Concurrence

De Wikirouge
Aller à la navigation Aller à la recherche
ConcurrencePoissons.png

La concurrence est une des caractéristiques majeures du capitalisme. Pour le marxisme elle n'a rien d'un mécanisme pur et automatique comme chez certains économistes libéraux, mais elle a un rôle d'aiguillon primordial.

1 Différentes échelles de concurrence[modifier | modifier le wikicode]

Comme chacun sait, le capitalisme repose sur l'individualisme des investisseurs privés. Cependant il y a différents niveaux de concurrence, et des réseaux d'intérêts communs qui sont hérités de l'histoire ou se tissent.

1.1 La base nationale[modifier | modifier le wikicode]

Les bourgeoisies sont d'abord nées dans leur cadre national. Ce n'est qu'ensuite que les plus puissantes d'entre elles (l'Angleterre au début de la Révolution industrielle...) sont parties à la conquête de marchés étrangers. Il y a donc bien évidemment une communauté d'intérêts plus forte entre capitalistes d'un même pays, notamment pour utiliser leur État selon leurs intérêts : protectionnisme, facilitation des exportations, jusqu'à la guerre.

1.2 Accords bilatéraux, communautés économiques...[modifier | modifier le wikicode]

Ces égoïsmes nationaux n'empêchent pas dans certains cas des accords gagnant-gagnant entre puissances capitalistes. Avec l'accroissement rapide des forces productives et la division internationale du travail, les capitalistes ont d'ailleurs dès la naissance de la société industrielle été poussés à échanger mondialement (mondialisation) en se spécialisant dans des secteurs clés et en acceptant d'importer les produits compétitifs de leurs "partenaires-rivaux".

Aujourd'hui les nombreuses zones de libre-échange ou communautés économiques (Union européenne, ALENA, ASEAN, MERCOSUR...) montrent que les économies capitalistes recherchent quand elles le peuvent à avancer vers une plus grande intégration, vers un marché élargi.

1.3 Régulation de la concurrence[modifier | modifier le wikicode]

Pour assurer un "bon fonctionnement" du marché capitalistes, les autorités ont été amenées à instaurer une certaine "régulation de la concurrence". Étant donné que plus une entreprise est grosse, plus facilement elle peut corrompre ce genre d'institutions, elles reviennent à une sorte de police pour les petites et moyennes entreprises, et à un indulgent clergé pour les grands trusts

2 La concurrence a une histoire[modifier | modifier le wikicode]

La concurrence n'est pas un phénomène présent dans l'économie capitaliste toujours avec la même intensité et les mêmes effets. Elle a une histoire : celle du capitalisme, qui tend à la concentration du capital.

2.1 Le libre-échange au 19e siècle[modifier | modifier le wikicode]

Le 19e voit la concentration progressive du capital, initialement relativement épars et bien "modeste" en comparaison des fortunes qui ont émergé par la suite.

Des critiques du gâchis engendré par la concurrence entre capitalistes ont rapidement émergé, dans le mouvement socialiste (dans le saint-simonisme, le marxisme...), mais pas seulement. En 1925, un ingénieur états-unien publie The Tragedy of Waste (La tragédie du gaspillage)[1].

On assiste peu à peu à l'apparition de monopoles et de trusts, c'est-à-dire un recul de la concurrence.

2.2 L'impérialisme[modifier | modifier le wikicode]

Au début du 20e siècle, on a commencé à (re)parler d'impérialisme.[2] Les grandes métropoles européennes connaissent un vif regain d'intérêt pour les conquêtes de colonies. Il s'agit principalement de multiplier les débouchés et de contrecarrer la tendance à la chute des taux de profit, notamment au sein des grands monopoles.

Il s'agit donc d'une époque à la fois d'âpre concurrence entre puissances impérialistes, et de relativement faible concurrence sur un marché donné.

2.3 Le compromis régulateur d'après-guerre[modifier | modifier le wikicode]

Suite à la guerre de 39-45, à la fragilité des États européens, à la force potentielle du mouvement ouvrier, et au besoin de stabilité général dans la bourgeoisie, des engagements sont pris pour construire un cadre commun à l'économie mondiale et renoncer à l'utilisation d'un certain nombre d'armes économiques. Ce sont évidemment les États-Unis, qui émergent comme la principale puissance économique capitaliste d'alors, qui auront le plus de poids dans l'établissement de ces nouvelles règles.

Ce sont notamment les accords de Bretton-Woods : taux de change fixe, convertibilité du dollar en or pour la confiance, FMI et BM pour financer les dettes étatiques etc...

L'Union Européenne est sans doute le meilleur exemple d'un groupe de pays capitalistes qui s'unissent pour créer un force économique plus grande. L'OMC et les "principes libéraux" sont également une tentative de "clarifier les règles du jeu", même si ce jeu est surtout l'exploitation accrue du monde entier et même si ce sont évidemment les plus puissantes multinationales qui sont faites pour y gagner. Cela n'empêche pas une multitude de monopoles et de pré-carrés de demeurer (USA en Amérique du Sud, France en Afrique...).

2.4 L'époque actuelle[modifier | modifier le wikicode]

Aujourd'hui différentes tendances s'opposent, avec notamment de multiples tentations pour chaque Etat, dans le contexte de la crise, de favoriser sa bourgeoisie nationale au détriment des accords communs. C'est ce qui est parfois appelé le néo-protectionnisme :

  • Subventions à l'exportation
  • Subventions/recapitalisations d'entreprises nationales
  • Aides à la fusion de grands groupes nationaux pour les renforcer
  • Aides à l'acquisition de groupes étrangers
  • Politiques publiques de "grands travaux" pour attirer les investissements
  • Interdiction d'importations sous prétextes sanitaires, écologiques... (faux ou pas d'ailleurs)
  • "Guerre des changes" : déprécier sa monnaie pour décourager l'import / favoriser l'export

C'est ainsi que l'Allemagne par exemple, est parfois accusée par ses voisins européens de trop jouer sur le dumping social, et de ne pas favoriser sa consommation intérieure, ce qui nuirait au commerce intra-européen en général. On appelle parfois ces politiques économiques "néomercantilisme".

Enfin, ce genre de forces centrifuges peuvent toujours être vues comme un risque d'éclatement des unions (Union européenne par exemple, union monétaire et Euro en particulier...) et, à l'extrême, de tensions diplomatiques et guerrières.

3 Concurrence entre travailleur·ses[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque l'on parle de concurrence, on sous-entend en général concurrence entre capitalistes. Mais les prolétaires sont aussi en concurrence pour vendre leur force de travail. Marx développe longuement dans le Capital les effets inhumains de la concurrence. Celle-ci frappe d'autant plus terriblement lorsque, sous l'effet de l'essor des industries capitalistes, les prix des marchandises s'effondrent, amenant de nombreux travailleurs dans une lutte perdue d'avance pour leur survie, en se sur-exploitant. Ainsi, dans l'Angleterre du 19e siècle, alors que les ouvriers des fabriques faisaient généralement des journées de 10 ou 12 heures, de nombreux artisans, ouvriers de manufactures ou autres travailleurs à domicile allongeaient leurs journées de travail jusque tard dans la nuit, voire faisaient se mettaient à sur-exploiter leur propre famille.

Marx cite l'exemple du tricotage des dentelles qui se pratiquait à domicile, dans de misérables cottages en districts agricoles.

« Quelques manufacturiers emploient plus de 3000 de ces ouvriers à domicile, presque tous enfants ou adolescents, du sexe féminin sans exception. L'état de choses décrit à propos du lace finishing se reproduit ici, avec cette seule différence que les maisons des patronnes sont remplacées par de soi-disant écoles de tricot (lace schools), tenues par de pauvres femmes dans leurs chaumières. (...) les plus jeunes dans la première année triment de 4 à 8 heures, et plus tard de 6 heures du matin jusqu'à 8 et 10 heures du soir. Les chambres sont en général telles qu'on les trouve ordinairement dans les petits cottages; la cheminée est bouchée pour empêcher tout courant d'air et ceux qui les occupent n'ont souvent pour se réchauffer, même en hiver, que leur propre chaleur animale. (...) On trouve dans cette industrie des enfants employés à partir de 2 ans et 2 ans et demi. »[3]

Le salaire aux pièces est également un moyen d'augmenter la concurrence entre travailleurs, l'intensité du travail et finalement le niveau moyen des salaires.[4]

4 La concurrence sous le socialisme[modifier | modifier le wikicode]

Schématiquement, on peut dire que le socialisme se définit par le passage de la concurrence (des capitalistes) pour le profit à la libre-association (des travailleur·ses) pour produire en fonction des besoins. Mais l'organisation concrète de cette libre-association est envisagée de façon très différente selon les courants socialistes :

  • certains utopistes comme Saint-Simon croyaient en une planification de l'économie qui serait effectuée volontairement et rationnellement par les capitalistes et les ingénieurs, dans l'intérêt général ;
  • d'autres ne voyaient pas vraiment la concurrence comme un problème, se concentrant sur la création de communautés sans patrons (Owen, Fourier, coopérativisme...), ou sur le crédit mutuel (Proudhon) ;
  • Marx et Engels ont soutenu que l'essentiel n'était pas d'imaginer une organisation idéale mais de favoriser l'auto-organisation du mouvement ouvrier, sujet révolutionnaire capable de réorganiser la société. Globalement, ils envisageaient la révolution socialiste comme la prise en main par un État démocratique (donc représentant la majorité travailleuse) des grandes entreprises, qui ne seraient plus en concurrence mais produiraient en fonction des besoins (planification). Ils soutenaient les coopératives et les syndicats dans la mesure où ils aidaient à renforcer le mouvement ouvrier, mais considéraient qu'aucune expérience d'autogestion, aussi avancée soit-elle, ne pouvait survivre isolément (notamment en raison des lois de la concurrence qui s'exercent toujours). Le capitalisme, système global, ne peut être renversé que par une prise du pouvoir globale. Cela signifie que la résistance politique de la classe dominante doit être vaincue, tant dans son cœur économique (les grandes entreprises) que politique (l'État qui leur est étroitement associé). Mais cela ne signifie en aucun cas une étatisation soudaine de toute l'économie. Au contraire, celle-ci n'est pas possible pour des raisons aussi bien politiques (nécessité d'une alliance hégémonique avec la petite-bourgeoisie) qu'économique (impossibilité d'instaurer un « calcul économique » efficace à l'échelle de la moindre unité de production).

Les organisations de masse de la social-démocratie du début du 20e siècle se revendiquaient marxistes, mais elles ont rapidement évolué vers une pratique réformiste et « révisé » leur programme. Leur pratique du pouvoir s'est réduite le plus souvent à des formes plus ou moins avancées d'interventionnisme d'État pour réguler la concurrence, instaurer des mesures limitant la concurrence entre travailleur·ses (conventions collectives...).

Les communistes, suivant le leadership du parti bolchévik, ont rompu avec la social-démocratie pour maintenir la ligne marxiste originelle. La révolution d'Octobre 1917 a en effet ressemblé de près à l'origine à ce que Marx et Engels avaient en tête (prise du pouvoir d'État et planification des principales industries). Cependant, contrairement à ce qu'avaient envisagé tous les marxistes, la révolution n'a pas commencé dans les pays les plus industrialisés, la Russie sous-développée (et détruite) de l'époque se retrouvant en grande difficulté pour améliorer le niveau de vie des masses populaires. Les conditions particulièrement violentes de la guerre et de la guerre civile ont forcé les bolchéviks à étatiser l'économie (« communisme de guerre ») bien plus brutalement qu'ils ne le voulaient eux-mêmes (si bien qu'une libéralisation partielle a été réintroduite en 1921 avec la NEP).

La bureaucratisation de l'État soviétique a rapidement fait disparaître le caractère démocratique du régime russe. Celui-ci est alors devenu une forme d'économie inédite, non socialiste mais sans concurrence (autre que la pression du marché extérieur). Les partis communistes ont rapidement suivi le même chemin que les partis social-démocrates, avec un décalage dans le temps, vers une pratique social-libérale.

Trotski disait que la concurrence entre travailleurs est une des formes de l'émulation, qui elle se perpétuerait sous le socialisme :

« L'émulation repose sur un instinct vital - la lutte pour l'existence - qui, sous le régime bourgeois, prend le caractère de la concurrence. L'émulation ne disparaîtra pas, même dans une société socialiste développée, mais elle revêtira, au fur et à mesure que sera plus largement assuré le bien-être nécessaire à tous, un caractère de plus en plus désintéressé et purement idéaliste. Elle se traduira par une tendance à rendre les plus grands services possibles au village, au district, à la ville et à toute la société, pour être récompensé par la popularité, la reconnaissance, la sympathie, ou, enfin, tout simplement, par la satisfaction intérieure résultant du sentiment d'une tâche bien remplie. »[5]

5 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Stuart Chase, The Tragedy Of Waste, Première publication en 1925. Commenté par Boukharine en 1929
  2. John Atkinson Hobson écrit notamment Imperialism en 1902.
  3. Karl Marx, Le Capital, Livre I, Quatrième section, XV - VIII. Le travail moderne à domicile, 1867
  4. Karl Marx, Le Capital, Livre I - Chapitre XXI : Le salaire aux pièces, 1867
  5. Léon Trotski, Terrorisme et communisme, 1920