Congrès des peuples de l'orient

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Le Congrès des peuples d'Orient est un congrès organisé en septembre 1920 à Bakou, à l'initiative de militants de l'Internationale communiste, à l'époque jouant un rôle véritablement révolutionnaire, pour tenter d'aider la cause des peuples opprimés par les impérialistes occidentaux.

Contexte[modifier]

En 1917, les travailleurs russes avaient pris le pouvoir, suscitant un formidable élan, surtout en Europe. Des mouvements révolutionnaires ont été vaincus par la réaction, en Hongrie et Bavière en 1919, ou sont encore canalisés et dans une situation instable, comme en Allemagne depuis 1918 ou en Italie.

Les dirigeants bolcheviques savaient bien qu’il fallait étendre la révolution. Si la révolution restait isolée, elle ne pourrait pas survivre. Personne ne parlait encore du socialisme dans un seul pays. Le nouvel Etat soviétique avait donc besoin d’alliés, dans ses propres intérêts et dans l’intérêt des travailleurs du monde entier.

C’était dans cette perspective que l’Internationale Communiste avait été créée en 1919, dans le but d’encourager la révolution mondiale. Le deuxième congrès de l’Internationale, tenu à Moscou en juillet et août 1920, avait regroupé un grand nombre de socialistes et de syndicalistes qui allaient dès lors former les nouveaux partis communistes à même de bouleverser le capitalisme mondial une fois pour toutes. Mais la grande majorité des délégués venaient de l’Europe. Il fallait aussi chercher des alliés ailleurs, dans ce que Zinoviev, le président de l’Internationale Communiste, appelait « la deuxième moitié du congrès de l’Internationale ». Voilà ce qui a constitué le congrès de Bakou.

La guerre de 1914-1918 avait été une guerre impérialiste. Malgré leur rhétorique, les empires britannique et français n’avaient aucune intention de « libérer » les peuples des colonies. Le traité de Versailles affirmait « le droit des peuples à disposer d'eux‑mêmes », mais pas pour les peuples colonisés d’Afrique et d’Asie. La vision des bolcheviques portait avec elle un monde où le colonialisme et le racisme seraient abolis à jamais. Selon Karl Radek, il fallait s’appliquer « à l’œuvre de reconstruction d’une nouvelle humanité libre où il n’y aura plus de gens de couleur, où il n’y aura plus de différences dans les droits et les obligations, où tous jouiront des mêmes droits et auront les mêmes devoirs  ». Le manifeste adopté par le deuxième congrès de l’Internationale avait donc souligné l’importance pour les communistes dans les pays impérialistes de la lutte contre leur propre impérialisme :

« Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies, le socialiste anglais qui ne soutient pas de tout son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Égypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, – ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre. »

Préparation[modifier]

C’est dans ce contexte que le Comité Exécutif de l’Internationale a invité des représentants des peuples opprimés à se rassembler à Bakou. L’endroit avait été choisi avec soin. Bakou se trouvait en Azerbaïdjan, un des pays de l’ancien empire tsariste devenu indépendant en 1918, et qui se trouvait « au croisement entre la Russie et l’Orient ». D’autre part, c'était le seul pays musulman à avoir eu un parti communiste et des militants locaux avant 1917. Enfin, il s’agissait d’un centre pétrolier, et les bolcheviques avaient conscience de l’importance que prendrait le pétrole au 20e siècle. Lorsque le révolutionnaire américain John Reed s’adressa aux délégués, il leur demanda : « Vous ne savez pas comment Bakou se prononce en américain? Il se prononce oil [pétrole]. »

Un grand travail de propagande est mené, des meetings sont organisés au cours desquels les communistes expliquent l'importance du Congrès et celle d'y envoyer des délégués. La convocation distribuée lors du premier congrès expliquait aux « ouvriers et paysans du Proche-Orient qu'il leur fallait s'organiser, s'armer, s'allier à l'Armée rouge pour défier les capitalistes français, anglais et américains et se libérer de leurs oppresseurs ».

Le voyage n’était pas sans dangers. Le gouvernement britannique mit tout en œuvre pour empêcher les délégués d’arriver à Bakou. Un bateau à vapeur qui transportait des délégués iraniens fut par exemple attaqué par un avion britannique; deux délégués périrent et l’attaque fit plusieurs blessés. Des navires de guerre britanniques essayèrent également d’empêcher les délégués turcs de traverser la mer Noire. Deux iraniens furent tués à la frontière d’Azerbaïdjan par la police iranienne. Les délégués qui venaient de Moscou devaient, de leur côté, traverser des régions dévastées par la guerre civile. Le délégué français, Alfred Rosmer, écrivit à ce sujet :

« Le voyage […] nous permit de saisir sur le vif l’immensité des ruines causées par la guerre civile; la plupart des gares avaient été détruites; les voies de garage étaient partout encombrées de carcasses de wagons à demi brûlés; quand les Blancs étaient battus, ils faisaient en se retirant le maximum de destructions. Une des gares les plus importantes de l’Ukraine, Lozovaïa, avait été tout récemment encore attaquée par une bande; nous avions sous les yeux les dommages que causaient de telles attaques, encore fréquentes dans ces régions. »

Quand bien même, les délégués vinrent en nombre.

Les participants[modifier]

Il est difficile d’établir les chiffres précis. Selon le compte-rendu sténographique du congrès, il y avait 1891 délégués, dont 1273 communistes, et 55 femmes.

Beaucoup des délégués venaient des pays de l’ancien empire tsariste et du Moyen‑Orient. Un questionnaire a été remis aux délégués pour déclarer leur nationalité (166 ne l'ont pas rempli). Sur cette base, le compte-rendu du congrès indique : 100 Géorgiens, 157 Arméniens, 235 Turcs, 192 Persans et Farsis, 82 Tchétchènes, 41 Juifs, 15 Ouzbeks, 35 Turcomans, 7 Avares, 2 Tékiens, 9 Khabardis, 13 Ingouches, 25 Lezguiens, 12 Djamchites, 10 Khodjars, 10 Sartes, 47 Kirghizes, 61 Tadjiks, 1 Khor vat, 33 Koumyks, 17 Ossètes, 2 Abkharges, 1 Bachkir, 3 Arabes, 3 Kalmouks, 11 Khazars, 8 Kurdes, 3 Coréens, 14 Hindous et 8 Chinois. Les traductions prirent un temps fou; on pouvait y entendre des langues asiatiques qui avaient été supprimées à l’époque tsariste. Alfred Rosmer écrivit encore : « La salle était d’un pittoresque extrême; tous les costumes de l’Orient rassemblés dessinaient un tableau d’une étonnante et riche couleur. »

Les ethnies de Transcaucasie étaient particulièrement présentes et même surreprésentées par rapport à la population. Il s'agissait de prendre appui sur l'implantation bolchévique de cette région pour rayonner sur les autres régions.

Étaient aussi présents certains occidentaux, qui venaient directement de Moscou, où ils avaient assisté au IIe Congrès de l'Internationale communiste, notamment :

  • pour les Etats-Unis, John Reed
  • pour la Hongrie, Bela Kun... (3 délégués)
  • pour l'Angleterre, Tom Quelch
  • pour les Pays-Bas, Jansen
  • pour la France, Alfred Rosmer, Dèlanières et Reboul
  • pour l'Allemagne, 3 délégués
  • pour la Pologne, 5 délégués
  • pour la Russie, Grigori Zinoniev, Karl Radek... (104 délégués)

Si les communistes formaient les deux tiers des délégués, le congrès avait été ouvert plus largement, et des représentants de courants nationalistes étaients présents, comme Ryskulov, ou Narboutebakov, porte-parole des non-communistes.

On accueillait avec plaisir les délégués non communistes ; selon Zinoviev, le président de l’Internationale Communiste :

« Nous ne vous avons pas demandé à quel parti vous appartenez; nous ne vous posons que les questions suivantes : « Es-tu travailleur ? fais-tu partie de la masse laborieuse ? Veux-tu mettre fin à la guerre civile et désires-tu organiser la lutte contre les oppresseurs ? » Cela suffit. Nous n’avons pas besoin d’autre chose et nous ne vous réclamons aucun passeport politique. »

De façon plus anecdotique, des « mercantis » étaient présents parmi les délégués, cherchant seulement à faire des affaires.

M. N. Roy, responsable communiste indien, refusa de participer au congrès, qu'il appelait « le cirque Zinoviev », dénonçant ses allures de « parades propagandistes ».

Le congrès[modifier]

Le congrès fut présidé par Zinoviev. Le temps était très limité, et fut encore grignoté par les besoins de traductions. Il est difficile de savoir exactement comment les délégués ont été élus. La grande majorité d’entre eux n’avaient pas la possibilité de s’exprimer et il n’était guère possible de prendre des décisions véritablement démocratiques. Il n’en reste pas moins que plusieurs questions d’une très grande importance y ont été évoquées.

Appel à l'unité anti-impérialiste[modifier]

Dans son discours d’introduction, Zinoviev expliquait clairement pourquoi les révolutionnaires russes reconnaissaient que leur lutte n’était qu’une petite partie d’une lutte générale contre l’impérialisme mondial et que la révolution russe ne pourrait triompher sans faire partie d’un mouvement beaucoup plus large :

« Nous disons qu’il n’y a pas seulement au monde des hommes de race blanche [...]. Outre les Européens, des centaines de millions d’hommes d’autres races peuplent l’Asie et l’Afrique. Nous voulons en finir avec la domination du capital dans le monde entier. Nous sommes convaincus que nous ne pourrons abolir définitivement l’exploitation de l’homme par l’homme, que si nous allumons l’incendie révolutionnaire, non seulement en Europe et en Amérique mais dans le monde entier, si nous sommes suivis par cette portion de l’humanité qui peuple l’Asie et l’Afrique. L’Internationale Communiste veut que les hommes parlant toutes les langues se réunissent sous ses drapeaux. L’Internationale Communiste est convaincue qu’elle ne sera pas seulement suivie par des prolétaires d’Europe, et que, formant comme une immense réserve de fantassins, les lourdes masses paysannes de l’Asie, du proche et du lointain Orient vont s’ébranler à leur suite ».

Et il prévoyait que la révolution russe ne constituerait qu’un petit épisode d’un mouvement beaucoup plus large :

« Quand l’Orient bougera vraiment, la Russie et toute l’Europe avec elle, ne tiendront qu’un petit coin de ce vaste tableau. »

Pour les travailleurs de l’Occident, il ne s’agissait pas simplement d’un engagement moral. Zinoviev leur rappelait qu’ils avaient un intérêt matériel et très pressant à soutenir les luttes des peuples colonisés :

« À l’heure qu’il est, la bourgeoisie italienne, cherchant à intimider ses ouvriers [c'était une période d'intense lutte de classe en Italie], annonce qu’elle enverra, le cas échéant, contre eux ses troupes coloniales. »

Bien sûr, l’unité entre les travailleurs européens et les opprimés des colonies n’allait pas être facile. Beaucoup de travailleurs avaient acquis des attitudes impérialistes, tandis que les colonisés pouvaient reprocher aux travailleurs des pays impérialistes de profiter de privilèges.

Mais le délégué britannique, Tom Quelch, rappela qu’il y avait un fondement objectif pour l’unité. Il commença son discours par une citation de Karl Marx : « La classe ouvrière britannique ne sera réellement libre que lorsque les peuples des colonies anglaises le seront aussi ». Il insista sur le fait que : « Les ennemis de la classe ouvrière britannique – les capitalistes anglais – sont aussi les ennemis des peuples de l’Orient opprimé ».

Dans son discours de clôture, Zinoviev alla jusqu’à proposer de réviser le Manifeste Communiste de Karl Marx. La formule de Marx était : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », mais désormais, selon Zinoviev, il fallait plutôt dire : « Prolétaires de tous les pays, opprimés du monde entier, unissez-vous ! »

Radek disait quant à lui :

« Quant à nous, nous allons vers ces peuples non pour utiliser leur force dans notre bataille contre le capitalisme, mais pour les aider à se libérer du joug du capital, des institutions médiévales, du féodalisme et de l’ignorance, pour les aider à vivre une vie vraiment humaine. Nous allons à eux sachant que la jeune société communiste qui naît parmi d’immenses douleurs ne peut encore leur apporter les richesses de l’occident – car ces richesses nous avons à les créer – mais pour les libérer, pour les aider à édifier leur vie nouvelle de la façon qui leur paraîtra correspondre aux intérêts des masses laborieuses. »

Alfred Rosmer en profita pour mettre à jour l’hypocrisie de l’impérialisme français :

Au moment où éclata la guerre mondiale, les dirigeants, de France et d’Angleterre, et leurs valets de la presse, assuraient que cette conflagration universelle porterait la liberté aux peuples qu’opprimait l’Allemagne barbare. Mais s’il s’agissait de libérer des peuple opprimés, […] pourquoi ces grandes puissances n’ont-elles pas commencé par donner la liberté aux peuples qu’elles oppriment elles-mêmes ? Pourquoi l’Angleterre n’a-t-elle pas donné la liberté à l’Irlande? Pourquoi tient-elle sous son joug les 300 millions d’hommes qui habitent l’Inde ? Pourquoi la France, qui prétendait lutter contre la barbarie allemande, opprime-t-elle le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, et poursuit-elle encore à présent la guerre en Cilicie et en Syrie pour augmenter son empire d’un lambeau d’Asie? Bien au contraire, la France et l’Angleterre tentent de reprendre à ces peuples même les maigres réformes qu’elles leur avaient accordées avant la guerre. Quand il fallait lutter contre les Allemands et mobiliser, dans ce but, des centaines de milliers d’Algériens, de Tunisiens et de Marocains, on promit à ces derniers toutes sortes de libertés; mais aujourd’hui, quand les représentants de la Tunisie, évoquant les 45 000 Tunisiens qui ont péri sur les champs de bataille, rappellent timidement les promesses faites par le gouvernement français, celui-ci, pour toute réponse, arrête et emprisonne les « meneurs » et supprime les journaux indigènes qui se sont permis de publier leur déclaration.

Contre les velléités impérialistes[modifier]

Les orateurs bolchéviks centraient leur dénonciation sur l'impérialisme anglais et français, mais ils attiraient aussi l'attention sur les politiques impérialistes ou d'oppression d'autres pays.

Le cas de la Turquie, ancienne grande puissance féodale, a été notamment très discuté. Le nationaliste turc Enver Pacha, dirigeant de l’empire ottoman pendant la première guerre mondiale, a été exclu du congrès. Un intervenant turc, Vagar din Shakir, tenta de nier que la Turquie ait eu la moindre politique impérialiste dans la guerre. Pour les bolchéviks, la Turquie était un instrument des puissances européennes, mais cela ne les empêchait pas de dénoncer ses « tendances impérialistes » : son engagement dans la guerre, sa politique lors de la signature du traité de Brest-Litovsk, et sa politique agressive d'expansion vers l'Est (jusqu'à prendre Bakou temporairement), ainsi que les massacres d'Arméniens. Une déclaration écrite d'Enver Pacha a été lue pendant le congrès, et une réponse du congrès a été votée, apportant un soutien critique aux combattants turcs.

D'autres politiques oppressives sont également dénoncées :

  • les vénizélistes grecs, qui veulent prendre Istamboul
  • « la Géorgie de Noé Ramichvili et de Jordania ruine et pille l'Ossétie méridionale (...) Les colonnes de représailles géorgiennes, dirigées par le colonnel monarchiste Toukharely, brûlent en Abkhasie des villages entiers. (...) Les impérialistes mégalomanes géorgiens projetant l'annexion de Van, de Trébizonde, de Bitlis, d'Erzérum et de Diarbakir. »
  • L'Arménie veut devenir une puissance méditerranéenne et régner sur un territoire dont les Arméniens composent à peine 50% de la population.

Ces exemples ne sont pas présentés comme des aberrations, mais comme la conséquence de la domination de classe. Le rapport, Mikhail Pavlovitch, explique ainsi que « dans les cadres du régime capitaliste, toute puissance nouvelle formée n'exprime pas les intérêts des masses laborieuses mais servent ceux de la bourgeoisie, devient un nouveau moyen d'oppression, une nouvelle cause de guerre et de violences ». Il va même jusqu'à dire que « si le mouvement révolutionnaire national ne devait avoir pour résultat que la formation de nouveaux Etats de l'Orient, gouvernés par leurs bourgeoisies nationalistes, (...) d'ici dix ans nous aurions une nouvelle guerre mondiale devant laquelle pâlirait les horeurs de la guerre de 1914-1918. »

Il met en garde sur les conflits inévitables, en prenant l'exemple des Etats balkaniques : Bulgare, Serbe, Montenegro, Grèce, ennemis pour des questions de partage et d'annexions territoriales aussitôt après s'être libérés du joug de la Turquie. Comme solution, il met en avant le régime des soviets et le principe fédéraliste (par exemple une « fédération de la Mer Noire » pour régler les rivalités sur les détroits).

Contre les classes dominantes indigènes[modifier]

Les bolchéviks insistaient sur le fait qu’il ne fallait pas remplacer les impérialistes par des exploiteurs autochtones. ils dénonçaient donc « tous ces richards algériens, persans, turcs, hindous, boukhares, etc. ces propriétaires, ces moulaïgafs, hadjis, pachas, begs, beys, mirzas, émirs, shahs, khans, maharadjas, molkadars et zemendars ».

Et Zinoviev proclamait :

« Qu’importent au paysan géorgien les belles chansons […] sur l’indépendance nationale, si les terres demeurent entre les mains des anciens propriétaires, si le vieux joug persiste comme par le passé, si le premier soudard anglais venu peut mettre le talon de sa botte sur la poitrine de l’ouvrier et du paysan géorgiens […] La haute importance de la révolution qui commence en Orient ne consiste point à chasser de la table où il festoient messieurs les impérialistes anglais pour leur y substituer les riches musulmans […] Nous voulons que le monde soit gouverné par les mains calleuses des travailleurs. »

Les bolchéviks soutenaient les mouvements nationalistes, qui en émergeant, étaient nécessairement petit-bourgeois (front_uni_anti-impérialiste). Dans le même temps ils soulignait qu'un tel combat ne pouvait être qu'un point de départ, et qu'ils soutiendraient la paysannerie pauvre contre les classes dominantes.

La question musulmane[modifier]

Naturellement, on trouvait là des délégués de religions différentes mais, plus particulièrement, un grand nombre de musulmans. Les bolcheviques n'hésitaient pas à attiser ce qu'il pouvait y avoir de subversif dans les traditions musulmanes. Ainsi Zinoviev proclamait qu'il fallait « susciter une véritable guerre sainte (djihad) contre les capitalistes anglais et français ».

Selon le délégué russe Skatchko :

« Même selon le Coran, la terre ne peut appartenir qu’à celui qui la travaille, et les religieux qui s’en sont emparés, comme les mollahs en Perse, ont été les premiers à enfreindre la loi fondamentale de la religion musulmane; ils ne sont pas les défenseurs de cette religion, mais ses violateurs. Ce sont des parasites et des oppresseurs, de même que les propriétaires féodaux. Bien plus, ils cachent, sous le turban blanc et sous le Coran, leur vie oisive d’exploiteurs. Camarades, il faut leur arracher ce masque vénérable, les déposséder et distribuer leurs terres à la classe paysanne laborieuse. »

Critiques du chauvinisme russe[modifier]

Mais la pratique ne suivait pas toujours la théorie. Des voix critiques se faisaient entendre. Un des présidents du congrès, Narboutabekov, s’exprima en termes très vigoureux pour protester contre les actions de bureaucrates bolcheviques au Turkestan :

« Camarades, je vous dirai que les masses ouvrières du Turkestan ont à lutter sur deux fronts; ici contre les mollahs réactionnaires, et là contre les tendances nationalistes des Européens. Ni le camarade Zinoviev, ni le camarade Lénine, ni le camarade Trotsky, ne connaissent la véritable situation au Turkestan; ils ne savent pas ce qui s’y est passé durant ces trois dernières années […] Or, voici que des musulmans viennent à nous et nous disent que nos croyances sont foulées aux pieds, qu’on nous défend de prier, qu’on nous empêche d’enterrer nos morts selon les rites de notre religion. Qu’est-ce à dire ? Cela s’appelle semer la contre-révolution dans les masses laborieuses. »

En effet il s’avérait que, malgré les bonnes intentions des bolcheviques, ce que Lénine appelait « le chauvinisme grand-russe » n’était nullement mort.

Les porteurs de cette critique étaient principalement les musulmans de Russie, qui étaient gagnés au bolchévisme mais défendaient la nécessité d'adapter la politique révolutionnaire aux régions et pays musulmans. Plus organisés, ils se faisaient souvent les porte-voix d'autres franges du congrès. Ils étaient également critiqués par les bolchéviks russes non musulmans pour leurs « tendances nationalistes ».

Question féministe[modifier]

Parmi les 1891 délégués, on ne comptait que 55 femmes. Il y avait sans doute des attitudes patriarcales parmi les délégués, et lorsqu’on proposa d’élire trois femmes au bureau du congrès, cette proposition rencontra une forte opposition. Mais lorsque l’élection des trois femmes fut annoncée, il y eut finalement des applaudissements et des ovations.

Une femme turque, Najiye Hanum [ou Naciye Hanim], prit la parole. Si elle se moquait des féministes occidentales qui se préoccupaient du voile, elle posa en même temps un défi de taille aux hommes d’Orient, et proposa des revendications très concrètes :

Le mouvement que commencent à l’heure qu’il est les femmes de l’Orient, ne doit pas être considéré du point de vue de ces féministes légères pour qui le rôle de la femme, dans la vie publique, est celui d’une plante délicate ou d’un joujou élégant; ce mouvement doit être considéré comme une conséquence importante et nécessaire du mouvement révolutionnaire général que traverse à l’heure actuelle le monde entier. Les femmes de l’Orient ne luttent pas seulement pour le droit de sortir sans voile, comme on le croit assez souvent. Pour la femme de l’Orient, avec son idéal moral si élevé, la question du voile est au dernier plan. Si les femmes, qui forment la moitié de l’humanité, restent les adversaires des hommes, si on ne leur accorde pas l’égalité des droits, le progrès de la société humaine est évidemment impossible; l’état arriéré de la société orientale en est une preuve irrécusable. Camarades, soyez-en sûrs, tous les efforts et toute la peine que vous dépenserez pour réaliser les formes nouvelles de la vie sociale, toutes vos aspirations, quelques sincères qu’elles soient, resteront stériles, si vous ne faites appel à la femme qui sera votre compagne, votre aide véritable dans vos travaux […]. Mais nous savons aussi qu’en Perse, à Boukhara, à Khiva, au Turkestan, aux Indes et dans les autres pays musulmans, la situation de nos sœurs est encore pire que la nôtre. Mais l’injustice dont nous et nos sœurs sommes les victimes ne reste pas impunie; témoin, l’état arriéré et la décadence de tous les pays de l’Orient. Sachez, camarades, que le mal qu’on fait à la femme n’est jamais resté et ne restera jamais sans punition […]. La lutte des femmes communistes de l’Orient sera encore plus dure, parce qu’elles auront à combattre, en plus, le despotisme de l’homme. Si vous autres, hommes de l’Orient, restez, comme par le passé, indifférents au sort de la femme, soyez-en sûrs, nos pays, vous et nous périrons, ou alors nous entreprendrons avec les autres opprimés, une lutte à mort, pour la conquête de nos droits. Voici, en abrégé, les principales revendications des femmes : Si vous voulez votre propre libération, prêtez l’oreille à nos revendications et prêtez-nous une aide et un concours efficaces :
  1. Complète égalité des droits ;
  2. Droit pour la femme à recevoir au même titre que l’homme l’instruction générale ou professionnelle dans tous les établissements y affectés ;
  3. Égalité des droits de l’homme et de la femme dans le mariage. Abolition de la polygamie ;
  4. Admission sans réserves de la femme à tous les emplois administratifs et à toutes les fonctions législatives ;
  5. Organisation dans toutes les villes et villages de comités de protection des droits de la femme.

La révolution permanente[modifier]

Si le terme n'est pas employé, le concept de révolution permanente est présent dans l'orientation bolchévique de ce congrès, comme il l'était dans le 2e congrès de l'IC. Ainsi le rapport Pavlovitch dit :

« Beaucoup de gens affirment que les peuples de l'Orient doivent nécessairement passer par le capitalisme avant d'arriver au communisme. Au cours des débats qui ont eu lieu au IIe congrès de la IIIe internationale, nous sommes arrivés à la conclusion qu'avec l'aide des pays à prolétariat avancé, les peuples arriérés de l'Orient peuvent accéder au régime soviétiste et de là, par degré intermédiaire, arriver au communisme sans passer le stade du capitalisme. »

Palestine[modifier]

D’autres questions d’importance n’ont pas pu être traitées, faute de temps. Trois documents sur la Palestine et le sionisme ont par exemple été présentés au congrès, mais sans pouvoir être discutés. Une déclaration émanant du bureau central des sections juives du parti communiste russe traitait les sionistes de serviteurs de l’impérialisme britannique et condamnait l’implantation artificielle d’une minorité privilégiée juive dans la population de Palestine.

Revendications[modifier]

Les motions votées défendaient entre autre les revendications suivantes :

  • renversement du pouvoir des capitalistes étrangers et des tyrans indigènes, et constitution de soviets paysans
  • expropriation des propriétaires terriens sans indemnités ni rachat, y compris les terres du clergé
  • annulation des dettes des paysans pauvres
  • seul celui qui cultive la terre peut la posséder, défense de la terre du petit paysan
  • encouragement à passer de la petite propriété à la propriété commune, coopérative ou étatique
  • gestion des systèmes d'irrigation et décisions concernant les impôts pris par les soviets paysans
  • « veiller aux intérêts des tribus nomades, en mettant à leur disposition une quantité suffisante de pâturages pour répondre à leurs besoins, et en prenant en même temps les mesures qui s'imposent pour faciliter le passage des tribus nomades à la vie sédentaire  »

Suites[modifier]

Les résultats immédiats du congrès furent assez minces. Il fut créé un Conseil de propagande et d’action comptant à son actif 35 communistes et 13 sans-parti. Mais déjà le capitalisme mondial commençait à se stabiliser. Alfred Rosmer remarque : « Il n’y eut pas dans les mois qui suivirent de soulèvements assez importants pour inquiéter et occuper sérieusement les puissances impérialistes. » Le Conseil de propagande et d’action eut une existence éphémère – il n’a duré que jusqu’au début de 1922. Celui-ci a tout de même joué un rôle dans la fondation, en 1921, de l’Université des peuples de l’Orient qui comprenait 700 étudiants de 57 nationalités ainsi que des branches à Bakou et à Irkoutsk.

Mais, pour citer encore Alfred Rosmer, à plus long terme le congrès a eu une réelle influence sur l’évolution politique en Asie :

L’ébranlement était profond mais il ne fit sentir ses effets que plus tard; il fallait du temps pour que les débats et les résolutions portent leurs fruits, pour rassembler assez de forces conscientes de la lutte à mener contre les maîtres jusque-là tout puissants.

Des partis communistes ont été fondés en Turquie (1920), en Iran (1920), en Chine (1921) et ailleurs.

Mais si les idées de Bakou vivaient alors, et vivent encore, une destinée plus tragique attendaient nombre de ces participants. Plusieurs, y compris Zinoviev, Radek et Narboutabekov, ont péri sous la terreur stalinienne des années 1930; Alfred Rosmer a été exclu du parti communiste français en 1924. Avec l’avènement de Staline, l’Internationale Communiste a commencé à adopter une politique très différente envers les pays dominés par l’impérialisme.

Les communistes firent de nombreux efforts pour faire connaître la conférence de Bakou. Comme en témoigne H.G. Wells : « On nous montra un film en cinq parties consacré à la conférence de Bakou ».[1] Certains comme John Reed portent un jugement dur sur ce qu'il appelait de la « démagogie et de l’ostentation qui avaient caractérisé le Congrès Bakou ».[2]

Bibliographie[modifier]

Rare extrait vidéo du congrès des peuples d'Orient, 1920

Notes[modifier]

  1. Jay Leyda, Claude-Henri Rochat, Kino : histoire du cinéma russe et soviétique,Éditions Broché, 1960, p. 179
  2. Angelica Balabanova, Ma vie de rebelle, 1981