Centralisation du capital

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La centralisation 'du capital' est un phénomène caractéristique du capitalisme contemporain, au moins depuis la fin du 19e siècle (époque impérialiste).

On emploie souvent pour synonyme concentration du capital. (mais il faut savoir que Marx[1] et d'autres militants après lui ont plutôt utilisé ce terme comme synonyme d'accumulation du capital).

Description[modifier]

Au sein du règne de la libre-concurrence, de grandes entreprises se sont fortifiées jusqu'à absorber leurs rivales et à étendre leur influence sur le monde. De grands conglomérats ont commencé à voir le jour, ainsi que des ententes et des cartels entre eux, créant de plus en plus de situations de quasi-monopoles. Cette concentration a été simultanée avec la formation du capital financier : les grandes banques ont pris de plus en plus de contrôle sur l'industrie, et ont poussé à sa centralisation pour mieux en tirer des profits élevés.

De façon générale, la centralisation s'accélère dans les périodes de dépression, où des entreprises, fragilisées ou en faillite, se font plus facilement racheter (dépréciation du capital constant). Comme le remarquait le 2ème congrès de l'Internationale Communiste en 1920 :

« Il s'est produit durant la guerre de profondes modifications dans la composition même de la bourgeoisie. En face de l'appauvrissement général du monde entier, la concentration des capitaux a fait tout à coup un grand saut en avant.»[2]

La concentration du capital est un phénomène qui transforme le capitalisme dans le temps et contribue à ce que l'on peut appeler le vieillissement du capitalisme.

Tendance[modifier]

Dans Le capital, Marx disait en passant que le capitalisme ne pouvait pas dépasser la concurrence pour s'organiser, et que les capitalistes ne le voulaient pas :

« Lorsque les prix de la matière première augmentent, les industriels s'associent pour régler la production ; il en fut ainsi, par exemple, à Manchester, en 1848, après la hausse du coton, et il en fut de même en Irlande pour la production du lin. Mais dès que la première secousse est passée, le principe universel de la concurrence - « acheter au prix le plus avantageux » redevient souverain et l'on abandonne de nouveau au « prix » le soin de régler l'afflux des marchandises. Toute idée d'un contrôle général et prévoyant de la production des matières premières (contrôle qui est du reste incompatible avec les lois de la production capitaliste et., qui restant à l'état de désir irréalisable, ne pourra jamais se traduire que par quelques mesures exceptionnelles dans les moments de danger imminent) fait place à la croyance que l'offre et la demande doivent se balancer. »[3]

Lors de l'édition (posthume), Engels ajoute la note suivante, pour aller dans le sens de Marx :

« Depuis que ceci a été écrit (1865), la concurrence sur le marché mondial s'est considérablement accentuée par le développement rapide de l'industrie dans tous les pays civilisés, surtout en Amérique et en Allemagne. Les capitalistes acquièrent de plus en plus la conviction que les forces productives modernes, avec leur développement rapide et gigantesque, échappent tous les jours davantage aux lois de l'échange capitaliste, qui devraient les diriger. Les deux symptômes suivants l'établissent à l'évidence : 1°, la nouvelle et universelle manie des droits de protection, qui se distingue de l'ancienne idée protectionniste en ce qu'elle poursuit avant tout la protection des articles susceptibles d'exportation ; 2°, les cartels et les trusts qui se créent dans les grandes branches de production pour régler la production, les prix et les profits. Il va de soi que ces essais ne sont réalisables que lorsque les circonstances économiques s'y prêtent. Le premier orage les démolit et vient démontrer que si la production a besoin d'une réglementation, ce n'est pas la classe capitaliste qui est appelée à l'organiser. En attendant, les cartels s’arrangent pour que les petits soient mangés plus vite que jamais par les grands. »

Plus tard, de nombreux social-démocrates vont au contraire insister sur la cartelisation durable de l'économie.

Eduard Bernstein fut un des premiers. Rosa Luxemburg[4] et Karl Kautsky se faisaient alors les gardiens de l'orthodoxie et réaffirmaient que les cartels ne pouvaient pas être durables.

C'est ensuite Rudolf Hilferding, dans son Capital financier (1910), qui indique que les cartels ont tendance, malgré des crises qui persistent, à organiser l'économie et à créer toujours plus les conditions du socialisme. C'est alors une idée que l'on retrouve largement, même chez des socialistes anarchistes. Ainsi Emile Pouget, un des fondateurs du syndicalisme révolutionnaire, écrivait dans un écrit d'anticipation : « La trustification de certaines branches de l’alimentation facilita le ravitaillement et la répartition. Ainsi fut-il, entre autres, pour la laiterie. Les services des trusts furent remis en activité et il n’y eut qu’à modifier le régime de ces maisons d’accaparement pour en faire des organismes sociaux. » [5]

Par la suite, Kautsky se rangera non seulement à cette analyse, mais il ira jusqu'à proner l'alliance de la classe ouvrière avec les secteurs du capital internationalisé afin de permettre l'avènement de l'ultra-impérialisme, phase de dépassement des rivalités nationales, dernière étape avant le socialisme.

Lénine fera de la centralisation du capital l'élément clé de sa théorie de l'impérialisme comme stade suprême du capitalisme : « la substitution du monopole à la libre concurrence est le trait économique capital, l'essence de l'impérialisme. »[6] Il reprenait l'idée que « le monopole qui surgit du capitalisme, c'est déjà l'agonie du capitalisme, le début de sa transition vers le socialisme. » étant données les rivalités entre pays impérialistes.

Pour l'Internationale communiste, la centralisation du capital allait jusqu'à former des monopoles, et à ces monopoles était nécessairement associée une guerre protectionniste. Kautsky argumentait en disant que la libre concurrence à l'échelle internationale favoriserait davantage le commerce, la croissance et la paix que les blocs douaniers. Lénine répondait qu'il s'agissait d'une tendance historique inexorable :

« Admettons que, en effet, la libre concurrence, sans monopoles d'aucune sorte, puisse développer plus rapidement le capitalisme et le commerce. Mais plus le développement du commerce et du capitalisme est rapide, et plus est forte la concentration de la production et du capital, laquelle engendre le monopole. Et les monopoles sont déjà nés, - issus, précisément de la libre concurrence ! Si même les monopoles se sont mis de nos jours à freiner le développement, ce n'est cependant pas un argument en faveur de la libre concurrence, qui n'est plus possible depuis qu'elle a engendré les monopoles. » [6]

En pratique[modifier]

Processus[modifier]

On peut distinguer deux processus de concentration :

  • la concentration horizontale (rachat d'entreprises du même secteur)
  • la concentration verticale qui consiste au rachat de toute la filière de production de la matière première au produit fini.

Rosa Luxemburg décrivait ainsi le processus de centralisation :

« Dans le cours général du développement capitaliste, les petits capitaux jouent, d’après la théorie marxiste, le rôle de pionniers de la révolution technique et ceci à un double titre : d’abord, en ce qui concerne les méthodes nouvelles de production dans les anciennes branches fortement enracinées, ensuite dans la création de nouvelles branches de production non encore exploitées par les gros capitaux. On aurait donc tort de se figurer l’histoire des entreprises moyennes comme une ligne droite descendante qui irait du déclin progressif jusqu’à la disparition totale. L’évolution réelle est ici encore dialectique ; elle oscille sans cesse entre des contradictions. Les classes moyennes capitalistes se trouvent tout comme la classe ouvrière sous l’influence de deux tendances antagonistes, l’une ascendante, l’autre descendante. La tendance descendante est la croissance continue de l’échelle de la production qui déborde périodiquement le cadre des capitaux moyens, les écartant régulièrement du champ de la concurrence mondiale. La tendance ascendante est constituée par la dépréciation périodique du capital existant qui fait baisser pour un certain temps l’échelle de la production selon la valeur du capital minimum nécessaire, ainsi que la pénétration de la production capitaliste dans les sphères nouvelles. Il ne faut pas regarder la lutte des entreprises moyennes contre le grand capital comme une bataille en règle où la partie la plus faible verrait de plus en plus diminuer et fondre ses troupes en nombre absolu ; c’est plutôt comme si de petits capitaux étaient périodiquement fauchés pour s’empresser de repousser afin d’être fauchés à nouveau par la grande industrie. Des deux tendances qui se disputent le sort des classes moyennes capitalistes, c’est finalement la tendance descendante qui l’emporte. L’évolution est ici inverse de celle de la classe ouvrière. Cela ne se manifeste pas nécessairement dans une diminution numérique absolue des entreprises moyennes ; il peut y avoir 1° une augmentation progressive du capital minimum nécessaire au fonctionnement des entreprises dans les anciennes branches de la production ; 2° une diminution constante de l’intervalle de temps pendant lequel les petits capitaux conservent l’exploitation des nouvelles branches de la production. Il en résulte pour le petit capital individuel une durée d’existence de plus en plus brève et un changement de plus en plus rapide des méthodes de production ainsi que de la nature des investissements. Pour la classe moyenne dans son ensemble il en résulte une accélération du métabolisme social. »[4]

Formes[modifier]

La centralisation peut donner lieu à plusieurs formes, comme le trust ou le cartel. Les économistes depuis la deuxième moitié du 20e siècle parlent plus généralement d'oligopole.

Mais la centralisation et les ententes réelles vont bien plus loin que les formes déclarées qu'elles prennent, étant donné que celles-ci sont officiellement combattues pour "pratiques anticoncurrentielles" (ex: lois antitrust aux États-Unis).

Sur le temps long, la centralisation du capital s'est accompagnée d'une hausse de la taille moyenne des entreprises. Mais ce n'est pas un phénomène univoque. Le grand capital peut aussi, via le perfectionnement des transports ou la dématérialisation, amasser des profits toujours plus colossaux tout en morcellant des unités de production, en externalisant des fonctions "annexes" (lesquelles sont le "coeur de métier" d'autres entreprises, comme les grandes entreprises du nettoyage par exemple). Cette tendance s'est particulièrement manifestée suite au tournant néolibéral, ou encore lors du démantèlement (relatif) des grands combinats soviétiques.

Exemples[modifier]

France[modifier]

L'État a participé activité à la création de grands groupes.

  • Air France (1933) : fusion de toutes les entreprises d'aviation
  • SNCF (1937) : fusion des compagnies régionales de chemin de fer afin de relier tout le territoire et pas seulement de faire des lignes rentables
  • EDF (1945) = fusion de 1610 sociétés produisant, acheminant ou installant l’électricité au niveau local

En France on distingue généralement :

Au 1er janvier 2004, il existait en France 2 390 000 TPE relevant du champ ICS (Industrie Commerce Service), soit 96,6 % du total des entreprises françaises (proportion identique en Europe). 61 % des TPE françaises n'ont aucun salarié, 23 % en ont entre 1 et 3 et 16 % emploient entre 4 et 15 salariés.[7]

99 % des entreprises françaises ont moins de 250 salariés : 92 % sont des TPE, 7 % des PE et des ME.

En 2007, il y a 4703 ETI en France qui emploient près de 3 millions de salariés, c'est-à-dire 21 % de l'emploi salarié en France. La grande majorité des ETI (84 %) ont moins de 1000 salariés. Seulement 6 % des ETI ont plus de 2000 salariés. Les ETI sont majoritairement dans le secteur industriel : 40 % des salariés des ETI sont dans l'industrie, 20 % dans le commerce et 17 % dans les services aux entreprises. Environ 3300 ETI ont leur siège social en France, et les 1400 autres ETI ont leur siège social à l'étranger.

Le domaine de la distribution de l'eau potable est aujourd'hui dominé par 3 majors : Véolia eau (40%), Suez-Lyonnaise des Eaux (22%), et Saur-Cise (16%).


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Etats-Unis[modifier]

Le graphique suivant permet d'illustrer la rapidité avec laquelle le capital est centralisé dans le secteur bancaire états-unien par suite de nombreuses fusions.


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Europe[modifier]

L'Europe, y compris l'Union Européenne, n'a pas une bourgeoisie unifiée. Malgré les efforts vers une plus grande coopération faits depuis 1945, les Etats bourgeois ne pas dépassables par une simple évolution pacifique : ils défendent de façon privilégiée les capitalistes de leur pays et sont nécessaires pour cimenter l'idéologie "nationale" dominante.

La centralisation du capital est donc largement freinée en Europe. Mais il existe quelques exemples de fusions en de grands groupes européens, particulièrement dans la finance, et dans certaines industries de pointe (surtout militaires) où il y a souvent eu une volonté politique de forcer les mariages pour renforcer l'Europe.


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Corée du Sud[modifier]

Le groupe Samsung représente un cinquième du PIB coréen. Le chiffre d’affaires des 10 plus grands groupes coréens (les « chaebol ») équivaut à 84% du PIB.[8]

Monde[modifier]

Deux entreprises produisent 75% de la demande mondiale en systèmes de freinage pour les grands avions commerciaux ; trois entreprises produisent 75% des joints homocinétiques pour les automobiles.[9]


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Trois multinationales (Monsanto, DuPontDow et Syngenta) contrôlent 55% du marché mondial des semences.[10]

Le secteur de l'industrie pharmaceutique est considéré comme encore peu concentré, mais les rapprochements se poursuivent :


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La concentration dans le secteur des constructeurs automobile est très forte par rapport aux débuts de cette industrie :


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Finance[modifier]

5% de la population mondiale contrôle la quasi-totalité des capitalisations boursières.

Le groupe Euronext, qui gère les bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles, Lisbonne et le Liffe londonien. Euronext a de plus fusionné avec la bourse de New-York depuis 2007 dans le NYSE-Euronext.


Le  Libor est un taux d’intérêt de référence publié journellement à Londres et supposé refléter le taux  auquel un échantillon de grandes banques établies à Londres se prêtent (entre elles ou à d’autres grandes banques) de l’argent à court terme. Ce taux affecte plus de 360 000 milliards de dollars de produits financiers à travers le monde[11]. En principe, le Libor est un reflet de taux auxquels les banques prêtent ou sont disposées à prêter. En 2011, la banque UBS révèle aux autorités américaines de régulation qu'elle et de nombreuses autres institutions bancaires se sont concertées pendant 3 ans, de 2006 à 2009 pour orienter le taux Libor. Il s’agissait, soit d’embellir leur situation (pour les banques déclarant des taux plus bas que ceux qu’elles payent), soit manipuler les taux dans l'objectif  de spéculer.

Notes et sources[modifier]

Une source riche en exemple : Généalogie des noms des sociétés sur Wikipédia

  1. Karl Marx, Le Capital - Livre premier - Chapitre XXV - II°, 1867
  2. 2ème congrès de l'Internationale Communiste, Le monde capitaliste et l'Internationale Communiste, 1920
  3. Karl Marx, Le Capital - Livre III, 1865
  4. 4,0 et 4,1 Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, 1898
  5. Émile Pouget, Que nous réserve la révolution de demain ?, in Touche à tout, n°6 à n°8, juin-août 1909
  6. 6,0 et 6,1 Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916
  7. DCASPL, Les chiffres clés des TPE - Édition 2005
  8. Libération, Corée du Sud, népotisme et despotisme à la noix, 13 janvier 2013
  9. P. Nolan et J. Zhang, « Global Competition after the financial crisis », New Left Review n°64, juillet-août 2010.
  10. https://www.letemps.ch/economie/trois-multinationales-regnent-55-marche-mondial-semences
  11. Les Echos, 17 juillet 2012