Impérialisme soviétique

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De nombreux marxistes et non-marxistes ont dénoncé un impérialisme soviétique. Cette notion a fait l'objet de nombreux débats, en lien avec la question de la nature de l'URSS.

Différentes positions[modifier | modifier le wikicode]

Position trotskiste classique[modifier | modifier le wikicode]

Trotski n'était pas absolument opposé à parler d'une certaine forme d'impérialisme, mais il ne voulait pas que soit tiré de trait d'égalité entre l'impérialisme soviétique et l'impérialisme des pays capitalistes.

« Peut-on qualifier d'impérialisme la politique d'expansion actuelle du Kremlin? Avant tout il faudrait s'entendre sur le contenu social que nous conférons à ce terme. L'histoire a connu l'impérialisme de l'Etat romain fondé sur le travail des esclaves; l'impérialisme de la propriété terrienne féodale; l'impérialisme du capital commercial et industriel; l'impérialisme de la monarchie tsariste, etc. La force motrice de la bureaucratie soviétique réside, sans aucun doute, dans sa volonté d'accroître son pouvoir, son prestige, ses revenus. C'est ce même élément d'impérialisme - pris dans le sens le plus large du terme - qui fut dans le passé la marque spécifique de toutes les monarchies, oligarchies, castes dirigeantes, classes et milieux divers. Pourtant, dans la littérature politique contemporaine, du moins dans la littérature marxiste, par "impérialisme" on entend la politique d'expansion du capital financier qui a un contenu économique bien défini. Appliquer à la politique du Kremlin le terme d'impérialisme sans expliquer en fait ce que l'on entend par-là, cela revient tout simplement à identifier la politique de la bureaucratie bonapartiste avec la politique du capitalisme monopoliste, en se fondant sur le fait que l'un et l'autre utilisent la force militaire à des fins d'expansion. Une telle identification, propre seulement à semer la confusion, convient à des démocrates petits-bourgeois plutôt qu'à des marxistes. »[1]

Par ailleurs, dans les années 1930, l’URSS était quasiment le seul pays à connaître une croissance notable, alors que le capitalisme mondial était englué dans la grande dépression. Staline et certains enthousiastes à l'Ouest y voyaient une surpuissance soviétique. Trotsky relativisait la puissance de l’URSS :

« le rapport des forces actuelles est déterminé non par la dynamique de croissance, mais par l’opposition de la puissance totale des deux adversaires telle qu’elle s’exprime dans les réserves matérielles, la technique, la culture et avant tout dans le rendement du travail humain »[2]

A la veille de la Seconde guerre mondiale, tout en demeurant un ennemi de la bureaucratie stalinienne, Trotsky voyait un des principaux dangers dans une « agression impérialiste » contre l'URSS. Sa ligne restait celle de la défense de l'URSS, en tant qu'État ouvrier dégénéré.

Après la guerre et la grande expansion des territoires contrôlés par Moscou, les remises en question se font encore plus profondes. L'ancien secrétaire de Trotsky, Jean van Heijenoort, parle d'impérialisme bureaucratique, en l'inscrivant dans la continuité des analyses de Trotsky :

« Est-ce que l’apparition d’éléments de l’impérialisme implique la révision de la théorie selon laquelle l’URSS est un État ouvrier dégénéré ? Pas nécessairement. La bureaucratie soviétique se nourrit en général par l’appropriation du travail des autres, ce que nous avions depuis longtemps conçu comme inhérent à la dégénérescence de l’État ouvrier. L’impérialisme bureaucratique n’est qu’une forme spéciale de cette appropriation. »

Aujourd'hui, la plupart des trotskistes conservent implicitement ou explicitement cette position. Lorsque la politique de l'État russe est dénoncée, le terme d'impérialisme est évité.

Débats dans et hors du trotskisme[modifier | modifier le wikicode]

Dès les années 1930, des communistes rompant sur la gauche, dont des trotskistes, ont remis en question les positions de Trotsky par rapport à l'URSS (Bordiga, Yvan Craipeau, Max Shachtmann...). Généralement, ils remettaient en cause à la fois la position de Trotsky sur la nature ouvrière de l'État russe, et sur la défense de l'URSS.

Trotskisme troisième camp[modifier | modifier le wikicode]

Après la guerre, certains courants trotskistes comme le courant International socialist tendancy autour de Tony Cliff, vont systématiser cette nouvelle vision, qui leur donnera l'appellation de "trotskisme troisième camp". La guerre froide était donc décrite comme un conflit inter-impérialiste, dans lequel le camp du prolétariat devait rester non-aligné. Un des mots d'ordre était alors « ni Moscou ni Washington ».

On peut également compter dans ce courant Workers' Liberty, qui écrit :

« L'URSS était impérialiste dans le sens classique et historique général, c'est-à-dire un impérialisme territorial, à la fois en interne avec le domination d'autres peuples, comme en Ukraine, et en externe dans son contrôle d'après-guerre sur l'Europe de l'Est. La guerre froide était sans aucun doute un conflit entre blocs impérialistes et entre différents modes de production. »[3]

Politique de l'URSS[modifier | modifier le wikicode]

L'expansion de la Révolution d'Octobre 1917[modifier | modifier le wikicode]

Dès les premiers temps de la révolution bolchévique, la politique à mener dans la "périphérie" dominée par l'empire tsariste posait question. Quels moyens étaient légitimes pour exporter la révolution ? A partir de quand l'intervention d'un parti ouvrier devient-elle impérialiste ?

En pratique, seules les colonies que l’expansion de la révolution russe n’avait pas atteintes, ou qui l’ont repoussée, se sont séparées de la Russie. Dans de nombreuses régions périphériques, son expansion avait le caractère d’une « révolution coloniale », conduite par des colons et des soldats russes sans la participation des peuples opprimés, voire même avec le maintien des rapports coloniaux existants. Gueorgui Safarov a décrit un tel déroulement de la révolution au Turkestan[4]. Ailleurs, elle avait le caractère de la conquête militaire, et certains bolchéviques (Mikhaïl Toukhatchevski) ont concocté très vite une théorie militariste de la « révolution menée de l’extérieur »[5].

Certains bolchéviks minimisaient le droit des peuples à l'autodétermination au nom des arguments économiques sur l'efficacité supérieure des grands pays. Une tendance que Lénine critiquait frontalement, en l'appelant de « l'économisme impérialiste ». Mais il ne faisait pas un principe non plus du séparatisme. Des voix minoritaires considéraient que la séparation étatique d’un peuple opprimé est une condition nécessaire (mais non suffisante) pour détruire les rapports coloniaux. Par exemple Vassyl Chakhraï, militant bolchévique de la révolution ukrainienne, polémiquait avec Lénine dès 1918 sur cette question.

🔍 Voir aussi : Révolution ouzbèke.

Années 1920[modifier | modifier le wikicode]

En 1922, Boukharine dit devant le IVe Congrès de l'Internationale Communiste :

« Il faut que nous affirmions dans notre programme le droit de tout Etat prolétarien à l’intervention. (...) Nous lisons dans le Manifeste Communiste que le prolétariat doit conquérir le monde. Eh bien, on ne peut pas y arriver avec le petit doigt, on ne peut y arriver qu’à l’aide de baïonnettes et de fusils. »[6]

Dès les années 1922-23, Staline, qui commençait à concentrer entre ses mains le pouvoir, s'engage dans la voie de la répression des aspirations nationales de la République de Géorgie, au grand scandale, à l'époque, de nombre de militants bolcheviques et de Lénine en particulier.

Mirsaid Sultan-Galiev, leader bolchévik de la révolution tatare, fut écarte en 1923 par Staline, accusé de "national-communisme".

L'historien bolchévik Mikhail Pokrovski étudie à cette époque l'impérialisme de la Russie féodale. Il établissait que ce n'étaient pas seulement l'anapage des Romanov, mais que déjà le Grand-Duché de Moscou (1263-1547) et le Tsarat de Russie (1547-1721) étaient des « prisons des peuples » et que ces États ont été construits sur les cadavres des « inorodtsy », des peuples indigènes non russes. Il écrira alors :

« Il est douteux que le fait que dans les veines des Grands-Russes coule 80 % de leur sang soit une consolation pour ceux qui ont survécu. Seul l’anéantissement complet de l’oppression grand-russe par cette force qui a lutté et qui lutte toujours contre toute oppression, pourrait être une forme de compensation de toutes leurs souffrances. »

Trotski écrit à la fin des années 1920, que Staline « est devenu le porteur de l’oppression nationale grand-russe » et a rapidement « garanti la prédominance de l’impérialisme bureaucratique grand-russe »[7].

Années 1930[modifier | modifier le wikicode]

En 1933, Staline fait modifier la formule historique des bolchéviques « la Russie – prison des peuples », en faisant remplacer « Russie » par « tsarisme ».

La plupart des cadres bolchéviques et l’intelligentsia des peuples minoritaires sont exterminés pendant les Grandes purges, et une russification intensive fut entamée. Des petits peuples entiers et des minorités nationales ont été déportés (la première grande déportation a touché en 1937 les Coréens vivant dans l’Extrême-Orient soviétique).

De même que sous le tsarisme, l’immigration de la population russe et russophone vers les périphéries calmait les tensions et les crises socio-économiques en Russie, tout en garantissant la russification des républiques périphériques. Surpeuplée, paupérisée et affamée à la suite de la collectivisation forcée, la campagne russe exportait massivement la force du travail vers les nouveaux centres industriels à la périphérie de l’URSS. En même temps, les autorités entravaient la migration vers les villes de la population locale – non russe – des campagnes.

La moitié des citoyens soviétiques, les russes, est favorisée par rapport à l'autre moitié, y compris au sein de la classe ouvrière.

Seconde guerre mondiale[modifier | modifier le wikicode]

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique a récupéré une grande partie de ce que la Russie avait perdu après la révolution, et a aussi conquis de nouveaux territoires. Sa superficie s’est agrandie de plus de 1,2 million de km2, atteignant 22,4 million de km2. Après la guerre, la superficie de l’URSS dépassait de 700 000 km2 celle de l’empire tsariste à la fin de son existence, et était plus petite de 1,3 million de km2 par rapport à la surface de cet empire au sommet de son expansion – en 1866, juste après la conquête du Turkestan et peu avant la vente de l’Alaska.

En Europe, l’Union soviétique a incorporé les régions occidentales de la Biélorussie et de l’Ukraine, l’Ukraine subcarpathique, la Bessarabie, la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie, une partie de la Prusse orientale et la Finlande, et en Asie le Touva et les îles Kouriles méridionales. Son contrôle a été étendu sur toute l’Europe orientale. L’URSS a postulé que la Libye soit placée sous sa tutelle. Elle a tenté d’imposer son protectorat sur les grandes provinces frontalières chinoises – le Xinjiang (Sin-kiang) et la Mandchourie. De plus, elle voulait annexer l’Iran du nord et la Turquie orientale, exploitant pour cela l’aspiration à la libération et à l’unification de nombreux peuples locaux. Selon l’historien azerbaïdjanais Djamil Hasanly, c’est en Asie et non en Europe que la « guerre froide » a commencé, dès 1945[8].

Guerre froide[modifier | modifier le wikicode]

Dans un premier temps Staline ne cherchait pas à ce que les pays satellites d'Europe de l'Est soient trop affichés comme « communistes ». Il cherchait des compromis avec les classes dominantes de ces pays.

Le développement de la guerre froide à partir de 1947 va durcir la domination stalinienne en même temps que les relations diplomatiques. Pour couper tout échange commercial entre Europe de l'Est et Europe de l'Ouest, les économies sont entièrement nationalisées et réorganisées pour correspondre aux besoins de Moscou, notamment via le COMECON. Sur le plan militaire, les pays de l'Est sont intégrés au Pacte de Varsovie.

Contestations au sein du bloc de l'Est[modifier | modifier le wikicode]

Les communistes yougoslaves ont acquis assez vite la conviction que Moscou « voulait se soumettre complètement l’économie de la Yougoslavie et en faire un simple complément fournissant les matières premières à l’économie de l’URSS, ce qui freinerait l’industrialisation et perturberait le développement socialiste du pays »[9]. Les « sociétés mixtes » soviéto-yougoslaves devaient monopoliser l’exploitation des richesses naturelles de la Yougoslavie dont l’industrie soviétique avait besoin. L’échange commercial inégal entre les deux pays devait garantir à l’économie soviétique des surprofits au détriment de l’économie yougoslave.

Après la rupture de la Yougoslavie avec Staline, Josip Broz Tito dit que, à partir du pacte Ribbentrop-Molotov (1939) et surtout après la conférence des « Trois Grands » à Téhéran (1943), l’URSS prend part à la division impérialiste du monde et « poursuit consciemment le vieux chemin tsariste d’expansionnisme impérialiste ». Il disait également que la « théorie du peuple dirigeant au sein d’un État multinational » proclamée par Staline « n’est que l’expression du fait de la soumission, de l’oppression nationale et du pillage économique des autres peuples et pays par le peuple dirigeant »[10]. En 1948, l'URSS a perdu son emprise sur la Yougoslavie.

Le régime maoïste est également entré en conflit avec l'URSS dans les années 1960. En 1958, Mao Zedong ironisait en discutant avec Khrouchtchev : « Il y avait un homme du nom de Staline, qui a pris Port Arthur, a transformé le Xinjiang et la Mandchourie en semi-colonies et a formé quatre sociétés mixtes. C’étaient ça, ses bonnes actions. »[11] Le point culminant a été atteint lors des incidents frontaliers de 1969. Dans les années 1970, Mao caractérise l'URSS de « social-impérialisme » et la place dans sa théorie des trois mondes sur le même plan que les Etats-Unis.

Devant la résistance croissante dans pays satellites, la bureaucratie du Kremlin a dû affaiblir son contrôle.

Interventions extérieures[modifier | modifier le wikicode]

L'URSS n'a pas hésité à envoyer l'armée rouge pour réprimer des mouvements de contestation et soutenir les régimes bureaucratiques menacés : à Berlin (1953), Budapest (1956) et Prague (1968).

L'invasion de l'Afghanistan en 1979 a suscité beaucoup de controverses également.

Crise et tensions internes[modifier | modifier le wikicode]

Même au sein de l’URSS la domination politique de Moscou sur les principales républiques périphériques subissait une tendance à l'érosion. L’industrialisation, l’urbanisation, le développement de l’éducation et plus généralement la modernisation des périphéries de l’URSS ainsi que la « nationalisation » croissante de leur classe ouvrière, de l’intelligentsia et de la bureaucratie elle-même ont commencé à changer progressivement les rapports de forces entre la Russie et les républiques périphériques au profit de ces dernières. La domination de Moscou sur elles s’affaiblissait. La crise croissante du système a accéléré ce processus, qui a commencé à écarteler l’Union soviétique. Les contre-mesures du pouvoir central – tel le renversement du régime de Petro Chelest en Ukraine (1972), considéré comme « nationaliste » par le Kremlin – ne pouvaient plus inverser ce processus, ni le stopper efficacement.

Selon les études du sociologue Frants Cheregui dans la seconde moitié des années 1970, les forces centrifuges étaient déjà nettement visibles, et on pouvait pronostiquer l'éclatement de l'URSS.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Zbigniew Marcin Kowalewski, Impérialisme russe, 2015

  1. Trotsky, Encore et encore une fois sur la nature de l'URSS, 1939
  2. Léon Trotsky, La révolution trahie, 1936
  3. http://www.workersliberty.org/blogs/paulhampton/2013/12/29/review-making-global-capitalism-leo-panitch-and-sam-gindin
  4. G. Safarov, Kolonialnaïa revoloutsia : Opyt Turkestana, Moscou : Gosizdat, 1921
  5. Mikhail Tukhachevsky, Revolution from Without, 1921
  6. Boukharine, Rapport sur la question du programme - 4e congrès, 1922
  7. Léon Trotsky, Staline
  8. J. Hasanli, At the Dawn of the Cold War : The Soviet-American Crisis over Iranian Azerbaijan, 1941-1946, Lanham-New York : Rowman and Littlefield, 2006 ; idem, Stalin and the Turkish Crisis of the Cold War, 1945-1953, Lanham-New York : Lexington Books, 2011.
  9. V. Dedijer, Novi prilozi za biografiju Josipa Broza Tita, Rijeka : Liburnija, 1981, t. I, p. 434
  10. J. Broz Tito, « H kritiki stalinizma », Časopis za Kritiko Znanosti, Domišljijo in Novo Antropologijo, vol. VIII, n° 39/40, 1980, pp. 157-164, 172-185.
  11. V.M. Zubok, « The Mao-Khrushchev Conversations, 31 July-3 August 1958 and 2 October 1959 », Cold War International History Project Bulletin, n° 12-13, 2001, p. 254.