Néolibéralisme

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La terme de néolibéralisme est utilisé aujourd'hui pour désigner de façon globale les courants soutenant le libéralisme économique contre l'intervention de l'Etat, et la tendance qui domine en économie politique depuis les années 1980.

Contexte historique[modifier | modifier le wikicode]

Pour comprendre cette idéologie qu'est le néolibéralisme, il est nécessaire de revenir sur le contexte historique et sur l'évolution de l'infrastructure capitaliste sur lequel elle s'appuie.

Le libéralisme économique "pur et dur" n'a existé qu'aux débuts du capitalisme. Vers la fin du 19e siècle, la centralisation du capital dans de puissants trusts, et les premières régulations arrachées par le mouvement ouvrier l'ont fortement écorné. Il faut rappeler aussi que les premières nationalisations ont été décidées par des partis bourgeois, pour sauver des entreprises en faillite (par exemple en 1907 en France). Mais la justification de fond du capitalisme restait le mythe de la libre-entreprise.

Dans la Grande dépression des années 1930, l'Etat a dû s'impliquer bien plus directement pour conforter ses capitalistes, avec des nationalisations (sous le Front populaire...) ou par le dirigisme fasciste. Les idéologies sont alors plus politiques qu'économiques, et très différentes, mais le libéralisme est en net recul. La Seconde guerre mondiale, boucherie majeure, fut la prolongation de cet interventionnisme, avec, comme lors de la précédente guerre, un fort dirigisme étatique.

Lorsque la paix revient, la démocratie bourgeoise est remise en place dans beaucoup de pays, mais l'interventionnisme reste très fort. C'est à la fois rendu nécessaire par les besoins de la reconstruction et de la reconversion vers une économie de paix, et parce que les dirigeants craignent le mouvement ouvrier et s'empressent de mettre en place des programmes sociaux (Etat-providence). Economiquement, c'est alors l'apogée du courant de pensée regroupé autour de John Maynard Keynes : le capitalisme a besoin d'être régulé. Bien que la propriété privée soit garantie, d'importants secteurs sont parfois nationalisés, comme en France, et un certain nombre de régulations sont mises en place, même au niveau international.

La prospérité et la croissance qui règnent alors pendant plusieurs décennies ("Trente glorieuses") laissent penser à beaucoup que la doctrine keynésienne permet d'atteindre le point d'équilibre d'un capitalisme désormais à visage humain. Les tenants de plus de libéralisme (et symétriquement les marxistes) sont de moins en moins audibles.

Néanmoins, la crise des années 1970 vient remettre en question le paradigme dominant. La croissance ralentit alors que l'inflation augmente (stagflation), et en conséquence le chômage de masse commence à réapparaître dans les vieux pays impérialistes. Cela ouvre une période d'accentuation des luttes de classe, d'autant plus que la classe ouvrière s'est massifiée et que les jeunes (jeunes travailleurs et étudiants, dont la composition sociale est plus populaire suite à la massification des universités) se radicalisent contre le capitalisme ou au moins ses effets (crises écologiques, impérialisme...). En 1971, David Rockefeller déclare : « Il est à peine exagéré de dire que le business américain fait aujourd’hui face à la plus grande défaveur publique qu’il ait connue depuis les années 1930. On nous accuse de détériorer la condition des travailleurs, de tromper les consommateurs, de détruire l’environnement et de léser les jeunes générations. »

Le néolibéralisme contemporain[modifier | modifier le wikicode]

Réaction à la baisse du taux de profit[modifier | modifier le wikicode]

Mais les conditions économiques favorables créées par la guerre (capital détruit ou massivement dévalué) n'étaient pas éternelles, et le capitalisme n'a pas d'équilibre possible. A la fin des années 1960, le taux de profit tend à baisser dans les pays impérialistes. Les investissements productifs, autour desquels est orientée l'économie, se font moins rentables. Réagissant d'abord dans la logique keynésienne, les gouvernements tentent des plans de relance, qui restent vains. La grande bourgeoisie et les politiciens à leur service cherchent alors des solutions.

Les « chocs pétroliers »[modifier | modifier le wikicode]

La crise des années 1970 (il s'agit davantage d'une période de ralentissement progressif de l'économie que d'une crise - ponctuelle) n'est pas réductible aux « chocs pétroliers » comme certaines périodisations le laissent entendre. Néanmoins il s'agit d'un facteur non négligeable dans la mesure où le renchérissement du pétrole vient peser sur le taux de profit (augmentation du coût du capital constant).

Avant les années 1970, les puissances impérialistes avaient un sentiment de toute puissance et de contrôle sur les ressources naturelles où qu'elles soient dans le monde. Par exemple elles disposaient comparativement à aujourd'hui d'un pétrole très peu cher, parce que les compagnies pétrolières occidentales ne payaient quasiment rien aux pays dominés dans lesquels elles opéraient.

Pourtant dans le sillage de la décolonisation, une vague de revendications monte dans les années 1960. Les pays dominés exportateurs de pétrole créent en 1960 l'OPEP, qui est accueillie avec mépris par les occidentaux. Le Financial Times ne lui donne par exemple que «  deux ans d’espérance de vie ». Elle monte pourtant en puissance progressivement. En 1969, après son arrivée au pouvoir en Libye, Khadafi impose de meilleures royalties à une compagnie américaine (l’indépendant Occidental petroleum), ce qui stimulera à son tour les revendications des autres pays de l'OPEP.

Les trusts du pétrole profiteront bien évidemment de cette situation pour augmenter largement leurs prix.

Financiarisation et monétarisme[modifier | modifier le wikicode]

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🔍 Voir aussi : Financiarisation et Monétarisme.

Avec la diminution de la rentabilité industrielle, les investisseurs se sont progressivement concentrés sur le secteur financier. Mais celui-ci était fortement réglementé. De plus, les années 1970 étaient marqués par une forte inflation en raison des gains de productivité devenus moins rapides que la hausse des salaires réels.

Les Etats-Unis sont particulièrement touchés avec la perte de valeur du dollar. C'est pourquoi en 1971, ils annulent les accords de Bretton Woods. Puis les taux de change flottants remplacent les taux fixes. La finance n'a plus ce centre régulateur qu'étaient les Etats-Unis. Chaque Etat va alors tendre à "libérer" ses marchés financiers plus ou moins rapidement, réagissant en réalité davantage aux pressions des capitalistes qu'à une idéologie.

Il faut trouver un nouveau modèle... Un des consensus qui va rapidement se dessiner est la lutte contre l'inflation, ce qui va conduire au dogme monétariste. Pour cela, les Banques centrales seront déclarées "indépendantes".

Hausse de l'exploitation et du chômage[modifier | modifier le wikicode]

Quant aux entreprises industrielles ou de services, pour contre-balancer la baisse de rentabilité, elles tendent à durcissement les conditions de travail ou à licencier. La baisse du salaire réel, bref la hausse de l'exploitation prend alors peu à peu de l'ampleur, en même temps que le chômage de masse.

Avides de nouveaux marchés, les capitalistes et leurs laquais politiciens vont se convertir aux thèses économiques néo-classiques, qui promettent un renouveau à condition de laisser faire le secteur privé. Cela se traduit notamment par des privatisations, ce qui revient souvent à des hausses d'exploitation et dans le cas des services publics, à la baisse du niveau de vie du prolétariat. Les pionniers vont être Thatcher au Royaume-Uni (1979), puis Reagan aux Etats-Unis (1981) suivi par tous les autres, dont le Mitterrand du tournant de 1983. Les nouvelles politiques sont largement impopulaires, mais le matraquage idéologique est très fort pour faire accepter l'idée que la course à la rentabilité est un passage obligé. D'où par exemple le célèbre "There Is No Alternative" de Margaret Thatcher.

Les avancées des mesures anti-ouvrières ont été pavées par les grandes défaites des travailleur-se-s et de leurs organisations. Parmi les plus spectaculaires : la défaite des contrôleurs aériens aux États-Unis (1981), des mineurs en Inde (1982), des mineurs en Grande-Bretagne (1984-1985)... Le néolibéral Paul Volcker l'a explicitement perçu comme tel : « La plus importante action de l’administration [Reagan] pour combattre l’inflation a été de briser la grève des contrôleurs aériens »

La parasitisme de la bourgeoisie s'accroît dans les années 1990 : bien que les bienfaits de cette politique se fassent toujours attendre, elle est invoquée à tout bout de champ. Il faut flexibiliser le marché du travail (moins de conventions collectives, plus de précarité...), privatiser les entreprises publiques, marchandiser tous les services (AGCS)... L'Union européenne sert de cadre communautaire pour organiser la libéralisation

Un instrument des impérialistes[modifier | modifier le wikicode]

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C'est aussi une course aux marchés à l'international qui s'ouvre, avec un nombre de multinationales qui augmente fortement. La concurrence entre grandes puissances s'accroît, mais surtout l'impérialisme. Les pays dominés du Sud global sont "ouverts" selon les préceptes des institutions internationales (FMI, BM) qui appliquent le Consensus de Washington.

De façon plus générale, des organisations internationales vont se mettre en place, avec le GATT puis l'OMC, pour "combattre le protectionnisme dans l'intérêt de tous". Mais là encore, cela s'applique surtout aux pays dominés, notamment par la dette, et beaucoup moins aux empereurs du monde (Etats-Unis, pays européens...) qui sont les plus gros subventionneurs de leurs propres capitalistes.

Dettes publiques, déficit et austérité[modifier | modifier le wikicode]

L'accroissement des déficits et des dettes dans tous les pays (mais aussi la tendance à la hausse de l'endettement des entreprises et des ménages) est un phénomène structurel depuis le ralentissement économique des années 1970. Néanmoins, cela va devenir un argument massue des politiciens pour dénoncer des dépenses sociales qui seraient trop élevées et ainsi justifier des contre-réformes, et notamment des budgets d'austérité.

Ainsi de plus en plus, l'impératif d’équilibre budgétaire va devenir un mantra des politiciens. Il est intéressant de noter que pour le théoricien libéral Milton Friedman, cet impératif n'en était pas réellement un, mais qu'il était secondaire face à son objectif de réduire la part globale de l'Etat dans l'économie :

« Je préfèrerais 400 milliards de dollars de dépenses fédérales avec un déficit de 100 milliards plutôt que 700 milliards de dépenses avec un parfait équilibre budgétaire. »[1]

Cela avait surtout un intérêt politique pour lui :

« Si l’équilibre budgétaire est important, c’est principalement pour des raisons politiques, et non pas économiques; cela permet de s’assurer que, si le congrès vote une augmentation des dépenses, il va aussi devoir voter des hausses d’impôts [ce qui est impopulaire] »

Amaigrissement de l'Etat ?[modifier | modifier le wikicode]

Les lois de la concurrence sont invoquées pour briser les résistances des travailleurs et notamment les syndicats (considérés comme responsables du chômage par les ultra-libéraux), mais cela n'empêche pas les Etats bourgeois de défendre leurs fleurons face aux rivaux : les Etats-Unis sauvent Chrysler en 1979, sauvent dans les années 1980 les banques menacées par la crise de la dette latino-américaine, sauvent en 1998 le fonds spéculatif Long Term Capital Management menacé par la crise asiatique de 1997... C'est bien sûr généralisé : la France sauve Alstom en 2004...

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le poids de l'Etat dans l'économie n'a pas vraiment diminué. Entre 1989 et 2004, les dépenses publiques des pays de l'OCDE sont passées de 39,2 % du PIB à 40,9 %[2]. C'est principalement la baisse de la croissance qui augmente les dépenses (poids du chômage de masse, subventions massives...). Même si l'on regarde spécifiquement les dépenses de "l'Etat providence" (aides sociales) on observe une augmentation, par exemple en France de 22,0 % à 29,1% du PIB entre 1979 et 1995. Cette augmentation est moins forte là où les aides sociales ont été les plus abaissées : augmentation de 13,8 % à 15,8 % aux Etats-Unis sur la même période.[3] Mais le système conduit à tellement de licenciements et d'appauvrissement, que l'enveloppe globale augmente même si chacun gagne moins.

Donc on ne peut pas dire véritablement qu'il y ait eu amaigrissement de l'Etat. Globalement, l'Etat intervient de plus en plus pour rafistoler une économie capitaliste en décrépitude, et entretenir une bourgeoisie parasitaire.

Quelques dates clés[modifier | modifier le wikicode]

  • 1973 : Les Chicago Boys (économistes libéraux de l'école de Chicago) sont recrutés par la dictature de Pinochet pour faire l'expérience de leurs théories.
  • 1986 : Acte Unique Européen: parmi les avancées institutionnelles de l'UE, l'objectif du marché libre (donc des libéralisations) est affirmé.
  • 1988 : Une directive européenne demande la libéralisation des Télécoms en 1998. France Télécom est alors muté en Société Anonyme et sera privatisé progressivement en dix ans.
  • 1991 : Directive européenne 91/440/CEE: les Etats doivent libéraliser le transport ferroviaire.
  • 1994 : AGCS, accord visant à la libéralisation des services, même ceux qui sont encore "publics"...
  • 2000 : Joseph Stiglitz, vice-président de la Banque Mondiale, démissionne pour dénoncer les dégâts des politiques néolibérales sur les pays pauvres.
  • 2001 : Crise argentine ; Libéralisation de l'électricité en Autriche ; Affaiblissement du système de retraite par répartition en Allemagne
  • 2003 : Privatisations et dérèglementations (possibilité de licencier les fonctionnaires) en Inde.
  • 2005 : Rejet populaire du Traité Constitutionnel Européen qui fixe "la concurrence libre et non faussé" comme principe de base des politiques européennes.
  • 2006 : Premier "Partenariat Public-Privé" (PPP) pour la construction/gestion de la prison de Nancy.
  • 2007 : Instauration des franchises médicales en France pour faire payer les patients.

L'offensive néolibérale est globalement plus avancée dans les pays anglo-saxons. Cela produit de paradoxales distorsions : les politiciens français tentent de se démarquer des impopulaires personnages d'ailleurs, tout en emboîtant leurs pas. Par exemple Sarkozy a tenté de gommer son image de néolibéral pour se faire élire : « Je ne suis ni Mme Thatcher ni M. Reagan » (2006) Mais certains de ses proches sont plus directs : « Kärcheriser la France n'est pas le bon mot. On a besoin de thatchériser la France » (F. Tapiro, 2007) « Je suis pour une privatisation totale de l'Education Nationale » (E. Mignon, 2004). Le fait que le gouvernement de Sarkozy ne soit pas allé si loin qu'il le voulait en réalité est seulement dû à la crainte des résistances du mouvement ouvrier. L'émergence d'Emmanuel Macron en 2017 marque une nette accélération dans le sens du néolibéralisme.

Nouvelles théories de l'entreprise[modifier | modifier le wikicode]

A partir du début du 20e siècle, suite à la généralisation du modèle des grandes entreprises (les trusts et monopoles décrits par exemple par Lénine comme caractéristiques du « stade impérialiste »), certains théoriciens bourgeois ont annoncé que les principes de base du libéralisme étaient remis en question.

Dans les années 1930 et 1940, on annonce ainsi que le management devient le véritable pouvoir, autonomisé de l'actionnariat, et qu'il n'est plus soumis seulement à la recherche du profit qui caractérise les patrons en concurrence sur le marché. Certains s'en inquiètent et craignent un nouveau type de féodalisme, d'autres prônent une évolution harmonieuse vers une responsabilité sociale et environnementale des entreprises, voire une démocratisation de leur gestion. Ces visions, les néolibéraux vont les contester pied à pied. Pour eux, le management reste soumis à l'actionnariat, et n'en est que l'agent. Mais ils ne se contentent pas de l'espérer, ils préconisent des mesures pour renforcer ce contrôle, comme l'intéressement des cadres dirigeants (via les stock options par exemple).

Les néolibéraux vont mener une bataille au sein de ce qui est appelé les « théories de la firme » (qui visent à décrire le fonctionnement des entreprises). Ils vont à la fois nier qu'il y ait des rapports de domination dans l'entreprise, et s'opposer à toute idée de contrôle démocratique (étatique ou autre) des entreprises, au nom de la propriété privée. Ils vont en quelque sorte « reprivatiser » conceptuellement la firme, en la définissant seulement comme un pur “nexus de contrats”. C'est-à-dire un ensemble de contrats volontaires concentrés en un même point, un outil permettant à chacun de réaliser ses objectifs, rien de plus.[4]

Des néolibéraux vont chercher à re-légitimer l’actionnariat comme “prise de risque”, en particulier Alchian et Demsetz avec leur théorie des coûts de production. Ils soutiennent que les actionnaires sont des « prétendants residuels », qui n'ont des dividendes que si l'entreprise se porte bien, et donc prennent un risque lorsqu'ils achètent des actions. Les dividendes ne seraient ainsi que la récompense de ce risque.[5]

Dans les années 1960, dans le champ des théories de la firme, la théorie des parties prenantes (stakeholder) avait une certaine influence. Developpée par les chercheurs du Stanford Research Institute ou en parallèle par Eric Rhenman, elle insistait sur les relations entre l'entreprise et l'extérieur (clients, société...) et donc sur la nécessité d'une prise en compte de tous les intérêts. Elle fut critiquée frontalement par des néolibéraux comme Jensen, qui la dénonçait comme un refuge pour d’anciens adeptes des “économies socialistes et communistes centralement planifiées”.

Subordination des régulations à la rentabilité[modifier | modifier le wikicode]

Pour neutraliser les législations potentiellement coûteuses, les néolibéraux et lobbyistes des multinationales vont développer la tendance des soft laws : plutôt que des réglementations contraignantes, des principes vagues, la mise en avant de "l’auto responsabilisation"… Des idéologues comme Murray Weidenbaum[6] vont définir la "sur régulation" comme “lorsque les coûts pour la société excèdent les bénéfices”. C'est l'essor des bilans coûts avantages aux façades lisses mais au contenu cynique. Dans le cas d’une entreprise dont les pollutions dégradent la santé des riverains, il n'y a pas forcément lieu de réguler si le surcoût pour soigner les riverains est inférieur au surcoût de meilleurs filtres anti-pollution. Ce tournant idéologique s'est opéré progressivement et au travers de luttes d'influence entre différentes institutions.

Exemple : en 1977, une étude épidémiologique parue dans The Lancet montra que des travailleurs d’une usine de films plastiques alimentaires avaient un risque de leucémie plus important que la moyenne. Ils étaient pourtant exposés à des niveaux de benzène inférieurs aux seuils réglementaires. L’organisme gouvernemental chargé de la santé publique, l’OSHA, abaissa aussitôt les niveaux réglementaires. Un procès l’oblige à annuler cette régulation au nom de l’absence de bilan coût avantage. Il a fallu attendre dix ans pour que le seuil réglementaire soit abaissé à nouveau. Selon l’expert Peter Infante, ce délai a causé plus de 200 morts par leucémie et myélome.[7]

La logique même des bilans coûts avantages pose nécessairement la question d'estimer le coût d'une vie. Plusieurs méthodes ont été développées par les idéologues bourgeois :

  • méthode du revenu futur actualisé (Discounted Future Earnings) : total des revenus futurs dont un décès vous priverait (donc un riche a une vie qui vaut plus)
  • Willingness to pay (WTP) : là encore, cette somme est bornée par la richesse d’un individu…

Une estimation en 2006 donnait les résultats suivants : une vie moyenne aux USA = 1 266 037 $, au Bangladesh = 5 248 $.[8]

Lutte idéologique et micro-politique[modifier | modifier le wikicode]

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Certains néolibéraux ont cherché à mener des combats frontaux contre les tenants d'idéologies socialistes ou kéynésiennes, avec l'idée selon laquelle une fois la lutte idéologique gagnée, de nouvelles politiques pourraient être mises en place. D'autres ont théorisé qu'il était plus efficace de mettre en œuvre une série de réformes partielles et plus acceptables, dont chacune permet un "effet de cliquet" : une fois mises en place, elles transforment la société et rendent très difficile un retour en arrière.

Ainsi ce genre de méthodes ont été théorisées sous le nom de "micropolitique" par Madsen Pirie et le groupe de Saint Andrews. Par exemple il s'agit en cas de privatisation ou d'abaissement des conditions de travail, de n'appliquer les nouvelles règles qu'aux nouveaux entrants, afin que les salariés anciens soient incités à se désolidariser et à ne pas se mobiliser (à grand renfort de primes de départ si besoin). Ou encore à ne pas faire disparaître immédiatement une entreprise publique, mais à la mettre en concurrence avec des entreprises privées : celles-ci pouvant exploiter davantage les salariés, pourront pratiquer des prix plus bas, et ainsi l'éviction du public peut se faire via les consommateurs. Ou encore à mettre en avant la liberté, la diversité, etc. contre le "monopole".

Le néolibéralisme face à la crise[modifier | modifier le wikicode]

La crise qui éclate en 2007-2008 dans la finance, par son ampleur sans précédent depuis 1929, va mettre à rude épreuve le dogme néolibéral. Toutes les principales puissances vont injecter massivement de l'argent public pour sauver leurs banques. Des centaines de milliards d'euros sont dépensés par les mêmes Etats qui depuis des décennies expliquent qu'il n'avait ni les moyens, ni le devoir d'intervenir dans l'économie. Mais sauver des banques, c'est visiblement beaucoup plus important que financer la santé, l'éducation, l'emploi public...

Politiques et économistes sont quasi-unanimes pour légitimer ces plans de sauvetage : c'était la seule à faire, c'est la seule façon d'éviter une crise plus grande, etc... Ce qui est vrai pour la bourgeoisie. Par conséquent, les néolibéraux sont de facto mis en veilleuse, face aux pragmatiques.

Effets du néolibéralisme[modifier | modifier le wikicode]

Effets sociaux[modifier | modifier le wikicode]

Les néolibéraux ne sont (pour la plupart) pas ouvertement cyniques mais prétendent que leur modèle est le meilleur pour en finir avec la pauvreté. Ils soutiennent que la concurrence permet d'augmenter partout la productivité, donc les richesses produites. Ils affirment que cela engendre une croissance qui bénéficie à tous, usant de formules comme « la marée montante soulève tous les bateaux », ou encore le « ruissellement » (trickle down) des richesses vers l'ensemble des citoyens même les plus pauvres.

🔍 Voir aussi : Période 1970-2010.
🔍 Voir aussi : Dégradation sociale en France.

Effets idéologiques[modifier | modifier le wikicode]

Le tournant néolibéral a eu de nombreuses répercussions dans le domaine idéologique. L'économie bien sûr, où le keynésianisme a été écrasé par le néolibéralisme, mais aussi dans les sciences humaines, qui sont fortement impactées par les idéologies. Par exemple en sociologie, on a vu l'émergence ou le renforcement de courants s'opposant au paradigme holiste et développant une démarche partant des individus.

Margaret Thatcher, qui a appliqué de façon brutale le tournant néolibéral au Royaume-Uni, est allée jusqu'à dire qu'il n'y a « pas de société mais seulement des individus ».

Néolibéralisme et autoritarisme[modifier | modifier le wikicode]

De nombreux néolibéraux aiment présenter la démocratie et le libéralisme politique comme allant de pair avec le libéralisme économique. Mais étant donné que les masses ont une fâcheuse tendance à porter des revendications sinon anticapitalistes, du moins gênantes pour les profits, les théoriciens néolibéraux émettent de sérieuses réserves.

Samuel Huntington en 1975 écrivait qu’il fallait “de la modération dans la démocratie. Le système politique a besoin “d’une certaine dose d’apathie et de non-engagement” de la part des gouvernés. “Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société post-industrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace”.[9]

Friedrich Hayek se dit contre les dictatures en général, mais a soutenu que celles-ci peuvent être un régime transitoire nécessaire, et qu'il préfèrait une "dictature libérale" à une "démocratie totalitaire" (ce qui signifie pour lui une démocratie ne garantissant pas la propriété privée capitaliste). Plus généralement, Hayek oppose deux libéralismes, celui de Smith et Burke, à celui de Voltaire, Rousseau, ou Condorcet, qui sont pour lui les ancêtres du socialisme[10].

Des néolibéraux comme Buchanan développent l’idée de proscrire l’interventionnisme économique dans les constitutions (se drapant dans l’idée originelle du constitutionnalisme de de limiter les abus possibles des souverains).

Néolibéralisme et nationalisme[modifier | modifier le wikicode]

Le néolibéralisme conduit en théorie à abandonner tout nationalisme pour ne rechercher que la réalisation d'un grand marché mondial où seule compte la rationnalité économique (capitaliste).

Dans la pratique, il y a deux tendances contradictoires. D'une part certaines mesures économiques sont effectivement allées vers un dépassement des Etats (diminution des droits de douane, accords multilatéraux et bilatéraux de libre-échange...). D'autre part, les tensions existent toujours et conduisent parfois à des mesures protectionnistes partielles, et le nationalisme est toujours un discours utile aux politiciens pour fédérer leurs opinions publiques.

Thatcher jouait la carte nationaliste dans la guerre des Malouines et plus encore dans la campagne contre l'intégration européenne, mais après sa réélection elle a de fait poursuivi les réformes néolibérales.

Au sein de l'Union Européenne, on voit constamment que les nationalismesentravent l'intégration du marché commun. Au sein du Mercosur également, avec les nationalismes brésilien et argentin. Idem au sein de l'ALENA et de l'ASEAN.

Contradictions entre théorie et pratique[modifier | modifier le wikicode]

La rémunération du risque : Une des justifications des néolibéraux à l'enrichissement des patrons est que l'argent gagné récompense le "risque" pris en entreprenant. La réfucation de fond de cet argument est d'ordre sociologique : ceux qui sont en mesure de prendre les risques d'entreprendre ont la plupart du temps déjà un minimum de capital, et leurs chances de réussite sont d'autant plus élevées qu'ils font partie du réseau de la bourgeoisie et qu'ils ont son bagage intellectuel. Mais le tournant néolibéral a aussi renforcé la puissance des détenteurs du capital-argent au sommet de la pyramide capitaliste : ceux qui ont le capital reportent le risque sur ceux d'en dessous, qui le reportent sur les salarié-e-s. C'est ce que traduit la vogue de l'EVA ("Economic value added") qui établit pour l’actionnaire un revenu minimum garanti.

La question des monopoles : Pour certains, les monopoles (privés !) ne posent pas de problèmes. Mais les plus honnêtes reconnaissent les tendances au verrouillage des cartels, et concède que l'Etat devrait avoir un rôle de régulation de la concurrence. Les situations de « monopole naturel » renforcent encore cette contradiction. Les plus souples admettent que ces secteurs méritent des exceptions, les plus orthodoxes veulent y insuffler de la concurrence à tout prix (découpage/privatisation des chemins de fer, de la distribution d'électricité...).

Le "too big to fail" : En pratique, quand une ou plusieurs entreprises géantes sont sur le point de faire faillite (comme lors de la crise de 2008), les Etats injectent massivement de l'argent public par crainte des effets domino et des conséquences économique, sociales et politiques. C'est pourtant en contradiction directe avec la théorie qui dit que chacun est responsable de sa situation et doit en payer seul les conséquences. Cette contradiction se voit aussi au niveau des Etats. Le FMI aide (même si c'est avec contreparties) des Etats asphyxiés par leur dette. A tel point que certains orthodoxes ont même proposé de le supprimer (durant les premières années de l'administration Reagan, et les Républicains du Congrès soulevèrent à nouveau la question en 1990).

Marché contre démocratie : Les néolibéraux aiment présenter la démocratie et le libéralisme politique comme allant de pair avec le libéralisme économique. Mais si des mouvements populaires menacent la stabilité politique (et donc le « climat propice aux affaires ») voire réclament directement une intervention politique contraire au libre-marché (pour de la redistribution sociale), l'Etat "néolibéral" a souvent recours à la répression. Certains vont même jusqu'à assumer que la démocratie est un luxe qui ne peut être assuré que dans des pays suffisamment riches pour qu'une classe moyenne stable serve de socle à la démocratie. Mais même dans ce cas, puisqu'il n'y a qu'une seule politique économique valable, il faut mettre les grandes décisions hors de portée des aléas politiques. D'où par exemple les banques centrales "indépendantes" (BCE, Fed...).

Les défaillances du marché : La plupart des conséquences des pollutions ne sont pas payées par ceux qui en sont responsables, mais par la collectivité (« externalités »). Dans ce cas, rien ne pousse les responsables à prendre ces problèmes en compte. Même si certains orthodoxes assurent qu'il faut faire confiance au marché pour faire émerger des solutions, la plupart des néolibéraux admettent que l'Etat doit intervenir, mais en s'appuyant sur des mécanismes de marché (éco-taxes, bonus-malus...).

Opposition au néolibéralisme[modifier | modifier le wikicode]

Altermondialisme[modifier | modifier le wikicode]

Vers la fin des années 1990 est né un mouvement politique dénonçant les dégâts causés par la mondialisation néolibérale, sur le plan environnemental ou social. Pour se démarquer de la critique réactionnaire qui condamne l'internationalisation en tant que telle, ce mouvement, qui s'est nommé altermondialisme, insiste sur le caractère néolibéral de cette mondialisation.

Les organisations non gouvernementales (ONG) et les organisations populaires (grassroots) se sont remarquablement développées sous le règne du néolibéralisme, nourrissant la croyance selon laquelle une opposition mobilisée en dehors de l'appareil d'État et à l'intérieur d'une entité séparée appelée « société civile » constitue le moteur de la contestation politique et de la transformation sociale.

Le mouvement altermondialiste est très divers dans son idéologie (allant d'une illusion de réforme des institutions internationales à l'anarchisme) et dans sa stratégie de lutte (des Forums sociaux mondiaux aux Zones Autonomes Temporaires). Beaucoup d'organisations d'extrême gauche se sont fortement investies dans l'altermondialisme, notamment celles du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (LCR en France).

Antilibéralisme[modifier | modifier le wikicode]

Le mouvement antilibéral s'est développé en lien avec l'altermondialisme. Mais, en France, l'antilibéralisme désigne plutôt le versant "politique" de cette mouvance. On peut notamment voir l'émergence de ce thème comme central lors de la campagne sur le référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005 : parmi la gauche est apparue une divergence entre ceux qui acceptaient (la majorité du PS), et ceux qui refusaient (l'extrême-gauche, le PCF, et quelques ténors du PS comme Laurent Fabius et Jean-Luc Mélenchon). On a alors nommé ce clivage social-libéralisme contre gauche antilibérale, distinction principalement créée par cette dernière.

Un terme faible au sens fluctuant[modifier | modifier le wikicode]

Néolibéralisme est un terme qui n'a pas beaucoup de consistance en soi, tout comme l'antilibéralisme. Son sens dépend fondamentalement de la situation économique du capitalisme à une époque donnée.

  • A la fin du 17e siècle, avec les débuts de la Révolution industrielle en Angleterre, l'Indépendance des États-Unis ou encore la Révolution française, l'idée phare était "le libéralisme", à la fois politique et économique, par opposition au dirigisme féodal. Devant les succès de l'initiative privée bourgeoise, le "libéralisme" était prôné comme la meilleure orientation économique possible : chaque État bourgeois l'a directement appliqué en son sein pour constituer un puissant marché intérieur. En revanche, le libre-échangisme entre États est très rare face au protectionnisme, et l'est toujours resté, avec des fluctuations.
  • En 1844 apparaît le terme de néo-libéralisme, qui désigne alors un libéralisme acceptant une intervention limitée de l'État. Il faut bien comprendre que dans le contexte d'alors, cela signifie davantage "interventionnisme" que "laissez-faire", c'est à dire précisement l'inverse du sens actuel.
  • "Néo-libéralisme" est encore utilisé dans ce sens à la fin des années trente, par exemple en Allemagne avec l'ordolibéralisme et en France avec Auguste Detœuf et Louis Marlio. Dans le contexte de la Grande dépression, le capitalisme libéral est en pleine crise économique et sociale, et seuls paraissent s'en sortir les économies dirigées (planisme bureaucratique et fascisme). Ce courant défend alors que le libéralisme peut être plus efficace, mais à condition d'évoluer et d'incorporer une part d'organisation par l'État.
  • Dans les années 1950 et 1960, "néolibéralisme" a une signification proche de "social-libéralisme".
  • À partir des années 1970, c'est le sens actuel qui s'impose peu à peu : celui de synonyme de "laissez-faire", de dérégulation, de privatisations... Ce sont d'abord les économistes dominants d'alors qui lancent ce terme, mais ce sera surtout les opposants "antilibéraux" qui l'emploieront massivement à partir des années 1990.

On le voit, un des problèmes pour les militants socialistes qui reprennent sans critique le clivage "néolibéralisme/antilibéralisme" est que c'est un clivage interne au capitalisme, qui n'aide pas à en dessiner la sortie. D'autant plus qu'en pratique, il n'y a pas de pensée politique pragmatique qui soit purement "libérale", ce qui signifie que tous les économistes bourgeois sont plus ou moins... néolibéraux.

« Keynes était, de part son souhait d'un monde meilleur, un néolibéral, peut-être le premier. De son propre aveu, Keynes se plaçait à l'extrêmité "social-libérale" du large spectre de la pensée sociale et politique qui va jusqu'à Ludwig von Mises, Hayek et leurs successeurs comme Milton Friedmon et autres. »[11]

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • David Harvey, Brève histoire du néolibéralisme, 2014 [Note de lecture]
  • Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, 2018

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Milton Friedman, Supply-side Policies : Where do we go from here?, 1982
  2. Claude Serfati, Impérialisme et Militarisme : Actualité du XXIe siècle, Éditions Page deux, Lausanne, 2004, p. 173.
  3. http://www.isj.org.uk/index.php4?id=399&issue=117
  4. cf. Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, 2018
  5. Alchian, A.A., Demsetz, H. (1972), « Production, Information Costs, and Economic Organization », American Economic Review, 62, December
  6. The High Cost of Government Regulation, Busines Horizons, vol 18, n°4, août 1975
  7. Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, 2018
  8. Working Party on National Environmental Policies. The Value of Statistical Life : A Meta-Analysis, OCDE, Paris, 2012 p.14
  9. Samuel Huntington, Postindustrial politics : How Benign will it be, 1974
  10. Friedrich Hayek, The Principles of a Liberal Social Order, 1966
  11. Donald Moggridge, Keynes, Fontana books, 1976, p.42