Thèses d'avril

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Lénine arrive à Petrograd

Le texte Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution, connu sous le titre de Thèses d'Avril est un article court et précis rédigé par Lénine pour défendre sa ligne le 4 avril 1917 (a.s.), paru dans le n°26 de la Pravda le 7 avril, soit un mois après la révolution de Février.

Contexte[modifier]

Révolution de Février et double pouvoir[modifier]

Lénine est en exil au moment de la révolution de Février, qui renverse le tsarisme. Au cours du mouvement révolutionnaire, des soviets d'ouvriers et de soldats apparaissent un peu partout dans le pays, plus encore qu'en 1905.

Un gouvernement provisoire se met en place, quasi exclusivement composé de bourgeois libéraux et de propriétaires fonciers, et dominé par le parti KD. Ce gouvernement poursuit la guerre, refuse de proclamer la république et renvoie toute question de fond à une future Assemblée constituante qui devrait avoir lieu après la guerre. Il refuse d'accéder aux revendications paysanne (réforme agraire) et ouvrières (journée de 8 heures, contrôle ouvrier...).

Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires sont majoritaires dans les soviets et persuadent les ouvriers et soldats de faire confiance au gouvernement provisoire. Mais étant donné le pouvoir populaire direct qu'ont les ouvriers et les soldats dans les soviets, le gouvernement provisoire ne contrôle pas tout, et il y a de fait une situation de dualité de pouvoir.

Position des bolchéviks[modifier]

Au moment de l'insurrection de février, la direction bolchévique est assurée par un « bureau russe du comité central » composé de Chliapnikov, Molotov et Zaloutsky. Elle n’a pas de ligne claire, mais maintient une politique indépendante de la bourgeoisie. La Pravda dénonce le « gouvernement de capitalistes et de propriétaires fonciers », en réclamant un vrai « gouvernement révolutionnaire provisoire » et en appelant le soviet à convoquer une assemblée constituante afin d’instaurer « une république démocratique ». Les bolchéviks pensaient comme les menchéviks que la révolution ne pouvait être que démocratique-bourgeoise, mais ils restaient fidèles à la ligne qui les avait opposé aux menchéviks dans les débats depuis 1905, celle de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ».

Mais la ligne change le 12 mars lorsque Kamenev et Staline reviennent de leur exil en Sibérie et prennent la direction. La Pravda du 15 mars avait écrit que les bolcheviks soutiendraient résolument le gouvernement provisoire « dans la mesure où il lutte contre la réaction ou la contre-révolution ». Une formule floue que raillera Lénine. Selon Chliapnikov, ce revirement est accueilli avec jubilation au gouvernement provisoire et à la direction du soviet, tandis qu’une opposition de gauche se lève au sein du parti, notamment dans son bastion ouvrier de la capitale, le district de Vyborg, dont le comité « demande même l’exclusion du parti de Staline et de Kamenev ».

Trois vieux bolcheviks, Rykov, Skvortsov et Begman, télégraphiaient en mars de Tomsk : « Nous saluons la Pravda ressuscitée qui, avec tant de succès, a préparé les cadres révolutionnaires pour la conquête de la liberté politique. Nous exprimons la profonde conviction qu'elle réussira à les grouper autour de son drapeau pour continuer la lutte au nom de la révolution nationale ». Le futur historien du parti, Iaroslavsky, le futur chef de la Commission centrale de contrôle, Ordjonikidzé, le futur président du Comité exécutif central de l'Ukraine, Petrovsky, publiaient en mars, en étroite alliance avec les mencheviks, à Iakoutsk, une revue, le Social-démocrate, qui se tenait sur la lisière du réformisme patriotique et du libéralisme. Molotov reconnut (après 1917 mais avant la stalinisation) : « Il faut le dire nettement, le parti n'avait pas les vues claires et la décision qu'exigeait le moment révolutionnaire... (...) La pensée n'était pas encore parvenue à d'audacieuses déductions sur la nécessité d'une lutte directe pour le socialisme et la révolution socialiste. » "

Le 29 mars s’ouvre à Pétrograd la première conférence nationale bolchévique depuis la révolution, divisée entre la droite défensiste et la gauche révolutionnaire. Pour cette dernière, « la révolution russe ne peut obtenir un maximum de libertés démocratiques et de réformes sociales que si elle devient le point de départ d’un mouvement révolutionnaire du prolétariat occidental », pour cela « il faut préparer la lutte contre le gouvernement provisoire », le soviet étant « un embryon de pouvoir révolutionnaire » et la « garde rouge ouvrière » un outil central afin de l’imposer.

Réflexions pendant la guerre[modifier]

Les cadres bolchéviks de Russie ont largement été coupés de l'émigration et de Lénine pendant la guerre. Ils ont très peu élaboré sur la question du pouvoir, et sont restés sur les positions antérieures de la fraction bolchévique. Un des vieux bolchéviks, Antonov-Saratovsky, témoigne :

« Les questions de la paix, de la nature de la révolution montante, le rôle du parti dans le futur gouvernement provisoire, etc. se dessinaient devant nous d'une façon assez confuse ou bien n'entraient nullement dans le champ de nos réflexions. »

Staline n'a rien écrit entre 1914 et 1917. Les autres, comme Molotov, n'ont rien écrit qui puisse être considéré comme un jalon vers l'évolution de la Deuxième à la Troisième internationale.

Lénine, lui, avait assumé d'emblée la nécessité de rompre avec les social-chauvins, et a progressivement fait un retour critique sur le programme officiellement « marxiste orthodoxe » de l'Internationale, en réalité un « centrisme » tolérant un opportunisme dans la pratique. Sur la question du pouvoir, il avait commencé par se replonger dans les débats et surtout dans les écrits de Marx et Engels sur les périodes révolutionnaires : 1848 et la Commune. En janvier 1917, il minimisait encore le rôle des soviets, mais peu après, en s'inspirant de Pannekoek, Boukharine, et de la réalité vivante des nouveaux soviets de Février, il les incorpore à sa nouvelle vision de l'Etat révolutionnaire.

Ses premières conclusions audacieuses sont écrites dans les cinq Lettres de loin[1], écrites au cours du mois de mars, que Lénine avait transmises à la direction bolchevique mais dont, contrairement à ses demandes, seule la première avait été publiée dans la Pravda. Il poursuit sa réflexion dans le train (le fameux « wagon plombé ») qui le ramenait vers la Russie. Il a alors l'essentiel des éléments qui le conduiront à écrire L'Etat et la Révolution.

Les Thèses d'avril[modifier]

Dès qu'il arrive à Petrograd, en gare de Finlande, dans la nuit du 3 au 4 avril, Lénine combat pour un changement de ligne. Il reproche vertement à Kamenev ses écrits dans la Pravda. Le menchevik Tchkhéidzé, président du soviet de Pétrograd, s’avance et exprime son espoir que « se resserrent les rangs de toute notre démocratie » pour le bien de « notre révolution ». Sans lui accorder de réponse, Lénine se tourne vers la foule venue l’accueillir, et affirme que la révolution de Février n’a pas résolu les problèmes fondamentaux du prolétariat, que l’on ne peut s’arrêter à mi-chemin et qu’en alliance avec la masse des soldats, la classe ouvrière doit transformer la révolution démocratique en une révolution prolétarienne socialiste. Avant de conclure : « d’un moment à l’autre, chaque jour, on peut s’attendre à l’écroulement de tout l’impérialisme européen. La révolution russe que vous avez accomplie en a marqué les débuts et a posé les fondements d’une nouvelle époque. Vive la révolution socialiste mondiale ! »

Lénine présente aussitôt, le 4 avril, ses thèses à la direction bolchévique. Au lieu de faire confiance au gouvernement provisoire, Lénine propose de revendiquer :

  • « Aucun soutien au Gouvernement provisoire » : Parce que le gouvernement Milioukov est un gouvernement capitaliste, il mène la guerre qui est exclusivement dans l’intérêt des capitalistes. Les bolcheviks ne peuvent faire aucune concession aux slogans mensongers de “défense de la patrie révolutionnaire”. Dans la mesure où la conscience politique des travailleurs n’est pas encore suffisamment développée, la bourgeoisie s’est rendue provisoirement maître de l’appareil d’État. Mais ce n’est que le premier stade de la révolution. Rapidement surviendra une épreuve de force où le pouvoir tombera entre les mains des ouvriers et des paysans pauvres.
  • « Reconnaître que notre Parti est en minorité et ne constitue pour le moment qu'une faible minorité, dans la plupart des Soviets des députés ouvriers, en face du bloc de tous les éléments opportunistes petits-bourgeois tombés sous l'influence de la bourgeoisie et qui étendent cette influence sur le prolétariat. Ces éléments vont des socialistes-populistes et des socialistes-révolutionnaires au Comité d'Organisation (Tchkhéidzé, Tsérétélli, etc.), à Stéklov, etc., etc.
    Expliquer aux masses que les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d'expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leurs besoins pratiques.
    Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir aux Soviets des députés ouvriers, afin que les masses s'affranchissent de leurs erreurs par l'expérience. »'
  • « Pas de république parlementaire, mais une démocratie ouvrière sous la direction des soviets. Abrogation de la police, de l’armée de métier et de la bureaucratie privilégiée. Aucun fonctionnaire ne peut gagner un salaire supérieur à celui d’un ouvrier qualifié. »
  • « Confiscation de toutes les terres des grands propriétaire fonciers. » : Confiscation de toute grande propriété foncière afin de la partager entre les paysans pauvres. Organisation des paysans en soviets. Mise sous contrôle des travailleurs des grands exploitations agricoles. Constitution d’exploitations modèles (donc pas de collectivisation forcée et brutale, mais volontaire) détenues collectivement par les travailleurs.
  • « Fusion immédiate de toutes les banques du pays en une banque nationale unique placée sous le contrôle des Soviets des députés ouvriers. » : Nationalisation de toutes les banques et mise en commun de leur patrimoine pour fonder une grande banque nationale sous le contrôle de la démocratie ouvrière.
  • « Notre tâche immédiate est non pas d'« introduire » le socialisme, mais uniquement de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets des députés ouvriers. » : Pas d’introduction précipitée du socialisme (abolition du marché, de l’économie marchande et de la propriété privée des moyens de production) mais production et répartition des richesses et des services sous le contrôle des travailleurs.

Lénine commence aussi à défendre le changement du nom du parti, de parti social-démocrate en parti communiste.

Réception des thèses d'Avril[modifier]

Parmi les bolchéviks[modifier]

Zalejsky, membre du Comité de Pétrograd et un des organisateurs de l'accueil de Lénine à son arrivée le 3 avril, témoigne : « Les thèses de Lénine produisirent l'effet d'une bombe qui explose. [...] Ce jour-là le camarade Lénine ne trouva point de partisans déclarés, même dans nos rangs. » [2] Lébédiev, écrit : « Après l'arrivée de Lénine en Russie, son agitation - au début non tout à fait compréhensible pour nous, bolcheviks - qui semblait utopique et s'expliquait par son long éloignement de la vie russe, fut peu à peu assimilée par nous et entra pour ainsi dire dans notre chair et notre sang. » L’ouvrier Kanatchikov, qui avait fait tout le trajet depuis l’Oural pour entendre Lénine, explique qu’il avait été sidéré par ce qu’il considérait alors comme « le caractère irréaliste de ses idées, qui nous semblaient à tous aller bien au-delà de ce qu’il était possible de réaliser. »

Staline écrivait en 1924 : « J'ai partagé cette position erronée avec d'autres camarades du parti et n'y ai renoncé entièrement qu'au milieu d'avril, en adhérant aux thèses de Lenine. Il fallait une nouvelle orientation. Cette nouvelle orientation a été donnée au parti par Lenine dans ses célèbres thèses d'avril... »

Lénine présente le lendemain ses thèses devant la direction bolchévique, mais presque tous restaient accrochés à la vieille tactique de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ». Les thèses sont publiées dans la Pravda le 7 avril, mais le lendemain, suite à un vote où 13 des 15 membres dirigeants bolchéviks de Petrograd s'expriment contre Lénine, un article de Kamenev précise qu’elles ne reflètent que « l’opinion personnelle » de Lénine et déclare : « Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, il nous parait inacceptable dans la mesure où il présente comme achevée la révolution démocratique bourgeoise et compte sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste. »

Lénine répond : « C'est faux. Loin de tabler sur une transformation immédiate de notre révolution en révolution socialiste, je mets expressément en garde contre cette manière de voir (...) dans la Thèse No 8. »[3] Les menchéviks accusent Lénine de vouloir un « gouvernement ouvrier » alors que les ouvriers sont très minoritaires, et les bolchéviks reprennent cette crtique. Lénine donne les réponses suivantes :

« Je me suis entièrement prémuni, dans mes Thèses, contre toute tentative de sauter par-dessus le mouvement paysan, qui n'a pas encore épuisé ses possibilités, contre toute tentative de jouer à la «prise du pouvoir» par un gouvernement ouvrier, contre toute l'aventure blanquiste, car j'ai formellement évoqué l'expérience de la Commune de Paris. »

« Dans mes Thèses, j'ai tout ramené, d'une façon parfaitement explicite, à la lutte pour la prépondérance au sein des Soviets de députés des ouvriers, des salariés agricoles, des paysans et des soldats... Des ignorants, ou des renégats du marxisme tels que M. Plékhanov et ses pareils, peuvent crier à l'anarchisme, au blanquisme, etc. Qui veut penser et apprendre ne peut manquer de comprendre que le blanquisme est la prise du pouvoir par une minorité tandis que les Soviets des députés ouvriers, etc., sont notoirement l'organisation directe et immédiate de la majorité du peuple. »[3]

Lénine argumente encore son point de vue le 25 avril, au cours de la Conférence de Pétrograd du POSDR(b), s'opposant notamment à Kalinine :

« Le Soviet des députés ouvriers et soldats, c'est la dictature du prolétariat et des soldats; ces derniers sont en majorité des paysans. Il s'agit donc bien de la dictature du prolétariat et de la paysannerie. Mais cette «dictature» a passé un accord avec la bourgeoisie. C'est sur ce point qu'il faut réviser le vieux bolchévisme. La situation qui s'est créée nous montre la dictature du prolétariat et des paysans et le pouvoir de la bourgeoisie étroitement enlacés »[4]

Il approfondit encore ses idées dans une brochure nommée Les tâches du prolétariat dans notre révolution, où il dit notamment :

« Il faut absolument exiger, et autant que possible réaliser par la voie révolutionnaire, des mesures comme la nationalisation du sol, de toutes les banques, de tous les syndicats capitalistes, ou à tout le moins, un contrôle immédiat des Soviets des députés ouvriers et autres sur ces établissements, mesures qui n'ont rien à voir avec l'introduction du socialisme. »[5]

Après des échecs initiaux, Lénine parvient cependant à retourner le parti avec une rapidité surprenante. Réunie du 14 au 22 avril, la première conférence des organisations bolcheviques de la ville de Pétrograd finit par adopter la plupart de ses positions, par un vote massif de 37 voix contre 3. Le mois suivant, à l’issue de la 7e conférence pan-russe du parti bolchévik, tenue du 24 au 29 avril, la résolution politique présentée par Lénine est également adoptée, quoique avec une marge plus faible témoignant de la persistance de fortes oppositions – 71 pour, 39 contre et 8 abstentions.

Lénine résumera en disant que la Conférence du parti avait « fixé comme mots d'ordre : la «République des Soviets» (forme politique de la dictature du prolétariat) et la nationalisation des banques et des cartels (principale mesure du passage au socialisme)  ».[6]

L'argumentation de Kamenev était que les soviets étaient de fait des organes de coopération entre forces prolétariennes et forces petite-bourgeoises (soldats-paysans), et que cela prouvait que la tâche actuelle était une révolution démocratique-bourgeoise et non une révolution prolétarienne. Un autre partisan de Kamenev, Noguine, ne voyait pas d'autre issue que la disparition progressive des soviets au profit de la future république bourgeoise :

« Au cours de l'évolution, les attributions les plus importantes des so­viets disparaissent, une série de leurs fonctions administratives sont transmises aux municipalités, aux zemstvos, etc... Considérons le développement ultérieur de l'organisation étatique : nous ne pouvons nier qu'il y aura une Assemblée Constituante et, à sa suite, un Parlement. Il en résulte que, progressivement, les soviets seront déchargés de leurs principales fonctions; mais cela ne veut pas dire qu'ils terminent honteusement leur existence. Ils ne feront que transmettre leurs fonctions. Ce n'est pas avec les soviets du type actuel que la république-commune sera chez nous. »[7]

En Février 1917, les bolcheviks ne représentaient qu’une minorité des ouvriers politiquement organisés. Mais cette minorité parvint à conquérir une forte influence politique parmi les ouvriers les plus conscients. Alors que les militants de base du parti expliquaient patiemment le point de vue de Lénine aux ouvriers, aux soldats, aux paysans, Lénine parvint à reprendre en main le parti au cours des mois suivants. De février à juillet, la taille du parti bolchevik passa de 24 000 à 240 000 membres.

On considérait les bolcheviks comme les plus ardents défenseurs des intérêts des travailleurs. La direction bolchevik retrouva la confiance de sa base car cette direction sut mener les débats internes de façon démocratique. Cependant, sans l’intervention énergique de Lénine en avril, le parti bolchevik se serait engagé sur une voie confuse. La personnalité de Lénine forgée par la meilleure tradition marxiste du mouvement ouvrier, ses capacités d’analyse et de conviction eut un rôle clé dans la Révolution russe.

Parmi les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires[modifier]

Les menchéviks furent choqués par la ligne de Lénine, qui rompait si nettement avec leur opportunisme, mais aussi avec les espoirs qu'ils avaient eu de voir les bolchéviks fusionner avec eux au lendemain de Février.

Le menchévik Soukhanov raconte :

« A la Conférence d'unification Lénine se montra comme la vivante incarnation de la scission... Je me rappelle Bogdanov (menchevik en vue), assis à deux pas de la tribune des orateurs. Mais enfin c'est du délire, - s'écriait-il interrompant Lénine, - c'est le délire d'un fou furieux. Il est honteux d'applaudir à ce galimatias - criait-il, se tournant vers l'auditoire, blême de colère et de mépris - vous vous déshonorez ? Marxistes ? »

Un ancien membre du Comité central bolchevik, Goldenberg, qui se tenait à cette époque en dehors du parti, déclara pendant ces débats : « Pendant de nombreuses années, la place de Bakounine dans la révolution russe est restée inoccupée ; maintenant, elle est prise par Lénine. »[8]

Le soir du même jour, dans un entretien entre deux socialistes et Milioukov, préliminaire à la Commission de contact, on en vint à parler de Lénine. Skobélev le considérait comme « un homme absolument fini, situé en dehors du mouvement ». Soukhanov acquiesca et ajouta que Lénine « était à tel point indésirable pour tous qu'en ce moment il n'était pas du tout dangereux pour son interlocuteur Milioukov ». Les socialistes veillaient à préserver la tranquillité du libéral contre les soucis que pouvait lui donner le bolchevisme.

Le socialiste-révolutionnaire Zenzinov écrira plus tard : « Son programme souleva alors non point tant d'indignation que de railleries, tant il semblait à tous stupide et chimérique. » Le libéral de gauche Stankévitch témoigne que le discours de Lénine réjouit beaucoup ses adversaires : « Un homme qui dit de pareilles bêtises n'est pas dangereux. C'est bien qu'il soit arrivé ; maintenant, il n'y a qu'à le regarder ; ... maintenant, c'est lui-même qui se réfute. »

Le premier argument des menchéviks était l'argument doctrinaire selon lequel la révolution ne pouvait être que bourgeoise, et que seule la bourgeoisie devait donc avoir la responsabilité de la politique menée. En réalité cet argument d'une apparente intransigeance masquait la soumission traditionnelle de leurs milieux petits-bourgeois envers la grande bourgeoisie. Ils avançaient aussi un argument d'ordre plus "pratique" : les forces social-démocrates seraient trop "éparpillées" pour avoir un rôle dirigeant (contrairement aux pays d'Europe de l'Ouest, il n'y avait pas de puissant parti ouvrier ou syndicat de masse...). Ils ne voulaient pas voir que les soviets d'ouvriers avaient donné des structures bien plus organiques que les syndicats à la classe ouvrière, et que via les soviets de soldats, la paysannerie avait un degré d'organisation parmi les plus exceptionnels qui soient.

L'importance de l'évolution des masses[modifier]

Les qualités de Lénine sont indéniables, mais sa capacité à faire évoluer le parti en avril tient aussi largement à l'évolution de la situation politique.

En mars, le gouvernement provisoire n’avait pas encore annoncé d'importantes mesures impopulaires. Les premières hésitations bolchéviques reflétaient généralement une adaptation à l’euphorie post-février, et cet état d’esprit ne dura pas plus d’un mois. La montée des mécontentements et notamment le scandale autour des intentions clairement pro-guerre de Milioukov provoquèrent de grandes manifestations (« journées d'avril »), et ce fut au cours de ces manifestations que les masses mirent en elles-mêmes en avant le slogan « Tout le pouvoir aux soviets », repris aussitôt par les bolchéviks.

Ralliement de Lénine à Trotsky ?[modifier]

Au moment où Lénine présente ses thèses, le bruit court qu'il est devenu trotskiste, car il semble s'être rallié de fait à l'idée de révolution permanente. Selon Trotsky c'est effectivement ce qui s'est passé[2]. On peut notamment s’appuyer sur la dernière lettre de Joffé écrite avant son suicide et adressée à Trotsky :

« Vous avez toujours eu raison en politique depuis 1905, et Lénine lui aussi l’a reconnu ; je vous ai souvent raconté que je lui avais entendu dire moi-même : en 1905, c’était vous et non lui qui aviez raison. A l’heure de la mort, on ne ment pas et je vous le répète aujourd’hui. »

Il est un point sur lequel l'inflexion de Lénine est assez inconstestable : le rôle des soviets. Alors qu'il le minimisait encore en janvier 1917, Trotsky avait reconnu en eux la forme du pouvoir ouvrier à venir dès la révolution de 1905. En revanche, concernant la dichotomie révolution bourgeoise / révolution socialiste, leurs réflexions étaient déjà assez proches. Certains récits du « réarmement » du parti bolchévik en avril 1917 exagèrent la rupture engagée par les Thèses d'Avril. [9]

Trotsky soutenait toutefois que la ligne des bolchéviks (dictature démocratique des ouvriers et des paysans) était plus proche de la sienne que celle des menchéviks (une révolution dirigée de bout en bout par la bourgeoisie). Entre 1905 et 1917, Trotsky ne les renvoyait donc pas exactement dos à dos :

« Il est vrai qu'entre menchéviks et bolcheviks, il y a une différence essentielle: tandis que les aspects anti-révolutionnaires du menchévisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu'il y a d'anti-révolutionnaire dans le bolchevisme ne nous menace - mais la menace n'est pas moins sérieuse - que dans le cas d'une victoire révolutionnaire. »[10]

A propos des liens entre sa théorie et celle de Lénine, Trotsky affirmera plus tard que d'un point de vue général, la formule de « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » était juste, mais que c'était une « formule algébrique »[11], dont les termes (poids des ouvriers et poids des paysans) sont des inconnues.

Pour les bolchéviks et Lénine (qui s'appuyaient notamment sur des positions de Kautsky), même si la révolution russe à venir démarrerait sur un contenu démocratique-bourgeois, elle pouvait être le déclencheur d'une révolution socialiste mondiale. Ainsi, même si les bolchéviks pensaient qu'il serait irréaliste de prendre immédiatement des mesures socialistes en Russie, ils n'affirmaient pas non plus que le processus révolutionnaire devrait s'arrêter net sous la forme d'une révolution bourgeoise :

« La révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt, dans la mesure précise de nos forces, des  forces du prolétariat conscient et organisé, la voix de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à mi-chemin »[12]

Ce que Trotsky affirme de plus, c'est que dans la dictature démocratique des ouvriers et des paysans (formule juste en tant que formule algébrique), c'est la classe ouvrière qui seule peut avoir le rôle dirigeant, et que par conséquent la transformation vers le socialisme est inévitable. Cette dictature devait prendre la forme d'une dictature du prolétariat appuyée sur la paysannerie.

D'autres affirment qu'il y a une profonde différence entre la ligne de Trotsky et celle de Lénine, comme les bordiguistes[13].

Révisionnisme historique[modifier]

Trotsky a bien montré comment la propagande stalinienne a ensuite tout fait pour réécrire cette réalité historique. Il mutiplie les exemples et témoignages d'époque, mais en 1930 c'est déjà bien insuffisant pour contrer le rouleau compresseur stalinien :

« Malgré tout cela, une simple mention du réarmement du parti effectué par Lenine en avril est considérée maintenant par l'historiographie officielle comme un sacrilège. »[14]

Notes et sources[modifier]

  1. Lénine, Lettres de loin, 1917
  2. 2,0 et 2,1 Trotsky, Histoire de la Révolution russe - 15. Les bolcheviks et Lénine, 1930
  3. 3,0 et 3,1 Lénine, Lettres sur la tactique, Écrit entre le 8 et le 13 (21 et 26) avril 1917
  4. Lénine, La conférence de Pétrograd-ville, 14 (a.s.) avril 1917
  5. Lénine, Les tâches du prolétariat dans notre révolution, Avril-Mai 1917
  6. Lénine, Pour une révision du programme du parti, octobre 1917
  7. Trotsky, Les leçons d'Octobre, 1924
  8. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 22. Le Congrès des soviets et la manifestation de Juin, 1930
  9. Eric Blanc, Débats des bolchéviques en 1917 : une révolution socialiste ?, Inprecor, N° 644-646, octobre-décembre 2017
  10. Léon Trotsky, 1905 - Nos différends, 1909
  11. Trotsky, La révolution permanente, 1928-31
  12. Lénine, L'attitude de la social-démocratie à l'égard du mouvement paysan, 14 septembre 1905
  13. sinistra.net, Critique de la théorie de la révolution permanente, «Programme Communiste», numéro 57, octobre-décembre 1972
  14. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 43. Lénine appelle à l'insurrection, 1930