Que Faire ?

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Que Faire ? (Что дѣлать? / Chto dielat?), sous-titré Questions brûlantes de notre mouvement, est un des traités politiques le plus connu de Lénine parmi les communistes. Ecrit en 1901 et publié en 1902, cet ouvrage expose les conceptions de Lénine concernant l'organisation dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Cet ouvrage a joué un rôle clé dans le regroupement des partisans de Lénine, et dans la division de 1903 entre les mencheviks et les bolcheviks.

Contexte[modifier]

Lénine écrit Que faire en vue du congrès de fondation du POSDR. Il vise à défendre les idées générales des social-démocrates, notamment vis-à-vis des autres courants socialistes russes (« économistes », « terroristes »...). En polémiquant contre ces courants non marxistes, Lénine a surtout l'intention de se baser sur les autres partis de l'Internationale ouvrière, et particulièrement sur le Parti allemand qui fait figure de modèle.

Lénine dira plus tard que cette brochure n'était « ni plus, ni moins »[1] qu’un résumé des politiques organisationnelles du groupe de l’Iskra de 1901-1902, c’est-à-dire qu'elle représentait la politique commune de ceux qui n'étaient pas encore divisés entre Mencheviks et Bolcheviks. Un article écrit en mai 1901 annonçait déjà l'idée de Que Faire ?.[2]

Il faut savoir notamment que la revendication de « centralisation » ne désigne pas une « hyper-centralisation », mais la création d'une organisation centralisée là où n'y en a pas. C'était le cas en Russie avant le POSDR, tout comme dans dans l'Allemagne pré-unification, morcelée en mini-Etats.

La différence notable est celle des conditions de clandestinité que l'autocratie tsariste impose aux révolutionnaires. Lénine en était bien conscient et n'a jamais prétendu avoir développé un modèle de parti supra-historique.

Le titre de la brochure est inspiré par le roman Que faire ? publié par le révolutionnaire russe Nikolaï Tchernychevski en 1863 et qui avait beaucoup marqué toute la génération révolutionnaire de la fin du 19e siècle.

Contenu[modifier]

Dogmatisme et « liberté de critique »[modifier]

Dans son premier chapitre, Lénine rappelle une des bases de la stratégie révolutionnaire marxiste : l'étude théorique !

Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire.

La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie[modifier]

Dans son deuxième chapitre, il expose ensuite ses divergences avec les « économistes », un courant politique qui réduit l'action politique prolétarienne à la seule lutte économique, c'est-à-dire les revendications concernant les salaires et les conditions de travail. Pour Lénine, au contraire, il faut lutter de manière organisée pour le renversement de la bourgeoisie :

Du moment qu'il ne saurait être question d'une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n'y a pas de milieu ([...] dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d'idéologie en dehors ou au dessus des classes). C'est pourquoi tout rapetissement de l'idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l'idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l'idéologie bourgeoise, Il s'effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c'est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei; or le trade-unionisme, c'est justement l'asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C'est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu'a le trade-unionisme à se réfugier sous l'aile de la bourgeoisie, et de l'attirer sous l'aile de la social-démocratie révolutionnaire.

Pour appuyer la nécessité de cette intervention politique, Lénine cite Kautsky, qui venait d'écrire dans Neue Zeit que la classe ouvrière ne pouvait parvenir spontanément qu'à une conscience de type syndical (« trade-unioniste »), et que la conscience révolutionnaire (« social-démocrate ») devait être apportée de l'extérieur par des intellectuels bourgeois. Kautsky polémiquait alors contre Bernstein, qui disait que « le mouvement est tout, le but n'est rien ». Alors que beaucoup opposent les réformistes (supposés démocrates) et les bolchéviks, cette idée bolchévique vient en réalité de Kautsky.

Par ailleurs, Lénine ajoute après la citation de Kautsky ses propres nuances :

« Certes, il ne s’ensuit pas que les ouvriers ne participent pas à cette élaboration [du socialisme]. Mais ils n’y participent pas en qualité d’ouvriers, ils y participent comme théoriciens du Socialisme, comme des Proudhon et des Weitling ; en d’autre termes ils n’y participent que dans la mesure où ils parviennent à acquérir les connaissances plus ou moins parfaites de leur époque et à les faire progresser.»

Ou encore :

« On dit souvent [que] la classe ouvrière vaspontanément au socialisme. Cela est parfaitement juste en ce sens que […] la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément ». « La classe ouvrière va spontanément au socialisme, mais quoi qu’il en soit […] l’idéologie bourgeoise n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier. »

Politique trade-unioniste et politique social-démocrate[modifier]

Dans son troisième chapitre, Lénine attaque les positions des terroristes de la Svoboda, qui voient dans l'action ponctuelle violente une tactique d'excitation des masses. La stratégie révolutionnaire doit au contraire être un long et patient travail d'organisation.

La Svoboda préconise le terrorisme comme moyen d'“exciter” le mouvement ouvrier, de lui donner “une vigoureuse impulsion”. Il serait difficile d'imaginer une argumentation se réfutant elle-même avec plus d'évidence ! On se demande : y a-t-il donc si peu de ces faits scandaleux dans la vie russe qu'il faille inventer des moyens d'“excitation” spéciaux ? D'autre part, Il est évident que ceux qui ne sont pas excités ni excitables même par l'arbitraire russe, observeront également, “en se fourrant les doigts dans le nez”, le duel du gouvernement avec une poignée de terroristes. Or, justement, les masses ouvrières sont très excitées par les infamies de la vie russe, mais nous ne savons pas recueillir, si l'on peut s'exprimer ainsi, et concentrer toutes les gouttelettes et les petits ruisseaux de l'effervescence populaire, qui suintent â travers la vie russe en quantité infiniment plus grande que nous ne nous le représentons ni ne le croyons, mais qu'il importe de réunir en un seul torrent gigantesque.

Selon Lénine, les « économistes » et les « terroristes » ont en commun de tout miser sur la spontanéité des masses, et cela fait d'eux des opportunistes car ils renoncent à la diffusion de masse d'une conscience politique de classe.

La Svoboda veut remplacer l'agitation par le terrorisme, reconnaissant ouvertement que “dès que commencera une agitation énergique et renforcée parmi les masses, le rôle excitatif de la terreur aura pris fin” (p. 68 de la Renaissance du révolutionnisme). C'est ce qui montre précisément que terroristes et économistes sous-estiment l'activité révolutionnaire des masses, en dépit de l'évident témoignage des événements du printemps : les uns se lancent à la recherche d'“excitants” artificiels, les autres parlent de “revendications concrètes”. Les uns comme les autres n'accordent pas une attention suffisante au développement de leur propre activité en matière d'agitation et d'organisation de révélations politiques. Or, il n y a rien qui puisse remplacer cela, ni maintenant ni à quelque moment que ce soit. 

Le travail artisanal des économistes[modifier]

Dans son quatrième chapitre, Lénine critique le travail « artisanal » des révolutionnaires de l'époque, et la dispersion des cercles ouvriers, peu efficace pour résister à la répression tsariste, et pour réaliser un travail pérenne et cohérent.

Le manque de préparation pratique, de savoir-faire dans le travail d'organisation nous est réellement commun à tous, même à ceux qui dès le début s'en sont toujours tenus au point de vue du marxisme révolutionnaire. Et certes, nul ne saurait imputer à crime aux praticiens ce manque de préparation. Mais ces “méthodes artisanales” ne sont pas seulement dans le manque de préparation; elles sont aussi dans l'étroitesse de l'ensemble du travail révolutionnaire en général, dans l'incompréhension du fait que cette étroitesse empêche la constitution d'une bonne organisation de révolutionnaires; enfin - et c'est le principal - elles sont dans les tentatives de justifier cette étroitesse et de l'ériger en “théorie” particulière c'est à dire dans le culte de la spontanéité, en cette matière également.

L'organisation des révolutionnaires et le journal politique[modifier]

Les principes d'organisation de Lénine sont donc la création d'un parti révolutionnaire centralisé, constitué de « révolutionnaires de profession » autour d'un journal de haut niveau considéré comme un organisateur collectif.

Par “têtes intelligentes”, en matière d'organisation, il faut entendre uniquement, comme je l'ai indiqué maintes fois, les révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers d'origine, peu importe. Or, j'affirme :
  1. Qu’il ne saurait y avoir de mouvement révolutionnaire solide sans une organisation de dirigeants stable et qui assure la continuité du travail.
  2. Que plus nombreuse est la masse entraînée spontanément dans la lutte, formant la base du mouvement et y participant et plus impérieuse est la nécessité d’avoir une telle organisation, plus cette organisation doit être solide (sinon, il sera plus facile aux démagogues d'entraîner les couches arriérées de la masse);
  3. Qu’une telle organisation doit se composer principalement d’hommes ayant pour profession l’activité révolutionnaire;
  4. Que, dans un pays autocratique, plus nous restreindrons l’effectif de cette organisation au point de n’y accepter que des révolutionnaires professionnels ayant fait l’apprentissage de la lutte contre la police politique, plus il sera difficile de “se saisir” d’une telle organisation;
  5. D’autant plus nombreux seront les ouvriers et les éléments des autres classes sociales qui pourront participer au mouvement et y militer de façon active

En un mot, le “plan d'un journal politique pour toute la Russie” n'est pas une oeuvre abstraite de personnes atteintes de doctrinarisme et d'esprit de littérature (comme ont pu le croire des gens qui n'y ont pas assez réfléchi); c'est au contraire le plan le plus pratique pour qu'on puisse, de tous côtés, se préparer aussitôt à l'insurrection, sans oublier un instant le travail ordinaire, quotidien. 

Précisions ou évolutions ultérieures de Lénine[modifier]

Lénine a souvent protesté contre l’interprétation erronée et les déformations de Que faire ? par ses opposants, contre lesquelles il n’a jamais cessé de clarifier et d’ajuster ses positions initiales. Pour avoir une vision globale de la conception du parti de Lénine, connaître ces clarifications est important.

Les intellectuels et la conscience socialiste[modifier]

L'idée que la conscience socialiste ne peut venir que des intellectuels bourgeois n'est pas présente dans les autres écrits de Lénine, avant ou après Que faire. Elle vient d'une citation de Kautsky, que Lénine nuance dans Que faire, et nuance dans ses interventions lors du congrès de 1903 :

« On dit : Lénine affirme dans l’absolu, sans mentionner aucune tendance opposée, que le mouvement ouvrier "va" toujours vers la soumission à l’idéologie bourgeoise. Vraiment ? Est-ce que je ne dis pas plutôt que le mouvement ouvrier est attiré vers l’idéologie bourgeoise avec le concours bienveillant des Schulze-Delitsch et consorts? Et qui est désigné ici par “consorts”? Personne d’autre que les économistes...  »[3]

Ou encore :

« Lénine ne prête nullement attention au fait que les ouvriers, eux aussi, prennent part à l’élaboration de l’idéologie. Vraiment ? Ne trouve-t-on pas cent fois dans mes écrits que le plus grand défaut de notre mouvement, c’était précisément le manque d’ouvriers pleinement conscients, d’ouvriers dirigeants, d’ouvriers révolutionnaires ? N’y est-il pas montré l’importance qu’il y a à développer le mouvement syndical et à le fournir en publications appropriées ? »

Dans un texte de 1895, Lénine insistait beaucoup sur l'importance des luttes pour la progression de la conscience de classe, en soulignant que les luttes économiques amènent les ouvriers à être forcés de s'intéresser aux questions politiques.[4]

Par ailleurs, il faut distinguer l'importance historique des intellectuels bourgeois pour l'élaboration des idées socialistes, et la question du rôle que doivent avoir (ou pas) les intellectuels dans le parti ouvrier. Marx (puis avec Engels par la suite) avait déjà conclu que le mouvement ouvrier devait sérieusement se méfier de l’influence des intellectuels bourgeois à l’intérieur du parti. Lénine lui-même a très régulièrement dénoncé avec virulence les travers des intellectuels dans l'organisation, et il n'a jamais revendiqué de donner un poids plus important voire prédominant aux intellectuels. Au contraire, précisément dans la polémique qui l'opposera aux menchéviks au 2e congrès du POSDR, Lénine cherchait à rendre plus difficile l'accès du parti à des intellectuels seulement sympathisants. Et quand les conditions les permettront, il se réjouira au contraire de la perspective de voir le parti se prolétariser largement :

« Au IIIe congrès du parti, j’ai exprimé le souhait qu’il y ait dans les comités du parti environ 8 ouvriers pour 2 intellectuels. Combien ce vœu est périmé ! À présent, on doit souhaiter qu’il y ait dans les nouvelles organisa­tions du parti quelques centaines d’ouvriers social-démocrates pour un intellectuel. »[1]

En 1905, lorsque des libertés publiques sont accordées sous l'effet de la révolution, Lénine souhaite ouvrir largement le parti, sans craindre une « adhésion fulgurante et massive de personnes qui ne sont pas des so­cial-démocrates »[1]. Il ajoute : « Instinctivement, spontanément, la classe ouvrière est social-démocrate, et plus de dix années d’activité de la social-démocratie ont fait bien des choses pour convertir cette spontanéité en conscience. » A ce moment-là, un certain nombre de militants (que Lénine et d'autres ont appelé les « comitards ») étaient réticents et invoquaientQue Faire.

Il faut noter aussi que la proportion d’intellectuels bourgeois était plus élevée chez les mencheviks que chez les bolcheviks, et plus importante encore chez les Socialistes-Révolutionnaires.[5]

« Révolutionnaires professionnels » et spontanéité[modifier]

Les adversaires de Lénine ont aussi caricaturé sa position en l'accusant d'avoir un modèle de parti basé uniquement sur des « révolutionnaires professionnels ». Certains léninistes ont par la suite assumé cette idée. Pourtant Lénine l'a clairement démentie.

Premièrement, les révolutionnaires professionnels au sens de Lénine n'était pas forcément des permanents de parti. Au contraire il doit souvent travailler pour gagner sa vie, mais consacre l'essentiel de son temps à son activité politique. Non seulement cela pouvait donc être un ouvrier, mais Lénine considérait que les révolutionnaires professionnels ouvriers étaient fondamentaux pour le parti, car leur présence sur un lieu de travail était propice à la propagande et à l'organisation.

Ensuite, Lénine était bien conscient que seul un noyau de militants pouvaient correspondre à ce profil. Il soutenait seulement que plus leur nombre était grand, plus l'organisation serait efficace. C'est en particulier la répression tsariste et la clandestinité qui rendait nécessaire d'insister sur cet aspect, comme Lénine le dit par exemple dans une lettre de septembre 1902.[6]

Lénine reconnaissait tout à fait le rôle joué par la spontanéité (ce qui signifie seulement que les initiateurs de telle ou telle action ne sont pas connus du parti...). Mais il polémiquait contre les courants qui glorifiaient la spontanéité, pour dénigrer l'importance de l'organisation. Sur ce point, Lénine ne faisait que reprendre le point de vue marxiste dominant dans l'Internationale ouvrière.

Lénine peut donner l'impression d'une sous-estimation du rôle de la spontanéité ouvrière par rapport aux révolutionnaires professionnels. Comme il le dit lui-même lors d'une intervention au congrès de 1903, c'était aussi sa façon de contre-balancer l'erreur des économistes :

« Nous savons tous maintenant que les économistes ont tordu la barre dans un sens. Pour la redresser, il fallait la tordre dans l’autre sens, et c’est ce que j’ai fait. »

Dans un autre discours au congrès, Lénine dit explicitement :

« Il ne faut pas croire que les organisations du Parti ne doivent comprendre que des révolutionnaires professionnels. Nous avons besoin des organisations les plus diverses, de toutes sortes, de tous rangs et de toutes nuances, depuis des organisations extrêmement étroites et conspiratives jusqu’à de très larges et très libres lose Organisationen. »[7]

Ou encore :

« Le camarade Trotski a très mal compris l’idée fondamentale de mon livre Que faire ?''quand il a dit que le parti n’était pas une organisation de conspirateurs (beaucoup d’autres m’ont fait également la même objection). Il a oublié que dans mon livre, j’envisage toute une série de divers types d’organisations, à commencer par les plus clandestines et les plus fermées, pour finir par des organisations relativement ouvertes et "libres". »

Surtout, lorsque des libertés publiques sont accordées sous l'effet de la révolution, Lénine met fortement l'accent sur la nécessité de recruter largement, et de s'appuyer sur la spontanéité des masses ouvrières :

« Aujourd’hui, l’initiative des ouvriers eux-mêmes se manifestera sur une échelle dont nous ne pouvions même pas rêver, nous, ex-militants de la clandestinité et des petits cercles. »
« Nous avons tellement « théorisé » (parfois dans le vide, inutile de le dissimuler) dans l’ambiance de l’émigration que, ma foi, il n’est pas mauvais à présent de « forcer la note dans l’autre sens », un peu, rien qu’un peu, un tantinet, et de faire progresser un peu plus la pratique. »

La démocratie dans le parti[modifier]

Lénine disait explicitement que son accent mis sur le noyau de révolutionnaires professionnels était lié aux conditions de l'autocratie russe. Assez logiquement, lorsque le pays connaît un assouplissement démocratique suite à la révolution_de_1905, Lénine envisage aussitôt une adaptation du parti. Déjà en février 1905, dans une ébauche de résolution pour le troisième congrès du parti, Lénine écrivait que : « dans des conditions de liberté politique, notre parti peut être et sera organisé tout entier sur le principe électif. Sous l’autocratie, il est impossible à la masse de milliers d’ouvriers adhérant au parti d’appliquer ce principe. » [8]

En septembre 1905, il saluait le parti allemand comme devançant « tous les autres partis social-démocrates » quant à son « organisation, sa cohésion et son homogénéité » et il s’appuyait sur ses décisions organisationnelles qui étaient « très instructives pour les social-démocrates russes. » On voit que pour Lénine il ne s'agissait pas avec Que Faire d'établir un « parti de type nouveau » comme cela a été beaucoup écrit.

En novembre 1905, il publie un essai important, intituléLa Réorganisation du Parti. Il y appelle à un nouveau congrès du parti pour mettre toute l’organisation sur « une nouvelle base ».[1] « Si la liberté d’association est complète et si les droits civiques de la population sont pleinement assurés, nous devrions, de toute évidence, fonder partout des unions social-démocrates ». « Chaque union, organisation, groupe élira aussitôt son bureau ou direction ou commission administrati­ve… »

Postérité[modifier]

Certains comme Martov ou Plékhanov ont soutenu Lénine dans les polémiques jusqu'au congrès de 1903, et n'ont prétendu voir un problème dans Que faire qu'après coup, notamment suite au refus de Lénine de rendre la majorité de l'Iskra aux menchéviks (pourtant minoritaires).

Lénine fait un retour critique sur le 2e congrès du POSDR (1903) dans sa brochure Un pas en avant, deux pas en arrière.[9]

En 1904, Trotsky écrit Nos tâches politiques dans lequel il critique durement les positions de Lénine :

« Dans la politique interne du Parti ces méthodes conduisent l'organisation du Parti à se « substituer » au Parti, le Comité central à l'organisation du Parti, et finalement le dictateur à se substituer au Comité central ; d'autre part, cela amène les comités à fournir l' « orientation » et à la changer, pendant que « le peuple garde le silence » ; en politique « extérieure » ces méthodes se manifestent dans les tentatives pour faire pression sur les autres organisations sociales, en utilisant la force abstraite des intérêts de classe du prolétariat, et non la force réelle du prolétariat conscient de ses intérêts de classe. »[10]

Trotsky critique principalement Un pas en avant, deux pas en arrière. S'il en critique certaines formules, il considère que Que faire jouait un rôle positif pour les débuts du POSDR, mais que Lénine en a fait un frein pour la massification du parti :

« Les « plans » organisationnels extrêmement primitifs proposés par l'auteur de Que faire ?, qui occupaient une place insignifiante dans l'ensemble de la vie des idées, mais qui, propagés par l'Iskra et la Zaria, étaient cependant un indéniable facteur de progrès, ressurgissent trois ans après chez son « épigone », l'auteur de Un pas en avant, deux pas en arrière, comme une tentative furieuse pour empêcher la social-démocratie d'être pleinement elle-même. (...) Je le répète, le prétendu « plan organisationnel » concernait, non pas tant l'édifice lui-même du Parti, que « l'échafau­dage » nécessaire à sa construction ; cela, Lénine, dont le travail était alors encore progressiste, l'avait fort bien compris. »

En novembre 1907, Lénine publie En Douze Ans[11], un recueil de vieux articles, adressé aux nouveaux militants gagnés dans le sillage de 1905, et qui ne connaissent pas les polémiques du passé. Il y explique que Que faire ? a été inclus dans le recueil parce que « les Mencheviks, ainsi que les littérateurs du camp libéral bourgeois (cadets, « sans-titre » du journal Tovarichtch, etc.) se réfèrent à cette brochure. » Et il fait la remarque générale :

« La principale erreur que commettent ceux qui, à l’heure actuelle, polémiquent avec Que faire ?, c’est de vouloir absolument extraire cet ouvrage de son contexte historique et faire abstraction d’une période précise et déjà lointaine du développement de notre parti. Cette erreur transparaît clairement par exemple chez Parvus (pour ne pas citer un nombre considérable de mencheviks), qui parlait, plusieurs années après la parution de la brochure, des idées faus­ses et exagérées qui y étaient développées au sujet de l'or­ganisation des révolutionnaires professionnels. »

Lénine admettait donc des erreurs et exagérations, tout en défendant leur importance historique :

« Se lancer aujourd’hui dans des raisonnements sur le fait que l’Iskra (en 1901 et 1902 !) surestimait l’idée de l’organisation des révolutionnaires professionnels, c’est comme si après la guerre russo japonaise on accusait les japonais d’avoir surestimé les forces armées russes, de s’être préoccupé exagérément avant la guerre de préparer leur lutte contre ces forces. Pour vaincre, les japonais devaient rassembler toutes leurs forces contre la plus grande quantité possible de forces russes. Malheureusement nombreux sont ceux qui jugent notre parti de l’extérieur, sans connaître les choses, sans se rendre compte qu’aujourd’hui l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà totalement triomphé. Or, cette victoire n’eût pas été possible si l’idée n’en avait pas été poussée au premier plan, si l’on ne l’avait pas « exagérément » inculquée aux gens qui en empêchaient la réalisation. »

Lénine considérait comme un succès le parti élargi à bien plus que les révolutionnaires professionnels, mais soulignait que l'on pouvait encore voir les signes de leur importance historique :

« Qu’est-ce qui a donc permis de donner à notre parti cette cohésion, cette solidité et cette stabilité ? C'est l'or­ganisation des révolutionnaires professionnels, créée avant tout par les soins de l'Iskra. Quiconque connaît bien l'histoire de notre parti et a vécu lui-même sa période de for­mation, celui-là n'a besoin que d'un simple coup d’œil sur la composition de la délégation de n'importe quelle fraction du congrès de Londres, par exemple, pour s'en convaincre. »

Pourtant, Que faire est devenu pour le mouvement communiste, surtout après la mort de Lénine, la référence majeure en termes d'organisation du parti. L’ouvrage officiel du Kremlin, L’Histoire du Parti Communiste de l’Union Soviétique, mentionnait par exemple centralement cet ouvrage. Mais cela a fini par produire une sorte de caricature de la vision de Lénine :

  1. un parti prolétarien dirigé par des intellectuels bourgeois révolutionnaires, les ouvriers étant incapables de s’élever par eux-mêmes à la conscience socialiste
  2. un parti de quelques « révolutionnaires professionnels » par opposition à un parti de masse large et ouvert
  3. un parti préparant une révolution forcément planifiée, à l'opposé de toute idée de spontanéité dans le mouvement
  4. un parti bâti autour d'un appareil bureaucratique voire semi militaire.

De cette caricature, les staliniens se sont fortement revendiqués, et les anti-léninistes se sont appuyés dessus pour rejeter tout apport de Lénine.

Notes et références[modifier]

  1. 1,0, 1,1, 1,2 et 1,3 Lénine, La réorganisation du parti, 1905
  2. Lénine, Par où commencer ?, 1901
  3. Lénine, «Discours sur la question du programme du parti. 22 Juillet (4 Août)», Œuvres, t. 6, janvier 1902-août 1903, Paris/Moscou, Éditions Sociales/Éditions du progrès, 1966, p. 514
  4. Lénine, Exposé et commentaire du projet de programme du POSDR, Écrit en prison en 1895-1896. Paru pour la première fois en 1924.
  5. Oliver Henry Radkey, The Sickle Under the Hammer: The Russian Socialist Revolutionaries in the Early Months of Soviet Rule, Columbia University Press, New-York, 1964
  6. Lénine, Lettre à un camarade sur nos tâches d’organisation, Septembre 1902
  7. Cité dans : Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904
  8. Lénine, « Projets de résolutions du IIIe Congrès du P.O.S.D.R. », Œuvres, tome 8, p. 192
  9. Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904
  10. Trotsky, Nos tâches politiques, 1904
  11. Lénine, Préface au recueil « En douze ans », 1907