Pronostic

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Les révolutionnaires font parfois des pronostics sur des évolutions du capitalisme ou des événements de la lutte des classes. Il s'agit de se baser sur une analyse un minimum étayée (socialisme scientifique). Mais les difficultés de prédiction sont très grandes.

Quelle prédictibilité ?[modifier]

Pour certains épistémologues, c'est le critère de prédictibilité qui définit une science. Par exemple le fait de pouvoir prédire quand une comète repassera dans le ciel fait de l'astronomie une science. Pourtant rien n'empêche que pendant la longue disparition de la comète, celle-ci soit détruite par une collision quelconque. La prédiction n'est raisonnable que parce que cette hypothèse est improbable. Mais d'autres domaines comme la climatologie ou l'écologie, communément admis comme étant des sciences, ont pourtant une capacité de prédiction beaucoup plus faible. Il est pourtant évident que cela est dû avant tout à la difficulté de l'objet d'étude (le climat et ses innombrables facteurs), bien plus qu'à une méthode "non scientifique" qu'auraient les scientifiques étudiant le climat.

Les sciences qui étudient les sociétés humaines ont un objet d'étude encore plus complexe que le climat.

Bien d'autres domaines restent pour l'instant difficiles à expliquer, dans la cosmologie (théorie du Big Bang, formation des trous noirs...), dans la géologie (composition du noyau terrestre...), la prédiction des séismes... Une difficulté plus ou moins grande pour établir de façon plausible des causes - et à fortiori la préduction - provient donc de l'incapacité à reproduire des expériences (reproduire un univers en miniature, reproduire la naissance de la vie sur une planète vierge, reproduire des révolutions sociales...).

La théorie quantique et la théorie du chaos, elles-mêmes issues du développement des sciences, ont prouvé qu'il ne peut y avoir de prédictibilité absolue, tout en niant pas le déterminisme. Comme l’explique le physicien prix Nobel Steven Weinberg :

« Même un système très simple peut présenter un phénomène connu sous la dénomination de chaos et qui fait échouer nos efforts pour prédire l’avenir de ce système. La caractéristique d’un système chaotique est qu’à partir de conditions initiales similaires, il peut aboutir, après un certain temps, à des résultats entièrement différents. La possibilité du chaos dans des systèmes simples est en fait connue depuis le début du siècle ; le mathématicien et physicien Henri Poincaré a montré à cette époque que le chaos peut se développer même dans un système aussi simple qu’un système solaire avec seulement deux planètes. On a compris pendant des années les espaces sombres entre les anneaux de Saturne comme se produisant précisément aux endroits de l’anneau d’où toute particule en orbite serait éjectée par son mouvement chaotique. Ce qui est nouveau et excitant à propos de l’étude du chaos, ce n’est pas que le chaos existe, mais que certaines formes de chaos montrent des propriétés quasi universelles qui peuvent être analysées mathématiquement. L’existence du chaos ne signifie pas que le comportement d’un système comme les anneaux de Saturne ne soit pas, de quelque façon, complètement déterminé par les lois du mouvement et de la gravitation et par ses conditions initiales, mais signifie seulement que, de façon pratique, nous ne pouvons pas calculer comment certaines choses (comme l’orbite des particules dans les espaces sombres entre les anneaux de Saturne) évoluent. Pour être un peu plus précis : la présence du chaos dans un système signifie que pour n’importe quelle précision donnée avec laquelle nous décrivons les conditions initiales, il arrivera finalement un moment où nous perdrons la capacité de prédire comment le système se comportera... En d’autres mots, la découverte du chaos n’abolit pas le déterminisme de la physique pré-quantique, mais il nous force à être un peu plus prudent lorsque nous disons ce que nous entendons par ce déterminisme. La mécanique quantique n’est pas déterministe dans le même sens que la mécanique de Newton ; le principe d’incertitude de Heisenberg nous avertit de ce que nous ne pouvons pas mesurer précisément en même temps la position et la vélocité d’une particule, et, même si nous effectuons toutes les mesures qui sont possibles à un moment donné, nous ne pouvons émettre que des probabilités pour ce qui est des résultats d’expériences à tout autre moment futur. Néanmoins, nous verrons que même dans la physique quantique, il y a toujours un sens dans lequel le comportement de n’importe quel système physique est entièrement déterminé par les conditions initiales et les lois de la nature. »

Court terme et tendances lourdes[modifier]

Au sujet des différents niveaux d'analyses, le théoricien marxiste Ernest Mandel écrivait :

« D'une manière générale, il faut distinguer dans les activités politiques des classiques du marxisme ce que l'on pourrait appeler les pronostics à court terme et l'effort théorique visant à déceler les tendances de développement fondamentales, la tentative de comprendre la nature d'une époque historique et les contradictions principales qui la définissent. Dans le premier domaine, il y a eu incontestablement de nombreuses erreurs, de la part de Marx, d'Engels, de Lénine et de Trotsky. (...) L'origine fondamentale de ce genre d'erreurs, c'est que dans la détermination à court terme du déroulement des événements entrent une infinité de facteurs secondaires, à côté des grandes tendances historiques, qu'il est non seulement impossible d'intégrer dans une analyse exhaustive, mais qu'il est même impossible de connaître à l'avance, faute d'une information complète. Trotsky, comme Marx avant lui, répétait souvent que la fonction de l'analyse théorique n'est pas de permettre de jouer au prophète, au sens étroit du terme qui correspond aux activités de la cartomancienne ou du mage. Elle vise au contraire au dégagement des grandes tendances historiques de développement. »[1]

Exemples[modifier]

Plusieurs fois dans leur vie, Marx et Engels ont cru que la révolution prolétarienne était imminente.[2]

Après le coup d'Etat de Napoléon III (1851), Lassalle estimait que « Ce maraud n'est que l'essence vive et générale de la réaction moribonde. (...) Son intérim durera-t-il longtemps ? Je ne puis lui concéder qu'une très, très courte durée. »[3] Or le Second Empire s'est installé dans la durée jusqu'en 1871.

Quand Marx évoque la perspective de dépérissement de l'Etat, il s'appuie sur son analyse qui se veut scientifique :

« Dès lors, la question se pose : quelle transformation subira l'Etat dans une société communiste ? Autrement dit quelles fonctions sociales s'y maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l'Etat ? Seule la science peut répondre à cette question »[4]

En octobre 1914, au début de la Première guerre mondiale, Trotsky écrivait que la guerre aurait pour effet de libérer les colonies, et par ce biais de saper une base du capitalisme européen :

« A ceci vient se joindre un facteur décisif : le réveil capitaliste des colonies auquel la guerre donnera une forte impulsion. La désorganisation de l’ordre mondial entraînera celle de l'ordre colonial. Les colonies perdront leur caractère «colonial». Quoi qu'il en soit de l'issue du conflit, le résultat ne peut en être que l'amoindrissement de la base du Capitalisme européen. »[5]

Lénine à la fin de 1916, devisant devant les travailleurs suisses du bilan historique de la Révolution russe de 1905, faisait preuve d'un pessimisme révolutionnaire débridé. Il disait en effet, deux mois avant l'éclatement de la révolution de 1917, que sa génération ne connaîtrait vraisemblablement pas la révolution russe suivante, bien que celle de 1905 avait dégagé le processus d'une nouvelle révolution, mais que la génération suivante y assisterait sans aucun doute!

Les années 1930, avec la montée du fascisme et l'affermissement du stalinisme, ont démoralisé de nombreux militants de gauche et du mouvement ouvrier.

« Le titre d'un livre de Victor Serge, Il est minuit dans le siècle, est plus que symbolique. On pourrait y joindre les citations de nombreux marxistes réformistes ou révolutionnaires, de Rudolf Hilferding, dernier penseur réformiste social-démocrate, à quelques ex-trotskystes qui tous étaient convaincus qu'Hitler allait gagner la guerre et que l'Europe serait fasciste pour cent ans, sinon plus. »[1]

Dans ses derniers écrits (1938-1940), Trotsky faisait le pronostic que ni Hitler, ni Mussolini, ni les dictatures militaires japonaises et de Tchiang Kai-tchek, ni celle de Staline, ni les empires coloniaux ne survivraient à la Deuxième Guerre mondiale et à ses lendemains. Plus globalement, il pensait que la Deuxième guerre mondiale aurait globalement le même effet que la Première, c'est-à-dire, après une phase d'isolement des communistes internationalistes (les trotskistes étant les analogues de la gauche de Zimmerwald), un essor rapide.

Il y a effectivement eu une chute du régime nazi, de Mussolini, une vague de décolonisation sans précédant... En revanche, le mouvement ouvrier resta largement dominé par la social-démocratie et le stalinisme. Au lieu de s'effondrer, l'URSS sortit renforcée de la guerre, en tant que puissant bloc face aux Etats-Unis.

Notes et sources[modifier]

Ernest Mandel, Actualité du trotskysme, 1978

  1. 1,0 et 1,1 Ernest Mandel, Actualité du Trotskysme, 1978
  2. Marx To Engels, Lettre du 8 octobre 1858
  3. Lassalle, Lettre à Marx du 12 décembre 1851
  4. Karl Marx, Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier allemand, 1875
  5. Trotsky, La guerre et l'Internationale, 31 octobre 1914