Coup d'État de 1973 au Chili

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Le coup d'État de 1973 au Chili a vu le renversement du président socialiste Salvador Allende par l'armée du Général Pinochet. C'est un événement marquant de l'histoire du Chili, et, au delà, un certain mythe du "martyre" de la gauche face aux réactionnaires et notamment face à l'impérialisme états-unien. Pourtant, c'est aussi clairement une illustration de l'échec du réformisme.

Contexte[modifier]

Un pays industrialisé mais dominé[modifier]

Le Chili est un pays qui s'est fortement industrialisé, sa position côtière favorisant ses exportations. Au XIXème siècle, il est le premier exportateur mondial de cuivre.

Mais c'est un pays dominé, avant tout par l'impérialisme états-unien, comme la quasi-totalité de l'Amérique (doctrine Monroe). Ses revenus des exportations sont assujétis aux prix du marché.

Polarisation politique[modifier]

En 1955, le prix du cuivre s'effondre. L'impact social que cela engendre, combiné à un enthousiasme populaire soulevé par la révolution cubaine, va conduire à une poussée à gauche sur l'échiquier politique.

Dans un premier temps, cela va se traduire par un affaiblissement du parti Radical, et la lutte entre trois forces principales : la droite dure (Parti National, PN), la démocratie chrétienne (PDC) d'Eduardo Frei Montalva, et la gauche socialiste de Salvador Allende.

Événements[modifier]

Élections de 1970[modifier]

En 1970, le chômage et l'inflation sont en hausse, et les grèves se multiplient. Eduardo Frei tente des réformes, mais qui n'apaisent pas la situation.

Pour les élections présidentielles, une alliance appelée Unité Populaire rassemble largement la gauche : le Parti socialiste d'Allende, principale force, le Parti communiste (stalinien), les grands syndicats, ainsi que le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR), proche de la Quatrième internationale. Le programme de l'UP est radical : réforme agraire, nouvelle constitution, nationalisation des grands moyens de production, mais reste fondamentalement réformiste : il ne met pas en avant la nécessité de l'auto-organisation des travailleurs et prétend accéder "légalement" au socialisme.

Cette alliance va remporter de peu les élections sur la droite : le 4 septembre, l'UP arrive en tête. Mais dans le système politique chilien d'alors, le candidat doit être confirmé par le Congrès, qui est à ce moment dominé par le PDC et le PN. Dès ce moment que les États-Unis activent leur soutien aux secteurs les plus réactionnaires.

Allende va alors expliciter une clause rassurante pour permettre un compromis avec le PDC : les mobilisations doivent toujours respecter le cadre des institutions. Le 24 octobre, Allende est officiellement Président. La politique de l'UP passe alors dans la gauche mondiale pour un "modèle de révolution par les urnes".

Un gouvernement équilibriste[modifier]

Le nouveau gouvernement tente alors de satisfaire son électorat, dont les prolétaires sont la plus bouillante composante, tout en rassurant l'opposition et les partenaires modérés sur le caractère tout à fait "acceptable" de son socialisme. La nationalisation, par rachat, de l'industrie du cuivre, qui représente 80% des exportations du pays, se fait avec l'assentiment de la bourgeoisie. Le fétichisme d'Allende pour l'État bourgeois est manifeste : il va jusqu'à déterrer un décret de 1932 qui autorise l'État a reprendre des entreprises dont l'activité est à l'arrêt, et à encourager les travailleurs à stopper le travail pour avoir "le droit" de nationaliser de fait. L'appareil d'État, la police, l'armée, restent inchangés.

Dans un premier temps, l'inflation recule, une certaine relance par la consommation semble avoir lieu. Mais vers 1972, la crise mondiale frappe durement le Chili. La petite-bourgeoisie se désolidarise de l'UP, comme l'exprime notamment la manifestation des "casseroles vides". Le prolétariat se radicalise, des noyaux d'auto-organisation se lancent dans des réquisitions d'entreprises, mais sont réprimés par le gouvernement. À partir d'octobre 1972, le patronat mène une vraie guerre économique contre le gouvernement : lock-out, explosion des prix (inflation passant de 35% en 1970 à 508% en 1973).

Mais en novembre 1972, c'est la base ouvrière qui prend le dessus, en reprenant massivement les entreprises fermées.

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Le Coup d'État[modifier]

En 1973, Allende fait entrer des militaires au gouvernement, espérant désamorcer la crise politique. Une tentative de renversement institutionnel d'Allende échoue. La rumeur d'un Coup d'État est de plus en plus palpable. Mais les socialistes ferment les yeux, véhiculent les plus criminelles illusions sur l'État et l'armée. Ils tentent tous les compromis pour se rapprocher des démocrates chrétiens, mais refusent obstinément de s'appuyer sur le prolétariat, d'armer les travailleurs...

Les cordones n'ont pas développé de politique propre, et aucune organisation ne les a préparés à faire face à la réaction. Pourtant, un très mauvais pressentiment s'exprimait à la veille du Coup d'État. C’est en ces termes que la coordination des Cordons industriels de Santiago s’adressait, le 5 septembre 1973, au « camarade-président » Allende :

« Nous vous prévenons, camarade, avec tout le respect et la confiance que nous vous portons encore, que si vous ne réalisez pas le programme de l’Unité populaire, si vous n’avez pas confiance dans les masses, vous perdrez l’unique appui réel que vous possédez comme personne et comme gouvernant, et vous serez responsable de porter le pays, non à la guerre civile, qui est déjà en plein développement, mais à un massacre froid, planifié, de la classe ouvrière la plus consciente et la plus organisée d’Amérique latine ».

Le 11 septembre 1973, même après le déclenchement du Coup d'État, Allende appelle la population au calme.

Répression sanglante[modifier]

Un des premiers décréts de la junte militaire fut la dissolution des organisations de gauche et des syndicats. Et parmi ses actions les plus immédiates, la répression dans le sang. Il y eu près de 30 000 morts (dans un pays de 10 millions d’habitants), le plus souvent accompagnés de tortures, et d'innombrables emprisonnements. L’un des membres de cette junte, le général d’aviation Augusto Leigh, expliquait froidement : « Nous agissons ainsi, car c’est préférable qu’il y ait 100 000 morts en trois jours, et non un million en trois ans, comme en Espagne ». L'objectif était clair : anéantir la force de la classe ouvrière qui avait tant fait peur à la bourgeoisie chilienne, et inquiété les intérêts impérialistes.

La réaction savait pertinemment qui étaient ses ennemis jurés. Après avoir parqués autour de 6 000 prisonniers dans le stade "Chile" à Santiago, le commandant leur tint clairement ce discours :

« Vous êtes des prisonniers de guerre. Vous n’êtes pas des Chiliens, mais des marxistes, des étrangers. Aussi sommes-nous décidés à vous tuer jusqu’au dernier. En ce qui me concerne, je le ferais avec un grand plaisir, avec une joie toute particulière. Ne croyez pas que j’aurais des remords de conscience, si aucun de vous ne sort vivant de ce camp de prisonniers ».

Les ouvriers furent les plus touchés, mais également les paysans, qu'on allait même jusqu'à mitrailler et bombarder de napalm du haut d'hélicoptères.

Pour justifier le coup d'État, Pinochet va fustigéer des « cordons de la mort », décrits comme une dangereuse armée parallèle prête à détruire la République et la Patrie.[1]

Conséquences[modifier]

La vague contre-révolutionnaire qui a suivi a créé pour longtemps les conditions d'une surexploitation des travailleurs. Un "ajustement économique" brutal a été effectué par le licenciement de 300 000 travailleurs (près d'un sur 10). Un fichage systématique et une surveillance de près des orientations politiques, un renvoi massif d'enseignants (40 % des instituteurs et des professeurs de lycée, 20 à 30 % des professeurs de l’enseignement supérieur), a fait marcher au pas les chiliens pendant des années.

Le rôle de l'impérialisme US[modifier]

Les États-Unis ont joué un grand rôle dans le renforcement du camp réactionnaire chilien. Traditionnellement, ils gardent un oeil rivé sur les avancées des mouvements socialistes dans le monde et particulièrement dans leur chasse-gardée, l'Amérique Latine. Initialement, ils avaient sous-estimé l'UP et ont été surpris par sa victoire électorale.

Le 14 septembre 1970, le plus riche des capitalistes chiliens, Augustin Edwards Eastman, fait appel à son ami Nelson Rockefeller pour demander l'aide des États-Unis. Le lendemain, Edwards rencontre le directeur de la CIA. Celle-ci va alors élaborer deux plans : le premier consistait à faire débouter Allende par le Congrès et appeler la droite à soutenir le PDC, plan qui a échoué. Le second consistait en un appui au groupe Patrie et Liberté du général Viaux au sein de l'armée chilienne, afin qu'il lance un coup d'État. Ce plan sera abandonné par les États-Unis, et le coup d'État, lancé le 22 octobre 1970, sera un échec. L'hostilité dans l'armée n'était alors pas assez grande.

La nécessaire critique du réformisme[modifier]

La répression féroce qui a eu lieu au Chili est une réplique de nombreux cas similaires : 1922 en Italie, 1933 en Allemagne, 1939 en Espagne... La réaction fasciste est une arme d'une redoutable efficacité pour la bourgeoisie. Pourtant, ces victoires s'appuient le plus souvent sur les faiblesses du camp socialiste et des dirigeants révolutionnaires.

Comme souvent, le martyre rend la critique scandaleuse au yeux de la majorité de la gauche. Pourtant, les militants communistes révolutionnaires, tout accordant sans faille leur sympathie aux victimes, doivent tirer les leçons d'une histoire qui revient, et les poser à plat. Toute l’histoire du mouvement ouvrier a montré que l’héroïsme militant ne suffit pas. Les masses peuvent mourir courageusement, mais trop souvent elles ont offert leur force à leurs exploiteurs politiques.

« Seule l’explication marxiste de tout ce qui s’est passé peut rendre à l’avant-garde prolétarienne sa confiance en elle-même. Il ne suffit pas d’exprimer sa sympathie aux victimes, il faut devenir plus forts, pour renverser et étouffer le bourreau »[2]

Brève chronologie de l'Unité populaire[modifier]

1970

Janv. : Salvador Allende est désigné officiellement comme candidat de l’UP.

Sept. : Election d’Allende avec 36,6 % des voix.

Sept. : Nixon accélère les mesures pour organiser la chute du nouveau président.

Nov. : Rétablissement des relations avec Cuba et les pays de l’Est. 

Déc. : Début de la nationalisation du système bancaire et industriel.

 

1971

Avril : Elections municipales : 49.75 % des suffrages pour l’UP.

Juillet : Nationalisation des mines de cuivre.

Nov. : Arrivée contestée de Fidel Castro pour trois semaines.

Déc. : Marche des « casseroles vides » contre la pénurie, organisée par les femmes de la bourgeoisie.

 

1972 

Fév. : J. Chonchol, ministre de l’agriculture, annonce la disparition prochaine des grands domaines.

Mars : Révélations du Washington Post sur l’action de la CIA et de la multinationale ITT au Chili.

Juillet : l’« Assemblée populaire » de Concepción appelle à une rupture avec les institutions bourgeoises.

Oct. : Création de la CODE, coalition des partis d’opposition allant de la DC à Patria y Libertad.

Oct. : grande grève des camionneurs, appuyée par le patronat ; multiplication des formes de pouvoir populaire.

Nov. : Constitution d’un nouveau gouvernement, composé de chefs militaires et de dirigeants de la CUT.

 

1973

Janv. : Luttes des Cordons industriels contre le plan gouvernemental de restitution d’une partie des entreprises nationalisées ou occupées.

Mars : Elections législatives : 44 % pour l’UP ; l’opposition n’atteint pas les deux tiers des voix nécessaires pour destituer légalement Allende.

Mars : Appel du PC à combattre « l’ultra-gauchisme » du MIR.

Juin : Essai de Coup d’état du Général Souper : le tancazo.

 

11 septembre : Coup d’Etat, suicide d’Allende dans le palais présidentiel, formation d’une junte militaire.

Les femmes dans le mouvement[modifier]

Avec des nuances, on peut dire que l'Unité populaire véhiculait des idées familialistes qu'elle héritait du mouvement ouvrier réformiste. Elle voulait des hommes disciplinés et productifs, et pour cela le président Allende exhortait les femmes à promouvoir chez leurs maris une vie sobre, le travail responsable, et à aider ceux-ci à changer leurs habitudes néfastes, comme l’absentéisme au travail les lundis après un week-end arrosé (discours d’Allende 1972). C'est notamment ce qu'explique l'anthropologue Valentina Álvarez López qui a retracé l'histoire des familles populaires au Chili, du 19e siècle jusqu’à Allende.[3]

Notes et sources[modifier]

Le Chili, de l'Unité Populaire à la dictature militaire, Cercle Léon Trotsky, 1985
Luttes ouvrières et pouvoirs populaires dans le Chili d’Allende, NPA, 2013
L’« octobre rouge » chilien et la naissance des cordons industriels, Franck Gaudichaud, 2013

Pour en savoir plus[modifier]

  • La bataille du Chili, Film de Patricio Guzman, 1973.
  • Le Chili est proche, révolution et contre-révolution dans le Chili de l’Unité populaire, Maurice Najman, Maspéro, 1974.
  • Le Chili sous Allende, Alain Joxe, Gallimard, 1974.
  • Chili 1970-1973. Mille jours qui ébranlèrent le monde, Franck Gaudichaud, Presses universitaires de Rennes, 2013.
  • ¡Venceremos!, Franck Gaudichaud, Syllepse, 2013.

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