Deuxième congrès du POSDR

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2e-congrès-POSDR.jpg
Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).


Le 2e congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, se déroule entre Bruxelles et Londres du 30 juillet au 23 août (n.s) 1903.

C'est en événement important, dans la mesure où il donna naissance aux fractions menchéviques et bolchéviques, cette dernière étant le noyau du futur parti de la révolution d'Octobre 1917.

1 Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Le premier congrès du POSDR s'était déroulé clandestinement à Minsk (actuelle Biélorussie) en mars 1898. Il avait réunit moins de 15 délégués, tous arrêtés à la fin du congrès, et n'avait pas réussi à réellement constituer une force politique unifiée dans tout l'Empire russe.

C'était l'enjeu principal du second congrès. Le journal Iskra (« l'étincelle ») joua un rôle central pour proposer une politique marxiste délimitée (par rapport aux populistes, aux économistes, aux marxistes légaux...) qui servit de ralliement aux différents militants marxistes de l'Empire russe.

Lénine eut un rôle important dans la préparation du congrès, en resserrant les rangs des partisans de l'Iskra, notamment en écrivant Que faire ?, et par la correspondance active qu'il maintenait (avec l'aide majeure de Kroupskaïa) avec ses partisans.

Il s'arrangeait pour avoir le plus de délégués possible, en pressant ses contacts en Russie d'être les plus actifs organisateurs, au détriment des autres courants social-démocrates. Il écrivait à Lengnik, le 23 mai 1902 :

« Vous avez donc pour tâche à présent de constituer en votre sein un comité pour la préparation du Congrès…, d’installer nos gens dans le plus grand nombre possible de comités, en vous préservant et en préservant les nôtres comme la prunelle de nos yeux jusqu’au Congrès. Tout cela est très important ! Souvenez-vous-en. Soyez en cela plus hardi, ayez davantage de confiance en vous-même et d’initiative, et pour le reste, soyez le plus discret et le plus prudent possible.

Ayez la sagesse du serpent et (avec les comités : le Bund et celui de Pétersbourg) la douceur de la colombe. »

Ou encore à Radtchenko :

« Agissez avec le plus de sérieux et de prudence possible. Prenez pour vous le plus de régions possible, où vous vous chargerez de préparer le congrès, appuyez-vous sur le bureau (en lui donnant un autre nom), en un mot, faites en sorte que vous ayez la haute main sur toute l’affaire, et que, pour le moment, le Bund ne s’occupe que des affaires du Bund…

Par conséquent, pour le moment, proposez « un comité russe pour la préparation du congrès », dont la composition soit la plus avantageuse pour nous (il sera peut-être commode de dire que vous avez déjà organisé ce comité et que vous êtes très heureux de la participation du Bund, ou quelque chose comme cela). Chargez-vous absolument du secrétariat de ce comité. Ce sont là les premiers pas. Ensuite, nous verrons.

Je vous dis de « proposer » le comité, pour que vous ayez davantage de liberté : ne vous liez pas d’un seul coup vis-à-vis du Bund (on peut dire, par exemple, que les contacts sont pris avec la Volga, le Caucase, le centre – nous avons quelqu’un là-bas – et le sud – nous en avons deux qui s’y rendent), et posez-vous en maître de cette entreprise. Mais tout cela très prudemment, de façon à ne pas susciter de reproches. »

Les déclarations de loyauté parues dans les pages de l’Iskra pendant l’hiver 1902-1903 montrent clairement que les agents de Lénine remplirent leur mission avec succès. L’Iskra remporta un comité après l’autre : en décembre 1902, le comité de Nijni-Novgorod ; en janvier 1903, celui de Saratov ; en février, le Syndicat des Ouvriers du Nord ; en mars, le comité du Don (Rostov), le Syndicat des Ouvriers Sibériens, les comités de Kazan et d’Oufa ; en avril, les comités de Toula, d’Odessa et d’Irkoutsk, et en mai, le Syndicat des Mineurs de la Russie du Sud et le comité d’Ekaterinoslav.[1]

2 Déroulement du congrès[modifier | modifier le wikicode]

2.1 La délégation[modifier | modifier le wikicode]

Le Second congrès réunit essentiellement des émigrés et intellectuels vivant à l'étranger. Les 43 congressistes se réunissent à Bruxelles le 30 juillet 1903 (nouveau style). Certains avaient le droit de vote pour d'autres, ce qui portait le total des votes à 51 voix. Parmi les délégués, on comptait :

  • 5 délégués du Bund,
  • 3 « économistes » du Rabotchéïé Diélo,
  • 8 délégués de l'émigration (partisans de l'Iskra)
  • 31 délégués de comités russes, en principe favorables à l'Iskra, mais parmi eux 8 délégués venant du sud de la Russie et représentant 10 votes, étaient a priori non alignés. Plékhanov et Lénine appelaient ces derniers « le marais », car ils votaient tantôt pour les iskristes, tantôt contre eux.

Trotski siégeait au titre de délégué de l'Union sibérienne.

Il y avait 8 femmes parmi les délégué·es : Brouckère, Dyedov, Fischer, Ivanov, Ossipov, Sablina, Stein et Ioujine.[2]

2.2 Le programme du parti[modifier | modifier le wikicode]

Les trois premières sessions du congrès (sur un total de 37) furent largement consacrées à des questions secondaires de procédure. Puis vint la discussion sur le programme du parti, qui était le point le plus important de l’ordre du jour.

La discussion sur le programme est ouverte sur la base d'un projet présenté par l'Iskra. Il comprenait deux parties :

Le programme fut accepté avec peu de désaccords, sauf sur 3 points, finalement tous approuvés :

  1. Le droit des minorités nationales à utiliser leur langue (approuvé à une très courte majorité).
  2. Le droit du parti à prendre des mesures d'exception.
  3. La nécessité d'une dictature du prolétariat pour que la révolution socialiste puisse triompher.

Sur le deuxième point, Plékhanov fit une intervention qui suscita beaucoup de réactions :

« Tout principe démocratique doit être considéré non pas en soi, abstraitement, mais par rapport à ce qu’on pourrait appeler le principe fondamental de la démocratie, à savoir que salus populi suprema lex. Traduit dans le langage du révolutionnaire, cela signifie que le succès de la révolution est la loi suprême. Et si le succès de la révolution exige une limitation temporaire du fonctionnement de tel ou tel principe démocratique, il serait criminel de s’abstenir d’une telle limitation. Exprimant mon opinion personnelle, je dirai que le principe du suffrage universel lui-même doit être considéré du point de vue de ce que j’ai appelé le principe fondamental de la démocratie. Il est hypothétiquement possible que nous, social-démocrates, soyons amenés à nous exprimer contre le suffrage universel. La bourgeoisie des républiques italiennes a autrefois privé de leurs droits politiques les personnes appartenant à la noblesse. Le prolétariat révolutionnaire pourrait limiter les droits politiques des classes dominantes de la même manière que les classes dominantes ont autrefois limité ses droits politiques. On ne peut juger de l’opportunité de telles mesures que sur la base de la règle : salus revolutionis suprema lex.

Et nous devons adopter la même position sur la question de la durée des parlements. Si dans un accès d’enthousiasme révolutionnaire le peuple choisit un très bon parlement – une espèce de chambre introuvable – alors nous devrions être tenus de tenter d’en faire un long parlement, et si les élections nous étaient défavorables, nous devrions tenter de le disperser non pas en deux ans mais, si possible, en deux semaines. »

Plékhanov eut l'occasion de regretter ses propres paroles, notamment quand ce droit fut invoqué par Lénine lors de la dissolution de l'Assemblée constituante en 1918.

Une discussion eut lieu sur la peine de mort. La majorité des délégués étaient pour revendiquer son abolition. Mais Plékhanov intervint :

« Je considère que quelques réserves s’imposent. Pensez-vous qu’on puisse laisser la vie à Nicolas II ? J’estime que, pour lui, la peine de mort doit être maintenue. »[3]

Les deux « économistes » (Martynov et Akimov) furent les principaux critiques. Martynov attaqua durement le Que faire ? de Lénine , et il est intéressant de noter qu'il ne reçut alors aucun soutien. Akimov fit aussi une intervention contre le substitutisme du parti :

« Une telle conception — le parti et le prolétariat – complètement distincts et opposés, le premier, comme un être collectif actif, le second comme un milieu passif sur lequel agit le parti. C’est pour cela que dans les propositions de projet, le nom du parti figure partout comme sujet, et le nom du prolétariat comme complément… »

Lorsque le programme fut finalement adopté, tous les présents votèrent pour, à l’exception d’Akimov, qui s’abstint.

Le programme adopté par le congrès était pratiquement semblable au projet qui lui avait été soumis. Les seules différences étaient l’ajout d’une revendication d’électivité des juges, et quelques modifications de détail dans les revendications relatives à l’amélioration des conditions de travail.

L’unité des iskristes parut moins totale dans les 16e et 17e sessions du congrès, quelques votes serrés révélant que certains d’entre eux votaient avec le Bund ou les « économistes » contre Lénine et Plékhanov. Mais ces votes concernaient tous des points peu importants.

2.3 Migration à Londres[modifier | modifier le wikicode]

L'intervention imminente de la police belge oblige les délégués à suspendre le congrès le 6 août, pour le reprendre le 11 août à Londres.

2.4 La question organisationnelle[modifier | modifier le wikicode]

La bombe du congrès explosa à la 22e session, consacrée au règlement du parti.

Sur le premier article des statuts, un débat autour de la condition d'adhésion d'un membre au parti cristallise alors une opposition en deux camps :

  • La formule défendue par Martov dit : « Un membre du POSDR est quelqu'un qui accepte le programme du parti, le soutient financièrement, et lui apporte une aide personnelle régulière sous la direction d'une de ses organisations. »
  • Le formule défendue par Lénine dit : « Un membre du POSDR est quelqu'un qui accepte son programme et soutient le parti à la fois financièrement et en participant à une de ses organisations. »[4]

Les formules sont très proches, mais le débat se focalise sur les conceptions de l'organisation qui sont sous-entendues ou prêtées à ceux d'en face. Le débat a souvent été simplifié en « parti centralisé de révolutionnaires professionnels » (Lénine) contre « parti souple » (Martov). Certains le réinterprètent même comme un débat entre « parti d'avant-garde » et « parti de toute la classe ». Or les deux fractions se revendiquaient de la pratique des autres partis social-démocrates de l'Internationale, qui même massifs ne regroupaient jamais toute la classe. Le débat était en réalité très lié aux particularités du militantisme en Russie, subissant la répression tsariste.

Lénine défendait ainsi sa position :

… le parti doit être seulement le détachement d’avant-garde, le dirigeant de l’immense masse de la classe ouvrière, qui tout entière (ou presque tout entière) travaille « sous le contrôle et sous la direction » des organisations du parti, mais qui n’entre pas tout entière et ne doit pas entrer tout entière dans le « parti ».

… quand la plus grande partie de notre activité est concentrée dans des cercles clandestins étroits et même dans des rendez-vous personnels, il nous est au plus haut point difficile, presque impossible, de séparer les bavards des militants. Et il est douteux qu’on puisse trouver un autre pays où le mélange de ces deux catégories soit si habituel et apporte tant de confusion et de préjudice qu’en Russie. Nous souffrons durement de ce mal…

Il vaut mieux avoir dix personnes qui militent sans se dire membres du parti (et les militants authentiques ne courent pas après les titres), que de donner à un bavard le droit et la possibilité d’être membre du parti. Voilà un principe qui me semble irréfutable, et qui m’oblige à lutter contre Martov…

… il ne faut pas oublier que tout membre du parti est responsable du parti, et que le parti est responsable de chacun de ses membres.

Lénine disait à Martov : si l’on poursuit votre logique jusqu’à son terme, le parti devra intégrer tout le monde et notre message sera dilué ; nous ne serons plus à l’avant-garde, vous ruinez donc le parti. Martov répliquait : si l’on suit votre logique jusqu’à son terme, on obtiendra une organisation étroite, faite de conspirateurs. Dans un article publié autour de 1907, Trotski explique que dans ce genre de polémique, il s’agissait d’adopter la position de l’adversaire, d’en pousser la logique jusqu’à son dernier terme, et de tenter par là d’en révéler l’absurdité (argument de la pente glissante).[5]

Sur le moment, on parle d'un clivage « martovistes / léninistes », ou « doux / durs ». Axelrod et Trotski se rangent parmi les adversaires de Lénine. Plékhanov hésite mais soutient Lénine :

« J’ai une idée préconçue, mais plus je réfléchis à ce qui vient d’être dit, plus est forte ma conviction que c’est Lénine qui détient la vérité… Les intellectuels peuvent hésiter, pour des raisons individualistes, à adhérer au parti, tant mieux, parce que ce sont en général des opportunistes… Pour cette seule raison, s’ils n’en ont pas d’autres, les opposants à l’opportunisme devraient voter pour ce projet. »

Les iskristes étant divisés, Martov remporte d'abord le vote avec les voix du Bund et des économistes, par 28 voix contre 23.

Schématiquement, les bolcheviks rassemblent autour de Lénine un courant en apparence homogène, alors que les mencheviks regroupent différentes tendances : sociaux-démocrates traditionnels, tendance plus à gauche de Martov et tendance « gauchiste » de Trotski.

Après cette décision, les autres points des statuts soulèvent des débats durant lesquels Martov conserve la même majorité et remporte tous les votes contre Lénine, de la 23e à la 26e session (sur des questions peu importantes).

2.5 La position de Trotski[modifier | modifier le wikicode]

Trotski témoigne ainsi :

« Les collaborateurs de l'Iskra se divisèrent en "durs" et "doux". Ces appellations, comme on sait, eurent cours dans les premiers temps, prouvant que s'il n'existait pas encore de ligne de partage, il y avait pourtant une différence dans la façon d'aborder les questions, dans la décision, dans la persévérance vers le but. Pour ce qui est de Lénine et de Martov, on peut dire que même avant la scission et avant le congrès Lénine était déjà un "dur", tandis que Martov était un "doux". »[6]

Face au Bund, Trotski avait défendu une position centraliste, intervenant contre l'autonomie d'une section juive. Il avait réitéré cette position, très ferme, face à l'économiste Akimov :

« Le règlement, a-t-il (Akimov) dit, ne définit pas avec assez de précision la sphère de compétence du Comité central. Je ne peux pas être d’accord avec lui. Au contraire, cette définition est précise et signifie que dans la mesure où le parti est une totalité, il faut lui donner le contrôle sur les comités locaux. Le camarade Liber a dit, empruntant mon expression, que le règlement était de la « méfiance organisée ». C’est vrai. Mais j’ai utilisé cette expression pour parler des règles proposées par les porte-parole du Bund, qui représentaient la « méfiance organisée » d’une section du parti envers le parti dans son ensemble. Notre règlement représente la « méfiance organisée » du parti envers toutes ses sections, c’est-à-dire le contrôle sur toutes les organisations locales, de district, nationales et autres. »

Pourtant, lorsqu'éclate la violente division sur le critère d'appartenance au parti entre Martov et Lénine, Trotski se range du côté des « souples ». Répondant à Lénine qui argumentait que sa version fermait davantage la porte aux carriéristes opportunistes, il disait :

« Je ne crois pas que vous puissiez pratiquer un exorcisme statutaire sur l’opportunisme… Je ne donne pas aux statuts une interprétation mystique… L’opportunisme est le produit de causes plus complexes. »

Bien plus tard, devenu fermement léniniste, Trotski revenait ainsi sur son positionnement en 1903 :

« Pourquoi me suis-je trouvé au congrès parmi les "doux"? De tous les membres de la rédaction, j'étais le plus lié avec Martov, Zassoulitch, et Axelrod. Leur influence sur moi fut indiscutable. Dans la rédaction, jusqu'au congrès, il y avait eu des nuances, mais non des dissentiments nettement exprimés. J'étais surtout éloigné de Plékhanov: après les premiers conflits, qui n'avaient en somme qu'une importance secondaire, Plékhanov m'avait pris en aversion. Lénine me traitait fort bien. Mais c'était justement lui, alors, qui, sous mes yeux, attaquait une rédaction formant à mon avis un ensemble unique et portant le nom prestigieux de l'Iskra. L'idée d'une scission dans le groupe me paraissait sacrilège.

En 1903, il ne s'agissait tout au plus que d'exclure Axelrod et Zassoulitch de la rédaction de l'Iskra. A leur égard, j'étais pénétré non seulement de respect, mais d'affection. Lénine, lui aussi, les estimait hautement pour leur passé. Mais il en était arrivé à conclure qu'ils devenaient de plus en plus gênants sur la route de l'avenir. Et, en organisateur, il décida qu'il fallait les éliminer des postes de direction. C'est à quoi je ne pouvais me résigner. Tout mon être protestait contre cette impitoyable suppression d'anciens qui étaient enfin parvenus au seuil du parti. De l'indignation que j'éprouvais alors provint ma rupture avec Lénine au IIe congrès. Sa conduite me semblait inacceptable, impardonnable, révoltante. Pourtant, cette conduite était juste au point de vue politique et, par conséquent nécessaire pour l'organisation. La rupture avec les anciens qui étaient restés figés dans l'époque préparatoire était de toutes façons inévitable. Lénine l'avait compris avant les autres. Il fit encore une tentative pour conserver Plékhanov, en le séparant de Zassoulitch et d'Axelrod. Mais cet essai, comme le montrèrent bientôt les événements, ne devait donner aucun résultat.

Ainsi, ma rupture avec Lénine eut lieu en quelque sorte sur un terrain "moral", et même sur un terrain individuel. Mais ce n'était qu'en apparence. Pour le fond, nos divergences avaient un caractère politique qui ne se manifesta que dans le domaine de l'organisation. Je me considérais comme centraliste. Mais il est hors de doute qu'en cette période je ne voyais pas tout à fait à quel point un centralisme serré et impérieux serait nécessaire au parti révolutionnaire pour mener au combat contre la vieille société des millions d'hommes. »[6]

2.6 L'autonomie du Bund[modifier | modifier le wikicode]

C'est lors de la 27e session que la question de l'autonomie réclamée par le Bund est réellement tranchée. Le Bund revendiquait le principe que tous les travailleurs juifs de l'empire russe voulant adhérer à la social-démocratie adhèrent au Bund, le Bund étant ensuite fédéré avec le parti russe.

Ce principe est refusé par tous les autres délégués (y compris par d'autres marxistes juifs comme Trotski ou Martov). Il est donc battu, après 3 jours de débats, à 45 voix contre 5.

2.7 Départ de délégués et basculement[modifier | modifier le wikicode]

Suite à la défaite sur ce qui était pour eux une condition sine qua non, les 5 délégués du Bund quittent le Congrès.

Puis les deux délégués « économistes » s’en allèrent aussi, au motif que le congrès avait décidé que la Ligue Iskriste des Social-Démocrates Révolutionnaires Russes à l’Etranger devait être la seule représentante du parti hors de Russie.

Martov perdit ainsi 7 voix d’un seul coup, son soutien réduit à 20 suffrages, alors que Lénine conservait ses 24 voix.

2.8 Elections des organes de direction[modifier | modifier le wikicode]

Le congrès avait alors à élire le corps dirigeant du parti. Il avait le principe d'une organisation centrale avec :

  • une direction idéologique assurée par la rédaction de l'Iskra (depuis l'émigration, donc) ;
  • un comité central de trois personnes devant fonctionner en Russie ;
  • au dessus d’eux, un conseil du parti, constitué de 5 membres – 2 désignés par le comité central, 2 par l’Iskra, et le cinquième élu par le congrès (Plékhanov étant tout désigné).

Avec sa majorité, Lénine fit élire sa liste de candidats au comité central de trois personnes (Lengnik, Noskov et Krjijanovski).

C’est la question du comité de rédaction de l’Iskra, désormais organe central du parti, qui présentait une difficulté, dans la mesure où il semblait aller de soi que les six « sortants » seraient élus. Quatre d’entre eux, Martov, Potressov, Axelrod et Zassoulitch, étaient désormais des opposants à Lénine. Lénine proposa un comité de rédaction de seulement trois personnes – Plékhanov, lui-même et Martov.

Le débat, amer et venimeux, se prolongea interminablement, pendant neuf longues sessions du congrès. Ce vote fut vécu comme une attaque très dure pour les évincés, en particulier les vétérans Axelrod et Zassoulitch. C'est suite à ce vote que les partisans de Lénine seront nommés bolcheviks (de bolchinstvo, « majorité »), par opposition aux mencheviks (de menchinstvo, « minorité »).

Expliquant ses propres motifs, Lénine déclara que, sur les 45 numéros de l’ancienne Iskra, Martov avait donné 39 articles, Lénine 32, et Plékhanov 24. Zassoulitch n’avait écrit que 6 articles, Axelrod 4, et Potressov, 8. Les partisans de l’ancien comité de rédaction de l’Iskra ont employé des arguments tels que : « Le congrès n’a le droit ni moral ni politique de remanier la rédaction (...) C’est une question trop épineuse » (Trotski) ; « comment les membres non élus de la rédaction doivent-ils se comporter à l’égard du fait que le congrès ne veut plus les voir faire partie de la rédaction ? » (Tsarev).

Lénine considérait les divergences comme un conflit entre ceux qui acceptaient l’esprit d’un parti salariant des permanents, d’une part, et ceux qui étaient habitués aux attitudes de cercle et du « réseau de vieux copains », un conflit qui comportait un important élément personnel. [7]

« De tels arguments reportaient déjà entièrement la question sur le terrain de la pitié et de l’offense, étant une reconnaissance manifeste de la faillite dans le domaine des arguments véritablement de principe, véritablement politiques… En nous plaçant à ce point de vue étranger au parti, à ce point de vue petit-bourgeois, nous nous trouverons à chaque élection devant la question de savoir si Pétrov ne se formaliserait pas de voir qu’à sa place a été élu Ivanov, si tel membre du Comité d’organisation ne se formaliserait pas de voir qu’à sa place un autre a été élu au comité central. Où donc, camarades, cela va-t-il nous mener ? Si nous nous sommes réunis là, non pas pour nous adresser mutuellement d’agréables discours, ou échanger d’affables politesses, mais pour créer un parti, nous ne pouvons aucunement accepter ce point de vue. Nous avons à élire des responsables et il ne peut être question ici de manque de confiance en tel ou tel non-élu ; la question est de savoir seulement si c’est dans l’intérêt de la cause et si la personne élue convient au poste pour lequel elle est désignée »[8]

2.9 Derniers points[modifier | modifier le wikicode]

Après le long et épuisant affrontement sur cette question, le reste du congrès, une journée en tout, se déroula comme si les délégués étaient à moitié endormis et désintéressés. Sur les 24 points de l’agenda, ils n’avaient jusqu’au dernier jour abordé que quatre. Après 17h, le dernier jour – après un mois de délibérations – le congrès commença la discussion décousue d’un certain nombre de résolutions sur des questions de tactique. Celles-ci comportaient des déclarations sur les manifestations, sur le mouvement syndical, sur le travail avec les sectes religieuses, sur le travail étudiant, sur la façon de se comporter dans un interrogatoire, sur les délégués d’usine, sur le prochain Congrès International d’Amsterdam, sur les libéraux, sur les Socialistes-Révolutionnaires, sur la littérature du parti, sur les pogroms antisémites.

La résolution la plus malheureuse passée lors de cette session fut celle déposée par Potressov (Starover) sur le soutien des socialistes aux libéraux sous les conditions suivantes :

  • (1) que les « tendances libérale ou libérale-démocrate… déclarent sans ambiguïté que dans leur lutte contre le gouvernement autocratique ils se porteront résolument aux côtés des social-démocrates ! »
  • (2) que les libéraux « n’incluront pas dans leurs programmes des revendications contraires aux intérêts de la classe ouvrière ou de la démocratie en général, ou devant obscurcir leur conscience politique », et
  • (3) qu’ils devaient faire du suffrage universel direct, égal et secret le slogan de leur lutte.

Les délégués étaient si fatigués qu’ils votèrent cette résolution très rapidement, en même temps qu’une autre qui la contredisait, proposée par Plékhanov et soutenue par Lénine. Cette résolution, soutenue par Martov, Zassoulitch et Axelrod (et, de façon surprenante, par Trotski), donne un avant goût du menchevisme de 1905 et d’après. Aussi bien à l’époque du congrès que par la suite, Lénine n’accorda que très peu d’attention à cette résolution, absorbé qu’il était par le conflit sur la taille du comité de rédaction.

3 L'évolution de la scission après le congrès[modifier | modifier le wikicode]

Au départ, tout le monde pensait que la scission ne durerait pas. Pendant des années, la rupture a surtout concerné les milieux intellectuels dirigeants, en exil. Dans de nombreuses villes, les militants des deux fractions continueront à agir en commun. En fait, 351 organisations du parti restèrent des organisations conjointes bolcheviks-mencheviks jusqu'en 1917, dans certains cas jusqu’en septembre.

3.1 Le revirement de Plékhanov[modifier | modifier le wikicode]

Se retrouvant en minorité, les menchevik scissionnent. Sous pression, Plekhanov fait volte-face et exige, au nom du maintien de « l’unité », que la majorité au comité de rédaction de l’Iskra soit rendue aux mencheviks. Lénine refuse. Il fait valoir que s'il avait été minoritaire il serait resté à la rédaction en tant que minorité, sans faire de chantage à l'unité. Lénine tente pourtant activement d'éviter la scission, assurant des pleins droits démocratiques aux menchéviks. Mais ceux-ci refusent tout compromis.

Lénine quitte la rédaction le 1er novembre 1903, et l'Iskra devient donc un journal « menchévik » (« minoritaires » en russe, nom donné par les partisans de Lénine). Les bolchéviks (« majoritaires ») désignaient aussi leurs rivaux de « néo-iskristes » pour différencier la nouvelle Iskra de celle de 1901-1903, à partir du numéro 53. Le parti se scinde ensuite en deux fractions le 17 novembre.

3.2 Intenses luttes fractionnelles[modifier | modifier le wikicode]

Les deux camps s'engagent alors dans une intense lutte fractionnelle, par de nombreux textes polémiques. Pendant toute l'année 1904, on insiste des deux côtés sur le fait que le clivage est plus profond que la question de l'organisation. En guise de compte-rendu du congrès, Trotski publie le Rapport de la délégation sibérienne dans lequel il s'attaque à Lénine, le comparant à Robespierre, l'accusant de mettre le parti « dans un état de siège », de lui « imposer sa poigne de fer », et de transformer « son modeste comité central en comité de salut public ».[9] Il continue à collaborer à l'Iskra, contrôlée par les mencheviks, pour une courte période, avant que les désaccords ne soient trop forts. Une comparaison que Trotski n'était pas seul à faire. En assistant à la détermination de Lénine pendant le congrès, Plékhanov dit à Axelrod : « C'est de cette pâte que l'on fait les Robespierre ».[6]

Mais Lénine reçoit aussi énormément de courriers de ses partisans qui ne comprennent pas sa fermeté. Lounatcharski écrivit plus tard :

La difficulté la plus grande dans cette lutte… fut que le deuxième congrès scinda le parti sans établir les véritables divergences de vues entre martovistes et léninistes. Les désaccords paraissaient graviter autour d’un paragraphe des statuts et de la composition d’une rédaction. Bien des camarades étaient troublés par la futilité des raisons qui avaient conduit à la scission.[10]

Piatnitsky, qui était à cette époque un jeune travailleur, écrit dans ses souvenirs :

Je ne pouvais pas comprendre pourquoi des différences anodines nous empêchaient de travailler ensemble. (...) Je ne m’attendais personnellement pas à une désunion à l’intérieur du groupe de l’Iskra, que j’étais habitué à considérer comme un corps homogène. (...) Nous avions des comptes rendus du congrès venant des deux camps, et immédiatement chacun d’eux commença à faire de l’agitation en faveur de sa propre ligne. J’étais déchiré entre les deux. D’une part, j’étais consterné qu’ils aient offensé Zassoulitch, Potressov… et Axelrod, en les excluant de la rédaction de l’Iskra… De plus, des camarades dont j’étais spécialement proche… étaient dans le camp menchevique, alors que j’étais d’accord avec la structure organisationnelle du parti dont le camarade Lénine s’était fait l’avocat. Logiquement, j’étais avec la majorité, mais mes sympathies personnelles, si j’ose m’exprimer ainsi, étaient du côté de la minorité.[11]

Krjijanovsky, qui était à l’époque très proche de Lénine, se souvient : « Personnellement, je trouvais saugrenu que l’on pût accuser le camarade Martov d’opportunisme. »[10] De Saint-Pétersbourg, de Moscou, des provinces arrivaient des protestations et des lamentations.

Un ouvrier écrivit à Lénine en janvier 1904 :

Écoute camarade ! Une telle situation est-elle normale, où toutes les énergies sont dépensées à aller de comité en comité dans le but de parler de la majorité et de la minorité ? Vraiment, je ne sais pas. Est-ce que cette question est si importante que toutes les énergies doivent y être consacrées et qu’à cause d’elle les gens se regardent les uns les autres, quasiment comme des ennemis ? Et de fait c’est à ça que ça aboutit : si un comité est, disons, composé des partisans d’un des deux camps, alors personne de l’autre camp n’y rentrera, quelle que soit son capacité au travail ; et même si vous voulez, il n’y entrera pas même s’il est essentiel pour le travail et que ce dernier soufre beaucoup de son absence. Je ne veux pas dire, bien sûr, que la lutte sur cette question doive être abandonnée purement et simplement, pas du tout, seulement, à mon avis, elle doit prendre un autre caractère et ne devrait pas nous amener à oublier notre principal devoir, qui est de propager les idées social-démocrates parmi les masses ; parce que si nous oublions cela, nous privons notre parti de sa force. Je ne sais pas si c’est juste ou non, mais quand on voit les intérêts de la cause foulés aux pieds et complètement oubliés, je les appelle tous des intrigants politiques. Cela fait vraiment de la peine et cela remplit d’inquiétude pour la cause, quand on voit les gens qui sont à sa tête occupés à quelque chose d’autre. Quand on voit cela, on se demande : est-ce que le parti est condamné à des scissions perpétuelles sur de telles vétilles, sommes-nous incapables de mener la lutte interne et externe en même temps ?[12]

Pendant quelques mois, Lénine est hésitant. Cela se voit notamment dans le grand nombre de courriers non envoyés, de déclarations non faites, de brouillons d’articles non publiés, que contiennent ses œuvres sur cette période. Le 13 septembre 1903 il écrit à Potressov :

Et voilà que je me demande : mais pourquoi donc enfin, nous séparerons-nous ainsi en ennemis pour toute la vie ? Je revois tous les évènements et les impressions du congrès. Je reconnais m’être souvent comporté et avoir agi en proie à une grande irritation, « furieusement », et je suis prêt à avouer devant n’importe qui cette faute de ma part, s’il faut appeler faute ce qui avait été provoqué tout naturellement par l’atmosphère, par la réaction, par la réplique, par la lutte, etc. Mais en observant maintenant sans la moindre fureur les résultats obtenus, ce qui a été réalisée par une lutte enragée, je ne puis décidément rien voir dans les résultats, rigoureusement rien de nuisible pour le parti, et absolument rien de vexant ou d’offensant pour la minorité.

En mai 1904, Lénine défend son point de vue dans une brochure, Un pas en avant, deux pas en arrière.[13] Il polémique et proclame que la scission reflétait les divergences entre l’aile prolétarienne et la tendance intellectualiste petite-bourgeoise du parti. Mais il insiste sur le fait qu'aucune scission ne serait justifiée :

« les divergences qui séparent actuellement ces deux ailes concernent surtout les problèmes d’organisation, et non les questions de programme ou de tactique (...) le programme importe plus que la tactique, et la tactique importe plus que l’organisation (...) ce sont simplement des nuances sur lesquelles on peut et l’on doit discuter, mais pour lesquelles il serait absurde et puéril de nous séparer. »

Rosa Luxemburg y répondra, dans Questions d'organisation de la social-démocratie russe.[14]

C'était une lutte d'idées mais aussi une lutte pour l'influence sur les comités social-démocrates, avec de nombreuses lettres pour s'assurer du soutien des uns ou des autres. Notamment parce que Lénine se fixe alors l'objectif de convoquer un 3e congrès pour trancher.

Plus tard, Lénine écrira à propos de ceux qui ne tiennent pas le choc face à la dureté des polémiques :

Aucune lutte pour les principes entre groupes à l’intérieur du mouvement social-démocrate ne s’est déroulée où que ce soit au monde sans une série de conflits mettant en jeu des questions personnelles ou organisationnelles. Aller repêcher les expressions les plus « conflictuelles » est un agissement de sale type. Être troublé par ces conflits, leur tourner le dos par désespoir ou mépris — comme pour dire : chamaillerie que tout cela! — est un agissement propre aux dilettantes aux nerfs fragiles qu’on trouve parmi les « sympathisants ».[15]

4 Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]

Congrès du POSDR Conférences du POSDR

5 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]