Capitalisme d’État

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Le capitalisme d'État peut désigner deux choses :

  1. Une économie de marché dans laquelle l'État capitaliste intervient fortement sur le marché
  2. Un État possédant tous les moyens de production, donc sans marché

Distinction entre ces deux sens[modifier | modifier le wikicode]

Certains auteurs jouent sur ces deux sens, les présentent seulement comme une différence de degré et insistent sur la continuité. Beaucoup tendent d'ailleurs à faire le rapprochement entre l'économie des États fascistes et des États staliniens. Pour d'autres, généralement des marxistes, la différence entre les deux cas engendre des différences qualitatives.

Trotsky chercha à éviter la confusion. Il estimait que le terme de capitalisme d'Etat pour parler de la Russie soviétique n'était « ni exact, ni heureux »[1]. Plus tard il proposa de parler plutôt d'étatisme pour désigner la tendance interventionniste des États capitalistes.[2] La distinction entre ces deux sens était aussi faite par Pannekeok[3].

Trotsky a employé également ce terme pour parler de mesures de nationalisation à visée anti-impérialiste dans certains pays dominés, comme le Mexique des années 1930 :

« La nationalisation des chemins de fer et des pétroles au Mexique n’a évidemment rien à voir avec le socialisme. C’est une mesure de capitalisme d’Etat dans un pays arriéré, qui tâche ainsi de se défendre contre l’impérialisme étranger, d’un côté, et d’un autre, contre son propre prolétariat. »[4]

1. Économie de marché avec État interventionniste[modifier | modifier le wikicode]

Centralisation du capital[modifier | modifier le wikicode]

Dans la social-démocratie au début du 20e siècle, de nombreux théoriciens parlaient de capitalisme d'État pour désigner la forte augmentation du rôle de l'État bourgeois dans l'économie, au détriment de la libre-concurrence. Cette évolution, qui repose sur la centralisation du capital, est allée de pair avec la formation du capital financier, et l'entrée dans ce que Lénine a appelé le stade impérialiste.

Boukharine (qui parlait aussi d'État impérialiste) a aussi décrit ce phénomène.[5]

Socialisme d'État ?[modifier | modifier le wikicode]

Jaurès et d'autres réformistes français parlaient de « socialisation progressive de la République Démocratique », notamment en s'appuyant sur la centralisation du capital et en assurant lui donner un caractère progressiste. Les marxistes polémiquaient contre cette idée, répondant que tant que le pouvoir se trouve aux mains de la bourgeoisie, la « socialisation » n´est pas socialiste, et qu´elle mène non pas au socialisme, mais seulement au capitalisme d´Etat.[1]

Lors de la trahison de 1914, certains socialistes sont allés jusqu'à assimiler la forte intervention de l'État au socialisme, comme le député Edmund Fischer qui déclarera « Le socialisme est un instrument pour la conduite de la guerre ».  Car pour lui, « le socialisme n'est essentiellement rien d'autre que le transfert de l'idée d'Etat dans l'économie nationale et dans la vie sociale en général »

Beaucoup de théoriciens bourgeois parlaient de socialisme d'Etat. Par exemple :

« La puissante influence de tous les moyens couramment employés pour soutenir l'Etat et défendre la Patrie, moyens qui ont été adoptés par l'Etat en dehors de considérations militaires, nous mèneront… beaucoup plus près du socialisme d'Etat. Mais ce changement ne surviendra pas de la manière que certains craignaient et que d'autres espéraient. Nous approchons d'un socialisme non pas vaguement international, mais nationalement consolidé. Ce n'est pas un communisme démocratique [...] : c'est un nationalisme qui réconcilie les classes. »[6]

Comme le relevait Boukharine, ce "socialisme" là soulevait beaucoup moins d'hostilité qu'auparavant. Non seulement parce que les sociaux-démocrates collaborateurs ont abandonné la lutte des classes et l'internationalisme, mais aussi parce que le capital avait de plus en plus besoin de l'étatisme.

Centralisation capitaliste jusqu'où ?[modifier | modifier le wikicode]

En observant la tendance à la centralisation du capital, la formation de trusts nationaux et internationaux, on peut naturellement se poser la question de savoir si cette tendance peut se prolonger jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de marché, de salariat...

En 1878, Engels écrivait que le capitalisme tendait vers l'étatisation, mais que cela reste du capitalisme :

« Quoi qu'il en soit, avec trusts ou sans trusts, il faut finalement que le représentant officiel de la société capitaliste, l'État, en prenne la direction . […] Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'État ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l'État moderne n'est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiètements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L'État moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d'État sur les forces productives n'est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d'accrocher la solution. »[7]

Karl Kautsky pensait que la centralisation pouvait devenir internationale, et donc que l'impérialisme pouvait déboucher sur un "ultra-impérialisme" (dépassement des rivalités nationales). Kautsky s'est même mis à prôner cet internationalisme bourgeois. La plupart des révolutionnaires de l'époque (Boukharine, Lénine, Luxemburg, Trotsky...) l'ont critiqué pour son opportunisme, et ont affirmé que les contradictions entre Etats bourgeois taient trop grandes et ne pouvaient conduire qu'à des guerres de repartage du monde.

Pour Boukharine, la centralisation tendait vers un trust national unique dans chaque pays. Il précisait que cela restait un régime capitaliste, même dans ce cas, car la concurrence s'exerce entre Etats-patrons.

« Le marché du travail deviendra le marché mondial du travail, et le mouvement des travailleurs d'un Etat à l'autre prendra de la force. De même, nous ne devons pas penser que l'Etat sera capable d'établir tous les prix qu'il imagine, ou que la loi de la valeur travail perd sa signification, car il serait absurde d'imaginer un Etat fermé et une économie autarcique. La pression du marché mondial demeure. »[5]

Boukharine avait sous les yeux un interventionnisme d'Etat très poussé pendant la guerre de 1914-1918. Il était conscient que l'économie de guerre pouvait avoir des particularités temporaires, mais pensait que la tendance était claire :

« Bien sûr, toutes les mesures ne seront pas maintenues après la guerre. Des mesures comme le rations de pain et de viande, l'interdiction de la production d'un certain nombre de produits, l'interdiction des exportations, etc., disparaîtront lorsque la paix sera conclue. Il ne fait aucun doute, cependant, que la tendance de l'Etat à prendre la main sur la production va continuer à croître. »[8]

En revanche, sur l'idée d'un trust mondial unique (hypothèse impossible selon lui), il écrivait en 1915 :

« Si le caractère marchand de la production venait à disparaître (par exemple, par l'organisation de toute l'économie mondiale en un trust d'État gigantesque, ce dont nous avons essayé de prouver l'impossibilité dans notre chapitre sur l'ultra-impérialisme), nous aurions une forme économique totalement nouvelle. Ce ne serait plus du capitalisme, la production de marchandises ayant disparu; et encore moins du socialisme, puisque la puissance d'une classe sur l'autre serait maintenue (et même renforcée). Une telle structure économique ressemblerait, surtout,  à une économie esclavagiste, sans marché aux esclaves. »[8]

Il pensait donc qu'il fallait considérer le capitalisme de son époque comme "capitalisme d'Etat".

« Une seule objection peut être soulevée contre cette dénomination, à savoir que l'aboutissement logique et le type pur de rapports sociaux qui émergent maintenant amènerait l'élimination du travail salarié. Le travailleur recevrait des rations, des « aliments », pas l'équivalent monétaire de la valeur de la force de travail. De même que les prix de marché, qui sont remplacés par une répartition dirigée du produit, la forme salaire disparaîtrait et avec elle le travail salarié en tant que tel. Le travailleur deviendrait un esclave. Et puisque le travail salarié représente un des traits les plus caractéristiques du capitalisme, il est impossible d'utiliser le terme capitalisme pour désigner des rapports sociaux qui entraînent l'élimination du travail salarié. Cependant, nous n'accepterions cette objection comme correcte et nous n'introduirions une nouvelle dénomination des rapports sociaux qui se forment maintenant que dans une seule éventualité — à savoir s'il existait une économie mondiale unique. »[5]

En 1916, Lénine parle de capitalisme d'Etat à propos des économies capitalistes. Et en 1919, le 1er congrès de l'Internationale Communiste sembler considérer l'étatisation comme complète et irréversible :

« L'étatisation de la vie économique (...) est un fait accompli. Revenir, non point à la libre concurrence, mais seulement à la domination des trusts, syndicats et autres pieuvres capitalistes est désormais impossible. La question est uniquement de savoir quel sera désormais celui qui prendra la production étatisée : l'État impérialiste ou l'Etat du prolétariat victorieux »[9]

Rétrospectivement, on peut supposer que Lénine et les bolchéviks ont surestimé ce processus d'étatisation. En 1936, Trotsky décrivait plutôt le capitalisme d'Etat comme une tendance qui ne pouvait jamais se réaliser (spontanément) dans la société capitaliste.[2]

Cadre capitaliste et cadre communiste[modifier | modifier le wikicode]

Au cours des débats sur la NEP, Lénine fait la distinction entre le capitalisme d'Etat dans le cadre capitaliste (au sens d'avant 1917) et le capitalisme d'Etat dans le cadre du régime communiste :

« Nous raffinons sur la question de savoir ce qu'on doit entendre par capitalisme d'Etat, et nous consultons de vieux livres. Or, ces vieux livres parlent de tout autre chose : ils traitent du capitalisme d'Etat qui existe en régime capitaliste ; mais il n'y a pas un seul livre qui examine le capitalisme d'Etat en régime communiste. Même Marx ne s'est pas avisé d'écrire un seul mot à ce sujet, et il est mort sans avoir laissé une seule citation précise, une seule indication irréfutable. Aussi devons-nous aujourd'hui nous tirer d'affaire par nos propres moyens. »[10]

Dans le cas du régime russe, Lénine estimait que « ce capitalisme d'Etat est rattaché à l'Etat, mais l'Etat, ce sont les ouvriers, c'est la partie avancée des ouvriers, c'est l'avant-garde, c'est nous.  »

2. Économie entièrement étatisée[modifier | modifier le wikicode]

La plupart des communistes révolutionnaires s'accorde à dire que la révolution russe d'Octobre 1917 a donné naissance à un État ouvrier, puis que celui-ci a dégénéré en une dictature bureaucratique. Mais l'analyse de la nature de l'URSS, de ce qu'est devenu cet État a soulevé de nombreuses divergences. Pour Trotsky et de nombreux courants à sa suite, il s'agissait d'un « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré ». Mais de nombreux courants, y compris issus du trotskisme, ont rompu (à des moments différents) avec cette vision, et parmi eux certains ont défendu que l'URSS était un capitalisme d'État. Notion également utilisée pour décrire d'autres régimes comme la Chine maoïste, le régime Cubain, etc.

Historique des débats[modifier | modifier le wikicode]

Débats au sein du parti bolchevik[modifier | modifier le wikicode]

Lénine parlait parfois de capitalisme d'État pour désigner l'aspect économique de la centralisation des moyens de production. Mais il ne l'opposait pas à la caractérisation d'État ouvrier.

Années 1920[modifier | modifier le wikicode]

Le Parti socialiste de Grande-Bretagne a considéré la Russie comme un capitalisme d'État dès 1918. La grande majorité des communistes dont les trotskistes considère ces courants comme gauchistes. L'ultra-gauche germano-néerlandaise, autour d'Anton Pannekoek, fut aussi parmi les premiers courants à définir le système stalinien comme un capitalisme d'État.

La vision trotskiste orthodoxe est que la bureaucratisation devient vraiment un problème vers 1923-1924 (fondation de l'Opposition de gauche trotskiste).

Années 1930[modifier | modifier le wikicode]

Dans la La révolution trahie (1936), Trotsky développe sa théorie de l'URSS comme État ouvrier bureaucratiquement déformé. En revanche il n'emploie pas le terme de socialisme pour parler de la société soviétique, qu'il décrit comme « une société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme. (…) Qualifier de transitoire ou d’intermédiaire le régime soviétique, c’est écarter les catégories achevées comme le capitalisme (y compris le “capitalisme d’État”) et le socialisme. »

Pour Trotsky, les ouvriers ont perdu tout contrôle du pouvoir politique dans la société stalinienne. Mais il soutient qu'en défendant l'économie étatisée et planifiée, l'État soviétique reste une « dictature du prolétariat ».

Le durcissement de la répression en URSS, qui culmine avec les procès de Moscou (1936-1938) vont commencer à faire douter de plus en plus de trotskistes de la caractérisation d'Etat ouvrier dégénéré. Le mouvement du trotskisme international va s'avérer incapable de gérer ces désaccords au sein d'une même organisation.

Le communiste Ante Ciliga, qui fut emprisonné pour trotskisme en 1931-1932, a raconté les discussions sur l'URSS qui avaient lieu à ce moment-là parmi les oppositionnels. Il en fera le récit dans son livre Au pays du mensonge déconcertant, publié en 1939 :

« La première question discutée fut celle du caractère de l'Etat soviétique. Est-ce un Etat ouvrier et socialiste ? Sinon quelle classe représente-t-il ? La discussion dura plus de six mois. Nous avions encore une arrière-pensée qui nous déconseillait toute hâte: nous espérions qu'entre temps Trotsky passerait le Rubicon et nierait le caractère ouvrier de l'Etat stalinien. Beaucoup d'entre nous étaient déjà persuadés qu'il n'y avait pas trace de "dictature du prolétariat" en U.R.S.S. »[11]

Ciliga rompt avec Trotsky et lui reprocha durement de ne pas avoir reconsidéré la question. Sans l'avoir beaucoup développé, il se range derrière la conception de capitalisme d'État. « Dans la Russie actuelle l'exploitation capitaliste, l'oppression politique et même l'esclavage se marient à un progrès économique certain. »[11]

Le courant de la gauche conseilliste développa sa critique de l'URSS comme capitalisme d'État. Pannekoek, estimait qu'il était possible que le monde connaisse encore de nombreux régimes comme l'URSS, étant donné le risque que le prolétariat se fasse confisquer ses révolutions par des dirigeants partisans du "socialisme d'État", ou capitalisme d'État. La nécessité d'une vraie révolution socialiste serait inchangée. Il avançait que le capitalisme d'État, qui avait surgi en Russie de l'atrophie de la société bourgeoise, pouvait naître dans les pays avancés suite au déclin économique. Mais il précisait que ce n'était pas une évolution économique fatale, mais que cela dépendait du résultat de la lutte des classes.

« Dans la phase finale du capitalisme, la lutte de classe est la force la plus importante qui détermine les actions de la bourgeoisie et façonne l'économie de l'État.» [3]

Certains arguments avancés reprennent une forme d'étapisme : les bases matérielles en 1917 ne pouvaient conduire qu'au capitalisme, donc la prise de pouvoir par les bolchéviks ne pouvait être qu'une forme de la révolution bourgeoise, et ainsi déboucher sur un capitalisme d'État.[12]

Yvan Craipeau, qui était le secrétaire de Trotski, tomba en désaccord avec lui sur cette question. Il considérait qu'une nouvelle forme de classe sociale exploiteuse avait émergé.

1939-1945[modifier | modifier le wikicode]

La signature du pacte de non agression entre Hitler et Staline, puis l'invasion par l'armée rouge de la Pologne et de la Finlande, va crisper les désaccords sur l'attitude à avoir par rapport à l'URSS. Etant donné la situation en Europe, les débats vont surtout avoir lieu en Amérique. C'est à ce moment que Raya Dunayevskaya, qui était secrétaire de Trotsky, se sépare de lui.

Même si la majorité du SWP, derrière Cannon, reste alignée sur Trotsky, de fortes oppositions progressent. Certains vont théoriser que l'URSS est un capitalisme d'État (comme la tendance Johnson-Forest), d'autres qu'il s'agit d'un collectivisme bureaucratique, comme le courant autour de Max Shachtman, James Burnham et Joseph Carter. Ce courant s'inspirera plutôt d'Yvan Craipeau. En avril 1940, ils furent exclus du SWP avec 40% de ses membres et la majorité des membres de l'organisation de jeunesse, et fondent le Workers Party (WP, Parti des travailleurs). Au sein du WP, la division se poursuit, puisque la tendance Johnson-Forest retournera au SWP en 1947.

Raya Dunayevskaya développe sa critique de l'URSS comme capitalisme d'Etat en 1941-42, en soutenant que l'origine de la bureaucratisation n'est pas dans la répartition de la production comme le disait Trotsky, mais dans la « méthode bourgeoise de la production ». Elle faisait référence aux écrits de Marx sur le despotisme d'usine.

En France en 1941, des résistants isolés de diverses origines se regroupent et forment le Groupe révolutionnaire prolétarien, qui s'accorde à caractériser l'URSS comme un capitalisme d'Etat.[13]

Après 1945[modifier | modifier le wikicode]

La stabilisation du régime de l'URSS et son véritable pillage des pays de l'Est va entrainer de profondes remises en question.

Les débats se poursuivent donc sur la nature de l'URSS, mais aussi sur celle des pays du "glacis" d'Europe de l'Est. Jusqu'en 1951, la QI a affirmé qu'ils étaient restés capitalistes, tout en maintenant la position que la Russie était un État ouvrier dégénéré. A cette époque, les débats sur le capitalisme d'État n'étaient pas aussi iconoclastes qu'ils ont pu le paraître par la suite.

Un leader de la QI, Ernest Mandel (sous le pseudonyme de «Germain») a déclaré que l'idée que la Russie et les glacis étaient capitalistes, ou l'idée que la Russie et les glacis étaient des États ouvriers, étaient toutes les deux évidemment fausses et n'avaient aucune place dans l'Internationale. Cependant, quelques mois plus tard il se rallia à la position que les pays d'Europe de l'Est étaient devenus des États ouvriers déformés.

Grandizo Munis rompt avec la IVe Internationale en 1948. Il se rallie à la thèse du capitalisme d'État et considère comme Max Shachtman que la QI a choisi un camp impérialiste dans la Deuxième Guerre mondiale, en s'alignant sur l'URSS.

Les trotskistes anglais sont majoritairement sceptiques vis-à-vis de la notion d'État ouvrier dégénéré. Parmi eux, Tony Cliff a caractérisé l'URSS comme capitalisme d'État et refusé la ligne de la défense de l'URSS dans les années 1940[14]. Il développera ensuite sa théorie[15], et la précisera en parlant de "révolution permanente déviée"[16].

Le groupe Socialisme ou Barbarie autour de Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, développe la thèse du capitalisme d'Etat. Il publie notamment dans son n°2 (mai 1949) Les rapports de production en Russie. [17] Il considère notamment que Trotsky n'est pas matérialiste quand il dit que la bureaucratie domine les rapports de répartition mais pas les rapports de production.

Natalia Sedova (qui était la deuxième épouse de Trotski), est convaincue par la thèse de Munis, et quitte la Quatrième internationale en 1951[18].

En 1953, Ignacio Iglesias quitte le POUM car il considère que l'URSS est un capitalisme d'État[19][20].

En Yougoslavie, des théoriciens du parti communiste (qui avait rompu avec l'URSS), se mirent à parler de capitalisme d'État (comme Milovan Đilas).

Amadeo Bordiga et ses partisans pensent que les rapports de production ont bien commencé à être modifiés en URSS, mais que cette transformation a rapidement tourné court du fait que la révolution ne s'est pas développée au niveau international.  Ils voyaient dans l'étatisme stalinien le creuset où se formait une deuxième bourgeoisie russe beaucoup plus vigoureuse que celle qui avait existé avant 1917, et se dégageant progressive­ment de la gangue du système stalinien, cette deuxième bourgeoisie modèlerait fina­lement un nouveau capitalisme russe qui serait à l'image du capitalisme avancé de l'Occident.

Charles Bettelheim développe également, avec Althusser, l'idée que la Russie est devenue un capitalisme d'État dans les années 1960 et 1970, tout en croyant voir dans la Chine maoïste un modèle alternatif. Il s'oppose à l' « économisme » et au « primat des forces productives » dominant alors chez les marxistes. Contre l'idée que la transformation socialiste des rapports sociaux viendrait en conséquence nécessaire du développement des forces productives (libérées par l'étatisation), il affirme la nécessité de transformer activement et politiquement les rapports sociaux.

Ceux qui mettent en avant la thèse du capitalisme sont généralement poussés à faire évoluer leur définition du capitalisme. L’existence de rapports marchands n’est plus pensée comme une dimension essentielle du mode de production capitaliste qui est avant tout caractérisé par la séparation des producteurs directs d’avec les moyens de production. C'est ce que fait Bettelheim, qui par ailleurs minimise la spécificité de la planification soviétique, la décrivant comme un simulacre dissimulant le règne toujours présent de la loi de la valeur. Castoriadis écrit en 1972 que le capitalisme à l’Ouest n’est plus régi par les mêmes lois que le capitalisme classique et tend à converger vers le “capitalisme bureaucratique” des pays de l’Est.[21]

Le Courant communiste international, fondé en 1975 comme une organisation de la gauche communiste reconnaissant la nécessité d'un parti, considère l'URSS comme un capitalisme d'Etat.

Durant l'année 1974, deux tendances - particulièrement présente à Bordeaux et Toulouse - se constituent à l'intérieur de Lutte ouvrière, à partir de la critique de la caractérisation de l'État russe comme « État ouvrier ». Ceci conduit le 3 novembre à leur exclusion et à la naissance du groupe l'Union ouvrière (UO) et du groupe Combat Communiste. L'UO publiera un journal du même nom (sous titré : pour l'abolition de l'esclavage salarié, 19 numéros de décembre 1974 à juillet 1976). À la même période, une des tendances de la LCR rejette également l'analyse trotskyste de l'URSS.

Après 1980[modifier | modifier le wikicode]

Mansoor Hekmat, marxiste iranien fondateur du courant "communiste-ouvrier", considérait que les bolchéviks ont échoué à rompre suffisamment avec le schéma de la Deuxième internationale sur la question de la transformation économique des rapports de production.

« L’accent constamment mis par les dirigeants du parti dans la période post-révolutionnaire sur le fait que « nous devons apprendre de la bourgeoisie » témoigne du fait que la question de la transformation économique s’identifiait pour eux à l’aspect quantitatif de la production et à l’amélioration des moyens de production, non avec le fait de révolutionner les rapports de production [...] Par exemple, si l’on considère la conception économique du socialisme et du capitalisme tant de Staline que de Trotsky, c’est-à-dire la conception selon laquelle plus ou moins de capitalisme d’État et la propriété d’État des moyens de production équivalent à la propriété commune socialiste, alors on mesure l’étendue révélatrice de l’influence intellectuelle de la IIe Internationale. »[22]

Ansi, si l'insistance sur l'indépendance de classe a permis la prise du pouvoir, la puissance de la bourgeoisie s'est maintenue à travers la voie de développement choisie (industrialisation par la planification centralisée...). Hekmat insistait sur la continuité de la lutte de classe prolétariat-bourgeoisie avant et après la révolution de 1917. Il considère donc que l'URSS était un capitalisme d'État.

Principaux points de débat[modifier | modifier le wikicode]

Étatisation et rapports de production capitalistes[modifier | modifier le wikicode]

Le point de débat central est sans doute de savoir si une économie entièrement étatisée est contradictoire avec le capitalisme. Cela dépend de la définition donnée aux rapports de production capitalistes. Certains font une condition nécessaire de la concurrence et donc de la propriété privée, d'autres non.

Les théoriciens du capitalisme d'État insistent sur le fait que ce type de régime n'est qu'une forme de capitalisme. Un des arguments invoqués est celui d'Engels, qui écrivait en 1878 qu'avec l'étatisation, « le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. »[7]

Étatisation et rapports de production socialistes[modifier | modifier le wikicode]

De même on peut se poser la question de la comparaison avec les rapports de production socialistes. Pour Lénine et les bolchéviks, le socialisme semble clairement découler de la saisie par la classe ouvrière du pouvoir politique, reprenant en main l'économie étatisée.

Des marxistes ont critiqué cette idée[17][22], en faisant valoir que si les travailleurs n'exercent pas le pouvoir dans les entreprises, mais restent soumis à une hiérarchie, les rapports de production ne sont pas socialistes. Ils pensent que dans ces conditions, la démocratie soviétique et donc le contrôle politique ne peut pas durer, et donc l'Etat ne peut rester un Etat ouvrier.

Comparaison avec les fascismes[modifier | modifier le wikicode]

Certains défenseurs du capitalisme d'État font la comparaison entre les régimes du bloc de l'Est et les régimes fascistes, ou avec l'étatisme dans les démocraties (New Deal de Roosevelt...). Cette tendance a été beaucoup critiquée par Trotsky et par les trotskistes orthodoxes[23].

Trotsky pointait les différences :

« Le capitalisme d'Etat et l'étatisme ont certainement des points communs; mais en tant que systèmes, ils seraient plutôt opposés qu'identiques. Le capitalisme d'Etat signifie la substitution de la propriété étatique à la propriété privée et conserve par cela même un caractère radical. L'étatisme, que ce soit dans l'Italie de Mussolini, l'Allemagne de Hitler, les Etats-Unis de Roosevelt ou la France de Léon Blum signifie l'intervention de l'Etat sur les bases de la propriété privée, pour sauver celle-ci. [...] La phrase de Mussolini: "Les trois quarts de l'économie italienne, industrielle et agricole, sont entre les mains de l'Etat" (26 mai 1934) ne doit pas être prise à la lettre. L'Etat fasciste n'est pas propriétaire des entreprises, il n'est qu'un intermédiaire entre les capitalistes. [...] Mussolini fait assumer à l'Etat tous les risques des entreprises et laisse aux capitalistes tous les bénéfices de l'exploitation." [...] "Si je voulais, se flattait Mussolini, établir en Italie le capitalisme d'Etat ou le socialisme d'Etat, ce qui n'est pas en question, je trouverais aujourd'hui toutes les conditions requises." Sauf une: l'expropriation de la classe capitaliste. Et pour réaliser cette condition-là le fascisme devrait se placer de l'autre côté de la barricade, "ce dont il n'est pas question", se hâte d'ajouter Mussolini, et ce dont il ne sera certainement pas question, car l'expropriation des capitalistes nécessite d'autres forces, d'autres cadres et d'autres chefs. La première concentration des moyens de production entre les mains de l'Etat que l'histoire connaisse a été accomplie par le prolétariat au moyen de la révolution sociale et non par les capitalistes au moyen des trusts étatisés. Cette brève analyse suffit à montrer combien sont absurdes les tentatives faites pour identifier l'étatisme capitaliste et le système soviétique. Le premier est réactionnaire, le second réalise un grand progrès. »[2]

Classe exploitée : prolétariat[modifier | modifier le wikicode]

Les tenants du capitalisme d'État considèrent généralement que la classe exploitée sous ces régimes reste de même nature que le prolétariat des pays capitalistes de marché. Par conséquent ils conservent la thèse centrale du marxisme qui est que le prolétariat peut renverser le capitalisme et créer une société communiste sans classe.[24]

Collectivisme bureaucratique[modifier | modifier le wikicode]

D'autres courants soutiennent que l'URSS ne pouvait être considérée ni comme un État ouvrier (même "dégénéré") ni comme un capitalisme d'État. Notamment ceux qui défendent des thèses nommées "collectivisme bureaucratique".

Certains théories du collectivisme bureaucratique se sont posées comme contradictoires avec la conception de "capitalisme d'État", d'autres non.

Bruno Rizzi parlait de "bureaucratisation du monde", faisant référence à la fois à la bureaucratisation de l'URSS, à l'apparition de régimes fascistes, et au renforcement de la centralisation étatique dans les démocraties bourgeoises. Pour lui, l'URSS n'était que la forme achevée. Dans ce nouveau régime, qu'il comparait à l'Empire romain, les exploités n'étaient plus des prolétaires, mais des esclaves.

Un des marxistes ayant le plus défendu et développé la notion de capitalisme d'État, Tony Cliff, a fait une critique frontale de la notion de collectivisme bureaucratique.[25]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. 1,0 et 1,1 Trotsky, La nouvelle politique économique des Soviets et la révolution mondiale, 14 novembre 1922
  2. 2,0, 2,1 et 2,2 Trotsky, La Révolution trahie, Chapitre 9 - Capitalisme d'État ?, 1936
  3. 3,0 et 3,1 Anton Pannekoek, State Capitalism and Dictatorship, 1936
  4. Léon Trotsky, Les syndicats à l'époque de la décadence impérialiste, 1940
  5. 5,0, 5,1 et 5,2 N. Boukharine, Contribution à une théorie de l'Etat impérialiste, 1916
  6. Max Krahmann, Krieg und Montanindustrie
  7. 7,0 et 7,1 Engels, Anti-Düring, 1878
  8. 8,0 et 8,1 Boukharine, L'économie mondiale et l'impérialisme, 1915
  9. Ier Congrès de l'I.C., 1919
  10. Lénine, XIe congrès du PCR(b), 27 mars 1922
  11. 11,0 et 11,1 Ante Ciliga, Au pays du mensonge déconcertant, 1939
  12. Helmut Wagner, Thèses sur le bolchevisme, 1934
  13. Bulletin de liaison des études sur les mouvements révolutionnaires, n° 2, avril 1999
  14. Tony Cliff, The Nature of Stalinist Russia, 1948
  15. Tony Cliff, Le Capitalisme d'Etat en Russie, 1955
  16. Tony Cliff, La révolution permanente déviée, 1963
  17. 17,0 et 17,1 C. Castoriadis, Les rapports de production en Russie, mai 1949
  18. Natalia Sedova-Trotsky, Déclaration de rupture avec la IV° Internationale, 1951
  19. Ignacio Iglesias, Bureaucratie et capitalisme d’Etat, 1951
  20. Ignacio Iglesias, L’URSS: de la révolution socialiste au capitalisme d’Etat, 1952
  21. Cornelius Castoriadis, La société bureaucratique 1, 10/18, 1973 (Recueil de textes)
  22. 22,0 et 22,1 Mansoor Hekmat, L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique, 1986
  23. Pierre Naville, Rapport sur l'URSS. pour le congrès du POI, 1937
  24. Pierre Souyri, Bruno Rizzi, L'URSS: collectivisme bureaucratique. La bureaucratisation du monde, 1979
  25. Tony Cliff, Une critique de la théorie du collectivisme bureaucratique, 1948