Racisme, mouvement ouvrier et socialisme

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Communistes manifestant contre le racisme anti-Noirs au Brésil

Cette page traite des positions du mouvement ouvrier et du socialisme sur le racisme, ainsi que du racisme dans ces mouvements.

En tant que mouvement pour l'égalité, le socialisme a eu tendance à lutter contre le racisme. Mais malheureusement, les divisions raciales dans la société ainsi que les théories racistes traversent toute la société, dont les militant·es ouvriers et socialistes.

On trouve des attitudes ou réflexions racistes chez quasiment tous les auteurs socialistes du 19e siècle (Owen, Proudhon, Bakounine, Blanqui, Marx...). Cependant, elles occupent plus ou moins de place dans leur pensée. Surtout, on ne peut mettre sur le même plan des réflexions racistes exprimées dans des lettres privées, et des prises de position qui renforcent l'oppression objective des minorités.

Le racisme a été et reste plus que jamais un obstacle majeur à la constitution d'une conscience de classe véritable. Comprendre les manifestations du racisme dans le socialisme et le mouvement ouvrier est donc d'une importance capitale pour les communistes.

1 Historique par pays[modifier | modifier le wikicode]

1.1 Angleterre[modifier | modifier le wikicode]

Le mouvement ouvrier anglais a eu une forte tendance à rejeter les Irlandais·es. La révolution industrielle, partie d'Angleterre, engendre une forte croissance qui a de profonds effets dans le pays, mais aussi dans l'Irlande dominée par le Royaume-Uni. L'industrialisation a pour effet de prolétariser les paysans, y compris en Irlande, et pousse de nombreux Irlandais à venir chercher du travail dans les usines anglaises. Étant dans une situation plus précaire et désespérée que les prolétaires anglais, les Irlandais sont souvent obligés d'accepter des salaires et des conditions de travail encore plus dégradées.

Les ouvriers anglais voient donc les Irlandais comme des concurrents qui tirent vers le bas les salaires. Certains militants vont tenter de combattre cette situation par l'unité de classe, en essayant d'intégrer les Irlandais au mouvement ouvrier. Mais cette situation rend aussi les ouvriers anglais réceptifs aux discours racistes anti-Irlandais, abondamment véhiculés par les médias dominants.

Malheureusement, c'était la désunion qui l'emportait. Marx considérait que c'était l'obstacle majeur qui empêchait le mouvement ouvrier de l'emporter en Angleterre :

« Chaque centre industriel et commercial d'Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L'ouvrier anglais moyen déteste l'ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l'ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l'Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L'Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l'ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande. »[1]

Marx ajoute :

«  Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C'est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente.  »

Malgré toutes ses généreuses proclamations humanistes, Robert Owen - fondateur du socialisme utopique en Angleterre - n'a pas eu de préoccupation pour les Noirs. Or, une grande partie de sa fortune reposait en réalité sur l'esclavage des Noirs au Sud des États-Unis, pour produire le coton utilisé dans sa filature de New Lanark. Il n'a aucunement pris part aux campagnes abolitionnistes.[2] Lorsqu'il lance sa colonie de New Harmony, il ne veut pas de Noirs...

1.2 France[modifier | modifier le wikicode]

En France un fort racisme touchait les travailleurs d'origine européenne, avant qu'il se concentre dans les dernières décennies sur les immigrés extra-européens (maghrébins, noirs africains, asiatiques...). Ce racisme a conduit à des divisions dans le mouvement ouvrier, des ouvriers français se livrant parfois à des violences.

L'antisémitisme était par ailleurs très marqué chez les premiers penseurs du socialisme, les français Proudhon, Saint-Simon et Fourier.

1.3 Russie[modifier | modifier le wikicode]

De nombreuses minorités ethniques étaient opprimées au sein de l'ancien Empire tsariste (l'expression « prison des peuples » était souvent employée au début du 20e siècle). Les russes n'était en fait que 50% au total en 1914. « Les antagonismes nationaux se conjuguaient et s'intercalaient, sur divers plans, avec les antagonismes de classes. »[3]

Dès la formation du parti social-démocrate russe, la question des minorités nationales fait débat. En 1903, une majorité se dégage pour revendiquer à la fois le droit à l'autodétermination des peuples (contre l'État tsariste), et, en interne du parti, le principe d'une organisation unique. Cette majorité s'opposait à des conceptions minoritaires :

Les luttes des minorités nationales en 1917 ont joué un rôle dans la révolution d'Octobre. Elle était selon Lénine la deuxième source de déstabilisation du régime après les luttes paysannes.[4]

Dans les régions avec de fortes minorités nationales, les institutions de classe comme les soviets manquaient souvent de légitimité et avaient une tendance à être dominées par les russes, qui tendaient à être excluants vis-à-vis des militants portant des revendications nationales, les traitant de réactionnaires.

Beaucoup de fonctionnaires locaux font preuve de mépris envers les minorités. A plusieurs reprise Lénine intervient pour combattre ces tendances (autorisation de la langue ukrainienne, souplesse vis-à-vis des croyants, libération de Sultan Galiev...). Même si l'antisémitisme était surtout l'arme des Blancs, les cadres bolchéviks devaient aussi le combattre en interne.

Au fur et à mesure que le pouvoir se bureaucratise et se stalinise il se russifie. Malgré son origine géorgienne, Staline se comportera comme un Russie avec des relents de racisme sur beaucoup de questions.

1.4 Autriche-Hongrie[modifier | modifier le wikicode]

L'Empire d'Autriche-Hongrie était un État policier particulièrement réactionnaire, qui comprenait plusieurs peuples : Autrichiens, Hongrois, Tchèques, Slovaques, Polonais, Ukrainiens, Slovènes, Croates, Serbes, Roumains, Italiens... En pratique les Autrichiens formaient la nation dominante, et leur sentiment de supériorité imprégnait y compris les internationalistes de la social-démocratie. Trotski témoigne par exemple qu'il avait dénoncé en 1909 les écrits chauvins et anti-Serbes que l'on pouvait lire dans l'Arbeiter Zeitung, journal du parti.[5]

1.5 États-Unis[modifier | modifier le wikicode]

1.5.1 Esclavage[modifier | modifier le wikicode]

La majorité des démocrates et des socialistes étaient abolitionnistes. Rédacteur à la New York Tribune, l’organe de l’aile gauche du parti républicain, Marx suivait de près la situation politique américaine, la lutte contre l’esclavage et le développement de la guerre civile. Il prenait clairement parti pour le Nord, appelait le mouvement ouvrier anglais à faire de même, et s’informait de l’évolution de la situation militaire par ses anciens camarades de la Ligue des communistes, dont certains s’étaient engagés comme officiers dans l’armée de l’Union. Pour exprimer ce soutien, Marx rédigea, au nom du conseil général de l’Association internationale des travailleurs, une lettre de félicitations à Lincoln pour sa réélection (30 décembre 1864). La lutte contre l’esclavage et contre les grands propriétaires terriens du sud justifiait ce soutien :

« Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée »[6]

1.5.2 Race et classe[modifier | modifier le wikicode]

Les oppositions entre nationalités ont été un obstacle majeur à l'unité de classe aux États-Unis, avec plus qu'ailleurs une histoire de violences inscrites dans la durée - particulièrement entre les années 1870 et 1920.

Dans ce pays construit sur une immigration massive, les racismes étaient imbriqués de façon complexe avec les rapports de classe. Les premières victimes de racisme ont bien entendu été les autochtones d'Amérique (« Indiens »), qui ont vu leur population décimée.

Les plus anciens immigrés européens, les protestants blancs anglo-saxons (WASP), étaient sur-représentés parmi la classe dominante. D'autres blancs comme les Irlandais ou les Italiens, par ailleurs catholiques, étaient de milieux plus populaires et subissaient du racisme. Mais eux-mêmes ont souvent exprimé un rejet raciste des Noirs ou des Asiatiques.

1.5.3 Immigration chinoise et japonaise[modifier | modifier le wikicode]

Beaucoup de mineurs blancs organisés dans les Knights of Labor participent au massacre de Rock Springs (1883) contre des mineurs chinois.

Vers la fin du 19e siècle, le racisme est aussi très important vis-à-vis des travailleurs immigrés chinois et japonais. Cela concerne y compris les syndicats de l'AFL (presque uniquement blancs) qui les considèrent comme des menaces de dumping social.[7]

Les Knights of Labor, qui voulaient aussi organiser les travailleurs Noirs, étaient en revanche très hostiles aux travailleurs immigrés chinois. Beaucoup de mineurs Irlandais organisés dans les Knights of Labor participent au massacre de Rock Springs (1883) contre des mineurs chinois.

Le Parti socialiste d'Amérique (PSA) connut un débat houleux sur l'immigration, et le clivage traversait aussi bien la droite que la gauche du parti. L'états-unien Morris Hillquit défendit au Congrès de 1904 de la Deuxième internationale, qu'il fallait s'opposer à l'immigration des « races arriérées ». Sa résolution fut fortement rejetée, mais fut réitérée au congrès suivant (1907). Comme elle était à nouveau rejetée, beaucoup de militants furieux dans le PSA accusaient l'Internationale d'abandonner la classe ouvrière (considérant par là essentiellement les blancs). Victor Berger, en particulier, se lança dans une rhétorique contre l'invasion des "jaunes", arguant que le socialisme était seulement possible dans un pays d'hommes blancs...[8]

En 1910, lorsque le Congrès national du PSA a tenu un débat sur l'immigration, il a explicitement soutenu que le parti devait soutenir la restriction de l'immigration raciale. Agir autrement « placerait le Parti socialiste en opposition à la partie la plus militante et la plus intelligente des travailleurs organisés aux États-Unis » - en d'autres termes, l'AFL.

Berger et ses alliés restrictionnistes (dont Max Hayes), plutôt dans la droite du parti, ont trouvé des appuis du côté de l'aile gauche. Par exemple Hermon Titus, un dirigeant de la côte ouest, a soutenu que les principes prolétariens de solidarité internationale signifiaient peu dans sa région du pays parce que l'incompatibilité raciale y était une réalité quotidienne. Ou encore Ernest Untermann, qui refusait qu'il y ait des critères d'immigration neutres sur le plan racial, car cela risquerait potentiellement d'exclure aussi des Blancs.

Et à l'inverse, il y avait des membres de la droite du PSA qui dénonçaient la position officielle du parti comme trop excluante. En particulier John Spargo, qui soulignait que sur la côte ouest, les États-uniens d'origine japonaise s'étaient avérés des syndicalistes combatifs partout où ils pouvaient adhérer à des syndicats. Dénonçant frontalement le racisme de ses adversaires, il a déclaré :

« Si le Jap porte est porteur d'un plus haut niveau de civilisation, s'il se met à porter la bannière socialiste là où l'homme blanc échoue, vive le Jap ; qu'il la porte en mon nom. »[8]

Eugene Debs, leader moral du parti, a condamné les restrictionnistes de gauche.

« Si le socialisme, le socialisme international, révolutionnaire, ne défend pas fermement, sans broncher et sans compromis la classe ouvrière et les masses exploitées et opprimées de tous les pays, alors il ne représente personne et sa revendication est un faux prétexte et sa profession une illusion et un piège. »[9]

Mais le parti continua majoritairement sur une position hostile à l'immigration, le tout dans un contexte où les lynchages contre les asiatiques étaient courants.

1.5.4 Les Noir·es[modifier | modifier le wikicode]

Lors du congrès de fondation du PSA en 1901, trois délégués noirs ont participé aux débats. Un délégué blanc a présenté une résolution reconnaissant l'oppression particulière à laquelle sont confrontés les Afro-Américains et les a encouragés à rejoindre le PSA pour le combattre. Cette mesure a suscité l'opposition de nombreux socialistes, qui ont nié la nécessité de faire des appels spécifiques à un groupe donné. Deux des trois délégués noirs ont accepté. Cependant, le troisième délégué, William Costley de San Francisco, a fait valoir que la résolution devrait être encore plus forte et a présenté un amendement soulignant que les Noirs américains, trop souvent « lynchés, brûlés, et privés de droits », souffrent de l'oppression à la fois de la classe dirigeante et de la classe ouvrière blanche.

Certains délégués blancs ont protesté qu'une telle résolution condamnerait les efforts du parti pour construire parmi les travailleurs blancs du Sud. Costley et ses soutiens – y compris des socialistes éminents comme Max Hayes – ont répondu qu'il valait mieux perdre tous les votes blancs dans le Sud que de se plier au racisme. Finalement, le congrès a supprimé les références au lynchage, mais a gardé la reconnaissance de l'oppression supplémentaire à laquelle sont confrontés les travailleurs noirs, ainsi que l'appel à rejoindre le PSA.

L'année suivante, le parti publie une brochure intitulée Socialism and the Negro Problem[10]. L'ouvrage, rédigé par un chrétien socialiste (Charles H. Vail), argumentait explicitement contre le réductionnisme économique, affirmant qu'une société socialiste ne pouvait pas abolir le racisme d'un seul coup et que des mesures pro-égalité seraient nécessaires pour «détruire les préjugés raciaux», notamment une éducation égale et intégrée pour les enfants noirs et blancs.

Malheureusement, ce genre de position (alors parmi les plus progressistes du pays) cohabitaient avec un racisme crasse. Un certain nombre de socialistes adoptaient les théories racialistes circulant beaucoup depuis le 19e siècle. Berger pensait que les Noirs étaient inférieurs, et évoquait un supposé nombre élevé de viols dans les zones à forte population noire, l'attribuant à la "dégénérescence" résultant du contact entre les deux races.[11]

La position qui dominait était une sorte de vision « color blind ». Il ne fallait rien dire de particulier sur la question raciale. Le PSA n’a « rien à offrir de spécifique au Noir », déclarait Debs en 1903. Dans un contexte de violences totalement asymétrique, c'était une position qui revenait à cautionner le racisme dominant.

Certains prônaient une vision ségrégationniste (« séparés mais égaux »). C'est ce que défendait Julius Wayland, pour qui c'était le moyen d'éviter les tensions.[12] Cette position séparatiste était défendue aussi par une minorité de Noir·es, qui y voyaient un moyen d'être à l'abri de l'oppression.

Pourtant, le socialisme attirait beaucoup de militants Noirs qui y voyaient un chemin vers la solidarité et l'émancipation de tous·tes. Aux débuts du parti le révérend George W. Woodbey était le plus important d'entre eux. Il rejoint le PSA peu après sa fondation et devient vite un conférencier de premier plan sur la côte ouest. Il dénonçait la vision séparatiste de Booker T. Washington, qu'il accusait de faire le jeu des capitalistes en montant les travailleurs noirs et blancs les uns contre les autres.

Woodbey était si populaire parmi les socialistes californiens que lorsqu'un hôtel de Los Angeles lui a refusé l'admission en raison de sa race, la branche locale du parti a mené une campagne de boycott réussie contre le lieu. Peu de temps après, il a été élu au conseil exécutif du parti au niveau de l'État de Californie. Au sein du PSA, Woodbey était une voix constante pour l'égalitarisme, résistant à la marée anti-immigrés qui sévissait en particulier dans les branches de la côte ouest.

Hubert Harrison, socialiste et syndicaliste actif à New York

Woodbey fut rejoint par un certain nombre de prédicateurs noirs du parti, ainsi que par des voix laïques. W. E. B. Du Bois, par exemple, rejoint brièvement le parti puis le quitte en 1912 pour soutenir Wilson. Il faut également mentionner Asa Philip Randolph et Chandler Owen, qui ont édité le Messenger, un mensuel socialiste noir radical à partir de 1917. Et Frank Crosswaith était un important organisateur dans les syndicats de New York. Mais la voix noire la plus importante du SP était de loin Hubert Harrison.

Harrison est entré au PSA à New York et s'est rapidement forgé une réputation. « Le socialisme est là pour mettre fin à l'exploitation d'un groupe par un autre, que ce groupe soit social, économique ou racial ». S'il ne s'attendait pas à ce que le socialisme réduise à néant les "préjugés raciaux", il s'attendait à ce qu'il « enlève l'homme blanc du dos de l'homme noir ». Dégoûté par le racisme endémique dans l'AFL, Harrison passe aux IWW et devient un membre important de la gauche du PSA. Il s'est retrouvé pris pour cible par les dirigeants de New York. Harrison, qui gagnait sa vie en tant que conférencier du parti, s'est vu interdire de parler de la question de l'organisation industrielle. Lorsqu'il s'est opposé à cette interdiction – et a accusé la direction de le traiter différemment en raison de sa race – le parti lui a infligé une suspension de trois mois. Harrison, dégoûté, quitte le parti.

En rupture, le Parti communiste des États-Unis fera de l'oppression raciale une priorité stratégique et une tâche âprement débattue. Il a bénéficié pour cela de l'apport d'un groupe de militants Noirs autour de Cyril Briggs, l'African Blood Brotherhood, qui s'est rapprochée du marxisme suite à la Révolution russe de 1917.[13] L’autodétermination de la nation noire devient même une revendication du jeune PC.

Comme partout, la stalinisation a signifié des reculs. Lors de la signature du New Deal en 1930, si la législation protectrice des travaillleur·ses fût une avancée majeure, cela bénéficia majoritairement au prolétariat blanc. Les ouvriers agricoles ou les emplois de domestiques, ou étaient sur-représentés les Noir·es, n’étaient pas concernés par cette législation. Pour ne pas risquer de perdre les concessions offertes par le New Deal, le PC états-unien n’a par exemple pas souligné le caractère racial et discriminatoire de la réforme.

Trotski et les trotskistes ont également débattu de la question noire aux États-Unis dans les années 1930. Trotski critiquait fermement ceux qui selon lui s'adaptaient à une forme de racisme dominant sous couvert de marxisme : « L'argument qui consiste à dire que le mot d'ordre d'autodétermination éloigne de la lutte des classes est une adaptation à l'idéologie des ouvriers blancs. Le Noir ne peut être amené au point de vue de classes que quand l'ouvrier blanc est éduqué. D'une manière générale, le problème du peuple colonial est tout d'abord le problème de l'éducation des ouvriers métropolitains. »[14] Il ajoutait :

« Les Russes étaient les Noirs de l'Europe. Il est fort possible que les Noirs, à travers leur autodétermination, viennent eux aussi à la dictature du prolétariat en quelques gigantesques enjambées, avant le grand bloc des ouvriers blancs. Ils seront alors l'avant-garde . Je suis absolument sûr que, dans tous les cas, ils combattront mieux que les ouvriers blancs. Cependant, cela ne peut arriver que si le Parti communiste mène une lutte sans merci et sans compromis, non pas contre les prétendus préjugés nationaux des Noirs, mais contre les préjugés colossaux des travailleurs blancs, en ne leur faisant aucune concession. »

CLR James et Trotski débattaient de la question d'une organisation non mixte des Noir·es aux États-Unis

CLR James, militant afro-américain, préconisait la création d'une organisation distincte pour s'adresser spécifiquement aux Noir·es. Trotski n'était pas frontalement opposé, il répondait : « Théoriquement il me paraît tout à fait clair qu'il faudrait créer une organisation spéciale pour une situation spéciale. Le seul danger est qu'elle deviendra un jeu pour les intellectuels. L'organisation ne peut se justifier que si elle gagne des ouvriers, des métayers, etc »[15].

Dans une autre discussion, Trotski envisageait parfaitement que le parti révolutionnaire retire son propre candidat en faveur d'un candidat démocrate (n'appartenant donc pas au mouvement ouvrier) Noir « en faisant une déclaration concrète suivant laquelle nous nous abstiendront de combattre non pas le démocrate, mais le Nègre ». Et d'ajouter : « Nous considérons que la candidature du Nègre, opposée à celle d'un Blanc, même s'ils appartiennent tous deux au même parti, constitue un facteur important dans la lutte des Nègres pour leur égalité. »[16]

2 Tendances dans le marxisme[modifier | modifier le wikicode]

2.1 Chez Marx et Engels[modifier | modifier le wikicode]

On peut trouver plusieurs remarques hostiles à certaines nationalités dans des lettres de Marx et Engels. Il s'agissait essentiellement d'hostilités provenant du rôle réactionnaire qu'avaient selon eux les leaders de ces nationalités. Par exemple, ils étaient évidemment hostiles à l'Empire russe, qui était la principale force au service de la réaction antidémocratique en Europe, mais ils tendaient parfois à glisser vers des discours russophobes. Étant donné que la Russie s'appuyait beaucoup sur les populations slaves des Balkans, ils avaient beaucoup de suspicion envers elles, apportant peu de soutien à leurs revendications.

Même s'ils étaient bien conscients du caractère culturel, donc construit, du sentiment national, ils avaient parfois un discours normatif sur ceux qui méritaient d'être considérés comme nations à part entière, et ceux qui n'auraient aucune réalité (comme la nation ukrainienne[17]). Tout ceci est à replacer dans le contexte d'alors, où les idéologies des États-nations étaient en train de se constituer, sous l'effet de l'industrialisation et de l'essor bourgeois.

Dans leurs premiers écrits, Marx et Engels affichent un enthousiasme sans limite sur le « progrès » de la mondialisation capitaliste par rapport au féodalisme, ce qui les conduit parfois à trouver positives certaines dominations (colonisation de l'Inde par les Anglais, invasion du Mexique par les États-Unis en 1847...).[18]

Marx et Engels ont accordé du crédit à des pseudo-sciences alors en vogue comme la théorie des races et la phrénologie (prétendant lire les caractères dans la forme des crânes), même si bien évidemment, cela ne pouvait tenir pour lui qu'une part d'explication mineure par rapport aux explications socio-économiques de l'histoire.[19] Engels supposait que « l'hérédité des qualités acquises » expliquait une part des différences entre ethnies.[20][21] On peut également trouver chez Marx et Engels des réflexions antisémites, dans le sens de clichés essentialisants sur la culture « mercantile » qu'auraient les juifs.

Marx et Engels ont clairement pris le parti de la nation irlandaise contre l'oppression britannique et son racisme

Ceci étant dit, dans leurs prises de positions concrètes, Marx et Engels ont globalement toujours soutenu les efforts d'unification des mouvements populaires démocrates et des mouvements ouvriers, face aux forces de division. Cela les a conduit notamment aux prises de positions suivantes :

  • combattre le mépris des Irlandais par les Britanniques, y compris dans le mouvement ouvrier,
  • combattre pour l'abolition de l'esclavage des Noir·es aux États-Unis, et à dénoncer y compris le mépris par des travailleurs blancs,
  • prendre parti pour la lutte de libération nationale des Polonais face à la Russie et à la Prusse,
  • prendre parti pour les révoltes dans les colonies et semi-colonies (Révolte des Cipayes en Inde, des Chinois lors de la Seconde Guerre de l’opium...)

Marx faisait une analogie avec l'Antiquité romaine, pendant laquelle il y eut un refus de la part des plébéiens révoltés de se solidariser avec les révoltes d'esclaves dans l’Asie mineure.

Globalement, Marx et Engels pensaient initialement que les pays les plus industrialisés allaient apporter le développement économique et humain aux autres, puis ont beaucoup nuancé cette idée. Ils en sont par exemple venus à penser que la révolte de l'Irlande était une condition nécessaire pour amorcer la révolution socialiste en Angleterre.

« Pendant longtemps, j’ai cru qu’il était possible de renverser le régime irlandais par le gain d’influence de la classe ouvrière anglaise. J’ai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Des investigations plus approfondies m’ont maintenant convaincus de l’inverse. La classe ouvrière anglaise ne va jamais rien accomplir avant qu’elle ne se soit débarrassée de l’Irlande. Le levier doit être actionné en Irlande. C’est pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général »[22]

La position d'un socialiste envers une nation opprimée par son propre pays devenait pour eux un révélateur politique. Par exemple, après avoir fait la connaissance de Lopatine, Marx écrit à Engels le 5 juillet 1870 une appréciation flatteuse au plus haut point pour le jeune socialiste russe, mais il ajoute : « Un point faible : la Pologne. Sur ce point, Lopatine parle absolument comme un Anglais — disons un chartiste anglais de la vieille école — à propos de l’Irlande. »

2.2 Deuxième internationale[modifier | modifier le wikicode]

La social-démocratie s'était historiquement affirmée pour le droit à l'auto-détermination des peuples. Elle avait surtout abordé le problème des minorités nationales au sein ou vis-à-vis des vieux empires oppresseurs (les Hongrois ou les Serbes vis-à-vis des Autrichiens, les Polonais vis-à-vis de tous les voisins, les nombreuses minorités dans l'Empire russe, les Irlandais vis-à-vis de l'Angleterre...).

Le théoricien révisionniste Bernstein était aussi prêt à faire des compromis avec le colonialisme...

Elle condamnait également le colonialisme. Mais il y avait une aile droite, comme Eduard Bernstein qui disait en 1896 : « Nous condamnons certaines méthodes pour soumettre les sauvages. Mais nous ne condamnons pas l’idée que les sauvages doivent être soumis ». Il était régulièrement mis en minorité (mais jamais exclu), et combattu par les théoriciens « centristes » (Karl Kautsky, Rudolf Hilferding, Otto Bauer...).

Au Congrès de Stuttgart de 1907, la Deuxième internationale rejeta massivement une tentative opportuniste proposant de soutenir la restriction par les gouvernements bourgeois de l'immigration chinoise et japonaise. L'opposition fut si grande que les opportunistes furent en fait contraints de retirer leur résolution. A la place, le Congrès adopta une position anti-exclusion pour le mouvement ouvrier dans tous les pays. Dans le Rapport qu'il fait de ce Congrès, Lénine écrivit :

« Sur cette question [de l'immigration] également se fit jour en commission une tentative de soutenir d'étroites conceptions de corporation, d'interdire l'immigration d'ouvriers en provenance des pays arriérés (celle des coolies venus de Chine, etc.). C'est là le reflet de l'esprit "aristocratique" que l'on trouve chez les prolétaires de certains pays "civilisés" qui tirent certains avantages de leur situation privilégiée et qui sont pour cela enclins à oublier les impératifs de la solidarité de classe internationale. Mais au Congrès proprement dit, il ne se trouva pas d'apologistes de cette étroitesse petite-bourgeoise de corporation, et la résolution répond pleinement aux exigences de la social-démocratie révolutionnaire. »[23]

Mais l’opportunisme allait croissant dans l’appareil social-démocrate. Une fièvre nationaliste déferle sur l’Allemagne en 1907 après un massacre colonial en Namibie, et le SPD perd soudain la moitié de ses votes. Bien que la majorité du congrès international de Stuttgart réaffirme sa condamnation du colonialisme, la droite et même des membres du centre prônent une adaptation. Bernstein osait dire que le SPD devait « développer en positif une politique coloniale socialiste ». Au Reichstag, les députés socialistes assouplissent de plus en plus leur position antimilitariste. Dans Le socialisme et la politique coloniale (1907)[24] Kautsky polémique avec certaines positions de la droite.

L'aile gauche était généralement plus claire sur le soutien aux peuples opprimés. Cependant il y avait des exceptions. Rosa Luxemburg et certains bolchéviks pensaient qu'il ne fallait pas mettre en avant le droit des peuples à la séparation, parce que le socialisme ne devait pas contribuer à créer de nouvelles frontières, le sens de l'histoire étant d'aller vers l'unification mondiale.

2.3 Troisième internationale[modifier | modifier le wikicode]

Lénine était particulièrement attentif à lutter contre le chauvinisme grand-russe (l'Empire russe comprenait une grosse minorité de russes qui opprimait durement et colonisait les minorités nationales). Il avertissait d'ailleurs que l’accomplissement de la révolution « ne suffira pas à faire [du prolétariat] un saint », à l’immuniser immédiatement contre tout chauvinisme, et d’autre part, que « la haine – d’ailleurs parfaitement légitime – de la nation opprimée envers celle qui l’opprime subsistera quelques temps ».[25]

Pendant la Première guerre mondiale, les leaders des partis social-démocrates cautionnent la vague chauvine, et donc des formes de racisme (anti-boche, anti-français...).

Rompant avec la social-démocratie qui cautionnait de plus en plus la politique coloniale, les communistes mènent une lutte anti-impérialiste réelle. Il s'affirment clairement pour les mouvements anti-colonialistes, et pour la défaite des troupes coloniales de "leur" impérialisme. Par exemple :

Alors que les partis social-démocrates n'étaient présents quasiment qu'en Europe, des partis communistes émergent dans de nombreux pays dominés à la suite de la révolution russe. D’importants débats agitent alors l’Internationale communiste, sur la stratégie et la tactique qu'il convient d'adopter pour combiner au mieux la lutte des classes et la lutte des peuples opprimés. Quelle attitude devaient avoir les communistes vis-à-vis des partis bourgeois anti-impérialistes ? Quels compromis pouvaient-ils voire devaient-ils faire, et ne pas faire ? Cela conduit l'Internationale à adopter le front unique anti-impérialiste en 1922.

Malgré cette prise à bras le corps de la question impérialiste par les communistes, tout n'allait pas de soi. Au Maghreb, ou en Afrique du Sud, on trouvait des communistes pour dire qu’ « un véritable mouvement de libération nationale de la part des races de couleur n’est guère une politique praticable »[26].

Avec la stalinisation, les principes anti-impérialistes et anti-racistes du communisme international s'affaiblissent considérablement.

Par exemple en 1937, le gouvernement du Front Populaire, soutenu par le PCF, prit la décision de dissoudre l’Étoile Nord-Africaine, mouvement anti-impérialiste au Maghreb. Le PCF refusait également les revendications indépendantistes en Indochine.

2.4 Quatrième internationale[modifier | modifier le wikicode]

Le courant trotskiste (Quatrième internationale) tentera de faire vivre l'héritage anti-impérialiste des communistes.

Les trotskistes vietnamiens (très implantés tant au Vietnam qu'en France) furent par exemple de farouches défenseurs de l'indépendance, alors que les staliniens d'Ho Chi Minh freinaient le mouvement.

Le Programme de transition de la Quatrième internationale, écrit par Trotski, disait en 1938 :

« La dénonciation intransigeante des préjugés de race et de toutes les formes et nuances de l'arrogance et du chauvinisme nationaux, en particulier de l'antisémitisme, doit entrer dans le travail quotidien de toutes les sections de la IV° Internationale comme le principal travail d'éducation dans la lutte contre l'impérialisme et la guerre. Notre mot d'ordre fondamental reste : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »[27]

3 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Lettre de Marx à Siegfried Mayer et August Vogt, 9 avril 1870.
  2. Owen Museum, Robert Owen and Slavery, 2021
  3. Léon Trotski, Histoire de la révolution russe - 19. L'offensive, 1930
  4. Lénine, La crise est mûre, 29 septembre 1917
  5. Léon Trotski, Ma vie, 1930
  6. Lettre à Abraham Lincoln, président des États-Unis d'Amérique, décembre 1864
  7. Nayan SHAH, White Label et « péril jaune » : race, genre et travail en Californie, fin XIXe-début XXe siècle, 1996
  8. 8,0 et 8,1 Paul Heideman, The Rise and Fall of the Socialist Party of America, Jacobin Magazine, 2017
  9. Eugene Debs, Letter to Brewer on immigration, International Socialist Review, Vol. XI, No. 1. July 1910.
  10. Charles H. Vail, Socialism and the Negro Problem, 1902
  11. James P. Cannon, The Russian Revolution and the Black Struggle in the United States, Summer 1959
  12. J.A. Wayland, The Negro and Socialism, May 12, 1900
  13. Paul Heideman, Les bolchéviks noirs, Revue Contretemps, septembre 2018
  14. Léon Trotski, La question noire aux Etats-Unis, 28 février 1933
  15. Léon Trotski, Une organisation nègre, 5 avril 1939
  16. Léon Trotski, Plans pour l’organisation nègre, 11 avril 1939
  17. Roman Rosdolsky, Friedrich Engels et le problème des peuples « sans histoire » - Les Ukrainiens (Ruthènes), 1948
  18. Cité dans la brochure Les rouages du capitalisme, 1994
  19. Marx’s Phrenology and Racial Views
  20. Friedrich Engels, Dialectique de la nature, 1883
  21. Friedrich Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, mars 1884
  22. Karl Marx, Lettre à Friedrich Engels, 10 décembre 1869
  23. Le Congrès socialiste internationale de Stuttgart, publié le 20 octobre 1907 dans le n°17 de Proletari
  24. Karl Kautsky, Le socialisme et la politique coloniale, 1907
  25. Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916
  26. Cité par Hakim Adi, Pan-Africanism and Communism, Trenton, 2013
  27. Trotski, Programme de Transition, La lutte contre l'impérialisme et contre la guerre, 1938