Socialisme scientifique

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Le socialisme scientifique est le nom du courant du socialisme qui s'est démarqué du socialisme utopique.[1] De fait, c'est une théorie et une pratique que l'on doit en majeure partie à Karl Marx, et qui est donc un cas particulier du marxisme.

Acquis du socialisme scientifique[modifier]

Les principaux acquis du socialisme scientifique sont que :

  • La société se divise toujours plus en deux classes sociales aux intérêts antagonistes : la bourgeoisie et le prolétariat.
  • La bourgeoisie au pouvoir ne laissera pas son pouvoir sans une révolution.
  • La seule classe vraiment révolutionnaire est la classe ouvrière. Par conséquent c'est cette dernière qui doit être au centre de la stratégie des révolutionnaires.

Cependant, l'objet d'étude du marxisme (et des sciences sociales en général) est extrêmement complexe, et nous n'avons pas à notre disposition des résultats que l'on peut facilement automatiser comme des ingénieurs. Il est impossible pour des organisations révolutionnaires de se reposer sur des "résultats" considérés comme figés, mais au contraire indispensable d'utiliser la méthode matérialiste pour s'orienter et rectifier le modèle que nous nous faisons du capitalisme, et la stratégie qui en découle.

Origine de l'expression[modifier]

C'est Pierre-Joseph Proudhon qui dans Qu'est que la propriété ? défini l'opposition entre une socialisme utopique et socialisme scientifique. Mais il recherche sa science uniquement dans des recettes économiques qui ne font pas intervenir activement le prolétariat, ce qui lui vaudra la cinglante critique de Karl Marx dans Misère de la philosophie.

Cependant, c'est Engels qui va populariser les expressions dans l'Anti-Dühring publié en 1878. Il en sortira des chapitres pour l'opuscule demandé par Paul Lafargue : Socialisme utopique et socialisme scientifique. Marx et lui, se distingue ainsi du « Socialisme utopique » et de l'idéalisme néokantien, courant de pensée spéculatif alors dominant parmi les socialistes de cette fin 19ème, dont chez les sympathisants marxistes.

Engels qualifia leur doctrine de « socialisme scientifique » comme l'avait déjà fait Proudhon vis à vis des doctrines socialistes spéculatives. Cependant, l'expression est construite sur le modèle de la Doctrine de la science de Fichte, une référence philosophique importante  :

« La conception matérialiste de l’histoire et son application particulière à la lutte des classes moderne entre prolétariat et bourgeoisie n’était possible qu’au moyen de la dialectique. Mais si les maîtres d’école de la bourgeoisie allemande ont noyé les grands philosophes allemands et la dialectique dont ils étaient les représentants dans le bourbier d’un sinistre éclectisme, au point que nous sommes contraints de faire appel aux sciences modernes de la nature pour témoigner de la confirmation de la dialectique dans la réalité – nous, les socialistes allemands sommes fiers de ne pas descendre seulement de Saint-Simon, de Fourier et d’Owen, mais aussi de Kant, de Fichte et de Hegel » F. Engels, 21 sept. 1882, Préface à la 1ère éd. allemande de Socialisme utopique et socialisme scientifique [Le développement du socialisme de l’utopie à la science], trad. fr. E. Botigelli, Paris, éd. sociales, 1977 p. 12/13.[2].

Karl Marx parlait de « socialisme rationaliste critique »[3]. Il considérait clairement que son travail dans le Capital est de nature scientifique :

« [L]'analyse scientifique démontre que la production capitaliste est d'une nature spéciale, qu'elle est déterminée historiquement [...] »[4]

Dans une lettre à Lassalle, il écrit que son oeuvre « représente pour la première fois d’une façon scientifique une importante manière de voir les rapports sociaux. »

Engels pouvait encore écrire :

« Pour la première fois, depuis qu´il existe un mouvement ouvrier, la lutte est menée dans ses trois directions — théorique, politique et économique-pratique (résistance contre les capitalistes). [...] Ce sera en particulier le devoir des chefs de s´éclairer de plus en plus sur toutes les questions théoriques, de se libérer de plus en plus de l´influence de la phraséologie reçue, qui appartient à la conception du monde du passé et de ne jamais oublier que le socialisme, depuis qu´il est devenu une science, veut être pratiqué comme une science, c´est-à-dire étudié. »[5]

Méthode et doctrine[modifier]

Le socialisme utopique est un nom donné a posteriori à un ensemble de courants socialistes hétérogènes. Les points communs entre ces socialismes sont l'absence d'une rigoureuse analyse du capitalisme et la mise en avant de "sociétés idéales" qui ne s'appuient pas sur le mouvement ouvrier concret.

A l'inverse le socialisme scientifique s'appuie sur une analyse matérialiste et dialectique des classes sociales, de leur devenir et de leur lutte, cherche à en faire émerger des lois tendancielles, et à baser l'action politique sur cette analyse.

« Ces deux grandes découvertes : la conception matérialiste de l’histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. Et c’est grâce à elles que le socialisme est devenu une science. » Friedrich Engels dans l’Anti-Dühring

Marx consacre dans Misère de la philosophie un chapitre sur la "méthode". Il y écrit que la science utilisée par les socialistes est amenée à devenir révolutionnaire, mais avant tout sous l'effet de l'évolution historique elle-même qui va dégager la force révolutionnaire (le prolétariat), et non pas du fait d'une réflexion autonome des penseurs socialistes :

« De même que les économistes sont les représentants scientifiques de la classe bourgeoise, de même les socialistes et les communistes sont les théoriciens de la classe prolétaire. Tant que le prolétariat n'est pas encore assez développé pour se constituer en classe, que, par conséquent, la lutte même du prolétariat avec la bourgeoisie n'a pas encore un caractère politique, et que les forces productives ne se sont pas encore assez développées dans le sein de la bourgeoisie elle-même, pour laisser entrevoir les conditions matérielles nécessaires à l'affranchissement du prolétariat et à la formation d'une société nouvelle, ces théoriciens ne sont que des utopistes qui, pour obvier aux besoins des classes opprimées, improvisent des systèmes et courent après une science régénératrice. Mais à mesure que l'histoire marche et qu'avec elle la lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils n'ont plus besoin de chercher de la science dans leur esprit, ils n'ont qu'à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs yeux et de s'en faire l'organe. Tant qu'ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu'ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment, la science produite par le mouvement historique, et s'y associant en pleine connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire. »[6]

Selon Franz Mehring :

« La science était pour Marx une force qui actionnait l’histoire, une force révolutionnaire. Si pure que fut la joie qu’il pouvait avoir à une découverte dans une science théorique quelconque dont il peut être impossible d’envisager l’application pratique, sa joie était tout autre lorsqu’il s’agissait d’une découverte d’une portée révolutionnaire immédiate pour l’industrie ou, en général, pour le développement historique. (…) Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d’une façon ou d’une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d’Etat qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. »[7]

Comme dans toute science, et particulièrement dans les "sciences humaines", c'est la méthode qui peut avoir un caractère scientifique :

"Toutefois toute la conception (Auffassungsweise) de Marx n'est pas une doctrine mais une méthode. Elle ne fournit pas de dogmes tous faits mais les points de départ de l'étude ultérieure et la méthode pour cette recherche. Il y a donc ici encore un certain travail à accomplir que Marx, dans ce premier jet, n'a pas conduit à son terme." (Engels, lettre à Werner Sombart, 11 mars 1895)

Ainsi, la méthode d'analyse de la société capitaliste adoptée par Marx et Engels est « scientifique » et rigoureuse, allant sans cesse des concepts philosophiques, historiques et sociologiques de l'époque à l'observation immédiate des phénomènes formés par la société.

Beaucoup de marxistes distinguent l'analyse marxiste (descriptive) et les orientations politiques (normatives) portées par le socialisme :

« Il est faux, quoique ce soit là une opinion très répandue, de confondre marxisme et socialisme. Car, consi­déré uniquement en tant que système scientifique, et abstraction faite par conséquent de ses effets historiques, le marxisme n'est qu'une théorie des lois du mouvement de la société, qui formule d'une façon générale la concep­tion marxiste de l'histoire, tandis qu'elle applique l'éco­nomie marxiste à l'époque de la production de marchan­dises. [Mais] on peut parfaitement être convaincu de la victoire finale du socialisme et se mettre au service de ceux qui le combat­tent.  »[8]

Critiques du caractère scientifique[modifier]

Inquiétée par cette montée de la critique radicale de l'ordre existant, que la répression ne freinait pas, la bourgeoisie a tenté depuis le 19ème siècle de riposter idéologiquement au marxisme. Sa principale attaque fut de dénier sa scientificité.

L'objectivité[modifier]

Une des premières critiques fut que le socialisme ne peut être scientifique puisqu'il est un engagement politique. Ainsi le sociologue Emile Durkheim écrivit dans Conscience et société que la recherche de Marx « était entreprise pour établir une doctrine… éloignée de la doctrine résultant de la recherche… C’était la passion qui inspirait tous ces systèmes ; ce qui leur donne naissance et constitue leur force est la soif pour une justice plus parfaite… Le socialisme n’est pas une science, une sociologie en miniature : c’est un cri de souffrance. »

Durkheim sous-entend que lui parvient à une sociologie "objective", "au dessus des classes". Pour les marxistes, une telle chose est une chimère. Ce qui paraît le plus être un positionnement "raisonnable", voire carrément du "bon sens", est quasiment toujours marqué par l'idéologie dominante. Celle-ci a son apparence de cohérence, mais inévitablement aussi ses contradictions, générées par les contradictions du capitalisme.

Le courant des Subaltern studies critique le marxisme en lui reprochant d'être une idéologie occidentale, inadaptée aux peuples dominés. S'il est évident que la politique pratique menée par les partis ouvriers de masse des pays développés (social-démocratie, stalinisme...) doit être critiquée d'un point de vue révolutionnaire et donc anti-impérialiste, la théorie et la méthode marxiste en elle-même ne peut être essentialisée comme blanche ou occidentale. Elle a été employée à de multiples reprises dans des combats émancipateurs, et n'appartient qu'à ceux qui la font vivre. Une grille de lecture simplement en terme d'Occident vs Orient a moins de puissance explicative et conduit à des contradictions. Par exemple, dans son livre Nation, Partha Chatterjee analyse unilatéralement la tentative «rationaliste» de planification dans l'Inde de Nehru comme une importation occidentale... sans évoquer la libéralisation qui a suivi... sous la pression occidentale ! La planification serait-elle plus occidentale que le libre-marché ?[9]

Les lois mathématiques[modifier]

Certains affirment qu'il n'y a pas de vraie science en dehors de ce qui peut être formalisé par des lois mathématiques. Pourtant cela reviendrait à oublier que :

  • des équations mathématiques peuvent être établies pour décrire des phénomènes réels, sans que l'on parvienne à les résoudre totalement (équation de Navier-Stockes en dynamique des fluides...)
  • des équations mathématiques semblent hors de notre portée pour la météorologie, le darwinisme...
  • les outils mathématiques ont eux-mêmes une histoire, et ont été inventés au fur et à mesure et se sont complexifiés à mesure que les objets d'étude (en physique principalement) se sont complexifiés.

Karl Popper et la réfutabilité[modifier]

Une des critiques devenues classiques du marxisme est celle de Karl Popper, qui étudia les critères pour distinguer sciences et pseudo-sciences. Il centra sa démonstration sur le principe de réfutabilité : une théorie ne peut être scientifique que si on a la possibilité de la réfuter ; pour cela, il faut qu'elle admette elle-même des énoncés axiomatiques, et si ceux-ci sont "faux", la théorie est fausse. Popper a rejeté tous les historicismes, en défendant que l'histoire n'a pas de déterminisme, et le marxisme était pour lui le pire des exemples. Popper défend l'idée de libre arbitre, et en politique, il est proche des néolibéraux, ayant contribué à la fondation de la Société du Mont Pèlerin aux côtés de von Mises, Friedman et Hayek. Il a écrit un livre nommé La Société ouverte et ses ennemis, dans lequel il critique ceux qui auraient selon lui nourri une façon de penser conduisant au totalitarisme, une ligne qui irait de Platon à Marx et Hegel.

Malgré l'anticommunisme de Popper, beaucoup de marxistes reconnaissent un intérêt à ses travaux. Par exemple Andrew Kliman soutient que le marxisme est réfutable. Il conteste par exemple l'idée que la loi de la valeur de Marx serait une tautologie :

« La théorie de Marx selon laquelle la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la produire a été présentée comme une définition de la valeur des marchandises, mais c’est incorrect pour deux raisons. D’abord, Marx avait l’habitude d’exprimer la valeur des marchandises en termes monétaires, ce qui serait impossible si les valeurs étaient définies comme des quantités de travail. On devrait dans ce cas exprimer les valeurs exclusivement en termes de temps de travail. Ensuite, les théories peuvent en principe être falsifiées, alors que les définitions ne peuvent pas l’être »[10]

Par ailleurs, Popper connaît mal la pensée de Marx, et prend souvent comme objet de ses critiques des déformations faites par tel ou tel marxiste, comme cela arrive dans n'importe quelle pensée. Par exemple, Popper dit que Marx fait partie des penseurs pour qui la vérité est "manifeste", et que par conséquent cela rapproche le marxisme des théories du complot : puisque la vérité est apparente, c'est forcément que des forces mal intentionnées s'activent pour la cacher.

« La version marxiste de cette théorie du complot obscurantiste est bien connue : c’est la conspiration de la presse capitaliste qui déforme et censure la vérité afin d’installer dans l’esprit des travailleurs de fausses idéologies. »

Premièrement, il n'est pas exact que pour Marx la vérité saute aux yeux. Il dit même le contraire :

« Ainsi donc, pour expliquer la nature générale du profit, il vous faudra bien partir de ce théorème : en moyenne, les marchandises se vendent selon leurs valeurs réelles et l’on en retire du profit en les vendant selon leur valeur, c’est-à-dire à proportion de la quantité de travail qui s’y trouve réalisée. Si vous ne pouvez pas expliquer le profit par cette hypothèse, vous ne pouvez pas l’expliquer du tout. Voilà qui est paradoxal, et contraire aux constatations de chaque jour. Un autre paradoxe, c’est que la terre tourne autour du soleil, ou que l’eau se compose de deux gaz extrêmement inflammables. La vérité scientifique est toujours paradoxale à l’expérience journalière, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. »[11]

Il est vrai que Marx considère aussi l'idéologie dominante comme un facteur crucial pour expliquer les idées fausses communément répandues. Mais il donne des explications matérialistes sur ce qui conduit la classe dominante à croire en son idéologie. Par exemple, au début du Livre III du Capital, il explique l’illusion du capital qui fructifie de lui-même par le fait que, du point de vue du capitaliste, le capital avancé en travail ne se distingue pas du capital avancé en marchandises, le capital variable se confond avec le capital constant.

Plus généralement, le critère de Popper s'applique mal aux "sciences humaines" (sociologie, psychologie, économie...). En effet, il est en général impossible de procéder à des expériences, et a fortiori à des expériences exactement identiques.

La prédictibilité[modifier]

Pour certains épistémologues, c'est le critère de prédictibilité qui définit une science. Par exemple le fait de pouvoir prédire quand une comète repassera dans le ciel fait de l'astronomie une science. Pourtant rien n'empêche que pendant la longue disparition de la comète, celle-ci soit détruite par une collision quelconque. La prédiction n'est raisonnable que parce que cette hypothèse est improbable. Mais d'autres domaines comme la climatologie ou l'écologie, communément admis comme étant des sciences, ont pourtant une capacité de prédiction beaucoup plus faible. Il est pourtant évident que cela est dû avant tout à la difficulté de l'objet d'étude (le climat et ses innombrables facteurs), bien plus qu'à une méthode "non scientifique" qu'auraient les scientifiques étudiant le climat.

Les sciences qui étudient les sociétés humaines ont un objet d'étude encore plus complexe que le climat.

Bien d'autres domaines restent pour l'instant difficiles à expliquer, dans la cosmologie (théorie du Big Bang, formation des trous noirs...), dans la géologie (composition du noyau terrestre...), la prédiction des séismes... Une difficulté plus ou moins grande pour établir de façon plausible des causes - et à fortiori la préduction - provient donc de l'incapacité à reproduire des expériences (reproduire un univers en miniature, reproduire la naissance de la vie sur une planète vierge, reproduire des révolutions sociales...).

La théorie quantique et la théorie du chaos, elles-mêmes issues du développement des sciences, ont prouvé qu'il ne peut y avoir de prédictibilité absolue, tout en niant pas le déterminisme. Comme l’explique le physicien prix Nobel Steven Weinberg :

« Même un système très simple peut présenter un phénomène connu sous la dénomination de chaos et qui fait échouer nos efforts pour prédire l’avenir de ce système. La caractéristique d’un système chaotique est qu’à partir de conditions initiales similaires, il peut aboutir, après un certain temps, à des résultats entièrement différents. La possibilité du chaos dans des systèmes simples est en fait connue depuis le début du siècle ; le mathématicien et physicien Henri Poincaré a montré à cette époque que le chaos peut se développer même dans un système aussi simple qu’un système solaire avec seulement deux planètes. On a compris pendant des années les espaces sombres entre les anneaux de Saturne comme se produisant précisément aux endroits de l’anneau d’où toute particule en orbite serait éjectée par son mouvement chaotique. Ce qui est nouveau et excitant à propos de l’étude du chaos, ce n’est pas que le chaos existe, mais que certaines formes de chaos montrent des propriétés quasi universelles qui peuvent être analysées mathématiquement. L’existence du chaos ne signifie pas que le comportement d’un système comme les anneaux de Saturne ne soit pas, de quelque façon, complètement déterminé par les lois du mouvement et de la gravitation et par ses conditions initiales, mais signifie seulement que, de façon pratique, nous ne pouvons pas calculer comment certaines choses (comme l’orbite des particules dans les espaces sombres entre les anneaux de Saturne) évoluent. Pour être un peu plus précis : la présence du chaos dans un système signifie que pour n’importe quelle précision donnée avec laquelle nous décrivons les conditions initiales, il arrivera finalement un moment où nous perdrons la capacité de prédire comment le système se comportera... En d’autres mots, la découverte du chaos n’abolit pas le déterminisme de la physique pré-quantique, mais il nous force à être un peu plus prudent lorsque nous disons ce que nous entendons par ce déterminisme. La mécanique quantique n’est pas déterministe dans le même sens que la mécanique de Newton ; le principe d’incertitude de Heisenberg nous avertit de ce que nous ne pouvons pas mesurer précisément en même temps la position et la vélocité d’une particule, et, même si nous effectuons toutes les mesures qui sont possibles à un moment donné, nous ne pouvons émettre que des probabilités pour ce qui est des résultats d’expériences à tout autre moment futur. Néanmoins, nous verrons que même dans la physique quantique, il y a toujours un sens dans lequel le comportement de n’importe quel système physique est entièrement déterminé par les conditions initiales et les lois de la nature. »[12]

 

Sortir de l'idéalisme en science[modifier]

Ces critiques se basent souvent sur une vision idéaliste de "la science" et de l'épistémologie. Cet idéalisme consiste à croire qu'il existe une différence de nature entre ce qui est "science dure" et "science humaine", croire qu'il existe a priori une définition précise de la démarche scientifique alors que celle-ci est elle-même un objet d'étude...

Avec une telle vision, il y aurait d'un côté les "scientifiques" mettant au point des énoncés "sérieux", et de l'autres des domaines (comme le socialisme) où l'on ne pourrait rien affirmer sauf à être dogmatique.

Cette illusion prend racine dans la facilité à reproduire des expériences, qui est par exemple élevée en physique, faible en psychologie. Mais en réalité il s'agit d'un continuum. En physique, à de nombreuses reprises les théories ont finalement été invalidées, comme la théorie newtonienne qui fonctionne en général (dans nos conditions de vie habituelles) mais s'est avérée fausse avant que l'on invente la relativité générale, qui est elle-même est fausse puisqu'incompatible avec la mécanique quantique... Il y a un consensus pour considérer que la météorologie est une science, pourtant la fiabilité des prévisions est très limitée (à cause des limites des modèles actuels). La plupart des scientifiques reconnaissent qu'entre la neurologie et la psychologie, malgré le niveau extrêmement rudimentaires de nos connaissances actuelles, il doit y avoir des ponts vers une meilleure connaissance du fonctionnement de la pensée.

Pour Marx, il n'a jamais été question d'inventer un schéma qui serait calqué sur la logique métaphysique, où les énoncés ressembleraient à "telle cause A engendre tel effet B". Non pas parce que le principe de causalité serait faux, mais parce qu'avec des sujets sociaux complexes, on n'a jamais affaire exactement à la "même cause A". De plus, les effets ont des rétroactions sur les causes (B modifie A). Enfin, un constat comme "A implique B" est valable dans un contexte donné, mais ce contexte est lui-même modifié lentement par les sommes de changements, et peut brutalement changer les "lois apparentes".

Il ne faut donc pas avoir une vision réductrice de la science, basée sur une analogie avec la logique formelle qui n'est valable que dans un système où toutes les données sont maîtrisées. Pour expliquer le monde réel, que ce soit en météorologie ou en histoire des sociétés de classe, il faut des modèles, qui seront toujours limités et améliorables. Mais renoncer par principe à chercher une base rationnelle au socialisme, ce n'est au fond que céder à l'idéologie dominante qui veut que la société actuelle soit "naturelle" et indépassable.

Une science non reconnue ?[modifier]

Si le marxisme est scientifique, pourquoi n'est-il pas reconnu ? Pourquoi depuis ses quelques 150 ans d'existance il n'a toujours pas été admis dans la communauté scientifique, comme toutes les autres "découvertes" ont fini par l'être ?

Rapports entre science et idéologie[modifier]

 La raison fondamentale, c'est que le marxisme véhicule indissociablement une idéologie, qui se heurte à l'idéologie dominante (qui, elle, ne s'assume pas comme telle). Les théories connaissent bien sûr des évolutions dans le domaine sociologique, historique et économique, notamment sous l'effet des transformations de la société capitaliste et des flux et reflux de la lutte de classe. Mais tant que les capitalistes continueront à dominer, les théories majoritaires seront des théories qui légitiment le capitalisme ou critiquent seulement certains de ses effets.

A l'échelle de masse, le progrès de la méthode marxiste ne peut avoir lieu qu'en parallèle du progrès du mouvement communiste, donc il apparaît forcément comme une lutte politique. La perception du "marxisme" pourra alors totalement changer. Comme disait Henri Lefebvre :

« Il est évident qu'un jour on ne dira pas plus le "marxisme" qu'on ne dit le "pasteurisme" pour désigner la bactériologie. Mais nous n'en sommes pas encore là ! »[13]

Une raison plus "conjoncturelle", même si ses effets sont longs comparés à une vie humaine, est la terrible déformation et décrédibilisation qu'a subi le marxisme du fait de la domination stalinienne. Victor Serge décrivait ainsi les perspectives en 1939, alors qu'il était "minuit dans le siècle" :

« Est-il besoin de souligner une fois de plus que le marxisme obscurci, falsifié et ensanglanté des fusilleurs de Moscou, n’est plus du marxisme ? Qu’il se ruine, se dément, se réfute, se démasque, se paralyse lui-même ? . Les masses, par malheur, mettront du temps à s’en apercevoir. Elles ne vivent pas sur une pensée claire et rationnelle, mais sur des sentiments que l’expérience modifie lentement par voie de réactions… Comme tout cela se passe sous les enseignes usurpées du marxisme, il faut nous attendre, de la part des masses incapables d’appliquer à cette tragédie l’analyse marxiste, à une réaction contre le marxisme. Nos ennemis ont beau jeu. La pensée scientifique ne pourra cependant pas rétrograder en-deçà du marxisme ; ni la classe ouvrière se passer de cette arme intellectuelle. [...] La lutte des classes continue ; on entend distinctement craquer, en dépit des replâtrages totalitaires, la charpente du vieil édifice social. Le marxisme connaîtra encore bien des fortunes diverses ; peut-être même des éclipses. Sa puissance, conditionnée par les circonstances historiques n’en apparaît pas moins indéfectible en définitive puisqu’elle est celle du savoir alliée à la nécessité révolutionnaire. »[14]

Le domaine de l'économie politique[modifier]

Marx remarquait nettement que les intérêts capitalistes entraient bien plus en compte dans la recherche en économie que dans un autre champ scientifique :

« Sur le terrain de l’économie politique la libre et scientifique recherche rencontre bien plus d’ennemis que dans ses autres champs d’exploration. La nature particulière du sujet qu’elle traite soulève contre elle et amène sur le champ de bataille les passions les plus vives, les plus mesquines et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé. » [15]

Marx précise d'ailleurs que l'économie bourgeoise a été scientifique dans certaines circonstances, par exemple en Angletterre avant que la lutte de classe ne prenne une grande ampleur :

« Tant qu'elle est bourgeoise, c'est-à-dire qu'elle voit dans l'ordre capitaliste non une phase transitoire du progrès historique, mais bien la forme absolue et définitive de la production sociale, l'économie politique ne peut rester une science qu'à condition que la lutte des classes demeure latente.
[...]
C'est en 1830 qu'éclate la crise décisive. [...] Dans la théorie comme dans la pratique, la lutte des classes revêt des formes de plus en plus accusées, de plus en plus menaçantes. Elle sonne le glas de l'économie bourgeoise scientifique. Désormais il ne s'agit plus de savoir, si tel ou tel théorème est vrai, mais s'il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l'investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l'apologétique. »[16]

Science bourgeoise et science prolétarienne ?[modifier]

Ce sont surtout les staliniens qui ont systématisé la caractérisation de toute production intellectuelle et établi des frontières entre culture bourgeoise / culture prolétarienne, science bourgeoise / science prolétarienne, etc.

Marx parlait par exemple "d'économie bourgeoise"[16]... Il entendait par là des pensées qui justifient l'ordre social existant, souvent en le naturalisant et en le présentant comme voué à s'éterniser. Et il associait bien la critique de cette économie bourgeoise au prolétariat :

« En tant qu'une telle critique représente une classe, elle ne peut représenter que celle dont la mission historique est de révolutionner le mode de production capitaliste, et finalement d'abolir les classes - le prolétariat. »[16]

Cette caractérisation n'a cependant rien d'absolu. Marx revendique clairement ce qu'il doit à Smith, Ricardo, etc. Il affirme simplement que les intérêts idéologiques évidents qu'a l'analyse économique engendrent une tendance à la polarisation selon la lutte de classe, entre les penseurs "apologétiques" du capitalisme et les penseurs qui en font lucidement la critique, et donc se placent objectivement dans le camp du prolétariat. Et Marx n'a jamais généralisé cette notion aux sciences en général.

La caractérisation de "bourgeoise" n'a pas de rapport direct avec la position sociale de ceux/celles qui produisent cette science. Pour des raisons matérielles, l'essentiel des économistes étaient issus de la bourgeoisie, même ceux qui critiquent le capitalisme comme Marx. Avec le développement du capitalisme et la démocratisation de l'enseignement supérieur, on trouve davantage de penseurs issus du prolétariat, et pour autant les théories économiques dominantes restent "bourgeoises" pour des raisons structurelles.

Comment une science pourrait-elle à la fois être une science du prolétariat et une science objective ? A ce sujet, Hilferding disait :

« Le maintien de la domination de classe est liée à la condition que ceux qui y sont soumis croient à sa nécessité. Reconnaître son caractère provisoire, c'est en préparer la chute. D'où la répul­sion insurmontable qu'éprouve la classe dominante à accepter les résultats du marxisme. En outre, la complexité du système exige une étude que seul peut s'imposer celui qui n'est pas convaincu d'avance du caractère nuisible des résultats. C'est ce qui explique que le marxisme, qui est une science objective, exempte de tout jugement de valeur, reste nécessairement la propriété des porte-parole de la classe dont la victoire est pour lui le résultat de son étude. C'est dans ce sens seulement qu'il est la science du prolé­tariat, opposée à la science économique bourgeoise, tout en maintenant fermement la prétention qu'a toute science à la valeur objective de ses résultats. »[8]

Les marxistes et les sciences[modifier]

Marx était très intéressé par toutes les sciences et se tenait au courant des avancées majeures de son époque. En rupture avec les dogmes (religieux ou non) hérités des sociétés rigides du passé, beaucoup d'intellectuels cherchaient à comprendre rationnellement le monde, introduisant la méthode scientifique dans tous les domaines. Marx était d'ailleurs loin d'être le premier à creuser dans les domaines qui l'intéressaient particulièrement : il s'est basé sur l'économie classique de Smith et Ricardo, sur les observations d'historiens bourgeois sur la lutte de classe... Mais Marx s'intéressait aussi aux travaux de scientifiques comme Justus von Liebig.

D'autres théoriciens marxistes comme Lénine et Trotsky restaient attentifs au développement des sciences de la nature.

Le recours aux analogies[modifier]

Il est fréquent que les marxistes utilisent des analogies entre sciences de la nature et sciences sociales pour appuyer leurs explications.

Marx s'est beaucoup inspiré des observations faites en chimie, reprenant certaines expressions comme "cristalliser"... Certaines analogies sont en effet parlantes. La réaction d'un liquide X en un gaz Y augmente la pression, mais la pression a un effet sur la vitesse de la réaction. A une certaine pression, c'est le réceptacle tout entier qui peut exploser, modifier profondément "l'ordre établi" précédent.

Trotsky emploie aussi l'analogie avec la cristallisation quand il raconte comment le commandant d’un régiment sent que sa fin est proche à la nouvelle de l’arrivée d’un nouveau soldat, un “léniniste” : « Il est évident que le soldat nouvellement arrivé jouait le rôle d'un premier cristal dans une solution saturée. »[17]

Interprétations[modifier]

Les procédés de nature logique utilisé dans le Capital sont décrits, en 1954, par Alexandre Zinoviev dans son sujet de thèse Method visxoždenija ot abstraktnogo k konkretnomu (La Méthode du passage de l'abstrait au concret) qu'il va développer et utiliser ultérieurement. Ainsi, comme pour tout développement d'une connaissances scientifique, "les nouvelles connaissances de l'objet d'étude ne viennent pas directement de l'observation, ni de l'expérience (l'empirisme), mais des jugements logiques dans le cadre d'une théorie donnée ou nouvellement développée" [18].

Notes et sources[modifier]

Marxisme et science, Robin Goodfellow, 2012

  1. Friedrich Engels, Socialisme Utopique et Socialisme Scientifique[1], 1880.
  2. Luc, Vincenti Fichte et le marxisme, site Marx au XXI - L'esprit et la lettre.
  3. Georges Haupt, De Marx au marxisme, « L'Historien et le Mouvement social », La Découverte, 1980, p. 93.
  4. Karl Marx, Le Capital, Livre III, § 7, Chapitre LI
  5. F. Engels, Préface à La guerre des paysans allemands, 1850
  6. K. Marx, Misère de la philosophie, 1847
  7. Franz Mehring, « Karl Marx, histoire de sa vie »
  8. 8,0 et 8,1 Rudolf Hilferding, Préface du Capital financier, 1910
  9. Sumit Sarkar, Le déclin du subalterne dans les Subaltern Studies, Revue Contretemps, juin 2017
  10. Andrew Kliman, Reclaiming Marx’s Capital, Lexington Books, 2007
  11. Karl Marx, Salaire, prix et profit, 1865
  12. Dreams of a Final Theory : The Scientist’s Search for the Ultimate Laws of Nature (New York : Vintage, 1994), pp. 36-37.
  13. Henri Lefebvre, Le marxisme, Que-sais-je ?
  14. Victor Serge, Puissance et limites du marxisme, 1939
  15. Karl Marx, Préface à la Première édition du Capital, 1868
  16. 16,0, 16,1 et 16,2 Karl Marx, Le Capital - Livre premier, Postface de la seconde édition allemande, 1867
  17. Trotsky, Histoire de la révolution russe, Février, L’offensive
  18. in Foundations of the logical theory of scientific knowledge (Complex Logic), Alexandre Zinoviev, éd. Reidel Publishing Company, 1973, partie editorial introduction, p. VIII (citation de la partie Logical and Physical implication, p.91 in Problems of the Logic of Scientific Knowledge (1964))