Révolution russe (1905)

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Manifestations russes de 1905
Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).

En 1905 eurent lieu d'importants soulèvements dans toute la Russie qui faillirent mettre à bas le régime tsariste.

La répression et l'expérience qui s'ensuivit créa les conditions de la révolution russe de 1917.

Contexte[modifier]

La Russie connaît un développement des forces productives capitalistes très lent, et est encore à cette époque un pays économiquement très arriéré.[1] Le train de vie du Tsar et de son aristocratie contraste nettement la situation difficile de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre.

Sur le plan politique, le régime est d'un autoritarisme ferme. Les libertés publiques sont inexistantes et l'Okhrana, police politique, surveille les révolutionnaires. L'autre donnée politique majeure, c'est la guerre contre le Japon dans laquelle s’engage la Russie en 1904. « Il nous faut une petite guerre victorieuse » afin de renforcer le régime tsariste et d’arrêter la montée de l’agitation, confie le ministre russe de l’Intérieur au ministre la Guerre. Mais cette guerre ne tarde pas à devenir la plus impopulaire de l’histoire russe.

Le Parti Ouvrier Social-Démocrate est à cet époque peu implanté chez les ouvriers, même si son bouillonement théorique est fécond. Les Socialistes-Révolutionnaires, souvent des intellectuels petits-bourgeois radicaux, vantent les révoltes paysannes et les actions terroristes contre le régime.

Dans son Histoire de la révolution russe, Trotsky montre rétrospectivement que l'année révolutionnaire de 1905 fait apparaître nettement un pic du nombre de grévistes.[2]

Les événements[modifier]

La contestation monte[modifier]

Plusieurs meetings, manifestations, grèves se font l’écho de revendications démocratiques et d’achèvement de cette « guerre ruineuse et criminelle » dans laquelle la Russie, qui vantait alors sa supériorité militaire, s’enlise. Le 17 décembre 1904, quatre ouvriers sont renvoyés des usines Poutilov, industrie de la défense nationale. Devant le refus de la direction de les réintégrer, les salariés se mettent en grève le 3 janvier. Plus gros complexe industriel de Saint-Pétersbourg, ce sont alors 13 000 ouvriers qui tiennent tête à la direction. Le mouvement s’étend aux entreprises voisines : le vendredi 7 janvier,100 000 grévistes paralysent la région. Le lendemain, ils sont le double. La capitale est privée de transports, d’électricité, de journaux.

Le premier soviet est apparu à Ivanovo-Voznessensk, le « Manchester russe »  : il est né d'un comité de grève et d'assemblées quotidiennes de grévistes pendant les 72 jours du conflit. Après une manifestation imposante le 15 mai, le gouverneur de la ville demanda aux ouvriers de désigner des délégués afin d’ouvrir des négociations. Dans les jours qui suivirent, les usines d’Ivanovo élurent 110 délégués qui constituèrent un soviet dont le bureau élabora une plate-forme de revendications sociales et politiques. Pendant six semaines, le bureau du soviet d’Ivanovo mena des discussions avec le gouverneur, avant de se résoudre à reprendre le travail et de voter sa dissolution. Malgré ses évidentes limites, l’expérience d’Ivanovo connut un grand retentissement et se diffusa dans la petite cinquantaine de villes industrielles russes qui, durant l’été et surtout l’automne 1905, se dotèrent elles aussi de soviets ouvriers, afin d’élaborer leurs revendications et les discuter avec le patronat et les autorités. [3]

La pétition de Gapone et le Dimanche sanglant[modifier]

Gapone, pope (religieux orthodoxe) et président de l’Union des ouvriers d’usine de Saint-Pétersbourg (mutuelle ouvrière sous autorité du Tsar) rédige une pétition à Nicolas II qui recueille plus de 150 000 signatures.

« Nous, ouvriers de la ville de Saint-Pétersbourg, nos femmes et nos enfants, et nos vieux parents invalides sommes venus à toi, Sire, chercher justice et protection. Opprimés et réduits et à la misère, (...) nous en sommes arrivés à ce moment terrible où mieux vaut mourir qu’endurer plus longtemps d’insupportables souffrances. »

Elle énumère les revendications suivantes : amnistie, libertés civiques, salaire normal, remise progressive de la terre au peuple, convocation d’une assemblée constituante élue au suffrage universel, ensemble de mesures politiques, économiques et sociales destinées à lutter « contre l’oppression du travail par le capital » et s’achève par :

« Sire ! Ne refuse pas d’aider Ton peuple ! Abats la muraille qui Te sépare de Ton peuple ! Ordonne que satisfaction soit ordonnée à nos requêtes, fais-en le serment et Tu rendras la Russie heureuse ; sinon, nous sommes prêts à mourir ici-même »

Cette pétition à elle seule révèle toutes les confusions dans les esprits d’un peuple qui se soulève. Le 9 janvier (n.s. 22 janvier), des milliers d’ouvriers, conduits par Gapone, convergent vers la place du Palais d’Hiver, portant des icônes et chantant des cantiques. 40 000 hommes de la troupe tsariste chargent la foule, faisant plus de 1 000 morts et 2 000 blessés. Cette date est restée connue sous le nom de Dimanche rouge.

Répression et radicalisation[modifier]

La réaction est cependant immédiate : dès le lendemain, les étudiants organisent des collectes de fonds pour les victimes du massacre et font de porte-à-porte qui se transforme en propagande anti-gouvernementale. Les ouvriers de Saint-Pétersbourg prolongent leur grève. Plusieurs autres centres industriels se mettent en grève par solidarité. Une révolution s’opère dans les esprits : Gapone lui-même affirme aux ouvriers qui l’ont suivi qu’ « il n’y a plus de Dieu ni de Tsar ». Dans tout le pays s’élaborent des revendications, au travers de réunions et de constitutions de syndicats. La liberté de la presse est un fait accompli, la police n’osant plus réagir.

Dans l’action, une organisation de masse apparaît : les célèbres soviets de députés ouvriers, assemblées de délégués élus dans les entreprises. Là se débattent et se décident les grandes orientations de la lutte. Le mouvement ouvrier produit un effet d’entraînement sur les paysans qui s’engagent à leur tour dans la lutte avec un vaste mouvement au printemps 1905, non seulement économique (notamment pour la journée de 8 heures), mais aussi politique. Dans les provinces non russes, des soulèvements réclament l’indépendance. La combinaison des grèves ouvrières dans les villes et du mouvement paysan dans les campagnes ébranle alors le plus ferme et le dernier appui du tsarisme, déjà contesté pour sa sale guerre : l’armée. La plus célèbre ces révoltes militaires est celle du cuirassé Prince Potemkine qui démarre au mois de juin. Le soviet de Saint-Pétersbourg est dirigé par Trotsky.

Les miettes ne suffisent plus[modifier]

En août, face à la situation, le Tsar annonce la création d’une assemblée représentative, la Douma d'Etat. Il signe également la paix avec le Japon car il ne peut plus assurer le coût économique et politique de la guerre. Calcul illusoire : le peuple n’est plus disposé à accepter un os à ronger. Comme il en a plus ou moins confusément l’intuition, l’annonce de cette Douma constitue le dernier verrou protégeant l’autocratie. Qu’il cède, et le régime lui-même se trouverait remis en cause. Telle est l’atmosphère d’espérance révolutionnaire et de rejet de l’autocratie qui explique la grève générale d’octobre. Le mouvement atteint en effet son apogée au cours de l’automne 1905. Environ un million de personnes sont en grève en octobre. « À bas la monarchie tsariste ! Vive la République démocratique ! Vive la révolte armée ! » Tels sont les mots d’ordre à travers la Russie de dizaines de soviets.

Doté d’une milice et d’une influence de masse, le soviet de Saint-Pétersbourg s’engagea dans une confrontation ouverte avec le gouvernement en proclamant le 19 octobre la journée de huit heures et la fin de la censure. Le 8 décembre, le soviet de Moscou alla encore plus loin en appelant à l’insurrection, tandis que le soviet de Novorossisk proclamait la République ou que celui de Tchita décidait d’organiser la socialisation de la Poste, des chemins de fer et des terres de l’Etat.

Les soviets s’imposaient comme la direction révolutionnaire du mouvement ouvrier, mais ils n'envisageaient pas de devenir un nouveau pouvoir, et se limitaient à réclamer l’élection d’une Assemblée constituante et la mise en place d’une république parlementaire. Aucun parti socialiste ne revendiquait d'ailleurs cela.

La radicalité de la classe ouvrière effraie la bourgeoisie, qui préfère se jeter dans les bras du régime pour sauver ses propriétés. Les industriels généralisent les lock-out, rendant un service inappréciable pour l'écrasement de la révolution. Le régime peut (contrairement à 1917) compter sur l'armée (et les cosaques) qui lui restent solidement aquise.

La contre-révolution s'abat[modifier]

Le 17 octobre, le Tsar publie un « manifeste des libertés » dans lequel il déclare les libertés individuelles et publiques, le suffrage universel et l’association du pays au pouvoir législatif. Le lendemain, à Saint-Pétersbourg, c’est un déferlement de drapeaux rouges dans les rues de la ville qui accueillent la nouvelle. Mais ce manifeste s’accompagne également d’une volonté plus ferme de rétablir l’ordre. Ainsi commence une vague de négociations et de promesses pour calmer le jeu, accompagnée de la répression quand cela ne suffit pas : dans plusieurs endroits, les insurrections sont écrasées et les dirigeants systématiquement fusillés ; des expéditions punitives sont organisées: destructions de villages, scènes collectives de fouet, exécutions sommaires… Il s’agit pour la classe dirigeante de semer la division et la terreur dans un mouvement qu’elle a d’abord espéré voir s’essouffler.

Les forces les plus conservatrices relèvent la tête et organisent des contre-manifestations patriotiques qui déploient icônes religieuses et drapeaux tricolores. Les Juifs constituent leur cible favorite, comme sous le Tsar quelques mois auparavant pour essayer de détourner le mécontentement populaire. Les pogroms se multiplient, faisant des dizaines de milliers de morts, sous la complicité, au moins passive, du gouvernement. Ce climat donne une justification au Tsar pour restaurer la loi martiale. Début décembre, les 267 délégués du soviet de Saint-Pétersbourg sont arrêtés et le soviet dissous. Une insurrection a lieu à Moscou : 8 000 ouvriers armés résistent pendant 9 jours au gouvernement du Tsar. Mais les forces de l’ordre reprennent le dessus. La révolution est faite de courants trop disparates pour tenir tête au gouvernement tsariste.

Les leçons de 1905 pour les révolutionnaires[modifier]

La Russie ne compte que quelques milliers de révolutionnaires début 1905, regroupés depuis peu dans un même parti. La révolution de 1905 va éclaircir et mettre au test les conceptions différentes à l’intérieur de leur organisation, entre les mencheviks et les bolcheviks : si les deux pensent au départ, selon le schéma marxiste classique, que le niveau de développement en Russie ne peut conduire dans un premier temps qu’à une révolution démocratique, les mencheviks en concluent que ce sont les libéraux (la bourgeoisie naissante) qui doivent en assurer la direction (comme ce fut le cas lors des révolutions française et anglaise), alors que les bolcheviks affirment que seule la classe ouvrière, en s’alliant avec les paysans, peut accomplir cette tâche.

Des opportunités à ne pas manquer[modifier]

Peu avant les événements de 1905, les libéraux prennent l’initiative d’une campagne pour la démocratisation du pays. Les mencheviks poussent la population à y participer. En janvier 1905, quand les événements populaires surgissent, ces mêmes libéraux estiment que le changement, la révolution est impossible car le peuple n’est pas suffisamment éduqué. De leur côté, les bolcheviks et les mencheviks sont, dans un premier temps, réticents face au soulèvement : comment soutenir une manifestation qui paraissait tenir autant de la procession religion que de la démonstration politique, pour remettre au Tsar de toutes les Russies une requête au style révérencieux ? Mais sous la pression populaire, les mencheviks se joignent au mouvement, tandis que les bolcheviks ne sont qu’une quinzaine à défiler à Saint-Pétersbourg le jour du Dimanche rouge. Pendant des mois, Lénine se bat contre le sectarisme des militants à l’égard des événements et des formes confuses qu’ils prenaient. Il défend même la nécessité de s'interesser aux courants progressistes qui émergent à la base de l'église orthodoxe.

De fait, les cadres des partis n’ont joué qu’un rôle négligeable dans les premiers mois de 1905, à quelques exceptions près, comme le jeune officier menchévik Antonov-Ovseïenko qui dirige sa propre unité dans le soulèvement de Sebastopol. Il faut attendre l’automne pour qu’au travers des soviets se développe l’alliance entre les militants socialistes et le monde ouvrier en grève.

Les socialistes et les soviets[modifier]

Ce sont les menchéviks qui ont le plus soutenu la création des soviets à l'origine. Mais la plupart y voyaient seulement un moyen de créer un parti de masse ou des syndicats à l'allemande, et en aucun cas des organes de pouvoir durables. Les mencheviks de Saint-Pétersbourg sous l'influence de Trotsky, agissent en contradiction avec la ligne des dirigeants de l'émigration.

Les bolcheviks ont été beaucoup plus réticents à l'égard des soviets  : certains y voient une tentative de dresser un organisme informe et irresponsable en rival de l'autorité du parti. En témoigne un article paru le 7 novembre 1905 dans la Novaïa Jizn, le quotidien officiel du parti, qui expliquait leur défiance envers les soviets en arguant que «  seul un parti rigoureusement de classe est à même de diriger le mouvement politique du prolétariat et de veiller à la pureté de ses mots d’ordre et non ce fatras politique, cette organisation politique confuse et hésitante. » Les bolcheviks de Saint-Pétersbourg commencent par refuser de participer en tant que tels au soviet des délégués ouvriers et il faudra, pour les y décider, tout le prestige et l'insistance de Trotsky auprès de Krassine, représentant du comité central. De manière générale, ceux qui sont les plus favorables aux soviets ne consentent à y voir, dans le meilleur des cas, que des auxiliaires du parti.

C'est ainsi qu'après la dissolution du soviet de Pétersbourg, Lénine approuve les bolcheviks qui s'y sont opposés à l'admission des anarchistes  : à ses yeux, le soviet n'est « ni un parlement ouvrier, ni un organe d'auto gouvernement prolétarien », mais seulement une « organisation de combat pour atteindre des buts définis ». En 1907, il admet qu'il faudrait étudier scientifiquement la question de savoir si les soviets constituent vraiment « un pouvoir révolutionnaire ». En janvier 1917, dans une conférence sur la révolution de 1905, il ne mentionne les soviets qu'en passant, les définissant comme des « organes de lutte ». C'est seulement au cours des semaines suivantes qu'il modifiera son analyse, sous l'influence de Boukharine, de Pannekoek, et surtout du rôle joué par les nouveaux soviets russes.

Sur cette question aussi, Trotsky fait figure d'isolé et de précurseur. Placé au cœur de l'expérience du soviet de Pétersbourg, il en dégage les leçons et conclut  : « Il n'y a aucun doute qu'à la prochaine explosion révolutionnaire, de tels conseils ouvriers se formeront dans tout le pays. Un soviet pan-russe des ouvriers, organisé par un congrès national, [...] assurera la direction. » Trotsky dit haut et fort, même devant ses juges, que le soviet, « organisation-type de la révolution », parce qu' « organisation même du prolétariat » serait l'« organe du pouvoir du prolétariat. »[4] Trotsky écrira dans son 1905 que les soviets avaient constitué « le premier embryon d’un pouvoir révolutionnaire » et qu’ils pouvaient représenter une alternative à la démocratie parlementaire, en expliquant que les soviets «  c’est la véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux Chambres, sans bureaucratie professionnelle, conservant aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés. »

Donner une direction[modifier]

Milioukov, dirigeant du parti bourgeois libéral, le parti KD, affirmera alors que « la classe ouvrière avait à tel point lié son sort à celui du parti social-démocrate, que le parti KD n’y avait plus le moindre accès ». Le danger que représente pour les libéraux cette situation les amène à accueillir favorablement les promesses de démocratisation que fait le Tsar en août, contre le sentiment général populaire. Et les mencheviks commencèrent à y voir un danger : il ne fallait pas effrayer les libéraux et les exclure de ce combat. Ainsi s’amorce entre les dirigeants des deux fractions un débat crucial : faut-il aller jusqu’à prendre les armes ? Selon Plekhanov et les mencheviks, la situation ne le permet pas ; face à la répression du gouvernement tsariste, il paraît tout aussi insensé de vouloir s’affronter. Il n’y a qu’un pas vers la conclusion qu’ils tirent peu de temps après : l’échec de la tentative révolutionnaire démontre la validité de la politique par étape (et donc, de la politique réformiste).

Pour Lénine et les bolcheviks, le développement de la révolution russe conduit inéluctablement à une lutte armée entre le gouvernement du Tsar et les ouvriers. Aussi soutiennent-ils le soulèvement de Moscou. Et de la défaite de la révolution ils concluront à un défaut de préparation, de coordination et d’organisation. Ce qui manquait à la révolution, « c’était d’une part, la fermeté, la résolution des masses trop sujettes à la maladie de la confiance et, d’autre part, une organisation des ouvriers social-démocrates à même d’assumer la direction du mouvement, de prendre la tête de l’armée révolutionnaire et de déclencher l’offensive contre les autorités gouvernementales ». Ce fut la leçon de cette extraordinaire année pour les dirigeants révolutionnaires : pour Lénine, l’évolution générale du capitalisme allait conduire à l’élimination de ces deux défauts. Et 1917 allait lui donner raison.

Les libéraux et la « tourmente révolutionnaire »[modifier]

Peu après la révolution, Lénine écrit La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier.[5]

Dans cette brochure, il raille les libéraux du Parti KD (et des journaux Poliarnaïa Zvezda ou Nacha Jizn) qui sont très satisfaits des maigres réformes octroyées par le Tsar, qui vantent cette période d'activité raisonnable et systématique, et qui sont soulagés de la fin de la « tourmente révolutionnaire » (« tous les principes sont oubliés », « la pensée elle‑même et le bon sens disparaissent presqu’entièrement »...). Lénine fait valoir que ces bourgeois qui appellent « progrès » la période d'écrasement de la révolution, sont incapables de voir que c'est « précisément à ces moments qu'apparaît dans l'histoire la sagesse des masses au lieu de celle de personnalités isolées », que « la sagesse des masses devient une force vivante et valable au lieu d'une force abstraite ».

Les effets sur la social-démocratie à l'époque[modifier]

En Russie, l'effet immédiat est un rapprochement des bolchéviks et des menchéviks, d'abord dans la pratique :

« La tactique de la période de « tourmente » n'a pas écarté, mais bien rapproché les deux ailes de la social‑démocratie. A la place des divergences antérieures, s'est créée une unité de vue sur la question de l'insurrection armée. Les social‑démocrates des deux fractions ont travaillé au sein des Soviets des députés ouvriers, ces organismes de caractère original du pouvoir révolutionnaire embryonnaire, y ont fait entrer les soldats et les paysans, ont publié des manifestes révolutionnaires conjointement avec les partis révolutionnaires petits‑bourgeois. (...) Dans le Séverny Golos, menchéviks et bolchéviks appelaient ensemble à la grève et à l'insurrection, invitaient les ouvriers à ne pas cesser la lutte tant que le pouvoir ne serait pas entre leurs mains. L'ambiance révolutionnaire dictait elle‑même les mots d'ordre pratiques Les discussions ne portaient que sur des détails de l'appréciation des événements. »[6]

Il est intéressant de noter que parmi ces « détails de l'appréciation des événements », Lénine cite celle-ci : « Le Natchalo penchait vers la dictature du prolétariat. La Novaïa Jizn s'en tenait au point de vue de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. » L'expérience de 1905 fut en effet la matière principale à partir de laquelle Parvus et Trotsky vont élaborer la théorie de la révolution permanente.

Les bolchéviks et les menchéviks fusionnèrent formellement lors du congrès d'unification du POSDR qui eut lieu en avril 1906.

Plus globalement, la révolution de 1905 provoque un regain de confiance des révolutionnaires et un recul de l'assurance des réformistes dans la social-démocratie européenne. Son leader Karl Kautsky salue avec enthousiasme cette révolution[7], qui commente ainsi : « Ce qui promet de s’ouvrir c’est (...) une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »[8] De nombreux débats avaient lieu à cette époque sur l'importance de la grève de masse dans la stratégie social-démocrate.

Mais cela n'aura été qu'un moment insuffisant pour enrayer la montée de l'opportunisme (politique de collaboration de classe de plus en plus poussée) et du révisionnisme croissant depuis les années 1890. Trotsky dira plus tard :

« La Révolution russe de 1905 a été le premier grand événement qui, trente-cinq ans après la Commune de Paris, remua l'atmosphère stagnante d'Europe. Le «tempo» si rapide du développement de la classe ouvrière et la vigueur inattendue de son action révolutionnaire firent une énorme impression et causèrent une aggravation des heurts de classes. Cette Révolution accéléra, en Angleterre, la création d'un Parti indépendant ouvrier. En Autriche, grâce à des circonstances exceptionnelles, elle fit obtenir le droit de vote. En France, elle eut comme écho le syndicalisme qui souligna les tendances révolutionnaires jusqu'alors «en veilleuse». Enfin, en Allemagne, l'influence de la Révolution russe conduisit à la formation d'une «aile gauche» du Parti en accord avec le «centre-droit» et à l'isolation du révisionnisme. La question du droit de vote en Prusse prit un tour plus aigu, car c'était l'accès aux positions tenues par les Junkers. Une méthode générale d'action révolutionnaire fut approuvée de principe. Mais le mouvement interne fut trop faible pour pousser le Parti sur le chemin d'une offensive politique. Selon la bonne vieille tradition du Parti, l'affaire se termina en discussions et en résolutions platoniques. »[9]

Toute une frange des menchéviks suit Plékhanov, qui juge après coup qu'il ne fallait pas prendre les armes. Pour lui le déroulement des événements confirme leur étapisme : il faut d'abord s'allier aux libéraux pour faire une révolution bourgeoise, la révolution prolétarienne ne pourra venir qu'après un laps de temps plus ou moins long de développement capitaliste, quand le prolétariat sera majoritaire. Cela justifie un abandon de la construction d'un parti ouvrier indépendant (tendance « liquidatrice »).

Bibliographie[modifier]

Articles[modifier]

Ouvrages[modifier]

Notes[modifier]

  1. « Sur 128 millions d'habitants en Russie, on ne compte pas plus d'ouvriers que dans l'Amérique du Nord où la population n'est que de 76 millions d'habitants. Cela vient de ce que la Russie est, du tout au tout, économiquement arriérée. » Léon Trotsky in 1905
  2. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930
  3. NPA, Tout le pouvoir aux soviets ?, septembre 2017
  4. Trotsky, Discours devant le tribunal, 19 sept. 1906 », cité par Fourth International, mars 1942, p. 85.
  5. Lénine, La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier (en anglais), 28 mars 1906
  6. Lénine, Contribution à l’histoire de la dictature, 20 octobre 1920
  7. Karl Kautsky, 1789-1889-1905, Le Socialiste, 3 mai 1905
  8. Karl Kautsky, Ancienne et nouvelle Révolution, Le Socialiste, 9 décembre 1905
  9. Trotsky, La guerre et l'Internationale, 31 octobre 1914