Cosmopolitisme

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Le cosmopolitisme est le sentiment d'appartenir à l'ensemble de l'Humanité et non pas à sa seule patrie d'origine. Il consiste à se comporter comme un membre de la communauté mondiale et non comme le citoyen d'un État.

Historique[modifier | modifier le wikicode]

Grèce antique[modifier | modifier le wikicode]

Le concept apparaît dans la Grèce antique, par combinaison des mots grecs cosmos, l'univers, et politês, citoyen. Il aurait été créé par le philosophe cynique Diogène de Sinope. Il exprime la possibilité d'être natif d'un lieu et de toucher à l'universalité, sans renier sa particularité.

Ce concept a été par la suite repris, approfondi et diffusé dans l'ensemble du monde antique par les philosophes stoïciens, c'est à travers leurs textes qu'il nous est parvenu. Le fondateur du stoïcisme, Zénon de Cition a été élève du cynique Cratès de Thèbes lui-même successeur de Diogène de Sinope. Ses successeurs à l'école du Portique abordent longuement la notion de cosmopolitisme.

C'est la fraternité universelle ainsi engendrée qui fait naître entre tous un élément de doctrine et d'enseignement chez les stoïciens, qui considèrent que c'est la nature qui fait de l'humain un animal sociable, et propices à une sympathie quasi instinctive. L'empereur Marc Aurèle, philosophe stoïcien, rappelle que le Destin (dans son acceptation rationnelle propre au stoïcisme)[1] auquel sont soumis les hommes en fait des êtres raisonnables, la cité universelle dont ils sont membres s'impose à eux, les unit et les pousse à s'aimer les uns les autres par inclination naturelle[2].

Renaissance[modifier | modifier le wikicode]

Au Moyen-Âge européen, les identités nationales sont encore peu figées. Elles sont composées de fortes disparités régionales, et l'immense majorité paysanne ne se déplace que très peu de sa terre. Les seigneurs locaux ne quittent que rarement leurs fiefs non plus, sauf en cas de guerre. En revanche, certains marchands font de grands déplacements (Marco Polo...), et l'aristocratie est quant à elle très cosmopolite (les familles régnantes en Europe sont fortement liées entre elles et interpénétrées).

La redécouverte des textes stoïciens durant la Renaissance remettant en avant ce concept, cette période vit se développer les notions modernes de citoyen du monde et d'universalisme. C'est ainsi que les jésuites se voulaient cosmopolites durant le Siècle des Lumières : ils s'habituaient autant que possible aux coutumes et aux usages des pays dans lesquels ils transitaient.

Le théologien français Guillaume Postel pronaît à partir de 1544 un pacifisme mondial qui a été nommé « cosmopolisme ». Ce terme est ensuite devenu souvent péjoratif, et il sera remplacé par « cosmopolitisme », au moins à partir de 1721 (dans le Dictionnaire de Trévoux).

Emmanuel Kant. développa aussi la perspective d'une paix perpétuelle dans un monde cosmopolite. En 1784 fut notamment édité en français un de ses livres sous le titre Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique.

Selon certains, l'Empire ottoman aurait été un espace cosmopolite où coexistaient différentes cultures[3].

Epoque contemporaine[modifier | modifier le wikicode]

Depuis le 19e siècle, le cosmopolitisme est aussi un projet politique, une idéologie héritée des Lumières selon laquelle le seul fondement d'une communauté politique peut être les principes universels, à savoir les droits de l'homme et la démocratie. Des mouvements démocrates issus de la bourgeoisie développent ces idéaux, qu'ils voient comme l'aboutissement du libéralisme.

Cette tendance ne disparaîtra jamais totalement. Cependant, elle s'est vite trouvée écartelée entre d'une part :

Tendance au cosmopolitisme libéral[modifier | modifier le wikicode]

  • 1867, la Ligue de la Paix et de la Liberté milite pour la création des États-Unis d'Europe.
  • 1887 : création de l'espéranto
  • 1899 : création de la Cour Permanente d’Arbitrage de La Hague en « afin de rechercher les moyens les plus objectifs d’assurer à tous les peuples une paix véritable et durable, et par dessus tout, de limiter le développement progressif des armements existants ».
  • 1918: Schumpeter soutient que le capitalisme a une tendance à la diminution des guerres, celles-ci étant désormais majoritairement rejetées par les populations, et devant donc être justifiées par les gouvernants.[4]
  • 1919 : création de la Société des Nations
  • 1945 : création de l’ONU
  • 1948 : création du mouvement des « Citoyens du monde » par Garry Davis.[5]
  • Augmentation du nombre d’organisations internationales, inter-étatiques ou ONG

Le cosmopolitisme contemporain a notamment été théorisé par le philosophe allemand, Ulrich Beck. Selon ce dernier, lorsque tout le monde verra ses droits garantis, quand tout le monde sera tolérant, quand la justice sociale sera installée, les hommes pourront vivre heureux ensemble sans qu'il y ait besoin d'éléments culturels et religieux pour unir les hommes. David Held cherchent à proposer et à conceptualiser une politique mondiale au niveau institutionnel.

Georg Simmel et Ulrich Beck ont prôné la rupture avec le nationalisme méthodologique en vue de fonder une nouvelle sociologie cosmopolitique. Charles Darwin n'était pas un socialiste, mais il n'était pas non ce que certains ont appelé « darwinisme social ». Au contraire, il considérait que les qualités sociales et grégaires comme l'empathie ont été fondamentales dans l'évolution humaine. Il voyait une perspective cosmopolite pour l'humanité :

« [Il] n’y a plus qu’une barrière artificielle pour empêcher ses sympathies de s’étendre aux hommes de toutes les nations et de toutes les races. Il est vrai que si ces hommes sont séparés de lui par de grandes différences d’apparence extérieure ou d’habitudes, l’expérience malheureusement nous montre combien le temps est long avant que nous les regardions comme nos semblables. »[6]

Socialisme, mondialisation et cosmopolitisme[modifier | modifier le wikicode]

La mondialisation capitaliste a joué un rôle majeur dans le développement du cosmopolitisme sous différents aspects. Marx et Engels ont remarqué très tôt cette internationalisation de l'économie, et y ont vu un aspect progressiste. Ainsi ils écrivaient dans le Manifeste communiste (1847) :

« Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. »[7]

Pour eux, le socialisme accélèrera ce processus :

« Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation. Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation. Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité des nations entre elles. »

A cette époque ils voyaient presque exclusivement ces effets positifs, et prenaient donc position pour tout ce qui favorisait la mondialisation capitaliste par rapport aux anciennes formes sociales. Ainsi ils ont pris position pour le libre-échange contre le protectionnisme dans le débat anglais de de 1848[8], ils ont vu comme positives des formes d'impérialisme... Ils ont cependant par la suite davantage étudié les effets négatifs, et insisté sur la nécessité d'une politique d'indépendance de classe pour le mouvement ouvrier.

Cette difficulté à se positionner par rapport à la mondialisation capitaliste est restée présente tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier. Un débat a lieu dans la Première internationale (fondée en 1864) au sujet de la participation à la conférence de la Ligue de la paix et de la liberté, dont le congrès de fondation se tient à Lausanne au même moment. Le congrès de l'AIT envoya une délégation à cette conférence (dominée par la gauche bourgeoise), malgré l'avis de Marx relayé par le conseil général.

Au début du 20e siècle, des débats traversent les marxistes sur la possibilité que des Etats-Unis d'Europe voient le jour, sur les tendances impérialistes, et sur la position que les socialistes doivent avoir.

Un peu avant la guerre de 1914-1918, Karl Kautsky, principal théoricien marxiste de l'Internationale ouvrière, commence à défendre l'idée que le capitalisme est capable d'unifier le monde en un super-impérialisme (supranational), et une fois que la guerre éclate, pour couvrir son opportunisme, il soutient qu'il faut s'adresser à la « fraction pacifique » de la bourgeoisie. A l'inverse, les communistes derrière Lénine soutiennent que le capitalisme n'est plus capable de dépassement progressiste des Etats. Par exemple, Lénine considère que sous le capitalisme, les Etats-Unis d'Europe sont soit impossibles, soit réactionnaires. Seul le socialisme pourra donc réaliser les « Etats-Unis socialistes d'Europe », et à terme les Etats-Unis du monde.

Le post marxiste Toni Negri a développé l'idée que c'est la « multitude » (sujet révolutionnaire remplaçant la classe ouvrière) qui aurait intérêt à agrandir l'échelle du pouvoir politique pour résister à « l'Empire », et cela l'a conduit à soutenir les institutions de l'Union européenne (qui sont considérées par la plupart des marxistes comme des institutions au service des capitalistes comme les Etats).

Accusation politique[modifier | modifier le wikicode]

Réaction nationaliste[modifier | modifier le wikicode]

Dans un contexte de fort développement des idéologies nationales et des nationalismes, le terme de cosmopolitisme a souvent été utilisé comme une accusation portée à des individus ou des groupes jugés « non patriotes », déloyaux à la Nation, etc.

Le FN de Marine Le Pen revendique un « État fort, stratège » contre le « mondialisme » prôné par « l’hyper-classe mondialisée » qui veut détruire les protections et identités nationales.[9]

Connotation antisémite[modifier | modifier le wikicode]

Le terme « cosmopolitisme » a également été utilisé sous Staline à la fin des années 1940 et au début des années 1950 via l'appellation « cosmopolite sans racine » pour défendre des arguments antisémites.

Cosmopolitisme et multiculturalisme[modifier | modifier le wikicode]

Selon certains, il ne faut pas le confondre le cosmopolitisme et le multiculturalisme (ou les liens interculturels, dont le métissage). Le premier serait plutôt le processus d'universalisation, tandis que le multiculturalisme serait plutôt la cohabitation de cultures distinctes.

« Le cosmopolitisme, qui implique qu’on appartienne profondément à une seule culture et que, par un patient travail, on amène cette culture au point d’universalité où elle peut rencontrer les autres, est le contraire exact du multiculturalisme qui consiste dans une simple juxtaposition de réalités hétérogènes. Si on lisait bien Hofmannsthal, on y trouverait bien une Europe cosmopolite et non pas multiculturelle. » Jean-Yves Masson

Les attaques venant de l'extrême droite visent en général indistinctement le cosmopolitisme et le multiculturalisme.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Destin_chez_les_sto%C3%AFciens
  2. Marc Aurèle, Pensées pour moi-même (VII, 13)
  3. Georges Corm, L'Orient et l'Occident.
  4. Joseph Schumpeter, Contribution à une sociologie des impérialismes, 1918
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Citoyens_du_Monde_(association)
  6. Charles Darwin, La filiation de l’Homme, 1871
  7. K. Marx - F. Engels, Le manifeste du Parti communiste, 1847
  8. K. Marx, Discours sur la question du libre-échange, 1848
  9. ConspiracyWatch, Marine Le Pen et le « Léviathan mondialiste »

Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]

Liens externes[modifier | modifier le wikicode]

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • Auteurs antiques : Sénèque, Cicéron , Epictète, Marc Aurèle
  • Michaël Löwy, Marx et Engels cosmopolites, 2007
  • Louis Lourme, Qu'est-ce que le cosmopolitisme ?, Paris, Vrin, 2012.
  • Louis Lourme, « Cosmopolitisme », in Dictionnaire de théorie politique, 2008 [1].
  • Julie Allard, « La « cosmopolitisation » de la justice : entre mondialisation et cosmopolitisme », Dissensus, N° 1 (décembre 2008).
  • Vittorio Cotesta, Vincenzo Cicchelli and Mariella Nocenzi (eds), Global Society, Cosmopolitanism and Human Rights, Cambridge Scholars Publishing, 2013.
  • Francis Cheneval La Cité des peuples. Mémoires de cosmopolitisme, Paris, Les éditions du Cerf 2005.
  • Vincenzo Cicchelli et Gérôme Truc "De la mondialisation au cosmopolitisme", Problèmes politiques et sociaux, n° 986-987, Paris, la documentation Française.
  • Vincenzo Cicchelli, L'esprit cosmopolite. Voyages de formation des jeunes en Europe, Paris, Presses de Sciences Po.
  • Vincenzo Cicchelli, Pluriel et commun. Sociologie d'un monde cosmopolite, Paris, Presses de Sciences Po
  • Peter Coulmas, Les citoyens du monde. Histoire du cosmopolitisme, Paris, Albin Michel, 1990.
  • Guillaume Postel,
    • De orbis terrae concordia, 1544
    • La Vraie et entière description du royaume de France, 1570