Wagon plombé

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Le « wagon plombé » est le nom donné au train qui permet à une trentaine de militants bolchéviks, dont Lénine, de rentrer en Russie en avril 1917 à travers l'Europe en guerre.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

L'Europe est en guerre : la Russie est allié à la France et au Royaume-Uni, contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Lorsque la révolution de Février éclate et renverse le tsar, beaucoup de révolutionnaires russes de toutes tendances se trouvaient en exil, ayant fui la répression politique. Parmi eux, Lénine se trouvait en Suisse.

Une fois la nouvelle apprise, les exilés souhaitent pour la plupart rentrer en Russie pour prendre part aux événements. Mais la guerre rend le voyage compliqué.

Négociations[modifier | modifier le wikicode]

C'est avec l'accord des autorités allemandes qu'une traversée de Suisse jusqu'en Russie va être organisée en train pour des révolutionnaires russes. Ces autorités y voient un intérêt direct : affaiblir l'ennemi russe en aidant des révolutionnaires à s'y introduire, pour miner le pays de l'intérieur. Elles n'avaient aucune sympathie (le gouvernement allemand du Kaiser Guillaume II était à peine moins réactionnaire que le tsarisme) ni aucun intérêt pour les idées marxistes, mais pensaient y trouver leur compte. De leur côté les révolutionnaires y voyaient non seulement leur intérêt à court terme, mais étaient aussi convaincus que favoriser la révolution en Russie serait le meilleur moyen d'aider les révolutionnaires allemands à faire de même.

Un des personnages clés qui servit d'intermédiaire pour négocier ce plan fut le social-démocrate Parvus. Ayant fui l'Empire russe et installé en Allemagne, il était un électron libre dans le mouvement social-démocrate, et il impressionnait Trotsky (avec qui il développa en partie la théorie de la révolution permanente). Il était aussi très impliqué dans le monde des affaires.

C'est lui qui, en mars 1917, présente à ses contacts allemands le plan intitulé « Préparations pour une grève générale politique en Russie ». Le 10 mars, le ministre des Affaires étrangères allemand, Arthur Zimmermann, donne son feu vert. Il envoie donc une note à l'état-major du Reich, qui se range aussitôt à son avis : « Puisqu'il est dans notre intérêt que l'influence de l'aile radicale des révolutionnaires russes l'emporte, il me paraît souhaitable d'autoriser le transit des révolutionnaires. » Le 11 mars, Parvus encaisse du Trésor impérial la somme de deux millions de marks « en soutien à la propagande révolutionnaire russe ».

Mais Lénine se méfie de Parvus, qu'il avait rencontré chez lui en Suisse en 1915. Pour lui, c'est un « misérable couard » qui verse dans le « chauvinisme allemand », et il n'a aucune envie de jouer le rôle de marionnette du Kaiser.

Parvus parvient à impliquer Lénine en passant par Yakov Fürstenberg, surnommé Hanecki (ou Ganetski), un exilé lituano-polonais qui a la confiance de Lénine. C'est par son intermédiaire que sera monté un Comité pour le rapatriement des exilés politiques en Russie, dont les financement mélangent les fonds allemands et des cotisations militantes venant de Suède ou de Suisse. Le socialiste suisse Fritz Platten fut aussi très impliqué dans l'organisation de ce voyage.

Trotsky raconte dans son Histoire de la révolution russe :

« Divers plans - grimes, perruques, passeports faux ou empruntés - tombaient l'un après l'autre, comme irréalisables. En même temps s'affirmait de plus en plus concrète l'idée du passage par l'Allemagne. Ce plan effrayait la plupart des émigrés et non seulement les patriotes. Martov et les autres mencheviks n'osèrent pas se joindre à l'audacieuse initiative de Lénine et continuèrent à frapper inutilement aux portes de l'Entente. Des récriminations au sujet du passage par l'Allemagne eurent lieu dans la suite même du côté de nombreux bolcheviks, en raison des difficultés que le "wagon plombé" suscita dans le domaine de l'agitation. Lénine, dès le début n'avait pas fermé les yeux sur ces difficultés futures. Kroupskaïa écrivait peu de temps avant le départ de Zürich : "Bien entendu, en Russie, les patriotes vont pousser des hurlements, mais nous sommes forcés de nous y tenir prêts."  La question se posait ainsi : ou rester en Suisse, ou passer par l'Allemagne. Aucune autre voie n'était ouverte. Lénine pouvait-il hésiter même une minute de plus ? Exactement un mois plus tard, Martov, Axelrod et autres durent s'engager sur les traces de Lénine. »

Il ajoute également :

« Lénine exigea pour le transit un droit absolu d'exterritorialité : aucun contrôle sur le contingent des voyageurs, sur leurs passeports et leurs bagages, personne n'a le droit d'entrer en cours de route dans le wagon (de là la légende du wagon "plombé"). De son côté, le groupe des émigrés s'engageait à réclamer que l'on relâchât de Russie un nombre correspondant de prisonniers civils, allemands et austro-hongrois.  En collaboration avec quelques révolutionnaires étrangers fut élaborée une déclaration. "Les internationalistes russes qui... se rendent maintenant en Russie pour y servir la révolution nous aideront à soulever les prolétaires des autres pays, en particulier les prolétaires d'Allemagne et d'Autriche, contre leurs gouvernements." Ainsi parlait le procès-verbal signé par Loriot et Guilbeaux pour la France, par Paul Lévy pour l'Allemagne, par Patten pour la Suisse, par des députés suédois de gauche, etc.   »

Les événements[modifier | modifier le wikicode]

Le voyage a lieu sur une semaine, du 9 au 16 avril 1917,  sur 3 200 kilomètres de voie ferrée. Le train part de Berne, passe par Berlin, Stockholm puis repique au sud vers les postes frontières russo-finlandais de Haparanda et Tornio, pour enfin déboucher sur Petrograd, arrivant en Gare de Finlande.

Parmi les bolchéviks figuraient aussi Zinoviev, Sokolnikov, Safarov et leurs épouses, et Radek. Lénine se préparait à l'idée que peut-être il serait envoyé directement en prison à son arrivée à Petrograd.

Ils sont d'abord accueillis à Stockholm par Hanecki.

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Un certain nombre d'amis et de militants allèrent à la rencontre du train de Lénine en Finlande. Raskolnikov, jeune officier de marine et bolchevik, raconte : « A peine entré dans le compartiment et assis sur la banquette Vladimir Illitch tombe aussitôt sur Kaménev : - Qu'est ce que vous écrivez dans la Pravda? Nous en avons vu quelques numéros et nous vous avons fameusement engueulés...  » Lénine dénonçait la ligne de soutien au gouvernement provisoire russe et à la guerre qu'avaient impulsé Kamenev et Staline. Il venait de synthétiser ses Thèses d'Avril et allait s'employer aussitôt à en convaincre tout son parti, puis une majorité d'ouvriers et paysans.

Le Comité de Pétrograd, avec le concours de l'organisation militaire, avait mobilisé plusieurs milliers d'ouvriers et de soldats pour faire une réception solennelle à Lénine à son arrivée en Gare de Finlande. Une division amicalement disposée, celle des autos blindées, avait envoyé pour l'occasion toutes ses machines. Soukhanov, témoin de la scène, en fait le récit suivant :

Dans la salle impériale entra, ou pour mieux dire, accourut Lénine, portant un chapeau melon, le visage figé, ayant à la main un magnifique bouquet. Arrêtant sa course au milieu de la salle, il se planta devant Tchkhéidzé comme s'il était tombé sur un obstacle tout à fait inattendu. Et là, Tchkhéidzé, sans se défaire de son air morose, prononça le " compliment " suivant, s'en tenant non seulement à l'esprit, non seulement à la rédaction, mais au ton d'une leçon de morale : " Camarade Lénine, au nom du Soviet de Pétrograd et de toute la Révolution, nous saluons votre arrivée en Russie... Mais nous estimons que la tâche principale de la démocratie révolutionnaire est pour l'instant de défendre notre révolution de tous attentats qui pourraient venir contre elle, tant de l'intérieur que de l'extérieur... Nous espérons qu'avec nous vous poursuivrez ces buts. " Tchkhéidzé se tut. Devant cette sortie inattendue, je restai interloqué... Mais Lénine, évidemment, savait fort bien comment se comporter devant tout cela. Son attitude était celle d'un homme que rien ne touche de ce qui se passe autour de lui : il regardait de côté et d'autre, examinait des visages, levait même les yeux vers le plafond de la salle " impériale ", arrangeant son bouquet (qui ne s'accordait guère avec l'ensemble de sa personne), et, ensuite, se détournant déjà tout à fait de la délégation du Comité exécutif, il " répondit " ainsi : " Chers camarades, soldats, matelots et ouvriers, je suis heureux de saluer en vous la révolution russe victorieuse, de vous saluer comme l'avant-garde de l'armée prolétarienne mondiale... L'heure n'est pas loin où, sur l'appel de notre camarade Karl Liebknecht, les peuples retourneront leurs armes contre les capitalistes exploiteurs... La révolution russe accomplie par vous a ouvert une nouvelle époque. Vive la révolution socialiste mondiale!... "

Le journal du parti KD écrit à ce moment-là, sans réaliser qu'ils le maudiront bientôt :

« Un chef socialiste aussi universellement connu que Lénine doit entrer dans l'arène et nous ne pouvons que saluer son arrivée en Russie, quelle que soit notre opinion sur ses doctrines politiques. »

D'autres social-démocrates, principalement des menchéviks, hésitaient, et attendaient une approbation du Soviet de Petrograd. Au bout d'un mois, lassés d'attendre, un autre train du même type fait passer environ 200 autres social-démocrates en Russie, dont Lounatcharski, Sokolnikov, Balabanova, Martov et Axelrod. On ne parla pas à leur sujet d'affaire de « wagon plombé ».

A ce moment, plus de deux cent émigrés attendaient leur départ, certains venus de France et d'Angleterre. Nous étions d'autant plus impatients de rentrer en Russie que nous avions hâte de voir conclure la paix. C'est Martov qui, dans une magistrale formule, résuma le mieux ce que nous pensions : « Si la Révolution ne parvient pas à supprimer la guerre, c'est la guerre qui supprimera la Révolution. »[1]

Répercussions[modifier | modifier le wikicode]

La presse bourgeoise et en particulier la presse réactionnaire et les Cent-Noirs s'emparent de l'occasion pour calomnier les bolchéviks et insinuer qu'ils des agents payés par l'Allemagne. Mais à ce moment-là ils n'osent pas trop s'affirmer. Le puissant Soviet de Petrograd exige du gouvernement qu'il prenne « des mesures afin que tous les émigrés, quelles que soient leurs opinions politiques et leur attitude envers la guerre, puissent immédiatement rentrer en Russie ». Les Izvestia publient largement le rapport des bolchéviks sur leur traversée.[2]

En revanche après la répression des journées de juillet, imputées aux bolchéviks, une campagne de calomnies redoublée s'abat sur les bolchéviks et les internationalistes en général, et les conciliateurs les défendent beaucoup moins.

Trotski est aussi arrêté à ce moment-là, et le juge d'instruction Alexandrov l'accuse d'avoir été dans le wagon plombé en compagnie de Lénine. Cela contribuera à montrer le ridicule de ces accusations, étant donné qu'il était alors de notoriété publique que Trotski était arrivé par bateau puis par la Scandinavie à partir du Canada...

Par ailleurs, l'Empire allemand et l'Empire austro-hongrois ont aussi été balayés peu après par un mouvement révolutionnaire en 1918, confirmant les paris des social-démocrates révolutionnaires.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Angelica Balabanoff, Ma vie de rebelle, 1938
  2. Lénine, Deux mondes, 1917