Aliénation

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L'aliénation est la dépossession de l'individu de ses capacités par des forces supérieures. On peut parler d'aliénation à un niveau individuel (aliénation mentale par exemple), ou à un niveau social (comme sur cette page).

L'aliénation de l'humanité[modifier]

Pendant des millénaires, l'humanité a vécu dans la dépendance étroite par rapport aux forces incontrôlées de la nature. Elle ne pouvait que chercher à s'adapter à un milieu naturel donné, chaque petit groupe humain en fonction du sien propre. Elle était prisonnière d'un horizon étroit et étriqué, même si plusieurs sociétés primitives ont pu développer de manière remarquable certaines potentialités humaines (par exemple peinture Paléolithique).

Article détaillé : Communisme primitif.

Avec le développement des forces productives, l'humanité arrive petit à petit à renverser ce rapport de dépendance absolue. Elle réussit à soumettre toujours plus de forces de la nature, à les contrôler, à les domestiquer, à les utiliser consciemment dans le but d'accroître sa production, de diversifier ses besoins, de développer ses potentialités, d'amplifier ses rapports sociaux qui finissent par englober toute notre planète, et par unifier potentiellement l'humanité toute entière.

Mais plus les hommes s'émancipent par rapport aux forces de la nature, plus ils s'aliènent par rapport à leur propre organisation sociale. Au fur et à mesure que les forces productives croissent, que la production matérielle progresse, que les rapports de production deviennent ceux d'une société divisée en classes, la masse de l'humanité ne contrôle plus l'ensemble de sa production, ni l'ensemble de son activité productrice. Elle ne contrôle donc plus son destin social.

Dans la société capitaliste, cette perte de contrôle devient totale. Libérée de l'asservissement à la fatalité de la nature, l'humanité semble de plus en plus soumise à la fatalité de son organisation sociale. Un sort aveugle semble la condamner à subir, non plus les ellets irrésistibles des inondations et des tremblements de terre, des épidémies et des sécheresses, mais bien ceux des guerres et des crises économiques, des dictatures sanglantes et des destructions, voire l'anéantissement nucléaire. La crainte de ces cataclysmes inspire autant sinon plus d'angoisse que jadis, la peur de la foudre, de la maladie ou de la mort.

L'aliénation sous le capitalisme[modifier]

L'aliénation a plusieurs dimensions dans la vie sociale dominée par le capitalisme. Mais dans une optique matérialiste, on doit d'abord considérer l'aliénation "source", l'aliénation dans le travail. Cette aliénation détermine en grande partie les autres aliénations, notamment dans la sphère idéologie.

Aliénation du travail[modifier]

Dans le mode de production capitaliste, le travailleur vend sa force de travail. La finalité de son travail est hors de sa portée, la marchandise produite lui est du début à la fin extérieure. Ainsi dans les rapports de production capitalistes, le rôle de l'ouvrier est assimilable en apparence à celui de la machine, aux moyens de production, bien qu'il créée de la valeur. On pense bien évidemment aux "Temps modernes" de Charlie Chaplin, mais Marx avait déjà identifié à sa façon la quintessence de cet état aliéné :

« En quoi consiste l'aliénation du travail? D'abord dans le fait que le travail est extérieur à l'ouvrier, c'est-à-dire qu'il n'appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s'affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. »[1]
« Un homme qui ne dispose d'aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu'une bête de somme. C'est une simple machine à produire la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. Et pourtant, toute l'histoire moderne montre que le capital, si on n'y met pas obstacle, travaille sans égard ni pitié à abaisser toute la classe ouvrière à ce niveau d'extrême dégradation [...] »

Cette aliénation n'est pas valable pour le champ du travail, elle en déborde par nature :

« Une conséquence immédiate du fait que l'homme est rendu étranger au produit de son travail : l'homme est rendu étranger à l'homme. »

Aliénation idéologique[modifier]

Les prolétaires sont en parallèle aliénés sur le plan idéologique : aliénés par les média, par la religion, par l'argent, par l'idéologie bourgeoise en général. Cela découle du pouvoir qu'a la classe bourgeoise sur les travailleurs, à la fois directement, en leur apparaissant comme la classe du mérite, des pourvoyeurs de travail, des organisateurs de la production, et à la fois par une propagande supplémentaire distillée à chaque instant par des idéologues zélés (économistes néoclassiques, droite décomplexée et populiste...).

Fin de l'aliénation[modifier]

Cependant, le même développement impérieux des forces productives qui pousse jusqu'à l'extrême l'aliénation de l'homme par rapport à sa propre production et à sa propre société, crée, sous le capitalisme, la possibilité d'une véritable émancipation de l'homme.

Article détaillé : Emancipation et travail.

Cette possibilité doit être conçue dans un double sens. L'humanité sera de plus en plus capable de contrôler et d'autodeterminer son développement social, ainsi que les bouleversements du milieu naturel dans lequel il se produit. L'humanité sera de plus en plus capable de faire exploser toutes ses potentialités de développement individuel et social, potentialités jusqu'ici étouflées ou mutilées par l'insuffisance de son contrôle sur les forces de la nature et sur l'organisation et le devenir social.

La construction d'une société sans classes, puis l'avènement d'une société communiste, impliquent l'émancipation du travail, l'émancipation de l'homme en tant que producteur. Les travailleurs deviennent maîtres de leurs produits et de leurs processus de travail. Ils choisissent librement les priorités dans la répartition du produit social. Ils décident collectivement et démocratiquement des charges de production, des sacrifices de loisirs et de consommation courante, qui présideront à cette répartition.

Article détaillé : Planification.

Certes, ces choix continueront à s'effectuer dans un certain cadre contraignant. Aucune société humaine ne peut consommer davantage que ce qu'elle produit sans réduire ses réserves et ressources productives, ni se condamner à réduire plus tard même sa consommation courante, des que l'épuisement des réserves et la réduction des ressources productives auront atteint un certain seuil. Dans ce sens, la formule d'Engels, selon laquelle la liberté, c'est la reconnaissance de la necessité, reste vraie même pour l'humanité communiste.

Mais il a une deuxième dimension à la désaliénation humaine qui élargit singulièrement la sphère de la liberté humaine. Lorsque sont satisfaits tous les besoins de base pour tous les hommes, lorsque la reproduction de cette abondance est assurée, la solution des problèmes matériels cesse d'être prioritaire pour l'humanité. L'homme s'émancipe de l'asservissement au travail mécanique, non créateur. Il se libère de la nécessité de mesurer chichement l'emploi de son temps, de le consacrer surtout à la production matérielle. Le développement d'activités créatrices, le développement de sa riche individualité, développement de rapports humains de plus en plus amples, prend le dessus sur l'accumulation sans cesse croissante de biens matériels de moins en moins utiles.

La pratique sociale révolutionnaire bouleversera dès lors non seulement les rapports de production elle bouleversera toute l'organisation sociale, toutes les habitudes traditionnelles, la mentalité et la psychologie des hommes. L'égoisme matériel et l'esprit de concurrence s'étioleront faute d'être nourris par l'expérience quotidienne et des intérêts majeurs.

L'humanité bouleversera son milieu géographique. La configuration du globe, le climat et la répartition des grandes réserves d'eau, tout en préservant ou rétablissant l'équilibre écologique. Elle bouleversera jusqu'à ses propres bases biologiques. Elle ne pourra réussir ces gageures de manière absolument volontariste, indépendamment de pré-conditions et d'une infrastructure matérielles sufisantes. Mais une fois assurée cette infrastructure, c'est l'humanité active, et de plus en plus libre de ses choix, qui deviendra le levier principal pour la création d'un homme nouveau, l'homme communiste libre et desaliéné. Dans ce sens. il est correct de parler d'un humanisme marxiste et communiste.

Etat objectif ou "ressenti" ?[modifier]

Il est intéressant de noter qu'une certaine pensée sociologique, influencée par le concept marxiste d'aliénation, tend encore à présenter l'aliénation comme une situation objective de la personne aliénée, comme un état réel.

Mais des courants de pensée plus "modernes" comme la "psychologie sociale", et notamment aux États-Unis, emploient plutôt ce terme pour désigner un sentiment de dépossession qu'a l'individu.

Notes et sources[modifier]

  1. Manuscrits de 1844, Karl Marx