Débats sur la Révolution permanente

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La théorie de la Révolution permanente de Trotski a soulevé de nombreux débats dès son élaboration, elle fait écho à des élaborations antérieures chez Marx, et elle a continué à provoquer de nombreux débats par la suite, y compris entre courants trotskistes.

Quelle que soit la théorie que l'on retienne, cette question touche des enjeux réels, puisque des partis se revendiquant de la révolution ouvrière sont arrivés au pouvoir dans des pays où la classe ouvrière est minoritaire.

Exemples antérieurs[modifier | modifier le wikicode]

Les manifestations de révolution permanente, au sens que Marx a attribué à cette conception, « une révolution qui ne veut transiger avec aucune forme de domination de classe...» [1], ont été perceptibles dès les premières luttes de forces pré- ou pro-capitalistes dans la société féodale. Ainsi, lors de la Réforme en Allemagne, la guerre des paysans sous la direction de Thomas Münzer contre Luther [2]. Ces manifestations ont déjà été plus nettes au cours de la Révolution anglaise du 17e siècle avec les Levellers et les Diggers [3]. Mais, c'est avec la Grande Révolution française du 18e siècle que les choses prennent une forme assez claire. L'idée de la dictature révolutionnaire pour maintenir la révolution permanente jusqu'à l'élimination de toute inégalité sociale est formulée par Marat, des courants se forment pour mener la révolution au-delà même des objectifs de la fraction la plus radicale des Jacobins [4]. Babeuf et les Egaux, reprenant et précisant ces objectifs, formuleront la première ébauche d'un programme de révolution socialiste. Ces conceptions défendues par la suite dans la clandestinité et dans l'illégalité, en particulier par Buonarroti, retrouveront force en 1848, et Marx les intégrera dans sa vue historique de l'humanité en marche vers le socialisme.

Eléments conceptuels chez Marx et Engels[modifier | modifier le wikicode]

Dans un article écrit pour un journal allemand en 1844, Engels déclarait que Marx et lui s'étaient trouvé d'accord avec les pensées de Marat qui ne voulait pas que la révolution soit dite «achevée, terminée, mais déclarée en permanence».

Les révolutions de 1848[modifier | modifier le wikicode]

Au cours des révolutions de 1848, Blanqui, formé à l'école de Buonarroti et instruit par sa propre expérience de la Révolution de 1830, de la récupération de celle-ci par les bourgeois, se plaça, le premier, sur une position de révolution permanente dès la formation du gouvernement provisoire en France. Nous n'examinerons pas ici tout ce que nous pouvons à posteriori considérer comme étant confus dans la pensée de Blanqui; l'essentiel est qu'il avait une conscience claire des dangers provenant des dirigeants petits-bourgeois et qu'il voulait mener la révolution jusqu'à la victoire totale du socialisme.

Marx n'ignorait certes pas l'histoire de la Révolution française qu'il avait étudiée notamment lors de son séjour à Paris en 1843-44, mais il avait, au début, des vues autres que celles de Blanqui sur la marche de la révolution. Les événements l'amenèrent à préciser ses pensées et à rectifier ses positions stratégiques et tactiques. Dans Les luttes de classes en France (1850), il emploie l'expression « révolution permanente » en y associant le nom de Blanqui avec lequel il n'avait pourtant eu aucune relation en 1848, mais dont il apprécia les positions au cours de la révolution :

«... le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui. Ce socialisme est la déclaration permanente de la révolution, la dictature de classe du prolétariat, comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général, à la suppression de tous les rapports de production sur lesquels elles reposent, à la suppression de toutes les relations sociales qui correspondent à ces rapports de production, au bouleversement de toutes les idées qui émanent de ces relations sociales.»

Peu après, il reprendra la définition ci-dessus du communisme dans la Neue Reinische Zeitung et il se créa même, en 1850 à Londres, une association qui fut de courte durée entre blanquistes et marxistes, la Société universelle des communistes révolutionnaires dont l'article I des statuts déclarait:

« Le but de l'association est la déchéance de toutes les classes privilégiées, de soumettre ces classes à la dictature du prolétariat en maintenant la révolution en permanence jusqu'à la réalisation du communisme qui doit être la dernière forme de constitution de la famille humaine.» [5]

En mars 1850, au moment où la Ligue des Communistes se reconstruit en Allemagne, Marx et Engels emploieront encore l'expression «révolution permanente» dans l'Adresse à la Ligue des Communistes[6], en lui donnant toutefois une signification plus précise. Confirmant ce qu'ils avaient dit dans le Manifeste communiste, à savoir que la révolution bourgeoise était alors directement à l'ordre du jour dans toute l'Europe, qu'elle n'était qu'une phase de brève durée devant faire place à une révolution prolétarienne laquelle aboutirait à une société sans classe, ils ajoutaient dans la notion de révolution permanente une prise de position essentielle relativement à la question des rapports de classe dans le cours de la révolution bourgeoise, à savoir que, par rapport à la bourgeoisie et à la petite-bourgeoisie, plus spécifiquement par rapport aux démocrates petits-bourgeois même les plus avancés qui jouaient presque toujours un rôle dirigeant dans ces révolutions du milieu du 19e siècle, les travailleurs devaient avoir déjà dans ces révolutions leur organisation et leur politique propres, indépendantes, hostiles envers ces éléments qui, à l'époque, étaient désignés sous le terme général de «démocrates».

«Cette adresse n'était au fond rien d'autre qu'un plan de guerre contre la démocratie» Lettre de Marx à Engels du 13 juillet 1851

L'Adresse envisage non seulement la lutte commune contre ce qui subsistait de la société féodale, mais aussi les rapports entre formations politiques exprimant les classes en lutte contre celle-ci. Cette idée n'existait ni explicitement ni implicitement dans le Manifeste. Dans un certain sens, on peut considérer que l'Adresse est aussi une autocritique de Marx et d'Engels, bien que non explicitée comme telle, de la tactique qu'ils suivirent au cours de la révolution en Allemagne. Nous ne discuterons pas ici les raisons possibles qui ont motivé Marx et Engels, lors de leur retour en Allemagne au cours de la révolution, à participer à l'organisation démocratique de Cologne. Le fait est qu'en 1850, à un moment où ils pensaient que la révolution repartirait de l'avant et où ils réorganisaient à cet effet la Ligue des Communistes, ils mettaient en garde les membres de cette association, de leur parti, contre toute réédition possible de leur tactique antérieure.

Années 1850[modifier | modifier le wikicode]

Après 1850, Marx n'est plus revenu sur la question de la révolution permanente[7]. Il faut cependant mentionner que, dans une lettre à Engels du 16 avril 1856, il écrit :

« En Allemagne, tout dépendra de la possibilité de soutenir la révolution prolétarienne par une espèce de seconde édition de la guerre paysanne. Alors l'affaire ira très bien. »

Il ne s'agit plus là des rapports du prolétariat envers la bourgeoisie dans la révolution bourgeoise, mais des rapports du prolétariat et de la paysannerie dans la révolution prolétarienne.

On peut trouver deux périodes pendant lesquelles Marx s’intéresse beaucoup aux sociétés non-occidentales : la première, ce sont les années 1850 après la défaite de la révolution de 1848. C’était une période réactionnaire en Europe, donc il s’intéresse à d’autres parties du monde. Il remarque la révolte des Taiping pendant les années 1850 et, dans le Capital plus tard, il dit qu’en Chine les choses bougent vraiment. Pendant ces années il écrit des centaines de pages de notes sur l’Inde, la Chine et d’autres pays comme l’Indonésie.

De même pendant les années 1870, après la défaite de la Commune de Paris.

Marx et la révolution russe dans les années 1880[modifier | modifier le wikicode]

Vers la fin de sa vie, Marx s'est mis à apprendre le russe et à s'intéresser de près à la possibilité de la révolution socialiste dans la Russie tsariste, économiquement arriérée. Ces idées que Marx a exprimées dans des documents publiés que bien plus tard, sont restées inconnues de Lénine et sans doute de Trotski. Or, fait remarquable, elles s'accordent très bien avec l'idée de développement inégal et combiné de ce dernier.

🔍 Voir aussi : Marx et la révolution russe.

Les grandes expériences russes[modifier | modifier le wikicode]

Les marxistes et les narodniki[modifier | modifier le wikicode]

A la fin du 19e siècle, les populistes russes (narodniki) dominaient le mouvement révolutionnaire, et avaient peu de vision stratégique. Ils voyaient dans la paysannerie la force de frappe contre le tsarisme, et idéalisaient sa capacité à former une société socialiste sur la base des communes traditionnelles (mir). Ils n'envisageaient pas vraiment la collectivisation des moyens de production et la planification. Certains en sont venus à théoriser que le capitalisme ne pouvait pas se développer en Russie, afin de soutenir l'idée que le modèle du parti social-démocrate et de la révolution ouvrière n'était valable qu'en occident. Les premiers marxistes comme Plékhanov et Struve se sont formés en critiquant frontalement ces idées. Les premiers écrits de Lénine sont également dirigés contre les narodniki. Cependant, il avait une façon singulièrement différente de les critiquer. Chez Struve en particulier (le leader des « marxistes légaux » qui évolua toujours plus à droite), il y avait un mépris pour les narodniki, et une façon de défendre l'aspect « progressiste » du capitalisme qui finissait par le faire ressembler à un zélateur de la bourgeoisie. A l'inverse Lénine reconnaissait la composante progressiste dans l'élan révolutionnaire des narodniki, et envisageait la révolution (même bourgeoise) comme une conquête à réaliser en partie contre la bourgeoisie. Par ailleurs, il écrivait en 1894 que le marxisme n’a rien de commun avec la « croyance que chaque pays doit obligatoirement passer par la phase du capitalisme »[8].

Par ailleurs, dès 1833 Plékhanov exposait clairement ce qui serait la tendance dominante du menchévisme : modérer les revendications ouvrières pour ne pas effrayer la bourgeoisie libérale.[9] Lorsque Lénine critique fermement les bourgeois libéraux[8], Plekhanov lui reproche d'être trop dur avec eux.[10]

La révolution russe de 1905[modifier | modifier le wikicode]

Au 2e Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie tenu à Londres en 1903, il n'y eut aucun désaccord essentiel sur la question de la nature de la révolution russe à venir: c'était une Révolution bourgeoise. Les délégués envisageaient qu'elle donnerait naissance à une Assemblée constituante et à une république démocratique bourgeoise dans laquelle les travailleurs lutteraient pour leurs droits et en direction d'une société socialiste future. Ni Lénine ni Trotski ne se démarquèrent de cette position du Congrès, même si l'on peut relever que, très tôt dans leurs activités politiques, Lénine insistait tout particulièrement sur la place du problème paysan dans la révolution, et Trotski sur la lâcheté de la bourgeoisie libérale russe par comparaison avec les bourgeoisies anglaise et française lors des révolutions dans leurs pays respectifs. Ces points de vue les prédisposaient aux conclusions qu'ils allaient tirer deux ans plus tard.

C'est au cours et à la suite de la révolution de 1905 que de nouvelles positions se firent jour sur cette question. Plekhanov et les mencheviks maintenaient que la révolution russe, démocratique bourgeoise par la nature de ses objectifs, devait aboutir à une république bourgeoise, gouvernée par des partis bourgeois, et que, dans cette démocratie bourgeoise, le parti ouvrier se donnerait pour tâche de renforcer les positions et les conquêtes ouvrières bien avant de songer à la prise de pouvoir ou à la participation à un pouvoir révolutionnaire. La Russie devait suivre la voie de l'Angleterre et de la France, connaître une longue période de démocratie bourgeoise. Cette vision conduisait les menchéviks à une attitude passive, la social-démocratie devant se contenter de soutenir la révolution bourgeoise. Cela les amenait même à taire le mot d'ordre de République, et à adapter plutôt leur discours à celui des Cadets, la frange modérée de la bourgeoisie, en faveur d'une monarchie constitutionnnelle.

Lénine et les bolchéviks au contraire, défendaient un rôle moteur des ouvriers et paysans. Ils restaient convaincus que la révolution serait bourgeoise, mais « il y a démocratie bourgeoise et démocratie bourgeoise » :[11]

  • soit la révolution s'achève sur un « misérable compromis » entre le tsarisme (donc les propriétaires fonciers) et la bourgeoisie libérale-monarchiste, donc débouche sur une « constitution tronquée » et des droits démocratiques limités pour les classes populaires,
  • soit la révolution va « jusqu’au bout » grâce à l'action des ouvriers et des secteurs petits-bourgeois (surtout paysans), dans un sens révolutionnaire-républicain, améliorant bien plus la situation des ouvriers. Lénine appelait le gouvernement qui en sortirait la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ».

Lénine précisait « ce ne sera évidemment pas une dictature socialiste, mais une dictature démocratique. Elle ne pourra pas toucher (sans que la révolution ait franchi diverses étapes intermédiaires) aux fondements du capitalisme. », Pour lui il était clair qu'elle ne pourrait que réaliser des mesures démocratiques radicales, une réforme agraire, un début d'amélioration de la condition ouvrière. Mais il avait aussi en tête un autre impact central : « last but not least, étendre l'incendie révolutionnaire à l'Europe ».

Néanmoins, dès 1905, Lénine ne dressait pas de mur étanche entre les revendications démocratiques et socialistes, et il était conscient que la nature des forces motrices de la révolution (prolétariat et paysannerie) ouvrait une possibilité que le processus révolutionnaire aille plus loin. Il estimait que cette lutte serait âpre, parce qu'après avoir soutenu la paysannerie dans son ensemble face aux féodaux, il faudrait soutenir la petite paysannerie contre la grande. Mais il n'envisageait en aucun une attitude de « stop » du processus révolutionnaire :

« Dans la pratique, cela peut signifier soit le passage des terres à la classe des petits propriétaires paysans, là où prévaut la grande, l'asservissante propriété féodale, et où n'existent pas encore les conditions matérielles de la grosse production socialiste ; soit la nationalisation, à la condition de la victoire complète de la révolution démocratique ; soit encore la remise des grands domaines capitalistes à des associations ouvrières , car, la révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt, - et dans la mesure précise de nos forces, dans la mesure des forces du prolétariat conscient et organisé, - la voie de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à moitié chemin. »[12]

Tous les social-démocrates constataient la lâcheté de la bourgeoisie. Mais les menchéviks tendaient plutôt à s'y adapter en prônant une attitude passive et rassurante au nom de la révolution bourgeoise, tandis que les bolchéviks ne voulaient pas hésiter à se mettre à la tête du mouvement démocratique-révolutionnaire, quitte à se substituer en partie à des secteurs bourgeois. Gardant leur analyse, ils auront de plus en plus cette attitude, qui sera flagrante en 1917.

Trotski quant à lui va plus loin avec sa théorie de la révolution permanente. Contrairement à Lénine, qui se revendique de la « dictature démocratique » de Marx en 1848, il revendique une théorie originale. Il commence à l'élaborer en 1904, dans une brochure rédigée au cours de l'hiver et qui, paraissant après le Dimanche Sanglant de Saint-Pétersbourg, sera intitulée Avant le 9 janvier[13]. Alexandre Parvus en rédige la préface, ce qui fait qu'à l'époque les deux noms sont associés à cette position. Trotski développe ensuite son idée dans Bilan et perspectives (1906)[14]. Il défend un « gouvernement ouvrier s'appuyant sur la paysannerie » pour lequel se poserait le problème de l'internationalisation de la révolution : le maintien de la révolution permanente.

Lénine est à cette époque encore hostile à Trotski étant donné les polémiques passées sur les questions d'organisation, mais se félicite alors de la rupture de Parvus avec les menchéviks, « malheureusement aux côtés de ce hâbleur de Trotski, dans la préface de sa brochure vide de sens Avant le 9 janvier. »[15] Mais Lénine critique également les éléments chez Parvus qui se rapprochent de la théorie de Trotski. Il reste toujours assez court sur ses jugements sur cette théorie. Dans un article de 1909[16], il écrit qu'il serait nécessaire de consacrer un long travail à la réfutation de Trotski, et se limite à : « L'erreur fondamentale de Trotski réside dans la méconnaissance du caractère bourgeois de la révolution, dans le manque d'idées claires sur le problème du passage de cette révolution à la révolution socialiste ».

Trotski considère qu'il n'y a pas de sens à faire comme Lénine une « distinction de principe entre la dictature socialiste du prolétariat et la dictature démocratique (c'est-à-dire bourgeoise démocratique) du prolétariat et des paysans. » Il qualifie ce raisonnement comme une « opération de logicien purement formelle », ajoutant : « Il suffit de se représenter clairement cette construction théorique pour comprendre de quel idéalisme elle procède et combien elle est peu solide. »[17] Ou encore :

« Le prolétariat au pouvoir devra immédiatement assurer du travail aux chômeurs, aux frais de l'État, par tels ou tels moyens (organisation de travaux publics, etc...). Ces mesures appelleront nécessairement une grande lutte économique, et une longue suite de grèves grandioses: nous avons vu tout cela, dans une faible mesure, à la fin de 1905. Et les capitalistes répondront alors (comme ils ont déjà répondu quand on exigeait la journée de huit heures) par le lockout. Ils mettront de gros cadenas à leur porte et ils se diront: notre propriété n'est pas menacée puisqu'il est décidé qu'actuellement le prolétariat s'occupe d'une dictature démocratique et non socialiste. Que pourra faire le gouvernement ouvrier quand il verra qu'on ferme les usines et les fabriques? Il devra les rouvrir et reprendre la production pour le compte de l'État. Mais alors, c'est le chemin du socialisme? Bien sûr! »

Trotski critiquait donc à la fois les menchéviks et les bolchéviks. Il ne les renvoyait cependant pas exactement dos à dos :

« Il est vrai qu'entre menchéviks et bolcheviks, il y a une différence essentielle: tandis que les aspects anti-révolutionnaires du menchévisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu'il y a d'anti-révolutionnaire dans le bolchevisme ne nous menace - mais la menace n'est pas moins sérieuse - que dans le cas d'une victoire révolutionnaire. »

On trouvera dans l'essai de Trotski Trois conceptions de la révolution[18] une analyse des divergences de l'époque. Dans ce texte, Trotski indique aussi la part et les limites de la contribution de Parvus à la théorie de la révolution permanente.

La caution de Kautsky[modifier | modifier le wikicode]

Pendant la révolution de 1905, Kautsky, alors le principal théoricien de l'Internationale socialiste, étudie aussi les particularités de la révolution en Russie. Il remarque que par rapport aux révolutions bourgeoises classiques (anglaise et française), le prolétariat déjà très développé, et que « pour la première fois dans l’histoire du monde, le prolétariat industriel apparaît en vainqueur à l’état de force directrice indépendante »[19]. Il remarque que la petite-bourgeoisie est réactionnaire et ne semble pas en mesure de "faire" la révolution (démocratique), alors que c'est elle qui formait la masse agissante dans les révolutions bourgeoises du passé. Luxemburg[20] puis Kautsky[21] emploient alors l'expression de « révolution en permanence ».

En 1906, Kautsky écrit un article qui sera influent : Les forces motrices de la Révolution russe et ses perspectives. Il y défend le point de vue des bolchéviks sur la stratégie pour mener la révolution anti-tsariste: un pari sur le paysan russe comme combattant pour la transformation démocratique du pays.

En 1907, Kautsky polémique[22] avec les socialistes qui veulent défendre le colonialisme au nom du fait que les colonies doivent connaître une phase de développement capitaliste avant d'accéder au socialisme. Il rappelle notamment les propos de Marx sur la possibilité que la Russie arriérée fasse un bond vers le socialisme si elle s'allie à une révolution socialiste dans les pays industrialisés. Il parle aussi de l'exemple du Japon qui « a bondi directement du 15e au 19e siècle ».

Kautsky voyait également la révolution mondiale comme un processus englobant les révolutions socialistes dans les pays capitalistes avancés et les révolutions démocratiques et anti-coloniales ailleurs. Lénine sera marqué par cette vision, disant par exemple :

« La révolution sociale ne peut se produire autrement que sous la forme d’une époque alliant la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie dans les pays avancés à toute une série de mouvements démocratiques et révolutionnaires, y compris des mouvements de libération nationale, dans les nations non développées, retardataires et opprimées. »[23]

Au mois de juillet 1905, Lénine écrivait encore : « Personne ne parie de la prise du pouvoir par le parti ; il s'agit seulement de sa participation à la révolution, de sa participation dirigeante, si possible ». Suite à la révolution de 1905, Lénine se joint à l'optimisme de Kautsky : « Non seulement Kautsky considère comme très probable qu'au cours de la révolution la victoire revienne au parti social-démocrate, mais il déclare qu'il est du devoir des social-démocrates de suggérer à leurs partisans la certitude de la victoire, car on ne peut pas lutter avec succès si l'on renonce d'avance à vaincre. »

Cette prise de position apportera une véritable caution marxiste aux bolchéviks, qui l'utiliseront souvent. Le dirigeant menchévik Plekhanov avait demandé son avis à Kautsky... et ce dernier avait pris la position bolchévique. En 1910, dans une polémique contre le menchévik Martov, le dirigeant bolchévik Kamenev écrit: « il y a un certain plaisir à être assis aux côtés de Kautsky sur le banc des accusés ». Kamenev a publié à nouveau ce texte au début des années 1920 et y réaffirme la marque d’honneur qu’il en retire. Même Staline, bien plus tard, écrira au tout début du second volume de ses œuvres complètes un essai revenant sur l'article de Kautsky de 1906, vantant un « théoricien remarquable », qui « prête aux questions tactiques de la minutie et un grand sérieux », et dont les positions à l’égard des questions russes sont d’une grande valeur.

Les réformes de Stolypine[modifier | modifier le wikicode]

Le Premier ministre Stolypine (de 1906 à 1911), tout en réprimant les révolutionnaires, tenta de mettre en place une réforme agraire et des mesures de libéralisation économique et politique. Il s'agissait d'une tentative d'effectuer la transformation bourgeoise « par en haut ».

Lénine considérait (comme il l'avait déjà dit[11] en 1905) qu'il y avait une possibilité que ce processus aboutisse, et qu'il désamorce la possibilité de révolution démocratique-bourgeoise par les ouvriers et paysans.

Néanmoins Stolypine faisait face à de nombreuses résistances des forces de l'Ancien régime et du tsar lui-même, et ses réformes n'aboutissent pas. La première guerre mondiale et le nouvel essor révolutionnaire remettent à l'ordre du jour la voie révolutionnaire.

Face aux autres révolutions bourgeoises[modifier | modifier le wikicode]

Entre-temps, des révolutions bourgeoises se produisirent en Chine (1911), en Perse, en Turquie, au Mexique. A propos de la révolution chinoise, Lénine, considère que les propos « socialistes » de Sun Yat-Sen relèvent de l'utopie, que la bourgeoisie chinoise est digne des grands ancêtres de la bourgeoisie révolutionnaire des 17e et 18e siècles et que la Chine a un grand avenir capitaliste devant elle.

La révolution russe de 1917[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque la révolution de février 1917 éclate en Russie, les soviets d'ouvriers et de soldats sont créés en même temps que le gouvernement provisoire bourgeois. Alors que même les bolchéviks apportent un soutien critique au gouvernement, Lénine considère que la dualité de pouvoir créé une situation imprévue, et que ce sont les soviets qui doivent être défendus comme base de la dictature révolutionnaire. D'où sa ligne « Tout le pouvoir aux soviets » qu'il défend dans les Thèses d'avril. La nature de cette dictature révolutionnaire (démocratique ou socialiste) n'est pas explicitée. Lénine insiste sur un le nouvel « Etat-Commune » basé sur les soviets d'ouvriers et de paysans pauvres, même s'il dit aussi : « Notre tâche immédiate est non pas d'« introduire » le socialisme, mais uniquement de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets des députés ouvriers. »

Le bruit court à ce moment-là que Lénine s'est rallié à la révolution permanente, ce qui est le cas selon Trotski[24]. Les autres dirigeants bolchéviks jugent Lénine trop radical, l'accusant de vouloir la transformation immédiate de la révolution en révolution socialiste. Lénine parvient néanmoins à convaincre le parti bolchévik en s'appuyant sur la base du parti. Le groupe de Trotski rejoint alors les bolchéviks. Trotski écrivait en août dans le journal bolchévik : «  Révolution permanente ou massacre permanent ! Telle est la lutte dont l’enjeu est le sort de l’humanité !  »[25]

Cependant certains marxistes relativisent nettement le virage des Thèses d'avril, en soulignant qu'elles restaient largement compatibles avec les idées antiéures des bolchéviks, et que tout au long de l'année 1917, les bolchéviks, tout en espérant déclencher une révolution socialiste internationale, n'avaient pas clairement pour intention de prendre immédiatement des mesures socialistes en Russie.[26]

Les bolchéviks mettent en avant la nécessité d'instaurer un contrôle ouvrier (revendication reprise aux comités d'usine) sur les principales industries pour répondre aux besoins des ouvriers et des paysans pauvres. Lénine s'appuie aussi sur son analyse du stade impérialiste pour expliquer que l'on ne peut déconnecter la démocratisation radicale de l'Etat et la démocratie économique :

« Les pseudo-marxistes (...) qui se font les serviteurs de la bourgeoisie et qui raisonnent ainsi, ne comprennent pas (...) ce qu'est l'impérialisme, ce que sont les monopoles capitalistes, ce qu'est l'État, ce qu'est la démocratie révolutionnaire. Car, si on a compris cela, on est obligé de reconnaître que l'on ne saurait aller de l'avant sans marcher au socialisme. »[27]

Ce contrôle ouvrier représentait une incursion très avancée dans la propriété privée des moyens de production, mais cela reste néanmoins distinct de l'expropriation et de la gestion ouvrière directe.

Les premières mesures des bolchéviks après la révolution d'Octobre se limitèrent au contrôle ouvrier, et c'est  l'opposition radicale de la bourgeoisie et la guerre civile à partir de 1918  qui entraîna le « communisme de guerre », c'est-à-dire l'étatisation de l'industrie et les réquisitions dans les campagnes. Le rythme fut accéléré ben au delà de ce que la direction bolchévique aurait voulu. En 1918, les bolchéviks poussent à la lutte de classe les éléments semi-prolétaires (très majoritaires) de la paysannerie contre les paysans riches (koulaks). Lénine décrivait cette phase comme la transition vers la phase socialiste de la révolution. Il écrira clairement que c'est à partir des Thèses d'Avril qu'il a eu conscience de la nécessité de cette transition socialiste :

« Oui, notre révolution est bourgeoise, tant que nous marchons avec la paysannerie dans son ensemble. Cela, nous en avions très nettement conscience, nous l'avons redit des centaines et des milliers de fois depuis 1905; jamais nous n'avons essayé de brûler cette étape nécessaire du processus historique, ni de l'abolir à coups de décrets. (...) Mais en 1917, dès le mois d'avril, bien avant la Révolution d'Octobre et la prise du pouvoir par nous, nous disions ouvertement et expliquions au peuple : maintenant la révolution ne pourra s'arrêter là, car le pays a fait du chemin, le capitalisme a progressé, la faillite qui atteint des proportions inouïes exigera (qu'on le veuille ou non) la marche en avant, vers le socialisme. Car autrement il est impossible d'aller de l'avant, de sauver le pays épuisé par la guerre, de soulager les souffrances des travailleurs et des exploités. »[28]

En 1921, les bolchéviks libéralisent partiellement l'économie (Nouvelle politique économique). Mais les bolchéviks considèrent néanmoins que leur pouvoir est un Etat ouvrier, conduisant le pays vers le socialisme à travers une économie parfois qualifiée de « capitalisme d'Etat ».

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l'acceptation des Thèses d'avril par le parti bolchévik ne signifiait pas que les bolchéviks entreprenaient clairement de faire à présent une révolution socialiste.[29] Même après avril, les bolchéviks s'appuient surtout sur les revendications démocratiques dans leur agitation/propagande et ils assimilent le le plus souvent la prise du pouvoir par les soviets à la réalisation enfin complète de la révolution démocratique. Par exemple, fin juillet, dans le principal soviet de Lettonie, un bolchévik déclara qu’étant donné que le soulèvement de toute la Russie avait eu lieu à une époque où le système capitaliste mondial était prêt à être renversé, « dans ces circonstances, la révolution russe n’a pas le caractère de ce que nous appelons une révolution bourgeoise ; c’est quelque chose de différent : une révolution démocratique ». D’autres dirigeants bolchéviques continuèrent à utiliser ce terme durant l’été. Même après la révolution d’octobre, on peut trouver de nombreux exemples de cadres bolchéviques affirmant que la révolution en cours était démocratique plus que socialiste.

Lénine insistait plutôt sur la forme transitoire du pouvoir à venir[30], et c'est de fait la position majoritaire parmi les bolchéviks au moment de la révolution d'Octobre, et ils s'appuyaient largement sur les (anciennes) positions de Kautsky. Il faut mentionner que Trotski avait affirmé en 1906 : « L’affaire, bien sûr, n’est pas comment appeler notre révolution – si elle est bourgeoise ou socialiste ; l’affaire réelle est d’établir sa direction actuelle en analysant les forces impliquées » et « quelle que soit la bannière politique sous laquelle le prolétariat est arrivé au pouvoir, il sera obligé de prendre le chemin de la politique socialiste »[31].

Après les journées de juillet, Lénine et une aile de la direction bolchévique abandonnent le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! », convaincus que les SR et les menchéviks et les soviets existants ne pouvaient plus être gagnés à la révolution, et que seul le parti bolchévik pouvait conduire celle-ci plus loin. Lors de la conférence de la ville de Petrograd et à nouveau lors du 6e congrès du parti, Staline décrivit la prochaine révolution russe comme une révolution socialiste, ce qui est sans doute la première fois qu'un dirigeant bolchévik s'exprime ainsi. Mais d'autres cadres comme V. Volodarsky ou Préobrajensky défendirent la vision d'une révolution intermédiaire, qui ne pouvait être immédiatement socialiste sans la jonction avec l'occident.  Finalement, en compromis, le 6e congrès déclara que les faits menaient à « une augmentation des éléments de la révolution prolétarienne ».Dans l’essai de Lénine, Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? – publié dans la revue théorique du parti 8 jours avant le commencement de la révolution d’octobre – le prochain soulèvement en Russie est décrit en passant comme une révolution socialiste, ce qui est une des seules occurrences.

Bien que plusieurs cadres bolchéviques de haut rang aient commencé à identifier explicitement la révolution russe comme socialiste après l’insurrection d’octobre – particulièrement lors des débats sur l’incorporation des SR et des menchéviks au gouvernement, sur la signature d’une paix séparée avec l’Allemagne et autour de l’Assemblée constituante –, cette formule ne devint utilisée généralement par le parti et par le gouvernement qu’au début de 1918.

En 1921, Radek écrit un article intitulé La révolution russe est-elle une révolution bourgeoise ?[32] Il y défend l'idée que la révolution russe est historiquement une forme transitoire entre révolution bourgeoise et révolution socialiste, qu'elle est une révolution prolétarienne dans un pays petit-bourgeois, mais que puisque le prolétariat est la classe en essor, la révolution est une révolution socialiste.

Dans les années qui suivirent immédiatement, personne, pas même Lénine et Trotski, ne se préoccupa des divergences théoriques du passé en cette matière ; d'autres problèmes dont dépendait la vie ou la mort de la révolution avaient de loin la priorité. De sorte que nombre des vieux bolcheviks qui avaient suivi Lénine avant la révolution et dont plus d'un avait été réticent aux thèses d'avril ne procédèrent à la moindre autocritique et conservèrent leurs positions anciennes, ce qui se révéla quelques années plus tard au cours du processus de dégénérescence de la révolution. Pourtant, « la conception de la révolution permanente a subi victorieusement l'épreuve de l'histoire. Au cours des premières années du régime soviétique, nul ne le contestait. Bien au contraire, ce fait était reconnu dans bon nombre de publications officielles. »[18]

Dans sa lettre d'adieu, Adolf Joffé, qui fut un proche de Lénine et de Trotski, écrit à Trotski :

« Je n'ai jamais douté que vous étiez dans la voie juste, et, vous le savez, depuis plus de vingt ans, y compris dans la question de la " révolution permanente ", j'ai toujours été de votre côté. (...) Vous avez toujours eu raison en politique depuis 1905, et Lénine lui aussi l'a reconnu ; je vous ai souvent raconté que je lui avais entendu dire moi-même : en 1905, c'était vous et non lui qui aviez raison. A l'heure de la mort, on ne ment pas et je vous le répète aujourd'hui. »[33]

Bolchévisme, stalinisme et trotskisme[modifier | modifier le wikicode]

Les premiers textes de l'Internationale communiste[modifier | modifier le wikicode]

Dans les thèses sur la question nationale et coloniale de l'IC en 1920, certaines formulations flirtent avec la théorie de la révolution permanente :

La révolution dans les colonies, dans son premier stade, ne peut pas être une révolution communiste, mais si dès son début, la direction est aux mains d'une avant-garde communiste, les masses ne seront pas égarées et dans les différentes périodes du mouvement leur expérience révolutionnaire ne fera que grandir. Ce serait certainement une grosse erreur que de vouloir appliquer immédiatement dans les pays orientaux à la question agraire, les principes communistes. Dans son premier stade, la révolution dans les colonies doit avoir un programme comportant des réformes petites-bourgeoises, telles que la répartition des terres. Mais il n'en découle pas nécessairement que la direction de la révolution doive être abandonnée à la démocratie bourgeoise. Le parti prolétarien doit au contraire développer une propagande puissante et systématique en faveur des Soviets, et organiser des Soviets de paysans et d'ouvriers. Ces Soviets devront travailler en étroite collaboration avec les républiques soviétiques des pays capitalistes avancés pour atteindre à la victoire finale sur le capitalisme dans le monde entier. Ainsi les masses des pays arriérés, conduites par le prolétariat conscient des pays capitalistes développés, arriveront au communisme sans passer par les différents stades du développement capitaliste.[34]

Premières accusations contre Trotski[modifier | modifier le wikicode]

Fin 1923, Trotski défend dans sa brochure Cours nouveau une revitalisation de la vie démocratique dans le parti. A ce moment-là, Lénine est gravement malade et l'influence de Staline est croissante. Le « léninisme » devient un argument d'autorité abondamment employé par certains « vieux bolchéviks », qui rappellent que Trotski n'a rejoint le parti bolchévik qu'à l'été 1917... On se met à rappeler que Trotski avait défendu la théorie de la révolution permanente. Ce à quoi Trotski répond :

« Je ne vois aucune raison de renier ce que j’ai écrit sur ce sujet en 1904, 1905, 1906 et plus tard. Maintenant encore, je persiste à considérer que les pensées que je développais alors sont dans leur ensemble beaucoup plus proches du léninisme véritable que beaucoup de ce qu’écrivaient à cette époque nombre de bolcheviks. La théorie de la révolution permanente conduisait directement au léninisme et en particulier aux thèses d’avril 1917. Or, ces thèses, prédéterminant la politique de notre parti en Octobre et à travers Octobre, ont, comme on le sait, provoqué la panique parmi une très grande partie de ceux qui, maintenant, ne parlent qu’avec une sainte horreur de la théorie de la "révolution permanente". »[35]

La révolution chinoise[modifier | modifier le wikicode]

Avec la Révolution chinoise (1925-1927), la question des révolutions coloniales commença à prendre une place considérable parmi les militants et théoriciens des partis communistes. Mais en 1927, alors que la question de la stratégie à suivre pour le PC chinois se pose avec une grande acuité, ni Trotski, ni d'autres membres oppositionnels du Parti communiste de l'Union soviétique comme Preobrajensky ou Zinoviev, ne prônent la stratégie de révolution permanente.

Ce n'est qu'après-coup que Trotski revient sur l'expérience de la Révolution chinoise à la lumière de sa théorie sur la révolution permanente. En 1928, pendant son exil à Alma-Ata, Trotski se convainc de la justesse de ses pronostics anciens, et en constate l'application à la Révolution chinoise. On peut considérer que la Révolution permanente était aboutie pour Trotski vers 1929. C'est cette théorie qu'il défend dans La Révolution permanente (1932)

On voit donc comment, de Marx à Trotski, la notion de "révolution permanente" s'est enrichie et approfondie. Chez Marx, elle a d'abord désigne seulement le rapport de la classe ouvrière à la bourgeoisie lors d'une révolution bourgeoise, puis le rapport de la classe ouvrière à la paysannerie dans la révolution socialiste et la nature du pouvoir qui devait sortir de ces révolutions.

Cette théorie s'oppose au schéma menchéviste, qui considère que les tâches bourgeoises ne peuvent être accompliques que sous la direction de la bourgeoisie, lors d'une révolution démocratique bourgeoise. Trotski ajoute aussi à cette conception l'idée que l'instauration de la dictature du prolétariat ne signifie pas la construction autonome du socialisme dans un pays, mais qu'au contraire « Aucun pays du monde ne pourra construire le socialisme dans ses limites nationales : les forces productives hautement développées qui débordent les frontières nationales s'y opposent au même titre que les forces insuffisamment développées pour la nationalisation. » [1]

Débats ultérieurs dans le trotskisme[modifier | modifier le wikicode]

Au sein des groupes se réclamant du trotskisme, la théorie de la Révolution permanente a été diversement critiquée et interprétée. On peut supposer que la raison principale est l'affaiblissement du mouvement ouvrier dans l'Après-guerre, qui diminue la possibilité pour les révolutionnaires de faire des démonstrations pratiques de la justesse de leur ligne.

Critique par le SWP anglais[modifier | modifier le wikicode]

Le Socialist Workers' Party britannique a critiqué dans les années 1960 la Révolution permanente, affirmant qu'il fallait la compléter.[36] Tony Cliff a ainsi proposé ce qu'il a appelé la théorie de la « révolution permanente déviée ».

Critique par le SWP des Etats-Unis[modifier | modifier le wikicode]

Le Socialist Workers' Party étatsunien a rompu avec le trotskisme en s'alignant sur la Révolution cubaine et le castrisme.

Polémique de Moreno contre Mandel[modifier | modifier le wikicode]

Nahuel Moreno, Un document scandaleux, VII, 1973

Point de vue de la 4e internationale « ex Secrétariat-Unifié »[modifier | modifier le wikicode]

Pierre Frank estime que la théorie de la révolution permanente est validée positivement par les victoires des "Révolution yougoslave" et albanaise en Europe, "Révolution cubaine" en Amérique et chinoise, vietnamienne et nord-coréenne en Asie, avec cependant des particularités notables dans chaque cas. Ainsi, la Révolution chinoise de 1949 s'est effectuée sans mobilisation des ouvriers des villes (le Parti communiste jouant vis-à-vis d'eux un rôle substitutiste), et la Révolution cubaine a la particularité de ne pas avoir été dirigée par le Parti communiste mais par un mouvement non-marxiste d'inspiration "humaniste", le Mouvement du 26 juillet.[37]

Point de vue de l'UCI[modifier | modifier le wikicode]

L'Union Communiste Internationaliste, dont fait partie Lutte Ouvrière, a développé une critique du Secrétariat Unifié de la IVème internationale, qui se traduit notamment par une critique de sa façon de faire référence à la Révolution permanente.[38]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. 1,0 et 1,1 Trotski, La Révolution permanente, 1929
  2. Friedrich Engels, La Guerre des paysans en Allemagne.
  3. Eduard Bernstein, Socialisme et démocratie dans la grande révolution anglaise.
  4. Daniel Guerin, La Lutte des classes dans la Première république.
  5. Statuts de la Société Universelle des Communistes Révolutionnaires, 1850
  6. K. Marx- F. Engels, Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes, 1850
  7. A propos de l'Adresse, David Riazanov qui parle des «fautes commises par Marx et Engels pendant la révolution de 1848» écrit que Lénine la savait pour ainsi dire par coeur et la citait fréquemment (Marx et Engels, éditions Anthropos, Paris).
  8. 8,0 et 8,1 Lenin, The Economic Content of Narodism and the Criticism of it in Mr. Struve’s Book, 1894
  9. Plékhanov, Le Socialisme et la lutte politique, 1883
  10. Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti, 1975
  11. 11,0 et 11,1 Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905
  12. Lénine, L'attitude de la social-démocratie à l'égard du mouvement paysan, 14 septembre 1905
  13. Trotski, Avant le 9 janvier, hiver 1904
  14. Trotski, Bilan et Perspectives, 1906
  15. Lénine, La social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire, mars-avril 1905
  16. Lénine, Le but de la lutte du prolétariat dans notre révolution, mars 1909
  17. Léon Trotski, 1905 - Nos différends, 1909
  18. 18,0 et 18,1 Léon Trotski, Trois conceptions de la révolution russe, 1940
  19. Karl Kautsky, Ancienne et nouvelle Révolution, Le Socialiste, 9 décembre 1905
  20. Rosa Luxemburg, Après le premier acte, 4 février 1905
  21. Karl Kautsky, The Consequences of the Japanese Victory and Social Democracy, July 1905
  22. Karl Kautsky, Le socialisme et la politique coloniale, 1907
  23. Lénine, Une caricature du marxisme et à propos de ’’l’économisme impérialiste’’, 1916
  24. Trotski, Histoire de la Révolution russe, 1930
  25. Trotski, Questions de tactique internationale, Proletarii, n° 10, 24 août 1917
  26. Eric Blanc, Débats des bolchéviques en 1917 : une révolution socialiste ?, Inprecor, N° 644-646, octobre-décembre 2017
  27. Lénine, La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, septembre 1917
  28. Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918
  29. Eric Blanc, [1], Inprecor, N° 644-646, octobre-décembre 2017
  30. Lénine, Lettres sur la tactique, avril 1917
  31. Trotski, Kautsky on the Russian Revolution, 1906
  32. Karl Radek, Is the Russian Revolution a Bourgeois Revolution?, 1921
  33. Adolf Joffé, Lettre d'adieu, 15 novembre 1927
  34. Internationale communiste, IIe Congrès, Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales, 1920
  35. Léon Trotski, Cours Nouveau, 1923
  36. Tony Cliff, La Révolution permanente déviée, 1963
  37. Source : Article de Pierre Frank, publié dans la revue Quatrième Internationale, avril-mai-juin 1981.
  38. La Révolution permanente telle que la défend le Secrétariat Unifié, Lutte de Classe, n°112 (mai 1984), Série 1978-1986