Développement inégal et combiné

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Le développement inégal et combiné est la façon dont le développement économique et social se produit de façon inégale, et comment l'interférence entre sociétés "avancées" et "en retard" produit des formes "combinées", des juxtapositions de rapports de production modernes et archaïques. C'est Trotski qui le premier a décrit et analysé ce phénomène, en se basant sur la situation de la Russie.

Développement inégal[modifier]

Le développement inégal sous le capitalisme prolonge bien évidemment les inégalités de développement héritées des sociétés pré-capitalistes. Le schéma de développement des modes de production, s'il y en a un, fait partie de ce à quoi le matérialisme historique s'intéresse.

L'infrastructure économique est bien évidemment influencée par des conditions géographiques ou climatiques, qui peuvent dès l'origine conduire à des conditions très différentes pour le développement.[1]

Trotsky considérait que « l'inégalité de rythme (...) est la loi la plus générale du processus historique ». Dans Histoire de la révolution russe, il étudie notamment les facteurs géographiques qui ont influencé l'histoire russe.

Le capitalisme est le premier mode de production à avoir unifié le monde, en créant un marché à son échelle. Dès son origine, il a eu une tendance à "développer" (économiquement, socialement, politiquement...) le monde entier, mais ses profondes contradictions internes ont imprimé à ce développement un caractère chaotique.

D'abord, ce développement est non-linéaire, il ne se fait pas en permanence avec le même rythme. Des phases d'accélération succèdent à des phases de ralentissement, suivant le taux de profit qui stimule les investissements. Les grandes destructions comme les guerres mondiales représentent des reculs brutaux dans ce développement, tout en créant des conditions favorables à un nouveau boom économique.

Ce développement est aussi structurellement inégal, étant fortement hiérarchisé. Les pays où le capitalisme est né, Europe occidentale et États-Unis, détiennent un profond avantage sur les pays retardataires. Cet avantage leur permet une domination impérialiste, qui est de plus utilisée par les pays industrialisés pour créer des débouchés à leur production.

Développement inégal et combiné[modifier]

Lorsque les capitalistes investissent en masse dans un pays où les rapports sociaux sont encore ceux d'une société féodale, il s'ensuit un contraste frappant, un développement "combiné". D'un côté, une grande industrie apparaît et s'insère dans le marché mondial, de l'autre, les formes anciennes persistent. C'est que le plus souvent, l'industrialisation des pays dominés reste partielle, l'impérialisme les poussant en grande partie à se spécialiser, développant certains branches d'activités et étouffant les autres.

Ce développement inégal et combiné entraîne de nombreuses conséquences, notamment politiques. Les pays périphériques du capitalisme mondial évoluent par bonds, et ne suivent pas du tout les même étapes historiques que ceux d'Europe occidentale.

Trotsky expliquait par exemple pourquoi la noblesse russe a partiellement pris en charge la modernisation bourgeoise de l'Empire russe :

« L'européanisation du pays, commencée dans la forme sous Pierre Ier, devenait de plus en plus, au cours du siècle suivant, un besoin pour la classe dirigeante, c'est-à-dire pour la noblesse. En 1825, les [décembristes], généralisant dans un sens politique ce besoin, en arrivèrent à une conspiration militaire dans le but de restreindre l'autocratie [tentant] de suppléer un Tiers-État qui faisait défaut. Néanmoins, leur intention était de combiner le régime libéral avec les bases de leur domination de caste, et c'est pourquoi ils redoutèrent par-dessus tout de soulever les paysans. Il n'est pas étonnant que cette conjuration soit restée l'œuvre d'un groupe brillant, mais isolé, d'officiers qui se rompirent le cou presque sans avoir combattu. (...)  Ceux des nobles qui possédaient des fabriques furent les premiers à opiner pour le remplacement du travail des serfs par le libre salariat. Ils y étaient également poussés par l'exportation croissante des blés russes.  En 1861, la bureaucratie noble, s'appuyant sur les propriétaires libéraux, effectua sa réforme paysanne. Impuissant, le libéralisme bourgeois assista à cette opération en qualité de chœur docile.  »[2]

Trotsky dit en généralisant :

« Inutile de dire que le tsarisme résolut le problème essentiel de la Russie — la question agraire — d'une façon encore plus ladre et fourbe que celle dont usa la monarchie prussienne, dans les dix années qui suivirent, pour résoudre le problème essentiel de l'Allemagne — son unification nationale. Qu'une classe se charge de donner une solution aux questions qui intéressent une autre classe, c'est une de ces combinaisons qui sont propres aux pays arriérés.  »

Sur le plan culturel, le développement inégal et combiné peut aussi engendrer des situations qui peuvent paraître anachroniques. Trotsky relevait ainsi cette situation lorsque les troupes russes battaient en retraite pendant la guerre de 1914-1918 :

« Les ministres (perdaient) des heures à la discussion de ce problème : allait-on, oui ou non, évacuer les reliques de Kiev ? (...) Ceci se passait non point à l'époque des croisades, mais au XXe siècle, quand les défaites de la Russie étaient annoncées par radio.  »

Exemples[modifier]

Russie[modifier]

Dans la Moscovie du 16e siècle, le commerce était très développé. L'historien bolchévik Pokrovsky s'est appuyé sur ce fait pour polémiquer avec Trotsky en 1922, cherchant à nier toute particularité dans le schéma de développement de la Russie. Or, le commerce n'est pas l'élément central de l'infrastructure économique. Il était développé en grande partie pour importer des marchandises produites ailleurs, et le rapport ville-campagne n'était pas du tout le même qu'en Europe occidentale.

Au cours du 19e siècle, les courants politiques russes sont marqués par des clivages qui sont liés à cette particularité russe : slavophiles et zapadniki (partisans des influences occidentales), populistes et marxistes. Trotsky en faisait l'analyse suivante :

« Au fond, la conception slavophile, en dépit de ses fictions réactionnaires, et la conception populiste, malgré tout ce qu'il y avait d'illusoire dans ses tendances démocratiques, n'étaient nullement de vaines spéculations; elles s'appuyaient sur d'indubitables et, en outre, profondes particularités de l'évolution de la Russie, comprises seulement d'une façon unilatérale et inexactement appréciées. Dans sa lutte contre le populisme, le marxisme russe, qui démontra l'identité des lois d'évolution pour tous les pays, tomba fréquemment dans des lieux communs dogmatiques, comme s'il avait envie de jeter l'enfant avec l'eau savonneuse de la baignoire.  »[3]

En Russie au début du 20e siècle, une grande industrie naît rapidement au sein de l'immense paysannerie qui sort à peine du servage. Paradoxe de l'époque : la classe ouvrière est plus concentrée en russie (50% des ouvriers travaillent dans la grande industrie) qu'aux États-Unis (18%).

En conséquence, il n'y avait qu'une très fine couche de petits bourgeois dans les villes entre le prolétariat et la grande bourgeoisie. Le capital européen jouait un rôle très important en Russie (ce qui rendait complexe la notion d'impérialisme russe), et la bourgeoisie russe avait beaucoup moins de relais dans le peuple.

Maghreb[modifier]

L'Egypte et la Tunisie d'aujourd'hui sont intéressants à étudier, puisqu'ils sont dans un processus révolutionnaire, pour l'instant limité à la revendication d'une impossible démocratie bourgeoise. Ce sont deux pays fortement dépendant de leurs exportations vers l'Europe et les États-Unis, et cantonnés à quelques secteurs comme le textile ou le tourisme. Mais les bourgeoisies comprador qui les dirigent n'ont pas les moyens ni l'ambition de réaliser un véritable développement national, et le prolétariat y est d'autant plus paupérisé que l'impérialisme est puissant. 

Dans la Tunisie d'aujourd'hui, les secteurs les plus modernes (centres d'appel, agro-alimentaire, tourisme, textile), dominés par les capitaux étrangers, côtoient les secteurs les plus rudimentaires (économie informelle, vendeurs de rue, petite-paysannerie).

Exode rural[modifier]

Dans l'Afrique d'aujourd'hui, l'exode rural est environ deux fois plus rapide que celui qu'a connu l'Europe au 19e siècle.

Conséquences politiques[modifier]

Une lutte de classe différente[modifier]

Une des principales conséquences du développement inégal et combiné, c'est que dans les pays dominés, la bourgeoisie est une classe faible, et souvent assujétie aux capitalistes étrangers (bourgeoisie comprador).

La révolution permanente[modifier]

Le problème soulevé par la théorie de la Révolution Permanente est aussi simple que fondamental : quelle politique mener dans un pays sous-développé pour que le prolétariat prenne la direction du processus révolutionnaire, s'empare du pouvoir politique à la tête des masses révolutionnaires puis se serve de cette position pour oeuvrer à l'extension de la révolution prolétarienne sur la scène internationale. Et la question n'est pas de pure rhétorique. Dans ces pays, certes, le prolétariat est faible (encore que pas partout au même degré), mais d'un autre côté, la situation y est explosive de façon chronique et porte d'incontestables possibilités révolutionnaires, contrairement à la situation des pays industrialisés qui s'est stabilisée pendant plusieurs décennies sur la base de l'exploitation sans précédent des mêmes pays du Tiers-Monde.

Histoire de la notion[modifier]

Marx et Engels[modifier]

Dans leurs écrits de jeunesse, Marx et Engels semblent considérer que le monde entier suivra le même développement bourgeois qu'est alors en train de connaître l'Europe. Cela les conduit d'ailleurs à minimiser le problème de la domination impérialiste, l'expansion du capitalisme étant vu comme un vecteur du développement historique (bourgeois puis socialiste).

Par la suite, notamment dans le Capital, Marx observe que des différenciations notables sont en train de s'opérer. Il relève par exemple qu’une « nouvelle division internationale du travail, imposée par les sièges principaux de la grande industrie, convertit de cette façon une partie du globe en champ de production agricole pour l’autre partie »

Dans la social-démocratie classique[modifier]

Globalement, l'orthodoxie marxiste dans la social-démocratie reconnaissait des différences de rythme, mais conservait la vision d'un développement devant passer par toutes les phases historiques du développement : féodalisme, capitalisme, socialisme.

Toutefois, le théoricien Kautsky avait avancé assez loin dans sa réflexion sur « la conjonction des formes de sociétés et états les plus avancées avec les formes les plus arriérées » :

«Les nations arriérées ont appris des plus avancées depuis des temps immémoriaux et c’est pourquoi elles ont souvent été capables de sauter d’un bond par-dessus plusieurs stades de développement que leurs prédécesseurs avaient escaladés péniblement. De cette manière, des variations sans limites apparaissent dans le sentier historique de développement des nations… Et ces variations s’accroissent plus l’isolement des nations individuelles diminue, plus le commerce mondial se développe, et donc plus nous nous rapprochons de l’ère moderne. Cette variation est devenue si grande que plusieurs historiens nient qu’il existe des lois de l’histoire. Marx et Engels ont réussi à découvrir les lois qui gouvernent les variations, mais ils n’ont fourni qu’un fil d’Ariane pour trouver son propre cap dans le labyrinthe de l’histoire – ils n’ont définitivement pas transformé le labyrinthe en une zone urbaine moderne avec des rues uniformes, strictement parallèles.»[4]

Lénine écrit dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, que « le développement inégal et par bonds des différentes entreprises, des différentes industries et des différents pays, est inévitable en régime capitaliste »[5]. Il décrit trois leviers de ce développement inégal :

  • Dans la deuxième partie du 19ème siècle, les pressions commerciales et militaires ont poussé des grandes puissances encore basées sur un mode de production féodal à devoir rattraper dans un temps très court le stade de développement atteint par les pays rivaux, afin de pouvoir rester en bonne course à a tête de l’ordre mondial. C’est ainsi par exemple que l’Allemagne rattrapa l’Angleterre, sans toutefois reproduire toutes les caractéristiques de la société anglo-saxonne et en conservant un régime politique plus arriéré.
  • La compétition entre grandes puissances les pousse à chercher constamment à se rattraper et se dépasser les unes les autres pour se disputer le leadership mondial.
  • Cette course à l’hégémonie a pour conséquence d’amener les pays impérialistes à asseoir leur domination, collectivement et en compétition, sur les colonies et les diverses formes de pays dépendants, entravant ainsi à des degrés divers leur processus de développement.

Trotsky[modifier]

Trotsky est le premier qui a vraiment développé la notion de "développement inégal et combiné". Il décrit le phénomène dès 1906 dans les leçons qu'il tire de la révolution manquée de 1905.[6] Contrairement au dogme social-démocrate (qui était de moins en moins une erreur et de plus en plus un prétexte anti-révolutionnaire), Trotsky affirme :

« Le jour et l’heure où le pouvoir passera entre les mains de la classe ouvrière dépendent directement, non du niveau atteint par les forces productives, mais des rapports dans la lutte des classes, de la situation internationale et, enfin, d’un certain nombre de facteurs subjectifs : les traditions, l’initiative et la combativité des ouvriers »[6]

En conséquence, il est possible que « les ouvriers arrivent au pouvoir dans un pays économiquement arriéré avant d’y arriver dans un pays capitaliste avancé. » Mais cette prise du pouvoir est à distinguer de la victoire socialiste, qui nécessite pour Trotsky comme pour tous les autres marxistes révolutionnaires, l'extension de la révolution jusqu'aux pays capitalistes développés (théorie de la révolution permanente).

Parvus, qui a influencé Trotsky[7], a également étudié cette question vers 1905.

Le terme lui-même n'apparaît qu'en 1930, dans son Histoire de la révolution russe.[2] Il décrit le "développement combiné" comme conséquence du "développement inégal".

Notes et sources[modifier]

Que faire, Jusqu'au bout ! La theorie de la revolution permanente, 2011