Gracchus Babeuf

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Portrait de Babeuf

François Noël Babeuf (1760-1797) dit Gracchus Babeuf, était un révolutionnaire français, «le premier communiste agissant» selon le mot de Marx. Il fut un des premiers à poser la question sociale dès la Révolution française, et à penser la lutte des classes. Il est surtout connu pour avoir mené la Conjuration des Égaux, insurrection manquée contre le Directoire.

Biographie[modifier | modifier le wikicode]

Eveil[modifier | modifier le wikicode]

Babeuf est né en Picardie en 1760. Fils d’un petit fonctionnaire, il travaille dès l’âge de 12 ans comme terrassier au canal de Picardie. À 17 ans, il réussit à se faire engager comme apprenti chez un notaire feudiste. En 1781, âgé de 21 ans, il commence à exercer pour son propre compte comme géomètre et commissaire à terrier. Un procès, en 1785, le laisse ruiné avec sa femme et ses deux enfants. Par ce travail au service des nobles, il est témoin de fréquentes spoliations de propriétés et découvre la vie misérable des paysans picards. Il se demande comment donner aux hommes les moyens et les fins de leur bonheur. Il s’instruit par lui-même, notamment avec la philosophie de Rousseau. Il commence à rédiger Le cadastre perpétuel, où il défend les revendications d'égalité radicale du peuple de Paris, et qui sera publié en 1790.

La Révolution[modifier | modifier le wikicode]

Dès 1789, la Révolution l’attire à Paris.

« Si le peuple est souverain, il doit exercer lui-même tout le plus qu'il peut de souveraineté » (Journal de la confédération, prison de la Conciergerie, Paris, 1790)

Il lance son propre journal en octobre 1790, Le Correspondant picard, journal révolutionnaire fort avancé dans lequel il s’insurge contre le suffrage censitaire mis en place pour les élections de 1791. Pour lui, l’égalité politique devrait conduire à l’égalité sociale ; il est favorable à un partage des terres. Il se bat contre les impôts indirects, organise pétitions et réunions. En conséquence, il est arrêté le 19 mai 1790 et emprisonné. Il est libéré en juillet, grâce à la pression de Marat. À la même époque, il rompt avec le catholicisme et devient athée. Il écrit en 1793 : « Le christianisme et la liberté sont incompatibles ».

En 1792, il se fait appeler Camille.

Les montagnards[modifier | modifier le wikicode]

Babeuf soutient la Montagne contre les girondins, même s'il critique la Terreur qu'ils appliquent. Il disait « Je réprouve ce point particulier de leur système ».

« Les supplices de tous genres, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, le fouet, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. » (Lettre à sa femme, le 23 juillet 1789)

Il organise des sections de sans-culottes. Très vite après la chute de Robespierre, Babeuf comprend que c’est le pouvoir des possédants qui s’est consolidé dans les dernières années de la Révolution et que les sans-culottes ne bénéficieront pas de l’égalité sociale.  Plusieurs fois arrêté et relâché en raison de ses positions. Il se fait appeler Gracchus en référence aux Gracques, ces romains qui militèrent pour la réforme agraire et furent assasinés. Il appellera aussi un de ses fils Caïus.

Agitation et conspiration[modifier | modifier le wikicode]

Fonde en 1794 le journal Le Tribun du peuple et crée en 1795 la Société des Égaux avec Buonarroti. Face à la montée de la réaction thermidorienne, cette société revendique l'application de la Constitution de 1793, qui amende celle de 1789. Les amendements en question sont surtout des concessions aux revendications populaires : droit à l'instruction, aux secours publics...

Babeuf pense que la Révolution peut aller plus loin et il s’engage désormais dans la conspiration. Dans son journal, il défend l’idée que la république est confisquée par «le million doré» (les riches) au détriment des 24 autres millions de citoyens au ventre creux. Il est arrêté une fois de plus en 1795, pour outrage à la Convention nationale, au moment où les faubourgs manifestent car on y meurt de faim. En prison il noue de nombreux contacts.

La Conjuration des Égaux[modifier | modifier le wikicode]

Rendu à la liberté le 18 octobre 1795 (26 vendémiaire an IV) par la loi d’amnistie qui termine la session de la Convention nationale, il relance rapidement la publication du Tribun du peuple. Le gouvernement a une politique de répression de plus en plus forte, avec la fermeture du club du Panthéon, où sont présents nombre d’amis et de partisans de Babeuf, et tente d’arrêter Babeuf en janvier 1796. Étant parvenu à s’enfuir, ce dernier entre dans la clandestinité.

Babeuf décide alors d’organiser un véritable parti révolutionnaire clandestin centralisé mais aussi lié au petit peuple des faubourgs. Il est persuadé qu’un tel parti peut diriger une insurrection visant à accomplir la véritable révolution sociale pour obtenir le « bien commun » et « la parfaite égalité ». C’est-ce qu’on appellera la Conjuration des Égaux, formée avec Augustin Darthé, Philippe Buonarroti, Sylvain Maréchal, Félix Lepeletier (frère de l’ancien député Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau), Antoine Antonelle. Le réseau des « Égaux » recouvre tous les arrondissements de Paris et de nombreuses villes de province. À sa tête, un « Directoire secret de salut public », dirigé par Babeuf, coordonne la lutte.

A cause d'un indicateur, Georges Grisel, la police arrête Babeuf, Buonarroti, Darthé et les principaux meneurs des Égaux le 10 mai 1796 (21 floréal an IV). Une tentative populaire de les libérer échoue le 29 juin (11 messidor). Une seconde tentative échoue également. Pour éviter que le petit peuple ne les libère, les Égaux sont transférés à Vendôme dans le Loir-et-Cher.

Procès, suicide et guillotine[modifier | modifier le wikicode]

Une haute cour est constituée, et le procès s’ouvre à Vendôme le 20 février 1797 en présence de deux ministres. Le 16 avril, Lazare Carnot avait fait voter une loi qui punissait de mort l’apologie de la Constitution de 1793 et les appels à la dissolution du Directoire. Cela vise Babeuf, et Darthé, à qui l’on reproche la rédaction de l’ordre d’exécution des Directeurs.

Le 26 mai, apprenant qu’ils sont condamnés à mort, Babeuf et Darthé se poignardent. Ils seront guillotinés quand même le lendemain, Babeuf étant transporté agonisant.

Buonarroti, Germain et cinq autres accusés sont condamnés à la déportation, et 56 autres accusés, dont Jean-Baptiste-André Amar, sont acquittés.

Le projet de décret (extrait)[modifier | modifier le wikicode]

Buonarroti citera ce projet qui devait installer une république égalitaire à la suite de la conjuration :

Organisation générale :

Article premier : Il sera établi dans la république une grande communauté nationale.

Art. 2 : La communauté nationale a la propriété des biens ci-dessous : - Les biens qui étant déclarés nationaux, n’étaient pas vendus au 9 thermidor de l’an II ; - Les biens des ennemis de la révolution (…) ; - Les biens échus ou à échoir à la république par suite de condamnations judiciaires ; - Les édifices actuellement occupés pour le service public ; (…) - Les biens de ceux qui en feront abandon à la république ; - Les biens usurpés par ceux qui se sont enrichis dans l’exercice des fonctions publiques ; - Les biens dont les propriétaires négligent la culture.

Art. 3 : Le droit de succession ab intestat ou par testament est aboli : tous les biens actuellement possédés par des particuliers écherront, à leur décès, à la communauté nationale. (…)

Art. 5 : Tout Français de l’un ou l’autre sexe, qui fait abandon à la patrie de tous ses biens et lui consacre sa personne et le travail dont il est capable, est membre de la grande communauté nationale.

Art. 6 : Les vieillards qui ont atteint leur soixantième année et les infirmes, s’ils sont pauvres, sont de droit membres de la communauté nationale.

Art. 7 : Sont également membres de la communauté nationale les jeunes gens élevés dans les maisons nationales d’éducation.

Art. 8 : Les biens de la communauté nationale sont exploités en commun par tous ses membres valides.

Art. 9 : La grande communauté nationale entretient tous ses membres dans une égale et honnête médiocrité : elle leur fournit tout ce dont ils ont besoin.

Art. 11 : À dater du…, nul ne pourra être fonctionnaire civil ou militaire, s’il n’est pas membre de ladite communauté. (…)

Des travaux communs :

Article premier : Tout membre de la communauté nationale lui doit le travail de l’agriculture et des arts utiles dont il est capable.

Art. 2 : Sont exceptés, les vieillards âgés de 60 ans et les infirmes. (…)

De la distribution et de l’usage des biens de la communauté :

Art. 2 : La communauté nationale assure, dès ce moment, à chacun de ses membres : - Un logement sain, commode et proprement meublé ; - Des habillements de travail et de repos, de fil ou de laine, conformes au costume national ; - Le blanchissage, l’éclairage et le chauffage ; - Une quantité suffisante d’aliments en pain, viande, volaille, poisson, œufs, beurre ou huile ; vin et autres boissons usitées dans les différentes régions ; légumes, fruits, assaisonnements et autres objets dont la réunion constitue une médiocre et frugale aisance ; - Les secours dans l’art de guérir. (…)

Des monnaies : Article premier : La république ne fabrique plus de monnaie. Art. 2 : Les matières monnayées qui écherront à la communauté nationale seront employées à acheter chez les peuples étrangers les objets dont elle aura besoin. Art. 3 : Tout individu non participant la communauté, qui sera convaincu d’avoir offert des matières monnayées à un de ses membres, sera puni sévèrement. Art. 4 : Il ne sera plus introduit dans la république ni or ni argent. (…)

Le babouvisme[modifier | modifier le wikicode]

« La terre n'est à personne, les fruits sont à tout le monde » Gracchus Babeuf

Le babouvisme est d’abord une réaction contre la misère et la faim. Dans la Révolution bourgeoise, qui met "le peuple" en mouvement, Babeuf perçoit la lutte des classes et affirme que « la Révolution française n’est que l’avant-courrier d’une autre révolution bien plus grande qui sera la dernière ». Il insistait sur la distinction entre l’égalité formelle et l’égalité réelle, ce qui le rapproche du communisme. Babeuf est aussi un des premiers à revendiquer l'égalité hommes-femmes. Ainsi le 3 novembre 1794, il demande que les femmes soient admises dans les clubs.

Mais le babouvisme est encore confus, et par certains aspects en opposition avec le socialisme scientifique : un certain ascétisme, des tendances passéistes, un centrage vers l’agriculture et l’armée, qui doit contribuer à entretenir une longue période de dictature... « Mélange de terrorisme et d’assistance sociale », comme l’écrit Maxime Leroy, le babouvisme a surtout exercé son influence sur quelques bourgeois idéalistes et sur des professionnels de la conspiration. Il n’en demeure pas moins quele babouvisme, misant sur une réorganisation du système politique plus que sur un rêve de philosophe, est parmi les socialismes utopiques les plus intéressants.

Citation d’un écrit de prison décrivant la société appelée de ses vœux :

«Que tous soient à la fois producteurs et consommateurs dans cette proportion où tous les besoins sont satisfaits, où personne ne souffre ni de la misère ni de la fatigue. Dans la société régénérée, tout doit être équilibre et compensation ; rien ne doit être motif à se mettre en avant, à se faire valoir, à vouloir dominer… Plus de maîtres, plus d’anthropophages, plus de tyrans, plus d’ambitieux, plus d’exploitants, plus d’exploités. De l’équité, de la loyauté, de la probité, de la sincérité toujours et partout. Plus de marchands ni de négociants s’ils ne se bornent pas à être de purs agents de distribution. Quand tous les agents de production et de fabrication travailleront pour le magasin commun et que chacun d’eux y enverra le produit en nature de sa tâche individuelle et que des agents de distribution , non plus établis pour leur propre compte, mais pour celui de la grande famille, feront refluer vers chaque citoyen sa part égale et variée de la masse entière des produits de toute l’association, en retour de ce qu’il aura pu faire soit pour les augmenter soit pour les améliorer, j’entends moi que, loin d’être anéanti, le commerce se sera au contraire perfectionné puisqu’il sera devenu profitable à tous.»

Le babouvisme a inspiré des révolutionnaires des années 1830 et 1840 revendiquant l’égalitarisme, qualifiés de « néo-babouvistes »[1][2] Un de ses compagnons, Phlippe Buonarroti, publie en 1828 Gracchus Babeuf et la conjuration des égaux.

La Conjuration des Égaux de Babeuf, fut reconnue comme « la première apparition d'un parti communiste réellement agissant »[3] par Friedrich Engels et Karl Marx , qui voyaient en Babeuf un précurseur du communisme. Selon Rosa Luxemburg, Babeuf est le premier précurseur des soulèvements révolutionnaires du prolétariat[4].

De nombreux anarchistes ont aussi hérité de Gracchus Babeuf.

Livres et journaux[modifier | modifier le wikicode]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

https://www.marxists.org/francais/bios/babeuf.htm

http://www.lescommunistes.org/spip.php?article866

http://www.gracchus-babeuf.com/index.htm

  1. Varda Furman et Francis Démier, Louis Blanc, un socialiste en république, Creaphis éditions,‎ 2005, 224 p. (lire en ligne), « Association et organisation du travail. Points de rencontre entre les néo-babouvistes français et belges et Louis Blanc », p. 197
  2. Alain Maillard, Présence de Babeuf : lumières, révolution, communisme : actes du colloque international Babeuf, Amiens, les 7, 8 et 9 décembre 1989, Publications de la Sorbonne,‎ 1994, 334 p. (lire en ligne ), « De Babeuf au babouvisme : Réceptions et appropriations de Babeuf aux XIXe et XXe siècles », p. 261-280
  3. Karl Marx, Sur la Révolution française, Paris, Éditions sociales,‎ 1985, « La critique moralisante et la morale critique... », p. 91
  4. Michèle Ressi, L'Histoire de France en 1 000 citations : Des origines à nos jours,‎ 2011, p. 258