Impérialisme d'hier et d'aujourd'hui. En haut : Pitt et Napoléon (1805). En bas : Trump, Poutine et Xi.
L'impérialisme a un sens général, de domination et d'expansionnisme de la part d'un pays sur d'autres, et un sens particulier de stade impérialiste du capitalisme.
L'impérialisme, en tant qu'expansionnisme par les conquêtes d'une nation sur d'autres est un trait très ancien des sociétés humaines. Depuis que des classes dominantes existent, organisées en différents États, elles sont sans cesse engagées dans des rivalités pour l'obtention de richesses, le contrôle de ressources naturelles ou d'esclaves.
« L'histoire a connu l'impérialisme de l'État romain fondé sur le travail des esclaves; l'impérialisme de la propriété terrienne féodale; l'impérialisme du capital commercial et industriel; l'impérialisme de la monarchie tsariste, etc. »[1]
Il n'y a pas de théorie générale de l'impérialisme faisant consensus chez les marxistes. La plupart considèrent que l'impérialisme de chaque époque prend sa source dans le mode de production de cette époque, et ne peut donc pas avoir d'explication transhistorique (contrairement par exemple à Schumpeter).
C'est ainsi par exemple que Boukharine critiquait ceux qui définissent l'impérialisme comme la « politique de conquête en général » :
« De ce point de vue, on peut parler tout autant d'Alexandre le Macédonien et de l'impérialisme des conquérants espagnols, de l'impérialisme de Carthage et Ivan III, de la Rome antique et l'Amérique moderne, de Napoléon et de Hindenburg. Aussi simple que soit cette théorie, elle est absolument fausse. Fausse car elle «explique» tout, c'est-à-dire qu'elle n'explique absolument rien. Toute politique des classes dirigeantes (politique «pure», politique militaire, politique économique) a une signification fonctionnelle parfaitement définie. Née d'un système de production donné, elle sert à reproduire les rapports de production donnés, simplement ou sur une plus grande échelle. La politique des seigneurs féodaux renforce et élargit les relations de production féodales. La politique du capital commercial augmente la sphère de domination du capitalisme commercial. La politique du capitalisme financier reproduit la base de production du capital financier sur une échelle plus large. »[2]
Les Grecs et les Phéniciens ont fait un pacte vers -500 pour se partager la péninsule ibérique : les Phéniciens avaient le contrôle sur les terres au sud de l’Ebre. Un des enjeux était le contrôle des mines.
Conflit entre Rome et Carthage autour de la Sicile entre -264 et -241.
Le philosophe arabe Ibn Khaldoun (1332-1406) nommait asabiyya[3] la cohésion sociale (au sens de liens plus ou moins "claniques" existant au sein d'un peuple, et décrivait comment l'asabiyya déclinait particulièrement dans les villes des grands empires, et menait à leur chute face à des peuples nomades des périphéries à la forte asabiyya, puis comment les conquérants avaient tendance à adopter le mode de vie du peuple conquis et subir le même processus. Même si cette observation à elle seule ne suffit pas (elle conduit à une analyse cyclique de l'histoire) elle comprend des éléments empiriques qui doivent être intégrés à une analyse matérialiste.
A partir du 15e siècle, avec ce que les Européens appelaient alors les « Grandes découvertes » et notamment la « découverte de l'Amérique », un début de mondialisation commence à avoir lieu sous la forme d'une domination des puissances européennes, et d'une rivalités entre elles pour l'hégémonie.
Commerce triangulaire entre Europe, Afrique et Amérique
Les empires coloniaux européens commencent à se former, d'abord dans les Caraïbes et en Amérique, et un commerce triangulaire basé sur une traite esclavagiste sans précédent se met en place, et durera 4 siècles.
Ce développement intense du commerce international permet l'accumulation de fortunes chez de gros marchands, avec une tendance à l'accroissement de leur influence, ce qu'on peut appeler l'époque du capitalisme marchand (16e-18e siècle). Il ne s'agit pas encore d'un mode de production stabilisé, le cœur de l'économie restant la rente agricole, mais l'accumulation de capital de cette période a été une condition de la révolution industrielle du 19e siècle (accumulation primitive du capital).
Par ailleurs, en même temps qu'il enrichissait l'Europe, ce commerce triangulaire appauvrissait et déstabilisait durablement l'Afrique :[4]
les 12 millions d'hommes et femmes réduits en esclavage sur plusieurs siècles, ont représenté un énorme vol de force de travail (les deux tiers des esclaves étaient des hommes entre 15 et 25 ans) ;
les armes mises en circulation en Afrique ont déstabilisés les sociétés en créant des déséquilibres majeurs dans des rapports de forces, amorçant des spirales de violence ;
les routes commerciales qui préexistaient entres peuples africains ont été détruites et remplacées par les routes concentrées sur le commerce avec les Européens (dont la lucrative mise en esclavage d'autres Africains) ;
des terres fertiles ont été abandonnées par des cultivateurs réduits en esclavages ou fuyant pour ne pas être capturés par les esclavagistes ;
de nombreux savoirs ou savoir-faire ont été perdus ou n'ont profité qu'à l'Amérique (culture du riz)...
« l'Angleterre et la France ont fait la guerre de Sept Ans [1756-1763] à cause des colonies, c'est‑à‑dire qu'elles ont fait une guerre impérialiste (laquelle est possible aussi bien sur la base de l'esclavage, ou du capitalisme primitif, que sur celle du capitalisme hautement développé de notre époque). »[5]
Bombardement du Venezuela par les Allemands en 1902 pour réclamer des dettes.
Le développement de la marine militaire entraîne ce que l'on a appelé la « diplomatie de la canonnière » : des bombardements de côtes depuis la mer, pour imposer des conditions à un rival (ex: Cabinda) ou à un pays dominé (ex: Guerres de l'opium). Cet usage de la force a été largement utilisé contre des pays plus faibles économiquement pour leur réclamer des dettes qu'ils ne payaient pas, ou leur imposer des traités inégaux (ouverture forcée au libre-échange, privilèges pour les ressortissants nationaux...).
En France, la période qui est souvent appelée "la colonisation" a eu lieu sous la Troisième République, de 1871 à 1914. A cette époque, une poignée de pays (France, Allemagne, Angleterre et États-Unis) possèdent 80% du capital financier mondial.
Pour appuyer cette domination d'autres peuples, les classes dominantes occidentales ont développé des idéologiesréactionnaires et oppressives comme le racialisme.
En 1826, "impérialisme" est employé comme "promotion de l’Empire" dans le contexte post-napoléonien. Parfois utilisé en Angleterre, dans un sens neutre ou positif relatif à l’expansion de la civilisation occidentale, mais utilisé depuis le début plus ou moins comme reproche.
Le sens de “domination d’un pays sur un autre” semble établi à partir de 1878. A cette époque le terme se répand au Royaume-Uni, des « anti-impérialistes » critiquant la politique anglaise dans le monde (menée notamment par Disraeli), et très vite certains défenseurs de cette politique se désignent eux-mêmes comme « impérialistes » (comme Chamberlain).
Marx et Engels n’employaient pas le terme d’impérialisme, sauf en tant que synonyme de bonapartisme. Mais ils ont écrit, de fait, sur les rapports de domination entre nations. Dans leurs premiers écrits, ils affichent un fort enthousiasme sur le « progrès » de la mondialisation capitaliste. Même s'ils dénoncent les méthodes brutales, cela les conduit à voir d'un bon oeil les politiques d'expansion des capitalistes occidentaux qui diffusent le mode de production capitaliste, et donc, prochainement, la révolution socialiste.
En ce qui concerne le positionnement politique en cas de guerre, Marx et Engels n’ont jamais produit de schéma simple et systématique. Ils reprenaient une opposition qui était alors courante entre « guerre dynastique » (pour les intérêts des despotes) et « guerre nationale » (ou « guerre populaire », progressiste). Comme les démocrates de l’époque, ils sont restés marqués par les conquêtes de Napoléon 1er, jugées « progressistes » parce que diffusant les idées et les transformations de 1789.
Ils cherchaient à déterminer le camp dont la victoire pourrait favoriser des révolutions démocratiques-bourgeoises et des unifications nationales. A l’inverse, ils souhaitaient la défaite des Empires aristocratiques comme l’Autriche-Hongrie et surtout la Russie tsariste qui exerçait une « suprématie en Europe » et qui était « l'ennemi de tous les peuples occidentaux, même des bourgeois de tous ces peuples ».
Le terme d’impérialisme commence à être utilisé à la fin du 19e siècle dans la politique anglaise, où certains le dénoncent, et d’autres comme le premier ministre Chamberlain le revendiquent. A cette époque, les marxistes parlaient de « politique internationale », de colonialisme ou de militarisme. Kautsky l’emploie au plus tard en 1900.[6]
L’opposition à la guerre qui menaçait faisait officiellement consensus dans la Deuxième internationale. Cette guerre était même caractérisée comme « impérialiste ». Mais lors du congrès de Stuttgart (1907), les délégués allemands, y compris les centristes, refusent de s’engager sur la grève générale, au motif qu’elle désintègrerait le parti. Finalement, Lénine et Luxemburg, entre autres, obtiennent les voix du centre sur cette formulation : « Au cas où la guerre éclaterait [les socialistes] ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »
Illustration tirée du supplément au Petit Journal, 16 janvier 1898
La social-démocratie condamnait également le colonialisme. Mais il y avait une aile droite, comme Eduard Bernstein qui disait en 1896 : « Nous condamnons certaines méthodes pour soumettre les sauvages. Mais nous ne condamnons pas l’idée que les sauvages doivent être soumis ». Il était régulièrement mis en minorité (mais jamais exclu), et combattu par les théoriciens « centristes » (Karl Kautsky, Rudolf Hilferding, Otto Bauer...).
Mais l’opportunisme allait croissant dans l’appareil social-démocrate. Une fièvre nationaliste déferle sur l’Allemagne en 1907 après un massacre colonial en Namibie, et le SPD perd soudain la moitié de ses votes. Bien que la majorité du congrès international de Stuttgart réaffirme sa condamnation du colonialisme, la droite et même des membres du centre prônent une adaptation. Bernstein osait dire que le SPD devait « développer en positif une politique coloniale socialiste ». Au Reichstag, les députés socialistes assouplissent de plus en plus leur position antimilitariste.
Dans Le socialisme et la politique coloniale (1907)[7] Kautsky polémique avec certaines positions de la droite.
La position officielle du Labour britannique était un « impérialisme éthique ». Des délégués de la SFIO défendaient également un « colonialisme national », et l'aile droite du SPD un « impérialisme national ».[8]
Dénonciation de l'impérialisme dans un magazine états-unien (1899)
De nombreuses réflexions ont eu lieu sur l'impérialisme à partir des années 1900. Notamment celles de Kautsky, de Hilferding (1911), de Luxemburg (1913) ou de l'intellectuel libéral anglais John A. Hobson (1902). Tous les auteurs observaient des changements économiques majeurs (centralisation du capital en monopoles, essor du capital financier...) et tentaient d'en donner des interprétations.
Certains points importants soulevaient des débats, notamment la question de savoir si l'internationalisation du capital éloigne le risque de guerre ou non. Cette idée, originellement défendue par Bernstein (révisionniste de droite) et combattue par tous les autres, sera finalement reprise par Kautsky à partir de 1911 (théorie de l'ultra-impérialisme). Ce n'est pas seulement un changement d'analyse, car Kautsky va aussi commencer à proposer de s'allier à des franges pacifistes de la bourgeoisie. Jaurès en France aura la même évolution. Lui qui disait en 1895 que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » parle en 1911 du « capitalisme moderne » et des États-Unis comme des forces de paix.
Ces réflexions de Kautsky, de Hobson, et Hilferding auront largement influencé l'élaboration de Lénine. Sur le plan théorique, Lénine affirmera même n'avoir fait que maintenir la position initiale de Kautsky. En effet de nombreuses idées étaient présentes chez Kautsky : l'idée qu'il s'annonce une époque de guerres et de révolutions, que les révolutions coloniales pourront s'allier aux révolutions ouvrières dans les métropoles, que l'impérialisme créé une aristocratie ouvrière...
Lorsque la Première guerre mondiale a éclaté, l'Internationale socialiste a volé en éclats.[9] Alors qu'elle avait proclamé lors de ses congrès qu'elle s'opposerait par tous les moyens à ce que les prolétaires de tous les pays soient envoyés au front pour s'entretuer, ses principaux partis se sont rangés derrière leur bourgeoisie contre "l'étranger" (Union sacrée). Le social-chauvinisme s'étale sans honte, comme le dirigeant SPDHermann Molkenbuhr qui dit brutalement : « Dans les deux mois qui vont suivre, nous en finirons avec la France. Nous nous tournerons alors vers l'Est. Nous en finirons avec les troupes du tsar, et, alors, dans trois mois, dans quatre au plus, nous donnerons à l'Europe une paix solide ».[10]
Pour justifier sa politique, la social-démocratie allemande s’est appuyée sur le fait que Marx et Engels décidaient au cas par cas du camp qu'il fallait soutenir dans une guerre. Les socialistes de gauche (Luxemburg, Lénine, Trotski, Mehring, Pannekoek...), au contraire, dénonçaient clairement cette guerre mondiale comme « guerre impérialiste (c'est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage) ». Le terme de social-impérialisme a aussi été utilisé, par exemple par Rosa Luxemburg[11] ou Lénine[12].
Luxemburg allait jusqu’à généraliser en affirmant qu’à l’époque impérialiste il n’y a plus de « guerre nationale », au sens d’alors, de guerre juste (guerre défensive, guerre de libération nationale...). Ce que Lénine critiquera.[13]
Dans le contexte de cette guerre impérialiste, il n'y avait pas de camp à soutenir, donc il fallait être partout contre la guerre, et chercher à « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » (lutte de classe). Le révolutionnaire allemand Karl Liebknecht diffusait au front le mot d'ordre « L'ennemi principal est dans notre propre pays ! » Quant à Lénine, il est célèbre pour avoir prôné un « défaitisme révolutionnaire ».
Cela n'a pas empêché les bolchéviks d'envisager des accords tactiques ponctuels. Par exemple pendant la guerre civile ils ont envisagé un accord avec un représentant de la France (un royaliste réactionnaire), parce que l'avancée des troupes allemandes les menaçait (juste avant la signature de Brest-Litovsk).[14]
La social-démocratie s'était historiquement affirmée pour le droit à l'auto-détermination des peuples. Elle avait surtout abordé le problème des minorités nationales au sein ou vis-à-vis des vieux empires oppresseurs (les Hongrois ou les Serbes vis-à-vis des Autrichiens, les Polonais vis-à-vis de tous les voisins, les nombreuses minorités dans l'Empire russe, les Irlandais vis-à-vis de l'Angleterre...). Cela constituait ce que les socialistes et les républicains progressistes appelaient la « question nationale ». Le colonialisme et l'impérialisme, qui passent au devant de la scène au début du 20e siècle, ont bien sûr des points communs avec ces questions. D'ailleurs la commission chargée d'élaborer l'orientation anti-impérialiste lors du 2e congrès de l'Internationale communiste s'appelait « commission nationale et coloniale ».[15] Elle s'intéressait à la fois aux « mouvements révolutionnaires des pays dépendants ou lésés dans leurs droits (par exemple, l'Irlande, les noirs d'Amérique, etc.) », des colonies, et des « pays financièrement dépendants ».
Lénine résumait l'objectif central :
« En premier lieu, quelle est l'idée essentielle, fondamentale de nos thèses ? La distinction entre les peuples opprimés et les peuples oppresseurs. Nous faisons ressortir cette distinction, contrairement à la II° Internationale et à la démocratie bourgeoise. (...)70 % de la population du globe, appartient aux peuples opprimés, qui ou bien se trouvent placés sous le régime de dépendance coloniale directe, ou bien constituent des États semi‑coloniaux (...) ou encore vaincus par l'armée d'une grande puissance impérialiste se trouvent sous sa dépendance en vertu de traités de paix. »
Lénine prenait position dès 1915 pour les guerres de libération nationale qui seraient menées par des pays dominés :
« Si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., […] tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les "grandes" puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices. »[16]
Cela impliquait donc une position de défaitisme révolutionnaire pour les communistes des pays impérialistes.
Rompant avec la social-démocratie qui cautionnait de plus en plus la politique coloniale, les communistes mènent une lutte anti-impérialiste réelle. Il s'affirment clairement pour les mouvements anti-colonialistes, et pour la défaite des troupes coloniales de "leur" impérialisme. Par exemple :
En Russie, les bolchéviks se lancent lors de la révolution de 1917 dans une politique de reconnaissance des peuples opprimés par le tsarisme.
Les communistes organisent avec leurs sections orientales et d'autres forces anti-impérialistes le Congrès des peuples de l'Orient en 1920.
En France, la jeune SFIC organisait des militants communistes et anti-impérialistes comme Hadjali Abdelkader, ou Nguyen-Ai-Quac (le futur Ho Chi Minh).
Alors que les partis social-démocrates n'étaient présents quasiment qu'en Europe, des partis communistes émergent dans de nombreux pays dominés à la suite de la révolution russe. D’importants débats agitent alors l’Internationale communiste, sur la stratégie et la tactique qu'il convient d'adopter pour combiner au mieux la lutte des classes et la lutte des peuples opprimés. Quelle attitude devaient avoir les communistes vis-à-vis des partis bourgeois anti-impérialistes ? Quels compromis pouvaient-ils voire devaient-ils faire, et ne pas faire ? Cela conduit l'Internationale à adopter le front unique anti-impérialiste en 1922.
Les bolchéviks ne niaient pas qu’il y avait des grandes puissances et des guerres impérialistes avant le capitalisme. A leur époque il coexistait des puissances capitalistes et de vieux empires basés sur la propriété foncière, en déclin (Empire chinois, Empire ottoman, Empire austro-hongrois, Empire russe…). En particulier, la Russie était mise dans le sac des « nations dominatrices (grands-russes, anglo-américains, allemands, français, italiens, japonais, etc.) »[17] Ils combattaient aussi bien les « monarchies impérialistes » que les« bourgeoisies impérialistes », tout en constatant que les puissances basées sur l’ancien type d’impérialisme déclinaient. Par exemple Radek rappelait que Marx et Engels (entre 1845 et 1890) considéraient la Russie tsariste comme la principale puissance (réactionnaire) :
« […] la Russie tsariste et féodale qui, bien qu'à cette époque, sous l'influence du développement capitaliste elle commençât à se désagréger et ne puisât plus sa force que dans la rivalité des puissances capitalistes, n'en avait pas moins à sa disposition des millions de paysans abêtis qu'elle eût pu envoyer en Europe pour réprimer un mouvement révolutionnaire. »[18]
Lénine précisait :
« Au Japon et, en Russie, le monopole de la force militaire, l'immensité du territoire ou des commodités particulières de spoliation des allogènes, de la Chine, etc., suppléent en partie, remplacent en partie le monopole du capital financier contemporain, moderne. » « En Russie, l'impérialisme capitaliste du type moderne s’est pleinement révélé dans la politique du tsarisme à l'égard de la Perse, de la Mandchourie, de la Mongolie; mais ce qui, d'une façon générale, prédomine en Russie, c'est l'impérialisme militaire et féodal. »[19]
L'impérialisme que décrivent les communistes du début du 20e siècle, c'est donc majoritairement cet « impérialisme capitaliste du type moderne ». C'est lui que Lénine théorise dans son ouvrage L'impéralisme, stade suprême du capitalisme[20] (1917). Il soutient qu'il n'y a pas simplement des politiques impérialistes dont la bourgeoisie pourrait se passer, mais que l'impérialisme est l'aboutissement du capitalisme avancé. Pour lui, cela découle des caractéristiques économiques suivantes :
les surprofits générés par la surexploitation impérialiste des pays dominés permet aux capitalistes d'acheter la couche dirigeante du mouvement ouvrier politique et syndical (aristocratie ouvrière), ce qui constitue la base matérielle du réformisme
les trusts se partagent le monde économiquement (guerre commerciale, dumping, recours au protectionnisme...)
les intérêts des trusts fusionnés avec ceux de leurs Etats conduisent aux politiques de conquête, et aux guerres pour le repartage du monde.
C'est avec cette grille d'analyse que l'Internationale communiste expliquait la vague de colonisation de la fin du 19e siècle, et la nécessité de la marche à la guerre au début du 20e siècle : le monde ayant été entièrement englobé dans les sphères d'influence de telle ou telle métropole, que ce soit par occupation directe ou par tutelle économique, seule la guerre pouvait repartager les territoires. Or, l'Allemagne et le Japon connaissaient une forte croissance industrielle, et n'avaient que peu de colonies, contrairement aux vieilles puissances comme la France et l'Angleterre, qui stagnaient. Le jeu des alliances diplomatiques en fonction des intérêts de chaque puissance a tôt eu fait d'entraîner la première guerre mondiale.
Dans les années précédant la guerre de 1914, les blocs d'alliance se constituaient en fonction de leurs intérêts, et les grandes puissances marchaient à la guerre. Aucun observateur sincère ne pouvait dire qu'il y avait en Europe un bloc progressiste/pacifiste (d'un côté les démocraties française et anglaise, mais alliées au tsarisme russe, de l'autre les empires centraux allemand et austro-hongrois...). C'est pour cela notamment que Lénine soutenait que malgré les différences de régimes (monarchies, républiques…), les grandes puissances mènent toutes une politique réactionnaire en politique étrangère.
Après la boucherie de la Première guerre mondiale, le président des États-Unis, Woodrow Wilson, propose la création d'une Société des Nations chargée de maintenir la paix et le commerce international. L'attitude du mouvement ouvrier fut très clivée : d'un côté les restes de la Deuxième internationale applaudissaient (Kautsky y voyant l'homme de son ultra-impérialisme), de l'autre la Troisième internationale y voyait une « une tentative faite par les ploutocrates de New-York et de Chicago pour assujettir l’Europe et le monde entier »[21]
Finalement, la Société des nations a vu le jour sans les États-Unis, car Wilson n'a pas eu le soutien du Congrès. Certains socialistes comme Albert Einstein ont fondé beaucoup d’espoirs dans la SDN et la démilitarisation concertée.[22] Au milieu des tensions des années 1930, la SDN vole en éclats. Trotski commente de la façon suivante cette tendance :
« Tous les gouvernements ont peur de la guerre. Mais aucun n'est libre de son choix. […] La SDN, qui, selon son programme officiel, devait «organiser la paix», et qui était en réalité conçue pour perpétuer le système de Versailles, neutraliser l'hégémonie des États-Unis et constituer un bastion contre l'Orient rouge, n'a pu surmonter le choc des contradictions impérialistes. »[23]
En cas de conflit entre pays impérialiste et pays dominé, Trotski maintenait la position classique de l'Internationale communiste :
un défaitisme révolutionnaire pour les communistes du pays impérialistes : la défaite d'une bourgeoisie impérialiste l'affaiblit aussi dans ses rapports avec la classe ouvrière de la métropole, et favorise la lutte révolutionnaire
un défensisme révolutionnaire pour les communistes du pays dominé : faire un front politico-militaire avec les forces anti-impérialistes, tout en conservant l'indépendance politique et les objectifs communistes, utiliser la situation créée par la lutte de libération nationale pour la pousser jusqu'à une lutte révolutionnaire communiste, devant ensuite s'étendre au monde entier (révolution permanente)
Pour Trotski, ce principe reste systématiquement valable, et les autres facteurs (quel est le premier pays qui a attaqué, quel type de régime est à la tête du pays dominé ou du pays impérialiste...) ne doivent pas entrer en ligne de compte pour lui. Il insistait là dessus, par exemple à l'occasion du soutien à l’Éthiopie agressée par l'Italie de Mussolini :
« Bien entendu, nous sommes pour la défaite de l’Italie et pour la victoire de l’Éthiopie, et nous devons donc faire tout notre possible pour empêcher, par tous les moyens en notre pouvoir, que d’autres puissances impérialistes soutiennent l’impérialisme italien et en même temps faciliter du mieux que nous pouvons la livraison d’armes, etc. à l’Éthiopie. Néanmoins, nous devons faire valoir que cette lutte n’est pas dirigée contre le fascisme, mais contre l’impérialisme. Quand c’est de guerre qu’il s’agit, il n’est pas question pour nous de savoir qui est "le meilleur", du Négus [le monarque éthiopien] ou de Mussolini, mais d’un rapport de forces et du combat d’une nation sous-développée pour sa défense contre l’impérialisme. »[24]
Il peut paraître plus intuitif que l'on peut "plus facilement" s'allier à un régime démocratique bourgeois qu'à un régime autoritaire. Mais ce n'est pas du tout sur ce critère que se base le front unique anti-impérialiste. L'enjeu prioritaire est de lutter contre le renforcement des impérialistes : leur victoire signifie le renforcement d'une puissante bourgeoisie (donc y compris face aux prolétaires des pays impérialistes), et au contraire leur défaite donne de l'espoir à tous les peuples opprimés.
« Si Mussolini l’emporte, cela signifiera le renforcement du fascisme, la consolidation de l’impérialisme et le découragement des peuples coloniaux en Afrique et ailleurs. La victoire du Négus, en revanche, constituerait un coup terrible pour l’impérialisme dans son ensemble et donnerait un élan puissant aux forces rebelles des peuples opprimés. Il faut vraiment être complètement aveugle pour ne pas le voir. »[25]
Par ailleurs, il ne faut avoir aucune illusion sur les prétextes démocratiques qu'utilisent les gouvernements impérialistes : dans la réalité ils ne veulent pas des droits démocratiques dans les pays qu'ils dominent, car cela n'a que pour résultat de menacer leurs intérêts.
« il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serait du côté du Brésil "fasciste contre l’Angleterre "démocratique". Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, en enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas. La défaite de l’Angleterre porterait en même temps un coup à l’impérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais. Réellement, il faut n’avoir rien dans la tête pour réduire les antagonismes mondiaux et les conflits militaires à la lutte contre fascisme et démocratie. Il faut apprendre à distinguer sous tous leurs masques, les exploiteurs, les esclavagistes et les voleurs ! »[26]
Fallait-il soutenir le "camp des démocraties" (États-Unis, Angleterre, France) face au "camp fasciste" (Allemagne, Italie, Japon) ?
Trotski réaffirmait le position du défaitisme révolutionnaire. Bien avant que la guerre n'éclate, en 1934, il disait qu'il y aurait comme en 1914 des régimes réactionnaires dans les deux camps, et que cette différence devenait secondaire dans un contexte de guerre impérialiste.[27]
Toutefois Trotski apportait un certain nombre de nuances, qui lui ont valu d'être accusé par certains de faire des entorses au défaitisme. Par exemple, dans la guerre civile espagnole, Trotski ne renvoyait pas dos-à-dos le camp républicain et le camp fasciste.[28] Mais c'est surtout la ligne de défense de l'URSS qui a suscité des polémiques.
D'autant plus que l'URSS elle-même a une politique de zigzags qui déroute tout le mouvement communiste. Lorsque la guerre éclate en 1939, celle-ci a un pacte de non agression avec l'Allemagne nazie, ce qui a la conduit à décréter que la guerre n'est qu'un conflit inter-impérialiste visant à préserver l'hégémonie de Londres et Paris. Puis, lorsqu'Hitler se tourne contre lui, Staline remet en avant la « guerre contre le fascisme ».
Même si Trotski disait que la France sous les bottes allemandes était « en train de devenir une nation opprimée »[29], il refusait de s’adresser à De Gaulle, comme le faisait Marceau Pivert.
Même si les dominants font tout pour le rester, les rapports de force entre pays évoluent. Le Royaume-Uni, pionnier de la révolution industrielle a longtemps été la puissance hégémonique, puis les autres pays d'Europe de l'Ouest ont entrepris un rattrapage, ainsi que le Japon.
Mais au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ce sont les États-Unis qui apparaissent comme les leaders incontestés du monde capitaliste. Ils sont la première puissance industrielle, commerciale et militaire. Il possèdent 70% des réserves mondiales d'or, et imposent le dollar comme monnaie de référence internationale. Dans l'après-guerre, ils interviennent de plus en plus agressivement pour défendre leurs intérêts, surtout en Amérique du Sud. Dans les années 1990-2000, en situation d'hégémonie, ils prétendent faire les gendarmes du monde (en Irak, en Somalie, en Afghanistan...), mais apportent plus de chaos qu'autre chose, et leur soft power s'affaiblit.
La Chine a réalisé une percée dans le marché de l'automobile depuis 2021
De fait les États-Unis ont une tendance à décliner depuis la fin du 20e siècle, et leur hégémonie est contestée par d'autres puissances comme la Chine et la Russie. Si certains « marxistes » utilisent des discours dogmatiques pour le nier, il ne fait pas de doute que la Chine est devenu l'économie capitaliste la plus dynamique au monde, ce qui renforce sa puissance d'année en année face aux vieux impérialismes.
Les entreprises chinoises ou russes sont présentes partout dans le monde, et rivalisent avec les multinationales européennes, états-uniennes et japonaises. Depuis 2009, c'est la Chine qui a la 1ère place pour les échanges commerciaux avec l'Afrique.
La dynamique du capital elle-même explique en partie pourquoi les rapports de force changent sur le long terme : la suraccumulation du capital ainsi que l'augmentation des conquis sociaux tend à faire baisser les taux de profits dans la sphère productive des vieilles puissances, qui se retrouvent exportatrices de capitaux financiers, qui contribuent ensuite au développement d'autres puissances dans le monde. En revanche, les vieilles puissances et en premier lieu les États-Unis ont accumulé une supériorité militaire qui peut perdurer longtemps après avoir perdu la supériorité économique.
Par ailleurs, de nombreux pays sont dans des situations intermédiaires de puissances régionales, comme le Brésil, l'Inde, la Turquie, l'Iran, l'Arabie saoudite ou l'Afrique du Sud. A bien des égards, les écarts relatifs entre pays ont diminué par rapports aux débuts du capitalisme, même si les inégalités augmentent entre classes. C'est pourquoi des auteurs marxistes parlent de sous-impérialismes ou impérialismes régionaux.
Les luttes des peuples dominés ont tendance à être progressistes. Mais il ne faut pas perdre de vue que, d'une part la lutte des classes ne disparaît pas au sein de ces peuples, et que d'autre part un peuple peut très bien être opprimé tout en opprimant lui-même d'autres minorités.
A peine émancipés de l'Empire ottoman, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce s'affrontent (1912-1923) pour s'étendre territorialement, ce qui s'accompagne d'expulsions massives et de nettoyages ethniques.
Décret de 1921, écrit en ukrainien, qui déclare le polonais comme unique langue officielle de la région (ukrainienne) de Volhynie.Les Kurdes, peuple sans État et à ce titre souvent victime d'oppression en Turquie, en Iran ou en Irak, ne peut pas plus qu'un autre peuple être essentialisé et idéalisé. Beaucoup de Kurdes ont par exemple été instrumentalisés dans les massacres d'Arméniens en Turquie, ou d'Assyriens en Irak.
Dans le Rwanda, indépendant en 1962, des stigmatisations et des discours conspirationnistes (nourris de discours occidentaux pendant la colonisation) se développent contre la minorité tutsi, provoquant des pogroms et des exils, et finalement un génocide des Tutsis.
L'Iran dépeint par certains campistes comme un héraut de l'anti-impérialisme, est un État autoritaire qui opprime ses minorités (Kurdes, Baloutches...).
Les visions binaires qui voient un absolu dans les catégories de « pays dominants » et « pays dominés » ne sont ni correctes, ni « marxistes orthodoxes ». Lénine pouvait par exemple citer aussi bien le Portugal dans les « pays dépendants », que parmi les puissances coloniales.[20]
Coréens en Ouzbékistan, déportés depuis l'Extrême-Orient soviétique (1937)
Dès les années 1930, la bureaucratisation du régime stalinien a entraîné une politique tournant le dos aux discours d'émancipation originels, et reproduisant des logiques de domination nationale :
vis-à-vis des minorités nationales d'URSS, Staline passe d'une politique d'indigénisation à une politique de russification, et même à des déportations de population ;
vis-à-vis des mouvements révolutionnaires dans le monde, l'appareil de l'Internationale agit davantage en fonction de l'intérêt de l'État soviétique que des intérêts de la révolution mondiale ou simplement de libération nationale des peuples ;
Face à cela, de nombreux marxistes (et non-marxistes) ont dénoncé dès les années 1930 un impérialisme soviétique. Trotski n'était pas absolument opposé à parler d'une certaine forme d'impérialisme, mais il ne voulait pas que soit tiré de trait d'égalité entre l'impérialisme soviétique et l'impérialisme des pays capitalistes, en raison de la nature de l'État soviétique, État ouvrier dégénéré selon lui et selon la majorité des trotskistes.[1] Il maintenait la ligne politique de défense de l'URSS face aux impérialismes capitalistes.
Invasion soviétique de 1979
Lorsque l'URSS envahit l'Afghanistan en 1979, nombreux sont ceux qui dénoncent un impérialisme soviétique. La plupart des trotskistes ont condamné cette invasion, même s'ils refusaient d'employer le terme d'impérialisme.[30]
Les maoïstes ont dénoncé la politique extérieure de l'URSS comme du social-impérialisme.[31] Le régime albanais reprendra la même critique à l'encontre de la Chine.[32] Et de fait la politique extérieure de la Chine a elle aussi été très vite guidée par des propres intérêts et non par des principes, notamment en se rapprochant de tous les ennemis de l'URSS, à commencer par les États-Unis en 1971-1972, et jusqu'à divers régimes autoritaires (Chili de Pinochet, Shah d'Iran). Les conflits frontaliers entre Chine, Viêt Nam et Laos (sanglant en 1979, ou larvés par la suite), malgré leurs régimes « communistes », est une autre démonstration du fait que ces régimes se comportent comme n'importe quel État de classe.
Au début du 20e siècle, le marxiste Karl Kautsky défend l'idée que le capitalisme va vers un super-impérialisme, qui entre autre a pour effet d'éloigner la perspective de guerres entre puissances (ceci à la veille de la Première guerre mondiale...). Lénine et Boukharine ont combattu sa théorie. D'autres thèses plus récentes reprennent des éléments similaires, comme l'Empire de Negri et Hardt.
Factuellement, la tendance à l'internationalisation du capital, et à l'interpénétration des intérêts de nombreux capitalistes, a connu un développement sans précédent après la Seconde guerre mondiale. L'intégration de l'Union européenne en est sans doute le symbole l'exemple le plus avancé. C. Serfati parle de « bloc transatlantique hiérarchisé » pour décrire le pôle États-Unis Union européenne, au sein duquel les États-Unis sont nettement dominants.[33] La volonté de constituer un grand marché transatlantique (TAFTA / TTIP) allait dans ce sens, mais le projet est en recul. On peut également souligner l'intégration assez forte de ce bloc transatlantique avec le Japon (formant la "Triade"). Les tensions n'ont cependant jamais disparu, avec des forces centrifuges perceptibles
Par ailleurs il faut souligner que ces alliances qui tendent à réunir des blocs plus larges se sont en grande partie "contre" d'autres blocs. Pendant la guerre froide, la rivalité avec le Bloc de l'Est a beaucoup contribué au rapprochement des grandes puissances occidentales. Aujourd'hui, les négociateurs du TAFTA évoquent explicitement l'enjeu de renforcer le bloc transatlantique par rapport aux BRICS, tout comme le Marché trans-pacifique entre les États-Unis et ses alliés en Asie est a clairement vocation à isoler la Chine.
Depuis les années 2010, le protectionnisme a tendance à faire son retour, de façon particulièrement spectaculaire depuis le début du second mandat de Trump (2025) qui fragilise y compris les relations UE-USA-Canada.
La théorie léniniste de l'impérialisme considère que le militarisme (interventions militaires, développement des dépenses militaires...) est intrinsèque au capitalisme. Ce sont la plupart du temps les réformistes qui insistent sur la possibilité d'un capitalisme pacifique et qui appellent à s'allier à des secteurs de la bourgeoisie vus comme pacifistes.
Mais pourquoi les différentes pays capitalistes ont-ils des politiques plus ou moins pacifiques ou pro-guerre ? Quels intérêts les interventions militaires servent-elles ? Les marxistes insistent généralement sur les intérêts économiques : le contrôle de marchés et de ressources naturelles (pétrole, uranium...).
Pour le marxiste Claude Serfati, il faut prendre en compte une autonomie partielle de l'appareil d’État, et en particulier du complexe militaro-industriel en son sein. Celui-ci est par exemple puissant dans la politique française depuis l'époque gaulliste (secteur industriel qui concentre une recherche de pointe, beaucoup d'emplois, 30% de la production d'armes destinée à la vente...). Ce complexe agit comme un puissant lobby qui favorise la tendance de l'impérialisme français à intervenir militairement. De même aux États-Unis : Serfati prend l'exemple de l'intervention en Irak, qui était dans l'intérêt immédiat de quelques grands groupes, mais qui aurait finalement été contre-productif pour les États-Unis.[33] A l'inverse le militarisme est plus réduit dans des puissances comme l'Allemagne et le Japon, pour des raisons historiques (vaincus de la Seconde guerre mondiale).
Par ailleurs il faut souligner ici que le maintien de colonies a développé un appareil répressif, qui a recyclé ses méthodes d'une colonie à l'autre, puis jusqu'aux quartiers populaires et leur traitement post-colonial d'aujourd'hui.
Les colonies de peuplement d'Amérique et d'Australie, avec leurs bourgeoisies d'origine européenne, se sont affranchies assez tôt de leurs métropoles. Mais pour les colonies d'extraction, le combat a été dur.
Les communistes constataient en 1922 que « les pays coloniaux et semi-coloniaux, profitant de l’affaiblissement des États impérialistes, obtiennent une plus grande indépendance économique. »[34] La grande dépression des années 1930 a aussi affaibli relativement les métropoles occidentales, et finalement la Seconde guerre mondiale a été suivie d'une vague de décolonisations.
Ces décolonisations ont la plupart du temps dû être arrachées par la guerre. Paradoxalement, ce sont les puissances européennes les plus faibles économiquement (France, Portugal...) qui ont été les plus violentes pour réprimer, craignant d'avoir plus de mal à conserver une emprise économique post-coloniale.
Le contexte de guerre froide a aussi pesé. Beaucoup de jeunes États ont reçu le soutien intéressé soit de l'URSS, soit des États-Unis, chacun tentant d'étendre sa sphère d'influence. Certes l'aura de l'idéologie communiste donnait un avantage, d'où le fait qu'il est devenu le paravent idéologique de nombreux mouvements nationalistes petit-bourgeois dans l'Après-guerre (castrisme, socialisme arabe...). Qu'ils aient l'intention de réaliser une planification dictatoriale ou simplement un timide réformisme social, ces courants gênaient le camp occidental, qui a bien souvent réussi à les déstabiliser.
Mais les États-Unis ont aussi dans certains cas apporté leur soutien à des mouvements d'indépendance. Ils se présentaient dans leur rhétorique diplomatique comme la première nation issue d'une lutte anticoloniale, en opposition aux Européens. Cependant, leur alliance avec ces mêmes Européens a souvent donné des positions ambigües, comme en Indonésie, ou en Algérie[35]. A priori, cela bénéficiait à la fois à leur économie (ouverture de marchés auparavant captifs) et à leur soft power. En revanche, lorsque des mouvements indépendantistes étaient dominés par des forces pro-soviétiques, ils s'y opposaient brutalement (Viêt Nam, Corée, Cuba...). Mais la dimension géopolitique de la guerre froide primait sur les critères idéologiques : les États-Unis n'hésiteront pas soutenir la Yougoslavie communiste, puisqu'elle avait rompu avec Staline[36], et même les Khmers rouges et la Chine contre le Viêt Nam et l'URSS.
Bien évidemment, la décolonisation formelle ne signifie pas affranchissement de l'impérialisme. Tout comme on a pu parler de semi-colonies à propos de pays qui n'avaient pas été colonisés, d'autres ont parlé de néo-colonialisme[37] pour décrire les mécanismes d'exploitation économique que subissent la plupart des pays du monde :
la domination par la dette : les institutions internationales contrôlées par les impérialistes (FMI, Banque mondiale) ont fait du chantage à ces pays, leur imposant des plans d'ajustement structurels. Cela a conduit dans beaucoup de cas à des désastres sociaux (eau inaccessible[38], dégradations de la santé[39], renvoi des femmes vers le foyer[40]...) ;
mécanismes financiers par lesquels l'épargne des pays pauvres est en partie transférée aux pays dominants[41].
Ces mécanismes rendent le néocolonialisme plus diffus (il n'y a plus une seule métropole, il n'y a plus, sauf temporairement, de troupes étrangères sur le sol...), si bien que la conscience d'une lutte de libération nationale à mener est beaucoup moins aigüe.
Message contre l'embargo sur un bus à la Havane
Par ailleurs, il y a peu de marges de manœuvres pour les pays en développement. Ceux qui se sont développés l'ont presque toujours fait à l'aide de mesures protectionnistes, car le libre échange tend à laisser le champ libre aux multinationales impérialistes. Mais sans capitaux extérieurs, il est extrêmement difficile de rattraper le retard technique et économique. Les puissances dominantes prennent d'ailleurs des mesures de rétorsion contre tout gouvernement qui les contrarie trop fortement (comme l'embargo sur Cuba depuis les années 1960). Même si certains pays ont connu un fort développement, dans des circonstances particulières et non généralisables, la plupart des pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud, qu'ils aient ou non connus des gouvernements anti-impérialistes, sont restés dominés.
Pour ces raisons, dans les cas où l'indépendance politique est déjà acquise, il est difficile pour les peuples d'obtenir des avancées sociales sans s'en prendre à la bourgeoisie locale. L'émancipation du néo-colonialisme tend à se confondre avec une lutte des classes nécessairement internationaliste.
Le discours dominant actuel de la bourgeoisie reconnaît que chaque peuple a la droit à disposer de lui-même, que le passé colonial est une « erreur regrettable », etc... masquant la domination économique. Mais la montée de l'extrême droite ravive des relents coloniaux. Par exemple au cours de son mandat, le président Sarkozy a affirmé son refus de toute « repentance ». En 2001, Silvio Berlusconi disait brutalement :
« On ne peut pas mettre sur le même plan toutes les civilisations. Il faut être conscient de notre supériorité, de la supériorité de la civilisation occidentale. L'Occident continuera à occidentaliser et à s'imposer aux peuples. »[42]
Les formes les plus directes de colonialisme n'ont cependant jamais disparu, comme en Palestine. En 2024-2025, on peut même constater une réaffirmation brutale de ce type de rapport, que ce soit avec l'entreprise génocidaire de Netanyahu, ou les déclarations belliqueuses de Trump vis-à-vis du Canada ou du Groenland.
Dans L'impérialisme, Lénine écrit que les pays impérialistes deviennent des foyers d’immigration, car les travailleurs quittent les pays où les salaires sont les plus bas. Citant Hobson, il note que des vieux pays d’émigration comme l’Angleterre et l’Allemagne sont devenus des pays d’immigration. D’où une tendance à la différenciation sociale au sein de la classe ouvrière :
« En France, les travailleurs de l'industrie minière sont "en grande partie" des étrangers : Polonais, Italiens, Espagnols. Aux États-Unis, les immigrants de l'Europe orientale et méridionale occupent les emplois les plus mal payés, tandis que les ouvriers américains fournissent la proportion la plus forte de contremaîtres et d'ouvriers exécutant les travaux les mieux rétribués. L’impérialisme tend à créer, également parmi les ouvriers, des catégories privilégiées et à les détacher de la grande masse du prolétariat. »
Tout comme la domination de la bourgeoisie dans un pays passe en grande partie l'idéologie, la domination des plus puissants États impérialistes se fait en grande partie via l'influence économique, diplomatique, politique, idéologique... On emploie souvent le terme de « soft power » pour désigner ces aspects.
↑Cope, Zak (December 2019). The Wealth of (Some) Nations: Imperialism and the Mechanics of Value Transfer (in English) (First ed.). London, UK: Pluto Press. pp. 169–182. ISBN9780745338859.