Question nationale

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On appelle « question nationale » l'ensemble des problèmes, dans un pays donné, qui émanent de la cohabitation, souvent contre leur gré, de populations se revendiquant de nations différentes au sein de ce même pays. Ces problèmes incluent souvent des enjeux tels que la souveraineté ou l'autonomie nationale, le contrôle des richesses et du territoire, la liberté de langue et de religion, la discrimination sur base ethnique, etc.

Historique[modifier]

Formation des nations[modifier]

A partir de la fin du 18e siècle émerge en Europe la revendication d'un État-nation pour chaque peuple. Ce nationalisme est porté par les élites bourgeoises qui s'imposaient tour à tour dans les différents pays, elle était avant tout dirigée contre les monarchies absolutistes, et particulièrement contre les empires multi-nationaux comme l'Autriche-Hongrie ou la Russie. Depuis, le droit à un État-nation est resté un principe officiellement admis par le libéralisme bourgeois, notamment sous la forme du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, inscrit dans la Charte des Nations-Unis de 1945.

Au 19e siècle, les démocrates et les socialistes abordent donc à la fois :

La question des délimitation des Etats, par sa nature socio-historiquement arbitraire, soulève nombre de difficultés. Comment délimite-t-on une nation ? Un Etat peut-il être plurinational ? En 1882, Ernest Renan écrit « Le sentiment des nationalités n’a pas cent ans […]. Le principe national a pris depuis 1848 un développement extraordinaire. »[1] La plupart des marxistes, comme Rosa Luxemburg ou Karl Kautsky, associaient l’unification d’un marché interne, une tendance à la démocratie politique et la diffusion de l’éducation dans les classes populaires.

Ces mouvements nationalistes, globalement progressistes, sont à distinguer des courants nationalistes chauvins qui émergent à la fin du 19e siècle, qui exaltent la Nation contre les autres. Le nationalisme tend alors à devenir « l'idéologie organique des Etats-nations » (E. Balibar). Pour E. Hobsbawn c'est une réaction à la montée en puissance parallèle d’un impérialisme cosmopolite et d’un mouvement ouvrier internationaliste.

L'unification de nombreux pays a été réalisée par la bourgeoisie, et celle-ci a très souvent, une fois au pouvoir, utilisé la violence étatique (répressive ou symbolique) pour instaurer un ciment national au mépris des langues et cultures locales. La question de l'attitude politique face à cette unification se pose différemment au moment de sa création, et longtemps après qu'elle soit se soit imposée. Ainsi, Marx ne souhaitait pas revenir sur « cette unité des grandes nations, qui, bien qu'engendrée à l'origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale. »[2]

Trotski fait la remarque suivante : « Si, dans les Etats de nationalité homogène, la révolution bourgeoise développait de puissantes tendances centripètes, passant sous le signe d’une lutte contre le particularisme comme en France, (...) dans les Etats hétérogènes tels que la Turquie, la Russie, l’Autriche-Hongrie, la révolution attardée de la bourgeoisie déchaînait, au contraire, les forces centrifuges ». Il considère que : « La Russie s’était constituée non point comme un Etat national, mais comme un Etat de nationalités, cela répondait à son caractère arriéré ».[3]

Première internationale[modifier]

Même si Marx et Engels, et plus largement la Première internationale n'ont pas abordé la question de l'oppression nationale dans toute son ampleur, ils considéraient que les travailleurs devaient s'opposer aux politiques de domination et de guerre contre d'autres peuples. C'est ce que montrent notamment leurs prises de position pour le peuple irlandais[4], le peuple polonais[5]... Ils se sont opposés fermement aux principales puissances "impérialistes" de l'époque, le tsarisme et l'Angleterre.

En ce qui concerne le positionnement politique en cas de guerre, Marx et Engels n’ont jamais produit de schéma simple et systématique. Ils reprenaient une opposition qui était alors courante entre « guerre dynastique » (pour les intérêts des despotes) et « guerre nationale » (ou « guerre populaire », progressiste). D'autres socialistes comme Ferdinand Lassalle avaient parfois des positions différentes.

Deuxième internationale[modifier]

La social-démocratie du début du 20e siècle affirmait lutter contre l'oppression des minorités nationales, dans la continuité des mouvements démocrates du 19e siècle. La question nationale s'élargit aux débats sur l'impérialisme capitaliste. Mais dans la pratique politique, d'importants désaccords pouvaient apparaître. Certains opportunistes allaient même jusqu'à cautionner la colonisation.

De nombreux social-chauvins méprisaient les luttes pour l'autonomie ou l'indépendance au nom du fait que la concentration politique et économique serait "progressiste". Lénine critiquait frontalement cette « conception absurde du point de vue théorique, et chauvine du point de vue de la politique pratique »[6]. Il appelait cela de « l'économisme impérialiste ». Mais ce type désaccords existait aussi parmi les révolutionnaires, en particulier entre Lénine et Luxemburg.

Staline a défendu des positions simplistes sur la question nationale, par exemple dans son article du 25 mars 1917 à propos du décret gouvernemental abolissant les restrictions des droits nationaux. Il soutient que l'oppression nationale vient du féodalisme, ce qui permet de sous-entendre que maintenant que la révolution démocratique-bourgeoise est accomplie, celle-ci va disparaître. Il va jusqu'à dire, en oubliant totalement l'oppression des Noirs : « En Suisse, et dans l’Amérique du Nord où il n’y a pas et il n’y eut jamais de landlords, où le pouvoir appartient indivisiblement à la bourgeoisie, les nationalités se développent librement, il n’y a pas place en général pour l’oppression nationale. »

Les austromarxistes autour de Otto Bauer ont développé une revendication « d'autonomie nationale-culturelle », consistant à accorder des droits à l'ensemble d'une population minoritaire, mais sur une base non territoriale. Lénine critiquait ces revendications comme des façons d'esquiver la lutte contre l'Empire austro-hongrois.[7]

En Finlande, la social-démocratie s'est assez peu saisie de la question nationale. La bourgeoisie avait déjà commencé à obtenir de plus en plus d'autonomie vis-à-vis de la tutelle russe au début du 20e siècle, et lorsqu'éclate la guerre de 1914-1918, le pays est surtout en proie à une guerre civile mettant au centre la question sociale. Paradoxalement, les troupes russes encore stationnées en Finlande (sous influence bolchévique) vont être un acteur du camp prolétarien, tandis que la bourgeoisie finlandaise ne va pas hésiter à faire appel à l'impérialisme allemand comme acteur de la contre-révolution.[8]

Lénine et Luxemburg[modifier]

Le Parti ouvrier social-démocrate russe (POSDR) devait nécessairement se pencher sur le sort des nombreuses minorités nationales de l'Empire russe. Il affirmait dès son premier congrès (1898) le droit à l'autodétermination des peuples, dirigé contre le chauvinisme grand-russe. A la veille du 2e Congrès du POSDR (1903), Lénine défend dans l'Iskra le droit à l’autodétermination des nations y compris jusqu'au séparatisme.[9] Mais il distingue deux choses : les marxistes doivent défendre la liberté des peuples (contre toute pression d'un peuple extérieur), mais cela ne les « oblige pas du tout à soutenir n’importe quelle revendication d’auto-détermination nationale ». Les marxistes doivent faire campagne pour telle ou telle position (par exemple dans un référendum d'auto-détermination) en fonction des  « intérêts de la lutte de classe du prolétariat » qui se définissent à une échelle intrinsèquement internationale. Concernant la Pologne, Lénine considère que la lutte nationaliste n'est plus progressiste comme elle l'était du temps de Marx.

Vers 1908-1909, Rosa Luxemburg argumente contre les thèses de Lénine dans La Question nationale et l’autonomie. Elle raillait le droit à l’autodétermination comme « un lieu commun » et une formule creuse. Elle insistait sur la tendance historique, progressiste, à l'unification de l'humanité, et discréditait donc la volonté de fragmentation en petits États "médiévaux". Et elle dénonçait le caractère bourgeois du nationalisme polonais.

Lénine lui répond qu'elle ne prend pas assez en compte les différences entre pays et entre époques[10]. Il considère que la question nationale est résolue en Europe occidentale, et donc qu'il est normal que les socialistes de ces pays ne l'abordent pas dans leur programme, mais que ce n'est pas le cas dans le reste du monde. Lénine insistait sur la dissymétrie entre le côté de l’oppresseur le côté de l’opprimé. Les socialistes d'un pays oppresseur (par exemple la Russie) doivent surtout défendre le droit au séparatisme des peuples opprimés. Mais il considérait aussi que les socialistes d'un pays opprimé (comme la Pologne) devaient développer la conscience de classe et l'internationalisme au sein de leur mouvement de libération nationale. Enfin il considère que « dans tout nationalisme bourgeois d’une nation opprimée, il existe un contenu démocratique général dirigé contre l’oppression. »

Lénine et les bolchéviks réaffirmeront souvent leurs positions, en juillet 1913[11][12], en 1914[13], dans une résolution d'octobre 1913, en 1916[14]... Lénine avertissait d'ailleurs que l’accomplissement de la révolution « ne suffira pas à faire [du prolétariat] un saint », à l’immuniser immédiatement contre tout chauvinisme, et d’autre part, que « la haine – d’ailleurs parfaitement légitime – de la nation opprimée envers celle qui l’opprime subsistera quelques temps ».[15] Lénine conserve l'objectif de centralisation socialiste, mettint fin au « morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations », mais il faut une « centralisation non impérialiste ».[14]

Rosa Luxemburg critiquera comme petite-bourgeoises les mesures prises par les bolchéviks en 1917 pour l'autonomie des minorités. Dzerjinski (d'origine polonaise) polémiqua en 1917 contre Lénine, défendant le point de vue de Luxemburg. Trotsky note : « Ce dialogue, au point de vue politique, ne manque point de piquant : le grand-russien Lénine accuse le polonais Dzerjinski de chauvinisme grand-russien dirigé contre les Polonais, et est accusé par ce dernier de chauvinisme polonais. »[16]

Au moment de l’insurrection irlandaise de 1919, face à ceux qui ne sont pas à l'aise avec le nationalisme irlandais, Lénine répète que quiconque attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Trotski dira plus tard : « la politique nationale de Lénine entrera pour toujours dans le solide matériel de l’humanité. »[3]

Trotsky souligne en même temps que l'opposition bolchévique à l'oppression centraliste de l'Etat ne signifiait pas que le parti abandonnait le centralisme volontaire et démocratique des ouvriers :

« Déniant nettement à l’Etat bourgeois le droit d’imposer à une minorité nationale une résidence forcée ou bien même une langue officielle, le bolchevisme estimait en même temps que sa tâche vraiment sacrée était de lier, le plus étroitement possible, au moyen d’une discipline de classe volontaire, les travailleurs de différentes nationalités, en un seul tout. Ainsi il repoussait purement et simplement le principe nationalo-fédératif de la structure du parti. Une organisation révolutionnaire n’est pas le prototype de l’Etat futur, elle n’est qu’un instrument pour le créer. L’instrument doit être adéquat pour la fabrication du produit, mais ne doit nullement se l’assimiler. C’est seulement une organisation centraliste qui peut assurer le succès de la lutte révolutionnaire - même quand il s’agit de détruire l’oppression centraliste sur les nations. »[3]

Les courants inspirés du luxemburgisme continueront à critiquer la position des bolchéviks sur la question nationale. [17]

Question nationale et impérialisme[modifier]

Au 19e siècle, lorsque l'on parle de question nationale on parle quasi exclusivement de problèmes européens. Pourtant la colonisation est une forme de question nationale qui va prendre de plus en plus d'ampleur, à mesure que des révoltes vont avoir lieu dans les pays dominés, et que les socialistes vont devoir prendre position.

Globalement, l'Internationale socialiste affirmait de grands principes mais n'était pas engagée au côté des peuples colonisés. La rupture communiste et la formation de la Troisième internationale va marquer un tournant, et déplacement du centre de gravité vers les luttes anticoloniales.

Par exemple une « commission nationale et coloniale » a travaillé sur des thèses lors du 2e congrès de l'Internationale communiste.

« En premier lieu, quelle est l'idée essentielle, fondamentale de nos thèses ? La distinction entre les peuples opprimés et les peuples oppresseurs. Nous faisons ressortir cette distinction, contrairement à la II° Internationale et à la démocratie bourgeoise. (...) 70 % de la population du globe, appartient aux peuples opprimés, qui ou bien se trouvent placés sous le régime de dépendance coloniale directe, ou bien constituent des Etats semi‑coloniaux (...) ou encore vaincus par l'armée d'une grande puissance impérialiste se trouvent sous sa dépendance en vertu de traités de paix.»[18]

En parallèle, une élaboration stratégique va avoir lieu, visant à combiner la lutte contre l'oppression nationale et la préservation des intérêts du prolétariat (front unique anti-impérialiste).

A la fin de la guerre de 1914-1918, l'idée de nation pour chaque peuple (surtout défini par la langue) est affirmée dans le discours officiel, notamment par Woodrow Wilson. Cependant, les impérialistes européens lors du traité de Versailles découpent l'Europe avant tout suivant leurs intérêts. Plusieurs Etats plurinationaux sont également constitués, comme la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, et la Roumanie. Lénine (comme Kautsky) les considère comme des États où la question nationale n'est pas achevée.

Question nationale et racisme[modifier]

Ernest Renan écrivait en 1882 :

« La division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur une erreur scientifique, très peu de pays possédant de race vraiment pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination. »[19]

Exemples actuels[modifier]

En Europe occidentale, on peut citer comme exemples de « question nationale » les mouvements nationaux en Écosse, en Catalogne, au Pays basque, en Bretagne, la question de l'Irlande du Nord, la crise belge, le mouvement nordiste italien.

En Amérique du Nord, on peut citer l'exemple du Québec, une province du Canada qui demande plus d'autonomie et de pouvoirs. Un mouvement souverainiste important défend l'idée de la souveraineté du Québec.

En Asie, de nombreux peuples sont aujourd'hui sans Etat : les Palestiniens, les Kurdes, les Baloutches, les Tchétchènes, les Kashmiri, les Tamouls…

En Afrique, le Sahara occidental est une région opprimée par le Maroc.

Notes et sources[modifier]

Michael Löwy, La révolution d’Octobre et la question nationale : Lénine contre Staline, Critique communiste, n° 150, automne 1997

Matthieu Renault, La révolution décentrée. Deux études sur Lénine, Revue Période, 2017

Daniel Bensaïd, Notes sur la question nationale, 1992

  1. Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation, 1882
  2. Karl Marx, La guerre civile en France, 1871
  3. 3,0, 3,1 et 3,2 Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 40. La question nationale, 1932
  4. http://www.matierevolution.org/spip.php?article2971
  5. Karl Radek, La question polonaise et l'Internationale, 1920
  6. Lénine, Une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste », 1916
  7. Lénine, Notes critiques sur la question nationale, 1913
  8. Yrjö Sirola, La question nationale en Finlande, 1920
  9. Lénine, La question nationale dans notre programme, Iskra, juillet 1903
  10. Lénine, The Right of Nations to Self-Determination, février-mai 1914
  11. Lénine, Notes critiques sur la question nationale, 1913
  12. Lénine, Thèses sur la question nationale, 9 juillet 1913
  13. Lénine, De la fierté nationale des Grands-Russes, 1914
  14. 14,0 et 14,1 Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916
  15. Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916
  16. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 16. Le réarmement du parti, 1930
  17. Helmut Wagner, Thèses sur le bolchevisme, 1934
  18. Lénine, II° congrès de l'IC, Rapport de la commission nationale et coloniale, 1920
  19. Ernest Renan, Lettres à Strauss, 1871