Soviet

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Meeting du Soviet de Petrogard

Soviet signifie "conseil" en Russe. C'est le nom qu'ont donné les prolétaires russes à leurs organes de pouvoir lors des révolutions russes de 1905 et 1917 : des réunions de travailleurs, de paysans, de soldats ou d'habitants qui prenaient des décisions directement. Il s'agit de la forme suprême d'auto-organisation de la classe laborieuse, en rupture avec la pseudo démocratie bourgeoise. C'est pour cela que les bolchéviks, puis les communistes révolutionnaires en général, en ont fait dans leur conception politique la base du gouvernement révolutionnaire des travailleurs.

En revanche, l'adjectif "soviétique" est aussi resté synonyme du régime de l'URSS après sa stalinisation, alors même qu'il n'y avait plus aucun soviet réel...

1 Premiers soviets (1905)[modifier | modifier le wikicode]

1.1 Origines[modifier | modifier le wikicode]

Le terme russe de soviet signifie « conseil » ou « comité ». Ils sont apparus au cours de la première révolution russe, celle de 1905. Ils sont l’œuvre plus ou moins « spontanée » du prolétariat (en tout cas pas l'initiative de partis) et du contexte révolutionnaire de la Russie.

Le premier soviet est apparu à Ivanovo-Voznessensk, le « Manchester russe »  : il est né d'un comité de grève et d'assemblées quotidiennes de grévistes pendant les 72 jours du conflit. Après une manifestation imposante le 15 mai, le gouverneur de la ville demanda aux ouvriers de désigner des délégués afin d’ouvrir des négociations. Dans les jours qui suivirent, les usines d’Ivanovo élurent 110 délégués qui constituèrent un soviet dont le bureau élabora une plate-forme de revendications sociales et politiques. Pendant six semaines, le bureau du soviet d’Ivanovo mena des discussions avec le gouverneur, avant de se résoudre à reprendre le travail et de voter sa dissolution. Malgré ses évidentes limites, l’expérience d’Ivanovo connut un grand retentissement et se diffusa dans la petite cinquantaine de villes industrielles russes qui, durant l’été et surtout l’automne 1905, se dotèrent elles aussi de soviets ouvriers, afin d’élaborer leurs revendications et les discuter avec le patronat et les autorités.[1] Ils se sont souvent développés à partir de comités de grève créés par les cheminots mais aussi des comités d'usine comme à Kiev ou à Reval (actuelle Talinn). Ces comités, qui n’avaient au début d’autres fonctions que de diriger les mouvements de grèves, se transformait peu à peu en organes représentatifs du prolétariat, qui se mettaient d’accord avec les représentants des différents partis ouvriers.

Le Soviet de Moscou est créé par une petite grève de typographes, qui demandaient quelques kopecks de plus par millier de lettres et à être payés pour les signes de ponctuation.

En Russie, la répression avait empêché la constitution de syndicats, ce qui a sans doute joué un grand rôle dans la création d'organes comme les soviets, nécessaires pour diriger les luttes.

1.2 Le Soviet de Saint-Pétersbourg[modifier | modifier le wikicode]

🔍 Voir aussi : Soviet de Saint-Pétersbourg.

L'idée d'un conseil pour coordonner les grèves et activités des travailleurs serait née lors de réunions en janvier-février dans l'appartement de Voline.[2] En revanche, selon Trotski , il a été créé le 10 octobre dans le feu de la grève générale.[3]

Le premier président du soviet fut le jeune avocat Khroustalev-Nossar, qui avait gagné la confiance des travailleurs après s'être personnellement occupé de leurs besoins vitaux juste après le Dimanche sanglant. Quand Nossar est arrêté (26 novembre), un nouveau bureau fut élu, avec Trotski à sa tête.[4]

Lounatcharsky, dans un livre intitulé Silhouettes (1923), et qui fut ensuite interdit par les staliniens, revenait ainsi sur 1905 :

« Sa popularité [Trotski] dans le prolétariat de Pétersbourg était très grande à l'époque de son arrestation et s'accrut en résultat de sa conduite exceptionnellement brillante et héroïque devant le tribunal. (...) Et il sortit de la révolution avec le plus fort acquis de popularité : en somme, ni Lénine ni Martov n'avaient rien gagné en ce sens. Plékhanov avait beaucoup perdu, par suite des tendances à demi cadettes qu'il avait manifestées. Trotski fut, dès lors, au premier rang. »

1.3 Les socialistes et les soviets[modifier | modifier le wikicode]

En pleine crise révolutionnaire, les autorités avaient besoin de pouvoir négocier avec des délégués représentant les ouvriers grévistes, et tentaient donc de s'appuyer sur les soviets. Cela explique en partie que les socialistes les plus radicaux se méfiaient de ces organes. Les S-D s'en méfiaient plus que les S-R, et les bolchéviks plus que les menchéviks.

Certains supposent[5] que les soldats (paysans conscrits) et les ouvriers (paysans prolétarisés depuis peu de temps) avaient une tradition démocratique héritée de la commune paysanne (mir). C'est notamment ce que mettaient en avant les S-R.

Les menchéviks ont le soutenu la création des soviets. Mais la plupart y voyaient seulement un moyen de créer un parti de masse ou des syndicats à l'allemande, et en aucun cas des organes de pouvoir durables. Les mencheviks de Saint-Pétersbourg, qui sous l'influence de Trotski assurent un rôle dirigeant dans le Soviet, agissent en contradiction avec la ligne des dirigeants de l'émigration.

1.4 L'attitude initiale des bolchéviks[modifier | modifier le wikicode]

Les bolcheviks ont été beaucoup plus réticents à l'égard des soviets. A Saint-Pétersbourg, ils boycottent d'abord le soviet. Certains membres voulaient y rentrer en grand nombre... pour « faire exploser le soviet de l’intérieur ».

Un article paru le 7 novembre 1905 dans la Novaïa Jizn, le quotidien officiel du parti, expliquait leur défiance envers les soviets en arguant que «  seul un parti rigoureusement de classe est à même de diriger le mouvement politique du prolétariat et de veiller à la pureté de ses mots d’ordre et non ce fatras politique, cette organisation politique confuse et hésitante. »

Bogdanov, s’exprimant en tant que chef du Bureau russe, le plus important dirigeant bolchevik en Russie, proclamait que le soviet, qui comportait des hommes de diverses opinions politiques, pouvait facilement devenir le noyau d’une parti ouvrier indépendant antisocialiste. Une raison de l’attitude négative des bolcheviks de Saint-Pétersbourg envers le soviet en octobre 1905 était le fait que les mencheviks y étaient favorables. Krassikov mettait en garde les agitateurs bolcheviks contre « cette nouvelle intrigue des mencheviks… un comité zoubatoviste indépendant des partis. »[6].

Lors d’une réunion du comité exécutif bolchevik le 29 octobre, l’un des 15 membres refusa d’y participer parce que « le principe électif ne pouvait garantir sa conscience de classe et son caractère social-démocrate. » Quatre votèrent contre la participation au soviet s’il n’acceptait pas le programme social-démocrate. Neuf votèrent pour la participation et deux s’abstinrent.[7]

Le comité central bolchevik, alors à Saint-Pétersbourg, envoya le 27 octobre une « Lettre à toutes les organisations du parti » dans laquelle il avertissait du danger représenté par

… des organisations ouvrières politiquement amorphes et socialistiquement immatures créées par le mouvement révolutionnaire spontané du prolétariat… Chacune de ces organisations représente un certain stade dans le développement politique du prolétariat, mais si elle reste en dehors de la social-démocratie, elle présente, objectivement, le danger de maintenir le prolétariat à un niveau politique primitif, le mettant ainsi sous la dépendance des partis bourgeois.[8]


L’une de ces organisations était le Soviet des députés ouvriers de Saint-Pétersbourg. Le comité central demanda aux membres social-démocrates du soviet : (1) d’inviter le soviet à accepter le programme du POSDR et, ceci accompli, de reconnaître l’autorité du parti et « de se dissoudre finalement en lui » ; (2) si le soviet refusait d’accepter le programme, le quitter et dénoncer la nature anti-prolétarienne de ces organisations ; (3) si le soviet, tout en refusant d’accepter le programme, se réservait le droit de décider de ses prises de position politiques au cas par cas, rester dans le soviet mais se réserver le droit de s’exprimer sur « l’absurdité d’une telle direction politique. »

Quelques jours plus tard, Krassikov fit effectivement au soviet la proposition au nom des bolcheviks d’accepter le programme du parti et de reconnaître son autorité. Il reçut très peu de soutien. Mais, contrairement au plan de Bogdanov, les bolcheviks ne quittèrent pas le soviet.[9] Trotski dut insister auprès de Krassine, représentant du comité central, pour que les bolchéviks s'investissent dans le soviet.

1.5 La position de Lénine[modifier | modifier le wikicode]

Lénine dut batailler pour changer la ligne sectaire des bolchéviks.

Dès le début 1905 il avait mis en avant le besoin de comités populaires démocratiques (formule algébrique qu'ont concrétisée les soviets) pour mener la lutte :

« Des comités révolutionnaires se formeront dans chaque fabrique, dans chaque quartier, dans chaque bourgade importante. Le peuple insurgé renversera les institutions gouvernementales, quelles qu’elles soient, de l’autocratie tsariste, et annoncera la convocation immédiate de l’Assemblée constituante. »[10]

Sur son chemin vers Saint-Pétersbourg, où il arriva le 8 novembre, il passa près d’une semaine à Stockholm, où il écrivit un article, Nos tâches et le Soviet des députés ouvriers, destiné au Novaïa Jizn. Dans cet article, il disait :

… le Soviet des députés ouvriers ou le Parti ? Je pense qu’on ne saurait poser ainsi la question ; qu’il faut aboutir absolument à cette solution : et le Soviet des députés ouvriers et le Parti. La question — très importante — est seulement de savoir comment partager et comment coordonner les tâches du Soviet et celles du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Il me semble que le Soviet aurait tort de se joindre sans réserve à un parti quelconque.[11]

Lénine proclame, de manière prémonitoire, que le soviet est non seulement une nouvelle forme d’organisation du prolétariat en lutte, mais aussi la forme du futur pouvoir révolutionnaire des ouvriers et des paysans.

« Il me semble que sous le rapport politique le Soviet des députés ouvriers doit être envisagé comme un embryon du gouvernement révolutionnaire provisoire. Je pense que le Soviet doit se proclamer au plus tôt gouvernement révolutionnaire provisoire de l’ensemble de la Russie »

Mais pour cela il faudrait d'abord élargir sa base, aux paysans, aux soldats, et aux intellectuels bourgeois révolutionnaires, « car sans alliance du prolétariat et de la paysannerie, sans un rapprochement combatif des social-démocrates et des démocrates révolutionnaires, le plein succès de la grande révolution russe serait impossible. » Cette importante lettre fut rejetée par le rédacteur en chef de la Novaïa Jizn (elle ne parut que 34 ans plus tard).

Un an plus tard, Lénine développa sur la relation entre soviets, partis et gouvernement révolutionnaire, dans des formules qui semblent décrire en avance l'année 1917.[12]

En 1907, il admet qu'il faudrait étudier scientifiquement la question de savoir si les soviets constituent vraiment « un pouvoir révolutionnaire ». En janvier 1917, dans une conférence sur la révolution de 1905, il ne mentionne les soviets qu'en passant, les définissant comme des « organes de lutte ». C'est seulement au cours des semaines suivantes qu'il modifiera son analyse, sous l'influence de Boukharine, de Pannekoek, et surtout du rôle joué par les nouveaux soviets russes.

1.6 La position de Trotski[modifier | modifier le wikicode]

Trotski fut au cœur de l'expérience du soviet de Pétersbourg. Arrêté en tant que président du Soviet, il clamait : « Il n'y a aucun doute qu'à la prochaine explosion révolutionnaire, de tels conseils ouvriers se formeront dans tout le pays. Un soviet pan-russe des ouvriers, organisé par un congrès national, [...] assurera la direction. » Trotski dit haut et fort, même devant ses juges, que le soviet, « organisation-type de la révolution », parce qu' « organisation même du prolétariat » serait l'« organe du pouvoir du prolétariat »[13].

En revanche, s'il décrit bien le rôle potentiel qu'a eu le soviet dans son analyse développée sur la révolution de 1905[3], il ne semble pas encore généraliser le modèle du soviet comme stratégie révolutionnaire. Ainsi dans son livre Bilan et perspectives (1906), il ne mentionnait même pas les soviets.

1.7 La position de Luxemburg[modifier | modifier le wikicode]

Rosa Luxemburg, qui a participé à la Révolution de 1905, ne mentionne, dans son livre remarquable Grève de masse, parti et syndicat, à aucun moment les soviets.

1.8 Les anarchistes et les soviets[modifier | modifier le wikicode]

Certains anarchistes russes ont demandé à avoir des représentants au Soviet des députés ouvriers de Saint-Pétersbourg. Le 23 novembre, le Comité exécutif du soviet rejète la demand, au motif que :

  1. nulle part dans le monde les congrès et conférences socialistes n'incluent des anarchistes, puisque ceux-ci ne reconnaissent pas la lutte politique comme un de leurs moyens de lutte ;
  2. seuls les partis ont des représentants, et les anarchistes ne sont pas un parti.


Lénine écrit dans un article que cette décision est légitime (bien que le 2e argument soit formaliste), que les anarchistes auraient leur place si le soviet était un « parlement ouvrier » ou un « organe d'auto-gouvernement », mais qu'il est actuellement une « organisation de combat pour atteindre des buts définis », et qu'à ce titre les anarchistes ne feraient que mettre des bâtons dans les roues dans cette lutte.[14]

2 Les soviets en 1917[modifier | modifier le wikicode]

Suite à la révolution de février 1917, des soviets sont aussitôt formés. Ils sont créés avec facilité grâce au souvenir de 1905, mais cette fois beaucoup plus à l'initiative des dirigeants socialistes. Le soviet de Petrograd fut constitué par un appel des socialistes à ce que les masses élisent leurs délégués. Son comité exécutif fut composé de 15 intellectuels et dirigeants socialistes reconnus, parmi lesquels ne se trouvait aucun ouvrier. Cet aspect et le fait que les dirigeants socialistes collaboraient avec le gouvernement provisoire favorisa une relative bureaucratisation du fonctionnement des soviets. Les comités exécutifs avaient beaucoup de poids, d'autant plus que les séances plénières étaient bondées et confuses. Ils disposaient d’un petit appareil de secrétaires, et exerçaient souvent des fonctions de gestion (ravitaillement, permissions des soldats, voire des tribunaux dans certaines régions éloignées).[15]

Au cours du mois de mars l'exemple de Petrograd est reproduit dans les grandes villes dès que parvient la nouvelle de l'insurrection. Des soviets sont formés dans les campagnes à partir d'avril-mai, mais avec moins de succès (les comités agraires étaient privilégiés par les paysans jusqu'à l'automne).

La dualité de pouvoir entre soviets et gouvernement était partielle (la politique des conciliateurs tendaient à les réduire à « l'aile gauche de l'ordre bourgeois », selon Trotski), et fluctuante en fonction des poussées révolutionnaires des masses. Tantôt leur aspect institutionnel était mis en avant pour atténuer l'auto-organisation populaire, tantôt le gouvernement insistait sur leur caractère « d'organisation privée », non soutenue par l’État. Cette institutionnalisation partielle leur donnait plus d'autorité morale que toute autre organe populaire, mais impliquait aussi que les formes les plus énergiques et créative de radicalité s'exprimaient plutôt dans les comités d’usines, les comités de soldats ou les comités agraires.

Une grande différence avec les soviets de 1905 fut une conséquence de la guerre : les soldats conscrits représentés dans les soviets donnaient une représentation (partielle) de la paysannerie, et donc une assise bien plus large que les soviets de 1905 qui ne représentaient que les 3% d'ouvriers du pays.

Lénine reconnaît alors que les soviets peuvent et doivent être l'instrument central de la révolution. Dans ses Thèses d’avril, il défend le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! », qu'il parvient à faire accepter au parti lors de la conférence du 24-29 avril. Lénine considère que la ligne bolchévique a été confirmée, mais qu’« il faut savoir compléter et corriger les vieilles formules »[16], car « personne autrefois ne songeait, ni ne pouvait songer, à une dualité du pouvoir ». Il fait l'analyse que la dictature des ouvriers est paysans est non pas le gouvernement provisoire, mais ce pouvoir des soviets, « du même type que la Commune de Paris de 1871 ». L'objectif principal est alors de revendiquer que la situation de double pouvoir bascule du côté des soviets, même si les menchéviks et les SR y sont majoritaires.

En juillet 1917, dans une phase de reflux, il critique néanmoins ceux qui veulent continuer comme si de rien n'était à faire de l'agitation sur le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! », alors que les réformistes cautionnent le gouvernement bourgeois qui réprime la révolution. Comme les réformistes sont majoritaires dans les soviets, qu'ils contribuent à vider de leurs forces, Lénine soutient que la priorité est de dénoncer l'obstacle qu'ils représentent, et de préparer une insurrection sans les soviets.[17] Mais finalement, au moment de la débâcle de Kornilov, les soviets retrouveront tout leur dynamisme révolutionnaire, et en septembre les bolchéviks y obtiennent la majorité. L'insurrection d'Octobre sera réalisée par le Comité militaire révolutionnaire, organe du Soviet de Petrograd.

Très vite après la prise du pouvoir par les bolchéviks, les soviets connurent un processus de bureaucratisation. Au nom de l’efficacité, le gouvernement prit ainsi l’habitude dès janvier 1918 de publier ses décrets sans les faire discuter par le soviet. Les mesures répressives que prirent les bolchéviks pendant la guerre civile mirent fin au pluripartisme, et très vite les décisions des soviets furent décidées d'avance par le simple fait que les militants bolchéviks y étaient hégémoniques. A la fin de 1919, 1500 des 1800 délégués au soviet de Petrograd étaient membres du parti communiste et appliquaient en conséquence la ligne qu’avait définie leur direction. Une relative démocratie au sein du parti se maintint un certain temps, mais disparaît à son tour (interdiction des fractions en 1921...).

3 Équivalents dans d'autres pays[modifier | modifier le wikicode]

La révolution d'Octobre en Russie (1917) a eu un énorme impact sur les travailleurs socialistes radicalisés, pour qui elle est restée longtemps un modèle. Cela explique que certains se soient directement inspirés de cette forme d'organisation et de son nom, comme le Soviet de Limerick, en Irlande en 1919, ou le Soviet de La Argañosa, en 1934 dans les Asturies (au Nord de l'Espagne).

Dans la révolution allemande (1918-1923), les organes qui ont été spontanément créés par les ouvriers ont été les comités d'usine. Il n'y a pas eu de création de soviets, mais les comités d'usine regroupaient de larges masses, et étaient tout à fait capables de déployer une énergie révolutionnaire et une organisation suffisante pour une révolution socialiste. Pourtant certains dirigeants de l'Internationale, par schématisme, voulaient fixer au PC allemand la tâche de créer des soviets à partir de rien :

« En août et en septembre [1923], quelques camarades proposèrent de procéder immédiatement en Allemagne à la création de soviets. Après de longs et ardents débats leur proposition fut repoussée, et avec raison. Comme les comités d'usines étaient déjà devenus effectivement les points de concentration des masses révolutionnaires, les soviets auraient, dans la période préparatoire, joué un rôle parallèle à ces comités d'usines et n'auraient été qu'une forme sans contenu. »[18]

Mais le terme de soviet est rapidement devenu très connoté, à la fois sous l'effet de la propagande bourgeoise (y compris de certains réformistes) qui tentait de les présenter comme des particularités russes, et sous l'effet de la stalinisation. Dans le langage dominant, il est devenu synonyme du régime bureaucratique d'URSS.

Pour cette raison, et aussi parce que dans chaque pays, la classe laborieuse se saisit de la culture nationale, d'autres termes ont été employés même si le contenu était analogue.

4 Positions politiques sur les soviets[modifier | modifier le wikicode]

4.1 Un mot d'ordre communiste stratégique[modifier | modifier le wikicode]

L'Internationale communiste à ses débuts prenait explicitement pour modèle le « régime soviétiste », en tant que forme nouvelle de gouvernement, à promouvoir dans les révolutions communistes. La démocratie par les élections des soviets est alors défendue par les communistes comme une forme supérieure à la démocratie par les élections bourgeoises.

« Même pendant la période de développement "pacifique" et stable, le régime parlementaire ne traduisait qu'assez grossièrement l'Etat d'esprit du pays; à l'époque des tempêtes révolutionnaires, il a complètement perdu la faculté de suivre la lutte et l'évolution de la conscience politique. Le régime des Soviets, lui, institue un contact infiniment plus étroit, plus organique, plus honnête avec la majorité des travailleurs. Sa signification la plus importante n'est pas de refléter statiquement la majorité, mais de la former dynamiquement. »[19]

Les soviets sont alors présentés par les communistes comme l'instrument de la révolution, et les organes du pouvoir après la révolution. Ils deviennent partie intégrante de la stratégie révolutionnaire. Il devrait même y avoir continuité de la forme des soviets à travers l'extinction de l’État ouvrier : « Lorsque la révolution sociale aura définitivement triomphé, le système soviétique s'étendra à toute la population, pour perdre du même coup son caractère étatique et se dissoudre en un puissant système coopératif de production et de consommation. »[20]

Néanmoins « malgré l'im­mense avantage que présentent les soviets comme organisation de lutte pour le pouvoir, il est parfaitement possible que l'insur­rection se développe sur la base d'autre forme d'organisation (comités d'usines, syndicats) et que les soviets ne surgissent comme organe du pouvoir qu'au moment de l'insurrection ou même après sa victoire. »[18]

Selon Gramsci également, pour des raisons liées à sa nature sociale, la classe ouvrière ne peut pas gouverner autrement que sous la forme de conseils ouvriers, de conseils des travailleurs, de même que le parlement est une forme de gouvernement liée sociologiquement à la nature de la bourgeoisie. Rosa Luxemburg, et dans une moindre mesure Karl Korsch, furent aussi des théoriciens de l'auto-organisation de la classe ouvrière.

4.2 La question des pays sous-développés[modifier | modifier le wikicode]

Étant donné que l'élan révolutionnaire qui parcourt le monde est particulièrement fort dans les pays dominés et peu développés d'Asie, se pose la question de savoir si les soviets sont un modèle adapté à tous les pays. Globalement les bolchéviks ont tenté de soutenir à la fois les avancées démocratiques-bourgeoises dans ces pays, et à la fois les soviets.

En 1919, face à certains cadres bolchéviks qui veulent appliquer mécaniquement la même politique de collectivisation qu'en Russie au Turkestan, Lénine précise : « L’objectif général doit être le renversement du féodalisme, mais non le communisme »[21]. Toutefois ce n'était pour lui qu'une question de point de départ, le développement général en lien avec la fédération soviétique devant tracer un chemin vers le communisme.

Si le terme n'est pas employé, le concept de révolution permanente est présent en filigrane, par exemple lors de la Conférence de Bakou (1920) où le rapporteur Pavlovitch dit :

« Beaucoup de gens affirment que les peuples de l'Orient doivent nécessairement passer par le capitalisme avant d'arriver au communisme. Au cours des débats qui ont eu lieu au IIe congrès de la IIIe internationale, nous sommes arrivés à la conclusion qu'avec l'aide des pays à prolétariat avancé, les peuples arriérés de l'Orient peuvent accéder au régime soviétiste et de là, par degré intermédiaire, arriver au communisme sans passer le stade du capitalisme. »

Le bolchévik Safarov a également beaucoup défendu cette position. Après avoir énuméré les problèmes de la domination impérialiste qui maintient les pays dominés dans le sous-développement semi-féodal, il écrit :

« le seul remède, ce sont les soviets de travailleurs, qui en groupant les exploités doivent mettre fin à l'inégalité des classes, rendre le sol aux pauvres, débarrasser l'artisan des intermédiaires usuriers, affranchir les travailleurs des corvées et des impôts, entreprendre l'instruction des masses et l'amélioration radicale de leur situation d'existence, tout cela aux frais de l'Etat. Tout ce programme ne porte aucun caractère communiste. C'est seulement après sa réalisation que pourra commencer la préparation communiste parmi les peuples arriérés. Ici comme partout il nous faut terminer ce que n'a pas terminé, et ce qu'était incapable de terminer le capitalisme. La révolution communiste au cours de toute son histoire doit lutter contre les exploiteurs de toutes les périodes historiques et de toutes les catégories et les soviets sont pour elle l'arme principale, la forme universelle de cette lutte. »[22]

Le menchévik Martov dénonçait « la mystique du régime soviétique », affirmant que les pays féodaux devaient d'abord passer par la révolution bourgeoise et ses formes parlementaires, avant de connaître un développement capitaliste qui rende la classe ouvrière dominante.[23]

4.3 Positions social-démocrates[modifier | modifier le wikicode]

Kautsky dénigrait les soviets comme une forme « primitive », un « succédané » du parti, car dans sa logique la classe ouvrière progresse linéairement jusqu'à être majoritairement organisée dans le parti ouvrier.[24] Hilferding défendait une sorte de combinaison des soviets et des institutions parlementaires (ce qui est considéré par les léninistes comme une position centriste).

4.4 Réflexions ultérieures[modifier | modifier le wikicode]

Certains marxistes sont par la suite revenus sur la question de l'articulation entre soviets et élections de type législatives sous la démocratie bourgeoise.

Nicos Poulantzas revient sur la révolution russe en 1980, et suggère que la « substitution radicale de la démocratie représentative par la démocratie directe de base » a constitué le « facteur principal » de la centralisation et de la dérive autoritaire ultérieure.[25]

Ernest Mandel écrivit plus tard que « toutes les formes de démocratie directe (...) ne se substituent pas mais complètent les institutions du suffrage universel »[26]. Antoine Artous (LCR) a proposé également de combiner ces institutions, soutenant que l'abstraction politique propre aux élections représentatives ont une vertu démocratique qu'il faut conserver.[27]

D'autres ont critiqué cela comme une théorisation allant dans le sens d'un révisionnisme et d'un abandon de la dictature du prolétariat. la réduction du rôle des organes de classe aux « questions économiques, qui les concernent », revenant à renoncer à l'hégémonie ouvrière dans la révolution.[28]

5 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Andreu Nin, Les Soviets: leur origine, leur développement et leurs fonctions, 1932

  1. NPA, Tout le pouvoir aux soviets ?, septembre 2017
  2. Voline, Unknown Revolution, Chapter 2: The Birth of the "Soviets"
  3. 3,0 et 3,1 Léon Trotski, 1905, Ecrit en 1905-1909
  4. Léon Trotski, Ma vie, 1905, 1930
  5. Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie – 1905-1921, nrf-Gallimard, 1972
  6. V.S. Voitinsky, Годы побед и поражений, Moscou 1923, cité in J.L.H. Keep, The Rise of Social Democracy in Russia, London 1964, p. 230.
  7. Новая Жизнь, n°.5, novembre 1905
  8. V.I. Nevsky, Советы и вооруженное восстание в 1905 году, pp. 39–40, 70
  9. In Sverchkov, На заре революции, Moscou 1921, pp. 6-7 (édition de 1925, p. 13)
  10. Lenin, The Beginning of the Revolution in Russia, 18 January (n.s) 1905
  11. Lénine, Nos tâches et le soviet des députés ouvriers, 15 au 17 (n.s) novembre 1905.
  12. Lenin, The Dissolution of the Duma and the Tasks of the Proletariat, mid-July 1906
  13. Trotski, Discours devant le tribunal, 19 sept. 1906 », cité par Fourth International, mars 1942, p. 85.
  14. Lenin, Socialism and Anarchism, November 24 (December 7), 1905
  15. NPA, Tout le pouvoir aux soviets ?, septembre 1917
  16. Lénine, Sur la dualité du pouvoir, Pravda n° 28, 9 avril 1917
  17. Lénine, A propos des mots d'ordre, 1917
  18. 18,0 et 18,1 Trotski, Les leçons d'Octobre, 1924
  19. Léon Trotski, Terrorisme et communisme, 1920
  20. Léon Trotski, Terrorisme et communisme - 8. La classe ouvrière et sa politique soviétique, 1920
  21. Lénine, « Projet de décision du Bureau politique du C.C. du P.C.(b)R. Sur les tâches du P.C.(b).R. au Turkestan » [1919], in Oeuvres, tome 42, p. 196-197
  22. G.I. Safarov, L'évolution de la question nationale, janvier 1921
  23. Julius Martov, La mystique du régime soviétique, 1923
  24. Karl Kautsky, Terrorismus und Kommunismus - Ein Beitrag zur Naturgeschichte der Revolution, Berlin, 1919
  25. Nicos Poulantzas, L'État, le pouvoir, le socialisme, Paris, PUF, 1978
  26. Ernest Mandel, Power and Money: A Marxist Theory of Bureaucracy, London, Verso, 1992
  27. Antoine Artous, Démocratie et émancipation sociale, Critique Communiste, été-automne 2000
  28. Matías Maiello, Una democracia de otra clase: sobre los usos de la Comuna de París, mars 2021