Conscience de classe

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Les ouvriers sont le pouvoir !

La conscience de classe est la conscience d'appartenir à une classe sociale donnée, et donc la conscience des intérêts de cette classe sociale face à d'autres. Bien qu'elle ait une origine directe dans la structure objective de la société, elle se construit, avant tout dans les luttes sociales, et peut se cristalliser dans un parti ouvrier.

La conscience révolutionnaire - autrement dit la conscience de la nécessité d'une révolution socialiste pour faire vaincre réellement les intérêts des travailleurs - nécessite une conscience de classe mais ne vient pas automatiquement avec elle.

L'aliénation de la classe ouvrière[modifier]

Sous le capitalisme, la classe ouvrière est non seulement exploitée dans le cadre des rapports de production mais également dominée dans tous les domaines de la vie sociale. En, particulier dans le domaine idéologique : les idées dominantes sont les idées de la classe dominante.

De ce point de vue, la situation de la classe ouvrière sous le capitalisme diffère de celle des autres classes émergentes sous d’autres systèmes de domination de classe. Avant son accession au pouvoir politique, la bourgeoisie avait déjà acquis le pouvoir économique sous l'Ancien Régime, ses idées étaient déjà partiellement les idées dominantes (Lumières...) etc… La classe ouvrière, elle, n'a que le nombre et sa place dans le processus de production. C'est son potentiel révolutionnaire, mais qui nécessite d'être organisé. Et, de fait l’histoire de la classe ouvrière est celle du mouvement ouvrier, c'est-à-dire de son effort constant pour s’organiser, à travers différentes structures dont les partis et les syndicats sont les principales.

Formation de la conscience de classe[modifier]

Traditionnellement, les théoriciens du mouvement ouvrier (notamment Marx) distinguent la « classe en soi » (objective) et la « classe pour soi » (subjective). L'enjeu des révolutionnaires communistes d'encourager la conscience de classe est donc un phénomène conscient, un combat politique. Mais à la différence d'une "identité" fictive construite comme celles décrites par la « sociologie constructiviste », cette formation repose sur une réalité sociale, objective et matérielle.

Importance de l’expérience pratique[modifier]

C’est d'abord à travers l’expérience de la lutte (pour arracher des droits, pour améliorer ses conditions d’existence et de travail, voire pour sa survie) que la classe ouvrière va acquérir progressivement une conscience de sa situation, de l’état de la société, de l’existence et de la réalité de ses adversaires, de la nature du système qui l’exploite et de la nécessité de le transformer.

Les moments privilégiés de transformation de la conscience des travailleurs sont donc les moments de grandes luttes de masse grèves générales, situations prérévolutionnaires, etc… Ce sont les moments où l’habitude de l’obéissance, le fait de considérer l’ordre social comme naturel et immuable s’estompent : les gens changent plus en quelques jours d’effervescence politique ou sociale qu’en des années de routine…

Importance de l'organisation politique[modifier]

Mais ces moments ne durent pas. La conscience politique reflue avec le reflux des mobilisations. D’où l’importance de l’organisation qui cristallise la conscience de classe la plus avancée, organise ceux qui sont acquis à l’idée d’une lutte prolongée, qui conserve la mémoire et les leçons des luttes passées. Le syndicat correspond à la prise de conscience du caractère prolongé, permanent de la lutte. Le parti correspond à la volonté de maintenir vivantes les leçons des confrontations et de fixer des objectifs de transformation sociale, par d'hasardeuses réformes pour les partis réformistes, par la révolution socialiste pour les partis révolutionnaires.

Si le moteur principal des transformations de la conscience de classes sont l’expérience pratique de la lutte, cela fixe les enjeux et, surtout les limites de l’intervention des organisations politiques, y compris du ou des partis révolutionnaires. Par son intervention propre, la diffusion de ses idées, la lutte idéologique et la « propagande », un parti peut et doit convaincre des individus. Mais convaincre des larges masses ne peut se faire uniquement par le débat d’idées, il faut l’expérience de la lutte collective.

Obstacles à la conscience de classe[modifier]

Idéologie dominante[modifier]

Le premier problème est bien sûr de libérer les travailleurs de l'influence de l'idéologie bourgeoise. Celle-ci ne se présente évidemment pas sous ce jour, mais au contraire comme universelle. Comme le "bon sens", le parti "des gens raisonnables". In fine, le parti du statu quo, de la préservation des intérêts de la classe dirigeante.

En pratique cela peut se traduire par l'idée que les ouvriers sont incapables de gérer eux-mêmes la production, que les capitalistes sont nécessaires puisqu'ils apportent le capital, etc... Mais plus fondamentalement, la bourgeoisie essaie de nier l'existence même de classes sociales, et en premier lieu son existence elle-même. Elle y arrive d'autant mieux que la conjoncture économique est bonne.

Réformisme[modifier]

Alors que l'expérience de l'histoire et l'analyse marxiste a largement montré la nécessité de renverser le capitalisme et le pouvoir qu'ont les travailleurs de le faire, apparaissent des partis réformistes, tentant la conciliation et l'atténuation de la lutte de classe. C'est aussi un effet de l'influence de la bourgeoisie sur le mouvement ouvrier (corruption des directions des organisations ouvrières, etc.).

Divisions entre exploité-e-s et opprimé-e-s[modifier]

Un autre facteur qui explique l'absence d'unité entre travailleur-se-s et donc l'absence de formation d'une conscience de classe, ce sont les divisions qui existent entre différentes couches, divisions sociales (travailleur-se-s plus ou moins favorisé-e-s), "raciales" (travailleur-se-s des autres pays, ou immigré-e-s, percus comme des concurrents...), sexistes, homophobes...

Facteurs objectifs[modifier]

Dans certaines périodes, le capitalisme parvient à augmenter le niveau de vie des travailleurs (tout au augmentant aussi celui des exploiteurs). C'est notamment ce qui s'est produit lors de la période dite des "30 glorieuses", pendant laquelle le capitalisme a connu une croissance sans précédant. Non seulement la pauvreté absolue a reculé et l'ensemble de la société a connu une tendance à l'enrichissement, mais on a également assisté à une relative réducation des inégalités, notamment sous l'effet des acquis sociaux. Certains penseurs, marxistes ou non, considèrent que cette modification de la société a eu un impact profond sur la conscience de classe.

Voici par exemple comment le sociologue Louis Chauvel représente la dynamique de la conscience de classe par rapport aux modifications des inégalités objectives :


Inégalités et conscience de classe

Dialectique parti et masses[modifier]

Auto-éducation ou avant-garde révolutionnaire ?[modifier]

Partant du constat que les ouvriers dans leurs conditions réelles d'existence sont loin d'être spontanément révolutionnaires, des chemins différents jusqu'à la révolution ont été envisagés. Marx et Engels disaient au nom des premiers communistes « L’émancipation des travailleurs ne peut-être l’oeuvre que des travailleurs eux-mêmes »[1] notamment face aux blanquistes partisans de l'insurrection par une poignée d'hommes ou aux socialistes utopistes faisant souvent appel à la générosité de riches mécènes.

Mais si les travailleurs ne recevaient pas l'aide de socialistes issus de la classe supérieure, qui ont bien plus le temps et les moyens d'étudier et de débattre, leur conscience sera limitée. Comme l'exprimait Lénine :

« L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. »[2]

Certains opposent le "léninisme" au marxisme parce que Lénine aurait préconisé un parti constitué de révolutionnaires professionnels en opposition avec l'auto-organisation des travailleurs. Pourtant la pratique révolutionnaire des bolchéviks n'a rien à voir avec le blanquisme. Certes l'insurrection d'Octobre a été menée par une avant-garde, mais l'avant-garde du prolétariat et de ses alliés. C'est à dire que cette avant-garde comporte les éléments les plus conscients du prolétariat, et que par définition, elle n'est que la tête d'un mouvement conscient d'ensemble (contexte de double pouvoir avec les soviets, situation clairement révolutionnaire...). Les communistes prennent l'initiative de neutraliser le pouvoir bourgeois pour couper leur pouvoir réactionnaire, parce que la classe ouvrière est clairement devenue "classe en soi".

Comme le concevait Marx :

« Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. » [3]

Il est clair qu'une insurrection non basée sur l'auto-organisation des travailleurs est soi vouée à l'echec (sans soutien, emportée par la réaction), soit vouée à une dictature sur le prolétariat et non du prolétariat (remplacement d'une clique dirigeante par une autre). Mais il est clair aussi que l'attentisme fait plus de morts que l'initiative révolutionnaire, lorsque la situation est mûre (Répression de la Commune, victoire des fascistes en Espagne...).

Parti d'élite ou parti de masse ?[modifier]

Certains prétendent aussi que du temps de Marx et de Rosa Luxemburg, l'on avait une conception beaucoup plus large et ouverte du parti prolétarien.

Du temps de Marx et de la Première internationale, la conscience ouvrière était en gestation. Les premiers partisans du socialisme scientifique cotoyaient les blanquistes, les proudhonniens, les fourriéristes... Il était urgent alors de réunir les plus ardents défenseurs du prolétariat, quand bien même la ligne politique n'était pas claire. Les débats pouvaient avoir lieu à l'intérieur de l'organisation entre les différentes tendances, mais un premier jalon était posé.

Dans le développement de la social-démocratie, et son exemple le plus abouti, la social-démocratie allemande, Rosa Luxembourg a longtemps cru voir une sorte de "parlement de la classe ouvrière". Ainsi pouvait-elle dire : « La social-démocratie n’est pas liée à l’organisation de la classe ouvrière ; elle est le mouvement propre de la classe ouvrière ».[4]

C'est pourtant cette même Rosa Luxemburg, qui dans des conditions différentes a contribué à créer la ligue spartakiste, parce qu'il était clair que la lutte au sein du SPD réformiste pour les révolutionnaires était vouée à l'échec. Le socialisme scientifique, ici encore, invite non pas à opposer des "idéaux de partis" métaphysiques et intemporels, mais à sonder dans les conditions présentes quelles sont les luttes qui sont à mener pour dépasser à la fois la tendance réformiste des grandes organisations bureaucratisées, et la faible audience des groupuscules de révolutionnaires.

Conscience de classe et conscience révolutionnaire[modifier]

Marx et Engels écrivaient que « [c'est du prolétariat] que surgit la conscience de la nécessité d'une révolution radicale, conscience qui est la conscience communiste et peut se former aussi, bien entendu, dans les autres classes quand on voit la situation de cette classe ».[5]

Dans des périodes pré-révolutionnaires, de larges couches de travailleur-se-s se politisent et se forgent une conscience de classe, plus rapidement qu'une conscience révolutionnaire. Cela peut conduire à un grossissement rapide des partis réformistes relativement aux partis révolutionnaires, ce qui par ailleurs accentue une pression vers l'opportunisme sur les partis révolutionnaires. Pour autant, cela ne veut pas dire que la conscience révolutionnaire ne peut pas progresser en parallèle.

« Prenons pour exemple les mois de mars-avril 1917 de la Révolution russe. L'énorme gonflement des mencheviks et des sociaux-révolutionnaires n'est pas du tout fonction d'un quelconque recul des bolcheviks chez les travailleurs conscients. Au contraire, l'emprise des bolcheviks sur la couche d'avant-garde de la classe ouvrière s'étend. Mais simultanément, les réformistes se renforcent davantage, du fait que des centaines de milliers de travailleurs, qui ne s'étaient jamais impliqués politiquement dans le mouvement ouvrier organisé, se tournent pour la première fois vers celui-ci et affluent vers les forces les plus modérées, et non vers les plus radicalisées. »[6]

Historique[modifier]

Révolution industrielle[modifier]

La Révolution industrielle au 19e siècle va engendrer l'essor du prolétariat, et donc jeter les bases d'une conscience de classe ouvrière. Mais l’éveil de la conscience ouvrière est inégal et lent. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, l’ardeur ouvrière commence par prendre la forme idéologique de sectes religieuses en rupture plus ou moins radicale avec le clergé dominant. Les « dissidents » l’emportent vers 1850 dans toutes les villes et régions industrielles, face à une Eglise anglicane à usage des classes moyennes et supérieures. Chaque période de crise économique et sociale amène de nouveaux convertis aux sectes, au moment où, parallèlement, les immigrés irlandais donnent au catholicisme un visage plus dynamique. Plus la population industrielle est récente, plus la piété individuelle peut avoir des chances de l’emporter. En revanche, dans les vieux milieux d’artisans aguerris, le radicalisme et le laïcisme l’emportent. Baptistes, wesleyens, méthodistes primitifs recrutent dans le monde nouveau et déraciné de l’usine : ce lieu infernal suscite des âmes ardentes, toutes tournées vers leur salut personnel, à l’aise dans une religion communautaire et rude d’où les patrons sont exclus. Souvent, des Primitifs donnent les premiers militants du syndicalisme : le salut passe par la justice collective, à grand renfort d’argumentations bibliques. Du non-conformisme religieux au non-conformisme social et politique, le chemin est difficile, mais beaucoup de travailleurs le suivront.[7]

Années 1930 - 1970[modifier]

Les années 1930 voient à la fois le monde capitaliste s'enfoncer dans une profonde dépression, et donc la lutte de classe s'intensifier, et d'un autre côté le stalinisme gangrène l'Internationale communiste qui devient contre-révolutionnaire. Les organisations du mouvement ouvrier, et notamment les partis communistes, sont très fortes. La conscience de classe des travailleurs, globalement, est plus forte que jamais, mais le rôle des directions communiste et socialiste est plus traître que jamais. C'est ce qui fait dire à Trotsky "La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire."[8]

Cette analyse reste applicable à l'après-guerre, le stalinisme poursuivant dans le contexte son rôle de meilleur garant de l'ordre bourgeois.

Années 1980 et 1990[modifier]

A partir des années 1980, la conscience de classe a progressivement reculé. A la question "Avez­‐vous le sentiment d’appartenir à une classe sociale ?" les Français répondent davantage par la négative.[9]


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Il y a plusieurs causes combinées :

  • d’abord, les attaques des capitalistes remettant en cause les acquis se sont multipliés et continuent. Les politiques de Reagan et Thatcher ont lancé cette vague ultra libérale et ont provoqué des luttes très dures qui ont souvent débouché sur des défaites. La montée du capitalisme a été accompagnée d’une montée de l’individualisme face à la misère et à la précarité. Ex : mineurs en Angleterre qui ont été réprimés de façon très virulente ;
  • le développement de la flexibilité empêche les travailleurs de se rencontrer et donc de s’organiser ;
  • ensuite les partis socialistes et ses partis de gouvernement (Verts, PC…) ont été intégrées au processus et ont menés des politiques antisociales ce qui a amené un brouillage important des cartes politiques ;
  • l’effondrement du bloc de l’Est et la mise à nu de la réalité sociale du stalinisme a beaucoup discrédité le mouvement communiste ;
  • enfin, les directions syndicales n’ont pas cherché à construire un rapport de force permettant de satisfaire les revendications des travailleurs, étant de plus en plus intégrées à l’appareil d’État.

A cela s'ajoute l'éclatement :

  • entre travailleurs secteur privé et public ;
  • entre travailleurs à statuts différents et précaires (CDI / CDD / Intérimaires…) ;
  • entre actifs et chômeurs ,
  • entre travailleurs qualifiés et non qualifiés ,
  • entre français et immigrés ;
  • entre hommes et femmes.

Même si cet éclatement existait avant les années 70, la division de la classe ouvrière s’est considérablement accrue depuis. Il n’y avait pas d’âge d’or avant car elle était déjà très hétérogène mais le mouvement ouvrier (syndicat et parti) assurait son unité et une certaine identification collective. Les travailleurs avaient conscience d’appartenir à la même catégorie sociale, occupant la même place dans les rapports de production et d’exploitation.

Tout ceci explique que l'offensive idéologique capitaliste ait rencontré un certains succès : quand les luttes collectives échouent, il est plus facile de persuader les gens que les solutions sont individuelles et que chacun à sa chance. De toute façon la conscience de la classe ouvrière est une construction permanente et n'est jamais définitivement acquise. Néanmoins, depuis le début des années 1990, la conscience de classe se reconstruit et c’est-là l'une des tâches essentielles des communistes révolutionnaires de pousser à cela. C’est par l’intermédiaire des luttes que les travailleurs prennent conscience qu’ils sont dans le même bateau.

Années 2000[modifier]

L'idéologie dominante rejette le concept de classes sociales comme une lubie ou au moins une vieillerie dépassée, mais il y a régulièrement des prises de consciences individuelles. En 2006 par exemple, Warren Buffet - seconde fortune des États-Unis - disait :

« Il y a une guere de classes, bien sûr, mais c'est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner » [10]

Si la conscience de classe, qui va souvent avec la combativité, semble stagner, la lutte de classe semble être reconnue comme une réalité par de plus en plus de Français (63%). [9]

Notes et sources[modifier]