État bourgeois

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L'État bourgeois est la caractérisation marxiste des États de l'époque du capitalisme et de l'accession de la bourgeoisie au statut de classe dominante. Il peut revêtir des formes politiques assez variées selon les besoins de la bourgeoisie et les rapports de force, mais il conserve sa fonction principale de maintenir l'ordre établi. C'est pourquoi il est un obstacle qu'une révolution socialiste devra mettra à bas.

Les grandes fonctions de l’État bourgeois[modifier | modifier le wikicode]

Fonction militaire et répressive[modifier | modifier le wikicode]

L’armée a pour rôle de défendre, le cas échéant, les intérêts de chaque bourgeoisie face aux intérêts des autres classes dominantes ou des peuples en lutte pour leur liberté, voire de mener des guerres impérialistes.

Mais plus fondamentalement, c'est l'ordre à l'intérieur du pays que l'État est chargé de maintenir. Cet ordre est potentiellement menacé par la lutte de classe, d'où la nécessité pour la bourgeoisie de défendre avec des « bandes d'hommes en armes » (Engels) l'état d'exploitation actuel. C'est pourquoi la population doit être désarmée[1] et la force publique doit avoir le « le monopole de la violence légale ».[2] Ces corps spéciaux de répression (armée, police…) doivent être distincts de la population et relativement isolés de celle-ci (casernes...). La défense de la propriété privée en général et particulièrement des richesses et capitaux de la classe dominante[3] sont la tâche première des "forces de l'ordre" et du système judiciaire et pénitentiaire.

« La main invisible du marché ne fonctionnera jamais sans un poing invisible. McDonald’s ne peut prospérer sans McDonnell Douglas, qui a conçu le F-15 de l’Armée de l’Air des États-Unis. Quant au poing invisible qui assure la sécurité dans le monde, afin qu’y prospèrent les technologies de la Silicon Valley, il porte à tour de rôle les noms d’Armée des États-Unis, Aviation des États-Unis, Marine des États-Unis, Corps de Marines des États-Unis ». [4]

Les luttes sociales, qui ont historiquement arraché le droit d'être tolérées par l'État, sont maintenues dans des limites supportables par la propriété capitaliste. Dans une période où la lutte et la conscience de classe sont limitées, comme celle dont nous sortons, cette fonction apparaît sans doute moins clairement. Mais il ne fait aucun doute que la violence d'État éclatera au grand jour dès que des révoltes sociales d'ampleur surgiront.

Articles détaillés : Guerre et Répression.

Fonction idéologique[modifier | modifier le wikicode]

Mais la violence seule ne suffit pas pour maintenir une société de domination. Les capitalistes cherchent à ce que les travailleurs ignorent, ou acceptent comme inévitable et juste le fait qu’ils sont exploités. La plupart des individus réfléchissent à leur situation à l’aide d’idées apprises à l’école, l’église ou aux média dominants, qui ne permettent pas de penser les contradictions fondamentales du système. La production d’idées, ou de système d’idées appelées idéologies est limitée : c’est une petite minorité de la société qui a le pouvoir de le faire. Depuis les prêtres et sorciers des temps anciens jusqu’aux journalistes, aux universitaires, aux institutions diverses d’aujourd’hui, l’idéologie est fabriquée et diffusée par des gens rétribués pour cette fonction. L'idéologie dominante, voire la morale dominante, est celle de la classe dominante.

"Partout où existe une classe dominante, c’est de ses intérêts de classe et de ses sentiments de supériorité de classe qu'émane une large part de la moralité publique." John Stuart Mill

Article détaillé : Idéologie_bourgeoise.


Fonction économique[modifier | modifier le wikicode]

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Les bourgeois sont divisés par la concurrence au sein du marché, mais le développement même du capitalisme exige que certaines fonctions économiques soient prises en charge par l'État :

  • une gestion de la monnaie et du crédit, via les Banques centrales,
  • une règlementation des marchés, des transactions...
  • investissement et entretien de productions non immédiatement rentables : énergie, communications, transports, etc.. [5]
  • une certaine part d'interventionnisme (rigueur, taxes, relance...) adaptée.

C’est l’État qui définit et met en oeuvre la politique économique qui permet ce développement, qui assure ces fonctions. La bourgeoisie a besoin d’un arbitre, d’une structure qui dépasse les intérêts immédiats et corporatistes : les sommets de l’appareil d’Etat assument plus ou moins bien cette fonction, tout en étant, en pratique, soumis aux lobbies les plus puissants.

Par exemple, 20% de l'accumulation du capital en France est un effet des marchés publics.

Le part d'autonomie de l'Etat[modifier | modifier le wikicode]

L'intérêt général des capitalistes ou de certaines couches[modifier | modifier le wikicode]

Dans le capitalisme libéral, la domination directe du capital (dans l'entreprise) est partiellement séparée de sa domination politique[6]. C’est une caractéristique nouvelle par rapport à d’autres sociétés dans lesquelles les dominations économiques et dominations politiques sont réunies.

L'Etat, contrairement à une entreprise en particulier ou une famille de bourgeois donnée, exprime l'intérêt de l'ensemble de la bourgeoisie du pays. Ses décisions peuvent parfois nuire à une entreprise ou un secteur d'activité. Chaque entreprise et chaque bourgeois consent d'ailleurs à payer certaines taxes pour que l'Etat gère ses fonctions régaliennes, même si en pratique ils cherchent à reporter l'essentiel du fardeau sur les travailleur-se-s via des impôts régressifs.

Evidemment cette façon générale de présenter les choses doit être affinée en analysant des cas concrets. Dans certains pays l'Etat est aux mains de certaines couches de la bourgeoisie, parfois très réduites (le clan Ben Ali-Trabelsi en Tunisie, le clan Assad en Syrie qui détient environ 50% des richesses...).

La grande bourgeoisie veut utiliser l'Etat pour soutenir les multinationales issues du pays, mais fait aussi pression pour que l'Etat ne fixe pas trop de règles qui nuisent à la circulation des capitaux, pour qu'elles puissent s'étendre à l'étranger. L'Etat peut aussi avoir intérêt à laisser des entreprises étrangères s'implanter sur son territoire, pour stimuler sa croissance, créer des emplois, etc. Il y a donc une tendance de l'Etat et de la grande bourgeoisie à favoriser le libéralisme et l'internationalisation du capital. Mais d'autres secteurs subissent fortement la concurrence internationale et demandent plus de protectionnisme. L'Etat exprime ces demandes parfois contradictoires de la bourgeoisie.

L'Etat peut aussi, partiellement, tenter de défendre les intérêts de moyen et long terme de la bourgeoisie. Par exemple, en décidant de subventionner tels ou tels investissements dans des secteurs jugés prometteurs, en préparant des reconversions industrielles, en essayant de préserver certaines ressources stratégiques (non pas pour des raisons écologiques mais pour des raisons économiques), en essayant de contrer certains effets de la pression foncière[7]...

Il y a parfois des rivalités au sein de la bureaucratie d'Etat. Par exemple aux États-Unis entre les différents départements d’État, ou en France entre des ministères : sur les ventes d’armes en 1996,  le ministère des affaires étrangères disait « attention, on ne va pas quand même pas vendre des armes qui puissent compromettre notre politique étrangère », alors que la Défense avait intérêt à vendre des armes à n'importe quelle dictature, et y parvenait presque toujours. La politique étrangère étant aujourd’hui directement dictée par les ventes d’armes, la question ne se pose plus.

L'autonomie de la bureaucratie[modifier | modifier le wikicode]

Il y a deux écueils possibles :

  • Présenter l'Etat comme une entité planant au dessus de la société, comme le fait l'idéologie dominante, y compris les socialistes_réformistes qui fantasment une République neutre, ou qui pourrait devenir neutre, voire sociale. Dans cette vision, l'Etat ne sert pas structurellement la classe dominante (il n'est pas un Etat bourgeois), et le changement social pourrait se faire sans rupture avec l'Etat actuel.
  • Présenter l'Etat bourgeois comme un pur instrument manoeuvré par les capitalistes. Lorsqu'elle est caricaturée et qu'elle décrit une bourgeoisie tirant consciemment toutes les ficelles, cette vision peut être très proche du complotisme. Les analyses marxistes les plus convainquantes insistent sur des mécanismes sociologiques (reproduction sociale des élites) et économiques : les politiques économiques ont une certaine rationalité dans le cadre du système.

Marx n'a pas eu le temps de développer sur la nature de l'Etat, comme il comptait le faire dans un des tomes du Capital. Dans son travail économique, il s'est attaché à attaché à dégager des lois générales, des tendances du capital. Ces tendances sont des abstractions, nécessaires, mais qui ne peuvent dispenser d'études concrètes du fonctionnement de la société et de l'Etat.

En particulier, on peut remarquer que dans Le 18 brumaire, où Marx observe et commente le régime de Napoléon III, il insiste sur la puissance de la bureaucratie d'Etat, cet « effroyable corps parasite qui recouvre comme d’une membrane le corps de la société française et en bouche tous les pores ». Marx soutient que cette bureaucratie s’est constituée sous la monarchie absolue, et que les révolutions successives n'ont fait que la renforcer, là où le prolétariat devra la « briser ». Pour lui, la bureaucratie de l'Etat s'autonomise partiellement de la société (donc partiellement y compris de la bourgeoisie), même si son existence est liée au capitalisme et a pour effet de le perpétuer.

Pour certains, Engels est parfois réducteur lorsqu'il qualifie l'Etat de « conseil d'administration de la bourgeoisie ».

« C’est une formule que je ne désapprouve pas mais qui n’est pas suffisante. Dans les lettres à Bloch et à d’autres correspondants, Engels lui-même donne de la chair à cette phrase, chair qui devrait l’exonérer des reproches de « schématisme » qu’on a pu lui faire. »[8]

En France par exemple, le développement d’une bureaucratie d’état avec ses ‘technocrates’ (gestionnaires, ingénieurs), ses d’élites politiques a été très puissant, davantage qu’il ne l’a été aux États-Unis ou en Allemagne.

Les différentes formes de l’État bourgeois[modifier | modifier le wikicode]

L'État bourgeois a bien sûr une forme politique assez différente selon les pays et les époques. Ses variations sont dues à deux paramètres principaux : les besoins de la bourgeoisie et la contestation sociale.

On peut distinguer rapidement :

19e siècle[modifier | modifier le wikicode]

Au 19e siècle avaient lieu d'intenses luttes de classes, non seulement entre bourgeoisie et jeune prolétariat, mais aussi entre différentes bourgeoises (foncière, industrielle...). La forme du nouvel État oscillait entre Restauration et République au grès de ces luttes.[9] Mais même lorsque la République était proclamée, la domination bourgeoise était claire (cf Printemps des peuples). Le bonapartisme a signifié un renforcement de l'État bourgeois qui s'érige en maître pour conserver le système menacé par les luttes politiques.[10]

Il n’était pas difficile d’expliquer aux travailleurs que l’État n’était pas « neutre » mais était un instrument de défense des intérêts du capital contre ceux du travail. Seule la bourgeoisie avait le droit de vote (suffrage censitaire) et les parlementaires, juges, hauts officiers, hauts fonctionnaires, évêques, tous venaient de la même classe sociale, tous étaient liés entre eux par les liens d’intérêt. Dès que les ouvriers se mettaient en grève, on envoyait les gendarmes ou l’armée, on leur tirait dessus, on les emprisonnait.

20e siècle[modifier | modifier le wikicode]

Au début du 20e siècle, la démocratie bourgeoise se stabilise dans plusieurs pays d'Europe et d'Amérique, qui connaissent une relative croissance économique. Au parlement les partis bourgeois ou les partis ouvriers bourgeois peuvent gérer le système avec une bien plus grande stabilité. Les révisionnistes en viennent à théoriser que la révolution n'est plus nécessaire.

L'Etat se renforce, et par ailleurs il joue un rôle de plus en plus grand dans l'économie (Lénine et Boukharine parleront de « capitalisme d'Etat », en se basant notamment sur l'expérience de l'économie de guerre en 1914-1918).

Sur l'analyse de l'Etat, Boukharine disait en 1922 :

« Il faut que nous déclarions ouvertement que dans la théorie marxiste et même chez les marxistes les plus orthodoxes, la question de l’Etat n'est, en général, pas assez fouillée. (...) Parce que la théorie marxiste est née dans une période ayant une forte teinture de manchesterianisme. C’était le régime complet de la concurrence libre. (...) Le rôle de l’Etat est maintenant primordial, qu’on le considère du point de vue bourgeois ou du point de vue prolétarien. D’un côté, il s’agit pour nous de détruire une organisation et, d’un autre côté, cette question est de première importance quand il s’agit de construire un édifice nouveau en employant notre pouvoir politique comme un levier pour modifier les conditions économiques. »[11]

Les "30 Glorieuses"[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque le rapport de forces devient moins favorable aux travailleurs, la bourgeoisie remet en cause ces « acquis », et particulièrement les acquis non étatiques, comme la sécurité sociale dans laquelle à l’origine était géré par des représentants des salariés une part socialisé du salaire. Aujourd’hui, les politiques bourgeoises cherchent à remodeler le rôle de l’État : - les fonctions économiques et sociales doivent être réduites au profit du libre fonctionnement du marché, pour diminuer autant que possible la masse salariale. Tout ce qui est rentable doit être privatisé. Sur ce qui n’est pas rentable, on fait le maximum d’économies. Toutes les règles qui mettent du sable dans les rouages du capitalisme (le code du travail) doivent être assouplies. - par contre, il n’y a aucun déclin dans la fonction répressive de l’État.

Les révolutionnaires et l'État[modifier | modifier le wikicode]

Défense de la démocratie bourgeoise[modifier | modifier le wikicode]

Même si ces régimes politiques ont le point commun d'être au service de la bourgeoisie, les communistes révolutionnaires ne sont pas indifférents à la forme que prend l’État bourgeois. Nous défendons la démocratie bourgeoise contre la réaction, car les "droits de l'homme" et la liberté politique sont non seulement humainement préférables, mais ils facilitent le militantisme et l'émancipation des travailleurs. Nous défendons également les réformes tendant à plus de démocratie comme :

  • la réduction des pouvoirs de l’exécutif par rapport au Parlement,
  • la fin du présidentialisme,
  • élections plus fréquentes, élections à la proportionnelle...
  • réduction des salaires des élus, etc.
  • plus de transparence dans les décisions et actions des élus et de l’administration

Mais nous n’avons pas d’illusion, pour mettre en place une société socialiste il faudra aller plus loin.

Renversement de la démocratie bourgeoise[modifier | modifier le wikicode]

Sous le capitalisme, non seulement la démocratie est très limitée, mais elle s'arrête aux portes des entreprises, c'est d'ailleurs une contradiction fondamentale. L'aliénation et l'idéologie dominante tendent à détourner le mouvement ouvrier de la prise du pouvoir. Mais lors de crises révolutionnaires, il apparaît clairement que l'État s'oppose à l'expropriation des capitalistes par les travailleurs auto-organisés et qu'il est une institution hors de contrôle de la population.

C'est pourquoi la Révolution socialiste est inséparable du renversement de l'État bourgeois et son remplacement par le gouvernement des travailleurs auto-organisés. En abolissant les classes, ce nouvel État ouvrier s'abolirait lui-même, et parachèverait la démocratie., non plus formelle mais réelle et impliquant la fin de tout État au dessus de la société.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Le cas des armes en vente libre aux États-Unis est un peu particulier, mais la
  2. Le Savant et le politique, Max Weber, 1919
  3. L'État n'a aucun soucis réel de la sécurité des plus miséreux par contre-exemple...
  4. Thomas Friedman, chroniqueur du New York Times
  5. Pour mettre en place ces activités il faut des investissements supérieurs à ce que peuvent fournir des capitaux privés, ce qui n'empêche pas a posteriori des privatisations partielles.
  6. Ce point a notamment été étudié par Ellen Meiksins Wood.
  7. Chambre de commerce et d'industrie, La logistique urbaine, fonction vitale pour la métropole parisienne, 2010
  8. Claude Serfati, Qui s’intéresse encore à l’impérialisme français ?, 2016
  9. Voir Les luttes de classes en France, Karl Marx
  10. Voir Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx, 1851
  11. Boukharine, Rapport sur la question du programme - IVe Congrès, 1922