisans de solutions les plus révolutionnaires. Cela montre bien que ce qui est déterminant, ce ne sont pas les « intérêts de classe », mais la séduction d’idées politiques nouvelles.

9) Loin d’accoucher du capitalisme industriel, ces révolutions voient les partis en présence s’affronter pour la propriété de la terre, valeur féodale s’il en est. Loin de faire progresser l’économie capitaliste, les révolutions « bourgeoises » provoquent un recul économique tel qu’il faudra de nombreuses années pour rattraper simplement les niveaux de production d’avant la révolution.

La bourgeoisie classe révolutionnaire ?[modifier]

Les révolutions bourgeoises n’ont pas été voulues par une « classe révolutionnaire » ou un parti révolutionnaire. La bourgeoisie ne fut certainement pas la classe qui « prend-la-tête-de-la-nation-opprimée ». Sa caractérisation de révolutionnaire dans l’Ancien Régime doit être sérieusement relativisée. La désignation en son sein d’une couche plus véritablement révolutionnaire est une question tout à fait non résolue de l’interprétation marxiste. On devrait plutôt caractériser le rôle de la bourgeoisie comme réformiste. Ce qu’une majorité déterminante en son sein en était arrivé à souhaiter, c’était des aménagements limités, une certaine forme de monarchie constitutionnelle, les « carrières ouvertes aux talents » et non plus à la naissance, des libéralisations de marchés, une rationalisation des lois et de certaines institutions étatiques, un droit de vote élargi peut-être, mais restant étroitement censitaire. Elle fut débordée par l’explosion paysanne et plébéienne qu’elle ne souhaitait ni ne dirigeait. Et dans la tourmente, elle improvisa comme tout le monde.

Mais c’est justement ce réformisme de la bourgeoisie au départ, si timide fût-il, qui fait la différence entre une révolution bourgeoise, et une simple insurrection plébéienne, vite matée dans le sang, comme l’Ancien Régime en connut souvent. Toutes ces révolutions voient à leur déclenchement une mobilisation paysanne ou plébéienne réussir à ébranler l’État absolutiste par le fait qu’elle trouve un relais dans ce réformisme bourgeois (ou/et un réformisme nobiliaire !) prêt un moment, dans une certaine mesure, à jouer la carte populaire pour arracher des concessions au roi.

Cette question fut utilisée politiquement de différentes façons. Des réformistes ont minimisé l'aspect populaire, se contentant du schéma selon lequel c'est la bourgeoisie qui dirige la révolution bourgeoise, pour mieux justifier un suivisme de la bourgeoisie dans leur politique immédiate. Ce fut le cas de Plékhanov, vieux marxiste devenu réactionnaire, qui accusait les bolchéviks de vouloir « une révolution bourgeoise sans bourgeoisie ». Lénine[3] et Trotsky[8] insistaient sur le fait que justement, la bourgeoisie n'était pas révolutionnaire, même pour les tâches démocratiques. Les bolchéviks défendirent de 1905 à 1917 l'idée de dictature_démocratique_des_ouvriers_et_des_paysans, tandis que Trotsky parlait de révolution_permanente.

Problèmes de la révolution anglaise[modifier]

L'étude de cette révolution est reconnu comme complexe, étant donné qu'elle a en apparence échoué (rétablissement de la monarchie) et qu'elle nous apparaît obscurcie par son manteau religieux. L’œuvre approfondie de l'historien marxiste Christopher Hill représente un exemple remarquable de science marxiste.

Edouard Bernstein décrivait Cromwell comme le leader conscient de la bourgeoisie, interprétation qui ne résiste pas à la critique, mais que Trotsky reprend en 1925 dans Où va l’Angleterre ?.

Nature de la terreur jacobine[modifier]

Marx et Engels ont toujours hésité entre une analyse de 1793-1794 comme la dictature du parti le plus conscient et le plus révolutionnaire de la bourgeoisie, les jacobins robespierristes exploitant l’élan sans-culottes, « la révolution bourgeoise avec des méthodes plébéiennes »[9], ou comme un débordement de la bourgeoisie par les plébéiens dirigés par des intellectuels d’origine bourgeoise ou noble, minoritaires et non représentatifs de la bourgeoisie.

Question agraire[modifier]

En France, la révolution a morcelé la grande propriété aristocratique pour donner naissance à un océan de petits paysans propriétaires qui a subsisté jusqu’au milieu du 20e siècle. En Angleterre, les paysans ont été expulsés massivement après la révolution, assurant la survie jusqu’à nos jours de la grande propriété aristocratique, mais transformée par l’affermage systématique, dès la fin du 17e siècle, à des entrepreneurs agricoles capitalistes.

Dans la révolution anglaise de 1640-1660, les paysans ont été battus, dans la révolution française de 1789-1815 les paysans ont été victorieux. Les univers agraires anglais et français en ont été projetés durablement, jusqu’à nos jours, sur deux voies divergentes avec toutes leurs conséquences sur les mentalités et le développement économique du pays : d’un côté l’univers de la petite propriété paysanne française, d’une petite paysannerie propriétaire nombreuse en France jusqu’à ces dernières années. De l’autre côté, l’univers de la grande propriété foncière anglaise, à la fois aristocratique et entrepreneuriale qui marque de ses traits la campagne anglaise aujourd’hui.

Crises et histoire sur longue période[modifier]

L’histoire sociale de la longue durée, elle-même issue de l’histoire des faits économiques, de l’histoire de la vie quotidienne, des relations sociales de la masse des habitants, des mentalités, a corrigé à juste titre l’histoire faite de saints et de martyrs, de rois, de reines, de généraux, de présidents, d’assassinats et de grandes batailles, qu’on enseignait il n’y a pas si longtemps. Mais jetant le bébé avec l’eau du bain, l’histoire sociale de la longue durée a paru délégitimer toute histoire politique, et en particulier toute histoire des révolutions. Quelle importance ont ces crises brèves durant cinq, dix, vingt ans, en regard des longues permanences matérielles ? Or une bonne compréhension historique rend nécessaire un mariage équilibré de l’histoire sociale de la longue durée et de l’histoire politique. C’est ici le lieu de rappeler qu’une œuvre aussi fondatrice de l’École des Annales, le Philippe II et la Franche-Comté de Lucien Febvre, paru en 1912, n’est pas seulement une étude de la vie économique, sociale et morale de la Franche-Comté au 16e siècle. C’est aussi une étude de l’impact de la révolution des Pays-Bas dans une province qui leur était rattachée, et la description des luttes politiques qui en quelques années y ont modernisé les institutions de l’absolutisme.

Les longues permanences ou les lentes évolutions de la vie matérielle et morale d’une société pèsent lourd et paraissent diluer dans leurs inerties les conflits d’intérêts, les luttes de classes ou de couches sociales, les polémiques de partis, qui les traversent pourtant. Mais la dilution n’est qu’apparente. Des tensions s’accumulent, lentement, dans un système qui résistant au changement s’en trouve peu modifié de prime abord ; mais l’élasticité du corps social a une limite, et cette limite atteinte, le système se bloque, un point de rupture est atteint : les luttes sociales s’amplifient en un brusque paroxysme qui voit toute l’organisation même de la société débattue et remise en question dans la lutte de partis opposés : c’est une révolution. Certes elle n’échappe pas aux grandes pesanteurs matérielles et morales, et tout n’est pas possible. Mais pendant un bref moment de quelques années se joue une lutte pour le pouvoir dont l’issue n’est pas prédéterminée. Un petit nombre d’issues différentes est possible ; il y aura des gagnants et des perdants qui ne sont pas fixés d’avance.

Pendant ce bref moment, l’intensité de la mobilisation des foules, leur perception plus ou moins bonne d’un objectif plus ou moins intelligemment formulé, le courage collectif ou individuel, quelques régiments de plus, de meilleurs canons, un ou deux dirigeants plus habiles, le renfort d’un allié, un subterfuge, peuvent faire toute la différence, Et l’issue de la lutte de créer ensuite de nouvelles réalités matérielles ou morales qui dureront et pèseront dans la durée à leur tour, des institutions, des mentalités qui mêleront leurs permanences et leurs pesanteurs à d’autres plus anciennes.

Bibliographie[modifier]

  • Maurice Dobb, Studies in tire Developmen : cf Capitalism, Londres, 1946 ;
  • Maurice Dobb, Paul Sweezy et al., Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition, Paris : Maspéro, 1977.
  • Robert Brenner, « The Agrarian Roots of European Capitalism », in T.5. Aston et C. H. E. Philpin, eds., The Brenner Debate. Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe, Cambridge University Press, 1985.
  • La question du rôle moteur du développement des forces productives est abordée dans Isaac Joshua, La Face cachée du Moyen Age, Paris : La Brèche, 1988.

Notes et sources[modifier]

  1. Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847
  2. Trotsky, La guerre et l'Internationale, 31 octobre 1914
  3. 3,0 et 3,1 Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905
  4. Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, 1845
  5. Par exemple Daniel Guérin dans Les Luttes de classes sous ta Première république. Bourgeois et Bras nus Gallimard, Paris, 1973.
  6. Edouard Bernstein, Cromwell and Communism, 1895
  7. Friedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880
  8. Trotsky, Le caractère de la révolution russe, 22 août 1917
  9. K. Marx, La bourgeoisie et la contre-révolution, La Nouvelle Gazette Rhénane n° 165, 10 décembre 1848