Religion

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Symboles des principales religions

Les religions sont des systèmes de croyances jouant un rôle plus ou moins important en politique selon leur poids social.

Considérations théoriques[modifier]

Généralités[modifier]

La religion comme idéologie, comme illusion idéaliste[modifier]

Pour le socialisme scientifique, d'essence matérialiste, le phénomène religieux est une aliénation et parfois une idéologie dont se parent certains mouvements.

En premier lieu c'est une contrainte socialement imposée ou auto-imposée qui pose toute une série d'interdits et de prescriptions irrationnelles, qui nuisent le plus souvent au libre épanouissement de l'individu et de la société.

Ensuite concernant les religions dominantes (religions d'État notamment), c'est un pouvoir autoritaire spécial octroyé à un clergé qui constitue une aile de la classe dirigeante. Ce pouvoir s'autojustifie par une soi-disant connaissance privilégiée et un rapport plus intime que le simple croyant (a fortiori que l'impie) avec le divin.

Plus fondamentalement, c'est une illusion idéaliste qui consiste pour l'homme à inverser la réalité du monde et à voir son créateur dans l'abstraction, alors que toute abstraction naît d'abord d'un terreau matériel. « L'homme fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. »[1]

Tendances dans l'évolution des formes de religion[modifier]

Il y a chez Marx et Engels l'idée que les formes de religion ont des tendances à évoluer dans un même sens au cours de l'histoire.

Les premières croyances et religions sont historiquement des formes d'animisme et d'adoration de fétiches directement inspirés du monde naturel (animaux, soleil, lune...). Dans ces croyances, il y a une très forte composante magique, et cela correspond à des sociétés dans lesquelles la connaissance des lois physiques est à ses balbutiements. Le “cours des choses" est produit par la volonté d’esprits/divinités arbitraires, et peut être détourné par l'action du sorcier.

Les polythéismes comme la religion de Grèce antique ou l'hindouisme sont une autre variante, qui correspondent en général à des sociétés plus codifiées.

Par la suite il y a eu une tendance à l'adoption de monothéismes (parfois avec des échecs, comme le cas d'Akhenaton). Un des atouts de la forme monothéiste, c'est qu'elle est beaucoup plus universelle. Moins liée à la culture de son aire d'origine, elle peut davantage susciter des conversions. Et de fait l'apparition des monothéismes a déclenché des mouvements d'expansion plus ou moins vastes (christiannisme dans l'Empire romain, islam dans les conquêtes arabes...). De ce point de vue, le judaïsme est vu comme un maillon intermédiaire, parce que tout en étant le premier monothéisme, il se voulait adressé à un peuple élu, et donc moins prosélyte. Néanmoins il y a aussi eu un prosélytisme juif[2].

Dans les monothéismes, il y a par ailleurs moins de croyances dans l'intervention de Dieu sur le monde matériel. Néanmoins il y a en général un certain nombre de miracles, surtout dans les mythes fondateurs (surtout dans le Premier testament). Des formes de religiosité proches de celles du polythéisme, comme le culte des saints dans le catholicisme, peuvent se combiner avec le culte dominant pour le « Dieu unique », notamment par synchrétisme avec les anciennes croyances.

Dans les formes les plus abouties de monothéisme (comme l'Eglise réformée), l'idée d'intervention de Dieu ici-bas est largement repoussée. Dieu a créé les lois de la nature, mais le cours des choses se trouve ensuite soumis à des lois propres, ce qui laisse un vaste champ libre pour la science. Politiquement, cela permettait de délégitimer les institutions se voulant intermédiaire entre Dieu et les croyants (clergé catholique). Dans le déisme des philosophes des Lumières, on trouve cette logique poussée à fond.

Une religion parvenue à ce stade n'est plus qu'une hypothèse qui a de moins en moins d'impact sur la vie sociale. Ce qui permet alors à certains de faire le choix de préférer l'hypothèse matérialiste.

La religion : réactionnaire, progressiste, et/ou révolutionnaire[modifier]

Cette illusion joue le plus souvent un rôle clé dans des sociétés marquées par la domination. Elle a un versant réactionnaire : apaiser les esprits vaincus, les convaincre de la délivrance prochaine dans l'au-delà, et surtout, qu'ils n'ont pas de pouvoir et surtout pas de légitimité pour agir dans la transformation sociale. Mais elle exprime parfois aussi des mouvements protestataires (diggers, quakers, théologie de la libération...)[3]. Le marxisme, en permettant de comprendre cette double nature (réactionnaire ou protestataire de la religion), est de ce point de vue en rupture avec une vision linéaire de l'histoire héritée des Lumières. Dans une société donnée, la religion n'est pas toujours du côté de la réaction et le matérialisme du côté du progrès ; ainsi, Engels parle en ces termes du rôle révolutionnaire joué par le protestantisme en Angleterre au 17e siècle, contre le matérialisme hobbesien :

« Avec Hobbes, le matérialisme apparut sur la scène, comme défenseur de l’omnipotence et des prérogatives royales ; il faisait appel à la monarchie absolue pour maintenir sous le joug cepuer robustus sed malitiosus [enfant vigoureux mais fourbe] qu’était le peuple. Il en fut de même avec les successeurs de Hobbes, avec Bolingbroke, Shaftesbury, etc ; la nouvelle forme déiste ou matérialiste demeura, comme par le passé, une doctrine aristocratique, ésotérique et par consequent odieuse à la bourgeoisie... Par conséquent, en opposition à ce matérialisme et à ce déisme aristocratiques, les sectes protestantes qui avaient fourni son drapeau et ses combattants à la guerre contre les Stuarts, continuèrent à constituer la force principale de la classe moyenne progressive... »[4]

Engels pensait que la révolution anglaise du 17e siècle était la dernière dans laquelle la religion aurait un rôle déterminant à jouer. La Révolution française, contrairement à sa cousine anglaise, « rejeta totalement l'accoutrement religieux et livra toutes les batailles sur le terrain politique »[4] : désormais, la religion semble condamnée à ne plus pouvoir jouer qu'un rôle réactionnaire. On s'explique ainsi la perplexité de Marx et d'Engels face à la persistance des références au christianisme primitif dans les premiers courants communistes du 19e siècle, notamment français et allemands (derrière Wilhelm Weitling). Engels affirme se sentir plus proche des socialistes anglais, les "owenistes", qui luttent contre les préjugés religieux. Les divergences sur la question religieuse entre Marx et Engels d'une part, les communistes français d'autre part, vont empêcher en 1844 la création d'une revue commune (les Annales franco-allemandes). Trente ans plus tard, Engels constatera avec satisfaction que le mouvement socialiste est devenu non-religieux, terme qui lui semble plus approprié que celui d'athéisme, car :

« Ce terme purement négatif ne s’applique plus à eux, car ils ne sont plus en opposition théorique, mais seulement pratique avec la croyance en Dieu ; il en ont tout simplement fini avec Dieu, ils vivent et pensent dans le monde réel et sont donc matérialistes. »[5]

 Au 20e siècle, dans un pays comme la France, l'Eglise catholique a connu à la fois un mouvement de lente érosion de son influence, et à la fois un déplacement vers la gauche de son centre de gravité idéologique. Toutefois à la fin du 20e siècle et au début du 21e siècle, on peut constater un revirement : les prêtres engagés à gauche sont vieillissants, les courants conservateurs et réactionnaires renforcent leur influence, notamment dans la jeunesse, et l'Eglise officielle subit la pression de ce rapport de force dégradé. Ainsi par exemple, dans les années 1980 et 1990, les ardinaux Jean-Marie Lustiger et Albert Decourtray faisaient des déclarations répétées contre le danger du Front national, et l'épiscopat se positionnait encore contre le vote Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle de 2002. Mais lors de la présidentielle de 2017, un catholique pratiquant sur deux a voté pour François Fillon au premier tour, et au second tour 4 sur 10 ont voté Marine Le Pen, et l'Eglise ne s'est pas positionnée.[6]

Genèse de la pensée marxiste de la religion[modifier]

Chez Marx[modifier]

On cite souvent une phrase de Marx comme étant la quintessance de sa pensée en matière de religion :

« La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple. »[1]

Cependant, il est insuffisant d'en rester là, car :

1. Cette métaphore n'est pas propre à Marx : on la trouve chez nombre d'auteurs, y compris Kant ou Feuerbach. Heinrich Heine écrit en 1840 :

« Bénie soit une religion, qui verse dans l'amer calice de l'humanité souffrante quelques douces et soporifiques gouttes d'opium spirituel, quelques gouttes d'amour, foi et espérance. »

Et en 1843, Moses Hess écrit :

« La religion peut rendre supportable [...] la conscience malheureuse de la servitude [...] de la même façon que l'opium est d'une grande aide dans les maladies douloureuses. »[7]

2. Cette phrase apparaît, chez Marx, dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, un article de 1844, époque à laquelle il est encore néo-hégélien : Marx voit la religion comme une aliénation de l'essence humaine, selon une analyse assez anhistorique qui ne fait pas appel aux classes sociales. En 1846, dans L'idéologie allemande, il engage pour la première fois une étude proprement marxiste de la religion comme fait social, et en particulier comme l'une des multiples formes de l'idéologie.

A ce titre, la critique marxiste de la religion en fait quelque chose qui peut s'expliquer à partir des rapports sociaux, avec lesquels elle forme une totalité :

« Il est clair que tout bouleversement historique des conditions sociales entraîne en même temps le bouleversement des conceptions et des représentations des hommes et donc de leurs représentations religieuses. »[8]

Pour combattre les superstitions religieuses, il s'agit d'abord et avant tout de combattre les causes qui les font naître. C'est ce qui a amené le jeune Marx a élargir la critique de la religion, alors cheval de bataille des jeunes-hégéliens, à la critique politique.

« Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu'il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c'est exiger qu'il soit renoncé a une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole. [...] La critique de la religion désillusionne l'homme, pour qu'il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu'il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire qui se meut autour de l'homme, tant qu'il ne se meut pas autour de lui-même. »[1]

Chez Engels[modifier]

Peut-être à cause de son éducation piétiste, Engels a accordé au phénomène religieux beaucoup plus d'attention que Marx lui-même.

En bon matérialiste, il analyse dès 1850 dans son ouvrage La Guerre des paysans, les religions et les postures religieuses comme des idéologies liées à des classes sociales. Ainsi, en étudiant la naissance du protestantisme en Allemagne au début du 16e siècle, il repère trois camps en présence, chacun étant identifié à la fois par une certaine base sociale et par une idéologie religieuse propre. Ainsi, cette crise religieuse met aux prises :

  • un camp conservateur catholique, qui rassemble les prélats, les grands nobles et une bonne partie des princes de l'Empire germanique ;
  • un camp luthérien, bourgeois modéré, qui rassemble la bourgeoisie urbaine et la petite noblesse ;
  • un camp révolutionnaire, protestant et millénariste sur un plan religieux, plébéien et paysan d'un point de vue social.

Cependant, pour éclairantes que soient de telles analyses, Engels ne résiste pas toujours à la tentation du réductionnisme, et réduit souvent les diverses croyances à de simples déguisements d'intérêts religieux. Il prétend ainsi que Thomas Münzer, chef des paysans révolutionnaires allemands, dissimulait ses convictions révolutionnaires sous une phraséologie chrétienne qui parlait plus à la masse des paysans. La dimension spécifiquement religieuse et mystique du millénarisme münzérien semble lui avoir échappé.

De même, certaines analyses d'Engels sur le calvinisme semblent reprendre l'idée que la religion constitue un simple masque occultant la véritable nature d'une idéologie de nature politique. Ainsi, Engels écrit que dans la révolution anglaise du XVIIe siècle, "le calvinisme s'avère être le véritable déguisement religieux des intérêts de la bourgeoisie de l'époque[9]."

Engels a une approche dialectique de la religion, attentive aux deux aspects et au deux rôles, conservateur et protestataire, de la religion, mais en mettant souvent l'accent sur le second aspect. Ainsi, il met en lumière sa dimension anticipatrice et utopique de l'idéologie religieuse de Münzer :

« Sa doctrine politique correspondait exactement à cette conception religieuse révolutionnaire et dépassait tout autant les rapports sociaux et politiques existants que sa théologie dépassait les conceptions religieuses de l’époque. [...] Ce programme, qui était moins la synthèse des revendications des plébéiens de l’époque, qu’une anticipation géniale des conditions d’émancipation des éléments prolétariens en germe parmi ces plébéiens, exigeait l’instauration immédiate sur terre du Royaume de Dieu, du royaume millénaire des prophètes, par le retour de l’Eglise à son origine et par la suppression de toutes les institutions en contradiction avec cette Eglise, prétendument primitive, mais en réalité, toute nouvelle. Pour Munzer, le royaume de Dieu n’était pas autre chose qu’une société où il n’y aurait plus aucune différence de classes, aucune propriété privé, au aucun pouvoir d’Etat étranger, autonome, s’opposant aux membres de la société. »[10]

On est là très loin d'une théorie de la religion comme reflet de la société : elle n'est pas l'expression des conditions existantes, mais une anticipation géniale des théories communistes de l'avenir.

Cas concrets[modifier]

Christianisme primitif[modifier]

Le christianisme primitif est né dans un contexte très différent du nôtre, que Friedrich Engels a essayé d'étudier dans son ouvrage Contributions à l'Histoire du Christianisme primitif[3]

Avant cela, il avait écrit, en 1882, un texte intitulé "Bruno Bauer et le christianisme primitif", où il suggérait que la religion chrétienne naissante avait recruté ses premiers adeptes parmi les esclaves romains. En remplaçant les différentes religions païennes locales détruites par l'Empire, le christianisme a été la première religion universelle possible.

En 1894-1895, dans Contributions à l'Histoire du Christianisme primitif, Engels formule une analyse sociologique plus nuancée des premiers chrétiens : Engels y  écrit que le christianisme primitif recrute non seulement parmi les esclaves, mais aussi parmi les hommes libres déchus des villes, les affranchis et les petits paysans criblés de dettes. Comme il n'existait pas de voie d'émancipation commune pour des gens si divers, seule la religion a pu leur offrir un rêve commun, un espoir commun.

L'intérêt d'Engels pour le christianisme primitif vient aussi de deux facteurs politiques contemporains :

1. La mémoire du christianisme primitif reste présente dans les mouvements révolutionnaires, des hérésies médiévales aux premiers mouvements communistes allemands (Wilhelm Weitling), en passant par la guerre des paysans du XVIe s.

2. Engels constate un parallélisme structurel entre christianisme primitif et mouvements socialistes contemporains : dans les deux cas il s'agit de mouvements de masses opprimées, qui proposent une libération imminente de l'esclavage et de la détresse. La différence essentielle tient à ce que les socialistes se battent pour une libération immanente, dans le monde et dans la vie, alors que les premiers chrétiens envisagent la délivrance dans l'au-delà. Mais même cette différence n'est pas toujours aussi tranchée qu'il y paraît : Thomas Münzer, le grand dirigeant de la guerre des paysans allemands du 16e s., voulait faire advenir le royaume de Dieu sur terre.

Les mouvements millénaristes[modifier]

Article détaillé : Millénarisme.

Dès la fin de l'Empire romain, le christianisme était devenue la religion dominante sous la forme du catholicisme romain. Un puissant clergé s'est constitué, et est parvenu à survivre à la chute de l'Empire, et à rester un allié de toutes les classes dominantes de l'Europe féodale (ce qui n'excluait pas des rivalités).

Une interprétation s'est imposée, notamment les idées de Thomas d’Aquin selon qui Dieu assigné sa place à chaque humain à sa naissance : roi, seigneur, serf ou esclave, riche ou pauvre. Le riche doit faire l’aumône mais sans diminuer la capacité de sa famille à tenir son rang assigné par le Ciel. Dans ces conditions, toute expérience sociale différente de la pyramide féodale, toute revendication populaire est considérée comme une hérésie.

Les mouvements populaires et bourgeois se sont quasiment systématiquement appuyés sur des "hérésies" qui professaient une forme ou une autre de millénarisme, sur l'idée d'un retour du Messie balayant les corrumpus, y compris la "mauvaise Eglise".

Des millénarismes similaires ont également existé dans la sphère musulmane, par exemple les Qarmates au 10e siècle en Irak, Syrie, Palestine et dans la région de Bahreïn où ils fondèrent un état (~903-1077) aux prétentions égalitaires.[11]

L'essor du protestantisme[modifier]

Article détaillé : Réforme protestante.

Le protestantisme est une religion chrétienne apparue en Allemagne au 16e siècle, à la suite d'un schisme avec l'Eglise catholique. Son développement est concomittant de celui du capitalisme, et l'analyse des rapports entre ce mode de production et cette religion a fait l'objet de commentaires de la part d'auteurs marxistes, à commencer par Marx lui-même, mais aussi d'auteurs non marxistes, comme Max Weber

Mais le protestantisme ne peut pas pour autant être essentialisé comme "religion bourgeoise" : là où il ne s'est pas implanté, le capitalisme s'est développé sous d'autres idéologies, et des courants évangélistes du protestantisme ont pu exprimer des aspirations de travailleur-ses.

Anticléricalisme[modifier]

Article détaillé : Anticléricalisme.

Du temps de l'Ancien Régime, lorsque la chrétienté était clairement l'idéologie de la classe noble, la bourgeoisie avait une action progressiste en repoussant l'obscurantisme, même si l'opposition à l'Eglise, puissante, se faisait prudente. C'est pendant la Révolution française et surtout en 1793 avec le fort mouvement populaire de la Commune, qu'éclate la première grande vague d'anticléricalisme.

L'attitude de la bourgeoisie face à la religion, encore ancrée dans les masses et formidable instrument de domination, s'est faite plus variable et ambigüe par la suite. Pour consolider son pouvoir, la bourgeoisie n'a souvent pas hésité à s'appuyer sur le clergé catholique et sa hiérarchie réactionnaire. Napoléon préconisait ainsi à 1807 à une maison d'éducation de jeunes filles : « Elevez-nous des croyantes et non des raisonneuses ! » [12]

C'est pourquoi l'anticléricalisme est longtemps resté une question de positionnement épineuse pour les socialistes.

Les missionnaires chrétiens en Chine[modifier]

L'arrivée de missionnaires chrétiens européens en Chine est bien sûr corrélée au processus de semi-colonisation du pays. Elle constitue un pendant idéologique de cette pénétration impérialiste.

Cependant, cela a parfois eu des effets imprévus. Par exemple, la traduction de la bible en chinois par le missionnaire Karl Gützlaff a été reprise par Hong Xiuquan, qui a dirigé la révolte des Taiping, mouvement ésotérique mais progressiste. Les idées d'égalité présentes dans la bible se sont retournées contre l'objectif de soumission initial. Marx avait bien pris note de ces faits.[13]

Le christiannisme contemporain[modifier]

Comme toute religion, le christiannisme est divisé en différents courants.

La religion catholique n'avait pas la même signification et la même portée, durant les années 1960-1970, pour les travailleurs d’Irlande du nord et pour les dignitaires du régime de Franco.

En 1901, l'Eglise orthodoxe excommunie Tolstoï, qui développe une sorte de morale anarchiste chrétienne. Dans les premières années après la révolution d'Octobre 1917, des débats enflammés ont lieu publiquement dans l'Eglise sur la complémentarité ou non entre christiannisme et socialisme.

« Le baptisme d’un Noir est quelque chose de totalement différent du baptisme d’un Rockfeller. Ce sont deux religions différentes. » (Trotsky)[14]

Les mouvements islamiques[modifier]

Les courants se revendiquant plus ou moins de l'islam sont issus d'un contexte historique donné. On peut distinguer notamment :

  • Les théocraties (l'Arabie saoudite ou l'Iran issu de la révolution de 1979) : le conservatisme des classes possédantes fusionnées avec le haut clergé s'expriment par l'Islam.
  • Les mouvements réactionnaires, principalement dans la période 1950-1970 contre les nationalistes arabes plus aux discours ou moins socialistes (Nasser, Ben Bella...).
  • Les mouvements s'appuyant sur des causes progressistes comme la résistance à un envahisseur (Liban, Afghanistan, Irak, Palestine...) ou à une oppression ethnique (les mouvements se nourrissant de la situation des immigrés en Occident). Lorsque les forces de gauche font défaut, il peut être nécessaire de former un front unique avec ces mouvements, à certaines conditions. Au Royaume-Uni, le rapprochement entre le SWP et le MAB est par exemple très controversé.

De manière générale, la tâche des marxistes doit être de s'opposer à son propre impérialisme ou à sa théocratie. Pour un marxiste d'Iran, renverser la "République islamiste" est la priorité. Pour un marxiste français ou états-unien, empêcher une agression US y compris sur des prétextes de lutte contre l'intégrisme est la priorité. Lorsque la bourgeoisie réactionnaire utilise les préjugés racistes pour diviser les exploités "nationaux" et immigrés, la dénonciation de cette stigmatisation (loi sur le voile, loi sur la burqa...) doit être implacable et passer avant l'attaque des supersitions des populations immigrées. Il est important de s'attacher à déceler les positions de classe derrière les phénomènes religieux. Il est évident qu'en France par exemple, l'islam est majoritairement implanté dans la frange immigrée de la classe ouvrière, et que les ultra-catholiques représentent une fraction de la bourgeoisie réactionnaire.

Dans une optique idéaliste, on pourrait penser que les solidarités et les clivages sont déterminés avant tout par la proximité religieuse. Il y a de nombreux contre-exemples. Par exemple lors de la vague d'oppression subie par les Rohingyas (musulmans sunnites de Birmanie), l'Arabie saoudite n'a presque rien dit : la raison est qu'elle ne veut pas se fâcher avec le pouvoir birman (bouddhiste), qui pourrait couper la route des exportations du pétrole saoudien vers la Chine.[15] Ou encore, malgré toute la rhétorique islamophobe du gouvernement polonais de Andrzej Duda (conservatisme catholique), celui-ci n'hésite pas à faire des accords économiques et à rencontrer le dictateur turc Erdogan (s'appuyant lui sur une vision réactionnaire de l'islam pour durcir sa politique intérieure)[16].

Le mouvement ouvrier et la religion[modifier]

La Révolution industrielle au 19e siècle va engendrer l'essor du prolétariat, et donc jeter les bases d'une conscience de classe ouvrière. Mais l’éveil de la conscience ouvrière est inégal et lent. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, l’ardeur ouvrière commence par prendre la forme idéologique de sectes religieuses en rupture plus ou moins radicale avec le clergé dominant. Les « dissidents » l’emportent vers 1850 dans toutes les villes et régions industrielles, face à une Eglise anglicane à usage des classes moyennes et supérieures. Chaque période de crise économique et sociale amène de nouveaux convertis aux sectes, au moment où, parallèlement, les immigrés irlandais donnent au catholicisme un visage plus dynamique. Plus la population industrielle est récente, plus la piété individuelle peut avoir des chances de l’emporter. En revanche, dans les vieux milieux d’artisans aguerris, le radicalisme et le laïcisme l’emportent. Baptistes, wesleyens, méthodistes primitifs recrutent dans le monde nouveau et déraciné de l’usine : ce lieu infernal suscite des âmes ardentes, toutes tournées vers leur salut personnel, à l’aise dans une religion communautaire et rude d’où les patrons sont exclus. Souvent, des Primitifs donnent les premiers militants du syndicalisme : le salut passe par la justice collective, à grand renfort d’argumentations bibliques. Du non-conformisme religieux au non-conformisme social et politique, le chemin est difficile, mais beaucoup de travailleurs le suivront.[17]

Mais dans la seconde moitié du 19e siècle en Europe, la majorité des leaders du mouvement ouvrier sont des athées. Il existe toute une tendance à la lutte frontale contre la religion. De nombreux socialistes, et en particulier des marxistes, ont combattu cette tendance pour plusieurs raisons.

Malgré l'importance de l'athéisme dans la formation de la pensée matéraliste de Marx, celui-ci n'a pas cherché à imposer comme une condition pour l'adhésion à l'Association internationale des travailleurs (Première internationale). Il est à noter que Bakounine également s'accordait sur le fait qu’il ne saurait être question d’ériger l’athéisme en « principe obligatoire » dans l'AIT, bien que celui-ci constitue le « point de départ […] négatif » de toute « philosophie sérieuse ».

Face à des blanquistes qui voulaient « abolir la religion », Engels prévenait que « les persécutions sont le meilleur moyen d'affermir des convictions indésirables ! »[18]

Au cours du 19e siècle, le mouvement ouvrier naissant s'est souvent emparé de la religion, avec des courants radicaux rompant avec le clergé dominant, et prenant souvent la forme d'un millénarisme. Dans de nombreux pays d'Europe occidentale, la perspective communiste a progressivement remplacé les formes religieuses de lutte. Cependant, là où le marxisme était faible, comme en Angleterre, les formes religieuses ont souvent duré plus longtemps. Par exemple, Trotsky raconte comment, à l'automne 1902, il fut très surpris d'assister à un meeting de socialistes religieux :

« Un dimanche, j'allai, avec Lénine et Kroupskaïa, visiter une église de Londres où se tenait un meeting social-démocrate entremêlé de psaumes chantés. L'orateur était un compositeur-typographe, revenu d'Australie. Il parla de la révolution sociale. Ensuite, toute l'assistance se leva et chanta: "Dieu tout-puissant, fais qu'il n'y ait plus ni rois ni richards..." Je n'en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. »[19]

Les social-démocrates russes, qui militaient dans un pays où l'immense majorité des classes populaires croyaient au christianisme orthodoxe, se sont beaucoup intéressés à la religion. Trotsky raconte ainsi ses premières réunions de l'Union ouvrière du Midi (en Ukraine actuelle), en 1897 :

« Certains d'entre eux se disaient baptistes, stundistes, chrétiens évangéliques. Mais ce n'étaient pas les membres de sectes dogmatiques. S'éloignant simplement de l'orthodoxie, ces travailleurs prenaient le baptisme comme étape d'un court trajet vers le chemin de la révolution. Au cours des premières semaines de nos entretiens, certains d'entre eux usaient encore de formules de sectes chrétiennes et cherchaient des analogies avec le christianisme primitif. Mais presque tous se débarrassèrent bientôt de cette phraséologie que raillaient sans cérémonie de plus jeunes ouvriers. »[20]

Lénine en particulier s'est beaucoup intéressé aux moyens de s'adresser aux travailleurs influencés par la religion.[21][22] Lors du 2e congrès du POSDR (1903), Lénine suggéra (avec l'aide de Bontch-Brouïevitch) la publication d’un périodique spécial pour s'adresser aux sectes religieuses (qui comptaient plus de 10 millions de membres à l’époque en Russie).[23] Par conséquent un journal appelé Rassvet (L’aube) fut lancé. Le premier numéro parut en janvier 1904, et continua à paraître – 9 numéros en tout – jusqu’en septembre de la même année. Le travail dans les sectes religieuses était d’une grande valeur pour les socialistes. Il suffit de lire l’autobiographie de Trotsky pour voir comment les quartiers ouvriers où foisonnaient les sectes religieuses s’opposaient à l’église orthodoxe.

Lénine avertissait en 1905 : « en aucun cas nous ne devons nous fourvoyer dans les abstractions idéalistes de ceux qui posent le problème religieux en termes de "raison pure", en dehors de la lutte de classe, comme font souvent les démocrates radicaux issus de la bourgeoisie »[24]. Il dit encore en 1909 que « la propagande athée de la social­-démocratie doit être subordonnée à sa tâche fondamentale, à savoir : au développement de la lutte de classe des masses exploitées contre les exploiteurs. »[25] Ce qu'il exprimait aussi en disant que « l'unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l'unité d'opinion des prolétaires sur le paradis du ciel ».[24]

Il se montre ouvert lorsque le pope Gapone se fait remarquer après le Dimanche rouge (1905) en exprimant la radicalisation de certains secteurs (il avait organisé une manifestation pacifique pour adresser une pétition respectueuse au « père », le Tsar, et suite à la terrible répression il s'écrie « Il n'y a plus de tsar ! »). Lénine dit qu'il est possible que Gapone soit un « socialiste chrétien sincère », et rapelle : « On ne peut douter qu'il y a un mouvement libéral et réformateur parmi certains secteurs de jeunes du clergé russe. »[26]

Lénine s'est battu contre ces tendances à la critique « sans tact »[27] du sentiment religieux des masses, qui pouvaient exister dans la social-démocratie. La politique bolchévique au lendemain de la Révolution d'Octobre était d'instaurer la laïcité, et non un athéïsme d'Etat (comme le fera Staline). Après la mort de Lénine, de nombreuses églises ont été détruites par le régime (par exemple à Oulianovsk[28]).

Zinoviev organise en 1923 un procès à grand spectacle contre l'Église catholique mené par Nikolaï Krylenko, à l'issue duquel les évêques Constantin Budkiewicz, Léonide Féodoroff et Jan Cieplak sont condamnés à mort ou au camp de travail.

Affiche-bolchevique-Azerbaidjan.jpg

Les bolchéviks ont aussi porté une attention particulière aux religions minoritaires de l'ancien Empire russe, en particulier l'Islam.

Article détaillé : Question_nationale_en_Russie#Islam.

Trotsky écrit également sur la propagande anti-religieuse en 1925 en Russie soviétique, en soulignant les limites des attaques directes.[29]

En 1920 est créée la Ligue internationale des socialistes religieux[30], organisation soeur de l'Internationale socialiste, qui regroupe des socialistes chrétiens.

Au début du 21e siècle, l'islamophobie est un sujet majeur qui divise l'extrême gauche, notamment en France où la gauche a une tradition antireligieuse très forte.[31][32]

Notes et sources[modifier]

Notes[modifier]

  1. 1,0, 1,1 et 1,2 Karl Marx, Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, Introduction, 1843
  2. http://www.historionomie.com/archives/2016/08/15/34190635.html
  3. 3,0 et 3,1 Michael Löwy, Opium du peuple ? Marxisme critique et religion, Contretemps.eu, 7 février 2010
  4. 4,0 et 4,1 Friedrich Engels, Introduction à l'édition anglaise de Socialisme utopique et socialisme scientifique, in K. Marx, F. Engels Sur la religion, op. cit., p. 297-298.
  5. Friedrich Engels, Littérature d’émigrés, 1874, SR, p. 143.
  6. http://www.liberation.fr/debats/2018/04/02/henri-tincq-la-montee-des-forces-de-droite-au-sein-du-catholicisme-est-une-cruelle-deception_1640560
  7. Cité par Michaël Löwy,
  8. Karl Marx, Friedrich Engels, Compte rendu du livre de G.F. Daumer, « La religion de l’ère nouvelle », 1850, SR, page 94.
  9. Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, in K. Marx, F. Engels, Sur la religion, Paris, Editions sociales, 1960, p. 259.
  10. Karl Marx, Friedrich Engels, Sur la religion, Paris, Editions sociales, 1960, p. 114.
  11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Qarmates
  12. https://academiedecherbourg.wordpress.com/2010/06/07/madame-henriette-campan-1752-1822/
  13. David Riazanov, Karl Marx on China, février 1926
  14. Trotsky, La question noire aux États-Unis, 1933
  15. Libération, Rohingyas : l’Arabie saoudite étrangement silencieuse, octobre 2017
  16. http://www.liberation.fr/planete/2017/10/18/l-etrange-lien-amical-entre-varsovie-et-ankara_1603985
  17. Jean-Pierre Rioux, La révolution industrielle, Points, 1971
  18. Friedrich Engels Le programme des émigrés blanquistes de la Commune, 1873
  19. Léon Trotsky, Ma vie, 11. Première émigration, 1930
  20. Léon Trotsky, Ma vie, 7. Ma première organisation révolutionnaire, 1930
  21. Lénine, De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion, 13 mai 1909
  22. Lénine, L’attitude des classes et des partis à l’égard de la religion et de l’Église, 4 juin 1909
  23. Lénine, Draft Resolution on the Publication of a Periodical for Members of Religious Sects, 1903
  24. 24,0 et 24,1 Lénine, Socialisme et religion, 1905
  25. Lénine, De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion, 1909
  26. Lénine, Father Gapon, Vpériod n°4, 31 janvier 1905 (8 janvier a.s)
  27. Lénine, Télégramme à V. M. Molotov, 1921
  28. https://fr.wikipedia.org/wiki/Oulianovsk
  29. Trotsky, Sens et méthodes de la propagande anti-religieuse, 1925
  30. http://www.ilrs.org/
  31. Lutte ouvrière, Le piège de la « lutte contre l’islamophobie », février 2017
  32. NPA, Combat contre l’islamophobie : quand Lutte Ouvrière inverse la hiérarchie des normes, février 2017

Sources[modifier]