Dictature du prolétariat

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La dictature du prolétariat est une formule militante employée par Marx à l'encontre de la dictature du capital sous ses différentes façades (démocratie bourgeoise, dictature fasciste...). Il s'agirait de la formation d'un nouvel Etat, dit Etat ouvrier, où les travailleurs joueraient un rôle actif dans la construction du socialisme et dans la marche vers le communisme.

Idée générale[modifier]

« Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. À quoi correspond une période de transition politique où l'État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. » [1]

La dictature du prolétariat est d'abord une formulation militante de Marx. Dans les années 1840, Marx et Engels arrivent à la conclusion que pour créer une société communiste, il est nécessaire que la classe ouvrière réorganise l'économie dans un sens collectiviste : les grands moyens de production sont gérés démocratiquement par les producteurs associés, et la planification remplace le marché. Etant donné que cela signifie supprimer la bourgeoisie en tant que classe en l'expropriant, il s'agit d'une dictature du prolétariat.

Une fois cette transformation réalisée, les classes disparaissent : la dictature du prolétariat laisse place au communisme. Le socialisme transforme en profondeur l'humanité, faisant disparaître les classes sociales. Les différences d'intérêt majeures disparaissent, les individus et les collectifs s'épanouissent librement. Dans un contexte où les mentalités atteignent un stade supérieur, et où l'abondance relative de biens matériels est assurée, la distribution des biens peut se détacher de tout critère méritocratique. Concrètement, les services et les biens sont distribués de plus en plus en fonction des besoins, et non plus en fonction du travail accompli (chacun contribuant à hauteur de ses capacités). C'est ce que Marx synthétisait dans la formule « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Etant donné que la raison d'être de l'Etat est de maintenir les rapports d'exploitation de la classe dominante, dans le contexte du socialisme, on assiste à une extinction de l'Etat.

Origine de la notion jusqu'à Marx et Engels[modifier]

Dictature sous la Rome antique[modifier]

Le terme « dictature » vient du latin « dictatura », qui désignait, à l'époque de la République romaine, une magistrature exceptionnelle qui attribuait tous les pouvoirs à un seul homme (le dictateur – étymologiquement « celui qui parle »). Cette magistrature suprême, assortie de règles de désignation précises et temporaires (six mois maximum), était accordée en cas de danger grave contre la République. Tombée en désuétude à la fin du IIIe siècle av. J.-C., reprise par Sylla et Jules César, la dictature est abolie après la mort de ce dernier.

Révolution française[modifier]

Les révolutionnaires français de 1789 ont énormément puisé leur symbolique dans la Rome antique. Ce sont eux qui font entrer dans le vocabulaire politique moderne les termes « dictature », « république », « prolétaires »... A cette époque « dictateur » n'a donc pas le sens moderne d'autocrate, pour lequel on parlait plutôt de « tyran » (dans l'Antiquité) puis « despote » (sous l'Ancien régime).

Il y avait à la fois l'idée de violence politique (la Terreur de 1793 reste le symbole de la dictature de Robespierre), l'idée que la dictature exprime la volonté du peuple, et l'idée de période temporaire.

En particulier, Marat avançait que pour mater les forces de la contre-révolution, il fallait un « dictateur », « un chef éclairé et incorruptible », un « tribun militaire » (ou encore un triumvirat), faisant preuve de son intelligence de la situation et de son dévouement à la cause démocratique. On lui confie alors une magistrature extraordinaire, pour déjouer les complots et mener le peuple à la victoire.[2] Cette notion de dictature temporaire pour faire advenir la nouvelle République imprègne toute la politique des jacobins.

« Dictature du prolétariat »[modifier]

Les communistes utopiques, Babeuf le premier, héritent de cette idée qui influencera nettement le mouvement socialiste.

Blanqui aurait été le premier à forger l'expression « dictature du prolétariat », en s'inspirant directement de la notion de dictature des révolutionnaires bourgeois de 1789.

Marx-Engels et les révolutions de 1848[modifier]

Marx était un démocrate radical avant d'être communiste, et par la suite il n'a pas cessé de l'être, mais il a insisté sur le fait que la démocratie bourgeoise n'est pas une démocratie réelle. Dans les années 1840, il développe sa critique de l'insuffisance des « droits formels », qui ne sont pas des « droits réels » tant que le pouvoir du capital donne bien plus de poids réel à un citoyen bourgeois qu'à un citoyen prolétaire.

Dans le Manifeste communiste (1847), Marx n'emploie pas encore ce terme. Il écrit que « la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie. »[3] La « constitution du prolétariat en classe dominante », c'est précisément ce que Marx et Engels ont appelé par la suite « dictature du prolétariat » (utilisé pour la première fois dans Les Luttes de classe en France). Ils entendaient par là la domination collective de la classe ouvrière sur la bourgeoisie pour lui retirer son pouvoir, et ils n'opposaient pas cette domination de classe à la démocratie. Au contraire, étant donné que la dictature du prolétariat est pour la première fois dans l'histoire la dictature d'une classe majoritaire, elle ne peut être qu'une démocratie d'un niveau supérieur.

Ainsi Marx considérait que « c'est précisément [sous la forme de la république démocratique] que se livrera la suprême bataille entre les classes »[4]. Et Engels écrivait encore en 1891 :

« Une chose absolument certaine, c'est que notre Parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a déjà montré la grande Révolution française. »[5]

Pendant la révolution de 1848 en Allemagne, Marx et Engels défendent la nécessité de « mesures dictatoriales » pour établir la démocratie et vaincre la réaction (qui a effectivement vaincu) :

« Toute organisation temporaire de l'État, après une révolution, exige dictature et une dictature énergique. Dès le début, nous avons reproché à Kamphausen (président du conseil, après le 18 mars 1848) de n'avoir pas agi de façon dictatoriale de n'avoir pas brisé immédiatement les anciennes institutions et balayé leurs débris. Et voici que pendant que Monsieur Kamphausen se berçait d'illusions constitutionnelles, le parti battu (c'est‑à‑dire le parti de la réaction) renforçait ses positions dans la bureaucratie et l'armée, s'enhardissait même par‑ci par‑là à reprendre la lutte ouverte. » [6]

Dans Les luttes de classe en France (1850), Marx utilise beaucoup la notion de dictature de classe. Dans les événéments révolutionnaires et contre-révolutionnaires, il montre comment une classe ou une coalition de classe impose sa domination à une/des autre(s) classe(s). Assez admiratif de Blanqui, Marx écrit alors :

« [par opposition au socialisme petit-bourgeois] le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui. Ce socialisme est la déclaration permanente de la révolution, la dictature de classe du prolétariat, comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général »[7]

Leur conviction profonde est que cette dictature de classe, temporaire, aboutirait à une société sans classe, et donc sans Etat. Après cette révolution, on pourrait comme dans  l'idée de Saint-Simon passer du « gouvernement des hommes à l'administration des choses ».[8]  La même année 1850, la « dictature du prolétariat » est inscrite comme objectif de la Société universelle des communistes révolutionnaires dans ses statuts[9].

Mais dans leurs premiers écrits, Marx et Engels n'ont pas encore d'idée arrêtée sur la forme que prendrait une révolution socialiste, et donc sur son impact sur l'Etat. Marx remarque ensuite qu'au travers de la révolution de 1848 puis du coup d'Etat de Napoléon III, la machine bureaucratique d'Etat s'est perfectionnée toujours plus. Il soutient que seule la classe ouvrière pourra et devra la « briser ».[10]

En 1852, Marx considère que ses réflexions sur la dictature du prolétariat font partie de ses trois contributions originales par rapport aux historiens bourgeois.[11]

La commune de Paris (1871)[modifier]

Dans son pamphlet La Guerre Civile en France, Marx revient à chaud sur l'expérience de la Commune de 1871, et proclame que l'embryon d'auto-gouvernement de la classe ouvrière à Paris est « la forme politique enfin trouvée »[12] de la dictature du prolétariat. Pour lui il devient alors très clair que l'État bourgeois ne se réforme pas mais doit être brisé et remplacé par d'autres institutions.

La Commune de Paris a fait la grave erreur de laisser intacts de larges pans de l'appareil d'Etat autour d'elle, comme la Banque de France ou l'armée versaillaise, qui ont pu se renforcer après le premier choc révolutionnaire et détruire l'embryon d'Etat ouvrier. En ne construisant pas sa dictature révolutionnaire contre la bourgeoisie, la Commune a laissé la bourgeoisie reconstituer sa dictature. Marx reprochait donc à la Commune de ne pas avoir pris suffisamment de mesures « dictatoriales » (contre la bourgeoisie), d'avoir été « trop gentille » avec la réaction. Peu après la Commune, Marx rappelle que : « avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l'armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation. »[13]

La Première internationale se retrouve à cette époque divisée, les partisans de Bakounine traitant Marx et Engels « d'autoritaires ». Engels assume que la révolution est un acte autoritaire (de classe) :

« Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est ; et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires.  »[14]

La « dictature du prolétariat » et la « révolution en permanence »[modifier]

Dans le matérialisme historique de Marx et Engels, il y a l'idée que la dictature du prolétariat devient possible à partir du moment où le capitalisme a conduit à la création de la classe ouvrière. Cependant, dans le contexte du 19e siècle où ils écrivent, la classe ouvrière n'est pas encore majoritaire dans la population, et de nombreux pays n'ont pas encore connu de révolution démocratique-bourgeoise. Il reste des propriétaires terriens (plus ou moins féodaux) avec une force politique non négligeable, et une large population paysanne. Dès lors, il se pose la question de la stratégie que doivent suivre les ouvriers organisés dans les mouvements révolutionnaires qui émergent.

Révolution en permanence[modifier]

Marx et Engels n'avaient pas une vision aussi « étapiste » que celle que défendront de nombreux socialistes et communistes par la suite. C'est-à-dire qu'ils ne cherchaient pas à auto-censurer les revendications sociales du prolétariat sous prétexte que l'étape démocratique-bourgeoise n'a pas été franchie. Au contraire, après avoir assisté aux trahisons des démocrates bourgeois, qui se retourent contre les ouvriers dès que ceux-ci les ont aidés à prendre le pouvoir (par exemple en juin 1848 en France), ils préconisent le maintien de l'indépendance de classe du mouvement ouvrier.

Cette indépendance ne signifiait pas pour eux rester indifférent à la lutte entre bourgeois et féodaux. Au contraire, ils ont constaté la lâcheté de la bourgeoisie libérale dans la révolution allemande de 1848, et ils pensaient que les ouvriers et les paysans pouvaient arracher les revendications démocratiques malgré la bourgeoisie.

Ouvriers et paysans[modifier]

Dans Les Luttes des classes en France (1850), Marx évoquait déjà l'alliance des ouvriers et des paysans sous la dictature du prolétariat :

« On comprendra quelle fut la situation des paysans français quand la République eut ajouté encore de nouvelles charges aux anciennes. On voit que son exploitation ne se distingue que par la forme de l'exploitation du prolétariat industriel. L'exploiteur est le même : le Capital. Les capitalistes pris isolément exploitent les paysans pris isolément par les hypothèques et l'usure. La classe capitaliste exploite la classe paysanne par l'impôt d'État. Le titre de propriété est le talisman au moyen duquel le capital l'a jusqu'ici ensorcelée, le prétexte sous lequel il l'a excitée contre le prolétariat industriel. Seule, la chute du capital peut élever le paysan, seul, un gouvernement anticapitaliste, prolétarien, peut le faire sortir de sa misère économique, de sa dégradation sociale. La République constitutionnelle c'est la dictature de ses exploiteurs coalisés, la République social-démocrate, la République rouge, c'est la dictature de ses alliés. » [15]

Dans La Guerre civile en France, il expose de nombreuses revendications susceptibles de lier les paysans à la Commune : exproprier la grande propriété foncière, déplacer la charge de la guerre sur les épaules de la bourgeoisie, élire les fonctionnaires et les rendre responsables devant le peuple, mettre « l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre », annuler les dettes hypothécaires. Marx estimait que trois mois seulement de libre communication entre Paris et la province auraient suffi à emporter les paysans dans la révolution.

Dans l'Internationale ouvrière (1889-1914)[modifier]

Dans l'Internationale ouvrière (1881-1914), une forte tendance réformiste l'a emporté dans la pratique, malgré la proclamation d'un objectif révolutionnaire. La dictature du prolétariat était une formule creuse, que les révisionnistes voulaient abandonner, et que les centristes interprétaient plutôt comme un long processus graduel.

Débats dans la social-démocratie russe[modifier]

En Russie, en 1902-1903, Plékhanov et les rédacteurs de l'Iskra et de la Zaria ont élaboré un programme, dans lequel « la question de la dictature du prolétariat est posée avec netteté et clarté » (Lénine[16]).

En 1903, Plékhanov a déclaré qu’après avoir réalisé sa dictature le prolétariat révolutionnaire pourra juger nécessaire de priver la bourgeoisie de tous les droits politiques (y compris du droit de vote).

Entre 1905 et 1917, Lénine élabore et défend la ligne de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ». Il ne s'agit pas de dictature du prolétariat (les bolchéviks sont alors convaincus que la prochaine révolution sera bourgeoise), mais Lénine souligne que la révolution démocratique-bourgeoise elle-même nécessite une dictature s'appuyant sur des classes bien définies pour aller « jusqu'au bout ».[17] Lénine s'appuie notamment sur les réflexions de Marx sur les révolutions de 1848.

Les menchéviks reprochaient à Lénine « d'avoir insensiblement substi­tué à la notion de révolution celle de dictature ». Lénine répliquait que parler de révolution « en refusant en même temps d'admettre la dictature d'une classe déterminée (ou de classes déterminées) » c'était être révolutionnaire en paroles.

Les menchéviks ont même insinué que les bolchéviks valorisent le rôle du « dictateur » parce que Lénine « désire passionnément tenter sa chance » (Iskra n° 103). Lénine martelait qu'il parlait « de dictature de classe, par opposition à la notion de dictature personnelle ».

Après la révolution de 1905, Lénine revient sur la dictature dans sa brochure La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier.[18] Mais 1905 est surtout la date de l'apparition des soviets en Russie. Les bolchéviks s'en méfient d'abord, y voyant des organes informes, dépréciés par rapport au parti. Les menchéviks y jouent au contraire un rôle actif, mais sans envisager qu'ils puissent devenir des organes de pouvoir. Trotsky sera le seul à ce moment-là à voir leur potentiel, soutenant que les soviets, « c’est la véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux Chambres, sans bureaucratie professionnelle, conservant aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés. »[19]

La révolution d'Octobre 1917[modifier]

Après l'expérience de la Commune de Paris de 1871, la révolution d'Octobre 1917 est la première dictature du prolétariat de l'Histoire qui s'étend à tout un pays. Le matin du 27 octobre, après la nuit qui vient d'acter les premiers décrets révolutionnaires et le nouveau gouvernement, la Pravda écrit :

« Ils veulent que nous soyons seuls à prendre le pouvoir, pour que nous soyons seuls à régler les terribles difficultés qui se sont posées devant le pays... Eh bien, nous prenons le pouvoir tout seuls, nous appuyant sur les suffrages du pays et comptant sur l'aide amicale du prolétariat européen. Mais, ayant pris le pouvoir, nous appliquerons aux ennemis de la révolution et à ceux qui la sabotent le gant de fer. Ils ont rêvé de la dictature de Kornilov... Nous leur donnerons la dictature du prolétariat... »

En 1918, la constitution de la Russie révolutionnaire se revendique comme étant une application pratique de la dictature du prolétariat appuyée sur la paysannerie.

Rupture théorique avec la social-démocratie[modifier]

Jusqu'en 1914, Lénine faisait globalement confiance aux dirigeants de l'Internationale ouvrière et notamment Kautsky sur les grandes questions théoriques. Quand la Guerre de 1914 éclate et que les social-démocrates participent à l'Union sacrée, Lénine dénonce les traîtres, mais continue globalement à se revendiquer du marxisme officiel d'avant 1914.

Son premier grand acte de rupture théorique se trouve dans les Thèses d'avril 1917, approfondi dans L'Etat et la Révolution, écrit juste avant l'insurrection d'Octobre. Il dénonce le fait que la social-démocratie a relégué dans l'obscurité la dictature du prolétariat :

« L'essentiel dans la doctrine de Marx, c'est la lutte des classes. C'est ce qu'on dit et c'est ce qu'on écrit très souvent. Mais c'est inexact. Et, de cette inexactitude, résultent couramment des déformations opportunistes du marxisme, des falsifications tendant à la rendre acceptable pour la bourgeoisie. Car la doctrine de la lutte des classes a été créée non par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx ; et elle est, d'une façon générale, acceptable pour la bourgeoisie... Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu'à la reconnaissance de la dictature du prolétariat. C'est ce qui distingue foncièrement le marxiste du vulgaire petit (et aussi du grand) bourgeois. C'est avec cette pierre de touche qu'il faut éprouver la compréhension et la reconnaissance effective du marxisme. »

La rupture de Lénine avec les réformistes prend la forme d'un retour à Marx et Engels. Il définit clairement la révolution socialiste comme la destruction de l'Etat bourgeois et son remplacement par un Etat ouvrier réalisant la dictature du prolétariat, cet Etat ouvrier étant voué à dépérir (ce n'est plus qu'un « demi-Etat »). Il se démarque d'une part des anarchistes qui veulent "abolir l'Etat" sans se préoccuper des bases matérielles qui rendent possibles ou non cette "abolition", et d'autre part des socialistes réformistes qui ont en réalité abandonné la révolution en voulant simplement accéder à l'Etat bourgeois. 

Dictature et démocratie[modifier]

Lénine précise alors que la dictature du prolétariat contient à la fois l'idée de démocratie supérieure pour la classe ouvrière, et de limitation de la démocratie pour la bourgeoisie :

« La dictature du prolétariat, c'est-à-dire l'organisation de l'avant-garde des opprimés en classe dominante pour mater les oppresseurs, ne peut se borner à un simple élargissement de la démocratie. En même temps qu'un élargissement considérable de la démocratie, devenue pour la première fois démocratie pour les pauvres, démocratie pour le peuple et non pour les riches, la dictature du prolétariat apporte une série de restriction à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes. Ceux-là, nous devons les mater afin de libérer l'humanité de l'esclavage salarié ; il faut briser leur résistance par la force ; et il est évident que, là où il y a répression, il y a violence, il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de démocratie. [...] Démocratie pour l'immense majorité du peuple et répression par la force, c'est-à-dire exclusion de la démocratie pour les exploiteurs, les oppresseurs du peuple ; telle est la modification que subit la démocratie lors de la transition du capitalisme au communisme. »

Les libéraux bourgeois ont bien évidemment dénoncé immédiatement la Russie soviétique comme une terrible dictature, du fait de l'absence de liberté des bourgeois. Ils ont été rejoint en choeur par les principaux dirigeants social-démocrates, y compris Karl Kautsky. En réponse, Lénine écrivit :

« La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que n'importe quelle démocratie bourgeoise ; le pouvoir des soviets est des millions de fois plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises... Parmi les pays bourgeois les plus démocratiques, en est-il un seul dans le monde où, dans sa masse, l'ouvrier moyen, le salarié agricole moyen ou, en général, le semi-prolétaire des campagnes, c'est-à-dire le représentant de la masse opprimée, de l'énorme majorité de la population, jouissent, ne serait-ce qu'à peu près, d'une liberté aussi grande qu'en Russie soviétique d'organiser des réunions, dans les meilleurs locaux, d'une liberté aussi grande d'avoir, pour exprimer leurs idées, défendre leurs intérêts, les plus grandes imprimeries et les meilleurs stocks de papier ; d'une liberté aussi grande d'appeler justement des hommes de leur classe à gouverner et à "policer" l'État ? »[20]

Dans les Thèses d'avril, Lénine adopte la revendication d'un « Etat-Commune », c'est-à-dire un type d'Etat « dont la Commune de Paris a été la préfiguration ». Il rejoint l'idée de Trotsky selon laquelle ce sont les soviets qui doivent être la base de ce nouveau type d'Etat, doté d'une démocratie plus directe. Il en parle encore en novembre 1918[21].

La classe, le peuple, et le parti[modifier]

Dans la pratique, Lénine reconnaissait que ce n'est pas toute la classe, ou tout le peuple (au sens d'ouviers et de paysans dans le cas russe) qui exerce la dictature. Non pas par choix, mais parce que les niveaux de conscience sont inégaux.

« Il s'agit bien de la dictature du peuple révolutionnaire. Pourquoi du peuple révolutionnaire, et non pas de tout le peuple ? Parce que dans la masse du peuple, qui souffre constamment et de la façon la plus cruelle (...), il en est qui sont brisés physiquement, terrorisés, déprimés moralement, par exemple par la théorie de la non‑résistance au mal par la violence (...). Voilà pourquoi ce n'est pas tout le peuple qui exerce la dictature, mais seulement le peuple révolutionnaire, qui n'a pourtant nullement peur de l'ensemble du peuple, qui lui fait connaître les mobiles et les détails de ses actes, qui invite volontiers tout le peuple à participer non seulement à la gestion de l'État, mais au pouvoir lui-même et à l'organisation même de l'Etat. »[16]

Lénine et les bolchéviks ont considéré que c'était le parti bolchévik qui pendant la guerre civile incarnait le peuple révolutionnaire. Cela les a conduit à appliquer et assumer une politique de parti unique.

Le philosophe anglais Bertrand Russel fait la remarque suivante suite à son voyage en Russie en 1920 :

« Chez nous, les amis de la Russie aiment à se représenter la dictature du prolétariat comme n’étant qu’une forme nouvelle de gouvernement représentatif, où seuls les ouvriers et les ouvrières ont droit de vote, et où les circonscriptions sont déterminées en partie par le métier exercé par les électeurs, et non par les localités qu’ils habitent. Ils se figurent que le prolétariat, c’est bien le « prolétariat », mais que la « dictature » n’a pas tout à fait le sens de « dictature ». C’est le contraire qui est vrai. Quand un communiste russe parle de « dictature », il prend ce terme dans son sens littéral, mais quand il parle du « prolétariat », il emploie ce mot avec certaines réserves. Ce qu’il a en vue, c’est la partie « consciente » du prolétariat, c’est-à-dire le parti communiste. »[22]

Nécessité des mesures dictatoriales[modifier]

La révolution d'Octobre 1917 est suivie de plusieurs années de guerre civile, où les bolchéviks courent un risque réel d'être renversés par les armées blanches et les interventions impérialistes. Dans ce contexte, Lénine justifiait la nécessité des mesures dictatoriales pour assurer la victoire de la révolution : interdiction des journaux contre-révolutionnaires, emprisonnements et exécutions, saisies de propriétés...

Dans sa polémique contre Kautsky (1918), Lénine combat l'interprétation purement « démocrate » de la dictature du prolétariat. Il en donne la définition suivante :« La dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n'est lié par aucune loi. »[23]

En 1920, Lénine écrit encore :

« La dictature du prolétariat, c'est la guerre qui exige le plus d'abnégation, la guerre la plus implacable de la nouvelle classe contre un ennemi plus puissant, contre la bourgeoisie dont le renversement (ne fût-ce que dans un seul pays) a décuplé la résistance et dont la puissance ne réside pas seulement dans la force du capital international, dans la force et la solidité des liens internationaux de la bourgeoisie, mais encore dans la force de l'habitude, dans la force de la petite production. [...] Pour toutes ces raisons, la dictature du prolétariat est indispensable... Je le répète, l'expérience de la dictature victorieuse du prolétariat en Russie a montré concrètement à ceux qui ne savent pas penser ou qui n'ont pas eu l'occasion de méditer ce problème qu'une centralisation absolue et la discipline la plus rigoureuse du prolétariat sont une des conditions essentielles de la victoire sur la bourgeoisie. » [24]

Certains critiques (libéraux, menchéviks...) répondaient que si la « dictature du prolétariat appuyée sur la paysannerie » représentait réellement une dictature de la majorité sur la minorité, alors elle n'avait pas besoin de violence.

« Vous dites que des millions d'hommes n'ont pas besoin de violence contre des milliers ? Vous vous trompez, et vous vous trompez parce que vous ne considérez pas le phénomène dans son développement. Vous oubliez que le pouvoir nouveau ne tombe pas des nues, mais qu'il surgit, qu'il se développe parallèlement à l'ancien, contre lui, dans sa lutte contre lui. Sans violence à l'égard des oppresseurs qui détiennent entre leurs mains les moyens et les organismes du pouvoir, il n'est pas possible d'en débarrasser le peuple.  »[16]

Lénine sougline que la bourgeoisie dispose d'un pouvoir qui ne s'évanouit pas subitement :

« Longtemps après la révolution, les exploiteurs conservent nécessairement une série de réels et notables avantages : il leur reste l'argent (impossible de le supprimer d'un coup), certains biens mobiliers, souvent considérables; il leur reste des relations, des habitudes d'organisation et de gestion, la connaissance de tous les...secrets...de l'administration (coutumes, procédés, moyens, possibilités); il leur reste une instruction plus poussée, des affinités avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie); il leur reste une expérience infiniment supérieure de l'art militaire (ce qui est très important), etc., etc.  »[25]

Les bolchéviks ont donc assumé que l'Etat devait assumer un rôle très fort pendant la dictature du prolétariat. Trotsky a explicitement légitimé cette excroissance de l'Etat pendant la dictature du prolétariat, censée être une étape avant son extinction :

« Le fait est que sous le socialisme il n'y aura plus d'appareil de coercition, plus d'Etat : l'Etat se dissoudra entièrement dans la commune de production et de consommation. La voie du socialisme n'en passe pas moins par l'intensification maximale du rôle de l'Etat. Et c'est justement cette période que nous traversons avec vous. De même que la lampe, avant de s'éteindre, brille d'une flamme plus vive, l'Etat, avant de disparaître, prend la forme de la dictature du prolétariat, c'est-à-dire de l'Etat le plus impitoyable, qui s'empare impérieusement de la vie des citoyens de tous côtés. »[26]

Dans les entreprises[modifier]

Pour la majorité communiste, Lénine et Trotsky inclus, les rapports de production socialistes sont définis par la gestion par l'Etat ouvrier, avec une importance centrale donnée à la planification. , et avec une importance secondaire donnée à la forme de direction dans les diverses entreprises (pour lesquelles ils préféraient la direction unipersonnelle à la collégialité, vue comme inefficace).

« La dictature du prolétariat se traduit par l'abolition de la propriété privée des moyens de production, par la domination de la volonté collective des travailleurs sur tout le mécanisme soviétique, et nullement par la forme de direction des diverses entreprises. »[26]

Critiques de gauche du léninisme[modifier]

Un certain nombre de marxistes ont critiqué la théorie et la pratique des bolchéviks sur la question de la dictature du prolétariat.

La marxiste révolutionnaire Rosa Luxemburg écrit en septembre 1918 que le pouvoir bolchevik est « une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d'une poignée de politiciens, c'est-à-dire une dictature au sens bourgeois ».

L'historien et militant Boris Souvarine, opposant au stalinisme depuis les années 1920, estime ainsi que « Marx et Engels l’entendaient dans un sens absolument contraire à celui qu’il acquiert dans le léninisme, puis dans le stalinisme. (..), si l’on s’y réfère, contredit entièrement l’interprétation arbitraire incluse dans le léninisme et transmise dans le stalinisme ».[27]

Un certain nombre de communistes de gauche vont dénoncer ce qu'ils appelaient la « dictature sur le prolétariat » en URSS : les conseillistes allemands dans les années 1920, Otto Rühle[28], Charles Rappoport[29]...

La social-démocratie après 1914[modifier]

Les mencheviks en exil vont fortement critiquer le pouvoir bolchévik et la théorie de Lénine sur la dictature du prolétariat. Salomon Schwarz dénonce le capitalisme d’État en URSS[30] ; Théodore Dan parle de « dictature jacobine du bolchévisme » qui « n’est pas une dictature de la classe ouvrière », ainsi que de « capitalisme industriel d’État », qui selon lui « contredit d’une façon si évidente la doctrine de Marx ».[31] Julius Martov écrira également contre Lénine en affirmant qu'il a mal interprété Marx.[32]

En 1918, Kautsky publie La dictature du prolériat,[33] dans lequel il critique l'interprétation de Lénine. C'est en réponse que Lénine écrira La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky. Kautsky renouvelle ses attaques en 1919 en écrivant Terrorisme et communisme[34], auquel Trotsky répond par une brochure du même nom.[26]

En 1920, lors du Congrès de Tours, Léon Blum se prononce pour la dictature du prolétariat, mais qualifie la politique léniniste de « dictature sur le prolétariat ».

Globalement, la social-démocratie va très vite abandonner ce terme, et l'idée révolutionnaire qu'il y a derrière.

La dictature stalinienne[modifier]

Articles détaillés : Bureaucratisation soviétique et Stalinisme.

Par la suite, le régime soviétique a vu apparaître, dans ses organes dirigeants, une caste de bureaucrates.

Il n'y eut plus aucune liberté pour la classe ouvrière ni pour personne sous la dictature stalinienne.

Sur le plan théorique, les staliniens ont compilé quelques bribes de léninisme dans un dogme servant de justification au régime, appelé « marxisme-léninisme ».

Notes et sources[modifier]

  1. Karl Marx, Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier allemand, 1875
  2. Alain Maillard, Gracchus Babeuf (1760-1797) et le Communisme, 2001,
  3. K. Marx - F. Engels, Le manifeste du Parti communiste, 1847
  4. Karl Marx, Gloses marginales au programme du Parti Ouvrier allemand, 1875
  5. Friedrich Engels, Critique du projet de programme social-démocrate de 1891
  6. K. Marx, La Nouvelle Gazette Rhénane, 1848-49
  7. K. Marx, Les luttes de classes en France, 1850
  8. Friedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1878
  9. Statuts de la Société Universelle des Communistes Révolutionnaires, 1850
  10. Karl Marx, Le 18 brumaire de L. Bonaparte, 1851
  11. Marx, Lettre à J. Weydemeyer, 5 mars 1852
  12. Karl Marx, La guerre civile en France, 1871
  13. K. Marx, Discours de commémoration du septième anniversaire de l'Association internationale des travailleurs, le 25 septembre 1871 à Londres
  14. F. Engels, De l'autorité, Décembre 1873
  15. K. Marx, Les luttes de classes en France, 1850
  16. 16,0, 16,1 et 16,2 Lénine, Contribution à l’histoire de la dictature, 20 octobre 1920
  17. Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905
  18. Lénine, La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier (en anglais), 28 mars 1906
  19. Trotsky, 1905, publié en 1909
  20. Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky - Démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne, 1918
  21. Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky - Servilité à l’égard de la bourgeoisie, 1918
  22. Bertrand Russell, Pratique et théorie du bolchevisme, 1920
  23. Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky - Comment Kautsky transforme Marx en un vulgaire libéral, 1918
  24. Lénine, La maladie infantile du communisme (le gauchisme), 1920
  25. Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky - Peut il y avoir égalité entre exploité et exploiteur ?, 1918
  26. 26,0, 26,1 et 26,2 Léon Trotsky, Terrorisme et communisme, 1920
  27. Boris Souvarine, Le Stalinisme, Spartacus, 1964, p. 9.
  28. Otto Rühhe, Fascisme brun, fascisme rouge, 1939, Spartacus
  29. Charles Rappoport, Une vie révolutionnaire 1883-1940, MSH
  30. Salomon Schwarz, Le Combat Marxiste n°12, 1934
  31. Théodore Dan et Julius Martov, La Dictature du prolétariat, Ed. de la Liberté, 1947
  32. Julius Martov, Le bolchevisme mondial - Décomposition ou conquête de l’État ?, 1923
  33. Karl Kautsky, The Dictatorship of the Proletariat, 1918
  34. Karl Kautsky, Terrorism and Communism, 1919