L'impérialisme vu par Marx et Engels

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Marx et Engels n’employaient pas le terme d’impérialisme, sauf en tant que synonyme de bonapartisme. Mais ils ont écrit, de fait, sur les rapports de domination entre nations.

La mondialisation progressiste[modifier]

Dès l’un de ses premiers textes (1845), Marx note que le développement inégal de l'industrie capitaliste créé des rapports inégaux entre pays, et pour lui, cette domination est inévitable dans le cadre du capitalisme :

« La tyrannie industrielle exercée par l'Angleterre sur le monde est le règne de l'industrie sur le monde. L'Angleterre nous domine parce que l'industrie nous domine. » [1]

Il raille le protectionnisme des bourgeois allemand qui voudraient exploiter des ouvrier allemands sans être exploités par des bourgeois anglais. Dans son Discours sur la question du libre-échange[2] prononcé en janvier 1848, il prend position pour l’abolition des lois sur les céréales, donc pour le camp du libre-échange, en le justifiant comme une accélération de la tendance historique qui développera la lutte ouvrière. Il le faisait tout en dénonçant ouvertement l'hypocrisie des libre-échangistes :

« Si les libre-échangistes ne peuvent pas comprendre comment un pays peut s’enrichir aux dépens de l’autre, nous ne devons pas en être étonnés, puisque ces mêmes messieurs ne veulent pas non plus comprendre comment, dans l’intérieur d’un pays, une classe peut s’enrichir aux dépens d’une autre classe. »

Dans leurs premiers écrits, Marx et Engels affichent un enthousiasme sans limite sur le « progrès » de la mondialisation capitaliste. Par exemple la formule du Manifeste (1847) qui se réjouit :

« Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. »

La même année, Engels approuve la conquête du Mexique :

« C’est un progrès pour un pays jusque là exclusivement préoccupé de lui-même, déchiré par d’incessantes guerres civiles et détourné de tout développement (...) Il est de l’intérêt de son propre développement que le Mexique se trouve dorénavant placé sous la tutelle des Etats-Unis. »[3]

Cet optimisme venait notamment de l’idée que là où arrive le capitalisme, la révolution socialiste n’est pas loin. Par exemple Marx écrit en 1853 que même si l’Angleterre ne développe l’Inde que pour son profit, cela créé les conditions « non seulement du développement des forces productives, mais de leur appropriation par le peuple ». Ainsi : « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie ».

Mais en 1857, Marx a profondément changé sa position, il a soutenu les révoltes anti-impérialistes de l’époque, comme la Révolte des Cipayes en Inde, et celle des Chinois lors de la Seconde Guerre de l’opium que les britanniques leur ont imposée.

Lorsqu’il écrit Le Capital, Marx a vraisemblablement une vision plus nuancée :

  • il remarque que les bourgeoisies des pays plus industrialisés bénéficient d’un transfert de valeur. Ce que l’on appelle aujourd’hui le « commerce inégal » ;
  • il précise que les capitalistes ont intérêt à investir dans le commerce extérieur car cela permet un taux de profit plus élevé. « Si on exporte des capitaux, ce n’est pas qu’on ne puisse absolument les faire travailler dans le pays. C’est qu’on peut les faire travailler à l’étranger à un taux de profit plus élevé »[4] On peut supposer que, comme pour les crises, le taux de profit devient déterminant dans l’analyse de Marx par rapport au problème de la « réalisation » (la vente, qui n’est pas autonome). Dans le Manifeste il écrivait que la bourgeoisie était « poussée par le besoin de débouchés toujours plus larges pour ses produits » ;
  • il comprend que les pays dominés ne se dirigent pas vers un développement reproduisant celui de l’Europe, mais qu’une « nouvelle division internationale du travail, imposée par les sièges principaux de la grande industrie, convertit de cette façon une partie du globe en champ de production agricole pour l’autre partie »[5] ;
  • dans son analyse de l’accumulation primitive du capital, il y a des facteurs internes (expropriations de paysans...) mais aussi un transfert à partir d’autres peuples (commerce avec les régions d’Europe moins développées, commerce triangulaire...). C’est donc dès l’origine que la mondialisation capitaliste a impliqué des rapports de domination nationaux.

Dans les années 1890, Engels note que le capital est de moins en moins possédé individuellement, mais est « socialisé » par les monopoles, les cartels, le crédit et la finance… mais que cette socialisation se fait en aiguisant le pillage, l'escroquerie, les crises et le colonialisme.

Beaucoup de commentateurs ont dit que Marx imaginait un capital déjà mondialisé, ignorant donc l’impérialisme. Par exemple Alfred Hirschmann, un grand économiste du développement, qui expliquait que Marx avait ignoré volontairement ce que Hegel disait de l’impérialisme parce que cela ne rentrait pas dans son cadre théorique.

Positions sur la question nationale[modifier]

Article détaillé : Question nationale.

Marx et Engels, dans le prologement du mouvement démocrate radical du 19e siècle, soutenaient les peuples opprimés d'Europe et affirmaient le droit des peuples à l'autodétermination. Mais ils faisaient la distinction dans le nationalisme entre un courant progressiste et un courant réactionnaire :

  • en Pologne, ils soutiennent ceux qui veulent également changer les rapports de la propriété foncière et libérer les paysans ;
  • en Irlande, dans les années 1860, Marx s’intéresse particulièrement au mouvement de libération nationale des Fenians parce que c’était un mouvement agraire, indépendant de l’Eglise, qui attaquait aussi les propriétaires irlandais et catholiques ;
  • mais aux Etats-Unis, ils ne soutenaient pas le Sud malgré sa volonté "d'indépendance", parce que ce Sud était esclavagiste et maintenait un lien de soumission à l'impérialisme britannique, alors que le Nord voulait unifier le pays dans un sens révolutionnaire bourgeois.

Les premières prises de position de Marx et Engels sur les sociétés non occidentales traduit un certain biais raciste, comme on peut le voir dans leur idée que le colonialisme européen apporte un progrès à l'Inde ou à la Chine, et que les révoltes des autochtones sont réactionnaires. Néanmoins leur vision va évoluer rapidement et ils vont soutenir les mouvements anticolonialistes.

À la fin de sa vie Marx écrit les Carnets ethnologiques, dans lesquels il prend des notes sur l’Inde, l’Algérie, l’Amérique du sud, le Sri Lanka, l’Indonésie et d’autres pays, et il lit les grandes anthropologues de son époque, surtout Lewis Henry Morgan.

A trois reprises Marx aborde la question du racisme : entre les Irlandais et les Britanniques parce que les Irlandais sont un sous-prolétariat que les travailleurs britanniques craignent pour des raisons d’emploi ; aux États-Unis où les travailleurs américains blancs sont libres, ils ne sont pas des esclaves, ils ont le droit de vote ; le troisième exemple c’est la plèbe romaine : il y a des révoltes plébéiennes et en même temps il y avait des révoltes d’esclaves dans l’Asie mineure, les deux mouvements ne se sont pas mélangés. Marx commente donc que la plèbe romaine a eu l’attitude des Blancs du Sud des États-Unis envers les esclaves. Il ne dit pas qu’ils s’agit de races différentes, mais cette condition d’esclave, cette condition d’être immigré ou fils d’immigré, de ne pas avoir la citoyenneté, c’est une condition sociale.

Marx dans une lettre de 1858 à Engels que « les Indiens sont nos meilleurs alliés ».

Positions sur les guerres inter-impérialistes[modifier]

En ce qui concerne le positionnement politique en cas de guerre, Marx et Engels n’ont jamais produit de schéma simple et systématique. Ils reprenaient une opposition qui était alors courante entre « guerre dynastique » (pour les intérêts des despotes) et « guerre nationale » (ou « guerre populaire », progressiste). Comme les démocrates de l’époque, ils sont restés marqués par les conquêtes de Napoléon 1er, jugées « progressistes » parce que diffusant les idées et les transformations de 1789.

Ils cherchaient à déterminer le camp dont la victoire pourrait favoriser des révolutions démocratiques-bourgeoises et des unifications nationales. A l’inverse, ils souhaitaient la défaite des Empires aristocratiques comme l’Autriche-Hongrie et surtout la Russie tsariste qui exerçait une « suprématie en Europe » et qui était « l'ennemi de tous les peuples occidentaux, même des bourgeois de tous ces peuples ».[6]

Cela a conduit Marx et Engels aux prises de positions suivantes :[7]

  • 1853-1856, guerre russo-turque : ils prennent parti pour la Turquie
  • 1856-1860, guerre de l'opium : ils dénoncent la brutalité des occidentaux mais estiment l'ouverture progressiste
  • 1859-1860, guerre austro-italienne : ils ne soutiennent aucun des deux
  • 1866, guerre austro-prussienne : aucun soutien, tout en souhaitant une défaite de la Prusse
  • 1870, guerre franco-allemande : défense de l’Allemagne
  • 1877-1878, guerre russo-turque : ils prennent parti pour la Turquie

D'autres avaient des positions différentes, comme Ferdinand Lassalle qui avait une grande influence sur les premiers socialistes allemands. Lors de la guerre d'Italie (1859), Engels écrit Le Pô et le Rhin, dans lequel il prend position pour la grande Allemagne (unification englobant l'Autriche et l'Allemagne actuelle) et désigne Napoléon III comme l'ennemi devant lequel l'Allemagne doit s'unir. Lassalle appelle la Prusse à se ranger du côté franco-italien, soutenant que Napoléon III joue un rôle extérieur progressiste malgré son régime réactionnaire à l'intérieur.

Lors de la guerre franco-allemande de 1870, les socialistes allemands A. Bebel et W. Liebknecht s’abstiennent en juillet 1870 sur les crédits militaires, contre l’avis de Marx et Engels pour qui l’unification de l’Allemagne primait.[8] En août, Engels dénonce le « misérable Wilhelm Liebknecht » qui compromet le parti. Cependant, Marx prendra la défense de Bebel en janvier 1871[9]. Revenant sur la question nationale dans l'histoire de la social-démocratie, le révolutionnaire Franz Mehring dira que « la tactique de Lassalle était honorable, claire, révolutionnaire, et elle était également juste » et qu'elle était « plus claire et plus nette » que celle de Marx et Engels.

Pour justifier sa politique d’union sacrée en 1914, la social-démocratie allemande s’est appuyé sur cette prise de position, et aussi par un des derniers textes de Engels, qui disait :

« Si la République française se mettait au service de Sa Majesté le tsar, les socialistes allemands la combattraient à regret, mais ils la combattraient tout de même. »[6]

Beaucoup de commentateurs ont estimé que derrière les prises de position de Marx et Engels se cachait une russophobie et un germano-centrisme refoulé.

Notes et sources[modifier]

Entretien avec Kevin Anderson, Nations, ethnicité et sociétés non occidentales chez Marx, 2015

Vincent Présumey, Un débat sur Marx et le colonialisme, 2007