Productivité du travail

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Treuil utilisé dans une mine (1555)

La productivité du travail est la capacité à produire avec une force de travail donnée. Elle dépend des innovations technologiques et de l'organisation du travail autour des nouveaux moyens de production. C'est un paramètre essentiel du capitalisme, tenant une place très importante dans l'analyse marxiste.

Définition[modifier | modifier le wikicode]

La productivité du travail est le rapport entre la valeur nouvelle créée par un cycle de production, et le nombre de travailleurs salariés.

[math]\displaystyle{ pr=\frac{A'}{ns} }[/math]

D'autres définitions sont utilisées, comme la productivité horaire (valeur créée en une heure de travail).

Productivité et intensité du travail[modifier | modifier le wikicode]

Il est possible de faire une distinction entre les gains de productivité selon leur origine :

Conséquences sur les profits[modifier | modifier le wikicode]

Les innovations technologiques permettent à l'industrie capitaliste de produire plus avec le même temps de travail (A' augmente), ou autant, avec moins de temps de travail (ns diminue).

Diminution de la valeur par marchandise[modifier | modifier le wikicode]

Puisque la valeur des marchandises est déterminée par le temps de travail social cristallisé en elles, l'augmentation de la productivité engendre une diminution de la valeur de chaque marchandise. Le profit par marchandise diminue, mais le profit de l'ensemble de la production, généralement plus importante, s'accroît. Parmi les marchandises impactées et leurs effets subséquents, on peut distinguer :

Les marchandises consommées par les travailleurs

Un accroissement de la productivité permet la diminution de la valeur des biens de consommation (nourriture, de logements de vêtements, etc...). Cela diminue donc la valeur de la force de travail : concrètement, les biens de première nécessité étant moins chers, les salaires peuvent être davantage comprimés sans nuire à la survie des travailleurs (reproduction de la force de travail). Autrement dit, cela rend possible un accroissement supplémentaire du taux d'exploitation, par la diminution du capital variable v.

Les marchandises utilisées comme moyens de production

La hausse de productivité fait aussi diminuer la valeur des moyens de production, donc la valeur du capital constant investi dans la production, ce qui est une contre-tendance à la hausse de la composition organique du capital, donc à la baisse du taux de profit.

« L'évolution qui pousse à l'augmentation du capital constant par rapport au capital variable tend à faire baisser, par la productivité croissante du travail, la valeur des éléments qui le constituent et à empêcher que sa valeur absolue augmente aussi rapidement que son importance matérielle. Il peut même arriver que la masse des éléments du capital constant s'accroissent alors que sa valeur reste invariable ou même diminue »[1]

Cependant, la dynamique concurrentielle du capitalisme pousse à un accroissement tel du capital constant que la composition organique du capital est régulièrement à la hausse. C'est d'ailleurs ce qui est constaté empiriquement par les rares études sérieuses qui existent. Voir Baisse tendancielle du taux de profit.

Par ailleurs, la productivité peut avoir un effet baissier sur la masse des profits.

« La dépréciation des éléments matériels du capital sous l'action du développement de l'industrie est également un des facteurs qui agissent sans cesse pour contrarier la baisse du taux du profit, bien qu'elle puisse aussi diminuer dans certaines circonstances la masse de profit, notamment lorsqu'elle a pour effet de réduire l'importance du capital engagé. » [1]

Productivité et taux de survaleur[modifier | modifier le wikicode]

Le taux d'exploitation (taux de survaleur) est lié à la productivité du travail :

[math]\displaystyle{ TE=\frac{pr}{sr}-1 }[/math]

où sr est le salaire réel.

Si la productivité et le salaire réel augmentent avec la même vitesse, le taux d'exploitation reste stable, mais si la productivité augmente plus vite, la part relative de la survaleur augmente au détriment de celle du capital variable (salaire).

Historique[modifier | modifier le wikicode]

Premiers temps du capitalisme[modifier | modifier le wikicode]

La révolution industrielle a ouvert une période dans laquelle la productivité du travail croît beaucoup plus vite qu'auparavant (on parle de « décollage » - take off - en anglais). Les trois grands stades de la révolution industrielle qui ont vu la mise en place des moyens de production (et des rapports de production) capitalistes ont été :

  1. la coopération simple
  2. la division du travail et la manufacture
  3. les machines et la grande industrie

C'est ce que confirme, entre autres, l'étude de l'industrie dite « artisanale » en Russie, laquelle fournit une documentation très abondante illustrant les deux premiers de ces trois stades. Quant à l'action révolutionnaire de la grande industrie mécanique décrite par Marx en 1867, elle s'est manifestée, au cours du demi-siècle écoulé depuis cette date, dans plusieurs pays « neufs » (Russie, japon, etc.).

Sur le long terme[modifier | modifier le wikicode]

La productivité a connu une formidable hausse. Sur la période 1870-2005, les gains annuels de productivité dans les pays industrialisés ont varié autour d’une moyenne de 2,5 % par an.

La hausse a été tendanciellement accélérée depuis les années 1960. Exemple en France :

ProductivitéTravailFrance.png

1945 à nos jours[modifier | modifier le wikicode]

Après la Seconde guerre mondiale, plusieurs facteurs se conjuguent pour fournir de très importants gains de productivité :

Mais dès la fin des années 1960, l'augmentation des gains de productivité ralentit nettement.

Par exemple, la productivité du secteur industriel allemand augmentait de 6,3 % par an entre 1950 et 1960, mais seulement de 2,4 % entre 2000 et 2017. Aux États-Unis, entre 1950 et 1973, la productivité augmentait de 4,4 % par an, mais seulement de 1,2 % entre 2001 et 2017.

Dans les années 1960, il fallait environ 1000 ouvriers pour produire 500 000 tonnes d'acier, quand une quinzaine peut suffire en 2017.[2]

A partir des années 2000, l'informatique se généralise dans de nombreux domaines de la production. Une des raisons principales est l'augmentation de la productivité qu'elle est censée permettre. Or le paradoxe de Solow énonce l'idée que l'on voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de la productivité.

On peut noter que la période d'après guerre se caractérise par un parallélisme entre l'augmentation de la productivité et des salaires réels, tandis qu'un décrochage des salaires apparaît à partir des années 1970 / 1980. Ce décrochage est parfois exagéré lorsque l'on mesure seulement le salaire direct, sans prendre en compte que la part du salaire socialisé a augmenté depuis le ralentissement des années 1970, notamment du fait du retour du chômage de masse. Néanmoins, même la mesure du salaire pris dans sa globalité fait apparaître ce décrochage. Ce décrochage, qui se traduit par une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, illustre l'augmentation du taux d'exploitation depuis le tournant néolibéral.

ProductiviteTravailSalairesFrance.jpg
États-Unis (Bureau of Labor Statistics)


Espagne (Sergio Camara Izquierdo, The Dynamics of The Profit Rate in Spain (1954-2001))

Prospective[modifier | modifier le wikicode]

Les gains de productivité à attendre dans le futur sont aussi incertains. Pour certains techno-optimistes[3], les innovations dans le numérique et l’automatisation vont amener une accélération très importante de la productivité, ce qui non seulement remplacera les cols bleus, mais aussi les cols blancs, car les machines, devenues plus « intelligentes » que les hommes, prennent de meilleures décisions (c’est déjà le cas avec le trading à haute fréquence par exemple…).

A la limite de la science-fiction, certains défendent l'idée qu'une « singularité technologique » est proche, c'est-à-dire une date charnière à partir de laquelle les progrès de l'IA seraient tels, que l'IA s'améliorerait elle-même de façon toujours plus exponentielle, provoquant via l'automatisation de la production une envolée des gains de productivité.

D'autres auteurs[4] défendent une vision plus « pessimiste » d’un ralentissement de long terme des gains de productivité.

Productivité par secteurs[modifier | modifier le wikicode]

Il faut souligner que les gains de productivité sont plus ou moins faciles à réaliser selon les secteurs. En particulier, il sont en moyenne deux fois plus élevés dans l'industrie que dans la moyenne de l'économie. C'est que dans le domaine de la production de biens en masse, il y a souvent des innovations technologiques permettant de substituer du capital constant au travail humain. A l'inverse, dans le domaine des services, c'est plus rare. Par exemple, hormis quelques machines[5] consommant beaucoup d'énergie, le secteur de nettoyage reste très gourmand en main d’œuvre.

Cela dépend également du type de gestes, ce qui fait que certains sauts technologiques ont pu avoir lieu dans un domaine, qui ensuite stagne avec le même niveau d'automatisation. Par exemple, dans le textile, il y a eu un essor des machines à coudre avec la révolution industrielle, mais depuis le 20e siècle, il n'y a pas eu d'évolution majeure de la productivité dans ce domaine. Dans beaucoup d’ateliers dans les pays du tiers-monde, on continue d’utiliser des machines à coudre Singer, dont les mécanismes sont les mêmes depuis leur invention en 1850. Il existe des différences de perfectionnement assez légères entre machines, mais la part du travail humain reste importante, ce qui a poussé la plupart des capitalistes à délocaliser l'industrie textile dans des pays pauvres, quitte à utiliser des machines un peu moins performantes.

Effets sur l'emploi[modifier | modifier le wikicode]

🔍 Voir aussi : Chômage technologique.

Les économistes sont très partagés, et depuis longtemps, sur la question de l'effet de la productivité sur l'emploi.

C'est la révolution industrielle qui a commencé à poser la question à grande échelle, parce que dans les secteurs où les premières machines à vapeur étaient introduites, le bond fait par la productivité ruinait un grand nombre d'artisans (engendrant des réactions comme le luddisme). Cependant la croissance qui est aussi née de la révolution industrielle a aussi créé de nouvelles industries, augmenté fortement la demande dans la plupart des secteurs économiques, et au final créé beaucoup de nouveaux emplois. Si bien que sur longue période, le chômage a connu de nombreuses variations, au lieu d'une baisse inexorable.

Dans tous les cas, même lorsque le nombre global d'emplois est stable, des salariés se retrouvent à la rue dans certains secteurs, au grès des décisions de leurs patrons (ou des concurrents de leurs patrons), retrouvant parfois un emploi équivalent ou dégradé (sous-emploi) après une période difficile, ou n'en retrouvant jamais.

Par ailleurs, même si sur le temps long et sous l'effet des luttes ouvrières, le temps de travail moyen a diminué, il est toujours plus rentable pour un patron de continuer à faire travailler autant ses salarié·es et de licencier ceux dont il n'a plus besoin.

L'utilisation capitaliste des gains de productivité fait donc peser une précarité permanente sur les travailleur·ses, alors que dans une société communiste, il serait possible d'utiliser les gains de productivité pour obtenir pour chacun·e un emploi utile, épanouissant, avec un temps de travail très réduit.

Perspective historique[modifier | modifier le wikicode]

La productivité détermine en grande partie l'évolution des sociétés humaines. Le marxisme n'est pas un simple déterminisme technologique, mais il donne une grande place à l'évolution technologique. On peut considérer que l'apparition de la division du travail et la spécialisation dans l'utilisation de certains outils est à la base de la division en classes sociales. La lenteur dans l'évolution de la productivité dans les sociétés agraires antérieures au capitalisme se répercute dans la lenteur des bouleversements sociaux et politiques d'alors. Grâce à la révolution industrielle, la bourgeoisie a réorganisé la société autour de nouveaux moyens de production, bouleversant profondément la société et ses superstructures.

Cette hausse de la productivité est incontestablement un progrès social. Pour la France, si l'on s'en tient à de grossières approximations, cela a permis de multiplier d’un facteur d’environ 32 le PIB par heure travaillée, et de réduire de 50 % environ la durée moyenne du travail, donc de multiplier par 16 le niveau de vie global.

Mais ce genre de chiffre masque le fait que le capitalisme donne un cadre souvent inhumain à ces changements :

  • Derrière les chiffres agrégés sur le nombre d'emplois, il y a des travailleur·ses réel·les qui sont jetés à la rue par les patrons quand leurs métiers sont détruits. Même quand le nombre global d'emploi reste le même, certains ne parviennent à se reconvertir qu'au prix d'une longue et difficile période (il faut se requalifier), et d'autres n'y parviennent pas du tout.
  • Il faut un combat quotidien des travailleurs pour obtenir les fruits de cette productivité, en termes de salaires par exemple.
  • Les forces productives aux mains de la bourgeoisie se développent au mépris de notre santé et de notre environnement.

Pire, dans les situations de crise de ce système aberrant, les politiciens bourgeois sont capables de mener la société à toutes les barbaries imaginables (guerres, fascisme...). Ce potentiel ne peut s'épanouir socialement que si le cadre devenu réactionnaire du capitalisme est renversé par une révolution socialiste, mettant l'ensemble du surproduit social à la disposition de la société et permettant de décider qualitativement de son usage.

Trotski souligne qu’« il est impossible de fonder le socialisme sur la baisse de la productivité du travail ».[6]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

http://www.capitalisme-et-crise.info/fr

  1. 1,0 et 1,1 Le Capital - Livre III, Karl Marx
  2. https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-06-21/how-just-14-people-make-500-000-tons-of-steel-a-year-in-austria
  3. Brynjolfsson E. et McAfee A. (2014), The Second Age of Machine. Work, Progress and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies, Norton.
  4. Gordon R.J. (2012), « Is US economic growth over ?Faltering innovation confronts the six headwinds”, CEPR Policy Insight n°63, september.
  5. http://www.directindustry.fr/prod/rcm-spa/product-15646-465745.html?utm_source=images.google.fr&utm_medium=ImagesFr&utm_term=undefined
  6. Léon Trotsky, Terrorisme et communisme, 1920