Jean Jaurès

De Wikirouge
(Redirigé depuis Jaurès)
Aller à : navigation, rechercher
JeanJaurès.jpg
Jean Jaurès
(1859-1914) était un socialiste français de la "Belle-Époque". Brillant orateur et sans conteste homme de haute valeur morale, il est devenu une sorte de mythe de la gauche, faisant oublier qu'il représente aussi l'avancée de la tendance réformiste dans le socialisme français.

Biographie[modifier]

Jean Jaurès naît en 1859, issue de la moyenne bourgeoisie. Universitaire, agrégé de philosophie, c'est par la sphère des idées qu'il se politise progressivement.

Il entre dans la politique avec un parti bourgeois républicain, le Parti radical, dont il sera député de 1885 à 1889. Écœuré par le vide idéologique et la dépravation des partis bourgeois, Jaurès devient socialiste après son soutien à la grève des mineurs de Carmaux en 1892.

En 1893, il est de nouveau député, élu comme socialiste indépendant. Il va alors fonder en 1901 le Parti socialiste français, puis le journal l'Humanité. À côté de ce nouveau parti existait le Parti Ouvrier Français de Jules Guesde et Paul Lafargue, qui se réclamait du marxisme, et avec lequel Jaurès eut de vifs désaccords, qui globalement peuvent être perçus avec du recul comme une opposition entre sectarisme (POF) et opportunisme (PSF).

La première opposition se manifeste à l'occasion de l'Affaire Dreyfus. Jaurès se lancera avec ferveur dans le combat dreyfusard, en cherchant des alliances avec les bourgeois démocrates.

Mais c'est surtout l'entrée d'un socialiste dans un gouvernement bourgeois, pour la première fois, qui va concentrer les débats. Tandis que l'Internationale ouvrière le condamne, Jaurès soutient Alexandre Millerrand lorsqu'il devient ministre du travail sous le gouvernement Waldeck-Rousseau, en 1899... malgré que ce même gouvernement soit impliqué dans une politique de répression ouvrière et coloniale aux côtés du Général Galliffet, massacreur de la Commune.

En 1905, il milite ardemment pour l'unification du PSF et du POF qui donne naissance à la S.F.I.O. en 1905.

Marche à la guerre[modifier]

Jaurès lutte contre la venue de la guerre les dix dernières années de sa vie. Il est très préoccupé et inquiet face à la montée des nationalismes et aux rivalités entre les grandes puissances (surtout pendant les guerres balkaniques en 1912-1913). Jaurès mène une vigoureuse campagne contre la Loi des trois ans de service militaire, défendue ardemment par le député Émile Driant. La loi est votée en 1913, malgré le rassemblement du Pré-Saint-Gervais le 25 mai 1913, où Jaurès fait un discours devant 150 000 personnes.

Jaures25mai1913.jpg

L'année 1914 semble relancer les espoirs de paix : la guerre dans les Balkans est finie, la SFIO progresse aux élections législatives sur une campagne contre la “folie des armements”...

Mais l'attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 et l'ultimatum autrichien à la Serbie du 23 juillet 1914 relancent les tensions entre les grandes puissances.

Le pacifisme de Jaurès le fait haïr des nationalistes. De Maurras à Péguy se multipliaient des déclarations constituant de véritables appels au meurtre. Même la grande presse dénonçait quotidiennement « Herr Jaurès ».

Le dernier discours de Jaurès a lieu le 29 juillet à Bruxelles, après une réunion du Bureau socialiste international qui marque l’impuissance de la social-démocratie à agir comme une force organisée contre la guerre. Lors du meeting du Cirque royal – meeting où, accablée, Rosa Luxemburg refuse de prendre la parole –, Jaurès, tout en exhortant les diplomaties à la raison, réaffirme son soutien au gouvernement Viviani et exonère par avance le gouvernement français de toute responsabilité dans le déclenchement de la guerre :

« Nous socialistes français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix, il la pratique (…) Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. »

Ses cibles sont la Russie et le gouvernement allemand dont il dénonce les menées bellicistes. Jaurès fait même pression sur Jouhaux et la direction de la CGT pour reporter la journée de mobilisation prévue le 2 août afin de ne pas paralyser l’action des gouvernements : «le principal danger est dans l’énervement qui gagne ».[1]

L'assassinat du 31 juillet[modifier]

Pendant la journée du vendredi 31 juillet 1914, Jaurès tente de stopper le déclenchement des hostilités en pesant de tout son poids, d'abord à la Chambre des Députés, puis au ministère des Affaires étrangères. En fin d'après-midi, il se rend à son journal L'Humanité pour rédiger un article, qu'il conçoit comme un nouveau « J'accuse ». Avant la nuit de travail qui s'annonce, il descend avec ses collaborateurs pour dîner au Café du Croissant, rue Montmartre. Vers 21 h 40, un étudiant nationaliste déséquilibré, Raoul Villain, tire deux coups de feu par la fenêtre ouverte du café et abat Jaurès à bout portant.

La grève générale n'est pas déclarée.

Dès le 2 août, il y a un basculement total avec le discours de Vaillant qui déclare "en présence de l'agression, les socialistes accompliront tous leur devoir pour la patrie". Le 4 août, les socialistes votent les crédits de guerre, et le 26 août lors de la création du gouvernement les blanquistes et les guesdistes sont représentés dans le gouvernement de l'union sacrée.

Le 29 mars 1919, le meurtrier de Jaurès est acquitté, dans une ambiance de nationalisme exarcerbé.

Positions politiques[modifier]

Continuité républicaine[modifier]

Jaurès ne partage pas les analyses de Marx sur la nature de l’Etat, développées dans La Guerre civile en France,  ni celles développées par Rosa Luxemburg dans les débats auxquels ils participent au sein de l’Internationale. Comme la majorité des socialistes de son époque, était influencé par les idées marxistes, mais aussi par l'idéal hérité de la Révolution française. Il y puisait l’idéal de la « nation révolutionnaire », le peuple souverain dressé non contre les autres peuples, mais contre les tyrans. Le socialisme devait être le parachèvement de la démocratie politique par la démocratie économique :

«  Vous [la majorité républicaine au parlement] avez fait la République, et c’est à votre honneur (…), mais par là vous avez institué entre l’ordre politique et l’ordre économique dans notre pays une intolérable contradiction. Dans l’ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé  ; dans l’ordre économique la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies (…). Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois. C’est d’eux, c’est de leur volonté souveraine qu’émanent les lois et le gouvernement  ; ils révoquent, ils changent leurs mandataires, les législateurs et les ministres  ; mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage. Oui  ! Au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier.  »[2]

Ainsi Jaurès pensait qu’avec l’avènement de la République et du suffrage universel, les institutions avaient trouvé leur forme définitive. L’époque des révolutions était close, la démocratie politique permettant d’exprimer la volonté du peuple. Il ne suffisait plus que d’un « progrès d’éducation du prolétariat pour que sa souveraineté formelle devienne une souveraineté substantielle ». Aussi, le parti ne devait s’attacher qu’au travail légal (surtout parlementaire) afin d’élargir ses rangs (le nombre de ses électeurs) et d’introduire du socialisme dans le capitalisme et les mentalités ouvrières afin de le dépasser progressivement. Le socialisme devait donc se fixer un programme « d’évolution révolutionnaire ».

Dans le contexte d'alors, l'association de dirigeants socialistes au gouvernement était donc simultanément une concession -sans précédant- de la part de la bourgeoisie, mais également un moyen habile de partager la responsabilité des politiques de classe menées par l'État bourgeois. Le réformisme était bien une opportunité, mais non pas pour le renforcement du socialisme, mais le renforcement de la légitimité des institutions bourgeoises.

Jaurès revendique une continuité entre son socialisme et la république. Il critique certes les républicains qui mènent une politique contraire aux intérêts des travailleurs, mais il n'empêche, pour lui, Clemenceau et même avant lui Jules Ferry sont tout à la fois des adversaires mais aussi des partenaires d’un « grand parti républicain » qu’il dit encore« voir en France » en 1905.

Lorsqu'il soutint la participation d'Alexandre Millérand à un gouvernement qui n'avait rien de socialiste, il pensait agir pour la défense de la démocratie qu'il croyait menacée par la réaction monarchiste/bonapartiste.

C'est ce rapport au camp républicain qui a fait de Jaurès un des représentants principaux du réformisme, du gradualisme en France. Même s'il n'a jamais théorisé un "révisionnisme" comme l'Allemand Eduard Bernstein, sa pensée est empreinte d'idéalisme bien plus que de socialisme scientifique.

La guerre et l'Armée nouvelle[modifier]

Jaurès est pacifiste, mais passionné par la stratégie militaire, ce qui inspirera Ho Chi Minh.

En 1908 quand est scellée la Triple Entente, Jaurès, dans un article publié dans la presse libérale allemande, pense qu’elle peut avoir des « buts et des effets pacifiques » et déplore que « l’Allemagne paraisse se solidariser avec la Turquie ». Luxemburg critiquera frontalement cette vision :

« Je crois que les échafaudages politiques qui parlent de  «la France», de «l’Allemagne», de «la Russie», de «l’Angleterre» et de l’intérêt de ces entités problématiques ressemblent comme une goutte d’eau aux combinaisons de la corporation des politiciens bourgeois (…) C’est pourquoi le socialisme n’a pas du tout intérêt à soutenir la mystification de la politique bourgeoise officielle, la mystification des «intérêts d’Etat» ou des «intérêts populaires» conçus comme un tout homogène, c’est-à-dire la mystification de l’harmonie des intérêts dans le domaines de la politique étrangère. »[3]

La critique se poursuivra trois ans plus tard après la parution du livre de Jaurès, L’Armée nouvelle. Celui-ci y propose un vaste projet de « Nation armée » pour empêcher les menées bellicistes. Sur le modèle de l’armée suisse, il propose une « militarisation civile  » et la distribution des armes aux conscrits… sauf sur le front qui jouxte l’Alsace-Lorraine perdue. De même, il laisse la décision des conflits comme privilège des gouvernements, sans contrôle du parlement.

Rosa Luxemburg, outre ses critiques sur ces points, s’insurge contre la différenciation faite dans cet ouvrage entre « guerre défensive et guerre offensive  », légitimant par avance l’entrée en guerre de la France si, après avoir proposé un arbitrage à des Etats ennemis, ceux-ci s’y étaient refusés. Ici, malheureusement, Jaurès est à l’unisson du patriotisme présent tant chez Guesde que chez Bebel. C’est avec raison que Lénine en 1916, dans La faillite de la Deuxième Internationale, stigmatise le gouffre béant entre les résolutions prise à Bâle en 1912 et les positions réelles d’adaptation à leurs propres bourgeoisies prises par les dirigeants socialistes français et allemands. Si Jaurès évoque, dans son ouvrage, la grève générale comme arme ultime, c’est dans le cadre d’une «insurrection constitutionnelle » ayant pour seul objet de forcer le gouvernement à l’arbitrage.

Lorsque la guerre devint inévitable, il croyait qu’il aurait la possibilité de "convaincre" le gouvernement de rester pacifique, incitant ainsi les ouvriers à rester passifs au lieu de les appeler à l’insurrection. Personnifiant ainsi le pacifiste qui insupportait la réaction, il était extrêmement vulnérable, ce qui explique son assassinat par un extrémiste nationaliste et catholique.

Colonialisme[modifier]

Un congrès de la SFIO vote aussi une dénonciation, ferme, de «  la politique coloniale capitaliste  ». Mais l’expression mérite d’être éclaircie. Il s’agit de condamner les crimes coloniaux, les pillages des groupes capitalistes, et le danger de guerre engendré par la course européenne aux colonies. Mais pourquoi pas une politique coloniale sinon socialiste, au moins authentiquement républicaine  ? En 1905 Jaurès, à l’inverse de Guesde par exemple (réclamant le départ des«  soudards français  »), se dit moins enclin à condamner la présence française dans les colonies, qu’à exiger une authentique politique civilisatrice. C’est que, même si l’humanisme de Jaurès est entaché des préjugés coloniaux du moment, il croit aussi semble-t-il à la possibilité de bonnes pratiques de l’Etat français dans ses colonies, à la possibilité que la «  République  » aide ces peuples à accéder… à la civilisation.

Progrés économique graduel[modifier]

À la base de cette idée, Jaurès affirme notamment que Marx se trompait en parlant de « paupérisation absolue » du prolétariat, puisque la classe ouvrière a effectivement pu bénéficier d'augmentations de son niveau de vie durant la Belle Époque. Pourtant, c'est passer à côté d'un phénomène que le marxisme est capable d'expliquer : les importants gains de productivité du travail permettent aux capitalistes d'accroissant considérablement les taux d’exploitation et de profits tout en augmentant le salaire des travailleurs, réduisant le temps de travail, améliorant les conditions de vie et de travail, etc. Ce que Marx appelait la « paupérisation relative » du prolétariat.

On peut d'ailleurs noter que Jaurès avait des points commun avec Karl Kautsky sur le "super-impérialisme" (idée que la mondialisation éloignait le risque de guerre). Il pensait  que « le capitalisme le plus moderne à l’état organisé »[4] était une des « trois forces actives qui travaillent pour la paix », les deux autres étant l’organisation internationale de la classe ouvrière et l’Amérique anglo-saxonne puritaine. A l’inverse de Rosa Luxemburg, il voyait dans l’internationalisation du capitalisme (« par-dessus les frontières des douanes travaillent les grandes coopérations du capitalisme industriel et financier ») un point d’appui pour garantir la paix. Il pensait aussi que « l’Allemagne » et « l’Angleterre » n’avaient aucun intérêt militaire et économique à la guerre. Jaurès estimait que Hilferding pensait de même dans Le capital financier[5].

Contre l'arbitraire[modifier]

Jaurès est connu pour sa prise de position en faveur de Dreyfus, un militaire accusé à tort et victime d'une campagne d'antisémitisme. Guesde était opposé à une prise de position socialiste tandis que Jaurès, fervent défenseur des droits démocratiques, était résolu à le défendre. Cependant, aucune des deux positions n’était juste. Alors que Guesde considérait de façon sectaire que le prolétariat n’avait pas à se mêler de cette querelle "entre bourgeois", Jaurès cherchait des alliances avec les fractions progressistes de la bourgeoisie. Mais aucun d’eux ne fut capable d’entraîner le prolétariat dans cette lutte de façon indépendante, afin de faire reculer le racisme que la bourgeoisie cherchait à répandre dans la classe ouvrière.

Idéalisme[modifier]

Trotsky estimait que Jaurès appartenait politique au courant opportuniste, mais que cela provenait d'un idéalisme sincère.

«Avec la passion qui alliait en lui l’opportunisme politique et l’idéalisme révolutionnaire, il mit tout en œuvre pour atteindre son but : la force de son éloquence de tribun, ses relations dans la coulisse avec les membres du gouvernement et son «élève» Viviani, et pour finir la pression des masses […] Il poussa jusqu’au bout l’idée de la collaboration avec la gauche bourgeoise […] En suivant ce chemin, Jaurès s’engageait dans une impasse avec tout l’aveuglement de l’idéologue qui consent à fermer les yeux sur beaucoup de choses à condition de ne pas renoncer à son idée directrice. Ce n’est pas la myopie de la taupe, mais bien la cécité de l’aigle, dont le regard a été brûlé par «L’Idée». »[6]

Grandeur morale et postérité[modifier]

Des éloges, Jaurès en reçut de l'ensemble de la gauche. Le gouvernement du Cartel des gauches en 1924 transfère ses cendres au Panthéon.

Peu à peu, c'est même l'ensemble de la "classe politique" qui l'a intégré comme figure canonique. En effet sa vision de la politique plus "humaniste" que "lutte des classes" lui a permis avec d'autres d'être "réutilisé", repris comme héros républicain par les institutions françaises[7], et même réutilisé la droite, même celle qui descend directement de ses ennemis d'alors... Comme Sarkozy, disant :

 « Ma France, c’est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile. »

Mais au delà de ces trop évidentes entreprises de récupération, il est clair que l'homme doit une grande partie de cette admiration générale à ses qualités humaines. Léon Trotsky dira même de lui qu'il aura été « le plus grand homme de la IIIème République », bien qu'il ait noté le travers idéaliste :

« Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle [...]  ; dans les couloirs du Parlement il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation ».

L'homme était d'une grande valeur, son seul étant de n'avoir pas compris que... ce ne sont pas les individualités qui font l'histoire.

Citations[modifier]

«La société bourgeoise porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage. », 1895

Bibliographie[modifier]

1894

Idéalisme et matérialisme dans la conception de l'histoire

1898

Préface à "Les preuves"


Préface à "L'application du système collectiviste" de L. Deslinières

1900

Les deux méthodes

1904

Notre but

1905

La révolution russe


L'alliance des peuples

1912

Conflit élargi

1914

Discours de Vaise

Notes et sources[modifier]

Jaurès sur Marxists.org
Le mythe Jaurès, ou l'opportunisme honnête, Revue Que faire ?, Janvier/Mars 2005
NPA, Jaurès, la république et le socialisme
NPA, Jaurès face à la guerre, été 2014