Aristocratie du travail

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L'aristocratie du travail, ou aristocratie ouvrière, est la couche supérieure de la classe ouvrière, qui dans les grands conglomérats industriels de l'époque impérialiste peut bénéficier d'avantages matériels conséquents de la part des capitalistes. En étant souvent à la tête des partis et syndicats du prolétariat, de par ses intérêts divergeants, elle est un vecteur essentiel des idées réformistes.

Historique de la notion[modifier | modifier le wikicode]

Le concept d’« aristocratie ouvrière » a d'abord été utilisé par Engels et Kautsky, pour expliquer que les surprofits impérialistes profitaient à une couche privilégiée de la classe ouvrière, qui constituait ainsi la base du réformisme. Ce concept a ensuite été repris par plusieurs marxistes, notamment Lénine qui l'a popularisé.

Marx[modifier | modifier le wikicode]

Cette question est d'abord liée au débat sur la paupérisation engendrée ou non par le capitalisme. Nécessairement, pour y répondre il se pose la question de savoir si l'on prend la moyenne sur la classe ouvrière dans son ensemble, dans un pays donné, à l'échelle du monde... Très tôt, les marxistes ont cherché à expliquer les améliorations partielles par l'impérialisme.

En 1847, Marx conteste l'idée qu'il y a une amélioration du sort de la classe ouvrière anglaise. D'une part il évoque le fait qu'il y a des périodes de crise qui détruisent les acquis des périodes de prospérité, et il ajoute :

« Mais peut-être aussi, en parlant d'amélioration, les économistes ont-ils voulu parler de ces millions d'ouvriers qui durent périr aux Indes orientales, pour procurer au million et demi d'ouvriers occupés en Angleterre à la même industrie, trois années de prospérité sur dix. »[1]

Engels[modifier | modifier le wikicode]

En 1858, Engels écrivait à Marx :

« En réalité, le prolétariat anglais s'embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation, bourgeoise entre toutes, veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoisie, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Evidemment, de la part d'une nation qui exploite l'univers entier c'est jusqu'à un certain point, logique. » (Lettre du 7 octobre 1858)

Dans une lettre du 11 août 1881, il parle des « pires trade-unions anglaises qui se laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou que, tout au moins, elle entretient ».

En 1882, il estime que les ouvriers « jouissent en toute tranquillité avec [les bourgeois] du monopole colonial de l’Angleterre et de son monopole sur le marché mondial. » (lettre à Kautsky du 12 septembre 1882).

Kautsky[modifier | modifier le wikicode]

Dans la continuité, Karl Kautsky a repris dans certains de ses articles cette idée., ce qui influencera les communistes.[2]

Mais par la suite, Kautsky utilisera ce fait pour justifier son réformisme, en expliquant que seule l'aristocratie ouvrière est suffisamment instruite pour progresser dans son organisation vers le socialisme, tandis que la frange pauvre se laisse tenter par les démagogues (communistes) :

Le prolétariat dans son essence n’est pas un. Nous avons déjà dit qu’il se divise en deux couches : l'une est tellement favorisée par les conditions économiques et sociales et par la législation qu’elle forme des organisations puissantes et se trouve en mesure de défendre efficacement ses intérêts ; elle constitue, la partie ascendante du prolétariat, son « aristocratie », qui sait résister victorieusement aux tendances oppressives du capitalisme, et même avec tant de succès que la lutte contre le capitalisme n’est plus pour elle une lutte contre la misère, mais une lutte pour le pouvoir. À côté de ces troupes bien disciplinées, aptes au combat, instruites, il y a la grande armée de ceux qui se trouvent placés dans des conditions tellement défavorables qu’ils ne sont même pas encore en mesure de s'organiser et de vaincre les tendances oppressives du capitalisme. Ils restent dans la misère et s’y enlisent toujours plus profondément. Grâce à son ignorance et à son inexpérience, il sera, dans son ardente aspiration au bien-être et à la liberté une proie facile de tous les démagogues qui par calcul ou par légèreté lui font des promesses éclatantes et l’excitent contre les éléments instruits depuis longtemps, organisés, habitués à avancer d’un pas sûr et ne se donnant à tout moment que des tâches correspondant à leurs capacités et à leurs forces.[3]

Trotsky[modifier | modifier le wikicode]

En 1914, revenant sur les causes de la trahison social-démocrate, Trotsky avance plusieurs arguments. Le plus central semble être celui de l'aristocratie ouvrière issue de l'impérialisme :

S'ouvrit alors [après l’échec de 1848] une ère d'intense développement capitaliste sur la base d'un gouvernement national. Pour les mouvements ouvriers, ce fut l'époque d'une lente concentration des forces, de construction et d'un «possibilisme» politique. En Angleterre, le temps tumultueux du «Chartisme», éveil révolutionnaire de la conscience du travailleur britannique, finit dix ans avant l'apparition de l'Internationale. L'annulation des taxes sur le blé, faisant de l'Angleterre «l'usine du monde», l'introduction de la journée de dix heures (1847), l'augmentation de l'émigration des Irlandais vers l'Amérique et enfin l'extension du droit de vote aux ouvriers des villes (1867), toutes ces conditions réunies améliorant les existences des couches supérieures du prolétariat amenèrent ce dernier au pacifique «Trade-Union». L'époque du «Possibilisme», c'est-à-dire une adaptation consciente et planifiée aux formes économiques et gouvernementales du Capitalisme national, s'ouvrit aux prolétaires anglais avant même l'apparition de l'Internationale, vingt ans plus tôt qu'aux travailleurs continentaux. Si de grands «Trade-Unions» s'affilièrent, au début, à l'Internationale, c'est qu'elles pensaient mieux se défendre contre l'importation de «briseurs de grèves» venus d'Europe.[4]

Ou encore :

« L'Angleterre la première fonda son développement capitaliste sur les bases de la rapacité impérialiste. Elle intéressa économiquement les couches supérieures des travailleurs à son hégémonie. Le travailleur anglais diminua sa lutte contre la bourgeoisie, profitant de l'exploitation des peuples arriérés. »

Néanmoins Trotsky évoque aussi la bureaucratisation du parti de masse :

« C'est un fait que le révolutionnaire dut s'adapter aux méthodes d'un Etat policier s'appuyant sur le puissant développement capitaliste et que, ce faisant, il créa une organisation aux millions de membres disposant d'une nombreuse bureaucratie. […] Les révisionnistes allemands sont nés de la contradiction entre le Parti réformiste et sa théorie révolutionnaire. » « Le Marxisme sortit vainqueur sur toute la ligne de son duel avec le révisionnisme (duel théorique). Mais bien que théoriquement battu, le révisionnisme continua d’exister, vivant de la pratique du mouvement et de sa psychologie. [...] Le député, le fonctionnaire du Parti, le coopérateur continuèrent de vivre et d'agir dans une atmosphère «possibiliste» et bornée par le sentiment nationaliste. »

Boukharine[modifier | modifier le wikicode]

Selon Boukharine, les colonies permettent de contrecarrer la baisse du taux de profit, et d'accorder des salaires plus élevés, servant de « soupape » aux États impérialistes.

« l'exploitation des "tiers" (producteurs pré-capitalistes) et de la main-d'œuvre coloniale a conduit à une hausse des salaires des travailleurs européens et américains. »[5]

Il faut toutefois noter que dans son étude, Boukharine ne réduit pas à une "couche supérieure" du prolétariat des pays impérialistes.

Boukharine et Préobrajensky dans "ABC du Communisme", soutiennent que ce sont les ouvriers les moins qualifiés et les plus exploités qui sont le fer de lance de la révolution.

Lénine[modifier | modifier le wikicode]

En 1915, Lénine écrivait à propos des « liquidateurs » et de Plékhanov, qui soutenaient l'effort de guerre du régime tsariste :

« C'est là une tendance national-libérale de la politique ouvrière. C'est l'alliance d'une partie des petits bourgeois radicaux et d'une fraction infime d'ouvriers privilégiés avec “leur” bourgeoisie nationale contre la masse du prolétariat.  »[6]

Lénine généralisait cette analyse. Il écrit par exemple en 1916 :

« Sur la base économique indiquée, les institutions politiques du capitalisme moderne  la presse, le Parlement, les syndicats, les congrès, etc. ont créé à l'intention des ouvriers et des employés réformistes et patriotes, respectueux et bien sages, des privilèges et des aumônes politiques correspondant aux privilèges et aux aumônes économiques. Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industries de guerre, au Parlement et dans diverses commissions, dans les rédactions de ‘solides’  journaux légaux ou dans les directions de syndicats ouvriers non moins solides et ‘d'obédience bourgeoise’, voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants et les partisans des ‘partis ouvriers bourgeois’. » « La bourgeoisie d'une ‘grande’ puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches supérieures de ‘ses’ ouvriers en sacrifiant à cette fin quelque cent ou deux cent millions de francs par an, , car son surprofit s'élève probablement à près d'un milliard. Et la question de savoir comment cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, ‘ouvriers députés’ (rappelez-vous l'excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers membres des comités des industries de guerre, ouvriers fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives, employés, etc., etc., c'est là une question secondaire. »[7]

Lénine précisait cependant :

« Nous ne pouvons et personne ne peut  prévoir quelle est au juste la partie du prolétariat qui suit et suivra les social chauvins et les opportunistes. Seule la lutte le montrera, seule la révolution socialiste, en décidera finalement. »

Lénine écrivait que l'impérialisme « entrave jusqu'à un certain point la naissance des mouvements révolutionnaires profonds dans les pays qui pillent selon les procédés impérialistes beaucoup de colonies et de pays étrangers, faisant ainsi d’une partie (relativement) grande de leur population leurs complices dans le partage du butin ». [8]

Constats historiques[modifier | modifier le wikicode]

A partir des années 1890, certaines catégories d'ouvriers, particulièrement bien organisés syndicalement et bénéficiant de largesses du patronat, commencent à émerger. On peut retenir comme exemple les ouvriers typographes, par opposition à des catégories plus pauvres comme les cheminots, les ouvriers du textile...

A l’issue de la Première Guerre mondiale, dans la vague de luttes ouvrières révolutionnaires qui a secoué l’Europe, de Berlin à Petrograd et de Glasgow à Turin, ce fut avant tout les ouvriers métallurgistes, bien organisés et relativement bien payés qui en étaient l’avant-garde.

Critiques de la notion[modifier | modifier le wikicode]

Tendance socialiste internationale[modifier | modifier le wikicode]

Tony Cliff[9] critique cette notion. Il s'appuie sur le fait que les premiers marxistes à avoir développé cette notion ne l'ont pas définie précisément. Il défend qu'on ne peut parler d'aristocratie ouvrière, qu'il faut distinguer la bureaucratie (des syndicats, des partis ouvrier-bourgeois...), celle-ci ne faisant pas partie de la classe ouvrière. Ils ajoutent que pour que cette bureaucratie puisse avoir une influence de masse, il faut que la période permette de laisser croire qu'un progrès graduel est possible (en Angleterre dès la 2e moitié du 19ème siècle, puis dans tous les pays impérialistes dans la période d'avant 1914, et dans la période 1945-1975).

Ernest Mandel[modifier | modifier le wikicode]

Ernest Mandel écrit dans les années 1960 :

Cette deuxième théorie a été un « dogme » pour les marxistes-révolutionnaires pendant près d’un demi-siècle ; elle doit maintenant être soumise à un certain examen critique pour deux raisons :

a) Certains phénomènes dans le monde sont inexplicables au moyen de cette théorie : il est impossible d’expliquer la bureaucratie syndicale aux U.S.A par l’existence d’une « aristocratie ouvrière corrompue par les surprofits coloniaux ». Ces surprofits existent évidemment aux U.S.A puisque des capitaux américains sont investis à l’étranger pour rapporter des profits, mais cela constitue une part minime des bénéfices de la bourgeoisie américaine et ne peut suffire à expliquer l’apparition d’une bureaucratie syndicale dans des organisations qui groupent plus de 17 millions de salariés. La France d’aujourd’hui n’a pratiquement plus de colonies et ne tire plus que des profits limités de ses anciens territoires : malgré cela, la bureaucratisation du mouvement ouvrier français n’a guère diminué.

b) La deuxième raison est encore plus convaincante : aujourd’hui, nous sommes plus conscients des réalités économiques de la situation ouvrière dans le monde entier. Nous pouvons constater que la véritable « aristocratie ouvrière » n’est plus constituée par certaines couches du prolétariat des pays impérialistes par rapport à d’autres couches de ce prolétariat, mais bien plus par l’ensemble du prolétariat des pays impérialistes par rapport à celui des pays coloniaux et semi-coloniaux : le rapport des salaires entre un ouvrier noir d’Afrique du Sud et un ouvrier anglais est de un à dix. Entre deux ouvriers anglais, ce rapport varie de un à deux, deux et demi au maximum (5).

Il est donc manifeste que le premier rapport est très supérieur au deuxième. C’est d’ailleurs l’exploitation impérialiste qui a permis de réaliser cette énorme différence globale des salaires entre les pays impérialistes et les pays sous-développés. Ceci est certainement beaucoup plus important que la corruption de certaines couches du prolétariat dans un pays impérialiste, ce dernier point devenant marginal.

Il faut donc être très prudent sur cette notion « d’aristocratie ouvrière » employée par Lénine. Si on examine avec un certain recul l’histoire du mouvement ouvrier, on constate que très souvent les couches classiquement appelées « aristocratie ouvrière » ont été des couches « de pointe » de la percée du mouvement communiste : en Allemagne orientale, le mouvement communiste est devenu un mouvement de masse au début des années 20, grâce à la conquête des métallurgistes, couche la mieux payée de toute la classe ouvrière allemande. En France, on peut dire à peu près la même chose : en 1935, le développement du mouvement ouvrier a été lié à la conquête par les communistes des ouvriers des grandes entreprises, où les salaires étaient parmi les plus élevés (les ouvriers de chez Renault par opposition à ceux des textiles du Nord qui sont restés sociaux démocrates jusqu’à nos jours.[10]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]