Parti socialiste révolutionnaire (Russie)

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Affiche de propagande du parti SR, 1917
Le Parti socialiste révolutionnaire (SR) est une organisation politique active en Russie de 1901 à 1917. Il était d'inspiration populiste et à base essentiellement paysanne.

Origines[modifier]

Le Parti socialiste-révolutionnaire est né à Berlin en 1901 par la réunion des groupes de Russie, de l’Union des socialistes révolutionnaires à l’étranger et de la ligue socialiste agraire, qui conserve son autonomie (Victor Tchernov, Brechko-Brechkovskaïa, Guerchouni, Gotz). Il se réclame du groupe terroriste Narodnaïa Volia (Volonté du peuple) disparu dans la répression qui a suivi l'assassinat de l'empereur Alexandre II en mars 1881.

Contrairement au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (marxiste), le parti SR met en avant la paysannerie plutôt que la classe ouvrière.

En 1904, « la brigade terroriste » du parti, l'Organisation de combat des SR, sous la direction de Boris Savinkov, organise l'attentat contre le ministre de l'Intérieur Viatcheslav Plehve.

Le parti SR sera la principale force concurrente du POSDR et en particulier des bolcheviks. Jusqu'à 1917, les socialistes-révolutionnaires étaient plus nombreux[1].

Scissions de 1906[modifier]

Dès 1906, une aile droite légaliste scissionne et fonde un « Parti du travail » (troudoviks), tandis que sur la gauche rompaient les SR « maximalistes », proches à certains égards des anarchistes et qui resteront un courant politique actif jusqu’en 1918.

Les SR et la question paysanne[modifier]

Article détaillé : Mouvement paysan en Russie.

Les SR revendiquaient le partage des terres de la noblesse, et défendaient aussi les « mir » (communautés paysannes ancestrales).

Dans le contexte de la contre-révolution qui suit 1905, le gouvernement Stolypine fait passer des réformes qui visent à favoriser l'introduction du capitalisme dans les campagnes, et à enrichir une minorité. Sa loi du 9 novembre 1906 accordait à une toute petite minorité de paysans, dans n'importe quel Mir, le droit de privatiser un lopin contre la volonté de la majorité.

Dans les années qui suivirent, les Mir s'effondrent. Dans beaucoup de cas, elles cèdent la place à des coopératives, dans lesquelles en réalité les inégalités sont très grandes et où les paysans riches dominent les autres.

Les SR vont alors évoluer vers un soutien aux coopératives, se retrouvant sur les mêmes positions que la bourgeoisie libérale. C'est ainsi, en particulier, que se prépara le bloc du parti SR "anti-capitaliste" avec le parti KD qui était, par excellence, celui du capitalisme.

Il est à noter que malgré son influence dans la paysannerie, les rangs du parti en comptaient extrêmement peu, comme pour les autres partis. En 1914, les membres du Parti SR étaient à 28 % des ouvriers ou artisans, à 21 % des étudiants ou lycéens, à 16 % des employés ou membres des couches intellectuelles inférieures, et à 35 % des « membres de l’intelligentsia supérieure, c’est-à-dire médecins, ingénieurs, juristes… » Le parti SR prétendait représenter « le peuple », davantage que les social-démocrates qui s'appuyaient sur le prolétariat. Mais en réalité, c'étaient des couches de la petite et moyenne bourgeoisie qui étaient prépondérantes dans l'appareil.

Les SR face à la Guerre de 1914[modifier]

Lorsque la guerre éclate en 1914, la direction des SR soutient l'effort de guerre (Union sacrée), contrairement aux social-démocrates du POSDR. Certains comme Catherine Breshkovski et Vadim Roudnev sont ouvertement social-chauvins.

La révolution de février 1917 change l'attitude de beaucoup de socialistes : même si la guerre continue, le gouvernement provisoire révolutionnaire est jugé digne d'être défendu. Ainsi la majorité des SR (Tchernov, Gots, Avksentiev, Zenzinov...) prennent après Février une position de « défensisme révolutionnaire ». Ce sont eux qui domineront parmi les socialistes jusqu'à la révolution d'Octobre. Des SR de gauche (comme Mark Natanson), en général plus jeunes, étaient plus internationalistes.

Révolution de 1917 et scission[modifier]

La première force socialiste[modifier]

Au lendemain de la révolution de Février, les socialistes-révolutionnaires sont confirmés comme première force socialiste par les votes dans les soviets. Au début de l’été 1917, les SR comptent près d’un million de membres , loin devant les mencheviks (environ 200 000) et les bolcheviks (alors près de 100 000).

C'est surtout dans les campagnes qu'ils dominent. Sur les 1115 délégués au Premier congrès panrusse des soviets paysans, tenu en mai 1917, 571 se déclaraient SR, contre seulement 14 bolcheviks. Au second congrès, réuni à partir du 9 novembre, ce sont les SR de gauche, alliés aux bolcheviks, qui se retrouvèrent majoritaires.

Les social-démocrates étaient plus implantés que les SR dans les usines, mais ils étaient divisés entre menchéviks et bolchéviks, les menchéviks faisant bloc avec les SR. Par ailleurs, la force des SR dans la paysannerie se répercutait parmi les soldats, directement mobilisés dans les campagnes. Or presque immédiatement après Février, les ouvriers et les soldats se réunissent dans un même soviet, notamment à Pétrograd. Au premier congrès panrusse des soviets de députés ouvriers et soldats, tenu en juin 1917, les SR étaient 283 sur 822 délégués pleins, contre 248 mencheviks et seulement 105 bolcheviks.

Les contradictions des SR[modifier]

La révolution de 1917 va faire éclater les contradictions entre les aspirations de la base paysanne du parti et sa direction opportuniste. Après le renversement du tsar en février, un gouvernement provisoire se met en place autour de libéraux bourgeois du parti KD et de dirigeants SR. Ces derniers et en particulier Kerensky prennent de plus en plus d'importance au fur et à mesure que les masses se radicalisent dans le pays. En parallèle, des soviets de soldats, d'ouvriers et de paysans se mettent en place dans tout le pays, qui est de fait en situation de double pouvoir. Les SR alliés aux menchéviks sont majoritaires dans les soviets et pronent la confiance au gouvernement provisoire.

Mais les mois passent et le gouvernement provisoire refuse de satisfaire les revendications populaires qui étaient celles des SR :

  • partage des grandes propriétés terriennes entre paysans
  • convocation d'une Assemblée constituante pour fonder la nouvelle République

Les bolchéviks soutiennent ces revendications et dénoncent le gouvernement provisoire, tout en  expliquant que leur programme est différent :

  • l'exploitation des terres de façon collective, à terme, serait supérieure à l'exploitation divisée en petites parcelles
  • le pouvoir aux soviets serait supérieur à une république bourgeoise (représentative) issue d'une Assemblée constituante.

Les bolchéviks deviennent majoritaires à l'été 1917 dans les soviets d'ouvriers et de soldats des grandes villes. Le gouvernement provisoire est de plus en instable.

Le 29 septembre, le journal officiel des SR reconnaît lui-même amèrement :

«...Presque rien n'a été fait jusqu'ici pour mettre fin au régime d'asservissement qui règne encore dans les campagnes, précisément du centre de la Russie... La loi sur la réglementation du régime agraire, déposée depuis longtemps déjà au Gouvernement provisoire et qui avait même franchi ce purgatoire qu'est la Conférence juridique, cette loi reste désespérément enfouie dans on ne sait quels bureaux... N'avons-nous pas raison d'affirmer que notre gouvernement républicain est encore loin de s'être affranchi des vieilles habitudes de l'administration tsariste, que la poigne de Stolypine se fait encore fortement sentir dans les procédés des ministres révolutionnaires.»  Dielo Naroda, 29 septembre

Scission : SR de gauche et SR de droite[modifier]

Au moins de juin, lors du premier congrès pan-russe des soviets de députés ouvriers et soldats, la gauche des SR s’était déjà alliée avec les bolcheviks contre la direction de son propre parti. Mais cela reste alors très minoritaire et ponctuel.

Les tensions augmentent en septembre 1917, sous l'effet de la généralisation des soulèvements paysans. Les « SR de gauche » sont favorables aux soviets, hostiles à la guerre, et rompent avec le soutien au gouvernement provisoire. Ils militent pour un gouvernement de coalition regroupant les divers socialistes. Mais la scission ne se répercute que lentement dans les campagnes, où les sections SR resteront encore unitaires plusieurs mois.

La révolution d'Octobre va accélérer la rupture. Après être devenus majoritaires dans la plupart des soviets, et après avoir senti la menace d'une brutale répression en cas d'inaction, les bolchéviks renversent le gouvernement provisoire de Petrograd (24-25 octobre a.s. / 6-7 novembre n.s). Au milieu de la nuit de l'insurrection, essayant de réactiver ses vagues liens avec le parti SR, Kerensky demande par téléphone qu'on lui envoie immédiatement des compagnies de combat socialistes-révolutionnaires. Mais, s'il en restait, elles ne voulaient pas se battre pour Kerensky.

Ils s'en remettent pour confirmer leur légitimité au 2e congrès pan-russe des Soviets, qui était déjà prévu le 25 octobre. Sur les 649 délégués élus, 110 menchéviks et SR refusent le pouvoir soviétique et quittent la séance, alors que les bolcheviks (majoritaires dans les élus des soviets, 390) et les SR de gauche (150) restent et assument le pouvoir post-révolutionnaire. Les SR de gauche sont donc largement majoritaires par rapport aux SR "de droite", en nombre d'élus mais surtout dans la base.

Le congrès, avec les voix des bolchéviks et SR de gauche, vote les premiers décrets révolutionnaires (pourparlers pour la paix, réforme agraire, démocratisation, contrôle ouvrier). Les dirigeants SR marqués à droite perdront un grand soutien dans la classe paysanne en s'opposant au pouvoir soviétique.

Au lendemain de l’insurrection d’octobre, la direction SR exclut du parti les représentants de l’aile gauche qui avaient refusé de quitter le congrès. Lors de l'insurrection, tous les ministres du gouvernement provisoire (mais pas Kérensky qui s'est échappé) ont été arrêtés, y compris le SR de droite Maslov. Plusieurs médiateurs viennent demander aux bolchéviks de les libérer (comme Martov), et le SR Pianykh vient l'exiger en menaçant, mais à l'inverse, pendant le congrès des soviets, un paysan de la province de Tver répond qu'il ne faut pas les libérer, mais au contraire arrêter tout le Comité exécutif des soviets paysans : «  C'est pas des représentants paysans, c'est des cadets... Leur place est en prison ».

Le décret sur la terre proposé par Lénine au congrès reprend largement les revendications des SR, parce qu'il est clair qu'elles correspondent à ce que veut l'immense majorité des paysans. Les bolchéviks étaient davantage pour une collectivisation que pour un partage des terres, mais ils jugent prioritaire de sceller l'alliance ouvrier et paysans, au moins dans l'immédiat contre les nobles. Au moment du vote, Kalegaïev déclare : « La fraction des socialistes-révolutionnaires de gauche accueille le projet de Lenine comme le triomphe de son idée à elle », mais réclame une suspension de séance. Un SR maximaliste s'impatiente : «  Nous devrions rendre hommage au parti qui, dés le premier jour, sans vains bavardages, applique une pareille mesure ». Finalement le décret sera voté à l'unanimité moins 1 voix et 8 abstentions.

Le parti des SR de gauche tint son congrès de fondation du 19 au 28 novembre 1917.

Coalition avec les bolcheviks puis rupture[modifier]

Les frictions entre bolchéviks et SR de gauche ne tardent pas à apparaître. Par exemple lorsque le CMR publie sans en référer à personne un décret qui entérine et encourage la « justice de rue », c’est-à-dire le lynchage de contre-révolutionnaires avérés ou supposés. Sur ce point et d’autres, les instances soviétiques donnent alors raison aux SR de gauche.[2]

De décembre 1917 à mars 1918, les SR de gauche entrent au gouvernement aux côtés des bolchéviks, après avoir abandonné l'espoir d'un gouvernement de coalition avec les menchéviks et tous les SR.

Les élections pour l'Assemblée constituante eurent lieu en novembre, avec une très mauvaise représentativité. Les SR de gauche se présentent sur les mêmes listes que le parti SR (sur un programme rédigé antérieurement à l'insurrection d'Octobre et qui esquive la question), et ce sont les notables locaux qui imposent l'ordre des candidats sur les listes, plaçant les SR de gauche en queue de liste. Le résultat est que sur 410 représentants SR à la Constituante, seuls 40 étaient des membres du nouveau parti SR de gauche.

Au moment où les délégués de la Constituante se réunissent, le 5 janvier 1918, les SR de droite se sont se pourtant effondrés dans la paysannerie, qui comprend la rupture. Les SR de gauche présentent Maria Spiridonova pour la présidence de l'Assemblée (avec le soutien des bolcheviks), mais elle n'est pas élue. La majorité SR de droite et menchévik tente de faire voter l'annulation de toutes les mesures révolutionnaires prises depuis Octobre. Les bolchéviks et les SR de gauche décident alors de dissoudre l'Assemblée. Le congrès pan-russe des soviets de janvier 1918 confirme une large majorité aux bolchéviks et aux SR de gauche.

Mais en mars 1918, les conditions militaires très défavorables obligent les bolchéviks à signer le traité de Brest-Litovsk, qui cède beaucoup de territoires aux Allemands. Ce traité scandalise les SR de gauche, dont le patriotisme reste très fort et qui dénoncent les conditions imposées au « pays de la Révolution ». Ils décident de quitter le gouvernement. Mais ils restent représentés dans beaucoup d'institutions soviétiques, notamment la Tchéka.

Les SR de gauche formulent d'autres critiques par la suite, sur le manque de démocratie et sur la question paysanne.

La rupture va avoir lieu pendant le 5e congrès pan-russe des soviets (5-10 juillet 1918), qui se réunit au Théâtre Bolchoï. Au congrès, la majorité des délégués soutient les bolchéviks (66,4 % bolcheviks, 30,3 % SR de gauche, 3,3 % anarchistes, représentants de nationalités, sans-partis, maximalistes et sociaux-démocrates internationalistes). Mais les SR de gauche avaient planifié un coup de force à cette occasion.

Le 6 juillet 1918, l'ambassadeur d'Allemagne en Russie, le comte Wilhelm Mirbach est assassiné par des SR de gauche. Le 7 juillet, les SR de gauche organisent une insurrection à Moscou, décidée le 24 juin par le Comité Central de l'organisation. La principale force rebelle est commandée par Popov, SR de gauche et membre de la Tchéka. Environ 1800 personnes participent à l'insurrection. Le Kremlin est bombardé par l'artillerie. Les centres téléphoniques et télégraphiques sont occupés. Le gouvernement bolchevik réprime l'insurrection. Tous les délégués SR de gauche du congrès sont arrêtés, ainsi que les membres du comité central des SR de gauche, et leur presse est interdite. Le soulèvement est réprimé en moins d'une journée par les troupes fidèles aux bolcheviks menées par Antonov-Ovseyenko et Podvoisky. Le Congrès est ajourné.

Les insurgés fuient le quartier général du Comité Central des SR de gauche. Près de 300 partisans sont arrêtés. Quelques-uns sont exécutés dont Alexandrovich, collaborateur de Félix Dzerjinski à la Tchéka. D'autres insurrections sont tentées à Pétrograd, Vologda et d'autres villes. Muravyov, un SR de gauche qui commande des troupes rouges sur le front est, se dirige vers Moscou pour soutenir l'insurrection. Il est mis en échec.

Deux groupes se détachent des SR de gauche : celui des « communistes populistes » et celui des « communistes révolutionnaires ». Les « communistes-populistes » se dissoudront dans le parti bolchévik en novembre 1918[3].

Lorsque le Congrès se réunit à nouveau, il ordonne l'expulsion des soviets de tous les SR de gauche qui ont soutenu le soulèvement. En 1922 a lieu à Moscou le procès des dirigeants SR emprisonnés par les bolcheviks. Pendant la guerre civile russe, de nombreux SR se battent aux côtés des armées blanches.

Épilogue[modifier]

Cet épisode, qui intervient quelques semaines après la fin de l'alliance avec les bolcheviks, marque la fin politique des SR. La plupart des SR susceptibles d’être actifs (ayant survécu à la répression et n’étant pas emprisonnés ou déportés) rejoignent soit les rangs des anti-bolcheviks, soit Nestor Makhno et les anarchistes ukrainiens. Certains adoptent des méthodes terroristes, comme Fanny Kaplan qui tente d'assassiner Lénine.

Certains SR de gauche poursuivront une activité militante clandestinement ou en exil, par exemple à Genève, où ils font paraître en 1918 la revue La Russie socialiste (qui porte comme nom complet du parti : « Parti des socialistes-révolutionnaires de gauche (internationalistes) »).

D'autres comme Isaac Steinberg, ancien commissaire du peuple à la Justice, tentent de maintenir une organisation indépendante jusqu'en 1923.

Le secrétariat du parti « SR de droite » en exil s'établira à Prague.

Notes et références[modifier]

  1. Pierre Broué, Le Parti bolchévique : histoire du P.C. de l'U.R.S.S., Éditions de Minuit, 1963.
  2. NPA, Il y a cent ans, la dissolution de l’Assemblée constituante, 2018
  3. Lénine, La révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky, 1918

Voir aussi[modifier]

Bibliographie[modifier]

  • Isaac Steinberg, Les SR de gauche dans la révolution russe, éditions Spartacus
  • Victor Serge, L'an I de la Révolution russe, 1930
  • Boris Savinkov, Souvenirs d'un terroriste, éditions Champ libre, 1982
  • Jacques Baynac, Les Socialistes révolutionnaires, Laffont, 1992
  • Maureen Perrie, The Agrarian Policy of the Russian Revolutionary Party from its origins through the revolution of 1905-1907, Cambridge University Press, 2008, (ISBN 978-0-521-08115-3) (1ère édition 1976)

Lien externe[modifier]