Millénarisme

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Flagellants allemands

Le millénarisme est un ensemble de doctrines religieuses basées sur l'idée d'un retour du Messie, après que celui-ci aura chassé l'Antéchrist et préalablement au Jugement dernier. Les millénarismes sont le plus souvent des hérésies pour le clergé dominant.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

L'emprise de la religion, très forte de manière générale dans l'histoire de l'humanité, l'était plus encore dans les sociétés pré-capitalistes. En conséquence, aussi bien les idéologies dominantes que les idéologies subversives utilisaient le plus souvent des arguments théologiques.

Millénarismes juifs[modifier | modifier le wikicode]

Société, guérillas et révoltes juives jusqu’à Hérode

Christianisme primitif[modifier | modifier le wikicode]

Lors de son émergence en Palestine, le christianisme portait un message de lutte contre les dominants, romains (polythéistes) ou non. Cette se voulait à l'origine une réforme au sein du judaïsme, et ce n'est pas que la radicalisation de la lutte qui a conduit à une rupture avec les élites juives et progressivement à une nouvelle religion.

Comme le notait Friedrich Engels, l'élan émancipateur du christianisme primitif a longtemps inspiré les mouvements ultérieurs, jusqu'au mouvement ouvrier :

« L’histoire du christianisme primitif offre de curieux points de contacts avec le mouvement ouvrier moderne.

Comme celui-ci, le christianisme était à l’origine le mouvement des opprimés. Il apparut tout d’abord comme la religion des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués ou dispersés par Rome. Tous deux, le christianisme aussi bien que le socialisme ouvrier, prêchent une délivrance prochaine de la servitude et de la misère (…).

Déjà au moyen-âge le parallélisme des deux phénomènes s’impose lors des premiers soulèvements de paysans opprimés, et notamment, des plébéiens des villes. Ces soulèvements, ainsi, que tous les mouvements des masses au moyen-âge portèrent nécessairement un masque religieux, apparaissaient comme des restaurations du christianisme primitif à la suite d’une corruption envahissante, mais derrière l’exaltation religieuse se cachaient régulièrement de très positifs intérêts mondains.

Cela ressortait d’une manière grandiose dans l’organisation des Taborites de Bohème sous Jean Zizka, de glorieuse mémoire ; mais ce trait persiste à travers tout le moyen-âge, jusqu’à ce qu’il disparaît petit à petit, après la guerre des paysans en Allemagne, pour reparaître chez les ouvriers communistes après 1830.

Les communistes révolutionnaires français, de même que Weitling et ses adhérents, se réclamèrent du christianisme primitif, bien longtemps avant que Renan ait dit : " Si vous voulez vous faire une idée des premières communautés chrétiennes, regardez une section locale de l’Association internationale des travailleurs". »[1]

Millénarismes chrétiens[modifier | modifier le wikicode]

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Néanmoins dès la fin de l'Empire romain, le christianisme était devenue la religion dominante sous la forme du catholicisme romain. Un puissant clergé s'est constitué, et est parvenu à survivre à la chute de l'Empire, et à rester un allié de toutes les classes dominantes de l'Europe féodale (ce qui n'excluait pas des rivalités).

Une interprétation s'est imposée, notamment les idées de Thomas d’Aquin selon qui Dieu assigné sa place à chaque humain à sa naissance : roi, seigneur, serf ou esclave, riche ou pauvre. Le riche doit faire l’aumône mais sans diminuer la capacité de sa famille à tenir son rang assigné par le Ciel. Dans ces conditions, toute expérience sociale différente de la pyramide féodale, toute revendication populaire est considérée comme une hérésie.

Les mouvements populaires et bourgeois se sont quasiment systématiquement appuyés sur des "hérésies" qui professaient une forme ou une autre de millénarisme. Le protestantisme a constitué au moment de son essor une expression des luttes bourgeoises, ou populaires. Il n'y a que vers la fin du féodalisme que les mouvements révolutionnaires se sont emparées d'idées non religieuses voire anti-religieuses, comme pendant la révolution française.

Référence à des textes du corpus chrétien[modifier | modifier le wikicode]

Etant donné ce qu'a été le christiannisme primitif, le corpus des évangiles contient un fonds égalitaire, fraternel et universaliste[2]. Les mouvements contestataires du Moyen-Âge ont ainsi pu puiser dans ces textes pour les opposer au clergé dominant.

Une référence qui revenait souvent était celle de l’âge d’or passé (dans lequel tout appartenait à tous).

Les Apocalypses (« dévoilement, révélation » en grec ancien) étaient aussi très utilisées. Rédigées durant des périodes d’adversité, d’oppression et de répression, leur forme relève de la prophétie mais elles font des pauvres les élus du royaume de Dieu à venir et appellent souvent à la lutte populaire immédiate. Ainsi dans l’Apocalypse de Jean, dernier texte du Nouveau Testament, Jean se réclame du prophète biblique Ézéchiel et se présente comme intermédiaire de Jésus-Christ » dévoilant « quel est le sens divin de son époque et comment le peuple de Dieu sera bientôt délivré ».

Parmi les Apocalypses à dimension millénariste, voici l’exemple de Saint Irénée C’est pourquoi le Seigneur disait : « Lorsque tu donnes un dîner ou un souper, n’invite pas des riches, ni des amis, des voisins et des parents, de peur qu’eux aussi ne t’invitent à leur tour et qu’ils ne te le rendent ; mais invite des estropiés, des aveugles, des pauvres, et heureux seras-tu de ce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre, car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes. »

Exemples de mouvements millénaristes[modifier | modifier le wikicode]

  • Les cathares du Midi languedocien (12e et 13e siècles) contre lesquels l’Eglise lança la croisade des Albigeois
  • Les béguins et béguines apparus dès la fin du 12e siècle autour de la création de maisons d’accueil pour des mendiants et très pauvres. Durant le 13e siècle, ce mouvement est infiltré, travaillé par les idées sociales du Libre-Esprit et du joachimité Gérard Segarelli. Aussi, en 1311, le concile de Vienne condamne sous l’appellation de bégards les partisans du Libre-Esprit, les apostoliques, les fraticelles et les béguines catholiques.
  • Les Pastoureaux français (1251 et 1320), mouvement social d’opposition aux privilégiés qui proclame des convictions évangéliques, catholiques et xénophobes avant d’être écrasé militairement par les troupes du roi.
  • Les Pauperes du Nord de la France et de la vallée du Rhin qui se mobilisent lors des années de disette (1309, 1315) avant de partir en croisade jusqu’à l’Atlantique et la Méditerranée. Comme pour les Pastoureaux, beaucoup finissent pendus.

Joachim de Flore[modifier | modifier le wikicode]

Parmi les idéologues ayant eu l’impact le plus important citons le moine cistercien Joachim de Flore, né en Calabre (Sud de l’Italie). Sur le fond, il défend des positions opposées à l’augustinisme, par exemple en affirmant que la venue du Christ sur terre n’a apporté nu la Rédemption ni le royaume divin sur terre. Pour lui, l’histoire humaine passe par trois âges :

  1. L’âge de l’Ancien testament, de la Loi, de la crainte, de la servitude. C’est l’âge du Père.
  2. L'âge du Nouveau testament, de la foi, de l’obéissance... C’est l’âge du Fils
  3. L'âge de l’Amour, de la liberté, de la joie, de la charité... « Dans le troisième, que nous attendons prochainement, nous serons sous une grâce plus abondante » Joachim de Flore, Expositio in Apocalypsim.

Pour lui, la rédemption complète des péchés viendra avec le 3e âge : « La vision (de Daniel) dans laquelle était promise la justice éternelle, et l’abolition de la faute, a été accomplie en partie et non en totalité lors du premier avènement du seigneur ».

Il s’inscrit dans la tradition des prophètes juifs de la Bible qui prêchent contre les rois et la hiérarchie religieuse. Il soutient les "petits" contre les "grands" qu’il accuse être des apostats déguisés. Ses attaques contre l’institution catholique ne manquent pas de clarté.

Il sépare avec soin la véritable Église, qu’il désigne sous le nom de Jérusalem, de celle des méchants, qu’il flétrit du nom consacré de Babylone. Cette Babylone, c’est la Rome anarchique, l’église charnelle, la grande marâtre qui nage sur les eaux. Ce sont les prélats auxquels est confiée la conduite des peuples, et qui pour plaire aux hommes méprisent les ordres de Dieu. À leur suite, marchent les marchands de la terre, qui s’enrichissent en trafiquant du royaume de Dieu. Ce sont les faux prêtres et les hypocrites, qui convoitent les avantages temporels, pour qui toute vertu est dans les joies de la chair, et qui veulent la richesse pour vivre dans les délices. L’Église de Dieu est devenue une maison de commerce. La prise de Jérusalem par Saladin en 1187 est un signe de la justice divine.

Joachim fera de nombreux adeptes au 13e siècle, particulièrement au sein des Franciscains. Il prend fermement position contre les croisades affirmant qu’un catholique doit catéchiser par la seule parole.

Fra Dolcino et les Dolciniens[modifier | modifier le wikicode]

Fra Dolcino fait partie des héritiers idéologiques de Joachim de Flore puis de Gherardo Segarelli. Il professait notamment :

  • Le refus de la hiérarchie ecclésiastique et le retour aux idéaux originaux de pauvreté et d’humilité.
  • Le refus du système féodal
  • La libération de toute contrainte et de tout assujettissement.
  • L’organisation d’une société égalitaire d’aide et de respect mutuel, mettant en commun les biens et respectant l’égalité des sexes.

De 1300 à 1307, Fra Dolcino dirige un fort mouvement populaire réuni sur ces bases en Italie du Nord. L’Eglise catholique et les grands féodaux rassemblent des troupes pour exterminer les dolciniens. Ceux-ci réagissent par une forme de guérilla et par leur regroupement dans des camps fortifiés (par exemple sur le mont Rubello dans les Alpes pennines, province de Biella).

Après leur capture par l’Église, Fra Dolcino et sa compagne Margherita Boninsegna n’ont pas droit à un procès. Ils sont torturés, Fra Dolcino subit une castration, puis le couple est démembré. Les parties de leurs corps sont ensuite jetées au bûcher par le bourreau. En 1322, une trentaine de disciples de Dolcino sont encore brûlés vifs sur la place du marché de Padoue.

Cola di Rienzo à Rome[modifier | modifier le wikicode]

Né à Rome au printemps 1313, fils d’un aubergiste et d’une lavandière, il est imprégné par deux sources : d’une part le messianisme joachimite (Joachim de Flore), d’autre part la nostalgie de la République romaine antique.

Bénéficiant de l’appui conjoncturel du vicaire pontifical (représentant du pape à Rome avec compétences civiles et religieuses) Raymond d’Ovieto, il convoque le peuple au Capitole le 21 mai 1347 et l’enflamme par ses discours d’opposition aux patriciens. Il se fait élire tribun et libérateur de la République, chasse de Rome les grandes familles nobles (Orsini, Colonna).

Cola di Rienzo dirige la ville durant sept mois avant que l’Eglise et la noblesse ne le renversent (13 décembre 1347). Le 8 octobre 1354, les Colonna organisent un soulèvement populaire. Capturé par les émeutiers, il est décapité, son cadavre brûlé et ses cendres jetées dans le Tibre.

Les flagellants allemands[modifier | modifier le wikicode]

Dans un contexte de difficultés économiques endémiques, des artisans urbains (tisserands, cordonniers, forgerons...) et marginaux pratiquent des flagellations rituelles puis tournent leur vindicte contre le haut clergé dès le 13ème siècle. Ce mouvement allemand fut rapidement excommunié par l’Eglise et réprimé par les princes. Cependant, il reprit vigueur lors de toute nouvelle période difficile comme lors de la disette de la Rhénanie en 1296 puis au milieu du 14ème siècle. Des groupes structurés se maintinrent en milieu populaire (artisans, paysans) avec souvent des moines défroqués ou intellectuels hors-la-loi à leur tête.

Comme l’écrit Guy Fourquin, ils transforment leurs groupements en « conspiration permanente contre le clergé. Foncièrement hostiles aux riches, ils avaient recruté de nombreux disciples chez les femmes et au sein des éléments les plus inquiets, les plus désemparés des villes. Pour eux, il était juste de prendre aux riches pour donner aux pauvres... Renforcés par les adeptes du Libre Esprit, eux-mêmes organisés peut-être en société secrète à nombreuses ramifications, mué en ample mouvement messianique, les Flagellants des contrées germaniques se heurtèrent violemment à l’Eglise, s’emparèrent de biens de temporels, brutalisèrent les clercs osant porter la contradiction... Le pape Clément VI témoigne de ce qu’ils devinrent la terreur des gens aisés (d’où le supplice du bûcher pour les "maîtres d’erreur")... Le mouvement persista pourtant, particulièrement en Thuringe (insurrection de Conrad Schmid en 1368) ; ça et là, en Allemagne et en Itale, jusqu’à la fin du 15ème siècle, des groupes de Flagellants, liés ou non à des adeptes du Libre Esprit, allaient réapparaître, se faire poursuivre et parfois brûler. Et l’on notera que la Guerre des Paysans, sous Luther, devait naître près de Nordhausen qui avait été la "capitale" de Conrad Schmid. Evidente est la continuité messianique des mouvements de flagellants du Moyen Age au soulèvement paysan de Thomas Münzer... »

Formes contemporaines[modifier | modifier le wikicode]

Au cours du 19e siècle, le mouvement ouvrier naissant s'est souvent emparé de la religion, avec des courants radicaux rompant avec le clergé dominant, et prenant souvent la forme d'un millénarisme.

Dans de nombreux pays d'Europe occidentale, la perspective communiste a progressivement remplacé les formes religieuses de lutte. Cependant, là où le marxisme était faible, comme en Angleterre, les formes religieuses ont souvent duré plus longtemps. Par exemple, Trotsky raconte comment, à l'automne 1902, il fut très surpris d'assister à un meeting de socialistes religieux :

« Un dimanche, j'allai, avec Lénine et Kroupskaïa, visiter une église de Londres où se tenait un meeting social-démocrate entremêlé de psaumes chantés. L'orateur était un compositeur-typographe, revenu d'Australie. Il parla de la révolution sociale. Ensuite, toute l'assistance se leva et chanta: "Dieu tout-puissant, fais qu'il n'y ait plus ni rois ni richards..." Je n'en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. »[3]

Millénarismes musulmans[modifier | modifier le wikicode]

Des millénarismes similaires ont également existé dans la sphère musulmane, par exemple les Qarmates au 10e siècle en Irak, Syrie, Palestine et dans la région de Bahreïn où ils fondèrent un état (~903-1077) aux prétentions égalitaires.[4]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Jacques Serieys, Moyen Age : Société, Communes, soulèvements populaires et millénarisme