Pravda

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Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).


La  Pravda (la Vérité) était le nom de plusieurs journaux russes.

Le plus connu fut le journal bolchévik crée par Lénine le 5 mai (22 avril a.s.) 1912. Quotidien légal, quoique constamment réprimé, il visait l'agitation dans les masses d’ouvriers et de paysans, dont la conscience de classe commençait à s’éveiller.

Elle a changé de nombreuses fois de noms pour contourner la censure, bien qu'il s'agisse toujours de la même rédaction : Rabotchaïa Pravda, Severnaïa Pravda, Rabotchi pout (Voix des travailleurs), Pravda Trouda, Za Pravdou, Proletarskaïa Pravda, Pout Pravdy, Rabotchii, Troudovskaïa Pravda. Elle est réprimée définitivement le 8 juillet 1914 avec la guerre, et ne reparaîtra qu'en 1917.

Les journaux social-démocrates avant la Pravda[modifier | modifier le wikicode]

Au début du 20e siècle, le mouvement révolutionnaire était trop restreint pour avoir une influence sur la réalité politique russe. Des cercles social-démocrates, d'intellectuels ou d'ouvriers, se forment un peu partout dans l'Empire russe, mais avec une certaine hétérogénéité et sans coordination. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) avait tenu un premier congrès en 1898, mais sans parvenir à surmonter cet état de fait. La répression du régime tsariste obligeait à la clandestinité.

Un petit groupe de marxistes qui se retrouve dans le milieu des exilés russes en Europe cherche à fonder un véritable parti, autour d'un organe central, un journal. Ce groupe est composé d'anciens, comme Plekhanov, et de jeunes, comme Martov, et Lénine, qui est particulièrement convaincu et investi dans ce projet, qui débouche sur la création de l'Iskra (L’Étincelle) en décembre 1900. Celle était acheminée clandestinement en Russie au prix de très nombreux efforts et de risques.

Suite au Second congrès du POSDR (1903), la rédaction de l'Iskra se divise et passe aux mains des menchéviks. Deux ans plus tard, Lénine et ses partisans (les bolchéviks) décident de doter leur fraction de leur propre journal, nommé Vperiod. A dater de mai 1905, Vperiod est remplacé par le Prolétari, au Troisième congrès du POSDR.

Après l’échec de l’insurrection de 1905, une tentative de réunification des menchéviks et des bolchéviks a lieu mais échoue. Les différences stratégiques se creusent encore plus. Dans cette situation de reflux et de répression, le POSDR rétrécit et des tendances liquidationnistes de droite et de gauche apparaissent.

Le système de distribution des journaux, qui jusqu’en 1910 étaient tous imprimés à l’étranger, se rompit après 1905 et ne fut jamais véritablement rétabli. En plus, les membres des comités se plaignaient souvent que les journaux publiés à l’étranger étaient tellement coupés des réalités intérieures qu’ils étaient pratiquement inutiles. En 1909, Staline écrivait :

… en ce qui concerne les organes qui sont publiés à l’étranger, en dehors du fait qu’ils ne parviennent en Russie qu’en quantités extrêmement limitées — ils restent naturellement extérieurs à la réalité russe, sont incapables de noter et de considérer à temps les questions qui agitent les ouvriers, et de ce fait, ne peuvent pas unir par des liens solides nos organisations locales.[1]

Piatnitsky se plaint à la conférence de Prague de 1912 :

« J’ai attaqué le comité de rédaction violemment parce qu’il oublie parfois que l’organe central – le Sotsial-Demokrat – n’existe pas seulement pour les camarades de l’étranger qui sont familiers avec les querelles du parti, mais surtout pour les camarades de Russie. »[2]

La Pravda de 1904-1906[modifier | modifier le wikicode]

Un journal menchévik nommé Pravda fut publié en 1904-1906 à Moscou. C'était un mensuel abordant des questions artistiques, littérales et sociales.[3]

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La Pravda de Trotski[modifier | modifier le wikicode]

A partir de 1908, Trotski publia une Pradva à Vienne.[4]

En janvier 1910, une séance plénière du comité central, semble consacrer le succès d'une politique de réunification du parti voulue par les unitaires parmi les menchéviks (contre les plus droitiers) et les bolchéviks (contre Lénine). Entre autres décisions, les journaux bolchevique et menchevique, le Proletarii et la Goloss Sotsial-Demokrata, vont disparaître pour laisser la place au Sotsial-demokrat, et le bolchevik Kamenev est coopté au comité de rédaction de la Pravda, qui devient journal officiel du parti.

Trotski alla jusqu’à saluer les résultats du plénum de Paris comme « le plus grand événement de l’histoire de la social-démocratie russe ».[5]

Mais la réunification tourne vite court, en particulier lorsque les menchéviks liquidateurs invités à se joindre au comité central refusèrent d’avoir le moindre rapport avec l’organisation clandestine. Les leaders menchéviks Dan et Martov refusèrent de se désolidariser clairement, de même que Trotski qui « suspendit son jugement »[6]. Kamenev le pressa en vain d’adopter une attitude plus ferme.

En mai 1914, Lénine écrivait du journal de Trotski : « la « revue ouvrière » de Trotski est une revue de Trotski pour les ouvriers ; car il n’y a trace, dans ses pages, ni d’initiative ouvrière, ni de liaison avec les organisations ouvrières. »[7]

La Pravda bolchévique[modifier | modifier le wikicode]

Origine[modifier | modifier le wikicode]

La décennie 1910 commença avec un nouveau départ des luttes. Les luttes étudiantes connaissent un essor à partir de 1910, suivie de luttes ouvrières. Le chômage diminue à ce moment, et la combativité augmente. Il y aura 100 000 grévistes en 1911, dans des grèves partielles, et 400 000 le 1er mai. La fusillade de la Léna, en avril 1912, enflamme les masses. Cette remontée convainc Lénine de l'urgence de rebâtir un appareil prêt. Sous la direction de Zinoviev, les bolcheviks organisent à Longjumeau une école de cadres : les militants ainsi formés pénètrent illégalement en Russie pour y resserrer les contacts et préparer une conférence nationale. Mais la police veille : successivement Rykov, puis Noguine sont arrêtés ; c'est finalement Ordjonikidzé qui parvient à mettre sur pied en Russie un comité d'organisation, avec l'aide du clandestin Sérébriakov.

La conférence, organisée en janvier 1912 à Prague, réunit suffisamment d'organisations clandestines de Russie pour amorcer un renouveau de la structuration en Russie, même si elle provoque la rupture de groupes (surtout menchéviks) de l'émigration, qui ne la reconnaissent pas (« bloc d'août »).

Sur proposition de Voronski, le conférence retient l'idée d'un journal légal quotidien est retenue. Pour cela, la rédaction de la Zvezda (organe de la fraction social-démocrate à la Douma), qui était passée aux mains des bolchéviks, sera réutilisée. A l’indignation de Trotski, le nouveau journal s’appropria le titre de Pravda.

Lancement en mai 1912[modifier | modifier le wikicode]

Le premier numéro de la Pravda fut publié à Saint-Pétersbourg sous la direction de Lénine le 5 mai 1912 (a.s : 22 avril). Avant son lancement, une grande compagne d’agitation s’était tenue dans les usines pour encourager les souscriptions publiques.

Pendant plus d'une année encore, Plékhanov sera parmi ses collaborateurs. Bogdanov et le reste du groupe de Vpériod furent également invités à contribuer, mais, à l’exception d’Alexinski, ils ne firent pas long feu. Lénine était très content que Plékhanov et Alexinski écrivent pour la Pravda.

Lénine, qui s'est installé à Cracovie (alors en Autriche-Hongrie et proche de la frontière avec l'Empire russe), dirige de là l'activité des bolcheviks, pousse Sverdlov à la direction de la Pravda à la place de Staline.

Au lancement de la revue, deux membres clés sont des agents infiltrés de l'Okhrana : Tchernomazov, éditorialiste et rédacteur en chef, et Malinovski, trésorier. De Malinovski, la police obtint une liste complète des donateurs du journal et des abonnés. Staline et Sverdlov seront arrêtés à cause de lui. Ces agents provocateurs étaient aussi chargés de faire des articles qui feraient délibérément tomber le journal sous le coup de la censure.

Esquiver la censure[modifier | modifier le wikicode]

Le journal parvint à se faire publier entre 1912 et 1914 malgré les actions en justice, les démantèlements, les détentions de militants,le harcèlement des garçons vendant le journal dans la rue, les amendes et les procès. Mais elle dut changer de nom huit fois. Interdite au bout de 40 jours, elle reparaît sous le titre de Rabotchaïa Pravda (Vérité des travailleurs) pour 17 numéros; à nouveau interdite, elle sera successivement la Severnaïa Pravda (Vérité du Nord) pour 31 numéros, la Pravda Trouda (Vérité du Travail) pour 20, Za Pravdou (Pour la vérité) pour 51, Proletarskaïa Pravda (Vérité prolétarienne) pour 16 numéros, Pout Pravdy (la Voie de la Vérité) pour 91 : à cette date elle se transformera en revue, Rabotchii (l'Ouvrier) puis Troudovskaïa Pravda (Vérité du Travail), et sera réprimée définitivement le 8 juillet 1914.

Ceci n’était rendu possible que par l’ingéniosité de l’équipe du journal dans l’évitement des poursuites, par le soutien financier des lecteurs, les lacunes de la loi sur la presse, et l’inefficacité de la police.[8]

L’utilisation d’un langage codé permettait à la Pravda de débattre des questions du jour sans risquer la confiscation automatique. Comme il était interdit de faire mention du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, il parlait du « souterrain », du « tout », et du « vieux ». Le programme bolchevik en trois parties pour une république démocratique, la confiscation des domaines fonciers, et la journée de huit heures étaient mentionnés comme les « revendications non abrégées de 1905 », ou « les trois piliers ». Un bolchevik était un « démocrate conséquent » ou un « marxiste conséquent ». Les ouvriers avancés savaient comment le journal devait être lu et compris.

Les règlements sur la presse imposaient l’envoi au censeur des trois premiers exemplaires de chaque numéro. Les rédacteurs de la Pravda étaient déterminés à distribuer le journal, que le censeur l’aime ou pas. Alors ils essayaient de gagner le plus de temps possible entre l’envoi des trois exemplaires et l’arrivée plus que fréquente de la police à l’imprimerie, et résolvaient le problème avec ingéniosité. La loi exigeant la remise des exemplaires au censeur ne spécifiait pas le temps que devait prendre le transport. La tâche quotidienne de cette remise était confiée à un employé de l’imprimerie âgé de 70 ans, dont la démarche ralentie par les années garantissait qu’il lui faudrait environ deux heures pour arriver au bureau du censeur.

Après avoir apporté les journaux, le vieil ouvrier restait dans le bureau, officiellement pour se reposer, mais en fait pour garder l’œil sur le censeur, qui examinait d’autres journaux en même temps que la Pravda. Si, après avoir lu la Pravda, l’inspecteur se tournait vers un autre journal, le vieux rentrait à l’imprimerie d’un pas de montagnard. Mais si le censeur téléphonait au Troisième District de la police, compétent pour l’imprimerie de la Pravda, le vieux bondissait hors de la pièce, hélait un taxi, et rentrait à toute vitesse.

Des veilleurs étaient installés autour de l’imprimerie, attendant son retour, et lorsqu’ils le voyaient tourner le coin de la rue à toute allure, ils savaient immédiatement à quoi s’en tenir. L’alarme était donnée et tout le monde se mettait au travail fiévreusement. Les journaux étaient enlevés et cachés, le bureau de distribution fermé, et les presses arrêtées. Le temps que la police arrive, la plupart des journaux étaient partis, et juste une poignée laissés sur le place pour le « protocole ».

Des responsables de la rédaction en titre étaient engagés, qui allaient en prison pendant que les véritables éditeurs restaient libres. Il y eut approximativement 40 de ces « directeurs de la publication », qui étaient souvent des illettrés. Dans la première année d’existence de la Pravda, ils totalisèrent 47 mois ½ de prison. Sur les 645 numéros publiés, la police essaya sans succès d’en confisquer 155, et 36 numéros valurent des amendes.

Tensions entre Lénine et la rédaction[modifier | modifier le wikicode]

Lénine avait un rôle central, mais il était loin d'être tout puissant. Même parmi les « durs », il lui fallait continuer la bataille contre la conciliation. Pendant trois mois, le mot « liquidateur » fut même expurgé du vocabulaire de la Pravda.

« C’est pourquoi Vladimir Ilitch était si agité qu’au début la Pravda éliminait obstinément de ses articles la polémique avec les liquidateurs. Il écrivit des lettres pleines de colère à la Pravda. » « Parfois, même si c’était rare, les articles d’Ilitch disparaissaient sans commentaire. Parfois, ses articles étaient retenus, ils ne passaient pas tout de suite. Alors Ilitch s’énervait, et il écrivait des lettres outragées à la Pravda, mais ça ne changeait pas grand-chose. »[9]

Dans une lettre à Molotov, le secrétaire de rédaction de la Pravda, en date du 1er août 1912, Lénine écrit :

Vous écrivez, en tant que secrétaire, probablement, au nom de la rédaction que « la rédaction juge par principe mon article parfaitement acceptable y compris pour l’attitude envers les liquidateurs. » S’il en est ainsi, pourquoi la Pravda supprime-t-elle obstinément, systématiquement, tout ce qui concerne les liquidateurs, aussi bien dans mes articles que dans ceux des autres collègues ?[10]

Le 25 janvier 1913, il écrivit aux députés bolcheviks à la Douma (qui étaient hésitants et eux aussi eurent des désaccords avec Lénine, allant jusqu'à collaborer au Loutch menchévik) :

Nous avons reçu une lettre stupide et insolente de la rédaction. Nous n’y répondons pas. Il faut les chasser…

Nous sommes extrêmement inquiets de ne pas avoir de nouvelles du plan de réorganisation de la rédaction… La réorganisation et, mieux encore, l’éviction totale de tous les anciens, est absolument indispensable. Les choses sont faites de manière stupide. Ils comblent d’éloges le Bund et la « Zeit » : c’est tout simplement infâme. Ils ne savent pas mener de politique contre le Loutch. Ils traitent les articles de manière scandaleuse… Vraiment, nous sommes à bout de patience… Nous attendons avec impatience des nouvelles au sujet de tout cela…

Mais la rédaction continua à donner des raisons de s’inquiéter. Le 9 février, Lénine écrivait à Sverdlov :

L’utilisation du Dien [pseudonyme de la Pravda – NdT] pour informer les ouvriers conscients et mener leur travail (surtout du C.p. [comité de Saint-Pétersbourg – NdT] ) est au-dessous de toute critique. Il faut mettre fin à la prétendue « autonomie » de ces rédacteurs de pacotille. Il vous faut avant tout prendre l’affaire en main… Si [l’affaire] est bien organisée, le travail du C.p. se développera lui aussi ; il est ridiculement impuissant, ne sait pas dire un mot, laisse échapper toutes les occasions de prendre la parole. Pourtant il devrait le faire presque chaque jour légalement (au nom d’ « ouvriers influents », etc.) et au moins une-deux fois par mois illégalement. Encore et encore une fois, c’est le Dien qui est le clou de toute la situation. On peut vaincre ici et alors (alors seulement) organiser le travail local. Autrement tout s’effondrera.

Le comité central envoya Sverdlov à Saint-Pétersbourg pour réorganiser la rédaction. Lénine lui écrivit le 19 février 1913 :

« Nous avons appris aujourd’hui que la réforme du Dien a commencé. Mille saluts, félicitations et souhaits de réussite… Vous ne pouvez imaginer à quel point le travail nous pesait avec une rédaction sourdement hostile… »

Les choses s’arrangèrent plus ou moins comme Lénine le voulait. Une réunion conjointe du bureau russe du comité central et de la rédaction de la Pravda parvint à une solution de compromis : trois membre de la rédaction existante devaient rester rédacteurs, et, en plus, Sverdlov, quoi que non membre de la rédaction, devait avoir le droit de vote et celui de censurer tous les articles du journal. Ce compromis ne dura pas longtemps, Sverdlov étant arrêté moins de trois semaines plus tard.

La nouvelle rédaction, apparemment guérie de ses faiblesses envers les liquidateurs, collabora d’abord amicalement avec Lénine. Malgré tout, vers la fin mai, une autre dispute éclata, cette fois-ci parce que la Pravda dérivait dans l’autre direction – vers la coopération avec les otzovistes. Le 26 mai, elle publia une déclaration du dirigeant otzoviste, Bogdanov, dans laquelle il tentait de clarifier l’attitude de son groupe envers la fraction de la Douma. Lorsque Lénine reçut un exemplaire de la Pravda, furieux, il écrivit une lettre à la rédaction, que celle-ci refusa de publier.[11]

En août 1913, Plékhanov cesse de collaborer à la Pravda, et tente d'organiser sa propre fraction avec le journal Edinstvo (Unité) et rallie finalement le bloc d'août.

Lénine écrivit ensuite à Kaménev pour lui demander de faire pression sur la Pravda et, en janvier 1914, il l’envoya en Russie prendre en charge la publication. Une fois de plus, de bons rapports se mirent en place – même si l’affaire Bogdanov n’était pas complètement terminée, car jusqu’en février 1914, Lénine continuait à recevoir des rapports mécontents du parti russe sur la façon dont il avait traité Bogdanov.[12] Sous la direction de Kaménev, la Pravda et Lénine restèrent en bons termes jusqu’à ce que la parution du journal soit arrêtée en juillet 1914. L’arrêt évita une autre crise, car il devait se creuser une faille profonde entre Lénine et Kaménev sur la question de l’attitude correcte à adopter envers la guerre.

Succès populaire[modifier | modifier le wikicode]

Le premier numéro tira à 25 000 exemplaires. Il coûtait deux kopecks (soit 4,8 centimes) et se présentait sous la forme d’un quatre pages où se mélangeaient des articles économiques, des sujets sur le mouvement ouvrier et les grèves et deux poèmes prolétariens.

Les semaines suivantes le tirage dépassa les 60 000.

Entre la patience et l’audace, Lénine parvint à contribuer énormément à l’organisation de la classe ouvrière et pas seulement du parti. La Pravda dénonçait le véritable caractère d’exploitation du système capitaliste, l’autoritarisme du Tsar et, en même temps, éduquait la conscience de classe de milliers d’ouvriers. À la différence de l’Iskra, qui parvenait à quelques centaines de lecteurs, la Pravda de 1912 touchait des dizaines de milliers d’ouvriers d’avant-garde. Des correspondants de toute la Russie envoyaient 40 dénonciations par jour des différentes usines : elles étaient compilées dans la rubrique « rapports de correspondants » ; 327 groupes se formèrent pour soutenir financièrement la parution de la Pravda par l’intermédiaire de collectes en groupe. Les correspondants avaient une importance fondamentale parce qu’ils agissaient comme des antennes transmetteuses de l’état d’âme du prolétariat et leurs rapports renforçaient la conscience commune. Les travailleurs russes firent leur le journal bolchevique et l’identifièrent comme « leur journal ».

Mais Lénine insistait pour diffuser encore plus la presse révolutionnaire :

Il faut diffuser le Pout Pravdy trois fois, quatre fois et cinq fois plus qu’en ce moment. Il faut créer un supplément intersyndical, avec la participation des représentants de tous les syndicats et de tous les groupements. Il faut créer des suppléments régionaux (Moscou, Oural, Caucase, Baltique, Ukraine)… Il faut… donner plus de place à l’activité idéologique, politique et d’organisation des ouvriers conscients.

… sous sa forme actuelle, le Pout Pravdy est indispensable pour un ouvrier conscient, et il faut le développer encore, mais il est trop cher, trop difficile, trop volumineux pour l’ouvrier du rang, l’homme de masse, pour ceux qui représentent les millions d’hommes non encore entraînés dans le mouvement…

Il faut créer une Pravda du Soir à un kopek, dont les 200 ou 300.000 exemplaires iraient au cœur des masses prolétarienne et semi-prolétarienne…

Il faut arriver à organiser les lecteurs de Pout Pravdy beaucoup mieux qu’ils ne le sont actuellement, par fabriques, usines, rayons, etc., il faut les faire participer plus activement à la correspondance, à la direction du journal, à sa diffusion. Il faut obtenir que les ouvriers participent systématiquement au travail de la rédaction.[13]

Distribution[modifier | modifier le wikicode]

De chaque numéro, la moitié était vendue dans les rues par des jeunes garçons, et la moitié dans les usines. Dans les grandes usines de Saint-Pétersbourg, chaque département avait un responsable. Il distribuait le journal, encaissait l’argent, et restait en contact avec les éditeurs. La distribution en dehors de Saint-Pétersbourg était très difficile. Il est vrai que la Pravda avait 6.000 abonnés, mais cette distribution n’était pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Les journaux devaient être enveloppés dans du calicot pour les protéger, et expédiés d’une demi-douzaine de bureaux de poste différents, qui étaient changés tous les jours pour égarer la police. En plus, les paquets de Pravda étaient envoyés en province par des cheminements complexes. Par exemple, des membres ou des sympathisants du parti travaillant aux chemins de fer lançaient des paquets à des points convenus sur le trajet, où d’autres camarades les attendaient. Dans une ville, les journaux étaient envoyés directement au bureau de poste, où un camarade postier les prenait en charge à leur arrivée.

Les numéros étaient réimprimés dans des imprimeries clandestines pour être diffusés dans d’autres villes plus lointaines.

Les publications complémentaires[modifier | modifier le wikicode]

Malgré les ruses pour contourner la censure, la Pravda ne pouvait pas tout aborder. Elle ne pouvait par exemple en aucun cas appeler à la révolte les ouvriers et paysans sous l'uniforme. Il y avait pour cela, notamment, des tracts diffusés illégalement.

Par ailleurs, la ligne même de la Pravda, avec des articles volontairement simples, ne permettait pas d'approfondir certains sujets. Les bolchéviks avaient donc d'autres journaux davantage destinés aux cadres :

Des thèmes variés[modifier | modifier le wikicode]

Lénine pousser à moduler les publications pour toucher différentes cibles.

Les ouvrières russes dénonçaient les conditions d’exploitation et d’oppression auxquelles elles étaient soumises quotidiennement. La rubrique spéciale intitulée « Travail et vie des ouvrières » informait sur les manifestations et les préparatifs de la commémoration de la Journée internationale des femmes  et encourageait la création d’organisations syndicales et politiques de femmes.

En avril 1914, Lénine propose de créer un supplément intersyndical, créer des suppléments régionaux, développer la section étrangère du Pout Pravdy (« La voie de la vérité »), mettre en œuvre une Pravda du soir à un kopeck, afin de cibler au mieux, à la fois les « ouvriers conscients », les « ouvriers du rang » et « l’homme de masse ». Lénine estimera que la période permet également d’envisager que les lecteurs du Pout Pravdy participent plus activement « à la correspondance, à la direction du journal, à sa diffusion. Il faut obtenir que les ouvriers participent systématiquement au travail de la rédaction ».[14]

Le coup dur de la guerre de 1914[modifier | modifier le wikicode]

La guerre mondiale change brutalement le climat politique. Les autorités ne pouvaient tolérer la campagne anti-guerre en gestation dans les pages de la Pravda. La rédaction est démantelée en juillet 1914 lors de la marche à la guerre. Ce n'était pas seulement la presse qui était touchée, la majorité des militants furent arrêtés, envoyés en exil ou enrôlés. Toutes les organisations révolutionnaires connurent une débandade.

Lorsque le mouvement ouvrier commença à reprendre de la vigueur en 1916, le parti comptait à peine 5000 militants dans ses rangs, tous très jeunes (entre 18 et 30 ans). Ces hommes et ces femmes étaient l’avant-garde ouvrière révolutionnaire que Lénine aspirait à construire et qui, tout au long de 1917, organisèrent des centaines de milliers d’ouvriers dans les usines et les soviets, en préparation de l’insurrection.

De Février à Octobre 1917[modifier | modifier le wikicode]

La Pravda a reparu le 5 mars. Elle réclame « des négociations avec les prolétaires des pays étrangers […] pour mettre fin au massacre », position internationaliste, mais sensiblement différente de la ligne défaitiste développée par Lénine depuis 1914, et adoptée par le comité central en émigration.

Le 13 mars, les dirigeants déportés, libérés par la révolution, arrivent à Pétrograd : Mouranov, Kamenev, Staline reprennent la direction de l'organisation bolchevique. Un tournant se produit dans la ligne politique de la Pravda, dont Staline prend désormais la direction. Les bolcheviks se rallient à la thèse des mencheviks suivant laquelle il faut désormais que les révolutionnaires russes poursuivent la guerre afin de défendre leurs récentes conquêtes démocratiques contre l'agression de l'impérialisme allemand. Kamenev rédige plusieurs articles ouvertement défensistes, écrivant notamment qu'« un peuple libre répond aux balles par des balles ». A la fin du mois, une conférence bolchevique adopte cette ligne, malgré quelques résistances : elle décide, sur proposition de Staline, que le rôle des soviets est de « soutenir le gouvernement provisoire dans son action aussi longtemps qu'il marche dans la vole de satisfaire la classe ouvrière ». En fait, de simples nuances séparent ces positions de celles des mencheviks qui sont aussi partisans d'un « soutien conditionnel ». Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que la même conférence, le I° avril, sur la proposition de Kamenev et Staline, accepte d'envisager la réunification de tous les social-démocrates que leur propose, au nom du comité d'organisation, le menchevik Tséretelli. La vieille conception conciliatrice semble l'emporter.

La Pravda se transforma en « tribun du peuple » et en organisateur collectif durant tout le processus révolutionnaire.

Rabotchi pout[modifier | modifier le wikicode]

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Après les journées de juillet et la dure répression qui frappe les bolchéviks, la Pravda est interdite. Elle est remplacée par une multitude de feuilles clandestines. A partir du 3 septembre, les bolchéviks publient à nouveau un quotidien légal avec un autre titre, le Rabotchi pout (« Voix des travailleurs »). Il en paraîtra 46 numéros.

Le 23, le comité place ses délégués auprès de toutes les unités militaires dont les délégués viennent d'ailleurs de faire savoir qu'ils ne reconnaissent plus le gouvernement provisoire.

Dans la nuit du 23 au 24 octobre, le gouvernement tente de frapper les bolchéviks en fermant leur imprimerie. Aussitôt, le Comité militaire révolutionnaire envoie un détachement qui rouvre l'imprimerie.

Le 26 octobre 1917, au lendemain de l'insurrection, la Pravda peut reparaître.

Après la Révolution d'Octobre[modifier | modifier le wikicode]

Après la révolution d'Octobre 1917, Lénine continue de penser que le rôle de la presse est central. Dans la Pravda du 20 septembre 1918, il écrivait :

« La presse bourgeoise du ‘‘bon vieux temps de la bourgeoisie’’ ne touchait pas au ‘‘saint des saints’’, à la situation intérieure des fabriques et des entreprises privées. Cette coutume répondait aux intérêts de la bourgeoisie. Nous devons nous en défaire radicalement. Ce n’est pas encore chose faite. Le caractère de nos journaux ne change pas encore autant qu’il le devrait dans une société qui passe du capitalisme au socialisme […]. Nous ne savons pas nous servir des journaux pour soutenir la lutte des classes, comme le faisait la bourgeoisie […]. Nous ne faisons pas une guerre sérieuse, impitoyable, vraiment révolutionnaire, aux porteurs véritables du mal. Nous faisons peu l’éducation des masses par des exemples vivants et concrets, pris dans tous les domaines de la vie ; or, c’est la tâche essentielle de la presse lors du passage du capitalisme au communisme. Nous prêtons peu d’attention à la vie quotidienne des fabriques, des campagnes, des régiments, là où s’édifie la vie nouvelle plus qu’ailleurs, où il faut accorder le plus d’attention, faire de la publicité, critiquer au grand jour, stigmatiser les défauts, appeler à suivre le bon exemple. Moins de tapage politique. Moins de ratiocinations d’intellectuels. Se tenir plus près de la vie. Prêter plus d’attention à la façon dont la masse ouvrière et paysanne fait réellement œuvre novatrice dans son effort quotidien »

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Staline, Партийный кризис и наши задачи, 1909.
  2. O. Piatnitsky, Memoirs of a Bolshevik, London n.d., p. 57.
  3. Lenin, The Agrarian Programme of Social-Democracy in the First Russian Revolution, 1905-1907
  4. I. Deutscher, Le prophète armé, vol. 1
  5. Pravda, Vienne, 12 février, 1910
  6. Cité in I. Deutscher, Le prophète armé, Paris, Julliard, 1962, p. 347.
  7. Lenin, Disruption of Unity Under Cover of Outcries for Unity, Prosveshcheniye No. 5, May 1914
  8. W. Bassow, « The pre-revolutionary Pravda and tsarist censorship », The American Slavic and East European Review, février 1954.
  9. Kroupskaïa, Воспоминания о Ленине, Moscou, 1989, p. 157.
  10. Lénine, Œuvres, vol.35, p. 37.
  11. Lénine, « A propos de M. Bogdanov et du groupe « Vpériod » », Œuvres, vol.19, pp. 177-179
  12. Lenin, Concerning A. Bogdanov, Put Pravdy No 21, February 25, 1914
  13. Lenin, Our Tasks, Rabochy No. 1, April 22, 1914
  14. Lénine, Du passé de la presse ouvrière en Russie, avril 1914