Industrialisation

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L'industrialisation est un processus d'utilisation massive et systématique de moyens de production (machines, électricité...) pour obtenir une forte productivité du travail.

L'industrialisation d'un pays est la transformation d'une économie pré-capitaliste dominée par l'agriculture et l'artisanat à une économie tirant la majorité de ses ressources de l'industrie.

Grandes tendances[modifier | modifier le wikicode]

Des gains de productivité prodigieux[modifier | modifier le wikicode]

Symbolique, le premier pont metallique, construit en 1779, inaugure une période de grande facilité pour la construction des ouvrages d'art.

L’augmentation de la taille des navires divise les frais de transports par quatre entre 1820 et 1850 sur les liaisons internationales.

La production de charbon augmente de 100% entre 1830 et 1845.

La production mondiale a doublé entre 1700 et 1820 (120 ans), doublé à nouveau entre 1820 et 1870 (50 ans), et doublé entre 1870 et 1910 (40 ans).

En 1869, la liaison San Francisco-New York est achevée et les côtes Est et Ouest en moins de 7 jours contre 6 mois auparavant.

En 1869 également, l'ouverture du canal de Suez (permise par le génie civil moderne) réduisit à 60 jours le trajet vers l'Inde en bateau à vapeur, contre six mois auparavant.

Industrialisation et agriculture[modifier | modifier le wikicode]

L'industrialisation a dans ses débuts eu des effets stimulants sur l'agriculture, mais rapidement, elle a conduit la bourgeoisie industrielle à des conflits avec les propriétaires terriens, les héritiers des anciennes noblesses dirigeantes.

Marx faisait la description suivante du développement de l'industrie anglaise, et du conflit qu'elle avait soulevé entre les industriels et les propriétaires terriens au sujet des Corn Laws :

« Les auteurs du XVIe, du XVIIe et même des deux premiers tiers du XVIIIe siècle considèrent l'exportation de céréales comme la principale source de richesse de l'Angleterre. L'ancienne industrie anglaise — dont l'industrie de la laine constituait la branche principale et dont les branches moins importantes traitaient surtout les matériaux qu'elle fournissait elle-même — était entièrement subordonnée à l'agriculture. Sa matière première principale était le produit de l'agriculture anglaise. Il va donc de soi qu'elle favorisait l'agriculture. » [...] « Il est dans la nature de l'industrie moderne d'aliéner d'abord l'industrie au sol national, étant donné qu'elle transforme principalement des matières premières étrangères et qu'elle repose sur le commerce extérieur. Il est dans sa nature de faire croître la population dans des proportions incompatibles avec l'exploitation du sol dans le cadre de la propriété privée. En outre, il est dans sa nature, quand elle crée les lois sur les céréales, comme elle l'a toujours fait en Europe jusqu'à maintenant, de transformer les paysans en prolétaires des plus misérables, en raison de la rente élevée et de l'exploitation industrielle de la propriété foncière. En revanche, si elle réussit à empêcher les lois sur les céréales, elle met une masse de terre hors culture, soumet les prix des grains à des aléas extérieurs et aliène complètement la terre en faisant dépendre du commerce ses subsistances les plus nécessaires ; finalement elle dissout la propriété foncière comme source indépendante de propriété. Tel est le but de l'Anti-Corn-Law League en Angleterre et le mouvement Anti-Rent en Amérique du Nord, car la rente foncière est l'expression économique de la propriété foncière. »[1]

Une fois cette première confrontation historique, les propriétaires fonciers ont cessé de constituer une classe à part, devenant un secteur de la bourgeoisie, secteur d'autant plus secondaire que l'agriculture produit beaucoup moins de survaleur que l'industrie, ce qui se reflète dans la chute généralisée de la part de l'agriculture (secteur primaire) dans le PIB. Si bien que la corrélation est très forte entre la part de l'agriculture dans le PIB et le développement (reflété dans le PIB par tête dans le graphique ci-dessous).

GDP per head vs share of agriculture in employment, OWID.svg


Industrialisation, PIB et secteur tertiaire[modifier | modifier le wikicode]

Depuis les années 1930, le Produit intérieur brut (PIB) s'est généralisé comme indicateur de la santé d'une économie capitaliste. Il représente l'ensemble des valeurs ajoutées dans une économie donnée. On découpe les activités en trois principaux secteurs : primaire (agriculture), secondaire (industrie) et tertiaire (services).

L'industrialisation a engendré une croissance de la part de l'industrie dans le PIB ainsi qu'une croissance de la part de salariés travaillant dans l'industrie, avant que ces indicateurs reculent, d'abord dans les vieux pays impérialistes. Généralement, on peut faire les constats suivants :

  • la part de l'industrie dans le PIB a rarement dépassé les 40% (par exemple l'Allemagne a connu un pic à presque 50% dans les années 1970)
  • la part de l'industrie dans l'emploi a rarement dépassé les 30%.

Plusieurs facteurs explicatifs :

  • L'industrie est un secteur à plus forte valeur ajoutée, qui peut ainsi être avoir une forte valeur dans le PIB tout en ayant une faible part dans l'emploi. Par exemple l'Angola d'aujourd'hui a la plus forte part de l'industrie dans le PIB (61% contre 10% pour l'agriculture), alors que seulement 15% des travailleurs sont dans l'industrie (85% dans l'agriculture).
  • L'industrie connaît un processus continuel de hausse de la productivité, qui substitue du capital constant (machines...) au capital variable (force de travail). Son volume global de production continue à croître, mais le nombre de salariés de l'industrie connaît nécessairement un pic, et ce malgré la création de nouveaux secteurs d'activité (nouveaux besoins, nouvelles industries) qui freine l'arrivée de ce pic.
  • En conséquence, le secteur tertiaire finit par connaître dans tous les pays une croissance de sa part dans le PIB et dans l'emploi. Ce qui ne signifie pas que le monde cesse d'être industriel. On continue bien de parler de "pays industrialisés".

L'industrialisation du monde et l'impérialisme[modifier | modifier le wikicode]

L'exemple canonique d'industrialisation est le processus européen du 19e siècle, bouleversant tellement les sociétés qu'il a été nommé "révolution industrielle". Par vagues successives, en fonction de conditions historiques héritées du passé, d'autres pays se sont industrialisés dans le monde : l'Europe de l'Ouest, les États-Unis, le Japon, la Russie...

Mais le processus d'industrialisation n'est pas un simple développement des économies qui serait "naturel et libre". C'est avant tout la forme achevée du mode d'accumulation capitaliste, qui fonde le pouvoir de la bourgeoisie. Les classes capitalistes nationales étant en concurrence, les pays les plus industrialisés ont acquiert une position dominante sur le marché mondialisé, domination qui en retour relègue les périphéries à un rôle subalterne.

C'est ainsi que via les "lois" du commerce mondial, via la domination financière et l'étranglement de la dette, voire via l'intervention armée directe, les puissances impérialistes exploitent le "Sud" (Afrique, Amérique latine, Asie, Europe centrale) et freinent leur industrialisation, tout en s'assurant le soutien des bourgeoisies comprador locales. C'est pour cette raison que de nombreux gouvernements des pays du Sud ont tenté de trouver différents dosages de contrôle des capitaux et du commerce extérieur, en comptant plus ou moins sur les investissements étrangers ou sur une accumulation domestique.

Lorsque Marx écrivait dans le Capital que « le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer ici aux pays moins développés l'image de leur propre avenir »[2], il avait raison, mais ne percevait sans doute pas à quel point l'impérialisme allait maintenir une forte différenciation centre-périphérie.

Désindustrialisation ?[modifier | modifier le wikicode]

Selon beaucoup de commentateurs, l'industrialisation serait une étape dépassée, l'économie serait centrée sur les services. Mais ces thèses de la "désindustrialisation" ou du "post-industrialisme" ne tiennent pas. Premièrement, de nombreuses statistiques ont fait passer des travailleurs de la catégorie "ouvrier" à la catégorie "employé" de façon très douteuse[3]. Ensuite, même si l'extraction de la plus-value demeure dans la sphère productive (notion de travail productif), un nombre croissant d'emplois non productifs sont nécessaires pour le fonctionnement de celle-ci : formation, encadrement, ingénieurs...

De plus, le fait que des entreprises multinationales choisissent de délocaliser leur production dans des pays à la main d’œuvre docile ne signifie pas une désindustrialisation du capitalisme, mais seulement une division internationale du travail plus inégalitaire.

Ainsi en Chine, la part de l'industrie dans le PIB s'est maintenue au dessus de 40% depuis les années 1970. Elle vient juste d'être dépassée par les services, à l'image de ce qui s'est passé dans tous les pays capitalistes "développés".

Part des secteurs primaire, secondaire et tertiaire dans le PIB, pour la Chine et les vieux pays impérialistes (1970-2014).

Quant à la dématérialisation de l'économie et de la croissance qui est régulièrement envisagée, elle n'est pas une réalité à ce jour : tous les indicateurs de consommation de ressources et d'énergie continuent à croître.

Standardisation, uniformisation et personnalisation[modifier | modifier le wikicode]

Le principe de base de la révolution industrielle a été de réduire les coûts en produisant en série des marchandises à faible coût unitaire. L'introduction de machines, automatisant des mouvements, a supplanté les gestes des artisans. La conséquence majeure a été la standardisation et l'uniformisation des marchandises.

Parmi les avantages, on peut citer :

  • une production qui en général comporte moins de risques de défauts ("erreur humaine") lors de la fabrication
  • une meilleure compatibilité (notamment des outils, équipements, consommables...) qui facilite la vie
  • un temps de travail nécessaire diminué (ce qui est équivalent à dire que le coût unitaire est réduit) et donc un temps libre global potentiellement réduit (l'exploitation capitaliste venant en permanence "manger" ce gain)

Parmi les inconvénients, sont souvent évoqués :

  • la perte de singularité des produits et de lien entre un producteur et un acheteur
  • l'obsolescence des produits (mais qui n'est que partiellement imputable à l'industrialisation)

Dans le cadre du capitalisme, la standardisation est cependant limitée par la concurrence. C'est pourquoi par exemple les bolchéviks eurent un travail de normalisation à faire lorsqu'ils commencèrent l'étatisation de l'industrie russe. Trotsky dit ainsi à propos de la réorganisation des chemins de fer :

« Les locomotives sont de types différents, parce qu´elles ont été construites à des époques différentes par des compagnies différentes et dans différentes usines ; en outre, des locomotives différentes sont réparées en même temps dans les mêmes ateliers et, inversement, des locomotives semblables dans des ateliers différents. La société capitaliste, on le sait, gaspille une énorme quantité de main-d´œuvre par suite de la variété superflue, de la diversité anarchique des parties constitutives de son appareil de production. (...) La normalisation, comme nous l´avons dit maintes fois, et avec raison, est le socialisme de la technique. Sans la normalisation, la technique n´atteindra jamais son summum de développement. »[4]

On peut remarquer dans certains milieux une recherche de plus de personnalisation des produits. Certains se tournent vers l'artisanat, souvent dans des marchés de niche. Par exemple des personnes souvent critiques de la société actuelle, en quête de sobriété dans leur mode de vie et prêtes à dépenser plus pour certains objets. Il existe également tout un secteur de l'artisanat de luxe, réservé à la bourgeoisie.

Par ailleurs, certaines évolutions récentes de l'industrie (machines-outils plus flexibles, "industrie 4.0", imprimantes 3D...), tout en développant plus loin les innovations technologiques, augmentent les possibilités de personnalisation à faible coût. Pour certains observateurs, cela pourrait être un levier de démocratisation du "sur-mesure".[5]

Points de vue politiques sur l'industrialisation[modifier | modifier le wikicode]

L'industrialisation transforme profondément le monde, mais elle le fait dans le cadre capitaliste actuel. C'est-à-dire que l'application d'une nouvelle technique n'est pas décidé démocratiquement, mais au gré des capitalistes et du marché. Des métiers apparaissent, d'autres disparaissent, bouleversant les vies de nombreux travailleurs.

On peut avoir les points de vue suivants sur la technique :

  • Technique neutre, dépendante de son utilisation (point de vue notamment de beaucoup de marxistes)
  • Technique progressiste, grâce (point de vue bourgeois) ou malgré le capitalisme (point de vue marxiste positiviste)
  • Technique néfaste, en soi (point du vue "luddite", et de certains décroissants) ou à cause du capitalisme (point de vue de certains marxistes)

Le luddisme fut un mouvement d'artisans réagissant à la menace sur leur emploi en brisant les machines.

Dans le socialisme utopique du 19e siècle, il y avait des points de vue divers. Certains comme Saint-Simon ou Cabet décrivaient des utopies dans lesquelles le machinisme serait au service de l'égalité, d'autres comme Fourier sont très critiques de l'industrie et décrivent une utopie plus rurale.

Des politiciens bourgeois (comme le français Joseph Caillaux) ont parfois aussi prôné une restriction artificielle du développement technologique, accusé des dégâts sociaux du capitalisme.

L'idée que la technique et la science sont néfastes actuellement car capitalistes est présente dans l’opéraïsme, qui a nourri une partie de la mouvance autonome. Par exemple pour Panzieri, « en employant les machines, le capitalisme détermine le développement technologique et ne représente pas une déviation dans un mouvement ‘‘objectif’’ en lui-même rationnel. » « les progrès technologiques se manifestent comme progrès du capital. »[6]

Panzieri s’appuie sur des passages du Capital de Marx, par exemple lorsqu’il parle des machines vécues par les ouvriers comme des « instruments de torture », étant utilisées avant tout pour « accroître la puissance du “maître” » et maximiser la subordination du travail vivant.

D'autres penseurs proches du socialisme, mais non marxistes, soutiennent eux-aussi que l'industrialisation est fondamentale. Ainsi Bertrand Russel écrivait en 1920 : « Je crois que le développement continu de l’industrie est la condition principale du succès dans le passage à un État communiste » [7]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Karl Marx, A propos du Système national de l'économie politique de Friedrich List, 1845
  2. Karl Marx, Le Capital, Livre I
  3. Les travailleurs du monde, Chris Harman, 2002
  4. Trotsky, La nouvelle politique économique des Soviets et la révolution mondiale, 14 novembre 1922
  5. Les Echos, Les économies d’échelle tuent : la fin de la standardisation, 2012
  6. Raniero Panzieri, « Plus-value et planification » in « Quaderni Rossi » : Luttes ouvrières et capitalisme d’aujourd’hui, trad. N. Rouzet, Paris, Maspero, 1968
  7. Bertrand Russell, Pratique et théorie du bolchevisme, 1920