Antisémitisme

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L'antisémitisme est le sentiment d'hostilité manifesté à l'égard des personnes de confession juives ou du judaïsme en général. Il s'agit d'une caractéristique récurrente de nos sociétés, perdurant encore aujourd'hui, et qui atteignit son apogée avec la Shoah[1].

Boutique détenue par un Juif vandalisée par les Nazis.

Origine et évolution[modifier]

Antiquité[modifier]

La religion juive et ses adeptes entrent rapidement en concurrence avec la religion d'Etat de l'Empire Romain. La persécution commence officiellement en 167 avant J.-C., avec l'empereur Antiochus IV Épiphane qui entend interdire la pratique de la religion juive en Judée et force les Juifs à participer aux rites païens. Mais des actions plus violentes sont entreprises : génocides et pillages, notamment la profanation et le pillage du Temple de Jérusalem en l'an 70, lieu qui leur était (et est encore) sacré[2].

Une partie des intellectuels de l'époque n'étaient pas non plus en reste et faisaient preuve d'une certaine intolérance : ainsi, des "sages" comme Cicéron, Sénèque colportèrent de nombreuses rumeurs sur les us et coutumes du peuple juif[3], qui persistèrent bien des siècles plus tard en partie, notamment la crainte de leur diaspora (qui plus tard se commua en crainte de leur "pouvoir financier").  Avec la christianisation de l'Empire Romain, les persécutions, loin de cesser, se renforcèrent, portant déjà atteinte à l'image de tolérance prônée par l'Eglise : en 399, le pape Anastace 1er convoque un concile et décrète que les mariages interreligieux (entre Chrétiens et Juifs) sont désormais interdits, interdiction qui perdurera pratiquement jusqu'à la Révolution française. Et quatre décennies plus tard, il leur est interdit d'exercer dans l'Empire des professions publiques ou militaires[4]

Ces mesures entraînèrent certaines communautés à se révolter : ainsi, en 66, la révolte des Zélotes, massacrant tous les dignitaires romains de Jérusalem, poussèrent ces derniers à la reconquérir par la force et à réduire en esclavage la quasi-totalité des habitants de la cité qui n'auraient pas été tués[5]. D'autres révoltes sporadiques éclatèrent, mais tous fûrent de moindre intensité et matées avec succès par les occupants romains. Avec le temps, les tensions en même temps que les discriminations s'affaiblirent, mais ne manquaient pas de ressurgir par moments, jusqu'à l'effondrement de l'Empire Romain d'Occident où une partie de la communauté juive, notamment de Judée, choisit de s'exiler dans la partie orientale de l'Empire (qui deviendra l'Empire byzantin, jusqu'à sa chute en 1455) plutôt que de coopérer avec les "barbares".

Le prêt d'argent et la diaspora[modifier]

Pendant l'Antiquité, notamment du fait des répressions romaines, une diaspora juive importante s'est formée tandis qu'aucun Etat juif ne s'était maintenu. Cela engendra une situation particulière avec au fil du temps la présence de minorités juives dans de nombreux pays à majorité chrétienne ou musulmane, situation qui explique de nombreuses conséquences ultérieures.

Les trois grandes religions monothéistes avaient en commun un précepte de l'Ancien testament qui disait : « Tu peux faire payer un intérêt à un étranger, mais pas à ton prochain. » (Deutéronome 23:21). Les prêteurs d'argent appartenant à la minorité juive se sont donc retrouvés à jouer un rôle important pour l'économie dans de nombreux pays au Moyen-Âge, permettant un développement des activités de prêt qui n'aurait pas été autant possible sans une minorité altérisée. Les autorités des pays en question ont souvent renforcé cette fonctionnalité en interdisant aux juifs d'exercer d'autres métiers (d'artisanat notamment).

Selon plusieurs auteurs marxistes, ces facteurs historiques ont donné une particularité aux juifs, celle d'être une « caste » (Kautsky), ou un « peuple-classe » (Abraham Léon). Ces idées ont cependant été critiquées comme enrocentriques[6], car elles se basent surtout sur des constats du Moyen-Âge européen.

Moyen Âge[modifier]

Durant tout le Moyen Âge, la situation des Juifs en Europe fût contrastée. Avec l'établissement des « barbares » consécutive à la désintégration de l'administration romaine, aucun Etat, aucune administration stable ne se démarqua durant un certain temps, ce qui permis aux Juifs restés dans l'ancien territoire romain de se mélanger plus ou moins facilement avec les envahisseurs. Ce qui n'empêchaient pas les Rois catholiques, surtout en temps de crise, de prendre des mesures pénalisantes à leur encontre. A contrario, bien que discriminés, les Juifs jouissaient de grandes libertés dans le califat de Cordoue, du moins jusqu'à la Reconquista[7].

La situation des Juifs s'aggrava à partir de l'an mil, notamment à l'issue de la Reconquista. Les Juifs n'avaient plus le choix : conversion, clandestinité ou exil. Ainsi, en mai 1096, huit cents Juifs sont massacrés à Worms (dans l'ancienne Allemagne), et beaucoup choisirent le suicide, portant le nombre de morts à plus d'un millier. Notamment, en 1215, le pape décrète que les Juifs doivent porter sur leurs vêtements une marque spécifique les distinguant des personnes de confession catholique[8] : parmi ces signes, la tristement célèbre rouelle jaune, qui sera bien plus tard reprise par les nazis. L'apogée de l'antisémitisme moyennageux sera atteint en 1306, avec l'extorsion des biens et l'expulsion de plus d'une centaine de miliers de Juifs francs par Philippe le Bel[9]...

Avec l'apparition et l'extension du protestantisme, les tensions diminuèrent en partie.

Époque moderne[modifier]

Durant cette époque, avec le rayonnement des Lumières et la perte de vitesse des institutions religieuses de l'Epoque, la condition des Juifs en Europe s'améliora. De nombreuses professions qui leur étaient fermées leur deviennent accessibles y compris la carrière militaire (en France par exemple). Mais des siècles de condamnation du « peuple déicide » et de l’« usure juive » par l’église catholique ont laissé des traces.

Un des courants politiques qui recyclera l'ancienne judéophobie et fera une passerelle avec l'antisémitisme moderne est l'aristocratie contre-révolutionnaire, profondément haineuse envers 1789. Tour à tour, la noblesse dépossédée a accusé les protestants, les francs-maçons et enfin les Juifs d’être la source de ses malheurs.

19e siècle : critique socialiste et antisémitisme[modifier]

Le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier se développent rapidement au 19ème siècle sous l'effet de la révolution industrielle. Certains auteurs nourrissent des analyses et des visions utopistes du socialisme, d'autres avancent vers le socialisme scientifique et la lutte des classes. Mais en parallèle émergent des visions qui mêlent la question sociale et l'antisémitisme, faisant des Juifs les maîtres occultes du monde.

La réussite des banques juives, et notamment la famille Rothschild présente dans plusieurs pays européens, cristallise les attaques de ceux qui dénoncent le nouveau roi de l’époque : l’argent ou le capital. Parmi les pionniers du socialisme, Fourrier, Saint-Simon, nombre d’entre eux ont confondu dans leur condamnation les Juifs et les capitalistes, comme ils ont opposé le « peuple producteur » à la « finance juive ». Ainsi en 1845 le fouriériste Alphonse Toussenel écrit un pamphlet intitulé Les juifs, rois de l'époque, qui aura une large influence sour tout un courant antisémite de gauche.

La question juive suscita l'intérêt de Marx, qui écrivit une brochure intitulée Sur la Question Juive et qui fût utilisée par les philosophes bourgeois comme outil de discréditation de l'auteur[10], mais qui fut aussi critiquée par de nombreux marxistes.

Proudhon, lui, était ouvertement antisémite. Il écrit dans ses carnets le 26 décembre 1847 « Le Juif est l'ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l'exterminer. » ; ses attaquent visaient d'ailleurs aussi Marx, ce « ténia du socialisme ».

Bakounine a également écrit une attaque antisémite de Marx :

« Les Juifs constituent aujourd'hui en Allemagne une véritable puissance. Juif lui-même, Marx a autour de lui tant à Londres qu'en France et dans beaucoup d'autres pays, mais surtout en Allemagne, une foule de petits Juifs, plus ou moins intelligents et instruits, vivant principalement de son intelligence et revendant en détail ses idées. Se réservant à lui-même le monopole de la grosse politique, j'allais dire de la grosse intrigue, il leur en abandonne volontiers le côté petit, sale, misérable, et il faut dire que, sous ce rapport, toujours obéissants à son impulsion, à sa haute direction, ils lui rendent de grands services : inquiets, nerveux, curieux, indiscrets, bavards, remuants, intrigants, exploitants, comme le sont les Juifs partout, agents de commerce, bellettrists, politiciens, journalistes, courtiers de littérature en un mot, en même temps que courtiers de finance, ils se sont emparés de toute la presse de l'Allemagne, à commencer par les journaux monarchistes les plus absolutistes, et depuis longtemps ils règnent dans le monde de l'argent et des grandes spéculations financières et commerciales : ayant ainsi un pied dans la Banque, ils viennent de poser ces dernières années l'autre pied dans le socialisme, appuyant ainsi leur postérieur sur la littérature quotidienne de l'Allemagne... Vous pouvez vous imaginer quelle littérature nauséabonde cela doit faire. Eh bien, tout ce monde juif qui forme une seule secte exploitante, une sorte de peuple sangsue, un parasite collectif dévorant et organisé en lui-même, non seulement à travers les frontières des États, mais à travers même toutes les différences d'opinions politiques, ce monde est actuellement, en grande partie du moins, à la disposition de Marx d'un côté, et des Rothschild de l'autre. Je sais que les Rothschild, tout réactionnaires qu'ils sont, qu'ils doivent être, apprécient beaucoup les mérites du communiste Marx ; et qu'à son tour le communiste Marx se sent invinciblement entraîné, par un attrait instinctif et une admiration respectueuse, vers le génie financier des Rothschild. La solidarité juive, cette solidarité si puissante qui s'est maintenue à travers toute l'histoire les unit. » [11]

Fin du 19e siècle : un antisémitisme populaire[modifier]

Un des théoriciens de l'antisémitisme français de la fin du 19e siècle est Edouard Drumont, dont les livres se vendent alors autant que ceux de Zola... Son premier livre est La France juive (avril 1886), dans lequel il oppose « Aryens » et « Sémites », avançant même que cette lutte a été le moteur de l'histoire... Il affirme « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif. Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. ». Le monarchiste Drumont n'hésite pas à se revendiquer du fouriériste Toussenel en se parant d'une pseudo-critique sociale :

« Aujourd’hui, grâce au Juif, l’argent auquel le monde chrétien n’attachait qu’une importance secondaire et n’assignait qu’un rôle subalterne est devenu tout-puissant. La puissance capitaliste concentrée dans un petit nombre de mains gouverne à son gré toute la vie économique des peuples, asservit le travail et se repaît des gains iniques acquis sans labeur. »

La Ligue antisémitique de France naît au cours de l’année 1889 et sa première manifestation est une affiche appelant les électeurs parisiens à voter pour tout candidat voulant « abattre la puissance de Rothschild ». Ce sont Drumont et Jacques de Biez qui en sont à l’origine. Ce dernier expose les idées de la ligue dans une interview en 1889 :

« Nous sommes des socialistes, car nous demandons des comptes à la féodalité financière. Nous sommes des nationaux-socialistes, car nous attaquons la finance internationale et nous voulons que la France soit aux Français. Nous sommes pour les ouvriers contre les exploiteurs. »

En septembre 1890, La Croix se proclame « le journal le plus antijuif de France » et un de ses rédacteurs peut affirmer : « L’affaire de la juiverie passionne de nouveau tous les Chrétiens… Un grand nombre de semi-incrédules commencent à trouver qu’en France, il n’y a de vrais Français que les catholiques. »

L'antisémitisme est aussi présent chez Rochefort, ancien communard qui dirige le journal L’Intransigeant. Il représente au départ l’extrême gauche et soutient les blanquistes. Il sera antidreyfusard et chaud partisan de Boulanger.

Les bandes antisémites de la région parisienne, dont l’un des foyers se trouve à la Villette, parmi les bouchers des abattoirs, mènent des opérations coup de poing entre 1892 et 1894. Peu de temps avant l’arrestation de Dreyfus en 1894, La Libre Parole (journal antisémite fondé par Drumont en 1892) a entrepris de publier les noms des officiers juifs dans l’armée, pour en dénoncer l’influence et le rôle néfaste.

De 1894 à 1906, l'affaire Dreyfus clive profondément les forces politiques en France entre dreyfusards et anti-dreyfusards. Hannah Arendt écrit dans son ouvrage Sur l’antisémitisme : « le meilleur terrain d’étude de l’antisémitisme en tant que mouvement politique, au XIXe siècle, est la France où, pendant près de dix ans, il domina la scène politique. »  Le nombre des journaux dreyfusards est de huit au début de l’affaire, dont sept à Paris, ils n’atteignent que 8 % des lecteurs ; malgré des progrès en 1898 et 1899, la presse favorable à la révision du procès de Dreyfus ne touche au maximum que 11 % des lecteurs à Paris et 17 % en province.

C'est à propos de l'antisémitisme se prétendant populaire que certains marxistes parlaient à cette époque de « socialisme des imbéciles » (attribué à Bebel).

L’agitation antisémite atteint alors son apogée, la période des émeutes s’étend sur plus de dix-huit mois, de janvier 1898 à août 1899. De mi-janvier à fin février 1898 de graves émeutes éclatent à Paris, à Marseille, à Lyon, à Nancy, à Bordeaux, à Perpignan, à Nantes, à Angers, à Rouen et à Chalon-sur-Saône. Les manifestations vont du simple chahut de lycéens au cortège de plusieurs milliers de personnes qui saccagent les boutiques réputées juives. Ils sont 4000 à Marseille, à Bordeaux et à Angers, 3000 à Nantes, 2000 à Rouen, de 1000 à 2000 dans l’Est, à Nancy, à Bar-le-duc, à Saint-Dié, à Reims, à Lyon, à Dijon. Les manifestations durent entre trois jours et plus d’une semaine selon les villes73. Mais c’est en Algérie française que les manifestations antisémites y sont le plus nombreuses, le journal L’Antijuif d’Alger tire à 20 000 exemplaires, pour une population européenne d’un million d’habitants. D’ailleurs, sur les six députés d’Algérie, en 1898, quatre sont antisémites, dont Drumont.

Juifs d'orient et d'occident[modifier]

La force de l'antisémitisme dans la petite-bourgeoisie est étoitement liée aux crises. En Allemagne et en Autriche-Hongrie, la vague d’antisémitisme suit comme son ombre la crise économique et financière, elle retombe dès que la reprise s’amorce.

Les persécutions des Juifs en Europe de l'Est vont amener 2,5 millions de Juifs à quitter leurs ghettos pour l’Europe de l’Ouest. Dans les pays comme la France, les bourgeois juifs (qui se désignent plutôt comme « israélites ») n'affichent pas spontanément de solidarité envers eux, mais plutôt un mépris ouvert, en les traitant de « barbares ». Pourtant la vague d'antisémitisme finira par les englober.

Le développement de l’antisémitisme n’a aucun rapport direct avec le nombre des Juifs, ils sont 60 000 en France sur 39 millions et 500 000 en Allemagne pour 65 millions. Ils représentent 15 % à Vienne où un maire antisémite est élu en 1893 et 25 % à Budapest où l’antisémitisme ne joue aucun rôle politique.

Par ailleurs les juifs de l'Empire ottoman vont subir également une oppression renforcée lors de la vague nationaliste turque du début du 20e siècle, même si cela n'ira pas jusqu'au génocide qu'a subi la minorité arménienne (elle aussi liée à une diaspora)[12].

L'antisémitisme en Russie et la Révolution[modifier]

Article détaillé : Question juive en Russie.

Il y avait environ 4% de Juifs dans la population de l'Empire russe au début du 20e siècle.[13] Les pogroms contre les juifs étaient fréquents et attisés par les nobles réactionnaires et les Cent-Noirs. Un véritable racisme d'État avait été mis en place, avec une législation spécifique pour les Juifs.

A partir de 1881, les pogroms se multiplient. L'antisémitisme conduisait à des traitements différenciés en cas de répression politique. Par exemple, lors de la répression qui les frappe tous deux en 1896, Martov, juif, subira des conditions d'exil plus difficiles que Lénine.[14]

La première vraie organisation socialiste au sein de l'Empire russe fut par ailleurs l'Union générale des travailleurs juifs (Bund), et elle le resta jusqu'en 1903. Les rapports entre le Bund et le reste des socialistes soulevèrent de nombreux clivages, et ce dès le 2e congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), notamment sur la question de l'autonomie nationale-culturelle au sein du futur Etat démocratique et de l'autonomie du Bund à l'intérieur du POSDR.

Lors de la révolution bourgeoise de Février 1917, l'antisémitisme d'Etat disparaît officiellement. Près de 700 textes de lois et décrets tsaristes sur les Juifs sont abolis. Un des délégués du soviet, Moishe Grouzenberg, s'exclame :

« A présent par la volonté souveraine du peuple révolutionnaire nous sommes des citoyens. Camarades, si l'Etat russe d'avant la révolution était une prison de dimensions monstrueuse, qui ne connaissait que des prisonniers et des géôliers, la cellule la plus infecte, la chambre de la torture, en était réservée à nous, peuple juif de six millions d'âmes. »[15]

Mais cet antisémitisme structurel en Russie n'a pas disparu. L'antisémitisme était très répandu dans la population, et quand les soviets se sont constitués en 1917, ils ont eu à le combattre parmi les soldats, les ouvriers et les paysans. Parmi l'influence de masse qu'ont atteinte les bolchéviks, il y avait parfois des poussées « d'antisémitisme populaire », dirigées contre les menchéviks, le gouvernement provisoire...  Les cadres du parti bolchévik tentaient de combattre ce phénomène comme ils pouvaient [16], incités par des groupes juifs auto-organisés au sein du camp révolutionnaire[17].

Paradoxalement, cela n'a pas empêché les réactionnaires d'attaquer les bolchéviks en les traitant de juifs, surtout après Octobre. Les Juifs étaient légèrement surreprésentés parmi les cadres social-démocrates (et légèrement plus nombreux parmi les menchéviks). Mais ils ne représentaient bien entendu qu'une minorité, comme dans l'ensemble de la population de Russie.

La guerre civile fut particulièrement meurtrière pour les Juifs. Les armées blanches et surtout l'armée Petlioura ponctuent leurs avancées de pogroms systématiques et à grande échelle, d'une violence meurtrière alors sans précédent dans l'histoire européenne. Les victimes s'élèvent à près de 150000 morts (dont un certain nombre morts lors des combats et non au cours de pogroms), auxquels il faut ajouter de nombreux viols, vols et vandalismes. Il est arrivé que des régiments de l'armée rouge commettent aussi des pogroms. Sur les 1236 pogroms antisémites recensés par l’historien Kostyrtchenko 40 % sont à mettre au compte des troupes Petlioura, 25 % à celui des troupes « vertes », 17 % aux armées blanches et 8 % à l’armée rouge[18].

Le régime bolchevik a fini par interdire le Bund, non pas en tant qu'organisation juive mais en tant qu'organisation combattant le nouveau pouvoir, comme les menchéviks auxquels il était lié. Sous le régime stalinien, l'antisémitisme a vite connu une résurgence, finissant par frapper même ceux des juifs qui étaient les plus zélés staliniens, comme le journaliste/dénonciateur David Zaslavski[19].

20e siècle : le nazisme[modifier]

Le régime nazi en particulier a fait de l'antisémitisme son ciment, et transformé la colère issue de la décomposition sociale en la plus terrible boucherie de l'histoire humaine.

L'idéologie national-socialiste s'est construite notamment sur une réaction au bolchévisme. Il ne s'agissait pas de nier le caractère populaire de la révolution d'Octobre, mais d'en faire le résultat d'un complot. En novembre 1921 fut publié à Munich un pamphlet intitulé « Bolchévisme juif » et préfacé par Alfred Rosenberg, l’idéologue nazi. Le but de cette étude était de montrer que la révolution russe, par son contenu, ses idées et ses dirigeants, était profondément juive : « Depuis le jour de son apparition, le bolchévisme est une entreprise juive. » Manipulant le nombre des commissaires du peuple juifs, Rosenberg tente de démontrer que « la dictature prolétarienne qui pèse sur le peuple ruiné, affamé, est un plan préparé dans les bouges de Londres, New York et Berlin ». La haine antisémite ciblait bien entendu particulièrement « le juif Trotsky-Bronstein ».

Peu avant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, Trotsky faisait un pronostic qui s'est avéré terriblement réel :

«  Le nombre de pays qui expulsent les Juifs ne cesse de croître. Le nombre de pays capables de les accueillir diminue (…) On peut sans peine imaginer ce qui attend les Juifs dès le déclenchement de la guerre mondiale à venir. Même si la guerre est écartée, le prochain développement de la réaction mondiale implique avec certitude l’extermination physique des Juifs. »[20]

Dans le même article de décembre 1938, Trotsky ne met pas seulement en garde contre le danger de l’extermination des Juifs mais également contre l’imminence de cette catastrophe ; il appelle tous les éléments progressistes à aider la révolution mondiale. Cette tâche devient presque obligatoire pour les Juifs, y compris la bourgeoisie juive, car au moment où la Palestine se révèle un « tragique mirage », le Birobidjan une « farce bureaucratique » et où l’Europe et l’Amérique ferment leurs frontières à l’immigration juive, seule la révolution peut les sauver du massacre :

« La Quatrième Internationale a été la première à dénoncer le danger du fascisme et à indiquer la voie du salut. Elle appelle les masses populaires à ne pas se faire d’illusions et à affronter ouvertement la réalité menaçante. Il n’est de salut que dans la lutte révolutionnaire (…). Les éléments progressistes et perspicaces du peuple juif doivent venir au secours de l’avant-garde révolutionnaire. Le temps presse. Désormais, un jour équivaut à un mois ou même à une année. Ne tardez pas à agir. »

Cependant, Peter Buch écrit que « pour Trotsky, il n’était pas question d’"attendre" le socialisme. Des mesures pratiques étaient nécessaires pour sauver les Juifs des bouchers nazis. Avec l’échec de la révolution socialiste en Europe, seule une puissante campagne internationale destinée à dévoiler les véritables plans de Hitler et à forcer les pays occidentaux - notamment les États-Unis et l’Angleterre - à ouvrir leurs portes et à offrir l’asile aux Juifs, pouvait aider les Juifs. Trotsky proposa une action massive en faveur de la demande d’asile des Juifs menacés. Une telle requête était capable d’unir tous les vrais opposants au fascisme, révolutionnaires ou non, dans un mouvement de masse qui aurait pu sauver des millions de Juifs des chambres à gaz »[21].

Avant la signature du pacte Hitler-Staline, pendant la persécution des Juifs en Allemagne, en Autriche et en Tchécoslovaquie, l’URSS stalinienne avait été le seul pays européen - même l’Espagne franquiste accordait le droit d’asile aux Juifs - à refuser l’asile aux Juifs persécutés par Hitler. Mais les puissances occidentales (et les Etats-Unis notamment) mirent de plus en plus de restrictions au droit d'asile alors que le nombre de juifs fuyant l'Europe explosait.

L'historiographie de l'antisémitisme est notamment marquée par la Shoah, c'est-à-dire l'extermination systématique et industrielle des populations Juives annexées par le Reich (ce qui a amené au moins six millions d'individus à la mort) ; mais également, dans une moindre mesure, par l'antisémitisme du régime stalinien (complot des Blouses blanches).

Aujourd'hui[modifier]

Par la politique de sensibilisation menée par les Etats bourgeois à la suite de la guerre, l'antisémitisme a beaucoup reculé (en particulier l'antisémitisme d'Etat), tout en restant toujours présent de façon diffuse.

L'antisémitisme tend à regagner en importance à mesure que la crise sociale s'approfondit. De nombreux courants tentent de brouiller les repères idéologiques entre l'extrême droite et l'extrême gauche, par exemple en assimilant les Juifs et une certaine "oligarchie financière" qui seraient "toute puissante", réalisant une sorte de déformation complotiste et raciste du communisme.

Notes et sources[modifier]

  1. Holocaust - Qu'est-ce que la Shoah ?
  2. Destruction du Temple de Jérusalem par les Romains
  3. L'antisémitisme de l'Antiquité au Moyen-Age sur Universalis.
  4. Histoire des persécutions des Juifs en Europe
  5. Révolte des Zélotes
  6. Préface d’Enzo Traverso au livre d’Ilan Halevi : Question juive – La tribu, la loi, l’espace
  7. Interview de Maurice Kriegel à propos du judaisme dans le califat andalou
  8. L'antisémitisme au Moyen-Age
  9. Philippe le Bel dépouille les 100 000 juifs de France
  10. Marx antisémite ?
  11. Michel Bakounine, Œuvres complètes, éditions Champ libre, 1974, volume 2, L'Italie 1871-1872, page 109.
  12. Collectif Van, 1914-1917 : Comment les Juifs ottomans ont échappé au destin des Arméniens, 2014
  13. https://web.archive.org/web/20070328175501/http://www.jewishencyclopedia.com/table.jsp?table_id=427&volid=11&title=STATISTICS
  14. Simon Sebag Montefiore, Young Stalin, page 96
  15. Jean-Jacques Marie, L'antisémitisme en Russie, de Catherine II à Poutine, 2009
  16. Brendan McGeever, Les Bolcheviks et l’antisémitisme, 19 juillet 2017
  17. Revue Période, Auto-organisation des juifs et bolchévisme : l’antisémitisme dans la révolution russe, 2016
  18. G. Kostyrtchenko, La politique secrète de Staline : pouvoir et antisémitisme, Moscou, Relations internationales, 2001, p. 56.
  19. Mediapart, Octobre 17. David Zaslavski, le zélé «travailleur de la libre presse soviétique», Août 2017
  20. Trotsky, On the Jewish Problem, 1937-1940
  21. Peter Buch, « Introduction » in Leon Trotsky. On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994