Démocratie bourgeoise

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La démocratie bourgeoise, ou démocratie capitaliste, est un régime politique admettant une certaine "souplesse" tout en préservant fondamentalement la domination de classe de la bourgeoisie et le cadre capitaliste.

Origine de la démocratie bourgeoise[modifier]

L'Ancien Régime, État de la classe aristocratique, était évidemment autoritaire et tyrannique. Il faut cependant rappeler que ce n'est pas l'ensemble de la société qui indifféremment subissait cet arbitraire, mais au premier chef les exploités, les serfs, les petits plébéiens... À mesure qu'elle se hissait au rang de classe possédante, la bourgeoisie obtenait elle une certaine autonomie (villes franches, États généraux...). 

La bourgeoisie était porteuse d'une organisation plus efficace de la production et de la société, qui nécessitait de briser un certain nombre de restrictions du féodalisme, en premier lieu les multiples freins à la circulation des marchandises et de la main d'oeuvre. C'est pour cela qu'il a historiquement existé un élan progressiste parmi cette classe, tant qu'elle avait beaucoup à y gagner. Ceci étant, parmi les plus puissants bourgeois beaucoup étaient trop liés par leurs intérêts à l'appareil d'État absolutiste, et se sont montrés profondément hostiles à tout changement. C'est pourquoi ce sont souvent les plébéiens qui ont été les éléments moteurs des révolutions bourgeoises, parfois en effrayant vraiment leurs leaders plus modérés par leurs tendances à la démocratie directe et au radicalisme social. Dans les campagnes, l'élan révolutionnaire causait beaucoup d'agitation dans la paysannerie, ce qui a conduit les jeunes États bourgeois à formaliser l'entrée dans un Droit nouveau (abolition du servage et des corvées...). 

Ces révolutions se sont faites sous des bannières idéologiques assez différentes, mais contenant toujours une forte dose de progressisme : principalement le réformisme religieux (révolution des Pays-Bas, révolution anglaise), puis le libéralisme (révolution française).

État bourgeois et démocratie[modifier]

Centres impérialistes[modifier]

Malgré les idéaux de liberté avancés par la bourgeoisie ascendante, la démocratie s'est avérée très relative, et instable. La révolution des Pays-Bas donnera naissance à une république oligarchique, comme l'étaient déjà les Républiques de Venise ou Gênes. Le Commonwealth issu de la révolution anglaise laissa vite place à une restauration monarchiste. Les plus grandes conquêtes de la révolution française furent reprises rapidement, avec Thermidor, Bonaparte puis la Restauration. Dans tous ces régimes, le régime bourgeois ne fit que se renforcer.

Sur fond de Révolution industrielle, les différents secteurs de la bourgeoisie se sont livrés de véritables batailles qui sont, avec l'essor du mouvement ouvrier, les causes essentielles des changements de régimes politiques : monarchie aristocratique, bonapartisme, parlementarisme censitaire... La démocratie basée sur le suffrage universel, est presque partout un acquis de la lutte du mouvement ouvrier et non de la bourgeoisie libérale. Il faut également rappeler que malgré certains courants féministes bourgeois, ce n'est que le mouvement de masse des travailleuses qui a permis d'arracher les rares avancées actuelles pour les femmes.

La conquête des libertés démocratiques permet à ce mouvement ouvrier de s’organiser, d’acquérir de l’assurance, de peser dans les rapports de force. Trotsky parle des « cellules de démocratie prolétarienne au sein de la démocratie bourgeoise » que représentent les organisations de masse de la classe ouvrière, la tenue de congrès, de manifestations, l’organisation de grèves, la possibilité d’avoir sa presse, ses loisirs, etc. Ainsi, malgré toutes ses limites, la démocratie bourgeoise constitue une bien meilleure position pour combattre le capitalisme.

Mais paradoxalement, la démocratie bourgeoise a aussi le grand inconvénient de générer beaucoup d'illusions réformistes. En premier lieu, les différents partis bourgeois masque le fait que les capitalistes forment une classe aux intérêts opposés à celle de la majorité travailleuse de la population.

« Si la classe capitaliste ne formait qu'un seul parti politique, elle aurait été définitivement écrasée à la première défaite dans ses conflits avec la classe prolétarienne. Mais on s'est divisé en bourgeoisie monarchiste et en bourgeoisie républicaine, en bourgeoisie cléricale et en bourgeoisie libre penseuse, de façon à ce qu'une fraction vaincue pût toujours être remplacée au pouvoir par une autre fraction de la même classe également ennemie. C'est le navire à cloisons étanches qui peut faire eau d'un côté et qui n'en continue pas moins à flotter insubmersible. Et ce navire-là, ce sont les galères du prolétariat sur lesquelles c'est vous qui ramez et qui peinez et qui peinerez et qui ramerez toujours, tant que n'aura pas été coulé, sans distinction de pilote, le vaisseau qui porte la classe capitaliste et sa fortune, c'est-à-dire les profits réalisés sur votre misère et sur votre servitude. » [1]

En légalisant les syndicats et les partis des travailleurs, les capitalistes les ont conduit à se renforcer, mais aussi à générer de l'opportunisme dans leurs rangs, en particulier au sein des directions qui deviennent des "aristocraties ouvrières" : les bureaucrates syndicaux s'entendent avec le patronat pour briser les luttes, les bureaucrates des partis font carrière au parlement voire au gouvernement... Il n'y a pas de fatalité à ce qu'un parti révolutionnaire dégénère ainsi, mais une forte pression. Il ne faut toutefois pas perdre de vue l'instabilité du capitalisme et ses profondes crises qui réduisent la capacité de la bourgeoisie à absorber les contestations sociales. Dans des situation de profonde dépression (années 1930, crise de 2007-2010 et situation actuelle...), les capitalistes ont moins de largesses envers les bureaucrates, et ceux-ci ont plus de mal à freiner la conscience révolutionnaire. Cela érode en même temp les bases même de la démocratie bourgeoise, et favorise l'émergence de mouvements fascistes, qui signent le début d'un duel avec le mouvement ouvrier, dont le socialisme est la seule issue positive possible.

Pays dominés[modifier]

Avec les analyses des premiers marxistes sur les révolutions bourgeoises démocratiques, on aurait pu s'attendre à ce que le même processus ait lieu partout dans le monde. Mais les premières puissances capitalistes se sont érigées en puissances impérialistes et changent la donne au niveau international. En investissant massivement et rapidement dans certaines régions, elles développent une classe ouvrière, et entretiennent des bourgeoisies compradores qui n'ont absolument aucun rôle progressiste. Dans la mesure où une relative industrialisation auto-centrée a lieu (Brésil, Inde...), le mouvement ouvrier peut y conquérir certaines avancées. A l'inverse, dans les pays qui sont maintenus dans une stricte position d'exportateurs de matières premières (Afrique subsaharienne...) de brutaux régimes accaparent les miettes qu'octroient les impérialistes et leurs multinationales.

C'est pourquoi dans les pays dominés, la démocratie formelle est loin d'être obtenue. Et c'est pourquoi aussi, contrairement à une vision étapiste, un processus révolutionnaire doit nécessairement conduire au pouvoir des travailleurs et s'internationaliser pour être victorieux (théorie de la révolution permanente), sans quoi la contre-révolution finira par l'emporter (Chili 1973, ou encore Révolution tunisienne...).

"Un régime pour les pays riches"[modifier]

Trotsky semblait reconnaître un lien entre la possibilité d'un régime démocratique et la richesse d'un pays (liée aussi bien à son rang dans le système impérialiste mondial qu'à son dynamisme économique - les deux étant liés).

« Le régime démocratique est la façon le plus aristocratique de gouverner. Il n'est possible que dans un pays riche. Chaque "démocrate" Anglais a 9 ou 10 esclaves travaillant dans les colonies. La société grecque antique était une démocratie esclavagiste. On peut dire de même en un certain sens de la démocratie britannique, de la Hollande, de la France, de la Belgique. Les États-Unis n'ont pas de colonies directes, mais ils ont l'Amérique latine et le monde entier est une sorte de colonie des États-Unis, sans parler du fait qu'ils se soient appropriés le continent le plus riche et aient pu se développer sans une tradition féodale. C'est une nation historiquement privilégiée, mais les nations capitalistes privilégiées diffèrent des pays capitalistes les plus «parias» seulement en terme de retard. L'Italie, la plus pauvre des grandes nations capitalistes, est devenue fasciste. L'Allemagne l'est devenue la deuxième parce que l'Allemagne n'a pas de colonies ou de pays riches subsidiaires, et sur ​​cette pauvre base a épuisé toutes les possibilités, et les travailleurs n'ont pas pu renverser la bourgeoisie. »[2]

Ou encore, à propos d'une affirmation de Engels en 1890 selon laquelle « Tout gouvernement actuel devient, nolens-volens, bonapartiste » :

« Ce fut plus ou moins vrai alors pour une longue période de crise agraire et de dépression industrielle. Le nouvel essor du capitalisme à partir de 1895 environ affaiblit les tendances bonapartistes, le déclin du capitalisme après la guerre les renforça extrêmement. »[3]

Il semble d'ailleurs avoir étendu ce lien au régime stalinien :

« La dictature devra devenir plus souple et plus douce à mesure que le bien-être économique du pays s'élèvera. »[4]

Mécanismes de la démocratie capitaliste[modifier]

Une égalité formelle[modifier]

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L’égalité politique dans une démocratie bourgeoise n’existe pas vraiment, elle est formelle. Formellement le pauvre et le riche détiennent le même droit de fonder un journal, d’acheter un temps d’émission à la télé, de faire campagne pour être députés. Seul le riche jouit pleinement de ces droits, peut influencer les électeurs, voire même tenir des journalistes qui dépendent de lui, des parlementaires par son poids financier.
« Pouvoir économique signifie en même temps pouvoir politique. Celui qui domine l'économie dispose également de tous les pouvoirs de l'État. Plus la concentration dans la sphère économique est forte, plus la domination sur l'État devient illimitée. Cette concentration rigide de tous les pouvoirs de l'État apparaît comme le sommet de la puissance, l'État se présentant comme l'instrument irremplaçable du maintien de la domination économique... Le capital financier sous sa forme achevée est le degré supérieur de la perfection du pouvoir économique et politique entre les mains de l'oligarchie capitaliste. Elle parachève la dictature des magnats du capital.» Rudolf Hilferding, Le Capital financier, 1909

Cela apparaît par exemple dans la sous-représentation des employés et ouvriers parmi les politiciens, dont la plupart sont des bourgeois.

Mais cette égalité formelle a un intérêt idéologique énorme : elle donne en général une légitimité à l’Etat, et asseoit un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, masque le conflit entre les classes antagoniques.

De nombreux garde-fous[modifier]

Il n'empêche que malgré tous les freins sociologiques, il y a toujours des petites possibilités que des mouvements subversifs utilisent les insitutions pour déplacer un peu le rapport de force en faveur des exploités. Pour limiter au maximum ces possibilités, les institutions bourgeoises comportent une série de garde fous :

  • fondamentalement, la démocratie bourgeoise est une démocratie indirecte : seuls quelques dizaines de milliers d’élus participent à la gestion de l’Etat. L’écrasante majorité des citoyens est exclue d’une telle participation, son seul pouvoir est de déposer un bulletin de vote dans une urne tous les 5 ou 6 ans.
  • la séparation entre les élus du parlement et ceux qui exercent la gestion directe de l’Etat : le gouvernement, - parfois l’existence d’une seconde chambre élues au suffrage indirect (« grands électeurs »),
  • la manipulation des lois électorales pour éliminer les contestataires du système,
  • la construction d’institutions permanentes, non électives, non contrôlables, dans lesquelles les hauts fonctionnaires sont choisis pour leur fidélité aux intérêts de la bourgeoisie après une longue sélection (écoles, concours, promotions, etc..).

Il faut noter que, dans la période récente, comme si tout cela ne suffisait pas, la tendance à la réduction du parlement s’est accentuée dans tous les grands pays capitalistes :

  • le pouvoir de l’exécutif s’est beaucoup renforcé . En France, cela passe par le Président de la République. Mais, partout, les gouvernements cherchent à rendre le minimum de comptes aux parlements,
  • des institutions soit disant indépendantes ont été mises en place, comme la Banque centrale européenne qui n’a aucun compte à rendre aux élus.

Quand le vrai visage apparaît[modifier]

Dans des situations tendues de lutte de classe, la nature de classe de l'Etat, et donc de sa prétendue démocratie apparaissent.

Tout d'abord, il y a en permanence des pans entiers de l'acitivité de l'Etat qui ne sont pas soumises au contrôle démocratique : services secrets, diplomatie secrète, politique néo-coloniale...

« La démocratie s’arrête où commence la raison d’État. » Charles Pasqua

Il y a des exemples quotidiens pour ceux qui luttent et se heurtent à la loi faite pour les capitalistes et à la police qui est sommée de l'appliquer avec zèle. Quand la police intervient pour casser les piquets de grève, faire évacuer les usines occupées par les grévistes, disperser les manifestations, le rôle répressif et pro-patronal de l'Etat apparaît, y compris sous des gouvernements de gauche. En revenche on voit très rarement la police envoyée arrêter des patrons qui licencient, qui organisent la vie chère ou la fraude fiscale.

Et il y a des cas limites : lorsque la démocratie bourgeoise risque de déboucher sur une issue socialiste, la classe capitaliste fait appel à tous les secteurs conservateurs de l'Etat pour piétiner la démocratie, et en particulier l'armée et la haute administration. C'est le cas du coup d'Etat de 1973 au Chili. La bourgeoisie peut aussi s'appuyer sur des mouvements extra-parlementaires fascistes pour qu'ils rétablissent l'ordre en prenant l'Etat et en sacrifiant la simulacre de démocratie.


Notes et sources[modifier]