Friedrich Engels et le problème des peuples « sans histoire »

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La question des nationalités dans la Révolution de 1848-1849 à la lumière de la « Nouvelle Gazette Rhénane »

« Il arrive au bon Homère de sommeiller ... » (Horace, Art Poétique, I, 358)

« Il ne faut surtout pas que vous lisiez Hegel à la manière de M. Barth, à seule fin de dénicher les paralogismes et les tours de passe-passe qui lui servent à étayer son édifice. Laissons cela aux débutants de cours préparatoire. Il est bien plus important de dégager, sous la forme incorrecte et dans un ensemble bâti arbitrairement, ce qui est juste et génial. » (Fr. Engels à K. Schmidt, 1er novembre 1891)

Dédié à la mémoire des victimes de la terreur stalinienne en Ukraine :
N. Skrypnyk, A. Schumskyj et K. Maksymowitsch.

Première section : La politique des nationalités de la Nouvelle Gazette Rhénane[modifier le wikicode]

Remarque préliminaire

Cette étude a pour objet l'image qu'au cours de la Révolution de 1848-1849, la publication la plus radicale de la gauche allemande de l'époque, la « Nouvelle Gazette Rhénane », et avant tout les articles de Friedrich Engels, donnent des aspirations et mouvements d'émancipation de ce qui a été appelé les peuples sans histoire de l'Autriche.

Engels désignait ainsi les peuples qui, dans leur passé, n'avaient pas réussi à créer un État vigoureux et qui de ce fait – à qu'il lui semblait – n'avaient plus en eux-mêmes la force nécessaire pour arriver à obtenir leur indépendance nationale [1]. Ces peuples sans histoire sont pour Engels avant tout les Slaves autrichiens et hongrois (à l'exception des Polonais), c'est-à-dire les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Croates, les Serbes et les Ukrainiens (les Ruthènes), de même que les Roumains autrichiens et hongrois. Des groupes ethniques donc qui se situaient aux niveaux les plus divers du développement économique et culturel et dont les aspirations à la liberté ne pouvaient qu'avoir une intensité et se manifester sous des formes extrêmement variées.

Commençons par le peuple le plus avancé, c'est-à-dire le plus en prise avec le développement capitaliste moderne – les Tchèques.

Les Tchèques[modifier le wikicode]

L'attention de Marx et d'Engels avait dès avant la Révolution de 1848 été attirée sur les Tchèques. C'est ainsi que dans son article dirigé contre Heinzen, Marx se réfère aux émeutes ouvrières de Prague en 1844 [2], et Engels mentionne dans deux articles écrits à la veille de la Révolution de février l'attitude oppositionnelle des États de Bohème dans laquelle il pense déceler une menace pour la domination autrichienne [3]. Mais pour nous, l'essentiel, ce sont les conclusions de l'article d'Engels sur le « début de la fin en Autriche » (novembre 1847), où l'on peut lire :

« Le cas de l'Autriche a pour nous autres Allemands en plus une signification particulière. C'est l'Autriche qui nous a valu dans tous les pays la réputation d'oppresseurs des nations étrangères, de mercenaires de la réaction. Sous l'étendard autrichien, ce sont des Allemands qui maintiennent la Pologne, la Bohème, l'Italie dans la servitude … Nous avons les meilleures raisons du monde d'espérer que les Allemands se vengeront sur l'Autriche de l'infamie dont elle a souillé le nom allemand. Nous avons toutes les raisons d'espérer que ce seront des Allemands qui mettront à bas l'Autriche et déblaieront les obstacles qui bloquent la liberté slave et italienne … [4] ». Ces phrases contiennent une condamnation sans appel de la politique d'oppression autrichienne – encore que Engels ait très probablement sous-estimé à l'époque les difficultés qui s'opposaient à une émancipation des nations asservies par l'Autriche et qu'il n'ait pu avoir non plus (comme nous allons le voir) aucune idée claire et concrète du contenu de la « liberté slave » à laquelle les Allemands devaient frayer la route dans leur révolution.

Tournons-nous à présent du côté de la Nouvelle Gazette Rhénane. Il convient sans doute de considérer l'article du 17 juin 1848 rédigé par Engels et souvent cité, celui qu'il consacre au soulèvement de Prague du 12 juin de la même année, comme la prise de position la plus significative de cette publication sur la question tchèque.

« Un nouveau bain de sang comme à Posen», écrit Engels, « se prépare en Bohème. La soldatesque autrichienne a noyé dans le sang tchèque la possibilité d'une coexistence pacifique des Bohémiens et des Allemands … Quelle que soit l'issue du soulèvement, la seule solution possible n'est plus maintenant qu'une guerre d'extermination menée par les Allemands contre les Tchèques. »

Pourquoi donc ? Pourquoi le soulèvement provoqué par Windischgrätz et la camarilla de cour, quelle que soit l'issue de la lutte, devrait-il avoir des retombées aussi funestes ? Pourquoi le soulèvement de Prague aurait-il forcément pour conséquence – à la différence du mouvement polonais dans le Grand-Duché de Posen qui avait été réprimé peu de temps auparavant – le creusement d'une tranchée séparant définitivement les nations vivant en Bohème, et allant jusqu'à une « guerre d'extermination » des Allemands contre les Tchèques ?

Les raisons poussant à ce pronostic n'étaient évidemment pas à chercher dans la volonté des partis en présence, ni dans la déraison des chefs de partis. Ses racines étaient beaucoup plus profondes !

« Ceux qui sont le plus à plaindre » - continue Engels -, « ce sont les courageux Tchèques eux-mêmes. Qu'ils en sortent vainqueurs ou qu'ils soient battus, leur perte est certaine. L'oppression quatre fois centenaire que les Allemands leur ont fait subir et qui se prolonge maintenant dans les combats de rue à Prague, les pousse dans les bras des Russes. Dans la grande bataille qui dans un avenir tout proche – peut-être dans quelques semaines - va opposer l'est et l'ouest de l'Europe, une fatalité désastreuse place les Tchèques du côté des Russes, du côté du despotisme contre la révolution. La révolution remportera la victoire, et les Tchèques seront les premiers à être réprimés. Et ce sont de nouveau les Allemands qui porteront la responsabilité de la ruine des Tchèques. Ce sont les Allemands qui les ont trahis et vendus à la Russie. »

Voilà pour l'éditorial de Engels. On le voit : la perspicacité politique de son auteur est une fois de plus patente. Effectivement, les développements ultérieurs ont poussé en quelques mois le mouvement national tchèque, si ce n'est dans les bras des Russes, du moins du côté de la camarilla d'Innsbruck, « du côté du despotisme contre la révolution ». Mais cette évolution funeste n'a pas frappé les seuls Tchèques – elle ne devait pas se révéler moins fatale pour les Allemands, pour l'histoire de la révolution allemande !

Engels poursuit : « Dans leur révolution, les Allemands vont devoir expier les péchés de tout leur passé. Ils les ont expiés en Italie. À Posen, ils se sont une nouvelle fois attiré la malédiction de toute la Pologne. Et maintenant, c'est au tour de la Bohème. Même là où ils sont arrivés en ennemis, les Français ont su gagner reconnaissance et sympathie. Les Allemands, eux, ne sont acceptés nulle part, n'éveillent de sympathie nulle part. Même là où ils se présentent comme de généreux apôtres de la liberté, on les repousse en les couvrant de sarcasmes amers. Et on a raison. Une nation qui, dans tout son passé, s'est laissée utiliser contre toutes les autres nations comme instrument d'oppression, doit d'abord apporter la preuve qu'elle a réellement fait sa propre révolution. Elle doit le prouver autrement qu'avec quelques révolutions faites à moitié et qui n'ont d'autre résultat que de prolonger sous d'autres figures la vieille indécision, la vieille faiblesse et la vieille discorde … Il fallait que l'Allemagne révolutionnaire désavoue tout son passé, en particulier en ce qui concerne ses relations avec les peuples voisins. Il fallait qu'elle proclame, en même temps que sa propre liberté, la liberté des peuples qu'elle avait opprimés jusqu'alors. Or, qu'a fait réellement [5] l'Allemagne révolutionnaire ? Elle a ratifié dans son intégralité la vieille oppression par la soldatesque allemande de l'Italie, de la Pologne, et maintenant aussi de la Bohème ? … Et voilà que les Allemands demandent aux Tchèques de leur faire confiance ? Et l'on reproche aux Tchèques de ne pas vouloir rejoindre une nation qui réprime et maltraite d'autres nations dans le même temps où elle se libère elle-même ? On leur reproche de ne pas vouloir envoyer des délégués à une assemblée morose et sans muscle, tremblant de peur devant sa propre souveraineté, comme l'est notre « Assemblée Nationale » ? On leur reproche de rompre les liens avec ce gouvernement autrichien impuissant qui, en plein désarroi, et incapable de quoi que ce soit, semble avoir pour seule mission, non d'empêcher ou au moins d'organiser, mais seulement de prendre acte de la désagrégation de l'Autriche ? »

Un article étonnant, étrange ! Nous y trouvons d'un côté une vibrante profession de foi internationaliste, une proclamation du principe révolutionnaire selon lequel aucun peuple qui continue à opprimer d'autres peuples ne peut se libérer réellement [6], - et de l'autre, la conviction qu'en remportant la victoire, la révolution débouchera sur une oppression des Tchèques ; d'un côté, il sait que la continuation de la politique allemande de répression aura pour résultat que les Tchèques se détourneront de la révolution et qu'on ne peut absolument pas reprocher aux Tchèques de ne pas vouloir rejoindre les rangs des Allemands ni de vouloir envoyer personne à une assemblée dépourvue de nerf, le Parlement de Francfort [7] ; et d'un autre côté il affirme que même une victoire des insurgés de Prague sur la soldatesque autrichienne ne laisserait possible qu'une « guerre d'extermination » des Allemands contre les Tchèques comme « la seule solution possible »... Et pourquoi – peut-on encore se demander – en vertu de quelle fatale nécessité l'insurrection de Prague devait-elle immanquablement pousser les Tchèques dans les bras des Russes ? Pourquoi n'était-il pas possible, avec des concessions raisonnables dans le domaine de l'auto-administration nationale, celui de l'égalité linguistique formelle, de l'enseignement national (les Tchèques n'en demandaient pas plus!), de parvenir à une « coexistence pacifique » des deux nationalités ? Et pour finir : quelle sorte de « liberté » proclamait-on donc pour le peuple tchèque, si on lui permettait seulement, soit de périr, soit de vivre avec les Allemands dans l'État allemand ? Est-ce que tout cela n'est pas totalement contradictoire ?

Certes, il serait assez aisé, de nos jours, cent ans plus tard, de mettre au jour ces contradictions et d'autres analogues dans la politique des nationalités de Marx et Engels. Mais ce qui est bien plus important que de pister ce genre de contradictions dans les idées, c'est de comprendre les contradictions factuelles de la situation historique elle-même dont cette politique était l'expression : de comprendre les gigantesques difficultés qui faisaient obstacle à toute solution de la question des nationalités dans la révolution de 1848. On avait d'un côté des groupes ethniques plébéiens juste en train de s'éveiller à une nouvelle existence historique, sans bourgeoisie nationale ni classe ouvrière propres, à peine encore en état de mener une vie autonome dans le cadre d'un État ; et de l'autre une bourgeoisie allemande qui se sentait chez elle aussi bien dans les pays slaves de la monarchie qu'en Allemagne même, qui habitait les villes de ces pays, était maîtresse de leur industrie et de leur commerce, et qui, en raison de toute sa situation de classe, était aussi peu en état de renoncer à sa position privilégiée que disons la noblesse hongroise ou polonaise à l'exploitation et à la domination de leurs assujettis s'exprimant dans une autre langue. Il était pratiquement impensable pour cette bourgeoisie de perdre ces « acquis nationaux » dans les provinces slaves, une telle perte ne pouvait à ses yeux être aucunement compensée par quelque conquête révolutionnaire, quelques succès politiques que ce fût. Exiger d'elle à l'époque qu'elle y renonce en toutes circonstances, comme une condition sine qua non, cela revenait pour cette raison au fond à rien d'autre qu'à remettre en question la participation même de la bourgeoisie allemande à la révolution !

Malgré tout cela, en 1847-1848, Marx et Engels ont pris parti pour ce qui, de leur point de vue socialiste, allait de soi, l'abandon de la politique allemande d'oppression : leurs prises de position dans les questions italienne, polonaise, et hongroise l'attestent. Mais ne perdons pas de vue que dans tous les cas précités, il s'agissait de nations avec lesquelles il était non seulement hautement souhaitable, mais parfaitement possible de passer un compromis, de nations en outre dont la vitalité nationale et politique ne faisait aucun doute. En ce qui concerne la question italienne, d'abord, il ne pouvait pas y avoir de conflits de frontières importants entre une Allemagne révolutionnaire et le mouvement de libération italien ; le gain que ce mouvement apportait en ébranlant l'absolutisme autrichien contrebalançait tout le reste. Même chose pour le mouvement national polonais ; les Polonais étaient jugés extrêmement importants comme alliés dans la guerre attendue contre le tsarisme russe, et il fallait subordonner à cette perspective la question du « tracé des frontières », qui était ici bien plus complexe [8]. Et en ce qui concernait enfin les Hongrois, ceux-ci étaient aux yeux de Marx et Engels pour ainsi dire les « alliés naturels » des Allemands dans la lutte contre la Russie et contre les « panslavistes » dépendants de la Russie. Il n'y avait en outre dans ce cas-ci pratiquement pas de litiges territoriaux non plus [9].

Il en allait tout autrement des Tchèques et des Slaves méridionaux autrichiens ! C'est que les provinces tchèques se situaient « en plein milieu de l'Allemagne [10] » et que, une fois constituées en un État indépendant, elles ne pouvaient manquer d'être comme une écharde fichée dans la chair de la Grande Allemagne à venir. Le mouvement yougoslave menaçait quant à lui de couper l'Allemagne de la Mer Adriatique. Les classes dominantes étaient dans les deux cas allemandes « depuis toujours », et la seule existence de la nationalité tchèque et de la nationalité yougoslave ne pouvait apparaître aux yeux de la bourgeoisie allemande de Prague, de Brünn, de Laibach [11], etc. comme auparavant à ceux de la noblesse allemande, que comme un défi lancé aux intérêts nationaux allemands. A cela s'ajoutait le fait que les Tchèques et les Slaves du sud n'étaient manifestement pas encore suffisamment mûrs et forts pour former des États nationaux réellement indépendants et que de tels États – dans l'éventualité où ils se constitueraient néanmoins – ne pouvaient que trop facilement devenir la proie du tsarisme, ses « avant-postes » en Europe Centrale. Certes, on aurait pu parer à ce danger en instaurant la pleine égalité des droits linguistiques, culturels et politiques aux Slaves. Mais – quelle puissance aurait pu inciter la bourgeoisie allemande à renoncer volontairement à sa position monopolistique ? De ce point de vue, le programme autonomiste de Palacky ne pouvait que se révéler aussi utopique que « l'idée impériale fédéraliste » ultérieure de K. Renner ... [12]

Mais ici nous frôlons un des points les plus sensibles de la révolution autrichienne de 1848 : la barrière de classe qui faisait qu'il était extraordinairement difficile, pour ne pas dire totalement impossible, pour la bourgeoisie allemande autrichienne, de trouver un «arrangement » avec les nationalités sans histoire opprimées par l'Autriche. Au regard de la situation du moment, selon toute apparence, ou bien la révolution échouerait sur l'écueil des nationalités, ou bien celles-ci seraient inéluctablement « écrasées » par elle. Ce climat général, ce fatal dilemme se reflète aussi dans l'article si souvent encensé [13] de Engels, lequel, d'un côté, prend résolument fait et cause pour les Tchèques, mais explique tout aussi nettement que leur cause est perdue, et dans lequel, à la place d'un programme concret dans la question tchèque, seule est déployée la perspective d'une inévitable « guerre d'extermination » des Allemands contre les Tchèques. (Une perspective qui nous paraît aujourd'hui très « fataliste », mais qui n'est que tout à fait logique dans la mesure où, pour Engels, il était absolument nécessaire que les provinces tchèques fassent partie de l'État allemand rigoureusement centralisé, les Tchèques étant pour leur part obligés de renoncer à leurs aspirations autonomistes.) En fait, en juin 1848, le mouvement national tchèque était encore à la croisée des chemins ; ils n'étaient pas encore passés dans le camp de la réaction. Et tant que ce pas n'était pas franchi, la Nouvelle Gazette Rhénane, vu ses positions fondamentales, devait prendre le parti des Tchèques et pour cette raison ne cesser de rappeler aux Allemands leurs « obligations » envers le peuple tchèque et leur devoir de rompre avec l'ancienne politique d'oppression.

La preuve que cette interprétation est juste, ce sont les nombreuses correspondances et les nombreux articles de la Nouvelle Gazette Rhénane qui sont consacrés à la question tchèque.

Dès le 29 mai 1848 (donc avant l'insurrection), elle rapportait au sujet de la situation en Bohème :

« Le comte Leo Thun, gouverneur de la province, a décidé, en accord avec les autres autorités de Bohème, l'instauration d'un gouvernement provisoire … La Bohème va donc enfin avoir un gouvernement vigoureux et résolu. Le parti tchèque y est seul représenté [14], et c'est une bonne chose, car c'est le seul qui soit énergique, le seul qui ait fait quelque chose pour la libération du pays, tandis que les Allemands se lamentent et gémissent et n'arrivent à rien, tellement ils sont inconsistants. On peut espérer que nous allons bientôt nous séparer de cette Autriche vermoulue [15]. Tout Prague est en liesse ... »

Et le 25 juin :

« Il se confirme de plus en plus que notre interprétation de l'insurrection de Prague est correcte, et que les soupçons répandus par les journaux allemands selon lesquels elle profite à la réaction, à l'aristocratie, aux Russes, etc., ne sont rien que des mensonges. » - Le correspondant fait de l'ironie : « Il a suffi que l'aristocratie ait un court instant fait une tentative pour confisquer le mouvement tchèque en sa faveur et en celle de la camarilla d'Innsbruck, pour que le prolétariat révolutionnaire de Prague qui, en 1844, s'est déjà rendu totalement maître de Prague pendant trois jours, devienne l'agent des intérêts de la noblesse et de la réaction ! »

« Mais toutes ces calomnies » - poursuit l'article - « se sont volatilisées avec le premier coup décisif du parti tchèque. L'insurrection était si résolument démocratique que les comtes Thun, au lieu de se mettre à sa tête, ont immédiatement démissionné et ont été retenus comme otages autrichiens par le peuple. Elle était si résolument démocratique que tous les Tchèques du parti aristocratique ont pris la fuite devant elle. Elle se dressait tout autant contre les seigneurs féodaux tchèques que contre la soldatesque autrichienne. - Les Autrichiens ont attaqué le peuple, non pas parce qu'il était tchèque, mais parce qu'il était révolutionnaire [16]. L'assaut lancé contre Prague n'était pour les soldats qu'un prélude, ensuite viendrait la prise de Vienne et sa destruction par le feu [17] ... » (Et la rédaction se réfère ici à une correspondance de Vienne pour le journal « Berliner Zeitungshalle » du 20 juin : « On abat les Tchèques comme des chiens, et quand sonnera l'heure de l'expédition, on marchera sur Vienne ... »)

Le même esprit est présent dans les articles consacrés par la Nouvelle Gazette Rhénane à l'insurrection de Prague et à la situation tchèque dans les numéros 33, 42, 46, 53, 62, 66, 71 et 83. « Nous rappelons » - est-il écrit le 3 juillet 1848 - « que la Nouvelle Gazette Rhénane a dès le début vu dans le soulèvement des Tchèques une lutte contre l'absolutisme. [18] »

" En dépit des hurlements et des roulements de tambour patriotiques de quasiment toute la presse allemande, » - peut-on lire dans un article de la rédaction (vraisemblablement rédigé par Engels) - « la Nouvelle Gazette Rhénane a dès le départ pris parti, à Posen pour les Polonais, en Italie pour les Italiens, en Bohème pour les Tchèques. Jamais, nous n'avons été dupes de la politique machiavélique qui, ébranlée dans ses fondements à l'intérieur de l'Allemagne, a cherché à paralyser l'énergie démocratique, à détourner l'attention, à creuser un canal de dérivation pour y dévier le torrent de lave révolutionnaire, à forger les armes de l'oppression intérieure, en faisant surgir les démons mesquins d'une haine ethnique qui va à rebours du caractère cosmopolite des Allemands [19] … Au moment même où les Allemands se battent contre leurs gouvernements pour leur liberté intérieure, les lancer sous le commandement des mêmes gouvernements dans une croisade contre la liberté de la Pologne, de la Bohème, de l'Italie – quelle profondeur dans la combinaison!Quel paradoxe historique ! En pleine effervescence révolutionnaire, l'Allemagne évacue la pression vers l'extérieur en menant une guerre de restauration, une campagne pour consolider l'ancien pouvoir contre lequel elle est train de faire la révolution [20] ... »

Deux correspondances consacrées à la situation en Bohème (N° 42 et 53) rejettent aussi clairement que ce bel article la haine anti-tchèque :

Dans la première, on peut lire, à propos d'une assemblée allemande s'étant tenue à Aussig (Bohème) : « Il est surprenant que des hommes comme le fondateur de la « société pour la sauvegarde des intérêts allemands à l'est » déclarent devant toute une assemblée : ›Aussi longtemps que durera la lutte à Prague, il ne peut être question de pardon, - et si la victoire nous revient, il faudra l'exploiter à fond‹ De quelle victoire allemande parle-t-il, de quel complot anéanti pour les Allemands ? … Il semble qu'en Allemagne, presque tout le monde pense que les combats dans les rues de Prague n'ont été déclenchés que pour opprimer l'élément allemand et fonder une république slave [21]. Ne parlons pas de cette dernière proposition, tellement elle est naïve (!) ; mais en ce qui concerne la première, il était impossible de relever, lors des combats sur les barricades, la moindre trace de rivalité entre les nationalités. Allemands et Tchèques se tenaient là prêts à une défense commune … Il n'y a pas eu un seul mot offensant contre un seul Allemand, pas un seul geste contre les Juifs qui sont ici d'ordinaire tellement haïs [22]. La presse libre de Prague n'a jamais défendu une autre tendance que celle du maintien de l'indépendance provinciale de la Bohème et de l'égalité en droits des deux nationalités. Mais elle sait parfaitement que la réaction allemande, comme à Posen, comme en Italie cherche à faire surgir un nationalisme borné, en partie pour réprimer la révolution dans l'Allemagne intérieure, en partie pour habituer la soldatesque à la guerre civile [23]. »

Quant à la deuxième correspondance (celle du 23 juillet 1848), on y lit :

« En Bohème, les Allemands et les Juifs ont endossé le même rôle que celui que leurs collègues ont déjà si brillamment joué à Posen. L'autonomie nationale du pays dans lequel ils se sont incrustés comme des essaims de sauterelles tombant sur une proie juteuse, est, depuis la révolution de mars qui les a réveillés en sursaut de leur paisible existence d'usuriers, l'objet de provocations systématiques visant à déclencher une lutte qui, de par sa nature, ne peut qu'opposer la réaction allemande à la dernière révolution et aux conquêtes du peuple. À Posen, ce sont les Allemands et les Juifs qui ont accueilli les mesures attentionnées prises par le général-nitrate Pfühl et le général-schrapnell Hirschfeld, comme autant de messagers impatiemment attendus de « l'ordre ancien » et de la « confiance » ; en Bohème, ce sont eux qui se félicitent de la dictature militaire du prince Windischgrätz, en y voyant un « authentique acte de justice et d'apaisement général. » L'auteur polémique ensuite contre la pétition de « 36 honorables propriétaires et industriels allemands et juifs » de Prague dans laquelle ceux-ci attaquent le rapport du « comité de sûreté » viennois sur la situation à Prague : « Les 36 obligés du sieur Windischgrätz tiennent à éclairer le ministère sur le fait que le comité de sûreté de Vienne défend un point de vue inexact. Alors que pour les hommes de bien, les événements de la semaine de la Pentecôte » (c'est-à-dire l'insurrection de Prague) « sont indubitablement des attentats criminels contre le droit et l'ordre (Chilef [24]), le comité de sûreté de Vienne a vu dans la lutte qui s'y est menée une lutte de classes [25], une lutte des prolétaires tchèques exploités contre les exploiteurs étrangers avides de profit ... » « Les Allemands et les Juifs » - conclut le correspondant - « ont accolé jusqu'ici au nom de Tchèque toutes les accusations imaginables, de « fratricide massif » à « atteinte perfide à l'intégrité de l'Empire ». Avec cette mémorable adresse, ils dévoilent cependant pour la première fois eux-mêmes la conception particulière qu'ils se font de l'amour fraternel germano-chrétien et de l'unité juive de l'Empire. (sic) … Puisque les belles âmes émettent des professions de foi de ce genre, le peuple allemand ne manquera pas d'être instruit sur le parti qu'il doit prendre dans la lutte entre les Tchèques et la réaction germano-juive. [26] »

Voilà pour les expressions protchèques de la N.G.R. en juin-août 1848. On le voit : la N.G.R. s'efforce du mieux qu'elle peut de rendre justice au mouvement tchèque. Elle défend à plusieurs reprises l'insurrection de Prague et condamne résolument le bombardement de Prague dans lequel elle voit « un acte barbare, … que le peuple allemand – s'il se sent digne de la liberté – ne doit pas hésiter à dénoncer » (N° 33) ; elle vitupère la presse allemande « qui crache son venin contre la Bohème » (N° 66), fait l'éloge du Dr Rieger, un dirigeant tchèque (N° 62), fait des gorges chaudes de la proclamation de Windischgrätz parlant de « la grande conjuration slave » de Prague (N° 71), de même que de la « fable abominable » selon laquelle les Tchèques auraient projeté une « nuit de la Saint-Barthélémy » contre les Allemands (N° 83), - on peut même dire qu'il lui arrive, comme nous l'avons vu, de pousser trop loin ses sympathies tchèques en traitant, sur un mode outrancier et sans beaucoup de doigté, les Allemands et les Juifs de Prague etc., tout bonnement d'exploiteurs et de capitalistes « avides de profit ». Et pourtant, on est bien obligé de dire que la N.G.R. n'a pas de programme concret dans la question tchèque (une fois posée la revendication d'une égalité des droits pour les deux nationalités dans la province de Bohème, la question est épuisée), et pas non plus d'idée nette sur le sens et le contenu des luttes des nationalités en Autriche. Elle soutient le mouvement tchèque – mais en même temps, elle prend ses distances avec son contenu national et s'efforce de le présenter comme un mouvement dirigé contre le despotisme autrichien, un mouvement ayant un contenu purement social et situé sur le terrain de la démocratie politique. C'est ce que signifie l'affirmation selon laquelle Windischgrätz a attaqué le peuple de Prague, « non pas parce qu'il était tchèque, mais parce qu'il était révolutionnaire » (comme si l'un excluait l'autre), et c'est en ce sens que les rédacteurs de la N.G.R. écrivirent à l'adresse du journal italien ami qu'était « La Concordia » :

« Dans un précédent numéro, la Concordia a écrit que la N.G.R. soutenait tout parti du moment qu'il défende une cause opprimée. Cette invention peu judicieuse lui a été inspirée par notre appréciation des événements de Prague, notre prise de position en faveur du parti démocratique et contre les réactionnaires Windischgrätz & Co. Peut-être le journal de Turin s'est-il entre-temps fait une idée plus exacte de ce qu'est le mouvement prétendument (!) tchèque [27]. »

En d'autres termes, le fait de l'oppression nationale n'est pas – selon les rédacteurs - à lui seul une raison suffisante pour que la démocratie soit obligée de prendre parti pour la nationalité opprimée ; il n'y aurait d'obligation de ce genre qu'à partir du moment où les actions politiques de cette nationalité auraient un caractère révolutionnaire et convergeraient avec l'intérêt particulier de la démocratie ; si ce n'est pas le cas, le mouvement « prétendument » national n'aurait aucun titre à revendiquer une protection... Comme si l'hostilité à toute oppression nationale (celle-ci étant précisément la négation de la démocratie dans un domaine partiel) n'était pas par elle-même un élément constitutif essentiel de la démocratie et devait être subordonnée à des conditions particulières ! C'est pourtant le sens réel de la déclaration de la N.G.R. que nous venons de citer, une déclaration par laquelle elle adopte de fait le point de vue de l'indifférentisme à l'égard des nationalités opprimées, et donc celui de ce qu'on appelle le « nihilisme national [28] ».

C'est sans doute cette approche qui permet d'expliquer comment il a pu se faire que la N.G.R. ait commis la lourde faute de se prononcer – dans ses annotations d'un compte-rendu des délibérations du 11 septembre 1848 au Reichstag de Vienne– contre l'admission au Reichstag de langues autres que l'allemand, c'est-à-dire de fait pour le monopole de la langue allemande, « celle de l' État, de l'administration et de l'oppression [29] ». C'est ainsi que la motion présentée – « avec une indignation tchèque tonitruante » - par Rieger : « Il n'existe pas de langue officielle, - pas de nation privilégiée, donc pas non plus de langue privilégiée », est gratifiée du commentaire suivant : « Donc, les députés peuvent parler, présenter des motions, etc., dans leurs langues. Le Reichstag devient un office de traduction, un capharnaüm babylonien, qui débouchera sur sa désintégration. Finis Austriae. » Et le discours du prince Lubomirski, le « renégat de la démocratie » polonais : « Il n'est pas possible de refuser sous prétexte de difficultés ce qui est un droit pour beaucoup de gens ; même si la traduction se faisait en 30 langues, on n'en prendrait pas de retard pour autant », s'attire le commentaire ironique suivant : « Cette cornemuse à trente voix ferait subir à nos oreilles un merveilleux canon [30] ! »

En d'autres termes : même la N.G.R. n'a pas compris (malgré une remarque lancée occasionnellement par son correspondant à Vienne à propos de la « camisole de force de la langue » imposée surtout « aux députés paysans polonais et ruthènes venus de Galicie [31] »), que la décision du Reichstag de Vienne de ne laisser les députés parler et déposer des motions qu'en langue allemande, était une erreur lourde de conséquences qui ne pouvait manquer de se payer à l'avenir aux dépens précisément de la démocratie allemande. (Au Reichstag siégeaient plusieurs douzaines de paysans polonais, ukrainiens, roumains, que cette décision condamnait à garder le silence et à être dégradés au rang de « troupeau à l'unisson de la réaction » [32]. Elle ne comprit pas que ce que les Jacobins pouvaient encore se permettre pendant la grande Révolution française en ce qui concerne les « patois » français, ne pouvait en Autriche que porter préjudice à la révolution et mener à la défaite, autrement dit, ce qu'elle ne comprit pas, c'est le sens et l'importance de la question des nationalités qui était en train de prendre forme précisément en Europe Centrale.

Dans ce contexte, il n'est sans doute pas superflu d'examiner de plus près les discours contre les patois prononcés à la Convention par les Jacobins Barrère et Grégoire :

« Le fédéralisme et la superstition » - dit Barrère à la séance du 8 pluviose 1794 – parlent bas-breton; l'émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l'italien, et le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments du dommage et de l'erreur »... « Il faut populariser la langue [c'est-à-dire le français], il faut détenir cette aristocratie du langage, qui semble établir une nation polie au milieu d'une nation barbare [33]. » (Autrement dit, pour abattre « l'aristocratie » d'une langue, il faut opprimer toutes les autres – quelle sagacité dans la démonstration !)

Quant à Grégoire, six mois plus tard, il réclamait « dans une République une et indivisible l'usage unique et indivisible de la langue de la liberté [34] », ce qui était pour lui, bien sûr, synonyme de langue française.

Et voici maintenant à titre de comparaison, les discours analogues des députés allemands au Reichstag de Vienne en 1848, discours dans lesquels ils s'opposaient à la demande des Dalmates (Italiens) et de tous les Slaves que « les questions, les motions, les extraits des débats etc. soient traduits dans leur langue. Ainsi par exemple B. Borrosch (un Allemand de Bohème) [35] :

« Nous siégeons depuis maintenant 8 semaines en parlant allemand. Si nous introduisons de la polyglottie (!), ce premier Reichstag aura aussi été le dernier … Aucun républicain français n'a jamais émis la demande absurde que le Basque, le Provençal puisse parler dans sa langue … Si nous continuons à nous occuper de sujets de ce genre, c'est le knout qui restera vainqueur en fin de compte ; la nationalité est très souvent abusivement utilisée pour semer la discorde. »

Et Löhner, de l'aile radicale, exhorta les auteurs de la motion à la laisser tomber en prononçant ces paroles significatives :

« N'oublions pas la seule langue que nous devons tous parler, la langue de la liberté, qui nous est si nécessaire. » (Bien entendu, pour Löhner, il s'agissait de l'allemand.) « Derrière cette controverse, il y a la réaction, l'horreur absolutiste [36]. »

Donc de nouveau la « langue de la liberté » façon Grégoire, celle que nous rencontrons aussi bien dans la révolution française de 1789 que dans la révolution allemande de 1848 – et même dans la révolution russe de 1917 -, et qui malheureusement finit à chaque fois par se révéler être une fausse « langue de la liberté ». Quelle autre tonalité par contre dans le discours de Sawka, paysan ukrainien à peine sorti du servage, discours par lequel il s'adressa à son auditoire bourgeois-aristocratique lors du débat sur les langues au Reichstag de Vienne !

« À qui la faute », - s'écria Sawka dans un allemand approximatif - « si en Galicie le paysan ne parle pas allemand [c'est-à-dire ne sait pas l'allemand] ? Ce sont les seigneurs qui en sont responsables. De tout temps, … on nous a accablés jusqu'aux limites de ce qui était possible. En Galicie, le paysan n'a pas de logement, pas de vêtement, rien. Les seigneurs se sont acharnés à tout lui arracher, il n'a rien pour vivre et donc, il ne peut pas aller à l'école [37]. Je prie donc la haute Assemblée de s'expliquer à elle-même pour quelles raisons nous [paysans] n'avons personne qui comprenne l'allemand. »

Cependant, la « haute Assemblée » n'a pas voulu d'explications ; au lieu de cela, effrayée par le brutal langage de classe du paysan, elle a peu de temps après, à l'instigation des députés du groupe démocrate polonais, éloigné de ses travées ce personnage incommode. En prenant parti dans ce débat autrichien, non pas pour les Sawka, mais pour les Borrosch et les Löhner, la N.G.R. n'a assurément pas gagné un bon point pour son activité révolutionnaire [38].

À noter cependant que ce faux-pas se situe déjà à une étape où les relations entre les peuples « historiques » et les peuples « sans histoire » en Autriche se font de plus en plus tendues et où se profilent de plus en plus nettement les contours de la future « alliance Slaves-Habsbourg ». Des colonnes du journal disparaît alors complètement toute prise de position pro-tchèque, et à leur place surgissent des jugements et des formules « à l'emporte-pièce » qui laissent parfois – pour un journal comme la N.G.R. - une curieuse impression. (Dans ce genre, c'est le correspondant viennois de la N.G.R., Müller-Tellering, qui se distingue particulièrement – nous le reverrons plus loin sous les traits d'un antisémite borné et repoussant.)

On ne va bien sûr pas lui reprocher ses piques contre les chefs tchèques (Palacky, Rieger entre autres), désormais en train de faire les yeux doux à la cour impériale ni ses diatribes indignées contre leur rôle contre-révolutionnaire. Ils s'étaient déclarés eux-mêmes adversaires de la révolution [39], et ne méritaient pas d'être traités autrement qu'en cette qualité. - Mais, est-ce que la N.G.R. n'a pas poussé trop loin une colère parfaitement justifiée, est-ce qu'elle ne s'est pas mise elle-même en situation de faiblesse en développant des points de vue qui étaient difficilement compatibles avec le mouvement et les idées qu'elle représentait ?

Le 6 septembre 1848 déjà, le correspondant viennois se répand en invectives contre le « fanatisme slave » et « l'insolence » de cette « nationalité tchèque qu'on vient d'inventer ». « En Autriche » - écrit-il - « les nationalités poussent maintenant comme des champignons, et plus elles sont insignifiantes, informes et creuses, plus elles gesticulent furieusement. Et étant donné que, livrées à elles-mêmes, elles resteraient irrémédiablement privées de toute influence, elles conspirent avec l'absolutisme contre la liberté [40] » Le 12 du même mois, Müller-Tellering note : « Les Slaves ne toléreront plus aucun ministère allemand ; ils créeront un ministère du knout [41] » Le 20 septembre, il écrit : « Les Tchèques comprennent très bien que si les Hongrois et les Allemands font bloc avec le slavisme libéral des Polonais, des Ruthènes (?) etc., l'hégémonie dont ils rêvent est dans le lac [42]. »

Mais tout cela n'était qu' « escarmouches d'éclaireurs ». L'hostilité déclarée de la N.G.R. envers les Tchèques comme envers les autres Slaves sans histoire ne date que de l'écrasement de l'insurrection viennoise d'octobre, sous les applaudissements et avec le concours des dirigeants tchèques et croates. Marx écrit alors dans un de ses éditoriaux :

« À Vienne, tout un essaim de nationalités [43] qui croit voir son émancipation dans la contre-révolution … Qu'on n'oublie pas que siégeait à Vienne un congrès des peuples (c'est-à-dire le Reichstag constituant) et que les représentants slaves, à l'exception des Polonais, sont passés avec tambours et trompettes dans le camp impérial. La guerre de la camarilla viennoise contre l'Assemblée était simultanément la guerre de l'Assemblée slave contre l'Assemblée allemande … En Autriche, le parti slave a remporté la victoire en s'associant à la camarilla ; il va maintenant se battre avec la camarilla pour le partage du butin [44] ... »

Et dans un autre éditorial (du 31 décembre 1848), il écrit :

« À Vienne, les Croates, les Pandoures [45], les Tchèques, les Sérézans [46] et autres gredins loqueteux de la même espèce ont égorgé la liberté germanique, et en ce moment, le tsar est omniprésent en Europe. »

À partir de cette date, donc, la N.G.R. traite à plusieurs reprises la victoire de Windischgrätz et Jelačić remportée sur les insurgés viennois de victoire de « l'ordre et de la liberté croates », et Windischgrätz de … « vipère vénède [47]». Müller-Tellering écrit dans le n° du 12 octobre 1848 : « Ces chiens infâmes de Tchèques et de Ruthènes croyaient pouvoir faire de Vienne une capitale panslave et la livrer à l'absolutisme [48] » … « Le lieutenant-colonel Urban [commandant des troupes autrichiennes en Bucovine] » - écrit-il dans le même numéro - « fait appel au crétinisme des Valaques qui habitent au nord de la Transylvanie, de la même façon que Hurban [homme politique slovaque] a fait appel au crétinisme des Slovaques et des Hanaques [Tchèques de Moravie] » …

« Les Tziganes, dits Tchèques en langage commun » - peut-on lire dans un reportage sur le Reichstag de Kremsier [Kroměříž] (Brünn, 26 novembre) - « ont apporté dans leurs bagages toutes leurs effronteries nationales … Les Tchèques sont malgré tout très remontés contre la camarilla … Mais pour que la camarilla ne soit jamais débordée par le slavisme, celle-ci fait surgir quotidiennement d'un coup de baguette de nouvelles mini-nations et promet à chacune d'entre elles Dieu et le diable. C'est ainsi qu'elle a déjà coupé en deux la Galicie et monté les Ruthènes contre les Polonais ; c'est ainsi qu'à l'instant même, elle détache la Croatie. [49] »

Dans le n° 186, Müller-Tellering se lamente :

« On nomme dans les ministères rien que des Ruthènes, des Tchèques et des Croates. Preuve que l'Autriche, pour être dé-germanisée et dé-magyarisée, va être de plus en plus croato-tchéco-ruthénisée, ou, ce qui est la même chose, russifiée. On voit venir le moment où on va rebricoler la monarchie impériale pourrie avec les bêtes fauves slaves [50]. » Et de nouveau dans une correspondance du 6 janvier 1849 : « Le caractère minable du tchéquisme devient de plus en plus inouï. La « Slovanska Lipa » veut ressusciter le temps des Hussites [51]. (Dans la séance secrète du Reichstag de Kremsier où fut débattue l'expulsion du député Kaim, si l'on en croit Tellering, les Tchèques se seraient « illustrés par leurs manières de Hussites [52] ».)

Mais le pompon revient à sa correspondance du 15 février 1849 :

« Que fait la dynastie autrichienne ? » - demande-t-il. « Après avoir massacré les Magyars, les Italiens, les Polonais et les Allemands en utilisant ses Slaves au front de taureau, elle se met maintenant de nouveau du côté des Allemands et des Magyars pour, histoire de varier les plaisirs, anéantir maintenant ces Slaves assez bêtes pour lui avoir tiré les marrons du feu. … Les plus stupides de ces ânes slaves se frottent les yeux, à l'exception de Palacky » (la N.G.R. l'appelle une fois « Palacky, ce Tchèque qui est le roi des abrutis [53] »). Tellering menace : « Chiens de Tchèques ! Ces Tziganes [c'est-à-dire les Tchèques] sont assez finauds pour se rendre compte que les Allemands pourraient se venger sur eux des potences, de la poudre et du plomb dont les ont gratifiés les bandits qui leur servent de généraux [54] »

Qu'encore un autre correspondant viennois de la N.G.R. voie dans les Tchèques « le peuple plus stupide du monde [55] » ne va plus nous étonner.

Nous voilà au bout de notre désagréable collecte de perles [56]. Certes, le langage de la révolution n'est pas celui des salons littéraires et des chambres d'enfants. N'oublions pas : « Dans cette période, la démocratie de l'Europe entière haïssait les petites nations slaves qui n'avaient pas peu contribué, en s'alliant avec la réaction, à la défaite de la démocratie [57]. » C'est pourquoi le langage de la N.G.R. ne nous intéresse pas en raison de la brutalité des expressions qu'on y trouve, mais pour ce qu'il nous fait voir du désordre des idées et des sentiments qu'elles manifestent. Et il faut bien dire que, par exemple, l'emploi du terme « Hussites » comme injure – un emprunt au dépotoir idéologique des féodaux allemands catholiques (réutilisé tout récemment aussi par les nazis pour désigner les Tchèques) – ne peut rien avoir de commun avec la vision du monde développée par Marx et Engels, et représente dans tous les cas de figure un dérapage regrettable [58].

Cependant, il faut bien reconnaître que ce genre de dérapages n'aurait sûrement pas été possible si la N.G.R. avait eu à la base une vision claire et correcte des problèmes de nationalités en Autriche et en particulier de la question tchèque, au lieu de se fourvoyer dans le labyrinthe de cette théorie indéfendable selon laquelle les peuples « sans histoire » sont condamnés en permanence à un rôle contre-révolutionnaire et de ce fait à la mort nationale [59]. Nous verrons à quelles incohérences et à quelles conclusions fallacieuses cette théorie à entraîné son auteur lui-même. Mais il y a une chose évidente : il est quasiment impossible de cataloguer des populations entières comme méprisables « résidus de peuples », comme simples objets du processus d'assimilation historique, sans ouvrir en même temps les vannes à une disqualification arrogante des réalisations et des capacités intellectuelles de ces peuples. Et on ne peut pas impunément, même « dans l'intérêt de la Révolution », proclamer une « guerre d'anéantissement » contre des « peuples réactionnaires tout entiers » (comme tels) [60] sans produire, à côté d'une « haine des Tchèques et des Croates » [61] aux motivations révolutionnaires, une toute simple xénophobie nationaliste. En ce sens, la N.G.R. (en dépit des motivations bien différentes qui déterminaient la pensée et l'action de ses rédacteurs), a récolté ce qu'elle méritait avec ses Tellering …

Voilà pour la « politique tchèque » de la N.G.R., sur laquelle nous reviendrons ultérieurement quand nous nous occuperons de la « théorie » de Engels « sur les peuples sans histoire ». (C'est seulement à ce moment-là qu'il sera possible d'arrêter un jugement sur cette politique.) Contentons-nous de noter que c'est encore l'attitude sur la question tchèque qui correspond le mieux à l'idée qu'on se fait traditionnellement des motifs et du sens de la politique des nationalités de Marx et Engels. Dans le cas des Tchèques, en effet, on ne peut que porter au crédit de la N.G.R. les efforts réellement faits au début, dans les premiers mois de la Révolution, pour rendre justice aux aspirations émancipatrices des Tchèques (dans la mesure où le lui permettaient la confusion de son approche des problèmes de nationalités et son scepticisme sans doute déjà présent quant à la viabilité de la nation tchèque), et pour prendre leur défense contre le chauvinisme de la bourgeoisie allemande. De même, le fait que la « haine des Tchèques » hissée au rang de « vertu révolutionnaire » ne devint pour elle un mot d'ordre qu'après que les dirigeants tchèques se furent vendus à l'absolutisme. Mais il en fut tout autrement avec les autres nationalités autrichiennes sans histoire : les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Slovaques, les Ukrainiens et les Roumains. Pour ceux-ci, nul besoin de commencer par se vendre à la réaction. Pour la N.G.R., ils n'étaient de toute façon que de simples « décombres de peuples » et leurs actions autonomes ne furent dès le départ reçues que par la négative, comme « réactionnaires » et « contre-révolutionnaires ». Sous ce rapport, la N.G.R. ne fut au fond la plupart du temps que le porte-parole de son alliée, la démocratie aristocratico-bourgeoise hongroise et polonaise, et partageait de ce fait ses préjugés et ses illusions. Nous allons le voir avec l'exemple des Slaves du sud, et en particulier celui des Ukrainiens.

Les Slaves du sud[modifier le wikicode]

D'abord donc les Slaves du sud [62]. Nous avons déjà cité dans le chapitre précédent quelques appréciations très crues de la N.G.R. sur les Croates. Elles étaient inspirées par l'esprit de la « haine des Croates » qui s'empara de la démocratie révolutionnaire après les déchaînements de sauvagerie des troupes impériales (constituées en grande partie de Croates) dans Vienne écrasée. Mais la question est : quel regard la N.G.R. portait-elle sur les Slaves du sud et leur mouvement national avant le soulèvement d'octobre 1848 ?

Nous sommes renseignés par plusieurs correspondances (expédiées pour la plupart de Pest) qui toutes sont rédigées dans le sens de la propagande hongroise de l'époque à l'intention de l'étranger ; qui donc, d'un côté, nient l'existence de quelque question de nationalités que ce soit concernant les Slaves du sud, la présentant comme une construction artificielle, mais qui, d'un autre côté, affirment savoir que tous les intérêts et tous les besoins des Slaves du sud sont garantis par la « généreuse » législation hongroise, et estiment que les Slaves du sud doivent être regardés comme des « rebelles » poussés par la réaction, la camarilla de la cour ou même la Russie [63].

C'est seulement dans la première de ces correspondances que l'on perçoit quelque chose comme un vague idée de la réalité :

« Les Illyriens » - écrit le correspondant de la N.G.R. depuis Pest le 18 juin 1848 - « ont … pour eux les montagnes, les frontaliers, bien entraînés et courageux [64], la lutte en défense de la nationalité et de l'indépendance et enfin les liens très douteux avec les principautés danubiennes et indirectement avec la Russie (!). Si la volonté royale exprimée dans les décrets et les proclamations ne réussissait pas à régler pacifiquement le conflit [65], la Hongrie serait alors dans une situation très critique, d'autant plus qu'en cas de guerre sérieuse, les Valaques en Transylvanie, les Slovaques et les Russniaques [66] au nord ne resteraient pas non plus inactifs [67]

Ici s'exprime donc la même appréhension que celle qui a incité « le grand Magyar », le comte St. Szechenyi, à noter dans son journal intime à la date du 12 avril 1848 les singulières phrases suivantes : « Les Slaves nous anéantiront. Ils nous haïssent – et ce à juste raison. »

Mais cette correspondance est le seul passage de la N.G.Z. qui permettrait de soupçonner un certain degré de compréhension pour les luttes de nationalités en Hongrie et les dangers dont elles sont porteuses ! En-dehors d'elle, on ne trouve dans la N.G.Z. que des reportages tendancieux anti-serbes et anti-croates. Le 19 juillet, elle rapporte les propos tenus par Kossuth à la séance de la chambre basse, où il déclare « qu'il est inouï qu'un peuple (il vise les Croates) renonce, en faveur d'un petit parti réactionnaire corrompu, aux plus splendides bienfaits de la liberté et veuille plier la nuque sous le joug de l'absolutisme » … « Ce à quoi ils aspiraient, ce n'était pas l'indépendance, c'était accéder au joug autrichien [68]. »

Le 29 juillet, Müller-Tellering rend compte depuis Vienne d'une « manifestation de la réaction en faveur de Jelačić », manifestation yougoslave dans laquelle on a pu entendre « un concert de vociférations croates ». « Jelačić a voulu célébrer à Vienne sa victoire sur les Allemands (?) et les Hongrois », mais « la mise en scène montée par le cabinet metternichois pour dresser les peuples les uns contre les autres a, cette fois encore, complètement échoué [69]. »

Dans la N.G.R. du 8 août, nous trouvons de nouveau une lettre de Pest sous le titre « Les Slaves du sud soutenus par la camarilla », et dans le numéro du 13 août, le correspondant hongrois (qui est sans doute le même) raconte que « les rebelles illyriens auraient déclaré à un parlementaire de nos forces armées hongroises qu'ils ne céderont pas, - que, non seulement Dieu, mais l'empereur Nicolas leur viendra en aide, et qu'ils reconquerront tout qu'ils ont possédé avant le roi Étienne [70] ». (Dans la N.G.R., toutes les atrocités possibles [71] sont attribuées à ces « rebelles » - et rien qu'à eux – , alors qu'on ne trouve aucune mention de la pratique de la pendaison qui est celle des autorités et des troupes hongroises, mais cela n'a rien de vraiment surprenant, vu la position pro-hongroise du journal et ses sources d'information unilatérales [72]. Le 24 août, une nouvelle correspondance parle de « la campagne d'incitation à la haine entre les peuples dans le Vendée serbo-croato-illyro-autrichienne [73] », et le n° du 5 septembre publie un « manifeste des fils loyaux de la nation croato-slavonne » contre les Croates insurgés (manifeste bien sûr inspiré par le côté hongrois), dans lequel on peut lire :

« Il n'y a pas d'oppression des Slaves en Hongrie ! … Les Hongrois ont dû, pour gagner les sympathies du peuple, ériger leur propre langue à la place du latin que le peuple ne comprenait pas. Ils nous ont permis, à nous autres Croates, de faire de même (!). À peine la camarilla s'en est-elle aperçue qu'elle en a conclu, par une manœuvre calculée, que maintenant, la lutte linguistique était terminée en Croatie, qu'il lui était désormais impossible de continuer à asservir le peuple. » (Sic.) (Et ce fut, y est-il encore dit, précisément la raison pour laquelle elle a mis sur pied les « rebelles croates » [74].)

Une déclaration dont l'incohérence et la naïve hypocrisie sautent aux yeux. Et pourtant, les rédacteurs de la N.G.R. n'ont manifestement rien trouvé à redire sur les informations de ce genre, comme le prouve ce que Engels dit ultérieurement sur l'égalité linguistique qui aurait été accordée aux Slaves hongrois par le gouvernement révolutionnaire hongrois, ou même par l'assemblée provinciale prérévolutionnaire de Presbourg. C'est ainsi que dans son article (du 14 février 1849) contre Bakounine, Engels n'a rien d'autre à reprocher à la politique des nationalités des Hongrois que le fait « qu'ils aient été, notamment depuis la Révolution, beaucoup trop conciliants et trop faibles vis-à-vis de ces Croates bouffis de suffisance. Il est de notoriété publique que Kossuth leur a fait toutes les concessions possibles (?), la seule exception étant que leurs députés n'auraient pas le droit de parler croate au Reichstag. Et cette attitude conciliante à l'endroit d'une nation contre-révolutionnaire par nature, est la seule chose qu'on puisse reprocher aux Magyars. »

Et dans son dernier article publié le 19 mai de la même année dans la N.G.R., Engels souligne pour l'en féliciter « que, dès avant la Révolution de février, … le Reichstag de Presbourg dirigé par Kossuth … a accordé aux Croates et aux Slavoniens l'usage de leur propre langue dans leurs affaires intérieures [75]. » Il oublie cependant d'ajouter que la même assemblée provinciale [Landtag] hongroise (celle de 1843-44) imposa aux autorités croates le hongrois dans leurs relations avec les Hongrois [76] et décida début 1848 d'introduire comme langue officielle le hongrois à l'intérieur de la Croatie.

On peut lire dans l'ouvrage de Wendel : « Au Landtag hongrois de janvier et février 1848, se sont tenus de violentes diatribes contre les Hongrois : dans la réalité historique, la Croatie n'aurait absolument aucune existence, envers la Slavonie il conviendrait d'avoir une démarche impériale, on ne devrait honorer les desiderata des Slaves du sud d'aucune réponse. La décision avait été prise d'introduire dans les plus brefs délais en Croatie le hongrois comme langue officielle, et le nouveau règlement électoral hongrois réduisait, en passant par-dessus la vieille unité Croatie-Slavonie, les « župa » de Slavonie au statut de comitats magyars. [77] »

C'était donc une législation qui « ne pouvait manquer de blesser profondément les Croates [78] ». Certes, la loi linguistique de Presbourg ne fut pas reprise dans les « articles » des lois d'avril hongroises, mais elle ne fut expressément révoquée. Dans les premières semaines de la Révolution, Kossuth se borna à envoyer une adresse à « nos frères bien-aimés les Croates », « dans laquelle le croate était admis pour les communes, les municipes et les comitats, le hongrois, en revanche, était réservé pour la législation et les affaires de l'État [79] ». Les Croates repoussèrent naturellement ces prétentions [80], sans arriver à obtenir des Hongrois aucune concession. (Alors qu'il s'agissait du plus élémentaire de tous les « droits nationaux », celui d'utiliser sa langue!) « C'est seulement quand ces messieurs hautains se virent avec de l'eau jusqu'au cou, que l'assemblée hongroise se décida à un acte solennel de reconnaissance des l'égalité des droits entre toutes les nationalités [81] », - mais c'était déjà trop tard. Et c'est cette politique-là que Engels croit devoir qualifier de par trop « conciliante » ! - Il n'était alors que parfaitement logique que la N.G.R. écrivît le 13 septembre 1848 :

« Si on veut porter une appréciation correcte, du point de vue de la liberté et de l'indépendance, sur la situation régnant entre Hongrois et Croates, on ne court jamais le risque de se tromper en ne voyant dans la lutte de n'importe quel peuple contre la Hongrie rien d'autre qu'une manipulation de la camarilla pour barrer la route à la liberté et à l'indépendance [82]. »

Comment, avec une telle position, la N.G.R. aurait-elle pu porter un jugement correct et juste sur les problèmes de nationalités autrichiens ? Tâche impossible !

Résumons : les jugements négatifs que la N.G.R. porte sur les peuples slaves du sud ne s'expliquent en aucune manière, comme on le croit souvent, seulement par le rôle contre-révolutionnaire que les Slaves du sud ont joué dans la révolution de 1848-49 [83]. L'explication doit chercher plus profond. En premier, les rédacteurs du journal voyaient dans les Hongrois des alliés de la révolution et croyaient devoir pour cette raison défendre avant tout leurs intérêts. En second lieu, il y avait, le danger – en partie bien réel, en partie seulement hypothétique, – du panslavisme, qui semblait lié au mouvement des Slaves du sud. Cela ressort nettement, non seulement des deux articles de Engels sur les Slaves reproduits par Mehring [84], mais aussi d'autres contributions parues dans la N.G.R. et consacrées à la Hongrie et aux Slaves du sud, et que nous devons également attribuer à Engels.

« La victoire finale de la Hongrie » - peut-on lire dans l'article intitulé « La lutte des Hongrois », Cologne – dépend seulement de sa capacité à attendre les développements en Allemagne, et à nous ouvrir les yeux sur le caractère de l'idée du panslavisme exploitée par le côté russe [85] » … Et dans un autre article traitant également de la Hongrie, Engels écrit :

« Sans aucun doute, les Autrichiens n'ont pris que difficilement la décision de faire appel aux Russes. Il est clair comme de l'eau de roche que l'invasion russe va immanquablement donner un tout nouvel élan aux aspirations panslaves des Tchèques et des Slaves du sud. Ces peuples, depuis longtemps habitués à respectueusement voir dans le tsar leur protecteur naturel et leur libérateur final [86], ont maintenant sous les yeux la preuve flagrante que l'Autriche n'a ni la force ni la volonté de leur garantir un développement national ; et voilà que maintenant, le tsar russe entre en scène et en action au moment décisif et valide par les faits les espoirs qu'ils ont placés en lui. Comme autrefois aux Serbes allemands [87], le Tsar prouve aux Serbes, aux Croates, aux Tchèques etc. d'Autriche qu'il est bien le protecteur suprême de la nationalité slave. Et nous avons déjà vu à plusieurs reprises que les appétits des nationalités slaves représentent pour la « monarchie globale » autrichienne un danger tout aussi grand que le soulèvement armé des Magyars. - L'invasion russe en Transylvanie [88] permet au tsar de franchir un pas supplémentaire vers la réalisation du panslavisme ; il a proclamé l'alliance des Russes avec les Slaves autrichiens et s'est érigé en souverain de fait des Slaves autrichiens eux-mêmes. Il a de toute façon déjà les autres sous son commandement ; les Polonais sont ses valets, les Slaves turcs ses vassaux ; et le voilà maintenant qui se pose en protecteur des Slaves autrichiens. Encore un pas, et l'Autriche tombe complètement sous son autorité comme la Turquie [89]. C'est le prix à payer pour la monarchie impériale pour éviter pendant quelques mois d'être renversée par la Révolution [90]. »

On voit maintenant en quoi consistait, selon Engels, le vrai caractère « de l'idée du panslavisme exploitée par les Russes » : elle était exclusivement au service de l'expansionnisme de l'empire des tsars, et ne visait pas seulement à l'écrasement des Hongrois engagés dans une lutte farouche avec les Slaves du sud, mais aussi à la domination de l'Autriche elle-même. Or, si de cette façon, le tsarisme russe devait avancer, avec l'aide de ses satellites slaves, et avant tout des Slaves du sud, jusqu'au Danube et à la Moldau, et devenir le maître absolu de l'Europe centrale, - est-ce que, du même coup, puisqu'il les utilisait comme ses agents, il ne fallait pas considérer ceux-ci, non seulement comme des ennemis des Hongrois, mais tout autant comme des ennemis de l'Allemagne ?

Cette façon de voir est exposée dans un article plus développé et manifestement rédigé par Engels, qui parut dans la N.G.R. le 21 avril 1849 sous le titre significatif : « Le nouvel État prédateur croato-slavono-dalmate [91] ». L'objet en est un projet de loi élaboré au printemps 1849 à Agram par la commission commune « croato-slavone » du Landtag, projet de loi envisageant l'édification d'un « royaume trinitaire de Croatie-Slavonie-Dalmatie » dans le cadre de l'État des Habsbourg.

« Alors qu'en Hongrie proprement dite » - ainsi commence l'article - « la monarchie impériale k. k.[92] est ébranlée jusque dans ses fondements par les armes magyares victorieuses, le mouvement national particulier des Slaves du sud ne cesse de créer de nouvelles difficultés au gouvernement autrichien. Les Croates ont maintenant [93] inventé l'idée d'un royaume trinitaire croato-slavono-dalmate destiné à constituer le centre de gravité des aspirations panslaves » … « Ce document » – il s'agit du projet de loi - « est singulier. On n'y trouve aucune trace de haine anti-magyare ni de mesures préventives contre des agressions magyares, en revanche, il est marqué du sceau de la haine anti-allemande, de la protection contre les agressions allemandes et de l'alliance panslave contre les Allemands [94]. Voilà les fruits que récoltent nos pleurnicheurs du Saint-Empire romain adeptes du patriotisme constitutionnel, le résultat de leur enthousiasme pro-croate ! Nous avons déjà informé du fait que dans la Voïvodine serbe règnent la même haine et la même méfiance à l'égard des Allemands [95]. »

Quel était donc le contenu de ce projet « singulier », comment s'exprimait la « haine anti-allemande » de ses rédacteurs ?

« La trinité des coupeurs de têtes aux rouges manteaux » (… les Pandours, les Sérézans et les Heiduques [96] ») - continue Engels – inaugure immédiatement son existence par des conquêtes [97]. Outre qu'elle arrache toute la Croatie et toute la Slavonie à la Hongrie, elle revendique le Medjimurje, c-à-d. le petit territoire du comitat de Szalad situé entre la Drave et la Mur, et les îles de Kvarner du district istrien-dalmate, c-à-d., en plus d'un petit bout de la Hongrie, aussi un petit bot d'Allemagne [98]. Ensuite, elle demande le droit : 1. de confier aux assemblées provinciales (Landtage) respectives régler les relations intérieures de la Croato-Slavonie avec la Dalmatie ; de régler par des accords réciproques ses relations avec la Voïvodine serbe ; de constituer, sur la base d'accords avec les autres provinces slaves voisines, une entité politique plus resserrée, c-à-d. une ligue panslaviste contre les Allemands et les Magyars à l'intérieur de la monarchie impériale. Et ce droit à se liguer entre eux est, selon l'opinion pandoure-sérézane, le premier des droits de l'homme … Autrement dit, le premier de nos droits de l'homme « naturels » est la réanimation du congrès slave de Prague comme autorité législative » … « Ces conquêtes et ces alliances panslavistes sont suivies d'une déclaration solennelle : 'Le royaume trinitaire n'a jamais été un pays allemand (Dieu merci![99]), il ne veut pas le devenir ni même seulement faire partie du Reich allemand ; et c'est pourquoi le royaume trinitaire ne peut et ne pourra sans son consentement explicite être inclus dans quelque regroupement que ce soit que l'Autriche déciderait maintenant ou plus tard de conclure avec l'Allemagne.' On estime qu'il y a urgence à publier les déclarations de ce type face aux Allemands, bien qu'à notre connaissance, personne n'ait jamais pensé que la Croatie et les autres régions de coupeurs de têtes fussent une « terre allemande », et que l'Allemagne ne se sente pour le moment aucune envie d'incorporer au Reich allemand ces messieurs d'Otočac [100] et ces Serezans. - Et dans tout ce texte, pas un mot sur les Magyars, pas un seul paragraphe destiné à protéger l'État prédateur objet de tous les vœux, de l'oppression magyare qui fait l'objet de tant de lamentations ! Mais on voit à quoi revient toute cette affaire : l'Autriche unie et centralisée qui est l'objectif du ministère [Schwarzenberg-Stadion] et dans laquelle il est vrai à la longue les Allemands, qui sont la nation la plus civilisée, seraient moralement prédominants, fait mille fois plus peur à la trinité panslaviste que les Magyars que l'on pense défaits. On voit en outre que dans ces petites nations prédatrices, la haine anti-allemande dépasse de loin la haine anti-magyare. Et pourtant, elles ont les alliées de l'organe du patriotisme allemand, de la Gazette de Cologne [101] ! » Et Engels conclut : « C'est l'ébauche du nouvel État prédateur trinitaire, otočano-pandouro-croate, qu'on veut nous coller à la frontière sud-est de l'Allemagne, si la Révolution et les Magyars laissent faire. »

Aucun doute : on ne peut qu'être troublé par le ton et le contenu de l'article. Il y est reproché aux « mini-nations prédatrices [102] » et aux « régions de coupeurs de têtes [103] » d'être travaillées par des envies de conquêtes …, parce qu'elles veulent arracher à la domination étrangère des territoires qui sont les leurs de mémoire d'homme et qu'elles peuplent en masses compactes (la Croatie et la Slavonie) ; et elles sont accusées de « haine anti-allemande » parce qu'elle refusent la suprématie des Allemands dans l'État fédératif autrichien projeté et se dressent (comment pourrait-on leur en faire grief, vu les appétits réels de conquêtes de l'Assemblée Nationale de Francfort?) contre un rattachement au Reich allemand ! Et ce sont ces motifs qui justifient, pour la N.G.R., les remontrances adressées « aux pleurnichards patriotiques constitutionnels » et à la « Gazette de Cologne, la voix du patriotisme allemand », pour le manque de patriotisme dont ils font preuve avec leurs sympathies pour les Croates … Il faut bien admettre que ces arguments n'ont rien à voir ni avec l'attitude contre-révolutionnaire des Slaves du sud en 1848-49, ni avec la conception matérialiste-dialectique du processus historique, et que, bien au contraire, ils constituaient une concession, déjà inadmissible à cette époque-là, au mode de pensée national-allemand [104]. Il nous faut maintenant examiner la (très significative) interprétation du point de vue de Marx et Engels dans la question sud-slave par laquelle Riazanov introduit la publication de leurs articles de la « New York Tribune ».

Dans cette introduction, il souligne à juste titre « le peu d'intérêt » que les rédacteurs de la N.G.R. « manifestèrent au cours des années 1848 et 1849 pour les liens entre la révolution allemande et la question d'orient » (c-à-d. la question des Slaves des Balkans). « Ils justifiaient toujours la guerre contre la Russie en partant du point de vue de la révolution européenne et l'associaient étroitement à une guerre civile en Allemagne même. Jamais ils n'invoquent, pour justifier l'antagonisme qui les oppose à la Russie, les intérêts spécifiquement allemands dans la péninsule balkanique, la « mission germanique », la nécessité de protéger le « commerce allemand » aux embouchures du Danube, de libérer le « Danube allemand ». Ils défendent passionnément la restauration de la Pologne dans les frontières de 1772 [105], l'indépendance de la Hongrie et des principautés danubiennes [106], l'unification et l'indépendance de l'Italie, mais nous ne trouvons dans leurs articles aucune trace des différentes tentatives [Riazanov pense ici sans doute à Lassalle] pour établir un lien entre les intérêts de la révolution allemande et la question orientale. On peut en penser ce qu'on veut, mais le fait est là. Ennemis implacables de toutes les barrières féodales s'opposant au développement économique, ils ne sont pourtant jamais mis au service du capitalisme » (comme pendant la première guerre mondiale, les social-démocrates allemands à l'esprit patriotique contre lesquels Riazanov polémique indirectement). « Partisans de la Grande Allemagne et républicains, ils étaient convaincus que la république allemande dont ils visaient l'établissement, posséderait et développerait, en alliance avec l'Europe révolutionnaire, suffisamment de forces intérieures pour ne pas avoir besoin d'un seul pouce du sol polonais, hongrois ou italien, et à plus forte raison n'aurait pas à prouver sa viabilité en colonisant les territoires jusqu'alors dominés par les Turcs. »

Tout cela est tout à fait exact : Marx et Engels n'ont effectivement jamais revendiqué pour l'Allemagne un seul pouce du territoire croate, serbe ou bulgare. (Ils le laissaient … aux Hongrois, et – au moins pour un temps – aux Turcs.) Mais qu'en était-il des territoires slovènes et tchèques ? Riazanov passe sous silence cette question délicate, alors que personne ne savait mieux que lui combien les rédacteurs de la N.G.R. étaient peu disposés à renoncer à un seul pouce de ces territoires-là. « On peut en penser ce qu'on veut, mais le fait est là. » … Bien entendu, il serait absurde d'accuser pour cette raison Engels et Marx de « services rendus au capitalisme », voire à l'impérialisme allemand : la situation et les motivations étaient – nous allons le voir – bien plus complexes, et on ne peut les faire rentrer de force dans cette formule commode. Mais il ne sert à rien non plus de passer sous silence et de vouloir enjoliver cette « verrue » que porte la politique de la N.G.R. .

Nous l'avons vu auparavant : la N.G.R. a eu une attitude hostile envers le mouvement national des Slaves du sud avant que celui-ci ait pu se prononcer pour ou contre la révolution ; et nous voyons maintenant : il lui est arrivé de le combattre avec des arguments sans lien aucun avec le rôle effectivement joué par les Slaves du sud lors de la révolution de 1848-49, et qui auraient semblé bien plus naturels (et moins embrouillés) … précisément dans la bouche de « l'organe du patriotisme allemand, la Gazette de Cologne ». Dans un cas comme dans l'autre, elle a été très loin d'une appréciation exacte et objective de la question sud-slave et de sa problématique (en particulier de la compréhension du fait qu'il s'agissait ici en dernière analyse de la libération du joug féodal de masses paysannes se comptant par millions.

Mentionnons pour conclure que Engels n'a plus tard non plus jamais dévié de l'approche qui avait été celle de la N.G.R. concernant le sens et le caractère des luttes nationales en Hongrie et lui faisait même un mérite particulier « d'avoir plus que tout autre journal contribué à populariser la cause hongroise en Allemagne en expliquant la nature de la lutte entre les Magyars et les Slaves [107] ». Ceci relève de la suite de notre étude, dans laquelle nous allons nous pencher sur l'évolution des points de vue de Marx et Engels sur la question des Slaves du sud.

Les Ukrainiens (Ruthènes)[modifier le wikicode]

Nous allons maintenant étudier une nationalité qui, en 1848 (et encore quelques dizaines d'années plus tard), pouvait passer pour être la nationalité sans histoire par excellence : les Ukrainiens ou bien, selon le nom qu'ils se donnaient alors à eux-mêmes, les Russins, [Rusynŷ] (Ruthènes) de Galicie, de Bukovine et du nord-est de la Hongrie [108], trois pays de la couronne d'Autriche.

De toutes les nationalités sans histoire de l'Autriche, aucune ne connaissait sans doute une situation pire que celle des Ruthènes, ce peuple de « paysans et de popes », comme les appelaient avec mépris les nobles polonais [109]. Ceux qui étaient le plus en avance sur eux, étaient les Tchèques : leurs zones de peuplement faisaient partie des régions de la vieille monarchie où l'économie et la culture étaient les plus développées, et en 1848, à côté d'une nombreuse petite-bourgeoisie urbaine, ils comptaient aussi une importante couche d'intellectuels pénétrés du sentiment national, et sans doute en mesure d'engager le difficile combat pour la sauvegarde de la culture tchèque. D'un autre côté, les Slaves du sud eux-mêmes, pas moins arriérés culturellement et économiquement que les Ruthènes, étaient cependant, en tant que nationalité, dans une bien meilleure position qu'eux. Le mouvement croate bénéficiait de la traditionnelle autonomie des États provinciaux de Croatie et de Slavonie ainsi que de l'antagonisme entre la noblesse croate autochtone et la noblesse magyare, cependant que les Serbes pouvaient déjà s'adosser dans leurs aspirations nationales à la principauté semi-souveraine voisine de Serbie ; en outre, les Slaves du sud, grâce aux milices de la « frontière militaire » autrichienne, représentaient aussi, au milieu des turbulences de 1848/49, un facteur militaire non négligeable, comme le montre leur rôle dans la guerre de Hongrie.

Qu'étaient en revanche les Ruthènes en 1848 ? Rien d'autre que les « ombres de leurs ancêtres disparus [110] », qu'une masse de paysans analphabètes et à moitié serfs, qui, certes, parlaient une autre langue et allaient dans une autre église [111] que leurs seigneurs, mais qui continuaient à être enfouis profondément dans une existence « sans histoire » et n'avaient comme embryon de couche intellectuelle nationale que leur clergé grec-catholique. Certes, ce clergé ruthène, sous l'influence des « précurseurs » tchèques et serbes, fut lui aussi saisi dans le milieu des années 30 d'une puissante aspiration à faire revivre la culture nationale – et il présenta, en 1848, l'année de tous les orages, lui aussi, des revendications politiques et culturelles étonnamment abouties. Mais ce ne furent pourtant que de très modestes débuts qui ne devaient porter leurs fruits que 30 à 40 ans plus tard. En 1848, par contre, la masse du peuple, les paysans, était fort loin de l'idée nationale [112]. Certes, ils se sentaient Ruthènes, mais seulement parce que les seigneurs et leurs créatures étaient polonais et le faisaient sentir quotidiennement à leurs « sujets » en manifestant ostensiblement leur mépris pour leur « patois de paysans » et leurs « péquenots de popes ». L'antagonisme national était donc ici (pour parler comme O. Bauer [113]) seulement la forme apparente d'un antagonisme social, la haine nationale, seulement une haine de classe « travestie ». Il a fallu pour cette raison le travail acharné de plusieurs générations pour que la nationalité ruthène passe du stade de simple possibilité à celui d'une réalité culturelle et politique.

Il va de soi qu'à l'étranger, on ne pouvait qu'ignorer l'existence d'un mouvement national encore aussi embryonnaire (nous ne parlons naturellement pas des slavistes savants). C'est seulement dans les publications démocratiques polonaises des années 1846-48 qu'il acquit pour la première fois une « popularité » de courte durée – même si elle n'eut rien de glorieux.

Il s'agit ici des « tueries de Galicie » de 1846, dans lesquelles la démocratie européenne vit le symbole de l'infamie et de la perfidie du système Metternich et qui sont si souvent mentionnées aussi dans les écrits de Marx et Engels [114].

Lorsque, dans le milieu des années 40, les sociétés secrètes de Galicie (dans lesquelles se regroupaient pour l'essentiel des membres de l'intelligentsia aristocratique désargentée ainsi que de la petite et moyenne noblesse) se disposèrent à lancer une nouvelle lutte d'indépendance, elles se donnèrent l'ambitieux objectif de faire cette fois-ci de la cause polonaise celle du « peuple » polonais lui-même. Ils savaient que, contre la supériorité écrasante des trois puissances qui s'étaient partagé le pays, une insurrection ne pouvait vaincre qu'en s'assurant la participation active de la nation polonaise tout entière, c'est-à-dire avant tout de la classe paysanne saignée à blanc. Et les paysans ne se joindraient au combat que s'ils pouvaient nourrir l'espoir que dans la nouvelle Pologne ressuscitée, ils ne seraient plus maintenus dans l'esclavage, que leurs chaînes seraient brisées ! Une « révolution sociale » était donc la condition de possibilité de la révolution nationale, voilà ce qui était dit. Mais, à vrai dire, une « révolution sociale » qui devait se faire, non pas contre, mais avec la noblesse, celle-ci en prenant l'initiative : il s'agissait, en convainquant les seigneurs de renoncer volontairement aux corvées et autres charges féodales, de cimenter l'union fraternelle de toutes les classes sociales dans la lutte contre les oppresseurs étrangers. (Cela paraissait d'autant plus possible que la productivité des corvées ne cessait de décroître, que le pays était secoué de résistances paysannes de plus en plus fréquentes et que les seigneurs eux-mêmes commençaient à se rendre compte que le statu quo devenait intenable).

Quelle ne fut pas la stupeur des insurgés, quand les paysans que, naïvement confiants, ils avaient appelés le 18 février 1846 aux armes contre l'Autriche, les tournèrent contre eux au lieu de les rejoindre, et noyèrent férocement la révolte dans le sang de la noblesse polonaise ! On aurait aujourd'hui du mal à mesurer la déception, la fureur, le désespoir qui s'emparèrent alors de la « Szlachta » et en particulier de sa fraction démocratique : on était prêt à sacrifier au peuple ce qu'on avait de plus précieux, et le « peuple » trompait les espoirs de la nation de façon aussi sordide ! On voulait reconnaître en lui un frère ayant les même droits, et il se comportait comme un Caïn ! Est-ce que la cruelle providence pouvait soumettre une nation à une épreuve plus terrible, lui faire boire un calice plus amer ? On chercha une explication à ces horribles événements, et on la trouva – chose compréhensible – non pas dans la haine séculaire des paysans contre leurs bourreaux et oppresseurs (l'abnégation de la noblesse ne suffisait-elle pas à effacer les fautes du passé ?) ni dans l'insuffisante préparation idéologique de l'insurrection [115], mais dans la politique perfide de Metternich, lequel – conscient de la faiblesse du gouvernement autrichien en Galicie – avait dressé les paysans ignorants contre leurs seigneurs et les avait utilisés comme outils de l’infâme fratricide. C'est ainsi que naquit la légende [116] racontant comment des paysans [117] ignorants et rapaces auraient été égarés et achetés par Metternich, et auraient livré la liberté polonaise à l'ennemi en suivant Szela, un chef de bande pareil à une bête fauve … (Comme si tout le vécu abominable de ces paysans n'avait pu susciter leur haine et leur méfiance, et comme s'ils avaient eu besoin d'un Metternich pour désirer secouer leur joug ! …)

Telle était la version de la noblesse polonaise sur l'origine des « massacres de Galicie » de 1846. Cette version – à laquelle elle croyait sincèrement, car elle était la seule qui cadrait avec sa psychologie - fut bien sûr activement colportée aussi à l'étranger et accueillie avec faveur par la presse démocratique en France, en Angleterre et en Allemagne. Mais là, pour ne pas donner prise aux doutes et aux interrogations, il fallait qu'elle prenne un autre caractère et que, de légende surgie spontanément, elle devienne une mystification consciente. Les colporteurs de la légende s'en chargèrent, ils firent croire à la démocratie de l'étranger que les massacres – qui avaient eu lieu en Galicie occidentale, donc dans la partie purement polonaise du pays – n'avaient pas simplement été perpétrés par des paysans, mais, sur l'ordre de Metternich, par des paysans ruthènes « fanatisés pour une cause nationale et religieuse » (alors que ces paysans habitaient dans la partie orientale du pays! [118]).

Ici, la démocratie de l'étranger, toute à son s'enthousiasme pour la cause de la « liberté des nations », dressait l'oreille : « Ainsi, il y a plusieurs nationalités en Pologne ? » - Nullement, répondait la démocratie polonaise. « Comme partout ailleurs en Europe, il y a en Pologne des dialectes et des religions différentes. Ainsi les Ruthènes, qui parlent certes un patois qui s'écarte un peu du polonais et appartiennent à une autre Église, mais qui sont, en regardant de près, tout aussi Polonais que nous. C'est Metternich, le grand démagogue, qui le premier, les a « éveillés » à une nouvelle vie « nationale », c'est lui qui a le premier inventé – en suivant la maxime 'divide et impera' – une « nationalité ruthène » artificielle qui n'existe absolument pas [119] ! »

C'est sous cette forme mystifiée que la légende aristocratico-polonaise est reprise en 1849 chez Engels, à qui Kautsky [120], O. Bauer [121], G. Steklov [122], O. Rühle et plus récemment E. Fischer l'emprunteront partiellement. (Chez tous ces auteurs, ce sont des paysans ruthènes qui ont commis les massacres de 1846.)

« Quelle était au juste la « pièce maîtresse » de la politique de Metternich ? », demande Engels (dans l'article intitulé « La Hongrie » de janvier 1849).

« Il tenait en bride les bourgeois et les paysans de chaque nation en utilisant la noblesse de la même nation et les paysans de toutes les autres nations, il tenait en bride la noblesse de chaque nation en lui faisant craindre les bourgeois et les paysans de la même nation. Les divers intérêts de classe, les diverses œillères nationales et les préjugés locaux, si complexes fussent-ils, se tenaient mutuellement en échec et laissaient au vieux brigand Metternich la plus grande liberté de mouvement. Les scènes de tueries en Galicie montrent jusqu'où il a été dans cette manipulation des peuples les uns contre les autres : là, il a brisé le mouvement démocratique polonais déclenché dans l'intérêt des paysans en utilisant les paysans ruthènes fanatisés sous l'étendard de la religion et de la nation. »

Et à un autre endroit :

« Pour contenir l'esprit révolutionnaire des Polonais, Metternich avait déjà fait appel aux Ruthènes, une ethnie qui se distingue des Polonais par un dialecte un peu différent et surtout par la religion grecque, qui avait toujours fait partie de la Pologne et qui apprit pour la première fois de la bouche de Metternich que les Polonais étaient ses oppresseurs. Comme si, dans l'ancienne Pologne, les Polonais eux-mêmes n'avaient pas été opprimés au même titre que les Ruthènes, comme si, sous la domination autrichienne, Metternich n'avait pas été leur oppresseur commun ! »

C'est clair : Engels prend pour argent comptant la légende diffusée par la noblesse polonaise. Pour lui, les Ruthènes sont au fond une « ethnie » polonaise, et Metternich apparaît comme un magicien à deux baguettes capable de faire sortir de terre à son gré, non seulement des révoltes sociales [123], mais aussi des mouvements nationaux achevés. Il n'y a que l'argument final (celui selon lequel, dans l'ancienne Pologne, les Polonais eux-mêmes étaient opprimés) qui semble apporter quelque chose de neuf ; mais lui aussi provient de l'arsenal des publications démocratiques polonaises de 1846-48, qui esquivait toute allusion à une oppression nationale dans l'ancienne Pologne en brandissant la réponse stéréotypée selon laquelle les Polonais eux-mêmes – à savoir les paysans polonais – étaient socialement opprimés [124]. Et le fait que Metternich était l'oppresseur commun des Polonais et des Ruthènes n'empêchait pas le moins du monde la noblesse polonaise d'opprimer de son côté les Ruthènes, ou du moins d'aspirer à le faire, - comme l'a montré plus que clairement la Révolution de 1848. Les deux arguments sont naturellement des sophismes purs et simples.

Les passages de Engels que nous venons de citer contiennent en germe ce qui est la position de la N.G.R. vis-à-vis des Ruthènes et de la question nationale ruthène. Certes, on ne peut reprocher à cette gazette d'ignorer les réalités effectives du recoin le plus reculé de la monarchie, dans une province sur laquelle on n'avait à l'époque à l'ouest que de très vagues idées [125] – d'autant moins que ses correspondants polonais, de bonne ou de mauvaise foi, lui envoyaient la plupart de temps des rapports qui risquaient fort de désorienter. Toujours est-il qu'ils rapportèrent la mise en place du « Conseil Principal de Ruthénie » (« Rada Ruska ») avec de nombreuses filiales en province [126], l'instauration d'une chaire ruthène à l'université de Lemberg, les revendications des Ruthènes concernant la protection de leur nationalité, la mise en valeur et le développement de leur langue et la création d'une garde nationale ruthène spécifique [127], leur mémoire adressé à l'empereur dans lequel ils demandaient la séparation politique de la Galicie orientale, ruthène, et de la Galicie occidentale, polonaise [128], etc. De sorte que, même pour l'époque, le jugement de la N.G.R. sur les relations ruthéno-polonaises apparaît trop précipité et trop apodictique et doit être attribué moins au manque d'information qu'à sa prévention en faveur des sources d'information liées à la noblesse polonaise.

Ce faisant, il est arrivé à la N.G.R. de s'empêtrer dans de bien curieuses contradictions. Elle écrit ainsi le 28 octobre :

« De Paris, le Polonais Joseph Ordega » (l'un des dirigeants des démocrates polonais) « adresse à la « Réforme » un billet dans lequel il fait la lumière sur les régiments dits polonais qui se sont battus contre Vienne pour le compte de la camarilla. Au cours des derniers mois, en effet, le gouvernement autrichien a rappelé sous les drapeaux tous les soldats galiciens qui avaient fini leur service. Ce sont les mêmes que les mercenaires soudoyés en 1846 pour commettre les atrocités de Galicie » (sic).

Le papier du démocrate Ordega est, comme on voit, une fort maladroite mystification, car ce ne sont pas des « mercenaires soudoyés », mais d'authentiques paysans polonais qui, en 1846, se sont rués sur leurs seigneurs sous la direction du « roi paysan » dont nous avons déjà parlé, Szela. La N.G.R. ajoute la « note de la rédaction » suivante : « Est-il nécessaire de préciser que ces soldats ne sont pas des Polonais, mais des Ruthènes. Les propriétaires fonciers de Galicie ayant volontairement renoncé au charges féodales » (mais sous réserve que toutes les forêts et toutes les vaines pâtures reviennent aux seigneurs!) « il ne restait plus au gouvernement autrichien d'autre moyen d'entretenir la division en Galicie qu'en dressant, au nom de la nationalité, les Ruthènes contre les Polonais. Les Ruthènes parlent un autre dialecte, leur religion (la religion grecque) les sépare des Polonais, et enfin ce sont eux qui constituent la paysannerie proprement dite. [129] »

La théorie de la N.G.R. (qui, nous le verrons ci-dessous, opposait des « peuples révolutionnaires » entiers à des « peuples contre-révolutionnaires » entiers) ne connaissait à vrai dire qu'une nation polonaise unifiée, « révolutionnaire ». Mais comme toute la paysannerie polonaise (donc environ 90% du peuple polonais) était à cette époque « pour l'empereur », c'est-à-dire pro-autrichienne (ou alors, pro-russe ou pro-prussienne), la N.G.R. ne pouvait plus que transformer ces paysans en Ruthènes, et la nation polonaise en une nation exclusivement aristocratique ... [130]

Le lecteur aura remarqué que dans les citations de la N.G.R., la « question ruthène » apparaît toujours liée d'une manière ou d'une autre avec la question paysanne, et que le mouvement ruthène se présente comme un mouvement foncièrement paysan. Et c'est ce qu'il était effectivement – un bout de 1789, un mouvement sous les dehors duquel (en dépit des œillères nationales et du caractère réactionnaire petit-bourgeois des intellectuels qui étaient à sa tête) entrait en scène une nouvelle force historique, « un élément révolutionnaire encore embryonnaire » - une paysannerie se rebellant contre le féodalisme.

Les correspondants polonais de la N.G.R., liés à la démocratie aristocratique, le sentent confusément : d'un côté, pour eux, le mouvement ruthène est un néant absolu, un truc monté par le gouvernement, une bulle de savon, mais, de l'autre, ils le créditent d'une énorme influence sur les paysans et lui imputent en permanence l'intention de commettre de nouvelles « tueries ». Il nous faut donc faire maintenant une digression en examinant la question paysanne en Galicie telle qu'elle se posait en 1848/49. Ce faisant, nous pourrons faire un peu la lumière sur ce qui se passait derrière les coulisses de l'activité parlementaire officielle des porte-parole démocrates de la révolution autrichienne et peut-être commencer à apercevoir ce qu'était de façon générale la « politique paysanne » de la N.G.R. (une question qui n'a jusqu'ici jamais été étudiée!).

Le trait le plus saillant de tous (ou presque tous) les correspondants polonais de la N.G.R. est la peur panique d'une répétition des événements de 1846 en Galicie occidentale ; une peur dont on peut dire avec certitude qu'elle dominait toute la pensée et toute la sensibilité de la noblesse polonaise et ne pouvait que réduire au minimum son activité révolutionnaire en 1848/49 [131].

Dès la première correspondance de la N.G.R. consacrée à la situation en Galicie, celle du 26 mai 1848 envoyée de Lemberg, cette peur se manifeste nettement, bien qu'elle soit liée à toutes sortes d'illusions bizarres. Le correspondant relate de prétendues « menées » en Galicie ayant pour objectif « d'exciter les paysans russins à assassiner leurs seigneurs ». Mais le correspondant se rassure : « apparemment, un bon esprit s'est éveillé chez les paysans ruthènes. Ils semblent eux aussi vouloir faire cause commune avec les Polonais. » Et il fait le portrait prolixe et très lyrique d'un paysan ruthène qui aurait déclaré, « en levant les mains au ciel », devant le conseil national polonais : « Il y a eu parmi nous des gens qui nous ont divisés en amis et ennemis ; mais … aussi vrai qu'il y a un dieu au ciel, il faut qu'ici-bas règne la concorde entre Polonais et Ruthènes ... [132] ».

Mais cette atmosphère élégiaque de concorde céleste s'était déjà dissipée dans le billet suivant du 6 juillet, que la rédaction assortit du commentaire caractéristique suivant :

« Nous reproduisons ci-dessous sans y changer une ligne une lettre envoyée par un noble polonais de Lemberg,. Le lecteur n'aura pas de mal à faire la distinction entre les récits qui s'en tiennent aux faits et à eux seuls et les tentatives que fait le gentilhomme pour s'expliquer de la façon la plus plausible possible les rapports mutuels - qu'il ne comprend pas - entre les différentes classes. »

Le lecteur objectera sans doute que ces lignes montrent manifestement de quel regard critique la N.G.R. jugeait ses correspondants aristocratiques polonais ! C'est exact ; malheureusement, c'est le seul passage où la rédaction exprime ses réserves à l'encontre de leur façon de voir – et quel qu'en soit l'intérêt, il ne peut rien changer au tableau d'ensemble de la « politique polonaise » de la N.G.R..

Or, qu'écrivait le gentilhomme ?

Il se lamente : « La Galicie est dans un état qui confine à l'anarchie la plus complète. Les autorités sont inertes et comme éteintes, le pays lui-même est sous gouvernement militaire. Le peuple jette sur les propriétaires fonciers des regards pleins d'animosité, il se méfie des autorités et manifeste, sans savoir au juste pourquoi, le plus vif attachement à l'empereur. Il prend parti pour le soldat, qui, de son côté ne néglige rien qui soit susceptible de lui assurer son soutien actif en cas de nécessité, comme cela a été le cas lors des atrocités de 1846. Le comportement actuel du paysan ne résulte pas de sa conviction et de sa libre volonté, non, c'est un comportement suscité artificiellement par les officiers du fisc et les géomètres (!) qui arpentent le pays depuis des années et des années [133] … C'est seulement quand on connaît de près la situation et la vie en Pologne, en particulier à la campagne, qu'on est en état de mesurer à quels artifices et à quels subterfuges diaboliques on a dû recourir pour faire du paysan ce qu'il est aujourd'hui. » Un de ces « artifices », c'est la question ruthène : « On a trouvé un nouveau moyen de semer la discorde et de provoquer des divisions, avec les habitants de l'est de la Galicie, ceux qu'on appelle Russins ou (!) Huzules, que l'on cherche coûte que coûte à rendre réfractaires à la cause de la Pologne ... [134] ». Aucun doute : l'état d'esprit des paysans effraie au plus haut point le gentilhomme, mais il est absolument incapable d'en comprendre les raisons. Or, c'est exactement la même chose dans toutes les correspondances venant de Galicie. Par exemple, le 19 juillet, on apprend qu'une adresse du conseil national polonais de Tarnow au ministère de l'intérieur de Vienne attribue aux autorités autrichiennes l'intention de provoquer « des atrocités semblables à celles de 1846 » [135]. Le n° du 1er août contient des nouvelles alarmantes sur une attaque perpétrée par près de 1000 « Ruthènes c'est-à-dire paysans » armés de faux contre 42 gardes-nationaux polonais sans défense dans la petite ville galicienne de Podhace – attaque au cours de laquelle on aurait presque revécu les abominations de 1846 … Les funestes semailles déversées par les chefs de la nationalité ruthène » - conclut le correspondant - « commencent à lever en Galicie et menacent d'une copieuse moisson. [136] » Un autre correspondant écrit : « Les bouchers et les égorgeurs qui ont dévasté la Galicie cette année-là, avaient été recrutés, excités et utilisés comme des machines par Stadion [137] » - le même Stadion, « qui avait inventé de toutes pièces la nation ruthène et à l'instigation de qui, dans cette ville (Lemberg), a été installé un conseil populaire ruthène (Rada Ruska) [138] ... » Une autre correspondance du 24 octobre 1848 : « D'après les informations qui nous viennent de toutes parts, la bureaucratie est en train de mettre au point une conspiration révoltante pour assassiner comme en 1846 la prétendue (!) noblesse, le clergé et tous ceux qui sont partisans de la bonne cause. [139] » Il y a même un correspondant qui, en faisant état de la mauvaise volonté des conscrits de Cracovie « à se battre contre la Hongrie », ne peut s'empêcher d'ajouter : « Ces événements ne manqueront pas d'avoir des répercussions chez les paysans de Galicie … Ils brûlent du désir de laver la honte de 1846 dans le sang des bourreaux autrichiens [140]. » (Le lecteur pourra sans peine imaginer de quel « désir » les paysans galiciens de l'époque brûlaient réellement.)

Les pensées de la noblesse ne cessent de tourner comme dans un cercle ensorcelé autour des désastres de 1846 dont il ne parvient pas à se détacher et dont il ne cesse d'invoquer les fantômes ensanglantés dans une sorte de cauchemar obsessionnel. Et continuellement les mêmes dénonciations du mouvement national ruthène, dans lequel la noblesse flaire, avec un instinct de classe aiguisé, la rébellion du paysan enchaîné, continuellement, la même tentative impuissante « de s'expliquer de la façon la plus plausible possible les rapports mutuels » - que l'on ne comprenait pas - « entre les différentes classes ». On comprend fort bien que telle ait été la pensée de la noblesse galicienne et qu'elle n'ait pu être différente, mais on comprend moins bien que tous ces écrits aient pu trouver place précisément dans la N.G.R., alors qu'ils parlaient un langage de classe à ce point borné et transparent.

On trouve dans la N.G.R. une contribution insolite et particulièrement significative de ce point de vue, dont le sujet est Jacob Szela, le fameux chef des paysans polonais de 1846, « l'année sanglante » :

« Le sinistre bandit à la solde de Metternich, le paysan Szela, voulait à tout prix être élu député au Reichstag, mais il échoua, à sa place fut élu un autre paysan du nom de Kobylica. Furieux, Szela écrivit une lettre véhémente au ministre de l'intérieur dans laquelle on trouve le passage suivant : « N'ai-je donc pas mérité qu'on me distingue [141] ? En 1846, j'avais été proclamé roi des paysans (!) [142], j'étais craint et vénéré ; n'ai-je donc pas fait faire assez d'économies au Trésor impérial en lui épargnant des dépenses ? N'ai-je pas écrasé la révolution en Galicie ? On avait besoin de moi à cette époque-là, et maintenant on m'oublie, juste maintenant, pour les élections. Si j'étais élu, j'aurais pu mettre un peu de côté sur les 302 florins de frais de voyage et les 200 florins d'indemnité mensuelle (!), et au Reichstag, je pourrais siéger confortablement. Par contre, Lukian Kobylica, du district de Kimpolung, n'est, lui rien d'autre qu'un simple paysan qui a attaqué en 1846 les habitants de cette localité (il s'agit des agents des seigneurs), les a muselés, bâillonnés, crucifiés, et leur a versé de l'eau bouillante sur la tête, ce qui lui a valu une condamnation au cachot et à 50 coups de bâton. Et c'est un individu comme ça qui est choisi comme député ! » Et Müller-Tellering, qui n'est plus pour nous un inconnu, d'ajouter : « Demain, j'irai voir de plus près ce qu'il en est de ce député à la Constituante. [143] »

Le lecteur n'a sans doute pas besoin qu'on lui assure que dans toute cette histoire (qui a du reste fait à ce moment-là le tour de toutes les gazettes d'Allemagne et d'Autriche), il n'y a pas un mot de vrai – hormis le nom des deux paysans. Szela ne s'est jamais porté candidat au Reichstag, pas plus qu'il n'a envoyé de courrier au ministre de l'intérieur. Et de son côté, le député paysan ruthène Kobylica n'a pas commis un seul des forfaits dont il est incriminé, lors des « émeutes » des Huzules du district de Dolhopol (en Bucovine, son pays d'origine) en 1844 (et pas 1846!) - vu la sévérité de la justice de cette époque, il aurait été pendu dix fois ! Pas la moindre trace de tout cela dans les archives officielles [144], on y trouve par contre la mention de mauvais traitements que son seigneur aurait infligés à Kobylica en 1846 . Toute cette histoire est donc inventée de A à Z. Mais elle avait un but transparent : compromettre les députés paysans et en particulier Kobylica, et par ce moyen créer un climat permettant de l'exclure du Reichstag ! En effet, la tenue des élections de juin/juillet 1848 au « Reichstag constituant » avaient déjà été, malgré les lamentations et les imprécations de la noblesse contre la bureaucratie, hautement « galiciennes », c'est-à-dire qu'elles reposaient sur la fraude électorale, sur la manipulation des électeurs paysans analphabètes et autres escroqueries du même tonneau (c'était la seule manière d'obtenir que dans les districts ruraux de Galicie, des propriétaires de domaines, etc. soient élus par douzaines!). Et de la même façon, les représentants de la noblesse galicienne au Reichstag, les « Polonais en frac », s'appuyant sur leur alliance avec la « gauche » allemande, ont eu recours à tous les moyens, même les plus malhonnêtes, pour expulser du Reichstag les députés paysans, embarrassants et abhorrés d'eux, surtout leurs porte-parole les plus actifs. Car ici, il ne s'agissait pas de déclamations démocratiques, dont les « Polonais en frac » n'étaient pas avares, mais de choses aussi concrètes que l'indemnité compensant l'abolition des charges féodales, les servitudes paysannes dans les forêts et les pâtures usurpées par la noblesse, le droit seigneurial de « propination », le droit de la chasse, etc. Et sur ces sujets, la démocratie n'avait plus droit à la parole …

La N.G.R. se fit aussi l'écho, même s'il fut assourdi, des pratiques électorales en Galicie et du comportement des députés paysans galiciens au Reichstag. Il ne s'agit pas ici des anecdotes amusantes qui circulaient à Vienne sur ces députés et contribuaient largement à leur popularité [145], mais des articles des correspondants de Lemberg et de Vienne, qui, tout superficiels et bornés qu'ils fussent, contiennent bien des choses intéressantes. C'est ainsi que de Vienne on écrivit le 28 juin au journal à propos des élections au Reichstag :

« Dans la grande majorité des districts, c'est la méfiance à l'égard de la noblesse, de la bureaucratie et du clergé qui ressort nettement des élections … Seule exception, l'élection en Galicie de plusieurs membres du clergé grec, qui sont plus étroitement liés au peuple. [146] »

Certes, le gentilhomme que nous avons déjà rencontré a un autre regard dans son article du 6 juillet :

« Les élections à l'Assemblée Nationale de Vienne se sont tenues pour la majeure partie sous l'influence, bien qu'elle ait été larvée, de la bureaucratie, ces sangsues du pays. Elle a été assidûment à l’œuvre partout où il y avait quelque chance que le résultat lui convienne … En beaucoup d'endroits, ce sont des paysans qui ont été élus, mais seulement des paysans dont on était convaincu qu'ils étaient attachés à l'absolutisme impérial, ou bien des criminels condamnés pour vol [147] etc., et libérés depuis peu. Ailleurs, les paysans n'ont pas voulu participer aux élections ; le résultat a été qu'en-dehors de quelques exceptions, elles ont donné de bons résultats (!) ; mais immédiatement, se sont nouées les intrigues nécessaires pour annuler ces actes légaux. [148] »

Voilà pour les élections en Galicie. Sur les députés paysans au Reichstag, Müller-Tellering écrit le 18 août :

« Le comte Stadion [149] croyait pouvoir entraîner docilement à sa suite et utiliser à ses fins les 80 et quelque [150] paysans de Galicie qui siègent au Reichstag et ne comprennent pas l'allemand. Pillersdorf comptait sur un regroupement de même type avec les paysans allemands. Mais, bien que parlant des langues différentes, tous ces gens ont apporté de leur patrie le même sentiment, la même volonté, et c'est un même langage qu'ils partagent tous. Ils parlent tous la langue de la démocratie, et apprennent tous les jours, au fur et à mesure qu'ils connaissent mieux leurs chefs de file, à la parler mieux. Au début, le paysan votait en s'alignant sur les Pillersdorf et les Stadion, - mais maintenant, il fréquente les clubs et se forme avec tant de succès, dans les réunions du soir de la gauche, où l'on parle la langue unique de la démocratie, bien qu'elle soit nationalement diverse, qu'il se met à déposer des motions de sa propre initiative et à parler, même si c'est avec encore une certaine gaucherie [151] ... »

Ce tableau enthousiaste dressé par Tellering, était certes largement exagéré. Mais il y avait dans tout cela quelque chose de vrai, comme le montre le n° 83 de la N.G.R. qui reproduit le discours du député paysan ruthène Kapuszczak lors du débat sur l'abolition des charges féodales :

« En fait d'indemnisation (en contrepartie des obligations féodales à abolir) » - rapporte Tellering - « il veut de surcroît que les propriétaires de domaines et la noblesse versent des indemnités. « Les paysans de Galicie », dit-il, « étaient de corvée 300 jours au lieu de 100, pour le seigneur 3 journées comptaient pour une. Qui, alors, doit indemniser qui ? Le paysan était obligé de travailler toute la semaine, le dimanche, on le jetait à l'étable, à coups de triques, on le poussait au travail, et quand il demandait qu'on ménage ses bêtes de trait affaiblies, alors on lui disait : harnache-toi et prends le joug, toi et ta femme ! - Les seigneurs déclarent eux-mêmes qu'ils ont fait cadeau des corvées, alors pourquoi faudrait-il les indemniser ? » (Là, Kapuszczak met dans le mille.) « Le paysan n'est même pas tenu de dire merci pour le « cadeau », puisqu'il a été offert seulement le 12 avril, (donc) au moment où nos frères allemands sont intervenus en défense de nos droits ; s'il y a quelqu'un à remercier, ce sont nos frères allemands et notre bon empereur. (Applaudissements au centre, sifflets à gauche.) On nous considérait comme des esclaves, nous devions nous arrêter à 30 pas de la maison du seigneur, étions obligés d'aller chez le Juif [152], si nous voulions communiquer avec lui (le seigneur) (Applaudissements au centre), car il nous était interdit de pénétrer dans sa maison. « Le paysan pue », disait-on … Et c'est nous qui devrions dédommager ? Le fouet qui lacérait nos corps épuisés, lui, certes, nous pouvons en faire cadeau. [153] »

On comprendra que les « Polonais en frac » de Galicie (à quelques exceptions près [154]) ne trouvèrent guère à leur goût le discours de Kapuszczak ; on perçoit aussi à quel point les distinctions entre partis étaient alors toutes relatives, quand on voit ce discours récolter « les applaudissements du centre, et les sifflets sur la gauche » … (En tout cas, ces sifflets n'avaient pas pour cible l'attachement à l'empereur manifesté par le député paysan, car au Reichstag, tous les chefs de la gauche étaient exactement sur la même tonalité dans leurs discours.) C'est que la gauche du Reichstag était une gauche bourgeoise, qui devait prendre en compte les intérêts de classe de ses alliés de la noblesse polonaise, et en outre, était elle-même imprégnée du plus profond respect pour la « question de la propriété » - même quand, comme dans ce cas, la propriété en jeu était la propriété féodale … Les loups ne se mangent pas entre eux.

En tout cas, les députés paysans de Galicie de 1848/49 n'étaient pas aussi nettement et définitivement réactionnaires qu'on le suppose d'ordinaire [155]. Ou plutôt : ils l'étaient seulement sur le terrain politique, dans la mesure où toute leur situation de classe faisait d'eux non seulement des ennemis de la noblesse féodale, mais aussi des « monarchistes nés ». Les paysans français étaient eux aussi encore dans leur grande masse monarchistes en 1789 – et pourtant, ils devinrent peu après dans leur grande majorité des soldats loyaux de la République [156] ! S'il ne s'est pas passé la même chose lors de la révolution autrichienne de 1848/49, il semble bien que la faute en incombe, non à la paysannerie, mais à cette révolution elle-même – à sa pusillanimité et à sa peur des « problèmes sociaux », à son incapacité à pousser la solution de la question agraire et le mouvement anti-féodal des paysans au-delà des limites de ce qui était inévitable et admissible du point de vue étroitement bourgeois.

Cette conception semble être contredite par le fait que dans l'Autriche de 1848, « l’œuvre d'émancipation des paysans a été bien plus couronnée de succès que dans aucune autre partie de l'Allemagne [157] ». Certes, il ne s'ensuit pas qu'elle n'aurait pas pu aboutir à un succès plus grand encore, et qu'il nous faille absolument appliquer par exemple les critères prussiens pour évaluer « l'émancipation des paysans en Autriche ». Au contraire : à en juger sans passion, « l’œuvre émancipatrice » du Reichstag viennois n'apparaît pas aussi grandiose que le dit l'historiographie libérale bourgeoise courante. Il abolit les charges féodales, assurément, mais ce faisant, ne fit que valider ce que « la paysannerie avait déjà fait entrer dans la réalité [158] », et ce que l'absolutisme et la noblesse féodale considéraient eux-mêmes comme une concession inévitable au vu des circonstances. Mais le Reichstag greva en même temps la paysannerie et le pays tout entier du paiement d'une lourde indemnité aux seigneurs, il recula saisi d'un frisson sacré devant toute perspective de modification de la propriété foncière et de plus laissa à l'absolutisme et à l'aristocratie féodale le soin de trancher la question cruciale des droits d'exploitation des forêts et des pâturages : en se comportant ainsi, il a commis une lourde faute aux dépens de la paysannerie et la révolution. Ce qu'il produit avec son « œuvre émancipatrice », ce fut un minimum, pas un maximum !

Si étrange que cela puisse paraître, l'extrême-gauche de la révolution de 1848, dont la N.G.R. était le guide spirituel, n'a pas été en état d'évaluer correctement l'énorme importance de la question paysanne en Autriche, les chances extraordinaires qu'elle offrait à la révolution comme les lourds dangers dont elle la menaçait. On cherche en vain dans la N.G.R. une analyse des problèmes agraires en Autriche, un programme concret dans la question paysanne autrichienne, ou au moins des articles et des correspondances qui se penchent sur le fond et les principes de cette question [159]. Même le débat acharné qui secoua le Reichstag autour de l'indemnisation compensatoire des charges féodales, ne suscite aucune prise de position dans ses colonnes, elle se cantonne dans le rôle du journaliste qui rapporte ce qu'il voit. Mais, en ce qui concerne la question paysanne en Hongrie et en Galicie, les éloges dont elle couvrait la législation agraire « révolutionnaire » de Kossuth et « l'esprit de sacrifice » légendaire des seigneurs galiciens, faisaient d'elle, de fait, le porte-parole de la démocratie nobiliaire de ces pays et ne pouvaient que compliquer gravement, sinon même barrer, l'accès à la compréhension de leurs problèmes agraires [160]

C'est seulement quand la révolution fut défaite et alors qu'elle n'était plus en Hongrie qu'un corps sanguinolent agité des derniers soubresauts, c'est alors seulement qu'émerge sporadiquement l'idée d'une « guerre des paysans » autrichienne qui viendrait à la rescousse de la révolution et des Hongrois … (Mais elle ne dit pas comment on pourrait en venir à cette guerre des paysans et avec quels mots d'ordre concrets les paysans pourraient être mis en branle.) Nous pensons ici – à part une remarque fugace de Marx [161] – à deux billets très vraisemblablement rédigés par Engels dans les n° 275 et 283 de la N.G.R., et dont le premier est consacré à nouveau aux paysans ruthènes et au député Kobylica, que nous connaissons, et le deuxième à une prétendue insurrection paysanne à Chrzanow (Galicie occidentale).

Premier billet : « Hongrie. Aucune nouvelle de Transylvanie … En Bucovine, par contre, on voit resurgir la nation depuis longtemps oubliée des Huzules avec à sa tête le roi-paysan Kobylitza. C'est dans ce coin perdu de la monarchie impériale que s'allume la lutte que la mise en application des lois sur le remplacement des charges féodales [162], ne manquera pas de déclencher entre les paysans et la noblesse partout en Autriche. Kobylica se joint directement aux Magyars [163]. Écoutez ce qu'en dit le numéro du 4 avril de (1849) de la « Bukovina » de Czernowitz : 'Le tristement célèbre Kobylica est réapparu avec son dangereux acolyte Birla Mironiuk dans les montagnes au milieu des Huzules (ruthènes). Il propage de dangereuses chimères dans les communautés, il les incite à faire des incursions dans les forêts et les pâturages seigneuriaux et à ne pas démordre de leur attitude de résistance, en ajoutant qu'il ne tardera pas à venir avec une armée hongroise leur prêter main-forte ...' Bonne chance pour la guerre des paysans autrichienne ! [164] »

Voici donc, présenté tout d'un coup dans ce billet comme un allié des Hongrois, ce même Kobylica à qui on avait imputé auparavant (dans la correspondance de Tellering du 6 août 1848) tous les crimes, possibles aussi bien qu'impossibles … Cependant, cette fois encore, il s'agissait simplement d'une mystification : Kobylica n'a nullement rejoint les Hongrois. Après avoir, en novembre-décembre 1848, « fait prendre les armes à plusieurs milliers de paysans » dans sa région natale « en défense d'un programme de partage égalitaire entre les paysans des forêts et des domaines seigneuriaux et étatiques » [165], il se cacha dans les Carpates galiciennes, où les autorités ne purent s'emparer de sa personne qu'en mai 1850. Après avoir purgé une peine curieusement légère d'un mois d'arrêt, il fut banni et exilé dans la partie roumaine de la Bucovine (Gurahumora), où il mourut l'année suivante [166].

D'où provenait alors l'information de la « Bukowina » ? Eh bien, de nouveau de la noblesse, et cette-fois ci des propriétaires fonciers roumains [167], lesquels, à la différence de la noblesse polonaise, étaient restés « fidèles à l'empereur » pendant la révolution et pouvaient d'autant plus facilement dénoncer au gouvernement Kobylica comme « partisan des rebelles hongrois ». C'est que l'enjeu tournait autour des « forêts et des pâturages seigneuriaux » …, et sur ces sujets, aucune aristocratie n'entendait la plaisanterie !

Voilà pour Kobylica. Mais tandis que le mouvement des Huzules de Bucovine lié à son nom se fait remarquer tant par son côté 'communisme agraire' que par ses dimensions territoriales, on ne peut assurément pas en dire autant de la « République paysanne de Chrzanow [168] » : en fait, des paysans de plusieurs villages des environs de la petite ville de Galicie occidentale s'enfuirent dans les forêts avec femmes et enfants, le bruit ayant couru que des insurgés étrangers (des Hongrois, des Polonais ?) approchaient – ou bien – comme l'information en parvint à la N.G.R. le 16 avril de Cracovie - pour se soustraire à l'enrôlement. Sourds aux apaisements prodigués par les autorités, ils y restèrent plusieurs jours. Et ce fut tout. Mais la N.G.R. voulut voir dans cet incident insignifiant « les débuts d'une insurrection paysanne polonaise » :

Elle écrivit le 27 avril [169] : « Les Magyars ont trouvé un nouveau soutien, de la plus haute importance actuellement, à la veille de leur probable victoire, et c'est l'insurrection paysanne polonaise qui prend forme en Galicie … Trois mille [170] paysans se sont retirés dans la grande forêt de Chrzanow et y bivouaquent. On a tenté de les amadouer, mais ils ont répondu : 'Nous aimons mieux mourir ici qu'en Hongrie, qu'est-ce que les Hongrois nous ont fait ?' [171] »

Un billet donc qui est encore plus fantaisiste que celui sur les projets hongrois de Kobylica, puisqu'il transforme un simple mouvement de panique des paysans [172] en une « insurrection paysanne » et l'explique en outre par les sympathies pro-hongroises des paysans (lesquelles étaient assurément inexistantes)... Mais ces deux billets sont intéressants en ceci qu'ils nous montrent les illusions que la N.G.R. se faisait dans ce cas tant sur la maturité politique des paysans ruthènes et polonais que sur la force d'attraction révolutionnaire de la révolte aristocratico-bourgeoise en Hongrie [173]. (Et cette deuxième illusion était certainement encore plus grave que la première).

Encore deux remarques pour conclure : Nous avons commencé en examinant les positions exprimées par la N.G.R. sur le mouvement national ruthène, et avons débouché au fur et à mesure de notre étude sur une critique de ses positions sur le problème paysan de la révolution autrichienne de 1848/49. Cela était probablement inévitable, avec un mouvement national tel que le mouvement ruthène d'il y a cent ans, encore aussi limité à son noyau social intrinsèque (la question paysanne), encore aussi peu en mesure de se déployer au-delà de ce noyau. Mais ce déplacement dans notre approche s'est, nous semble-t-il, révélé utile pour notre étude : il nous a donné la possibilité de considérer la politique des nationalités de la N.G.R. sous un aspect nouveau et de chercher la racine de ses erreurs à un niveau plus fondamental : – l'évaluation erronée (ou la sous-estimation) de la question paysanne dans la révolution autrichienne de 1848. Nous aurons encore l'occasion de mesurer combien cet aspect est important pour notre sujet dans son ensemble.

En ce qui concerne le mouvement ruthène (ou mieux : ukrainien) lui-même, nous voulons encore signaler au lecteur une remarque faite par Engels dans une lettre du 12 avril 1853 à Weydemayer : « En ce qui concerne les provinces autrefois polonaises en-deçà de la Dvina et du Dniepr, je ne veux plus en entendre parler, depuis que j'ai appris que tous les paysans y sont des Ukrainiens (Petits-Russes) [174], alors que l'élément polonais ne comprend que des nobles et en partie des bourgeois – et que pour les paysans de ces régionscomme dans la Galicie ruthène de 1846la restauration de la Pologne signifierait le rétablissement de la vieille domination aristocratique dans toute sa puissance. [175] »

Pourrait-on souhaiter une critique plus pertinente de la politique ukraino-polonaise de la N.G.R. [176] que cette autocritique de la plume de Engels ?

  1. AUTRES PEUPLES SANS HISTOIRE

Pour conclure ce chapitre, encore quelques brèves indications concernant les autres ethnies et populations autrichiennes que la N.G.R. considérait comme « dépourvues d'histoire » : les Slovaques, les Roumains et les Saxons de Transylvanie.

Sur les Slovaques, on ne trouve dans la N.G.R. que quelques indications (la plupart du temps de la plume de Engels). C'est ainsi que dans son article intitulé « la Hongrie » (de janvier 1849), il souligne le désintérêt politique de la population rurale slovaque :

« Le territoire habité exclusivement par les Magyars n'occupe même pas le tiers de toute la Hongrie-Transylvanie. L'espace situé entre Presbourg, au nord du Danube et de la Theisse, et les contreforts des Carpates, est habité par plusieurs millions de Slovaques et quelques Ruthènes [177]. Au sud, entre la Save, le Danube et la Drave, ce sont des Croates et des Slavons ; plus à l'est, le long du Danube, une colonie serbe d'un demi-million. Entre ces deux régions slaves, le lien est fait par les Valaques et les Saxons de Transylvanie. Les Magyars sont donc encerclés de trois côtés par des ennemis naturels. » Tous ces peuples, ajoute-t-il, ne représentent toutefois pas le même danger pour les Hongrois : les Roumains et les Saxons, les Serbes et les Croates s'étaient soulevés « en masse » contre eux ; mais pour ce qui est des Slovaques, ils « seraient de dangereux adversaires dans ces régions propices à une guerre de partisans, s'ils étaient moins marqués par l'indifférence. »

Cette remarque de Engels correspond en gros à la situation réelle ; en dépit de l'hostilité des masses paysannes à l'endroit de la noblesse hongroise, il fut impossible de les impliquer dans une rébellion contre les Hongrois – et c'est ce qui causa l'échec de l'action militaire entreprise en été contre les Hongrois par les chefs slovaques Hurban, Štúr et autres. L'issue lamentable de cette action fut en bonne partie due à la différence religieuse entre le monde rural catholique et les intellectuels en partie protestants qui étaient les animateurs de l'idée nationale slovaque. (Sept ans plus tard, Engels se rappela cet antagonisme religieux, lorsque, dans sa lettre à Marx du 7 mars 1856, il attribua par erreur précisément au protestantisme slovaque la responsabilité « d'avoir puissamment contribué à l'inactivité des Slovaques contre la Hongrie en 1848/49. [178] » D'autres remarques sur les Slovaques se trouvent dans quatre articles de Engels consacrés au déroulement de la guerre hongroise, les 4 et 19 mars et les 20 et 28 avril 1849. Mais là, sous l'influence manifeste de la propagande hongroise, les Slovaques sont décrits comme favorables aux Hongrois.

« Malgré tous ses efforts, le gouvernement impérial n'a pas réussi à susciter le moindre fanatisme national chez les Slovaques. Ils sont les seuls de tous les peuples slaves de Hongrie à nourrir une franche sympathie pour la cause hongroise [179]. » « Messieurs Štúr et Hurban » – lit-on dans le deuxième article - « ont tellement la confiance des Slovaques que ceux-ci leur ont déjà plusieurs fois fait repasser le col de Jablunka en direction de la Moravie ! [180] » … Le 20 avril, Engels écrit : « La 'Gazette Constitutionnelle de Bohème' publiait hier un long article écrit depuis la Slovaquie … Dans chaque ligne transpire le dépit que les Slovaques refusent absolument de se laisser contaminer par la haine panslave anti-magyare, que les paysans slovaques soutiennent avant tout le parti qui leur assurera l'émancipation totale des charges féodales [181]. » (C'est-à-dire selon Engels le gouvernement hongrois.) Et enfin, dans un article du 28 avril : »Les paysans slovaques, qui doivent à Kossuth l'abolition des charges féodales, sont d'ardents partisans (sic) des Magyars et les soutiennent partout par des informations, des feux de signalement, etc. [182] »

Il y avait à vrai dire aussi peu de vrai dans cette affirmation que dans l'information du correspondant de la N.G.R. en Galicie que nous avons citée dans le chapitre précédent, selon laquelle les paysans ruthènes « voulaient désormais prendre fait et cause pour les Polonais », et qui n'était née que des imaginations candides des insurgés hongrois.

Les Roumains ne sont pas mentionnés plus souvent que les Slovaques dans la N.G.R.. Mais il faut faire une distinction : les Roumains vivaient d'une part en Autriche (surtout en Transylvanie), et de l'autre dans ce qu'on appelait les principautés danubiennes. En 1848/49, les premiers s'opposaient aux Hongrois, les autres aux Russes. Il est compréhensible que les Roumains de Transylvanie aient été attaqués par la N.G.R. comme auxiliaires de la réaction, mais que les Roumains des principautés (c'est-à-dire en réalité la noblesse roumaine de ces principautés) aient été salués comme des alliés [183]. Mais comme pour la N.G.R., le comportement contre-révolutionnaire d'un peuple est en même temps la preuve qu'il n'est pas viable, le même peuple – le peuple roumain - figure dans ses colonnes, en fonction de son établissement, tantôt au titre de « nation depuis longtemps déliquescente et dépourvue de toute énergie », tantôt comme nationalité dont « la liberté et l'indépendance » doivent être protégées.

Il y aurait encore à citer les Saxons de Transylvanie qui, pour la N.G.R., sont aussi une « nation depuis longtemps déliquescente », et auxquels il est en outre reproché (de même qu'aux Juifs hongrois) de vouloir « faire exception » en Hongrie et de « s'entêter à garder une nationalité absurde en plein milieu d'un pays étranger ». (Une attitude difficile à expliquer si l'on veut à tout prix voir dans Engels et Marx « des nationalistes allemands ».)

Autres peuples sans histoire[modifier le wikicode]

Pour conclure ce chapitre, encore quelques brèves indications concernant les autres ethnies et populations autrichiennes que la N.G.R. considérait comme « dépourvues d'histoire » : les Slovaques, les Roumains et les Saxons de Transylvanie.

Sur les Slovaques, on ne trouve dans la N.G.R. que quelques indications (la plupart du temps de la plume de Engels). C'est ainsi que dans son article intitulé « la Hongrie » (de janvier 1849), il souligne le désintérêt politique de la population rurale slovaque :

« Le territoire habité exclusivement par les Magyars n'occupe même pas le tiers de toute la Hongrie-Transylvanie. L'espace situé entre Presbourg, au nord du Danube et de la Theisse, et les contreforts des Carpates, est habité par plusieurs millions de Slovaques et quelques Ruthènes [184]. Au sud, entre la Save, le Danube et la Drave, ce sont des Croates et des Slavons ; plus à l'est, le long du Danube, une colonie serbe d'un demi-million. Entre ces deux régions slaves, le lien est fait par les Valaques et les Saxons de Transylvanie. Les Magyars sont donc encerclés de trois côtés par des ennemis naturels. » Tous ces peuples, ajoute-t-il, ne représentent toutefois pas le même danger pour les Hongrois : les Roumains et les Saxons, les Serbes et les Croates s'étaient soulevés « en masse » contre eux ; mais pour ce qui est des Slovaques, ils « seraient de dangereux adversaires dans ces régions propices à une guerre de partisans, s'ils étaient moins marqués par l'indifférence. »

Cette remarque de Engels correspond en gros à la situation réelle ; en dépit de l'hostilité des masses paysannes à l'endroit de la noblesse hongroise, il fut impossible de les impliquer dans une rébellion contre les Hongrois – et c'est ce qui causa l'échec de l'action militaire entreprise en été contre les Hongrois par les chefs slovaques Hurban, Štúr et autres. L'issue lamentable de cette action fut en bonne partie due à la différence religieuse entre le monde rural catholique et les intellectuels en partie protestants qui étaient les animateurs de l'idée nationale slovaque. (Sept ans plus tard, Engels se rappela cet antagonisme religieux, lorsque, dans sa lettre à Marx du 7 mars 1856, il attribua par erreur précisément au protestantisme slovaque la responsabilité « d'avoir puissamment contribué à l'inactivité des Slovaques contre la Hongrie en 1848/49. [185] » D'autres remarques sur les Slovaques se trouvent dans quatre articles de Engels consacrés au déroulement de la guerre hongroise, les 4 et 19 mars et les 20 et 28 avril 1849. Mais là, sous l'influence manifeste de la propagande hongroise, les Slovaques sont décrits comme favorables aux Hongrois.

« Malgré tous ses efforts, le gouvernement impérial n'a pas réussi à susciter le moindre fanatisme national chez les Slovaques. Ils sont les seuls de tous les peuples slaves de Hongrie à nourrir une franche sympathie pour la cause hongroise [186]. » « Messieurs Štúr et Hurban » – lit-on dans le deuxième article - « ont tellement la confiance des Slovaques que ceux-ci leur ont déjà plusieurs fois fait repasser le col de Jablunka en direction de la Moravie ! [187] » … Le 20 avril, Engels écrit : « La 'Gazette Constitutionnelle de Bohème' publiait hier un long article écrit depuis la Slovaquie … Dans chaque ligne transpire le dépit que les Slovaques refusent absolument de se laisser contaminer par la haine panslave anti-magyare, que les paysans slovaques soutiennent avant tout le parti qui leur assurera l'émancipation totale des charges féodales [188]. » (C'est-à-dire selon Engels le gouvernement hongrois.) Et enfin, dans un article du 28 avril : »Les paysans slovaques, qui doivent à Kossuth l'abolition des charges féodales, sont d'ardents partisans (sic) des Magyars et les soutiennent partout par des informations, des feux de signalement, etc. [189] »

Il y avait à vrai dire aussi peu de vrai dans cette affirmation que dans l'information du correspondant de la N.G.R. en Galicie que nous avons citée dans le chapitre précédent, selon laquelle les paysans ruthènes « voulaient désormais prendre fait et cause pour les Polonais », et qui n'était née que des imaginations candides des insurgés hongrois.

Les Roumains ne sont pas mentionnés plus souvent que les Slovaques dans la N.G.R.. Mais il faut faire une distinction : les Roumains vivaient d'une part en Autriche (surtout en Transylvanie), et de l'autre dans ce qu'on appelait les principautés danubiennes. En 1848/49, les premiers s'opposaient aux Hongrois, les autres aux Russes. Il est compréhensible que les Roumains de Transylvanie aient été attaqués par la N.G.R. comme auxiliaires de la réaction, mais que les Roumains des principautés (c'est-à-dire en réalité la noblesse roumaine de ces principautés) aient été salués comme des alliés [190]. Mais comme pour la N.G.R., le comportement contre-révolutionnaire d'un peuple est en même temps la preuve qu'il n'est pas viable, le même peuple – le peuple roumain - figure dans ses colonnes, en fonction de son établissement, tantôt au titre de « nation depuis longtemps déliquescente et dépourvue de toute énergie », tantôt comme nationalité dont « la liberté et l'indépendance » doivent être protégées.

Il y aurait encore à citer les Saxons de Transylvanie qui, pour la N.G.R., sont aussi une « nation depuis longtemps déliquescente », et auxquels il est en outre reproché (de même qu'aux Juifs hongrois) de vouloir « faire exception » en Hongrie et de « s'entêter à garder une nationalité absurde en plein milieu d'un pays étranger ». (Une attitude difficile à expliquer si l'on veut à tout prix voir dans Engels et Marx « des nationalistes allemands ».)

Deuxième section : La théorie des nationalités de la Nouvelle Gazette Rhénane[modifier le wikicode]

Nations révolutionnaires et nations contre-révolutionnaires[modifier le wikicode]

Dans le chapitre sur les Tchèques, nous avons dit que les propos incongrus de Müller-Tellering et d'autres correspondants de la N.G.R. sur les Tchèques, les Croates, les Ukrainiens etc., pouvaient en partie s'expliquer par l'attitude générale de cette publication dans la question des nationalités, que, de ce point de vue, la N.G.R. « n'avait pas volé ses Tellerings ». Examinons maintenant dans quelle mesure ce reproche est justifié par les articles de fond de la N.G.R. consacrés aux nationalités autrichiennes, et quelles conceptions théoriques ont pu conduire à de tels égarements.

Il s'agit des deux articles de Engels que nous avons déjà souvent cités, celui intitulé « Hongrie » et celui intitulé « Le panslavisme démocratique ».

Nous lisons dans ce dernier : « Les panslavistes démocrates, comme on les appelle, étaient confrontés à un dilemme infernal : ou bien renoncer à la révolution et confier à la monarchie impériale globale le soin de sauver au moins partiellement la nationalité, ou bien renoncer à la nationalité et sauver la révolution en laissant se décomposer la monarchie globale. Le sort de la révolution est-européenne dépendait alors de la position prise par les Tchèques et les Slaves du sud. Nous n'oublierons jamais qu'au moment décisif, au nom de leurs petites espérances nationales, ils ont trahi la Révolution et l'ont livrée à Petersbourg et à Olmütz … ! Nous vengerons dans le sang des Slaves cette ignoble et lâche trahison de la Révolution ... » Seule exception, les Polonais : « Parce que la libération de la Pologne est inséparable de la Révolution, parce que Polonais et révolutionnaire sont devenus des synonymes, les Polonais sont aussi assurés de la sympathie de l'Europe entière et de la restauration de leur existence nationale [191] que les Tchèques, les Croates et les Russes sont assurés de la haine de l'Europe entière et d'avoir à s'attendre à la plus sanglante des guerres révolutionnaires dirigée contre eux ... » « Aux phrases ronflantes et sentimentales dont on nous paye sur la fraternité … au nom des nations contre-révolutionnaires d'Europe [192], nous répondons : la haine anti-russe était et est encore la première des passions allemandes ; depuis la Révolution, elle est complétée par la haine anti-tchèque et anti-croate, et nous ne pouvons, en commun avec les Polonais et les Magyars, mettre en sécurité la Révolution que par le terrorisme le plus implacable contre ces peuples slaves ... » C'est pourquoi : « Lutte, 'lutte à mort impitoyable' [193] contre le slavisme traître à la Révolution : guerre totale et terrorisme sans merci – non pas dans l'intérêt de l'Allemagne, mais dans l'intérêt de la Révolution. »

Et Engels conclut l'article « Hongrie » par ces phrases d'une violence provocatrice :

« Mais dès la première insurrection victorieuse du prolétariat français … [194], les Allemands d'Autriche et les Magyars seront libres, et ils prendront une revanche sanglante sur les barbares slaves. La guerre générale qui s'ensuivra alors fera éclater cette ligue slave et fera disparaître jusqu'au nom de toutes ces petites nations obtuses. La guerre universelle à venir effacera de la surface de la terre non seulement les classes réactionnaires et les dynasties, mais aussi des peuples réactionnaires tout entiers. Et ce sera un progrès. »

On ne peut – surtout après les expériences abominables de notre époque – qu'être d'accord avec K. Kautsky, quand il dit que le lecteur reste « pantois » de lire ces phrases sous la plume de Engels, et qu'elles montrent que l'auteur « a, non seulement une vision totalement fausse à bien des égards de la situation réelle, mais aussi, et c'est encore plus ahurissant, qu'il brade les principes sur lesquels est fondé, non seulement le socialisme international, mais aussi la pensée marxiste en particulier [195]. » Mais, comme le dit un proverbe russe : « Dans une chanson, chaque mot est indispensable » ; ces phrases ont été écrites, et il ne nous reste plus qu'à nous arranger avec cet état de fait et à y réfléchir. Bien entendu, nous n'avons pas à suivre la critique superficielle de G. Adler [196], reprise 50 ans plus tard par Kautsky [197], qui les interprète dans le sens où Engels aurait prôné ici carrément l'extermination physique des peuples slaves, à l'exception des Polonais. (C'est à notre siècle barbare qu'il devait rester réservé d'énoncer à haute voix et de mettre en œuvre de pareilles bestialités !) Ce que Engels voulait effectivement « effacer de la surface de la terre », c'était les mouvements nationaux slaves, les partis politiques des Tchèques, des Croates, etc. avec leurs cercles dirigeants. Il aurait fallu pratiquer un « terrorisme implacable » à l'encontre de ces derniers. Les peuples eux-mêmes, leurs masses, seraient soumises par les « nations révolutionnaires » victorieuses à un processus de germanisation, de magyarisation, de polonisation (pas précisément pacifique). Naturellement, c'est encore bien assez grave. Il est maintenant clair que les sorties de Müller-Tellering et autres correspondants ne peuvent pas être mises sur leur seul compte particulier, qu'elles faisaient au contraire écho à l'attitude idéologique de la N.G.R. elle-même. Elles exprimaient concrètement, pratiquement, cette « haine anti-slave » que le journal élevait alors au rang de principe … Certes, cette « haine anti-tchèque et anti-croate » que Marx et Engels proclamèrent quand une menace mortelle pesait sur le dernier foyer révolutionnaire d'Europe, la guerre d'indépendance hongroise, était une haine de révolutionnaires contre les mouvements nationaux qui se comportaient en alliés et soutiens de la réaction en Autriche ; certes, ils étaient tous deux persuadés, en raison de la situation générale en Europe (la suprématie du tsarisme russe), et sur la base d'une interprétation très unilatérale de l'histoire de l'Europe Centrale, que les Slaves autrichiens étaient « nécessairement » et seraient en permanence des ennemis de toute révolution et de tout progrès. Cependant, tout cela ne fait qu'expliquer les motifs et la véhémence particulière de leur haine anti-slave, mais sans effacer en rien le fait qu'ils faisaient de peuples entiers l'objet de cette haine et appelaient contre eux à une « guerre d'anéantissement [198] ».

Quelle différence avec la ligne d'action des bolcheviks russes, 70 ans plus tard, quand ceux-ci, sous la direction de Lénine et Trotski, appelèrent, non pas à une guerre entre les peuples, mais à une guerre de classes, et brandirent dans ce but l'étendard du droit à l'auto-détermination de toutes les nations, même des plus petites … ! Eux aussi, les bolcheviks russes durent se confronter pendant la guerre civile de 1918-1921 à nombre d'États limitrophes qui étaient avant tout des « bastions » et des « avant-postes » de la réaction soutenue par l'étranger, et ils furent même contraints de recourir à la force des armes contre eux. Mais jamais, il ne leur vint à l'esprit de stigmatiser ces peuples limitrophes eux-mêmes comme « réactionnaires par nature », sans parler de les menacer d'une « guerre d'anéantissement » ... [199]

Comment expliquer ce contraste éclatant entre le comportement des révolutionnaires allemands de 1848 et celui des révolutionnaires russes de 1917 [200] ? C'est que, manifestement, les bolcheviks avaient de solides raisons de compter sur le soutien du prolétariat et de la paysannerie des régions limitrophes, alors que les révolutionnaires allemands de 1848 se croyaient – à tort ou à raison – face à une muraille impénétrable de la réaction à l'est de l'Europe.

Engels écrivait déjà à la veille de la révolution de mars :

« Une révolution allemande est une affaire autrement sérieuse qu'une révolution napolitaine » (janvier-février 1848). « À Naples, il n'y a que l'Autriche et l'Angleterre [201] qui se font face ; dans une révolution allemande, ce sont l'orient tout entier et l'occident tout entier qui se font face. [202] »

L'orient tout entier – c'est-à-dire l'immense empire russe des tsars qui était à l'apogée de sa puissance précisément sous le règne de Nicolas Ier, et aux frontières duquel la révolution de 1848 ne put que marquer le pas. Le tsar russe était la figure de proue de la contre-révolution, le chef effectif des gouvernements réactionnaires d'Europe centrale ; et s'il pouvait l'être, c'est que son empire – en dépit de la guérilla opposant en permanence les paysans malmenés comme des esclaves et la classe des propriétaires fonciers – était encore très éloigné d'une véritable révolution interne. C'est pourquoi le tsarisme représentait une menace mortelle pour tout développement révolutionnaire et tout progrès en Europe, et tout particulièrement dans une Prusse, qui – de l'aveu même de Bismarck – avait dans toutes les constellations européennes de 1831 à 1850 été un État vassal de la Russie. Et si la Russie – quand ce n'aurait été que pour protéger sa quote-part du brigandage polonais – ne pouvait tolérer aucune révolution à ses frontières, inversement, tous les révolutionnaires européens voyaient nécessairement dans une guerre contre la Russie dans laquelle est et ouest se feraient face, la meilleure des garanties, et même la seule garantie protégeant la révolution de l'extérieur.

Engels écrit le 12 août 1848 : « L'Allemagne révolutionnaire ne peut mener qu'une guerre : la guerre contre la Russie. C'est une guerre où elle peut rassembler ses énergies, vaincre ses propres autocrates, une guerre dans laquelle, comme cela convient à un peuple qui secoue les chaînes d'un esclavage trop longtemps toléré, elle paiera la propagation de la civilisation du sacrifice de ses fils et se rendra intérieurement libre en portant la liberté hors de chez elle ... »

Dans cette situation, autrement dit au regard de la menace que le tsarisme faisait peser, il était assurément juste d'opposer « l'occident tout entier » à « l'orient tout entier », la démocratie et la civilisation au despotisme et à la barbarie, et par conséquent de parler d'une « alliance des peuples révolutionnaires contre les peuples contre-révolutionnaires » (dans la mesure où cette dernière expression désignait l'empire russe des tsars). Mais cette conception n'était juste que parce qu'aucune révolution ne s'était produite ni ne pouvait se produire dans l'empire russe lui-même et parce que le tsar disposait de 800 000 moujiks dociles en uniforme. Vue sous cet angle, nous ne pouvons qu'approuver la politique étrangère de la N.G.R. .

Mais qu'en était-il, du même point de vue, des peuples slaves d'une Autriche qui avait été le théâtre d'une révolution victorieuse et où, dans les premiers mois de la Révolution, la réaction et l'absolutisme étaient à terre, épuisés et battus ? Fallait-il considérer de prime abord les Slaves autrichiens eux aussi comme des peuples réactionnaires et les assigner à « l'orient » ? - Engels, en tout cas, semble ne pas avoir été de cet avis quand, en janvier 1848, il évoqua « la liberté slave » pour laquelle « les Allemands devraient dégager le chemin » et quand encore, en août de la même année, - avec pour horizon la guerre contre la Russie - il prit le parti de la « liberté pour la Bohème ». C'est seulement à partir du moment où les partis nationaux slaves passent effectivement dans le camp contre-révolutionnaire, ce qui est un fait accompli avec la chute de Vienne, qu'il change radicalement de position et qu'il proclame également le mot d'ordre d'une alliance des peuples révolutionnaires contre les peuples contre-révolutionnaires [203]. La question est de savoir si, d'abord, un tel mot d'ordre, dans la situation telle qu'elle était, après une défaite décisive de la révolution, pouvait encore avoir une quelconque utilité ; et ensuite, s'il répondait à une nécessité objective ou n'était pas plutôt le produit d'une fureur compréhensible au vu du comportement « d'un monde slave qui avait trahi la révolution ». À première vue, la question paraît superflue, les partis slaves étaient de fait de l'autre côté de la barricade [204] et il n'y avait pas lieu d'avoir la moindre indulgence. Mais est-ce que cette défection du « monde slave » était absolument inévitable en toutes circonstances [205], et est-ce qu'on ne pouvait plus rien y faire non plus pour l'avenir ? - Notre question est donc la suivante : Est-ce que la politique des nationalités suivie par la N.G.R., laquelle opposait en Autriche en 1849 « des peuples réactionnaires entiers » à « des peuples révolutionnaires » et construisait toute sa stratégie sur cette prémisse, était justifiée par la situation effective de la révolution autrichienne ? Est-ce que réellement, les peuples slaves d'Autriche étaient économiquement, socialement et culturellement si désespérément arriérés qu'ils ne pouvaient qu'être contre-révolutionnaires pendant la Révolution de 1848/49 ? Ou bien, pour mettre en évidence ce qui est essentiel : est-ce que les masses paysannes de ces peuples étaient condamnées dans tous les cas à rester hostiles à la révolution ?

Poser la question, c'est répondre aussitôt par la négative. Premièrement, les peuples slaves d'Autriche se situaient alors aux degrés les plus divers sur l'échelle du développement (il suffit de comparer les Tchèques aux Croates), et rien n'autorisait à les mettre tous dans le même panier ; et deuxièmement, la paysannerie, même chez les plus arriérés de ces peuples, était dans sa grande majorité en révolte plus ou moins ouverte contre le féodalisme [206] – comme les paysans français à la veille de 1789. Et si cette paysannerie s'est alliée à la réaction et non à la révolution [207], la raison en est sans doute moins son état d'arriération que les œillères de classe de la bourgeoisie allemande d'Autriche et de ses alliés aristocratiques – hongrois et polonais. Les peuples slaves autrichiens de 1848/49 ne peuvent donc guère être qualifiés de contre-révolutionnaires sans espoir, de contre-révolutionnaires « par nature ».

Une autre question interfère alors, celle du panslavisme. Est-ce que les Slaves autrichiens de l'époque n'étaient pas « nécessairement » panslavistes ? N'étaient-ils pas voués, quelles que fussent les circonstances, à devenir (pour des raisons nationales) les postes avancés du tsarisme en Europe centrale ? - Mais pourquoi donc ? Personne mieux que Engels n'a démontré l'inconsistance et la vacuité du panslavisme, le fait que derrière « l'unité panslaviste », il ne pouvait y avoir en réalité « qu'un pur fantasme ou bien alors la férule russe ». Et si les Slaves autrichiens ont malgré tout à l'occasion flirté avec le panslavisme, la raison en a été, non pas qu'ils levaient les yeux vers le tsar russe parce qu'ils voyaient en lui leur « saint patron », ni qu'ils pensaient à la ville sainte de Constantinople, mais bien qu'ils sentaient nationalement (et socialement) opprimés et voulaient se débarrasser de leurs maîtres allemands, hongrois et polonais. Dire que les Slaves autrichiens étaient condamnés à être panslavistes, c'est dire en d'autres termes qu'il était inévitable qu'ils soient dominés et opprimés par les « vieilles nations civilisées », et que la Révolution de 1848/49 n'aurait rien pu changer à cet état de choses …

Bien entendu, Marx et Engels ne pouvaient pas énoncer cette conclusion dans toute sa brutale nudité. Ils n'étaient pas plus en mesure d'exposer à la lumière du jour les sources réelles de ces luttes nationales si fatales à la Révolution autrichienne, car elles étaient essentiellement liées à la nature de classe de la bourgeoisie allemande et de ses alliés aristocratiques. Vu l'immaturité et la faiblesse du prolétariat industriel en Autriche, cela serait revenu à avouer que la Révolution de 1848 était dans une impasse ; quel révolutionnaire véritable déclarerait perdue d'avance une révolution qu'il est en train de vivre et à laquelle il participe ? Et c'est ainsi que nous voyons, dans la question des nationalités autrichiennes, Engels et Marx s'écarter de la réalité et chercher à expliquer l'attitude contre-révolutionnaire des Slaves sans histoire d'Autriche, non pas par les luttes auxquelles la rivalité entre « nations dominantes » et « nations dominées » donne inévitablement une forme nationale, mais par la nature des peuples slaves eux-mêmes, par le « caractère contre-révolutionnaire » que l'histoire leur aurait attribué. Le pas était d'autant plus aisé à franchir que les rédacteurs de la N.G.R., fondamentalement centralistes et adversaires de tout particularisme [208], pouvaient s'appuyer sur l'expérience historique de la Révolution française qui présentait un exemple notable d'assimilation de petites communautés ethniques et de fusion de patois variés avec le français [209]. Et en fin de compte, est-ce que les peuples sans histoire d'Autriche n'étaient pas surtout composés de paysans, donc de membres d'une classe qui (selon ce que nous lisons dans un article de Engels [210]) ne pouvait avoir dans l'histoire qu'un comportement réactionnaire, et dont l'extinction était une simple question de temps à brève échéance ?

Telle était la situation historique et psychologique qui, à notre avis, ne pouvait qu'enfanter nécessairement la théorie des peuples sans histoire de Engels. Dans la suite de notre exposé, nous allons tenter de démontrer que cette hypothèse est assise sur des fondements solides.

Engels à propos du comportement des Slaves autrichiens sans histoire en 1848/49[modifier le wikicode]

Commençons par la façon dont Engels voit le rôle des Slaves autrichiens sans histoire dans la Révolution de 1848/49.

Nous lisons dans son premier article (« La Hongrie ») : « La camarilla autrichienne n'a trouvé de soutien, hormis la haute aristocratie, la bureaucratie et la soldatesque, que [211] chez les Slaves. Les Slaves ont précipité la chute de l'Italie, les Slaves ont pris Vienne d'assaut, et ce sont les Slaves qui tombent maintenant de tous côtés sur les Magyars. À leur tête, les Tchèques sous Palacký pour les discours, les Croates sous Jelačić pour l'épée. Voilà le remerciement reçu en retour des déclarations de sympathie de la presse démocratique allemande, partout (?) en juin, avec les démocrates tchèques quand ils furent mitraillés par Windischgrätz, le même Windischgrätz qui est maintenant leur héros. »

Il est difficile d'expliquer ce paragraphe par autre chose que par la fougue polémique de son auteur. Tout ici est faussé. Engels, p. ex., passe totalement sous silence le fait que l'affaire italienne, précisément, n'a absolument rien d'une page glorieuse dans l'histoire de la Révolution allemande. Pas un mot sur le soutien, non seulement du Reichstag de Vienne, mais aussi de l'Assemblée Nationale de Francfort et de la Diète hongroise à l'absolutisme des Habsbourg dans sa guerre contre l'Italie. Il semble oublier que les Viennois, précisément eux, « dans les premiers jours de leur liberté fraîchement acquise, étaient si peu révolutionnaires qu'ils livrèrent de nombreux volontaires enthousiastes à l'armée de Radetzky destinée à écraser la révolution italienne [212] » , et que les vers pompeux adressés par Grillparzer à Radetzky : « L'Autriche est dans ton camp, / Nous autres ne sommes que des débris épars », ne faisaient pas qu'exhaler « la lâcheté du philistin et la servilité du conseiller aulique de Sa Majesté », mais correspondaient à l'état d'esprit réel de la bourgeoisie allemande et du monde intellectuel en Autriche (et aussi en Allemagne). Il oublie que la N.G.R., précisément elle, - « malgré les vociférations et les roulements de tambour patriotiques de presque toute la presse allemande » - avait fustigé à plusieurs reprises la « lâcheté » de la démocratie allemande vis-à-vis de l'Italie [213]. - Mais ce sont les Slaves qui ont décidé du sort de l'Italie ! Et en faisant quoi ?

Engels écrit ailleurs : « En Italie, pendant longtemps, ce sont les 'Tedeschi' (les Allemands) qui ont porté seuls la marque infamante d'être les oppresseurs – mais qui composait les armées les mieux appropriées pour cette tâche et dont les brutalités étaient mises sur le compte des Allemands ? De nouveau des Slaves. »

Engels oublie simplement que c'étaient les Allemands qui étaient, quoi qu'il en soit, la nation dominante en Autriche, que le corps des officiers autrichiens était presque exclusivement allemand, et que les Slaves « sans histoire » asservis par l'Autriche n'étaient autorisés qu'à fournir la chair à canon paysanne de son armée … Une bien étrange argumentation, en tout cas, pour laquelle ce serait l'instrument qui serait le coupable, et pas ceux qui utilisent l'instrument [214] !

On peut en dire autant pour la chute de Vienne. Les Slaves constituant la majorité de la population en Autriche, il n'était que naturel que parmi les simples soldats, la proportion des Slaves ait été supérieure à celle des Allemands. On sait que pour le siège de Vienne, furent engagés de forts contingents de troupes croates, bohémiennes et galiciennes [215]. Mais – les régiments d'Autriche allemande, comment se sont-ils comportés alors ? Se sont-ils révoltés, ont-ils refusé d'obéir à leurs supérieurs, ont-ils soutenu les insurgés d'une manière ou d'une autre ? Rien de tout cela. À l'exception des unités très peu nombreuses qui, étant stationnées à Vienne même, étaient exposées à la propagande révolutionnaire, et se montrées hésitantes par moments, les régiments de paysans de Haute et de Basse Autriche, de Carinthie et du Tirol ont aussi « docilement » combattu que les « uhlans galiciens, les grenadiers croates et slovaques, ainsi que les cuirassiers et canonniers de Bohème ». (La N.G.R. a publié elle-même en octobre 1848 une liste de troupes autrichiennes-allemandes assiégeant Vienne [216]) ! Comment donc être convaincu par l'argument avancé par Engels ? - et en particulier si on veut bien considérer, à la lumière des expériences historiques, toute la difficulté qu'il y a à révolutionner une armée, et à quels immenses obstacles se heurtent même les membres oppositionnels d'une armée à la discipline inentamée quand il s'agit pour eux de se révolter contre leurs supérieurs [217] ! Pourquoi, donc, devrions-nous demander aux régiments de paysans slaves de l'armée autrichienne de 1848 qui se recrutaient pour l'essentiel dans des provinces arriérées sans aucune instruction primaire, plus d'intelligence de la situation et plus d'esprit de sacrifice qu'aux régiments allemands ? Si quelqu'un était responsable du comportement réactionnaire de ces régiments, c'était d'abord et avant tout les classes dominantes des nations « historiques » de l'Autriche, lesquelles faisaient tout pour maintenir ces paysans dans une servitude et une ignorance perpétuelles et en faisaient de cette façon des instruments dociles de la monarchie. (Rien n'est plus significatif de ce point de vue que l'attitude des démocrates viennois en octobre 1848, lorsque, tremblant à l'idée d'une « guerre des paysans » en Autriche, ils refusèrent d'appeler le peuple des campagnes à défendre Vienne [218].) La N.G.R. avait donc ô combien raison, au lendemain de la catastrophe, et dans la fraîcheur de la première impression, de rendre principalement responsable de la défaite de l'insurrection d'octobre la « misérable classe moyenne allemande » [219] - malgré le rôle, certes très important, joué par la « grande alliance de la contre-révolution avec les Slaves autrichiens » [220] … !

Voilà ce qui concerne la « faute » dont se seraient rendus coupables les peuples slaves lors de la défaite infligée à l'Italie et lors de la chute de Vienne. Les arguments de Engels n'en sont pas. Au mieux, il pourrait avoir raison sur le chapitre de la participation des Slaves à l'écrasement de l'insurrection hongroise. Là, les Slaves – et en particulier les Serbes et les Croates – ont été réellement actifs, et même « con amore ». Mais nous avons déjà vu (dans le chapitre sur les Slaves du sud) combien les Hongrois eux-mêmes, la noblesse hongroise et la toute jeune bourgeoisie hongroise, avec leur « traditionnelle » politique anti-slave, ont contribué à ce qu'on en arrive là.

Si, dans ses deux articles, Engels porte un jugement sévère sur le rôle historique des peuples slaves, son appréciation du rôle des Allemands ne peut nous apparaître en revanche que fort indulgente :

Il écrit : « On a toujours dit jusqu'ici que les Allemands avaient été dans toute l'Europe les agents du despotisme préposés aux basses besognes. Loin de nous l'idée de nier la honteuse participation des Allemands aux honteuses guerres menées contre la Révolution française de 1792 à 1815, à l'oppression de l'Italie depuis 1815 et de la Pologne depuis 1772 ; mais qui tirait les ficelles dans le dos des Allemands, qui les utilisait comme ses mercenaires ou son avant-garde ? L'Angleterre et la Russie … Il y a une chose au moins qui est certaine, c'est que les armées dont la supériorité numérique a repoussé Napoléon des rives de l'Oder jusqu'à Paris, étaient composées pour les trois-quarts de Russes – des Slaves - ou de Slaves autrichiens. Et que dire de l'oppression exercée par les Allemands aux dépens des Italiens et des Polonais ! Au moment du partage de la Pologne, deux puissances slaves étaient sur les rangs, une entièrement slave et une demi-slave » (l'Autriche), « les armées qui ont défait Kosciuszko étaient slaves dans leur majorité ; les armées de Diebitsch et de Paskevitch étaient exclusivement slaves. Et en Italie … ? Qui composait les armées les plus aisément utilisables contre les Italiens … ? Des Slaves, de nouveau. »

C'est clair: les troupes mercenaires allemandes et les gouvernements allemands se voient accorder le bénéfice de « circonstances atténuantes », puisqu'ils avaient derrière eux « l'Angleterre et la Russie », et que donc, dans une certaine mesure, ils n'étaient que des instruments. Mais derrière les paysans tchèques et croates enrôlés de force dans l'armée autrichienne, il semblerait qu'il n'y ait eu personne, c'est poussés par un pur enthousiasme réactionnaire qu'ils auraient été là où ils étaient, étant, effectivement, des « peuples contre-révolutionnaires par nature [221] » … N'ont-ils, en fin de compte, pas réussi à accomplir en plus un miracle d'une tout autre nature : en se laissant opprimer et exploiter par l'Autriche, faire de cette dernière une puissance « à moitié slave » ?

Mais comment à présent Engels juge-t-il l'insurrection de Prague dont la N.G.R. faisait l'éloge encore peu de temps auparavant et qui pouvait susciter quelques doutes sur l'idée de la nature contre-révolutionnaire du peuple tchèque ?

Il écrit : « Nous le répétons : chez les Slaves autrichiens, les soi-disant démocrates sont ou bien des canailles ou bien des songe-creux, et ces derniers, ne trouvant dans leur peuple aucun terreau pour des idées importées de l'étranger, ont été de bout en bout menés en bateau par les premiers. Au congrès slave de Prague, c'est eux qui avaient les premiers rôles. Quand les aristocrates panslavistes, ces messieurs le Comte de Thun, Palacký et consorts, trouvèrent que les chimères devenaient dangereuses, ils trahirent les rêveurs et les livrèrent à Windischgrätz et à la contre-révolution noire et jaune. Quelle ironie amère et ravageuse n'y a-t-il pas dans ce spectacle où l'on voit un congrès d'utopistes romanesques défendu par la jeunesse idéaliste de Prague, se faire brutalement disperser par des soldats de leur propre nation, où l'on voit pour ainsi dire un congrès slave militaire s'attaquer au congrès slave des utopistes ! L'armée autrichienne s'emparant de Prague, de Vienne, de Lemberg [222], de Cracovie, de Milan et de Budapest, voilà le congrès slave réel, le congrès slave en action ! [223] »

Ici aussi, donc, nous retombons sur le même argument cousu de fil blanc que nous connaissions déjà, et auquel le marxiste russe Steklov répond à juste raison :

« Comme si on ne pouvait user de la même ironie aussi envers les soldats allemands qui ont étouffé la Révolution en Allemagne, aux « canonniers et cuirassiers » français qui ont écrasé, d'abord le prolétariat, puis la République elle-même en France ! Aveuglé par son hostilité envers le mouvement slave si habilement exploité en Autriche par la réaction, Engels ne se rend pas compte de la faiblesse de son argumentation ... [224] »

Les combats de rue à Prague, « la jeunesse idéaliste de Prague » qui s'était battue si courageusement contre les troupes de Windischgrätz, tout cela ne signifiait donc rien pour Engels ? Est-ce que cela ne contre-balançait pas dans une certaine mesure le rôle du « congrès slave en action », des Slaves sous l'uniforme impérial ?

« Cela est vrai » - dit Engels - « chez les Slaves du sud plus instruits, il existait un petit parti démocratique qui, certes, ne voulait pas renoncer à sa nationalité » (pourquoi auraient-ils dû le faire?), « mais voulait la mettre au service de la liberté. Cette illusion, qui réussit à éveiller les sympathies parfaitement justifiées des démocrates d'Europe de l'ouest tant que les démocrates slaves participèrent à la lutte contre l'ennemi commun, - cette illusion fut détruite par le bombardement de Prague … Le bombardement de Prague aurait rempli toute autre nation d'une haine inextinguible contre ses oppresseurs. Mais que firent les Tchèques ? Ils baisèrent les verges qui les avaient fouettés jusqu'au sang, ils prêtèrent avec enthousiasme serment au drapeau sous lequel leurs frères avaient été massacrés et leurs femmes déshonorées. » Cela suffisait, dit-il, à démontrer « à quel point les chimères du congrès slave étaient inconsistantes et confuses », à quel point il convenait de ne pas prendre au sérieux les illusions des démocrates slaves. - Mais mieux encore : « Les combats de rue à Prague furent un tournant pour les panslavistes démocrates … À compter de ces événements, l'ensemble des tribus slaves du sud, suivant l'exemple des Croates, se mit à la disposition de la réaction autrichienne … Tandis que les Français, les Allemands, les Italiens, les Polonais, les Magyars, plantaient le drapeau de la Révolution, les Slaves se placèrent comme un seul homme sous celui de la contre-révolution. » « Les discours des planslavistes démocrates », continue-t-il, « n'ont de ce fait absolument aucun intérêt: leurs protestations démocratiques n'ont pas plus de valeur que les protestations démocratiques de la contre-révolution autrichienne officielle … Dans la pratique, la restauration de la nationalité [225] sud-slave commence par le déchaînement de la plus grande brutalité contre la Révolution autrichienne et magyare », en réalité, les Slaves « ne se sont levés en 1848 pour asseoir leur autonomie nationale que dans le but d'écraser en même temps la Révolution allemande et magyare ... »

Il est facile de voir combien la critique de Engels est unilatérale, combien il oublie les causes au-delà des faits bruts, et facile de voir qu'il n'y pas lieu de chercher, dans ce réquisitoire passionné, de jugement historique lucide. Il a bien entendu raison de fustiger le comportement contre-révolutionnaire des partis tchèques et des autres partis slaves qui ont été manipulés par l'absolutisme avant d'être remerciés à coups de pied, il a raison, dans cette situation, de demander aux « panslavistes démocrates » de prouver par des actes et non par des discours leur orientation révolutionnaire. (C'est pourquoi il faut séparer rigoureusement cet aspect de sa critique de ce qu'elle contient par ailleurs.) Mais il y avait un revers de la médaille : Qu'est-ce qui s'est produit pour que les partis slaves, après la courte phase d'ivresse, d'enthousiasme et de fraternisation des premiers mois de la Révolution, soient passés dans le camp de la contre-révolution ? Pour quelle raison est-ce que les Tchèques – malgré l'humiliation subie – se sont mis à « baiser les verges qui les avaient fouettés jusqu'au sang » ? Et la démocratie révolutionnaire était-elle au fond en droit d'espérer un autre résultat, alors qu'elle récusait à priori comme une « illusion » l'aspiration des démocrates slaves à conjuguer liberté et maintien de leur nationalité et que pour elle, (pensons à Engels lui-même) la « seule solution » à la situation créée par l'insurrection de Prague – même pour le cas où les démocrates tchèques auraient été victorieux – était une « guerre d'anéantissement des Allemands contre les Tchèques » ?

On chercherait en vain une réponse à cette question dans les deux articles d'Engels ! À la différence de ce qu'il écrivait auparavant, il ne laisse plus maintenant la moindre place à l'idée que ce sont les Allemands qui « ont trahi les Tchèques et les ont livrés aux Russes ». Tout à sa fureur, il refuse tout simplement d'admettre que les nations « historiques » elles aussi portent de leur côté une grande part de responsabilité si les Slaves sans histoire se sont tournés vers l'absolutisme pour les r protéger ; que par exemple les Allemands des Sudètes (tout comme les Tchèques) firent les yeux doux à la cour impériale dans les mois les plus critiques de la Révolution parce que, tremblant pour leurs acquis nationaux, ils subordonnèrent les intérêts de la Révolution à cet intérêt national [226], etc. Bien loin de tenir compte de ces faits, Engels exige des Tchèques et des autres Slaves un renoncement inconditionnel à leur nationalité ; comme si un tel renoncement était la chose la plus simple du monde, et comme si les nations « historiques » (c'est-à-dire leurs classes dominantes) avaient jamais été disposées à renoncer, ne serait-ce qu'à leurs privilèges nationaux, pour ne pas parler de leur nationalité ! Il reproche en outre aux Slaves de faire passer « la nationalité avant la révolution » et leur oppose les Polonais qui seraient « un peuple slave qui tient plus à la liberté qu'à l'âme slave » (mais pas qu'à l'âme polonaise), et qui de ce fait « s'assure son avenir ». Mais, répétons-le : qu'en était-il de ce point de vue des « nations historiques » révolutionnaires ? Ont-elles jamais, dans les années révolutionnaires 1848/49, été disposées à faire passer les intérêts de leurs nationalités derrière ceux de la Révolution ? Et les Slaves sans histoire n'étaient-ils pas dans une certaine mesure en droit de dire : Allez-y, donnez-nous l'exemple, montrez-nous d'abord comment on s'y prend [227] ?!

Il ressort de tout cela à vrai dire un tableau des luttes de nationalités en Autriche qui est très différent de celui dessiné par la N.G.R.. Quand on y regarde de plus près, on voit en effet que les classes dominantes de nations dites historiques se battaient en 1848/49, non seulement pour leurs États nationaux, mais en même temps pour leurs « sphères de pouvoir nationales », c'est-à-dire pour la perpétuation de l'exploitation et de l'oppression des peuples jusqu'ici asservis, alors que d'un autre côté, le mouvement des Slaves sans histoire était pour l'essentiel issu précisément d'une révolte contre la suprématie nationale et sociale de l'aristocratie féodale hongroise, polonaise et allemande et de la bourgeoisie allemande – que donc, en l'occurrence, les forces de l'avenir entraient dans l'arène en partie contre celles du passé, mais celles du passé pour la Révolution … Un tableau contradictoire qui ne fait que refléter les contradictions réelles de la Révolution de 1848, et montre sa faiblesse intrinsèque, son incapacité à maîtriser les tâches que l'histoire lui assignait.

Nous avons déjà indiqué plus haut pourquoi Engels ne pouvait pas voir ce problème de cette façon. C'est que la plupart des peuples slaves d'Autriche vivaient dans des régions que, soit la noblesse hongroise, soit la noblesse polonaise, revendiquaient comme leur « part naturelle d'héritage » ; or, les Hongrois et les Polonais étaient les seuls alliés de la Révolution allemande en Europe centrale et orientale. Comment, dans ces conditions, Engels aurait-il pu reconnaître la légitimité de la résistance opposée par les masses paysannes sud-slaves, roumaines, slovaques, ukrainiennes à l'aristocratie hongroise et polonaise en pleine activité révolutionnaire, sans remettre en question cette alliance et sans révoquer en même temps sa croyance (à vrai dire illusoire) à la mission social-révolutionnaire de la démocratie nobiliaire hongroise et polonaise, la croyance en sa capacité à faire avancer la « révolution agraire » dans l'Europe orientale ? Mais la question des peuples slaves auxquels les Allemands étaient immédiatement confrontés, n'était pas, elle non plus, si facile à résoudre. Pour des raisons économiques, géographiques et stratégiques, il paraissait indispensable de conserver la Bohème, la Moravie et la Silésie (où habitaient du reste 2 millions d'Allemands) ; les Slovènes, à la différence des Serbes et des Croates, se montrèrent en 1848 politiquement si peu actifs que leur mouvement pouvait – à ce qui semblait à Engels – être considéré comme une quantité négligeable. Est-ce qu'il fallait, pour faire plaisir à ces Slaves « éparpillés », « à moitié germanisés », à l'avenir national desquels personne ne croyait en Allemagne, mettre en péril les intérêts vitaux du futur État allemand unitaire ? Et finalement : lequel de tous les peuples sans histoire d'Autriche, sans excepter les Tchèques, pouvait à cette époque représenter un facteur révolutionnaire autonome, comme c'était le cas avec les Allemands, les Polonais et les Hongrois ? Est-ce que les intérêts de ces peuples activement révolutionnaires ne devaient pas avoir la priorité sur les vagues « rêveries » incertaines des Slaves ?

Nous saisissons maintenant pourquoi Engels ne voulait faire porter aux nations historiques d'Autriche – les Allemands, les Hongrois et les Polonais – aucune sorte de « responsabilité » concernant le passage des Slaves dans le camp de la contre-révolution. Mais il fallait quand même donner une explication au phénomène ; de quelle façon ? C'est ici que commence le péché originel théorique des articles d'Engels sur les Slaves.

Si le comportement contre-révolutionnaire des Slaves sans histoire en 1848-1849 n'était pas simplement la figure sous laquelle se manifestaient les luttes de pouvoir nationales que la renaissance de ces peuples rendait inévitables en Autriche, si la cause n'en était pas – au moins en partie - les tendances chauvines des nations historiques, alors il ne pouvait visiblement s'expliquer que par l'immaturité historique propre à ces Slaves, par leur nature contre-révolutionnaire. Et c'est effectivement ce que pense Engels ! Dans son deuxième article, il écrit : « Nous avons montré comment les mini-nations de ce type, traînées par le cours de l'histoire et contre leur gré dans le sillage des autres depuis des siècles, ne peuvent nécessairement être que contre-révolutionnaires, et comment elles l'ont été réellement pendant la Révolution de 1848. » Tous ces peuples, en effet, « ont d'abord pour mission d'être engloutis dans la tempête mondiale de la révolution. Raison pour laquelle ils sont maintenant contre-révolutionnaires ».

Nous allons maintenant examiner les preuves historiques que Engels apporte à l'appui de cette thèse.

L'histoire contre les slaves (Engels sur l'origine et la vocation historique de l'Autriche)[modifier le wikicode]

Dans les deux articles de Engels, on cherchera en vain des faits, des références historiques directes venant à l'appui de cette thèse – sauf à accepter comme telles ses considérations sur le rôle des soldats slaves de l'armée autrichienne ou le contraste qu'il établit en soupesant le comportement de l'assemblée des états hongrois et celui des états croates entre 1830 et 1848 [228]. Il s'en tient à une généralisation hâtive en affirmant que les Slaves autrichiens n'ont jamais été révolutionnaires dans leur histoire, et donc, ont toujours été contre-révolutionnaires. Laissons la parole à Engels :

Dans son deuxième article, il écrit : « Si les Slaves avaient seulement démarré une nouvelle histoire révolutionnaire à une époque ou à une autre de leur oppression, ils auraient apporté la preuve de la vitalité de leur peuple. Leur libération aurait alors eu un intérêt pour la Révolution, et l'intérêt particulier des Allemands et des Magyars se serait effacé devant l'intérêt supérieur de la Révolution européenne. Mais c'est précisément ce qui ne s'est jamais passé. Les Slaves – rappelons que nous ne parlons pas des Polonais – ont toujours été au contraire les instruments de la contre-révolution. Opprimés chez eux, ils étaient en-dehors de chez eux les oppresseurs de toutes les nations révolutionnaires, aussi loin que l'influence slave portait. »

Là, nous sommes quelque peu interloqués : que penser alors par exemple de la guerre hussite, que Engels lui-même caractérise comme une « guerre de paysans nationale tchèque sous étendard religieux contre la noblesse allemande et la suprématie impériale allemande » ? Est-ce que les Tchèques de cette époque ont été un « instrument de la contre-révolution » ? Ou bien la bataille de Kosovo (le Champ des Merles, 1389), où les Slaves du sud – agissant assurément dans l'intérêt de toute l'Europe et de son développement – ont fait front contre le terrible danger turc ? Et surtout : de quelle « révolution » est-il question, à laquelle les Slaves ne se seraient jamais joints, de quelle « contre-révolution », dont ils auraient été les principaux instruments ? Manifestement, ces deux expressions sont employées ici au sens « large », sous l'angle de la philosophie de l'histoire, - manifestement, c'est tout le processus historique précédent qui est vu comme une lutte entre « révolution » et « contre-révolution », leur antagonisme n'étant censé rien désigner d'autre que celui opposant la civilisation à la barbarie, la société bourgeoise à la féodalité, la centralisation au particularisme !

Les considérations de Engels sur la genèse et le rôle historique de la monarchie autrichienne prouvent que c'est bien de cela qu'il s'agit. Ces considérations méritent tout à fait qu'on s'y arrête, car elles ont encore aujourd'hui un côté stimulant et illustrent clairement aussi bien les qualités que les faiblesses de sa vision des choses.

Selon Engels, la maison des Habsbourg doit essentiellement à trois grands facteurs historiques son ascension et sa puissance, trois facteurs qui ont fait de la domination de cette dynastie pendant une longue succession de siècles un dispositif indispensable : la lutte contre le monde slave, la résistance au danger turc, et la création d'un grand empire centralisé dans l'Europe du centre et du sud-est.

La lutte contre les Slaves présidait déjà aux origines de l'empire des Habsbourg. Les territoires sur lesquels s'est, dès les premiers temps, exercée la domination des Habsbourg, étaient précisément « les régions de l'Allemagne du sud qui étaient engagées dans une lutte directe avec diverses populations slaves ou dans lesquelles une noblesse féodale allemande et une bourgeoisie allemande dominaient des tribus slaves asservies. Dans les deux cas, les Allemands de chaque province avaient besoin d'un soutien extérieur. Ils obtinrent ce soutien en s'unissant dans une association contre les Slaves, et cette association se constitua par l'unification des provinces concernées sous le sceptre des Habsbourg. » C'est ainsi que naquit – dans une lutte permanente contre les Slaves – l'Autriche allemande.

De son côté, la Hongrie voisine se trouvait dans une situation analogue à celle des pays alpins allemands :

« En Hongrie, les Magyars étaient engagés dans la même lutte que les Allemands dans l'Autriche allemande. Dans l'archiduché d'Autriche et de Styrie, le coin enfoncé par les Allemands entre les barbares slaves tendait la main à celui enfoncé par les Magyars entre les mêmes Slaves sur les bords de la Leitha. De la même façon qu'au sud et au nord, en Bohème, en Moravie, en Carinthie et en Carniole, la noblesse allemande dominait, germanisait et, de ce fait, entraînait dans le mouvement européen les tribus slaves, la noblesse magyare dominait les tribus slaves au sud et au nord, en Croatie, en Slavonie et dans les Carpates … L'alliance des Magyars et des Allemands d'Autriche était une nécessité. Il ne manquait plus qu'un grand événement, une agression de grande ampleur pour rendre cette alliance indissoluble. Cet événement, ce fut la conquête de l'empire byzantin par les Turcs. Les Turcs menaçaient la Hongrie et Vienne dans la foulée, et la Hongrie tomba pour plusieurs siècles dans le giron des Habsbourg auquel elle resta soudée. »

La seconde grande tâche historique dévolue aux Habsbourg fut la défense des pays du Danube, et par là-même de toute l'Europe chrétienne, contre les Turcs :

Engels écrit : « L'invasion turque des XVème et XVIème siècles représentait la réédition de l'invasion arabe du VIIIème siècle. La victoire de Charles Martel trouva à plusieurs reprises sa réplique sous les murs de Vienne et dans les plaines hongroises. Comme autrefois à Poitiers, comme plus tard à Wahlstatt lors de l'invasion mongole, l'ensemble du développement européen était alors menacé. »

Rien d'étonnant dans ces conditions à ce que, au vu de cette tâche gigantesque, la lutte contre les Slaves ait été reléguée à l'arrière-plan, d'autant plus que les adversaires slaves des Allemands et des Hongrois étaient maintenant affaiblis et cherchaient à constituer eux-mêmes une union des pays danubiens pour se défendre des Turcs. Et de nouveau, ce fut la monarchie autrichienne, et elle seule, qui se montra à la hauteur de la tâche. Après des siècles de confrontation, les Turcs s'affaiblirent à leur tour, et leur empire sombra dans l'impuissance. Mais l'Autriche, étant aux prises avec la Turquie, se voyait assigner une nouvelle mission historique. Pour être en mesure de vaincre les Turcs, l'Autriche devait briser la puissance des ordres aristocratiques et devenir un État centralisé moderne – ce qui n'était possible qu'en développant le capitalisme, les manufactures capitalistes, le commerce et les nouveaux modes de transport. D'un autre côté, les intérêts du développement du capitalisme primitif dans les pays danubiens exigeaient eux-mêmes impérativement la constitution d'un vaste territoire et d'une administration d'État centralisée et unifiée. Et dans la mesure où l'Autriche satisfaisait ces intérêts, elle jouait de nouveau un rôle progressiste et indispensable – malgré son arriération et en dépit du fait que les Habsbourg, après avoir brisé le pouvoir politique des assemblées des états, étaient devenus « face à la bourgeoisie, les plus fermes défenseurs de la noblesse féodale, plus fermes que toute autre dynastie ».

Que signifiait l'évolution ainsi esquissée pour les Slaves de l'Europe centrale et de l'Europe du sud-est ?

La première conséquence, ce fut que les Slaves furent dans une large mesure refoulés et que d'importants territoires primitivement slaves furent totalement germanisés (ou magyarisés). Mais il n'y eut pas que cela : non moins important fut que, du fait de la pénétration en biseau des Allemands et des Hongrois, le monde slave fut coupé « par une ceinture large de 60 à 80 lieues » et que les Slaves du nord furent séparés des Slaves du sud. « L'élément allemand conquit la partie occidentale de la Bohème et pénétra, en suivant les deux rives du Danube, jusqu'au-delà de la Leitha. L'archiduché d'Autriche, une partie de la Moravie, la majeure partie de la Styrie, furent germanisés, séparant les Tchèques et les Moraves des Carinthiens et des Carniolitains. De la même manière, la Transylvanie et la Hongrie moyenne jusqu'à la frontière allemande furent totalement vidées de Slaves et occupées par les Magyars, qui séparèrent ici les Slovaques et quelques contrées ruthènes (au nord) des Serbes, des Croates et des Slavoniens et soumirent tous ces peuples à leur domination. » (Nous verrons par la suite toute l'importance que Engels attribuait précisément à cette séparation entre Tchèques et Slovaques d'un côté et Slaves du sud de l'autre.)

Mais les conséquences de cette victoire historique des Allemands et des Hongrois furent d'une portée encore plus grande, elles furent encore plus profondes ! Les Slaves ainsi assujettis ne perdirent pas seulement leur existence étatique et leurs classes dominantes (la présence de classes dominantes était un facteur décisif en ces temps-là pour le développement de la civilisation), elles subirent aussi de plus en plus, au fur et à mesure que le temps passait, l'influence du conquérant allemand (et partiellement aussi du conquérant hongrois), ce qui signifiait nivellement et progrès de la civilisation. Dans les pays d'habitat slave compact, la germanisation progressa aussi, lentement, mais indéniablement, et paraissait ne faire que continuer et achever l’œuvre entamée aux IXème et Xème siècles. Et, à la différence de la germanisation contrainte du territoire situé entre l'Enns et la Leitha et pris autrefois aux Magyars, « la germanisation des pays slaves se fit pacifiquement et fut bien plus le fait de l'immigration, de l'influence exercée par la nation plus développée sur la moins développée. » La noblesse allemande avait déjà germanisé les tribus slaves, les entraînant « dans le mouvement général de l'Europe ». Mais ce fut l'épanouissement du capitalisme qui eut les effets les plus durables : « L'industrie allemande, le commerce allemand, l'instruction allemande, introduisirent de par leur existence même la langue allemande. » « La classe motrice, celle qui portait le mouvement, la bourgeoisie, était partout allemande ou magyare. Les Slaves ont eu bien du mal à constituer une bourgeoisie nationale , et les Slaves du sud [229] n'y ont réussi qu'ici et là,. Et avec la bourgeoisie, c'était la puissance industrielle, le capital, qui était dans des mains allemandes ou magyares, la culture allemande se développait, les Slaves en arrivèrent à se soumettre aussi à l'autorité intellectuelle des Allemands, et ce jusqu'en Croatie [230]. Le même phénomène se produisit, mais plus tard, et pour cette raison avec moins d'ampleur, en Hongrie, où les Magyars partageaient avec les Allemands l'hégémonie intellectuelle et commerciale. » ...(Et Engels d'ajouter en termes diplomatiques : « Si, pour la civilisation, les Magyars étaient un peu à la traîne des Autrichiens allemands, ils ont brillamment comblé ce retard à l'époque contemporaine (1830-48) par leur activité politique. »

Et c'est ainsi que les peuples slaves autrichiens, « éclatés », « émiettés », « se sont vu imposer par d'autres peuples non-slaves un apport d'éléments vitaux pleins d'avenir », que leur « tradition historique nationale » s'est éteinte, que leurs littératures se sont étiolées et que leurs langues sont tombées au rang « de purs patois » - bref, qu'ils sont devenus de simples « ruines de peuples » dépourvues de toute « capacité d'action historique ».

Comment Engels évalue-t-il ces processus historiques qui, dans la littérature historique et en particulier dans la littérature politique, sont fréquemment interprétés comme des manifestations de « la lutte millénaire entre le monde germanique et le monde slave » ? Quelles conclusions en tirait-il pour l'avenir (car tel était bien le but de ses digressions historiques) ?

La meilleure réponse à cette question nous est fournie par une formulation tranchante tirée d'un de ses articles du « New York Tribune » (1852) :

« The history of a thousand years ought to have shown them (aux nationalités agonisantes des Bohèmes, des Carinthiens, des Dalmates, etc... ») … that if all the territory east of the Elbe and Saale had at one time been occupied by kindred Slavonians, this fact merely proved the historical tendency and at the same time the physical and intellectual power of the German nation to subdue and assimilate its ancient neighbors, and this tendency of absorption on the part of the Germans had always been , and still was, one of the mightiest means by which the civilisation of Western Europe had been spread in the east of that continent, and that it could only cease whenever the process of germanisation had reached the frontier of a large, compact, unbroken nation, capable of independent national life, such as the Hungarians, and in some degree the Poles [231], and that therefore the natural and inevitable fate of these dying nations was to allow this process of dissolution and absorption by their stronger neighbors to complete itself ... » [232]

Cette citation montre quel sens il y a lieu de donner à la parenthèse ouverte par Engels sur l'histoire autrichienne : indubitablement, pour lui, les combats des Habsbourg contre les « barbares slaves » répondaient, dès le départ et tout au long des siècles où ils se sont poursuivis, non seulement à une « nécessité historique », mais ils étaient aussi indubitablement « progressistes », il y voyait « l'un des moyens les plus puissants de répandre la civilisation de l'Europe occidentale à l'est de ce continent ». Dans le cas des Allemands, à la grande rigueur, cette « philosophie de l'histoire » pourrait encore se défendre, ceux-ci étant effectivement « plus civilisés » que les Slaves qu'ils soumettaient. (Mais avec ce discours, on pourrait tout aussi bien dire que tout expansionnisme, et en particulier toutes les guerres coloniales, qui sont en règle générale des agressions de « civilisés » contre des « moins civilisés », sont des guerres menées dans l'intérêt de la civilisation.) - Mais qu'en était-il de l'antagonisme entre Magyars et Slaves ? Peut-on voir dans les combats et les expéditions guerrières des Magyars contre les Slaves des luttes opposant « civilisés » et « barbares » ? Est-ce que les Magyars n'étaient pas pour le moins aussi barbares que les peuples slaves auxquels ils imposaient leur joug [233] ? Quelle exagération de la part de Engels, quel éloignement de la réalité historique, quand il prête aux Hongrois une « mission civilisatrice » face au monde slave [234] !

Le rôle joué par l'Autriche comme rempart contre les Turcs donne également à Engels l'occasion de souligner à moult reprises à quel point les Slaves sont redevables envers l'Autriche et qu'ils devraient en conséquence se montrer bien plus modestes dans leurs prétentions actuelles :

« Sans les Allemands et surtout sans les Magyars, les Slaves du sud [235] seraient devenus turcs, comme il est arrivé réellement à une partie d'entre eux, - ils seraient même devenus mahométans comme le sont encore aujourd'hui les Bosniaques slaves. Et c'est un service que les Slaves autrichiens ne paient pas trop cher même en échangeant leur nationalité contre la nationalité allemande ou magyare. » C'est qu'à cette époque, « c'est tout le développement de l'Europe qui était menacé. Et quand c'était son salut qui était en jeu, il aurait fallu tout faire dépendre de quelques nationalités depuis longtemps délabrées et impuissantes comme les Slaves autrichiens, lesquels, par-dessus le marché, étaient elles-mêmes les bénéficiaires de cette opération ? » « Que seraient devenues ces mini-nations fragmentées qui ont joué un rôle aussi lamentable dans l'histoire, que seraient-elles devenues si les Magyars et les Allemands ne les avaient pas maintenues dans un ensemble solide et conduites contre les armées de Mahomet et de Soliman, si leurs prétendus (!) « oppresseurs » n'avaient pas décidé du sort des batailles menées pour la défense de ces peuples impotents ! »

Ce à quoi Bakounine, le « panslaviste démocrate » contre qui ces phrases sont dirigées, aurait pu répondre : Rendons hommage à qui de droit ! Certes, en repoussant les Turcs, les Autrichiens et les Hongrois ont écrit une page historique. Mais d'abord : est-ce que nous, nous autres Slaves, n'avons pas contenu les Turcs pendant des siècles sans vous, sans votre aide ? Est-ce que tous les peuples qui ont eu affaire aux Turcs, les Polonais, les Ukrainiens, les Bulgares, les Serbes, les Hongrois, les Allemands, ne se glorifient pas tous d'avoir été le bouclier de l'Europe chrétienne et d'avoir sauvé tous les autres ? Et ensuite : Qui, alors, vouliez-vous sauver en premier lieu – les « peuples impotents » ou votre propre peuple ? Et enfin : le prix que vous nous demandez de payer, n'est-il pas exagérément élevé ? Pourquoi donc les Slaves devraient-ils payer du prix de leur vie actuelle, du prix de leur nationalité, le fait d'avoir été « sauvés » à cette époque-là ? Il faut bien admettre que l'interprétation qu'Engels fait de la lutte contre les Turcs justifierait une réplique de ce genre. Et il en va de même pour le plus fort de ses arguments, le troisième, où la « justification » historique de l'oppression de certaines nationalités dans le passé prend la figure d'une justification de cette même oppression pour le futur :

Persiflant Bakounine, Engels s'exclame : « Où était le « crime », où était la politique « maudite », quand les Allemands et les Magyars, à l'époque où en Europe les grandes monarchies devenaient une « nécessité historique », réunirent toutes ces mini-nations éclopées et impuissantes dans un vaste État, leur donnant du même coup la capacité de prendre leur part d'un développement historique auquel, livrées à elles-mêmes, elles seraient restées totalement étrangères ? Il est vrai, » ajoute-t-il avec une allusion à Hegel - « que ce genre de choses ne se fait pas sans piétiner un certain nombre de délicates petites fleurs nationales. Mais sans violence et sans une résolution d'airain, rien ne se fait dans l'histoire, et si Alexandre, César, Napoléon, avaient été accessibles aux mêmes émotions que celles auxquelles le panslavisme fait appel en faveur de ses clients décrépits, quelle tournure l'histoire aurait-elle prise ! Et les Perses, les Celtes et les Germains chrétiens, ne valent-ils pas les Tchèques, les Oguliniens [236] et les Serezans ? »

Cependant, selon Engels, la loi qui, à l'issue du Moyen-Âge, a fait en Europe des grandes monarchies une nécessité historique, cette même loi continue dans le présent aussi à s'imposer, et avec encore plus de vigueur :

« Or à l'heure actuelle, la centralisation politique est devenue, par suite des gigantesques progrès accomplis par l'industrie, le commerce et les communications, un besoin encore plus pressant qu'alors, aux XVème et XVIème siècles. Ce qui soit encore se centraliser, se centralise. Et voilà qu'arrivent les panslavistes avec l'exigence que nous « rendions la liberté » à ces Slaves à moitié germanisés (!), que nous annulions une centralisation qui leur est imposée par tous leurs intérêts matériels ? … Effectivement, la position des Allemands et des Magyars serait extrêmement confortable si les Slaves autrichiens se voyaient rétablis dans ce qui est dit être leur « droit » ! Un État bohémien-morave indépendant enfoncé entre la Silésie et l'Autriche, l'Autriche et la Styrie coupées de leur débouché naturel, la Mer Adriatique et la Méditerranée, par une « république des Slaves du sud », l'est de l'Allemagne morcelé comme une miche de pain rongée par des rats ! Et tout cela en guise de remerciements pour la peine que les Allemands se sont donnée de civiliser ces Tchèques et ces Slovènes à la tête dure, d'introduire chez eux le commerce, l'industrie, une agriculture productive, et l'instruction ! » On voit donc, continue Engels sur le même ton ironique, ce qu'il est des « terribles crimes commis par les Allemands et les Magyars à l'encontre de la nationalité slave », ce qu'il en est de « l'oppression » nationale des Slaves : « Sur le chapitre de « l'oppression », les Slaves n'ont pas été davantage opprimés que la masse des Allemands eux-mêmes [237]. » (Comme si oppression sociale et oppression nationale étaient une seule et même chose!) Or, les « crimes » avaient consisté à arracher les Slaves autrichiens à leur barbarie d'origine, à les sauver du danger turc, et à leur ouvrir, à leur corps défendant, la voie de la culture européenne ! « Bref, il s'avère en fin de compte » – conclut Engels non sans emphase - « que les crimes dont sont accusés les Allemands et les Magyars comptent parmi les plus belles actions et les entreprises les plus méritoires dont notre peuple comme le peuple magyar puissent se glorifier dans l'histoire. »

Aucun doute là-dessus : ces développements sont si invraisemblables, si stupéfiants dans la bouche de Engels, qu'on serait tenté de les dater plutôt de la période précédant son adhésion au socialisme [238]. Mais ils découlent très logiquement de l'opposition qu'il fait entre peuples « réactionnaires » et peuples « révolutionnaires », comme de sa thèse du caractère « nécessairement contre-révolutionnaire » des Slaves d'Autriche, thèse à laquelle il conférait l'apparence d'une théorie solidement établie en recourant à des constructions historiques de la même nature. Le cercle était ainsi bouclé : rien ne justifiait que les Slaves d'Autriche accèdent à une existence nationale étant donné qu'ils avaient été contre-révolutionnaires durant la Révolution de 1848 ; et ils n'avaient pu être que contre-révolutionnaires étant donné que déjà auparavant ils n'avaient aucune vitalité nationale et ne pouvaient compter que sur la réaction pour maintenir en vie leur « fantasme de nationalité slave ». L'histoire antérieure des Slaves d'Autriche avait donc déjà décidé de leur sort présent et à venir … Et Engels ne se lasse pas de répéter cet argument historique qui lui paraît décisif :

« L'époque du panslavisme, c'étaient les VIIIème et IXème siècles, quand les Slaves du sud occupaient encore la Hongrie et l'Autriche et menaçaient Byzance. S'ils n'ont pu à ce moment-là résister à l'invasion allemande et magyare, s'ils n'ont pu gagner leur indépendance et constituer un empire stable, même lorsque leurs deux ennemis, les Magyars et les Allemands, se déchiraient mutuellement, comment pourraient-ils le vouloir maintenant, après mille ans d'assujettissement et de dénationalisation ? » Déjà à l'époque où les Allemands et les Hongrois séparèrent les Tchécoslovaques des Slaves du sud proprement dits, et que les Turcs « soumirent les Slaves au sud du Danube et de la Save », « le rôle historique des Slaves était terminé pour toujours ... » Trois ans plus tard, Engels déclare : « Le panslavisme est un mouvement antihistorique ridicule …, un mouvement dont la visée est rien de moins que de soumettre l'occident civilisé au joug de l'orient barbare, la ville à celui de la campagne, le commerce, l'industrie, le savoir, à celui de l'agriculture primitive de serfs slaves [239]. » Et encore trois ans plus tard (1855) : « Le panslavisme est un mouvement qui s'efforce d'effacer ce qu'ont créé mille ans d'histoire, et qui ne peut se réaliser sans rayer de la carte la Turquie, la Hongrie et la moitié de l'Allemagne ... [240] »

Sans cesse donc, il se réfère à une « évolution millénaire », il invoque la haute autorité de l'histoire, devant le tribunal de qui les Slaves d'Autriche et de Hongrie auraient perdu leur droit à une existence nationale autonome … Comme si le passé déterminait à cette échelle l'avenir des peuples, comme si, précisément à l'école de Frédéric Engels, nous n'avions pas appris « à admirer, en étudiant l'histoire, le mouvement de perpétuelle transformation des destinées humaines …, un mouvement où rien n'est constant que l'inconstance, rien n'est plus invariable que le changement [241] ! »

Voilà pour ce chapitre de l'histoire selon Engels. On ne peut aujourd'hui qu'être interloqué par la plupart de ces déclarations, qui nous paraissent à nous, pour ainsi dire, vides de marxisme ! Comme est étrange cet alliage du vrai et du spécieux, cette combinaison d'analyse du processus historique réel et « d'échafaudages arbitraires » ! Et effectivement : tant que Engels étudie les conditions historiques qui ont présidé à la constitution et à l'existence de l'empire des Habsbourg, tant qu'il montre la nécessité historique de cet empire (et du même coup celle de leur domination sur cette « fourmilière de peuples ») à une époque donnée, bref : tant qu'il se cantonne dans l'explication de l'histoire réelle, - on peut encore entendre ses arguments. Mais il en va tout autrement quand il délaisse le point de vue du chercheur objectif et endosse le rôle d'accusateur public dont la tâche consiste à confondre le délinquant en recourant à toutes les pièces à conviction disponibles. Or, c'est l'histoire elle-même qui apparaît comme étant le principal témoin à charge, mais on met dans ses dépositions beaucoup plus que ce qu'elles peuvent contenir en réalité. Les aspirations nationales des Slaves d'Autriche et de Hongrie sont alors récusées tout bonnement comme « anti-historiques », le sort contraire qui a frappé ces peuples est expliqué par leur « manque de vitalité » et leur caractère contre-révolutionnaire, la politique d'assujettissement menée par les Allemands et les Magyars est mise en doute quand elle n'est pas encensée comme une œuvre de bienfaisance … Des arguments donc, qui ont très peu à voir avec une réelle démarche historique et ne font que révéler la partialité forcenée et l'animosité à priori de l'auteur !

Des écrits antérieurs dans lesquels Engels aborde également les questions qui sont soulevées dans ses deux articles sur les Slaves (même si c'est à partir d'une autre démarche), montrent que ces reproches sont tout à fait justifiés. Nous pensons surtout à l'article publié tout juste un an auparavant, donc antérieur à la révolution de mars, et qui porte le titre évocateur : « Le début de la fin en Autriche » [242].

« Sur quoi reposent la puissance, la capacité de résistance, la stabilité de l'Autriche ? », se demande-t-il. Qu'est-ce qui a permis jusqu'ici à « cette monarchie bariolée, faite de pièces et de morceaux cousus ensemble par voie d'héritage ou de brigandage, à ce fouillis organisé d'une dizaine de langues et de nations, à ce méli-mélo désordonné des usages et des lois les plus contradictoires » de se maintenir en vie ? Et voici la réponse :

« Tandis que, dans la deuxième moitié du Moyen-Âge, l'Italie, la France, l'Angleterre, la Belgique, le nord et l'ouest de l'Allemagne se dégageaient les unes après les autres de la barbarie féodale, tandis que l'industrie se développait, que le commerce s'étendait, que les villes gagnaient en force, que la place politique du bourgeois-citoyen prenait de l'importance, une partie de l'Allemagne restait loin derrière l'évolution de l'Europe occidentale. La civilisation bourgeoise suivait le tracé des côtes maritimes et celui des grands fleuves. Les terres de l'intérieur, et en particulier les hautes montagnes infertiles et impraticables, restaient des bastions de la barbarie et du féodalisme. C'était notamment le cas des régions de l'Allemagne du sud et des régions slaves du sud, où se concentrait cette barbarie. Protégées de la civilisation italienne par les Alpes, de la civilisation du nord de l'Allemagne par les montagnes de Bohème et de Moravie, ces terres intérieures avaient de surcroît le bonheur de constituer le bassin fluvial du fleuve d'Europe symbolisant à lui tout seul la réaction. Le Danube, bien loin de les entraîner dans la civilisation, les mettait en contact avec une barbarie encore bien plus vigoureuse. » - Certes, « quand, en Europe occidentale, les grandes monarchies se constituèrent dans le sillage de la civilisation bourgeoise, les pays du Danube supérieur furent contraints de s'unir également pour former une grande monarchie. Les nécessités de la défense l'imposaient déjà par elles-mêmes. C'est ainsi qu'en plein centre de l'Europe, des barbares de toutes nations et de toutes langues s'associèrent sous le sceptre de la maison des Habsbourg. Et ils trouvèrent avec la Hongrie le soutien d'une barbarie compacte. » Et si « les Habsbourg soutinrent pendant un certain temps les bourgeois contre la noblesse, les villes contre les princes, c'est que c'était la seule condition qui permît à une grande monarchie d'exister. » Cela n'empêche pas que l'État autrichien ait été « dès le début le représentant de la barbarie, de la stabilité, de la réaction en Europe … Une douzaine de nations s'opposant sans merci entre elles en tout ce qui concerne les mœurs, les caractères et les institutions, ne tenaient ensemble que par la vertu de leur répulsion commune pour la civilisation. C'est pourquoi la dynastie des Habsbourg était invincible tant que rien n'entamait la barbarie de ses sujets. C'est pourquoi un seul danger la menaçait, la pénétration de la civilisation bourgeoise. Mais ce danger ne pouvait être conjuré à la longue. La civilisation bourgeoise pouvait être contenue un certain temps, elle pouvait un certain temps être adaptée et subordonnée à la barbarie autrichienne. Mais un moment arriverait inéluctablement où elle serait plus forte que la barbarie féodale, et où se briserait le seul lien qui avait fait tenir ensemble l'extrême diversité de ses provinces. [243] »

Engels examine donc aussi dans cet article les conditions de départ qui ont présidé à la formation de « l'État impérial autrichien », ainsi que son rôle historique. Mais le jugement qu'il porte ici sur l'Autriche est fort éloigné de celui que nous connaissons et qui est tiré de ses articles sur les Slaves. Certes, ici aussi, l'empire des Habsbourg, avec sa suprématie allemande et hongroise, est vu comme une étape absolument nécessaire dans l'évolution historique des pays danubiens. Mais Engels cherche ses origines surtout dans les conditions géographiques et stratégiques qui devaient forcément rapprocher les uns des autres les « barbares » aux parlers divers qui y étaient établis, tout en les coupant du reste du monde. Mais il n'est absolument pas question d'une « mission civilisatrice » des Allemands et encore moins des Magyars (dont le pays est décrit comme un pays de « barbarie compacte »), pas plus qu'il n'est question de « débris ethniques » qui devraient pour ainsi dire seulement servir d'engrais pour les cultures d'autres peuples !

Le contraste est encore plus éclatant au regard de la conclusion de l'article sur « le début de la fin en Autriche » (que nous avons déjà citée au début de cette étude) :

« C'est avec un vif plaisir que nous voyons venir la victoire de la bourgeoisie sur la monarchie impériale autrichienne … Nous pouvons assurer à Monsieur Metternich que nous nous en prendrons plus tard à cet adversaire aussi impitoyablement que celui-ci va le faire d'ici peu à son encontre. Pour nous autres Allemands, la chute de l'Autriche a encore une importance spéciale. C'est l'Autriche qui nous a valu la réputation d'être les oppresseurs des nations étrangères, les mercenaires de la réaction dans tous les pays. C'est sous le drapeau autrichien que des Allemands maintiennent la Pologne, la Bohème, l'Italie sous le joug …. Quand on a été le témoin de la haine mortelle, de la soif de vengeance sanglante parfaitement justifiée qui règnent en Italie contre les Tedeschi, on ne peut qu'être pris d'une haine inexpiable contre l'Autriche, on ne peut qu'applaudir quand s'écroule ce bastion de la barbarie, ce monument qui est la honte de l'Allemagne. Nous avons mille raisons d'espérer que les Allemands feront payer à l'Autriche l'infamie dont elle a souillé le nom allemand. Nous avons mille raisons d'espérer que ce seront des Allemands qui renverseront l'Autriche et dégageront les obstacles qui obstruent la voie de la liberté slave et italienne[244] »

Quel que soit le regard que l'on porte sur ces déclarations, ce qui saute aux yeux, c'est la différence entre le point de vue de Engels à ce moment-là et celui qu'il défend dans ses articles de janvier-février 1849 sur les Slaves. Il se disait alors partisan de la « liberté slave » (même s'il le faisait en termes très généraux) ; et voilà qu'il lui oppose désormais un non catégorique. Il condamnait alors l'oppression dont les peuples slaves étaient victimes ; et voilà qu'il en conteste la réalité et même qu'il lui trouve des vertus … Mais voilà, toute une époque historique séparait désormais « alors » et « maintenant », entre eux, il y avait la défaite de la Révolution et l'alliance des mouvements nationaux slaves avec la camarilla. Et Engels pouvait à bon droit répondre à Bakounine :

« On nous demande, à nous comme aux autres nations révolutionnaires d'Europe, de garantir aux foyers de la contre-révolution qui sont sur le seuil de notre porte, une existence sans entraves, le droit illimité de comploter et de fourbir leurs armes contre la Révolution … Il n'en est absolument pas question. »

Mais entre rejeter certaines aspirations nationales des peuples slaves, à un moment donné, dans une situation politique donnée, et contester que ces peuples soient le moins du monde opprimés et même affirmer qu'ils n'ont pas d'avenir, qu'ils sont condamnés à disparaître, il y avait une marge, une très large marge – et que Engels l'ait franchie en se laissant aller à des déclarations aussi douteuses, montre seulement le degré d'amertume qu'avaient suscité chez lui la défaite de la Révolution et le comportement des partis slaves … !

On arriverait du reste aux mêmes conclusions si on comparait ces articles avec la série bien connue des articles publiés à propos du « débat sur la Pologne à Francfort ».

Lors de ces débats déjà, alors que l'Assemblée Nationale de Francfort discutait des divisions prussiennes arbitraires de la Posnanie en 1848 [245], de nombreux discours très inspirés, recourant au cliché destiné à masquer l'injustice faite aux Polonais, évoquèrent les « bienfaits apportés à l'est par la culture allemande ». Une argumentation que Engels se devait de réfuter.

Ce qu'il fit dès son premier article :

« L'Assemblée de Francfort a élevé les sept partages de la Pologne [246] au rang de sept faveurs faites aux Polonais. Est-ce que l'intrusion violente de la race judéo-germanique n'a pas d'un bond fait atteindre à la Pologne un niveau de culture, un niveau scientifique dont le pays ne supçonnait auparavant même pas l'existence ? Pauvres Polonais aveugles et ingrats ! Si on ne vous avait pas partagés et divisés, c'est vous qui devriez supplier l'Assemblée de Francfort de vous accorder la grâce de le faire ! »

Quel était en réalité l'apport culturel allemand en Pologne ? Engels écrit :

« Les Slaves sont avant tout des agriculteurs. Ils ont peu de talent pour les métiers de la ville, comme ceux qui étaient jusqu'ici possibles dans les régions slaves. Les échanges commerciaux dans leur première version, la plus grossière, la plus élémentaire, étaient laissés aux colporteurs juifs. Culture et population augmentant, le besoin d'industries citadines et de concentration urbaine se faisant sentir, ce sont des Allemands qui vinrent s'installer dans les pays slaves. Les Allemands, qui ont atteint pour la première fois leur apogée quand a fleuri la petite-bourgeoisie des villes médiévales d'empire, avec un commerce intérieur circulant à la lenteur de caravanes, un commerce maritime restreint, avec les corporations artisanales des XIVème et XVème siècles, les Allemands prouvèrent leur vocation à devenir les petits-bourgeois de l'histoire, notamment en constituant, jusqu'à aujourd'hui encore, le noyau de la petite-bourgeoisie de toute l'Europe du nord et de l'est, et même de l'Amérique. À Petersbourg, à Moscou, à Varsovie et Cracovie, à Stockholm et Copenhague, à Pest, Odessa et Iasi, à New York et Philadelphie, les artisans, les épiciers et les petits intermédiaires sont des Allemands ou sont d'origine allemande pour une grande partie d'entre eux et souvent pour la majeure partie … L'immigration allemande, notamment dans les pays slaves, s'est poursuivie de façon presque ininterrompue depuis les XIIème et XIIIème siècles. » En Pologne, elle était pacifique. « Dans d'autres pays slaves, en Bohème, en Moravie, etc., la population slave a été décimée par les guerres de conquêtes allemandes, et la population allemande augmentée du fait de l'invasion. »

Qu'a signifié cette immigration allemande pour les pays slaves eux-mêmes ? Est-ce que cet afflux - poursuivi pendant des siècles – d'artisans, de marchands, d'intellectuels allemands, etc. ne devait pas nécessairement rendre ces pays de plus en plus dépendants des Allemands économiquement et culturellement ? Et est-ce que de cette donnée factuelle, on ne pouvait pas déduire une « légitime prétention » allemande à la suprématie politique dans les pays slaves ou dans dans certaines parties du territoire slave, concrètement : dans le Grand-Duché de Posnanie ?

Engels répond non :

« La Pologne est le pays où la situation est la plus claire. Les petits-bourgeois allemands qui y sont établis depuis des siècles ne se sont jamais davantage revendiqués politiquement de l'Allemagne que les Allemands de l'Amérique du Nord, que la « colonie française » de Berlin ou les 15 000 Français de Montevidéo ne se sont jamais réclamés de la France ... [247] Mais ils ont apporté en Pologne la culture, l'éducation et la science, le commerce et l'industrie ! - C'est vrai, ils y ont introduit le petit commerce et l'artisanat des corporations : du fait de leur consommation et des échanges limités induits par leur présence, ils ont quelque peu augmenté le volume de la production. Dans toute la Pologne, avant 1772, on n'avait encore guère entendu parler de culture et de science d'un niveau élevé … En contrepartie, les Allemands de Pologne ont empêché que se forment des villes polonaises avec une bourgeoisie polonaise (!) ; avec leur langue différente, avec leur attitude consistant à se tenir à l'écart de la population polonaise, avec le mille-feuilles de leurs privilèges et de leurs chartes urbaines, ils ont puissamment freiné toute centralisation, alors que c'est l'outil politique le plus efficace pour développer rapidement un pays ... Les Polonais de langue allemande en sont restés au stade le plus primitif de l'industrie, ils n'ont pas réuni d'importants capitaux, pas plus qu'ils n'ont su s'approprier la grande industrie ni qu'ils n'ont mis la main sur les liaisons commerciales à longue distance … La petite échoppe, le petit atelier, tout au plus un peu de commerce du blé, un peu de manufacture (tissage etc.) sur une échelle minuscule – voilà à quoi se résume l'activité des Allemands de Pologne. Et n'oublions pas non plus, au nombre des mérites à porter à leur compte, le fait davoir importé en Pologne l'esprit étriqué du philistin allemand, l'horizon borné du petit-bourgeois allemand, et de marier chez eux les défauts des deux nations, en n'en possédant aucune des qualités. »

On le voit : dans le catalogue des mauvais points attribués aux immigrants allemands en Pologne, la plupart relèvent de l'imagination [248], si l'on de met de côté le fait qu'ils étaient, certes, des petits-bourgeois, pas des entrepreneurs capitalistes. Mais « la plus belle fille de France ne peut donner que ce qu'elle a », et au regard de la situation polonaise, ces petits-bourgeois étaient déjà suffisamment « capitalistes » et « progressistes ». (Sinon, on ne les aurait pas appelés.) Mais ce qui nous intéresse ici, c'est que Engels interprète en l'espace d'une année les mêmes faits historiques dans un sens différent, et on peut dire opposé. Cela ne concerne pas que les artisans et boutiquiers allemands « à Petersbourg, Pest et Iasi », présentés une fois comme de misérables petits-bourgeois à l'esprit étriqué, et une autre fois comme d'éminents représentants culturels, mais curieusement aussi les Juifs polonais … Nous reviendrons par la suite sur l'attitude de la N.G.R. vis-à-vis des Juifs ; il suffira pour le moment d'indiquer que les articles consacrés par Engels aux « débats sur la Pologne à Francfort » contiennent des remarques très malvenues sur les Juifs (polonais). Ainsi, à propos des pratiques des statistiques prussiennes officielles de 1848 intégrant les Juifs du Grand-Duché de Posnanie tout simplement dans la catégorie de la population allemande :

« La sympathie et les marques d'estime inattendues dont les Juifs polonais ont été gratifiés ces derniers temps en Allemagne ont trouvé ici [dans le rapport de la commission du Parlement de Francfort sur la question de la Posnanie] leur expression officielle. Perdus de réputation partout où se fait sentir l'influence de la foire de Leipzig, décriés comme étant l'expression la plus complète du marchandage pour des broutilles, comme des sommets de ladrerie et de crasse, les voilà devenus tout d'un coup des frères allemands ; notre brave Michel [249] les serre contre son cœur en ne pouvant retenir des larmes de félicité, et Monsieur Stenzel [rapporteur de la commission], au nom de la nation allemande, veut les intégrer, car ce sont des Allemands qui veulent eux-mêmes être allemands. - Et pourquoi les Juifs polonais se seraient-ils pas d'authentiques Allemands ? Est-ce qu'ils ne parlent pas « allemand dans leurs familles, et leurs enfants aussi, dès leur plus jeune âge » ? Et quel allemand de surcroît ? Une indication pour Monsieur Stenzel : avec ce procédé, il peut revendiquer l'Europe entière et la moitié de l'Amérique, et même une partie de l'Asie. L'allemand est la langue juive universelle, tout le monde le sait. À New York comme à Constantinople, à Petersbourg comme à Paris, « les Juifs parlent allemand dans leurs familles, et leurs enfants aussi, dès leur plus jeune âge », et ils parlent, en partie, un allemand encore plus classique que … les Juifs de Posnanie. » Et à un autre endroit, Engels travestit le chant bien connu de Arndt « Partout ou résonne la langue allemande, et où Dieu chante des chansons dans les cieux » de la façon suivante :

"Partout où un Juif polonais baragouine de l'allemand,

Prête à usure, falsifie monnaies et poids,

c'est là partout la patrie du seigneur Lichnowsky !"

Sans aucun doute, la situation n'était pas dépourvue d'un certain comique (les soudaines sympathies juives des hobereaux prussiens foncièrement antisémites!), et on comprend sans mal que Engels ne pouvait laisser passer ça sans quelques piques. Mais la vraie question est la suivante : quel regard, trois ans plus tard, Engels portait-il (dans le « New York Tribune ») sur la nationalité des Juifs de Pologne et des autres pays slaves ? Et là, nous apprenons soudainement que ces mêmes Juifs représentaient à ses yeux à lui « des éléments allemands » et prouvaient « le progrès lent, mais sûr sur le chemin de la dénationalisation », c'est-à-dire de la germanisation de l'orient slave. Entre-temps, nous le savons, son appréciation de la question polonaise a changé [250], et ce changement de perspective politique lui fit désormais voir même des sujets d'importance secondaire comme le problème du judaïsme polonais, sous un autre jour que naguère …

Que conclure de contradictions aussi manifestes ? Seulement qu'on ne peut demander à des articles de journaux - même si leurs auteurs sont des Engels et des Marx – le même degré d'objectivité et d'exactitude que celui qu'on est en droit d'attendre d'ouvrages scientifiques à proprement parler. Et que, par suite, bien des choses qu'ils ont écrites sur les questions d'actualité, et qui nous paraissent aujourd'hui non seulement dépassées, mais aussi inexactes et contestables déjà à leur époque, peuvent seulement contribuer à nous faire comprendre leurs erreurs (de même que la situation qui est la matrice de ces erreurs). Il faut compter au nombre d'entre elles beaucoup de ce qu'ils ont écrit sur les luttes nationales en Autriche, sur le panslavisme [251], etc. Et c'est seulement si nous faisons soigneusement le tri entre l'essentiel et l'inessentiel, entre le savoir historique effectif et les simples « applications pratiques » dans la politique, que nous pourrons réussir à pénétrer jusqu'à ce qui est réellement le noyau théorique de leurs points de vue, et à nous approprier leur méthode scientifique.

Le problème des "peuples sans histoire" et "l'erreur de pronostic" de Engels[modifier le wikicode]

Il n'y a guère de problème sociologique qui tende autant de pièges que la question nationale, pour la simple raison qu'elle est liée par mille fibres à la sphère des affects. Les schémas historiques élaborés par Engels et que nous venons de décrire en sont un nouvel exemple.

Le point de départ de tout cet échafaudage était un fait historique : « l'asservissement millénaire » des peuples slaves par les Allemands et les Hongrois. On chercherait en vain cependant chez Engels une réelle explication matérialiste à ce fait établi – à moins de décider d'accepter comme telle ses renvois à « la vigueur physique et intellectuelle de la nation allemande », à la « vitalité » et à « l'énergie » supérieures des Hongrois (qualités auxquelles faisait pendant un défaut de « tonus historique » du côté des Slaves). Quelles conclusions hardies il n'hésite pas en revanche à tirer de cet « asservissement millénaire » dans ses articles sur les Slaves ! À le suivre, toute l'histoire antérieure n'aurait travaillé que dans le but de mettre en place et de perpétuer l'agencement des « sphères nationales de pouvoir » telles qu'elles existent en 1848, la domination des Allemands et des Hongrois est célébrée comme une victoire de la « civilisation » sur la « barbarie », les peuples de l'espace danubien sont répartis en actifs et passifs, dirigeants et dirigés, progressistes et réactionnaires … Et il en découle pour ainsi dire tout naturellement une conclusion surprenante : « En Autriche, … les Allemands et les Magyars ont pris en 1848 l'initiative historique, comme ils l'ont toujours fait depuis mille ans. Ils représentent la Révolution. » Les Slaves, en revanche, « toujours à la traîne des Allemands et des Magyars depuis mille ans, ne se sont soulevés en 1848 en brandissant l'étendard de leur indépendance nationale, que pour (!) en même temps et du même mouvement écraser la Révolution allemande et magyare. Ils représentent la contre-révolution. » Le rôle joué dans la Révolution de 1848/49 par les diverses composantes ethniques de l'Autriche ne serait donc que la continuation du rôle qui avait été le leur depuis déjà un millénaire ; et bien que la scène de l'histoire soit perpétuellement en train de changer, les acteurs et la distribution des rôles demeureraient pourtant constamment les mêmes …

Mais l'histoire, cette grande magicienne, est encore capable de bien d'autres tours ! … Si les Slaves de l'espace danubien ne se sont jamais vu attribuer jusqu'ici le rôle du marteau, mais seulement celui de l'enclume, si depuis un millénaire, il a fallu les faire prendre en remorque par les Allemands et les Hongrois, - est-ce que cela n'était pas la preuve manifeste que ces ethnies n'avaient plus aucune « vitalité nationale » et de ce fait, non seulement étaient « sans histoire », mais aussi inaptes à faire l'histoire ? Et n'était-il dès lors pas évident que « le destin inéluctable de ces nations à l'agonie » ne pouvait plus consister qu'à « laisser se mener à son terme le processus de dissolution et d'absorption par leurs voisins plus robustes » ? Certes, il était tout à fait improbable que ces ethnies slaves « entêtées » se rangent à cette idée et acceptent un pareil renoncement. Bien au contraire, sentant obscurément que leur disparition était inévitable, elles se cramponnaient d'autant plus désespérément à leur « absurde nationalité » comme à un rempart les protégeant contre le « progrès historique ». - Mais n'était-ce pas un trait commun à tous les « résidus de peuples » que la lente progression très embrouillée du développement historique avait laissés derrière elle aux quatre coins de l'Europe ?

Engels écrit : « Il n'y a pas un seul pays européen qui n'ait gardé dans un recoin ou un autre une ou plusieurs ruines de peuples, les restes d'une population antérieure refoulée et assujettie par la nation qui allait plus tard devenir le véhicule du développement historique [252]. Ces vestiges d'une nation impitoyablement laminée par la marche de l'histoire, selon l'expression de Hegel, ces résidus deviennent à chaque fois et resteront jusqu'à leur anéantissement complet ou jusqu'à leur dé-nationalisation, les porteurs fanatiques de la contre-révolution, à l'image de toute leur existence qui est de façon générale une protestation contre une grande révolution historique. - Ainsi en Écosse, les Gaels, qui ont été les soutiens des Stuarts de 1640 à 1745. En France, les Bretons, soutiens des Bourbons de 1792 à 1800. En Espagne, les Basques, soutiens de Don Carlos. Ainsi en Autriche les Slaves du sud [au sens large] panslavistes, qui ne sont rien de plus que les débris d'une histoire millénaire extrêmement embrouillée. Que ces débris eux aussi inextricablement enchevêtrés cherchent leur salut dans un renversement de tendance de tout le mouvement européen qui, selon eux, ne devrait pas aller d'ouest en est, mais d'est en ouest, que l'arme libératrice, le lien qui les unit, soit pour eux le knout russe, - c'est la chose la plus naturelle du monde. »

On le voit : le comportement contre-révolutionnaire des Slaves autrichiens en 1848/49 n'est pas au yeux de Engels, un cas d'espèce – il pense bien plutôt y voir confirmée une loi générale de l'histoire en vertu de laquelle les nationalités en voie d'extinction seraient condamnées à rester contre-révolutionnaires jusqu'à leur fin, parce que leur simple existence représenterait à elle seule une « protestation contre une grande révolution historique ».

Il n'est pas difficile de voir à quel point peut être hasardeux ce nouvel argument ajouté par Engels, et comment il lui permet de réinterpréter de façon parfaitement arbitraire les événements historiques réels. Il n'est même pas nécessaire, pour le réfuter, de prendre à témoins les événements ultérieurs (par exemple les Basques, qui, dans la dernière guerre civile espagnole, ont combattu la rébellion franquiste du côté du gouvernement démocratique) ; déjà à l'époque de Engels, cette conception était clairement battue en brèche par la lutte pour l'indépendance du peuple irlandais à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle – étant donné qu'il s'agissait dans ce cas d'une nationalité qui, au cours de la grande révolution anglaise, avait été tout aussi contre-révolutionnaire que les Gaëls d'Écosse [253] et par conséquent aurait dû (selon la thèse défendue par Engels) rester contre-révolutionnaire jusqu'à sa disparition … D'un autre côté, le comportement réactionnaire des Écossais des hauts plateaux, des Bretons, et – si l'on veut – des Basques dans les périodes mentionnées par Engels, ne résulte nullement du caractère réactionnaire de leur nationalité, mais des paramètres de la situation sociale, économique et politique qui mettaient à l'époque ces « résidus de peuples » en opposition à la Révolution (et de ce fait faisaient de leur nationalité elle aussi l'expression de cette opposition). C'est ainsi que les soulèvements contre-révolutionnaires des Écossais des hauts plateaux s'expliquent en majeure partie par la résistance de ce peuple vivant encore dans un régime clanique, à une évolution capitaliste qui devait effectivement par la suite les mettre fort à mal [254]. Quant à la contre-révolution en Bretagne, il convient sans doute de l'expliquer, comme dans la Vendée voisine, avant tout par la structure agraire particulière de ces territoires et par le mécontentement (en grande partie justifié) provoqué chez la paysannerie de ces régions par la législation agraire des débuts de la Révolution. Et pour les Basques, enfin, s'ils ont rallié Don Carlos, c'est parce qu'ils voyaient l'absolutisme espagnol menacer leurs « fueros » et leurs organes d'auto-administration « presque complètement démocratiques » (suivant l'opinion de Marx [255]). (Mettons de côté le fait qu'il serait difficile de qualifier la lutte opposant Maria Cristina et Don Carlos de lutte entre « révolution » et « contre-révolution ».) Dans aucun de ces trois cas, il n'est possible de rien découvrir qui viendrait à l'appui de la thèse de Engels sur la vocation nécessairement contre-révolutionnaire des « ruines de peuples ». Ici encore, il s'agit d'une théorie construite arbitrairement de toutes pièces pour prouver que les Slaves autrichiens – comme les Gaëls et les Bretons - ne représentent plus eux aussi que des « résidus de peuples », et que le rôle réactionnaire qu'ils ont joué pendant la Révolution de 1848/49 ne pouvait que laisser présager pour un avenir proche l'effondrement de ces groupes ethniques. Et c'est précisément la motivation cachée de toute l'étude de Engels, qu'il récapitule en disant : « L'année 1848 a jeté l'Autriche dans le plus formidable des chaos en donnant un moment la liberté à tous les peuples disparates que Metternich avait jusqu'alors fait s'asservir les uns les autres. Les Allemands, les Magyars, les Tchèques, les Polonais, les Moraves, les Slovaques, les Croates, les Ruthènes, les Roumains, les Illyriens [256], les Serbes, entrèrent en conflit les uns avec les autres tandis que simultanément, chaque nation voyait ses différentes classes lutter également entre elles. Mais cette pagaille ne tarda pas à faire place à un certain ordonnancement. Les combattants se partagèrent en deux grands camps : d'un côté, celui de la Révolution, avec les Allemands, les Polonais et les Magyars ; de l'autre, celui de la contre-révolution, avec les autres, tous les Slaves sauf les Polonais, plus les Roumains et les Saxons de Transylvanie. - D'où vient (c'est la question posée par Engels) qu'ils se dissocient en fonction d'identités nationales, quelles sont les réalités qui sont à la base de cette séparation ? » - Réponse : « Cette séparation correspond à toute l'histoire passée des peuples en question. Elle est le début du processus qui décidera de la vie ou de la mort de toutes ces nations grandes et petites. Toute l'histoire de l'Autriche jusqu'à nos jours le prouve, et 1848 l'a confirmé. Sur toutes les nations et mini-nations autrichiennes, il n'y en a que trois qui aient pris une part active à l'histoire et qui soient encore viables aujourd'hui – les Allemands, les Polonais, les Magyars. Tous les autres peuples, les grands comme les petits, ont comme mission première de sombrer dans l'ouragan révolutionnaire qui parcourt le monde. C'est la raison pour laquelle ils/ sont maintenant contre-révolutionnaires. »

En d'autres termes, selon Engels : l'histoire millénaire de l'espace danubien ne fait pas que nous dévoiler la raison ultime de la lutte des nationalités en Autriche en 1848/49, - elle se révèle être la plus sûre pierre de touche de la viabilité de ces nationalités, l'annonciatrice de leur avenir. Seules, les nations « historiques », c'est-à-dire politiquement actives – les Allemands, les Hongrois et les Polonais – sont encore viables, et jouent de ce fait un rôle révolutionnaire ; les Slaves, par contre, sont nécessairement contre-révolutionnaires – ils n'ont pas eu jusqu'ici de vie politique qui leur soit propre et ne peuvent plus non plus en avoir une. C'est l'histoire elle-même qui a prononcé l'ultime verdict, le verdict décisif …

Engels est tellement convaincu et pénétré du caractère définitif et irrévocable de ce verdict qu'il risque même la déclaration axiomatique suivante :

« Répétons-le : en-dehors des Polonais, des Russes et tout au plus des Slaves de Turquie [257] [pas ceux d'Autriche et de Hongrie!], aucun peuple slave n'a d'avenir – pour la simple raison qu'il manque à tous les autres Slaves les conditions historiques, géographiques, politiques et industrielles primordiales qui leur permettraient de vivre pour eux-mêmes en toute autonomie. » Et immédiatement après :

« Les peuples qui n'ont jamais eu d'histoire à eux, qui, dès le moment où ils ont accédé à la première marche, la plus grossière, de la civilisation, sont tombés sous une domination étrangère, ou bien ceux que seul le joug étranger a contraints de franchir le pas qui les y mène, ces peuples-là n'ont pas de viabilité, ils ne pourront jamais accéder à un quelconque degré d'indépendance. - Et c'est le sort qui a été celui des Slaves autrichiens ... »

Telle est "l'erreur de pronostic" de Engels, qui allait être si cruellement réfutée par le cours ultérieur de l'histoire et qui constitue sans doute le plus grave égarement théorique de ses articles sur les Slaves.

Nous aurons à nous pencher dans le chapitre suivant sur les obstacles « géographiques, politiques et industriels » auxquels devaient faire face les mouvements indépendantistes slaves. Il suffit pour le moment de dire que, si importants qu'ils aient paru aux yeux de Engels, il les considérait cependant comme secondaires par rapport aux « conditions historiques de l'indépendance ». Raison pour laquelle il nous faut avant toute autre chose examiner la philosophie de l'histoire qui lui fait développer cette conception des « peuples sans histoire ».

Il est évident que cette conception (qui remonte à Hegel) était intenable dès l'origine et contradictoire avec la conception matérialiste de l'histoire que Engels avait lui-même contribué à créer. Au lieu en effet de faire procéder les luttes des nationalités, et les mouvements nationaux, des conditions de vie matérielles des peuples et des rapports de classes en constante mutation en leur sein, elle trouve son ultima ratio dans le concept de « viabilité nationale », un concept aux allures plutôt métaphysiques qui n'explique absolument rien et ressemble furieusement à la fameuse « vertu dormitive de l'opium » chez Molière. De plus, le critère distinctif de la « viabilité nationale » ne pouvant être recherché que dans l'histoire passée (telle ou telle nation a depuis longtemps un État, donc elle est « viable »), cette conception tombe sans y prendre garde immanquablement dans le sillage de l'école historique du droit tant moquée par Marx [258], et comme elle, elle va excuser l'oppression d'aujourd'hui et de demain par l'oppression d'hier. (Sans compter d'autres libertés prises avec la réalité et d'autres contradictions [259].)

Certes, cette conception paraissait livrer une arme de premier ordre contre les « illusions et les chimères des Slaves ». Sur ce terrain, en effet, de quels atouts disposaient les « rêveurs slaves » ? Comment auraient-ils pu réfuter un pareil témoignage à charge, apparemment si clair et net, celui de l'histoire ? Que pouvaient-ils opposer, par exemple, aux moqueries de Engels ?

« Et quelles nations sont censées se mettre à la tête de ce grand empire slave [l'empire que les Slaves autrichiens voulaient soi-disant ériger] ? Précisément celles-là même qui, dispersées et émiettées depuis un millénaire, n'ont été nourries d'éléments vitaux et porteurs d'avenir que sous la contrainte exercée par des peuples non-slaves, celles qui n'ont été sauvées de la ruine dans la barbarie turque que par les armes victorieuses de peuples non-slaves, des petites tribus, partout coupées les unes des autres, impuissantes, vidées de toute énergie nationale, et ne comptant qu'entre quelques milliers (?) et même pas deux millions d'individus [260] ; elles se sont tellement affaiblies que par exemple le peuple qui, au Moyen-Âge était le plus vigoureux et le plus redoutable, les Bulgares, ne sont plus maintenant connus en Turquie que pour la douceur de leur tempérament et qu'ils tirent toute leur gloire à s'appeler eux-mêmes "dobre chrisztian", bons chrétiens ... » « Et si « huit millions de Slaves » [comme se lamente Bakounine [261]] ont, pendant huit siècles, été obligés de subir sans broncher le joug imposé par quatre millions de Magyars, cela ne fait que prouver à suffisance qui, des multitudes slaves ou du petit nombre des Magyars, était mieux doté de force vitale et d'énergie. » Et enfin ; « Le sort des « douze millions de Slaves, de Valaques et de Grecs », qui sont aujourd'hui encore « piétinés par sept cent mille Ottomans », ne parle-t-il pas un langage suffisamment clair ? » Aucun doute là-dessus : devant le tribunal de « l'histoire millénaire », Bakounine et les Slaves sans histoire ne pouvaient qu'avoir le dessous. Mais si percutants et irrécusables que parussent les arguments historiques avancés contre les Slaves, ils étaient en réalité extrêmement faibles – pour la simple raison que les « rêveurs slaves » pouvaient opposer aux droits historiques de leurs adversaires, imprégnés de relents de moisi et de vieux parchemin, le fait très concret et très vivant de la renaissance de leurs nationalités et de leurs langues. En s'appuyant sur ce fait bien réel, ils pouvaient répondre hardiment aux avocats du principe historique en reprenant les propos tenus par Engels lui-même pour démonter les « prétentions historiques » des Prussiens sur la Posnanie : « Qu'est-ce que c'est que cette théorie rouillée et moisie de prétendus « droits » qu'on nous sert ici, une théorie qui pouvait encore servir aux 17ème et 18ème siècles à masquer la nudité des intérêts commerciaux et territoriaux, que vient-elle faire en 1848, maintenant que tout ce qui est droit ou non-droit historique ne repose plus sur rien ? [262] » Que nous importe – pouvaient-ils dire – que par exemple à une époque où c'était la noblesse qui était la classe décisive dans la société, la noblesse magyare se soit montrée – grâce à une situation géopolitique donnée – « plus dotée de force vitale et d'énergie » que disons la noblesse croate … ? Nous vivons, nous voulons vivre, cela suffit ! - Mais il n'y avait pas que cela : ces « rêveurs » auraient pu s'emparer des armes de leurs adversaires et les retourner contre eux. Si en effet l'histoire avait fait que les Slaves avaient été assujettis pendant mille ans par les Allemands et les Hongrois, elle avait tout aussi bien fait que, en dépit de cet asservissement millénaire, ni les Allemands, ni les Hongrois (ni les Polonais) n'avaient réussi à assimiler les peuples slaves sans histoire – tous ces Tchèques, Slovènes, Croates, etc. Ce qui, du point de vue de l'argumentation historique, ne pouvait être interprété autrement que comme la preuve de l'incapacité des Allemands et des Hongrois à être à la hauteur de leur « mission historique » et par conséquent de la nécessité pour eux de céder leur rôle dirigeant dans l'espace danubien aux peuples qu'ils avaient asservis ... [263]

Nous en avons maintenant suffisamment dit sur les raisons historiques avancées à l'appui de la thèse du manque de vitalité des peuples « sans histoire », telles qu'elles se trouvent dans les articles de Engels sur les Slaves [264]. Il était nécessaire de les remettre en question, car elles apparaissent comme étant un héritage de la conception idéaliste de l'histoire et à ce titre comme un corps étranger dans l'édifice théorique du marxisme. Cela ne signifie cependant pas que nous soyons autorisés à ranger Engels théoricien des nationalités tout simplement parmi les défenseurs du « principe historique ». En aucune manière. Et d'abord parce que, si Engels (comme nous allons le voir) souligne fortement (et même exagère) le poids de l'élément historique, à ses yeux, pour la fixation du sort des peuples slaves sans histoire, le présent pèse autant que le passé dans la balance. Or le présent en était encore, à bien des points de vue, à ne pas sembler offrir la moindre chance de développement aux peuples en question, et donc à confirmer le verdict de « l'histoire ». Ensuite, si Engels, dans notre cas, surestimait les résultats historiques et leur portée, il ne le faisait pas parce qu'il voulait arrêter le développement des sociétés, mais au contraire parce qu'il voulait le pousser en avant, et que, impétueux comme il était, il croyait voir déjà anticipé dans ces résultats ce qui lui apparaissait comme la tâche actuelle de l'histoire. Et cette tâche, c'était : la suppression de tout « particularisme », la fusion de l'humanité européenne en unités politiques et économiques de plus en plus vastes. Tout ce que l'histoire avait déjà accompli à cette fin devait être accueilli comme positif ; tout ce qui menaçait de mettre en péril la « centralisation » déjà existante au bénéfice de nouveaux « particularismes » devait de son point de vue être combattu comme réactionnaire et « anti-historique ». Or, plus Engels croyait proche la révolution socialiste qu'il appelait de ses vœux, moins il prêtait de longévité au capitalisme, plus donc il surestimait le rythme de l'évolution historique, plus tranchant était forcément son refus des mouvements de ce type. C'est en ce sens, et seulement en ce sens, que les « résultats de l'histoire » sont pour Engels une donnée décisive.

La théorie des peuples « historiques » et des peuples « sans histoire » est à vrai dire morte depuis longtemps, et il ne viendrait plus à l'esprit de personne (et en particulier d'aucun marxiste) de vouloir la ranimer. Le seul point important est de parvenir à expliquer comment un penseur matérialiste du niveau d'un Engels a pu s'en faire le défenseur.

Il convient d'abord de noter la ressemblance frappante avec la théorie hégélienne de l'histoire. Pour Hegel, en effet, l'histoire universelle se présentait comme la « dialectique opérant entre les esprits particuliers incarnés par les différents peuples », chacun d'entre eux n'ayant à « occuper qu'un degré et à accomplir qu'une tâche de l'action générale (c'est-à-dire de la « réalisation de la raison » [265]), avant de céder immédiatement la place à un autre « esprit de l'histoire universelle incarné dans un autre peuple ». Cependant : ce n'était pas tous les peuples qui étaient chargés de cette mission, mais seulement ceux qui, en raison de leurs dispositions naturelles et spirituelles, étaient en mesure de créer un État vigoureux qui leur permettait d'imposer leur volonté à l'intérieur comme à l'extérieur. Seuls, ces peuples-là étaient porteurs de progrès historique. En revanche, les peuples qui n'étaient pas capables de constituer un État ou qui avaient le malheur de perdre le leur pendant un temps assez long, étaient « sans histoire » et étaient seulement destinés à être assujettis par d'autres peuples et à finalement être absorbés par eux [266]. (Hegel écrit en ce sens qu'un peuple qui finit par trouver indifférent d'avoir ou de ne pas avoir un État à lui, ne tardera pas à cesser d'être un peuple. [267]) Les tribus slaves d'Allemagne, d'Autriche et de Turquie étaient certainement pour Hegel des peuples de ce genre, voués à la disparition, - bien qu'il ne qualifie expressément que les Bulgares, les Serbes et les Albanais non-slaves de « restes barbares morcelés » [268].

Voilà pour la « dialectique » hégélienne « de l'esprit des peuples » [269]. Il est naturellement très facile aujourd'hui de condamner cette théorie ; mais on oublie trop facilement qu'en dépit de tout cet arbitraire métaphysique, elle a représenté la première tentative de maîtriser intellectuellement le chaos apparent des événements historiques et de saisir l'histoire humaine comme un processus évolutif doté de sens et obéissant à des lois ! On n'a pour cette raison aucun mal à imaginer à quel point cette théorie ne pouvait manquer de fasciner contemporains et disciples (il suffit, sur ce sujet, de lire les écrits de Lassalle [270]). Cependant, même cette grandiose tentative « de concevoir l'histoire comme une totalité, et les peuples divers comme les organes de cette totalité [271] », ne pouvait prétendre s'imposer que tant qu'il fallut se contenter de l'explication idéaliste des processus sociaux, tant qu'on n'eut pas découvert que le moteur réel de la société humaine devait être recherché dans le développement des forces matérielles de production et dans les luttes de classes qui y étaient liées. Une fois apparue la conception matérialiste de l'histoire créée par Marx et Engels, la seule place des « esprits nationaux » à la Hegel était un placard, et ils ne pouvaient plus se survivre que dans des manuels de philosophie.

Comment dès lors expliquer qu'un an après le « Manifeste Communiste », nous tombions nez à nez avec le reflet de ces « esprits nationaux » dans les articles de la N.G.R. sur les Slaves ? Les rédacteurs du journal n'ont-ils pas été gênés par cette réminiscence hégélienne ? Ou y a-t-il eu éventuellement d'autres facteurs « exotériques » qui les incitèrent à garder cette vision des choses ?

Cela nous amène à nous tourner de nouveau vers la situation de la « gauche » allemande pendant la Révolution de 1848/49. La situation étant ce qu'elle était, cette révolution ne pouvait amener au pouvoir dans un premier temps que la bourgeoisie allemande et la classe nobiliaire hongroise et polonaise qui lui était alliée. Sa victoire ne pouvait donc que coïncider avec une aggravation de l'oppression nationale des peuples « sans histoire », les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Croates, les Serbes, les Roumains et les Ukrainiens. La « gauche » allemande ne pouvait d'aucune manière passer outre cette limite objective de la révolution et tenter de concilier des antagonismes inconciliables. Elle se vit bien au contraire contrainte de s'adapter à la situation telle qu'elle était et de déclarer « ennemis naturels » de la révolution les peuples en rébellion contre la bourgeoisie allemande et la noblesse hongroise et polonaise. Elle se vit contrainte d'opposer dans sa politique pratique des peuples « révolutionnaires » tout entiers à des peuples « contre-révolutionnaires » tout entiers. Mais cette opération déroutante, qui prenait pour ligne de partage, non les frontières de classes, mais celles séparant les nations, il fallait l'expliquer, c'est-à-dire la faire reposer, soit sur l'histoire, soit sur la nature de ces nations. Dans cette situation, le réflexe naturel de la « gauche » révolutionnaire était de recourir à la théorie traditionnelle de Hegel sur les peuples « historiques » et les peuples « sans histoire », pour surmonter en imagination les difficultés objectives et fatales de la révolution en se réfugiant sur le terrain des mythologies historiques. Les réminiscences hégéliennes de la N.G.R. venaient donc à point …

Nous estimons donc devoir faire découler la théorie de Engels concernant les « peuples sans histoire » de la situation objective de la révolution de 1848/49 en Europe Centrale. Mais la même cause explique aussi à notre avis ce qu'il est ensuite advenu de cette théorie, l'opiniâtreté avec laquelle, pendant des dizaines d'années, Engels est resté convaincu de la disparition inévitable des Slaves autrichiens, alors que les faits (autrement dit la progression constante des mouvements de renaissance nationale chez ces Slaves) la démentaient avec de plus en plus de force. L'idée qu'il se faisait de la révolution à venir en Europe centrale est restée au fond – encore dans les années 60, 70 et 80 – la même qu'en 1848, dans son esprit, c'était essentiellement une révolution allemande, qui aurait à résoudre les mêmes problèmes et aurait les mêmes alliés (les Hongrois, les Polonais) et les mêmes ennemis (les Slaves sans histoire soutenus par le tsarisme) qu'alors. (Il ne faut pas oublier un seul instant le danger du panslavisme). Rien d'étonnant à ce que Engels ait gardé encore plus tard sa vision initiale des problèmes de nationalités, à ce qu'il ait continué à faire de la distinction entre les grandes « nations » progressistes et les « débris de peuples sans histoire » dépourvus de chances de survie, le point cardinal de sa politique dans la question nationale [272] !

« Personne ne viendra prétendre que la carte de l'Europe est définitivement arrêtée. », écrit-il en 1859. « Mais tous les changements, s'ils sont destinés à durer, devront en gros aboutir à donner de plus en plus aux grandes nations européennes viables leurs réelles frontières naturelles, telles qu'elles sont déterminées par la langue et les sympathies. Tandis que, dans le même temps, les débris de peuples qui se rencontrent encore ici et là et ne sont plus capables d'avoir une existence nationale resteront incorporées aux grandes nations et, soit s'y fondront, soit se maintiendront à l'état de monuments ethnographiques sans importance politique [273]. »

Un commentaire ultérieur très caractéristique datant de 1866 nous indique quels peuvent être « les débris de peuples » auxquels Engels a alors songé. Dans la série d'articles que nous avons déjà mentionnée et qui fut publiée dans la revue « The Commenwealth », il écrit :

« There is no country in Europe where there are not different nationalities under the same government. The Highland Gaels and the Welsh are undoubtedly of différent nationalities to what the English are, although nobody will give to these remnants of peoples long gone by the title of nations, anymore than to the Celtic inhabitants of Brittany in France … Here then, we perceive the difference between the 'principle of nationalities' [274] and of the old democratic and working-class tenet as to the right of the great European nations to separate and independent existence. The 'principle of nationalities' leaves entirely untouched the great question of the right of national existence for the historic peoples of Europe ; nay if it touches it, it is merely to disturb it. The principle of nationalities raises two sorts of questions : first of all, questions of boundary between thes great historic peoples ; and secondly, questions as to the right to independent national existence of those numerous small relics of peoples which, after having figured for a longer or shorter period on the stage of history, were finally absorbed as integral portions into on or the other of those more powerful nations whose greater vitality enabled them to overcome greater obstacles. The European importance, the vitality of a people is as nothing in the eyes of the principle of nationalities ; before it, the Roumans of Wallachia, who never had a history, nor the energy required to have one, are of equal importance to the Italians who have a history of 2000 years, and an unimpaired national vitality ; the Welsh and Manxmen, if they desired it, would have an equal right to independent political existence, absurd though it would be, with the English. » - Et à un autre endroit: “What is Panslavism but the application, by Russia, and Russian interest, of the principle of nationalities to the Serbians, Croats, Ruthenes, Slovaks, Czechs, and other remnants of bygone Slavonian peoples in Turkey, Hungary and Germany? … If people say that, to demand the restoration of Poland is to appeal to the principle of nationalities, they merely prove that they do not know what they are talking about, for the re-establihment of Poland means the re-establishment of a state composed of at least four [275] different nationalities. [276]

Il faut bien sûr faire attention au fait que dans ces articles, ce sont deux questions différentes qui sont soulevées. D'abord celle du droit pour les peuples opprimés sans histoire à obtenir leur indépendance politique, à former leur propre État national (ce qu'on appelle aujourd'hui le « droit à l'autodétermination des peuples »). Deuxième question : celle de « l'espérance de vie historique », de l'avenir national de ces peuples. On peut donc trouver parfaitement compréhensible pour l'époque la bataille menée par Engels contre le « principe des nationalités » et son exploitation par la Russie et le bonapartisme. On peut par exemple très bien concevoir que ni les Ukrainiens, ni les Biélorusses, ni les Lituaniens n'avaient en 1866 la maturité nécessaire pour constituer leurs propres États. Mais il ne s'ensuit nullement que cela autorisait alors à considérer que ces peuples étaient voués à la disparition ! De ce point de vue, les propos de Engels sur les « restes » et les « débris de peuples du passé », tout comme le rapprochement qu'il fait entre les Serbes, les Croates, les Ruthènes, les Slovaques, les Tchèques, etc. et les habitants de l'île de Man et les Gallois, sont dépourvus de toute ambiguïté ; ils montrent manifestement que ce n'est pas seulement au cours des années révolutionnaires 1848/49 qu'il déniait tout avenir national à ces peuples, mais qu'il le faisait encore quelques décennies plus tard, et qu'il prévoyait leur absorption, leur assimilation par les grandes nations « historiques ». C'est une tendance qui parcourt comme un fil rouge tout ce que Engels a pu dire sur les questions de nationalités, une tendance qui résonne encore dans ses lettres à Bernstein et à Kautsky [277]. Nous sommes donc en droit d'affirmer que encore vingt à trente ans plus tard, les conceptions de Engels (toujours à l'exception des Polonais) se ramenaient à une stricte opposition aux mouvements de libération slaves. Elles équivalaient au fond à un panneau de mise en garde sur lequel était écrit : Entrée interdite aux peuples sans histoire ! Il continuait à condamner ces mouvements pour ce qu'ils « cherchaient à annuler ce qu'a créé une histoire millénaire » et parce qu'il était impossible de les satisfaire « sans balayer de la carte de l'Europe la Turquie, la Hongrie et la moitié de l'Allemagne [278] ». Il ne voyait pas que ce « coup de balai » précisément était objectivement nécessaire et représentait pour cette raison un progrès historique. Et c'est en cela que consistait la plus grave erreur de sa théorie des nationalités.

L'autre aspect du problème (Le côté réaliste du pronostic de Engels)[modifier le wikicode]

Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que de l'argumentation historique avancée par Engels à l'appui de sa thèse. Mais celle-ci ne s'appuyait pas seulement sur ce pilier plus ou moins « spéculatif », mais aussi sur un argumentaire réaliste prenant en compte la situation actuelle des Slaves et de leurs mouvements nationaux. Il s'agit ici du fait que « les conditions géographiques, politiques, industrielles (et littéraires) élémentaires indispensables pour une existence indépendante et prolongée », n'étaient pas remplies, et que, selon Engels, cela, joint à « l'inexistence historique » des Slaves autrichiens – ne pouvait qu'aboutir au naufrage de leurs aspirations. Voici ce qu'on peut lire dans ses articles :

« Si les Slaves autrichiens formaient une masse compacte, comme les Polonais, les Magyars, les Italiens, s'ils étaient capables de constituer entre eux un État de 12 à 20 millions d'individus, leurs revendications auraient néanmoins [malgré le fait qu'ils ne satisfont pas aux conditions historiques] un caractère sérieux. Mais c'est tout le contraire qui est vrai. Les Allemands et les Magyars se sont poussés au milieu d'eux en s'avançant sur un large front jusqu'aux extrémités des Carpates, presque jusqu'à la Mer Noire (?), séparant les Tchèques, les Moraves et les Slovaques des Slaves du sud par un couloir large de 60 à 80 lieues. Au nord de ce couloir, 5,5 millions, au sud 5,5 millions de Slaves, séparés par une masse compacte de 10 à 11 millions d'Allemands et de Magyars dont l'histoire et la nécessité ont fait des alliés. »

Ce qui frappe d'abord dans ces lignes, c'est l'accent mis sur la « nécessaire alliance » des Allemands et des Hongrois contre les Slaves. (Dans un autre passage, Engels dit, de la même façon, que les Slaves sont les « ennemis naturels » des Magyars [279].) Cette façon de voir, qui nous laisse certes assez pantois, est néanmoins la suite logique de son analyse historique, qui considère aussi en partie la lutte historique entre les Allemands et les Hongrois d'un côté et les Slaves de l'autre comme une lutte opposant des races hostiles [280] (C'est de ce point de vue qu'il convient de considérer également l'argument que nous connaissons déjà, selon lequel un coin germano-magyar a été enfoncé dans la masse du monde slave, argument repris par Engels jusque dans les années 80.) On ne peut par ailleurs que trouver bien faible l'argumentation avancée ici, puisque, comme on sait, en 1848 et dans les années suivantes, les Slaves autrichiens n'avaient absolument pas en tête de créer un empire slave unifié s'étendant de l'Adriatique aux Monts des Géants (Riesengebirge), mais avaient pour objectif – en obéissant au « bon sens » de leur égoïsme national – seulement l'édification de plusieurs États nationaux à eux. Du reste, Engels sent bien la faiblesse de cette démonstration, puisqu'il poursuit :

« Mais pourquoi les 5,5 millions de Tchèques, Moraves et Slovaques ne pourraient-ils pas constituer un État, les 5,5 millions de Slaves du sud joints aux Slaves turcs, un autre État ? - Que l'on examine seulement [répond-il] sur une carte des langues la répartition des Tchèques et de leurs voisins dont la langue est apparentée à la leur. Ils forment comme une saillie enfoncée en territoire allemand, mais sont rongés et repoussés des deux côtés par l'élément germanique. Le tiers de la Bohème parle allemand, pour 24 Tchèques, on y compte 17 Allemands. Et ce serait aux Tchèques de constituer le noyau central de l'État slave projeté. Car chez les Moraves, il y a aussi beaucoup d'Allemands, chez les Slovaques, beaucoup d'Allemands et de Magyars, les uns et les autres en outre complètement démoralisés du point de vue national. Et à quoi ressemblerait un État slave où finalement ce serait quand même la bourgeoisie allemande urbaine qui aurait la suprématie ! »

Voilà pour le chapitre Tchèques et Slovaques. Mais Engels ne juge pas non plus moins dépourvue d'espoir la situation des Slaves du sud. En premier lieu vient l'argument géographique que nous avons déjà cité. « Les Slovènes et les Croates », dit Engels, « coupent l'Allemagne et la Hongrie de la mer Adriatique ; et l'Allemagne et la Hongrie ne peuvent pas accepter d'être coupées de la mer Adriatique, en raison 'd'impératifs géographiques et commerciaux', qui ne sont certes pas des obstacles aux yeux de Bakounine, mais n'en existent pas moins et représentent pour elles des questions tout aussi vitales que par exemple pour la Pologne la côte baltique de Dantzig à Riga [281]. Et là où l'enjeu est l'existence, le libre épanouissement de toutes les ressources de grandes nations, ce ne sont pas les bons sentiments, le souci de quelques Allemands ou quelques Slaves dispersés çà et là qui vont faire la décision. Sans compter que la carte de ces Slaves du sud est également partout tachetée d'îlots allemands, magyars et italiens, qu'au premier coup d’œil sur la carte linguistique, on voit l'État sud-slave tel qu'il est projeté, lacéré en lambeaux incohérents, et que dans le meilleur des cas, il tombera entre les mains des bourgeois italiens de Trieste, Fiume et Zara ainsi que des bourgeois allemands d'Agram, Laibach, Karlovac, Zemun, Pančevo et Weißkirchen ! - Mais [c'est la conclusion de la démonstration] les Slaves du sud autrichiens ne pourraient-ils pas se joindre aux Serbes, aux Bosniaques, aux Morlaques [282] et aux Bulgares ? » Là, Engels reprend une remarque que nous connaissons déjà, selon laquelle les Slaves turcs et les Slaves autrichiens n'ont qu'antipathie les uns pour les autres, et que de ce fait, toute communauté politique entre eux serait – selon lui – illusoire.

Ajoutons encore qu'il évoque l'absence de « tradition historique nationale » chez les Slaves autrichiens et le caractère patoisant de leurs langues, et nous aurons tout ce qui se trouve dans ses articles sur les « conditions géographiques, politiques, industrielles (et littéraires) élémentaires indispensables pour une existence indépendante et prolongée ». C'est peu, en réalité, et de plus ses arguments sont de valeur très inégale. On peut passer sans s'y arrêter sur les raisonnements qui voudraient que la mer Adriatique soit indispensable à l'Allemagne ou que ni l'Allemagne ni la Hongrie ne toléreraient que des « États intermédiaires slaves sans avenir fassent sécession et se constituent en États indépendants ». De même sur l'énorme exagération contenue dans l'affirmation que les territoires sud-slaves seraient bardés d'éléments pratiquant d'autres langues qui feraient éclater un État sud-slave en autant de « lambeaux incohérents ». En revanche, ce qu'il avance contre la création d'un État tchèque était très solide. Un « coup d’œil sur la carte linguistique » suffit effectivement pour qu'apparaisse nettement la situation géographique extrêmement précaire de la nationalité tchèque installée « au beau milieu de l'Allemagne ». En ce qui concerne les Tchèques, donc, on ne peut dénier à cette preuve « géographique » une certaine force de conviction. Ce n'est pas pour rien que nous retrouvons constamment cet argument dans toute la littérature politique ultérieure jusqu'à l'époque de la désintégration de l'Autriche [283]. Et bien que les événements historiques les plus récents aient démenti (définitivement, espérons-le!) la thèse de Engels selon laquelle un État tchèque [284] indépendant était chose impossible, ils lui ont pourtant en même temps donné raison dans un certain sens – car l'État tchéco-slovaque créé en 1918 ne s'est pas constitué comme État national, mais comme État plurinational, et n'a pu se maintenir comme tel que pendant relativement peu de temps. Et si les Tchèques ont maintenant recouru à la douteuse méthode de l'expulsion de 3 millions et de demi d'Allemands des Sudètes, que prouvent-ils sinon que la géographie était contre eux et qu'ils cherchent à échapper à la fatalité qui pèse sur eux en la corrigeant par la violence ?

Encore plus percutante et plus importante était la référence de Engels à la structure de classe encore embryonnaire des Slaves autrichiens – son affirmation que même si ces peuples arrivaient à se constituer en États nationaux, ceux-ci seraient dirigés, non pas par eux-mêmes, mais par la bourgeoisie allemande de leurs villes. Cet argument tapait pour ainsi dire dans le mille. Les Slaves autrichiens ne purent effectivement arriver à l'indépendance avant d'avoir développé leur propre bourgeoisie nationale et leur propre prolétariat, ils ne le purent tant qu'ils demeurèrent de purs peuples paysans. Engels était certes très loin d'escompter la possibilité d'une modification de la structure de classes des Slaves sans histoire, il était au contraire convaincu que la progression du capitalisme conduirait à une germanisation (ou à une magyarisation) totale des villes slaves et à plus longue échéance aussi du plat pays. Sous ce rapport, son erreur de pronostic doit être qualifiée de première formulation théorique de l'état d'esprit dont sont restés fort longtemps pénétrés les cadres allemands (ou germanisés) du prolétariat urbain des pays slaves occidentaux, un état d'esprit qui s'est imposé massivement partout où l'inégalité du développement historique avait eu pour conséquence la dénationalisation temporaire des villes et des centres industriels et la formation d'îlots de populations de langue et d'origine différentes sur les territoires habités par les peuples sans histoire. Ce n'est donc aucunement un hasard si nous retrouvons sans cesse dans l'histoire ultérieure du mouvement ouvrier des pronostics erronés analogues. Ainsi, K. Kautsky a encore pu écrire en 1887 à propos de la question tchèque :

« Comme adversaires fanatiques de la langue allemande, et considérant que c'est une vertu nationale de l'ignorer, on a les Jeunes Tchèques, les représentants de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie. Dans ces milieux, connaître l'allemand n'est certes pas une nécessité économique ; mais paysannerie et petite-bourgeoisie sont condamnées à disparaître, et avec elles la langue qu'elles parlent. Plus elles reculeront, plus le capitalisme se développera, plus diminuera en Bohème l'importance économique du tchèque, et plus augmentera celle de l'allemand. Toute tentative de freiner les progrès de la langue allemande reviendra en fin de compte à enrayer le développement économique du pays. Encourager le sentiment national tchèque ne signifie quasiment plus encourager le développement économique ... [285] »

Et la même année, V. Adler écrit dans la « Gleichheit » [« Égalité » - hebdomadaire viennois de la social-démocratie autrichienne jusqu'en 1889] :

« En Autriche, la langue de la social-démocratie est l'allemand, il faut que l'ouvrier connaisse l'allemand pour être libre de ses mouvements et avoir accès à la littérature socialiste. En tant qu'Allemands, il nous importe peu que les Tchèques apprennent l'allemand, mais en tant que social-démocrates, nous devons le souhaiter [286] (!) » …

Les deux social-démocrates autrichiens les plus représentatifs expriment donc ici – sous une forme certes très vulgarisée – la même façon de voir que celle qui était à la base du pronostic de Engels. Mais on trouve des approches tout à fait semblables dans le socialisme polonais et le socialisme russe ! Ainsi, l'argument que R. Luxembourg fait valoir, pour refuser que soit reconnue une délégation particulière de la « social-démocratie lituanienne » au congrès socialiste international de 1904, est :

« Autant que je sache, la 'population lituanienne autochtone' » dont parlait 'Darbininky Balsas' (La voix du peuple), l'organe de la social-démocratie lituanienne, « se réduit à la paysannerie, alors que chez les ouvriers des villes, ce ne sont tout au plus que les plus arriérés qui utilisent le lituanien ... »

Et elle raillait la « prétention » des social-démocrates lituaniens partisans de la création d'une république lituanienne indépendante : « Pourquoi ne pas créer en même temps également une 'république indépendante de Samogitie [287]' – bien entendu exclusivement 'dans l'intérêt du prolétariat' [288] ?» (Quatorze ans plus tard, est née, non pas certes, une république « samogitienne », mais une république lituanienne indépendante!)

La social-démocratie russe n'était pas meilleure sous cet aspect ! Ainsi, par exemple, pour le rédacteur de la brochure éditée par le cercle Plekhanov de Genève (« L'impasse du socialisme ukrainien en Russie [289] »), le mouvement ukrainien était une invention utopique superflue :

« L'abolition du servage, le service militaire obligatoire, le développement du trafic commercial et de l'industrie, la croissance ininterrompue du prolétariat agraire, l'influence de l'administration, du commerce et des écoles (dans la mesure où elles existent), l'influence de l'Église et des sectes religieuses, celle de la vie urbaine et de la culture – voilà les facteurs qui, aussi sous le rapport de la langue, ont définitivement fusionné la population rurale de l'Ukraine avec la sphère des influences qui prévalent en Russie. [290] »

Cette curieuse brochure s'est sans aucun doute fait l'écho d'humeurs et de préjugés restés très longtemps vivaces parmi les socialistes russes. Les événements de la révolution russe d'octobre montrent clairement jusqu'à quand ils ont persisté. En effet, dans les années 20, à la tête du Parti Communiste de l'Ukraine soviétique, se trouvait encore un homme qui proclamait ouvertement ce qu'on appelle la « théorie de la lutte entre deux cultures », Lebedj, secrétaire du PC ukrainien. L'essence de cette étrange théorie était la suivante :

« En Ukraine, la culture urbaine est russe, la culture rurale est ukrainienne. Le prolétariat représente la culture urbaine, la culture russe. L'avenir appartient à la culture du prolétariat, c'est-à-dire à la culture urbaine, c'est-à-dire à la culture russe … La vie amènera d'elle-même à la fusion de la culture urbaine du prolétariat et de la culture rurale, à la fusion de la culture russe et de la culture ukrainienne dans une seule culture, à savoir la culture russe. Le développement industriel du pays exige une élévation du niveau de la culture urbaine du prolétariat, donc de la culture russe. Et même si le Parti Communiste aide les paysans à développer leur culture rurale ukrainienne, il doit subordonner cette aide au mot d'ordre de la victoire inéluctable de la culture russe dans cette lutte de deux cultures liée à la vie elle-même [291]. »

Cette digression était nécessaire pour montrer comment l'erreur commise par Engels était « liée à l'époque » et quelles profondes racines elle avait dans la situation réelle du mouvement ouvrier à ses débuts. Certes, à côté de l'assimilation qui jouait dans les villes et la population industrielle, il existait déjà à ce moment-là de puissantes contre-tendances qui se manifestaient dans l'éveil national des peuples sans histoire. Mais que des aspirations de ce genre trouvent un écho et puissent devenir une force réelle, semblait ne pouvoir s'expliquer que par l'expansion permanente du mode de production capitaliste qui « transformait la place du paysan vis-à-vis du propriétaire foncier », faisait sortir la classe paysanne, ces « barbares en plein milieu de la civilisation », de son long sommeil multiséculaire et la plongeait dans la modernité. Et « comme l'horizon du paysan est, partout, étroitement local et national, le mouvement paysan l'est inévitablement, et avec lui, ce sont les vieilles luttes nationales qui ont refait surface. » La paysannerie, cependant, pouvait être considérée comme une classe condamnée par l'histoire, et donc avec elle les mouvements nationaux qui étaient devenus son porte-parole chez les Slaves. (Telle était du moins la vision de Engels et de ses successeurs).

Mais à ce point surgit une autre question qui, elle aussi, est posée par Engels lui-même. Il écrit en août 1848 :

« Les grands pays agricoles entre la Mer Baltique et la Mer Noire ne peuvent sortir de la barbarie patriarcale que par une révolution agraire qui transforme les paysans asservis ou corvéables en libres propriétaires de la terre – une révolution qui est tout à fait la même que la révolution française de 1789 à la campagne. »

C'est précisément là que Engels voyait l'une des plus solides garanties pour la restauration d'une Pologne indépendante

« De quoi découle l'inexorable nécessité que la Pologne se libère ? » - demande-t-il. « De ce que la domination de l'aristocratie en Pologne … est aujourd'hui tout aussi obsolète et tout aussi minée de l'intérieur que la démocratie de la petite noblesse en 1772. De ce que l'établissement de la démocratie agraire est devenue pour la Pologne non seulement une question politique, mais une question sociale vitale. De ce que la source d'existence du peuple polonais, l'agriculture, court à sa ruine si le serf ou le paysan corvéable ne devient pas un propriétaire foncier libre. De ce que la révolution agraire est impossible sans la conquête simultanée de l'existence nationale [292] ... »

Là, spontanément, on se pose la question : Pourquoi cela ne vaudrait-il pas aussi pour les régions slaves d'Autriche, de Hongrie et de Turquie ? Est-ce que la « démocratie agraire » n'était pas là aussi devenue une question de vie ou de mort pour la société ? Pourquoi, dès lors, la réalisation de cette démocratie ne pouvait-elle entraîner la « conquête de l'existence nationale », pourquoi fallait-il que cette voie reste réservée aux seuls Polonais ?

Certes, la lutte de la noblesse polonaise contre les « trois autocrates orientaux » (la Russie, la Prusse et l'Autriche) était inséparable de la cause de la démocratie et de la révolution dans l'Europe centrale et occidentale. (C'était bien de là que découlait l'importance internationale de la question polonaise.) D'un autre côté, Engels croyait pouvoir dire en 1848 précisément au sujet de la Pologne :

« L'ancienne Pologne de la démocratie nobiliaire est depuis longtemps morte et enterrée ; … mais cette 'héroïne' de tragédie [293] a donné le jour à une robuste héritière … qui s'apprête à jouer son drame à elle et à poser la main sur la « roue de l'histoire », une héritière dont la victoire est assurée – cette héritière, c'est la Pologne de la démocratie paysanne [294]. »

Cependant, cet espoir devait être cruellement déçu, car, quelle que fût l'obstination de la noblesse polonaise à se battre pour l'indépendance de son pays, elle n'a jamais été disposée à renoncer à sa domination de classe sur les paysans – et la « démocratie paysanne » polonaise allait se faire attendre encore un bon bout de temps [295] … Toujours est-il que ces illusions nous expliquent pourquoi Engels faisait un sort particulier à la Pologne et liait logiquement, pour le seul compte de la Pologne, la nécessité d'une « existence nationale » indépendante à celle de la « démocratie agraire ». Mais en ce qui concerne les peuples paysans slaves sans histoire, il pensait que leur sort serait évidemment celui des Provençaux, qui étaient devenus définitivement Français pendant la Grande Révolution, en recevant de la Convention « la démocratie en contrepartie de la perte de leur nationalité » [296]. Mais – cette perspective ne reposait-elle pas sur des illusions tout aussi vaines ? Comment les seigneurs hongrois et polonais auraient-ils pu apporter une démocratie agraire aux masses paysannes serbes, croates, slovaques, roumaines, ukrainiennes, eux qui n'en voulaient même pas pour leur propre paysannerie ? Quant à la bourgeoisie allemande, chacun sait qu'elle n'a jamais manifesté la moindre envie de « dédommager » de cette manière les peuples paysans slaves « de la perte de leur nationalité » ! … Quoi qu'il en soit, en dépit des illusions que Engels se faisait (et était obligé de se faire) sur la mission révolutionnaire de la démocratie nobiliaire hongroise et polonaise, il a clairement vu, il y a cent ans déjà, le lien entre la « révolution agraire » et la question nationale. (ce qui prouve la fécondité de la conception matérialiste de l'histoire qu'il a contribué à découvrir). Et c'est en marchant sur ses traces que plus tard, ses disciples autrichiens, Kautsky et Bauer, sont arrivés à expliquer comment la renaissance nationale des peuples paysans slaves découlait des transformations que le développement capitaliste avait introduites dans leur être social.

Engels lui-même n'a, à vrai dire, jamais été en mesure de voir que ce processus était historiquement inéluctable, bien au contraire, il ne pouvait qu'y rester aveugle ! Et pas seulement parce que ce processus n'en était alors qu'aux premiers balbutiements. Ce qui a bien davantage pesé, et qui était plus essentiel, ce furent les raisons que nous avons évoquées ici. D'abord, la complexité et la confusion de la situation lors de la Révolution de 1848, le rôle contre-révolutionnaire joué par les populations slaves, ce qui, pour un révolutionnaire allemand de surcroît, ne pouvait que rendre infiniment difficile d'émettre un jugement exact et objectif sur la question slave. Ensuite, le fait qu'à cette époque, les « nations historiques » avaient encore une chance réelle, en menant une politique révolutionnaire audacieuse, en réalisant la « démocratie agraire », de s'attacher les masses paysannes des peuples sans histoire et de les amener de cette façon à renoncer à leurs aspirations nationales particulières [297]. (Les expériences de la révolution française et aussi de la révolution anglaise, que Engels et Marx ont mis tant d'ardeur à étudier, paraissaient plaider précisément en faveur de cette thèse [298].) Mais nous abordons là une question qui mérite une étude particulière.

Encore un point de vue critique (La question paysanne et la question des nationalités dans la Révolution autrichienne de 1848/49)[modifier le wikicode]

Nous nous sommes occupés des facteurs qui avaient déterminé la politique des nationalités suivie par la N.G.R. Quelle que soit l'importance qu'on attribue aux uns ou aux autres, une chose paraît évidente : en exonérant les Allemands et les Hongrois de toute faute vis-à-vis des Slaves, qu'ils n'auraient pas opprimés, et en refusant aux peuples slaves assujettis tout droit à une existence nationale autonome, Engels ne pouvait que se condamner lui-même à ne pas comprendre les problèmes nationaux en Autriche. Ce point de vue l'empêchait en particulier d'accepter de voir que cette oppression était l'une des causes les plus importantes de la défaite de la Révolution, celle-ci ayant « échoué tout autant du fait de la volonté des Allemands d'avoir la suprématie sur les Tchèques et les Italiens, de celle des Hongrois de dominer les Croates, que de l'attitude contre-révolutionnaire des Slaves qui en était la conséquence ». Et Kautsky souligne à bon droit que cette expérience n'autorise qu'une seule conclusion pour l'avenir : « Tout mouvement révolutionnaire moderne qui quitterait le point de vue international de l'autodétermination des nations, se porterait à lui-même de terribles coups [299]. »

Mais – et là nous nous séparons de Kautsky et d'autres auteurs qui ont écrit sur ce sujet – l'erreur de la N.G.R. était en réalité bien plus grave, ses racines étaient encore plus profondes que ce qu'on admet d'ordinaire ! Derrière l'erreur d'appréciation concernant les luttes nationales de 1848/49, se dissimule l'absence de prise en compte des antagonismes sociaux qui étaient à leur fondement. Il suffit de lire d'un œil critique les articles anti-slaves de Engels, pour être frappé par le fait que d'un côté, il n'a que railleries pour la faiblesse interne des mouvements nationaux slaves de l'époque, pour leur absence de « base de masse » [300], mais que de l'autre, il attribue à ces mêmes mouvements la capacité inouïe d'avoir décidé du sort de la révolution autrichienne, d'avoir causé sa défaite [301]. Comment concilier l'un et l'autre ? Et quand Engels est-il plus proche de la vérité : quand il sous-estime, ou bien quand il surestime la force des mouvements nationaux slaves ?

Curieusement, il semble avoir raison dans l'un comme dans l'autre cas. En ce qui concerne en effet les masses paysannes (et c'était elles qui représentaient l'essentiel des peuples sans histoire d'Autriche), elles étaient effectivement en 1848 encore très peu « nationales ». Leur « conscience nationale » (si tant est qu'on puisse parler de quelque chose qui y ressemble) était la plupart du temps de nature purement négative – cela n'allait pas plus loin que la conscience de parler une autre langue et dans bien des cas d'appartenir à une autre religion que celle de leurs seigneurs. Il en était ainsi pour les masses paysannes serbes, slovènes, ukrainiennes, slovaques et même tchèques (bien que ce soit chez les Tchèques que le processus de renaissance nationale ait débuté en premier et que les paysans tchèques aient eu en général un niveau culturel supérieur à celui du reste des paysans slaves autrichiens). Mieux encore : on sait que même les paysans polonais de Galicie occidentale étaient si peu empreints d'esprit national polonais qu'ils ne voulaient pas qu'on disent d'eux qu'ils étaient « Polonais » et n'appelaient ainsi que les seigneurs objets de toutes les haines, leurs gens, les bourgeois de la ville et les intellectuels [302]. (C'est seulement dans les années 80 et 90 du siècle passé que commence à se former chez les paysans polonais et ukrainiens de Galicie une vraie conscience nationale culturelle et politique polonaise ou ukrainienne [303]). Il est donc parfaitement exact qu'en 1848/49, les mouvements nationaux slaves n'étaient au fond le fait que d'une mince couche d'intellectuels et de petits-bourgeois et n'avaient aucune base de masse dans le « peuple » lui-même. Engels ne se trompait par conséquent pas (tout en interprétant de façon erronée cette réalité au point d'y déceler une « incapacité congénitale » des peuples concernés à s'affirmer dans la durée). Il a aussi raison dans les grandes lignes en affirmant que les Slaves autrichiens se sont enrôlés « comme un seul homme » en 1848 « sous la bannière de la contre-révolution » et ont ainsi apporté une contribution essentielle à la défaite de la Révolution. À ceci près que le ressort qui les y a poussés n'était pas national, mais social, car ils pensaient reconnaître dans les porte-parole de la Révolution – très souvent à juste titre – ceux qui les avaient opprimés jusque-là … La meilleure preuve en est l'attitude des paysans polonais de Galicie, lesquels – alors qu'ils faisaient partie de la nation « révolutionnaire » (au sens de la N.G.R.) - se montrèrent sans exception tout aussi fidèles à l'empereur et « contre-révolutionnaires » que leurs voisins ukrainiens. Les paysans hongrois, eux qu'au beau milieu de la Révolution nationale, le gouvernement révolutionnaire de Kossuth fut obligé de « pacifier » à maintes reprises [304], n'étaient pas non plus très différents d'eux sous ce rapport … En un mot : les camps qui s'affrontèrent en Autriche en 1848/49 étaient séparés par une ligne délimitant moins les peuples, que les classes sociales – la Révolution autrichienne a moins été étranglée avec le concours empressé du « monde slave traître à la Révolution » qu'elle ne l'a été par la paysannerie – slave ou pas !

Ici se pose une question : comment expliquer ce regroupement sui generis déconcertant des forces de classes dans la Révolution autrichienne, et comment se fait-il que celui-ci soit apparu en même temps sous la forme de regroupements nationaux ? Quels sont les facteurs qui ont rendu possible l'alliance contre nature entre la réaction impériale et féodale et les masses paysannes, slaves ou pas ? Est-ce que la chose était fatale – ou bien est-ce qu'une autre politique des forces révolutionnaires aurait pu éviter le passage de la paysannerie dans le camp de la contre-révolution ?

On ne trouve malheureusement presque aucune étude sur ce sujet dans la littérature marxiste. La défection des paysans est ordinairement présentée comme la suite fatale, inéluctable, de la suppression des charges féodales qui aurait déjà satisfait leurs aspirations [305]. Sinon, la plupart des auteurs en restent au cliché des nations « révolutionnaires » et « contre-révolutionnaires », sans étudier plus précisément les antagonismes de classes qui s'expriment dans les luttes nationales de 1848/49 et sans y chercher les racines de ce singulier agencement des forces. À notre connaissance, Rosa Luxembourg est la seule à avoir tenté d'envisager la question de ce point de vue. C'est ainsi qu'elle voit dans la « contre-révolution panslaviste des Slaves du sud en 1848 … l'expression d'une opposition de pays paysans conservateurs, encore pleinement plongés dans une économie naturelle, à l'avancée implacable du capitalisme [306]. » Cette interprétation, dont le noyau se trouve déjà chez Engels dans sa critique du panslavisme, contient sans aucun doute un grain de vérité ; mais – seulement un grain, justement ! Il ne faut en effet pas perdre de vue qu'en dépit de l'arriération de la majorité des territoires slaves autrichiens, au milieu du siècle passé, les masses paysannes de ces régions étaient la plupart du temps dans une opposition frontale aux propriétaires fonciers, que donc dans leur comportement, il entrait bien plus d'opposition à la noblesse et au féodalisme qu'à « l'avancée du capitalisme » ! À tous ces paysans s'applique en effet ce que Marx et Engels disaient en 1847 des paysans galiciens, à savoir que la façon dont ils posaient la question de la propriété (semblable à celle des paysans français de 1789) se réduisait « à la transformation de la propriété foncière féodale en petite propriété bourgeoise » [307], que, par conséquent, ces paysans représentaient un élément révolutionnaire, bien qu'encore embryonnaire. Et si néanmoins, au cours de la Révolution, ils sont devenus le plus sûr appui des forces réactionnaires, cela a tenu sans doute surtout à ce que – à la différence de la Grande Révolution Française de 1789 [308] – dans la Révolution autrichienne de 1848/49, il n'y avait aucune classe sociale disposée à se mettre à la tête des masses paysannes et en capacité de le faire en apportant à la question paysanne une solution réellement radicale. On ne pouvait attendre cela de la noblesse hongroise et polonaise, c'est évident [309]. Mais la « misérable classe moyenne allemande » en Autriche s'est révélée elle aussi sous ce rapport terriblement amorphe et myope ! Et c'est ainsi que finalement, c'est la contre-révolution autrichienne qui a pu engranger pour son propre compte les fruits d'une « émancipation des paysans » que la situation avait imposée et, avec l'aide précisément de la paysannerie, infliger une écrasante défaite aussi bien à la bourgeoisie allemande qu'à la petite noblesse hongroise et polonaise qui était son alliée … !

Nous avons noté plus haut que l'extrême-gauche de la Révolution de 1848, dont l'organe était la N.G.R., n'avait pas su elle non plus évaluer correctement l'énorme importance de la question paysanne en Autriche, et qu'on chercherait en vain dans la N.G.R. une analyse des problèmes agraires autrichiens, un programme concret dans la question paysanne autrichienne ou au moins des articles et des correspondances de fond sur ce sujet. L'orientation de ce journal paraît confirmer le jugement de Bakounine qui voyait dans la sous-estimation de la question paysanne l'erreur décisive des révolutionnaires allemands en 1848/49 [310].

La chose était cependant plus facile à dire qu'à faire ! Nous avons déjà souligné combien la bourgeoisie allemande ainsi que son alliée la noblesse hongroise et polonaise avaient eu de mal à renoncer à leurs privilèges nationaux pour sauver la Révolution. Nous pouvons dès lors sentir combien la situation de ces classes sociales était encore plus difficile et compliquée si nous considérons la question non plus du point de vue des relations nationales, mais des relations sociales ! Du côté d'abord des alliés « extérieurs » de la bourgeoisie germano-autrichienne, de la noblesse hongroise et polonaise, une solution vraiment radicale de la question paysanne (suppression sans indemnités de toutes [311] les charges féodales, restitution des bois et des pâtures à la population paysanne, expropriation de la grande propriété foncière féodale) aurait inévitablement détruit les fondements mêmes de leur existence comme classe sociale. (Et propter vitam vivendi perdere causas …). La noblesse hongroise et polonaise, suivant en cela un juste instinct de classe, n'était pas disposée à ce suicide, elle voulait gagner le plus possible, pour elle-même, à « l'émancipation des paysans » [312], et personne ne peut lui en faire le reproche – surtout pas un historien matérialiste. - Et la bourgeoisie germano-autrichienne qui, tremblant devant le spectre d'une « république rouge », n'osa même pas mobiliser les paysans de sa propre nation contre le despotisme, - comment aurait-elle pu faire alliance avec les masses paysannes slaves « sans culture » qu'elle méprisait si profondément ? Il suffit de poser la question pour se rendre compte des obstacles pratiquement insurmontables auxquels était confrontée la Révolution autrichienne, obstacles qui finirent par avoir raison d'elle.

Mais de ce point de vue, la question des « peuples sans histoire » et de leur rôle dans la Révolution prend elle aussi une autre tournure. Si la démocratie des nations révolutionnaires, pour les raisons qui ont été exposées, n'était pas capable de gagner à sa cause les masses paysannes de ces peuples, d'un autre côté, les peuples sans histoire eux-mêmes, en raison de leur structure de classe embryonnaire, étaient aussi peu en mesure d'être une force autonome dans la Révolution. Et leurs masses paysannes avaient beau représenter potentiellement un facteur révolutionnaire, un « élément révolutionnaire en germe », les choses étant ce qu'elle étaient, elles ne pouvaient en réalité que devenir un instrument de la réaction. Elles étaient de ce fait effectivement « nécessairement contre-révolutionnaires », mais dans un sens totalement différent de ce que pensait Engels.

La contradiction entre les énormes énergies révolutionnaires sommeillant dans les masses paysannes slaves et le rôle réactionnaire effectif que ces masses ont joué dans la situation d'alors, se reflète sur un mode particulièrement aigu dans l'idéologie et la pratique de M. Bakounine.

Le "panslavisme démocratique" (Engels contre Bakounine)[modifier le wikicode]

Nous arrivons maintenant à la dernière partie de notre exposé – la polémique de Engels contre Bakounine.

Nous connaissons déjà la plupart des arguments avancés par Engels dans cette polémique, avant tout sa conviction que les Slaves autrichiens jouaient «nécessairement» un rôle contre-révolutionnaire et disparaîtraient inévitablement en tant que nationalité. Il reste cependant encore quelques points importants qu’il nous faut éclairer dans cette controverse.

La polémique de Engels avait pour cible la brochure bien connue de Bakounine intitulée « Appel aux Slaves » (Köthen, 1848). Avec cet essai rédigé déjà après le passage des partis slaves dans le camp de la réaction, le futur idéologue de l’anarchisme se donnait pour objectif de jeter un pont entre le monde slave et la Révolution en voulant convaincre, d’un côté, les Slaves, qu’ils devaient soutenir activement la démocratie allemande et hongroise, et de l’autre, cette démocratie, que les postulats politiques nationaux des Slaves étaient légitimes. Un vrai travail de Sisyphe qui – vu la façon dont les choses se présentaient – ne pouvait guère susciter de sympathie ni d’un côté ni de l’autre et ne devait valoir à Bakounine que la réputation de « panslaviste démocrate ».

Dans cet « Appel », Bakounine a tout du romantique révolutionnaire pur sang. Il écrit :

« Dès le premier signe de vie de la Révolution, ce fut un cri de haine contre la vieille politique d’oppression, un cri de sympathie et d’amour pour toutes les nationalités opprimées. Les peuples, qui avaient si longtemps été mis en remorque et ballottés par une diplomatie hypocrite et fourbe, sentirent enfin le déshonneur dont la vieille diplomatie avait chargé l’humanité, et reconnurent que le bien-être des nations n’est jamais assuré tant qu’un seul peuple vit encore sous le joug quelque part en Europe, que la liberté des peuples, pour être réelle quelque part, doit l’être partout. Et pour la première fois, ils revendiquèrent effectivement d’une seule voix la liberté pour tous les êtres humains, tous les peuples, une liberté vraie et entière, la liberté sans restriction, sans exception, sans barrière. ‘Dehors les oppresseurs’, c’était le cri unanime, ‘vivent les opprimés, les Polonais, les Italiens, tout le monde ! Plus de guerre de conquête, mais la dernière des guerres, jusqu’à la victoire, la bonne guerre de la Révolution pour l’affranchissement final de tous les peuples ! À bas les barrières artificielles dressées par des congrès de despotes au nom de prétendues nécessités historiques, géographiques, commerciales, stratégiques ! Il ne doit plus y avoir d’autres frontières entre les nations que celles qui répondent à la nature et sont tracées par la justice et dans l'esprit de la démocratie, celles que la volonté souveraine des peuples eux-mêmes dessine en se fondant sur leurs caractéristiques nationales.’ Voilà le cri repris par tous les peuples. »

La brochure continue :

« L’aube printanière des peuples se levait couleur de sang. La vieille politique des États s’effondrait ; une nouvelle politique voyait le jour, celle des peuples. La Révolution, pleinement souveraine, déclara dissous les États des despotes : dissous le royaume de Prusse …, dissoute l’Autriche, ce monstre que la ruse, la violence et le crime avaient modelé à partir des nationalités les plus hétéroclites – dissous l’empire turc, dans lequel à peine sept cent mille Ottomans foulaient aux pieds une population de 12 millions de Slaves, de Valaques et de Grecs, dissous enfin le dernier espoir du despotisme, le dernier bastion d’une diplomatie foudroyée, l’empire russe, pour que les trois nations asservies en son sein, la Grande-Russie, la Petite-Russie, la Pologne, rendues à elles-mêmes, puissent tendre une main libre à tous leurs frères slaves. Dissous donc, bouleversés et remodelés, tout le nord et tout l’est de l’Europe, l’Italie libre, et comme objectif final de tout cela – la Fédération universelle des républiques européennes [313]. »

Certes, ce que Bakounine proclame ici, relève largement du fantasme et de la rhétorique. Il n’est pas étonnant que ces phrases étaient été la cible des railleries de Engels :

"Nous avons souvent fait remarquer" – c’est ainsi que débute sa critique – "de quelle manière les doux rêves surgis après les révolutions de février et de mars, les références exaltées à la fraternisation universelle des peuples, à une république fédérative européenne et à une paix universelle perpétuelle, n’étaient en réalité rien d’autre que des voiles dissimulant la perplexité et l’inaction sans bornes des porte-parole de l’époque … Une expérience douloureuse nous a appris que ce n’est pas à coups de boniments enflammés et de vœux pieux qu’on parvient à la ‘fraternisation européenne des peuples’, qu’il y faut des révolutions radicales et des luttes sanglantes, que l’enjeu n’est pas une fraternisation de tous les peuples européens sous un seul étendard républicain, mais une alliance des peuples révolutionnaires contre les peuples contre-révolutionnaires, une alliance qui ne se forge pas sur le papier, mais seulement sur le champ de bataille. » Et pourtant, continue-t-il, Bakounine ne se lasse pas de ressasser les mêmes bavardages moisis sur l’affranchissement universel des peuples et la fraternisation européenne des peuples ! « [Il ne dit] pas un mot des obstacles réellement existants qui s’opposent à une telle émancipation universelle, des différences considérables dans le niveau de civilisation atteint et de ce qui en résulte, des différences tout aussi considérables dans les besoins politiques des différents peuples. Le mot « liberté » remplace tout cela. Il n’est absolument pas question des réalités, et dans la mesure où elle est éventuellement prise en compte, elle est présentée comme la dernière des abominations, comme le fruit de ‘congrès de despotes’ et de décisions arbitraires de ‘diplomates’. Face à cette réalité détestable, se dresse une soi-disant volonté populaire avec son impératif catégorique, avec son exigence absolue de ‘liberté’ abstraite. »

« Nous avons vu » - poursuit Engels – « qui était le plus fort. La soi-disant volonté populaire, précisément parce qu’elle a, dans ses fantasmes, fait abstraction de la réalité des situations, a été ignominieusement dupée. » Et si Bakounine, laissant libre cours à son imagination, prétendait que des empires entiers avaient été «dissous » par la Révolution, c’était là « précisément ce qu’il y avait de pire, la Révolution proclamant certes la dissolution ‘au nom de sa souveraineté pleine et entière’, mais ne bougeant en même temps pas le petit doigt, ‘au nom de cette souveraineté’, pour mettre son décret à exécution. » - « ‘La justice’, ‘l’humanité’, ‘la liberté’, ‘l’égalité’, ‘la fraternité’, ‘l’indépendance’ » - raille Engels - « nous n’avons rien trouvé jusqu’ici dans le manifeste panslaviste que ces catégories plus ou moins morales, qui certes flattent l'oreille, mais ne prouvent rien dans les questions historiques et politiques … Vu le rôle joué par la masse des Slaves depuis le congrès de Prague, les panslavistes auraient pu faire le bilan de leurs illusions, ils auraient pu se rendre compte que tous les vœux pieux et les jolis rêves sont impuissants contre une réalité de fer … Et pourtant, aujourd’hui, en janvier 1849, ils nous resservent les mêmes vieilles phrases creuses dont l’inanité est apparue clairement à l’Europe occidentale avec la plus sanglante des contre-révolutions ! »

Voilà la position respective des deux adversaires. Force est de reconnaître la supériorité de la méthode appliquée par Engels. C’est tout bonnement celle de la méthode matérialiste sur la pensée idéaliste de Bakounine, qui met encore bien des fois en œuvre des concepts du droit naturel. Ce n’est pas la réalité qui doit se plier aux « principes éternels », mais l’inverse – les principes n’ont de justification que dans la mesure où ils sont enracinés dans la réalité, dans les conditions de vie matérielles. En mettant en avant cette différence méthodologique, Engels touche Bakounine à son point le plus faible. Mais pouvons-nous aujourd’hui nous contenter, à l’instar des auteurs marxistes d’autrefois, de souligner la primauté de la méthode ? Ne sommes-nous pas tenus de soumettre à examen la façon dont Engels applique ici sa méthode, ainsi que les objectifs politiques que celle-ci servait dans ce cas ?

Une chose est vraie : il y a dans l’essai de Bakounine « plus de pathos révolutionnaire que de logique, plus de poésie que de vérité … Son appel aux Slaves, pour qu’ils se précipitent la tête la première dans les flots de la Révolution, n’était qu’une façon de parler ; de même sa proposition de rappeler d’Italie et d’Autriche les soldats slaves pour mettre sur pied une armée révolutionnaire slave. Ces appels étaient de fait lancés dans le vide, adressés à une entité qui n’existait que dans le monde des idées, pas dans la réalité, à un spectre imaginaire – et c’est la raison pour laquelle ils étaient eux-mêmes illusoires et ne servaient en rien la Révolution engagée dans une lutte acharnée, impitoyable avec des ennemis réels et pas seulement imaginaires [314]. »

Et pourtant, derrière les mirages de Bakounine, il y avait sans aucun doute aussi quelque chose de puissant, quelque chose de très réel : c’était une vision, le génial pressentiment du processus historique qui devait ultérieurement mener les peuples slaves à une nouvelle vie, à une existence indépendante ! Si étrange que cela paraisse, dans cette vaste controverse, c’est le romantique Bakounine qui l’a finalement emporté sur le réaliste Engels – non pas grâce à, mais malgré la fausseté de sa méthode. Et l’histoire a donné tort à Engels, bien qu’il ait eu une meilleure méthode … Cela ne veut bien sûr pas dire que la question de la méthode soit secondaire, ni qu’à côté de la connaissance scientifique, nous devrions concéder aussi à « l’intuition » une place équivalente. Cela prouve seulement que, quand les grands penseurs formulent leurs théorèmes « ils ne le font pas arbitrairement, … mais dans des conditions directement données et héritées du passé ». D’où le fait que Engels persiste à penser que les Allemands ont une mission civilisatrice dans l’espace danubien et que les Slaves autrichiens sont inexorablement voués à une mort nationale. D’où son refus catégorique du droit à l’autodétermination des peuples slaves sans histoire proclamé par Bakounine – et finalement sa prise de position, si incompréhensible à nos yeux, en faveur des « nécessités historiques, géographiques, commerciales, stratégiques » et d’autres résultats de « l’histoire millénaire ». Il suffit d’entendre de quels sarcasmes il couvre la lutte de Bakounine contre ces « nécessités » :

« Seulement un mot sur la ‘fraternisation des peuples’ et le tracé de ‘frontières que la volonté souveraine des peuples eux-mêmes dessine en se fondant sur leurs particularités nationales’. Les États-Unis et le Mexique sont deux républiques ; le peuple est souverain dans l’une comme dans l’autre. Comment se fait-il alors qu’entre ces deux républiques qui, suivant la théorie morale devraient être ‘fraternelles’ et ‘fédérées’, une guerre ait éclaté à propos du Texas [315], que la ‘volonté souveraine’ du peuple américain, s’appuyant sur la bravoure des volontaire américains, ait repoussé les frontières tracées par la nature de quelques centaines de lieux plus au sud ‘en raison de nécessités géographiques, commerciales et stratégiques’ ? Bakounine va-t-il reprocher aux Américains une ‘guerre de conquête’ qui, certes, met fort à mal sa théorie fondée sur la ‘justice et l’humanité’, mais a néanmoins été menée uniquement dans l’intérêt de la civilisation ? Ou bien est-ce un désastre que cette magnifique Californie ait été arrachée à ces paresseux de Mexicains qui ne savaient qu’en faire ? Est-ce un désastre si ces énergiques Yankees augmentent la quantité de moyens de circulation en exploitant avec célérité les mines d’or du pays, concentrent en quelques années seulement une population dense et un commerce important sur la côte la plus propice de l’Océan Pacifique, font surgir de grandes villes, ouvrent des liaisons fluviales à vapeur, et si, pour la troisième fois dans l’histoire, grâce à eux de nouvelles routes vont être ouvertes au commerce mondial ? ‘L’indépendance’ de quelques Californiens et Texans espagnols peut certes en souffrir, la ‘justice’ et autres principes moraux peuvent certes en être lésés ici et là, mais qu’est-ce que cela pèse au regard de telles réalités touchant à l’histoire universelle ? »

On le voit, ici, Engels jette le bébé avec l’eau du bain. Pour réfuter la « théorie morale » qui déduisait le principe de l’autodétermination des peuples de « droits humains éternels », il nie ce principe en tant que tel, nie la nécessité de tracer des frontières « que dessine la volonté des peuples elle-même », et croit même devoir justifier des annexions dans la mesure où elles se font « dans l’intérêt de la civilisation » … L’exemple auquel il se réfère, était, du reste, particulièrement mal choisi. La très vaste province du Texas, qui était l'enjeu de la guerre entre les États-Unis et le Mexique, comptait en 1836, quand elle s’est séparée du Mexique, un peu plus de 38 000 habitants (blancs), dont la plupart étaient des immigrants des États-Unis. C’était donc un territoire colonial au plein sens du terme. En ce qui concerne la Californie arrachée suite à la guerre « à ces paresseux de Mexicains », ce pays gigantesque en comptait en 1846 à peine 15 000 – une situation dans laquelle on ne pouvait parler ni d’un « droit à l’autodétermination » ni d’une atteinte à ce droit. Quant à l’idée de « civilisation », c’était encore pire : les immigrants des États-Unis qui se révoltèrent en 1836 contre le Mexique, étaient en effet des planteurs, des propriétaires d’esclaves noirs, et la raison essentielle de leur soulèvement était qu’au Mexique, la traite avait été abolie en 1829 … (C’est pour la même raison que le Congrès américain ne finit par entériner l’annexion du Texas qu’en 1845.) Il suffit sans doute de considérer toutes ces circonstances pour voir ce que l’exemple invoqué par Engels avait d’inapproprié et même de faux [316].

Naturellement, cela ne signifie pas que le problème des Slaves autrichiens visé par cet exemple, aurait dû être abordé du point de vue de « catégories morales » (sur ce point, Engels a parfaitement raison) ; ce sont au contraire des facteurs matériels de taille : l’élimination du mode de production féodal, la progression du capitalisme, qui devaient dans un avenir pas trop éloigné amener l’affranchissement de ces peuples, la réalisation de leur « droit à l’autodétermination ». À ces peuples aussi s’appliquait en effet ce que Engels, polémiquant contre Ruge, disait à propos de la différence entre l’oppression de la Pologne par les « trois autocrates orientaux » et l’oppression de la France méridionale par les Français du nord : c’étaient les rapports sociaux, et non des catégories morales qui donnaient à l’asservissement de la Pologne – mais pas à celui de la Provence autrefois – les traits d’une « injustice ignoble », et qui faisaient de la lutte de la Pologne pour décider de son sort, du point de vue de la démocratie européenne, un « droit » à l’autodétermination. C’était le fait que pour ces peuples comme pour les Polonais, la « démocratie agraire », libérant de toute tutelle des millions de paysans, était devenue une « question sociale de vie ou de mort », mais qui impliquait en même temps leur renaissance nationale.

Nous avons dégagé dans l’un des chapitres précédents les facteurs qui ont fait méconnaître à Engels la nécessité de cette renaissance des peuples slaves sans histoire. Nous savons également qu’il n’a jamais accepté de reconnaître cette nécessité, non seulement en 1849, mais même des dizaines d'années plus tard. Et, ajouterons-nous, c’était le noyau dur de sa lutte constante contre le panslavisme – une lutte menée non seulement contre les auteurs et les porte-parole de cette idéologie réactionnaire, mais tout autant contre Herzen et Bakounine, les représentants de la démocratie russe de l’époque,. Il en résulte que nous n’avons pas à accepter en bloc la critique dirigée par Engels contre le panslavisme (comme cela a souvent été le cas autrefois), mais à faire le tri ici aussi entre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, si nous voulons obtenir une image objective de cet aspect de l’activité de Engels (et de Marx).

Qu’est-ce donc que le panslavisme, où a-t-il pris forme, et quels sont ses objectifs ? Donnons la parole à Engels lui-même. Dans ses deux articles sur les Slaves de 1849, le mouvement panslaviste apparaît comme une « ligue à part » créée par les Slaves autrichiens bien avant la Révolution de 1848 et dirigée contre le mouvement constitutionnel de la noblesse hongroise et aussi contre « le mouvement politique en train de s’éveiller en Allemagne ». « Le panslavisme », dit Engels, « n’est pas né en Russie ou en Pologne, mais à Prague et à Agram [317]. Le panslavisme est l’alliance de toutes les petites nations et mini-nations slaves d’Autriche et ensuite de Turquie contre les Allemands autrichiens, les Magyars, et éventuellement les Turcs. » Il est de ce fait, « en fonction de sa tendance fondamentale, dirigé contre les éléments révolutionnaires d’Autriche, et pour cette raison réactionnaire à priori. »

Voilà pour l’origine géographique de l’idéologie et du mouvement panslaviste.

Engels continue : « Le but direct du panslavisme est l’établissement d’un empire slave sous domination russe allant des Monts Métallifères et des Carpates à la Mer Noire, la Mer Égée et la Mer Adriatique, un empire qui, outre l’allemand, l’italien, le magyar, le valaque, le turc, le grec et l’albanais, embrasserait encore environ une douzaine de langues et de dialectes slaves importants. Le tout tenu ensemble, non pas par les éléments qui ont tenu debout l’Autriche jusqu’ici, mais par l’appartenance abstraite à un monde slave et une prétendue langue slave … Mais » - demande Engels - « où ce monde slave existe-t-il ailleurs que dans la tête de quelques idéologues, où la ‘langue slave’ existe-t-elle ailleurs que dans l’imagination de Messieurs Palacký, Gaj et consorts, ailleurs peut-être que dans la litanie slavonne de l’Église russe qu’aucun Slave ne comprend plus ? En réalité, tous ces peuples se situent aux niveaux les plus divers possibles de la civilisation : il y a en Bohème une industrie et une culture modernes poussées (par les Allemands) à un niveau relativement élevé, et il y a la barbarie presque nomade des Croates et des Bulgares, et en réalité, les intérêts de toutes ces nations divergent de ce fait du tout au tout. La langue slave de ces dix à douze (?) nations est en réalité faite d’autant de dialectes qui ne se comprennent pas entre eux …, et qui, vu l’abandon dans lequel est laissée toute littérature et vu la grossièreté de la plupart de ces peuples, sont devenues de purs patois et ont, à quelques exceptions près, constamment eu au-dessus d’elles une langue étrangère qui n’était pas slave. L’unité panslave est par conséquent un pur fantasme, ou bien c'est – le knout russe. »

Le caractère réactionnaire du panslavisme provient donc selon Engels surtout de ce qu’il représente un mouvement réunissant des « ruines de peuples » sans avenir, « en voie d’extinction », et en conséquence dépendant de l’aide du tsarisme. Et ce qui vaut pour l’extérieur, vaut pour l’intérieur. Méprisables instruments du despotisme tsariste à l’extérieur, sicaires de la contre-révolution à l’intérieur, voilà ce qui serait le sens et le contenu réel des mouvements nationaux slaves en Autriche.

« Les panslavistes autrichiens », écrit Engels dans son article contre Bakounine, « devraient comprendre que tous leurs désirs, dans la mesure où ils peuvent être satisfaits, sont satisfaits par l’instauration de la ‘monarchie globale autrichienne’ sous protection russe. Si l’Autriche se décompose, ils seront confrontés au terrorisme révolutionnaire des Allemands et des Magyars, ce ne sera pas, comme ils se l’imaginent, l’affranchissement de toutes les nations asservies sous le sceptre autrichien. Ils sont donc obligés de souhaiter que l’Autriche se maintienne telle qu’elle est … Mais une ‘Autriche slave’ relève aussi de la rêverie pure et simple. Car sans la suprématie de Allemands et des Magyars, sans les deux centres que sont Vienne et Budapest, l’Autriche vole de nouveau en éclats, comme le prouve toute l’histoire jusqu’à celle des mois derniers. La réalisation du panslavisme devrait donc inévitablement se ramener à un patronage russe sur l’Autriche. Les panslavistes ouvertement réactionnaires avaient donc raison de se cramponner au maintien de la monarchie telle qu’elle est, c’était le seul moyen de sauver quelques meubles ... »

Les panslavistes démocrates s’imaginent au contraire que la décomposition de la monarchie ouvrirait la porte à l’affranchissement des Slaves autrichiens. Ils demandent « l’indépendance de tous les Slaves sans distinction … sans considération pour la place historique, pour le niveau de développement des uns et des autres. » … « Quel beau tableau ce serait », raille Engels, « si les Croates, les Pandours et les Cosaques formaient l’avant-garde de la démocratie européenne, si l’envoyé de la république de Sibérie remettait ses lettres de crédit à Paris ! Assurément voilà des perspectives qui font battre les cœurs, mais même le plus enthousiaste des panslavistes ne va pas demander que la démocratie européenne attende qu’elles se réalisent – et en attendant, les nations pour lesquelles le manifeste demande une indépendance spécifique, sont précisément les ennemis spécifiques de la démocratie. » « On voudrait que nous garantissions, nous et les autres nations révolutionnaires d’Europe, une existence sans encombres, le droit de conspirer et de porter les armes contre la Révolution, aux foyers de la contre-révolution sur le seuil de notre porte, nous devrions constituer en plein cœur de l’Allemagne un État tchèque contre-révolutionnaire, briser la force des révolutions allemande, polonaise, magyare, en laissant s’insérer entre elles des avant-postes russes sur l’Elbe, les Carpates et le Danube ! - Nous n’y songeons pas un seul instant … Nous savons maintenant où sont concentrés les ennemis de la Révolution : en Russie et dans les pays slaves autrichiens ; et aucune rhétorique, aucune traite à tirer sur un avenir démocratique indéterminé de ces pays ne nous retiendra de traiter nos ennemis comme des ennemis. » Les panslavistes « démocrates » auraient donc le choix : « ou bien renoncer à la Révolution et sauver au moins en partie la nationalité sous l'égide de la monarchie, ou bien renoncer à la nationalité et sauver la Révolution en œuvrant à la décomposition de cette monarchie. »

Et Engels ajoute : « Ne nous faisons aucune illusion, du reste. Chez tous les panslavistes, la nationalité, c’est-à-dire la nationalité panslave fantasmée a priorité sur la Révolution. Les panslavistes veulent se joindre à la Révolution à condition qu’il leur soit permis de constituer tous les Slaves sans exception [318], sans considération des nécessités matérielles, en États slaves indépendants … Mais la Révolution" – et ces phrases définitives concluent la polémique – "ne se laisse pas dicter de conditions. Ou bien on est révolutionnaire, et on accepte les conséquences de la Révolution, quelles qu’elles soient, ou bien on est poussé dans les bras de la contre-révolution et se retrouve, peut-être tout à fait contre son gré et sans le savoir, un beau matin bras dessus bras dessous avec Nicolas et Windischgrätz ..."

Le lecteur actuel des deux essais de Engels n’aura aucun mal à faire le tri entre les forces et les faiblesses de sa critique du panslavisme. Les passages cités montrent clairement ce qui péchait surtout dans cette critique : l’amalgame arbitraire opéré entre la question du panslavisme et l’absence de perspective d’avenir que Engels accordait aux Slaves autrichiens. Effectivement, Engels donne au concept de panslavisme une très large extension – si large, que n’importe quel mouvement national slave (sauf les Polonais) paraît y être inclus. Pour lui, sont « panslavistes » au fond tous ceux qui ne reconnaissent pas comme légitimes les revendications des Autrichiens allemands et des Hongrois sur les territoires slaves [319] qu’ils occupent et soutiennent le droit à l’autodétermination des Slaves sans histoire. De ce point de vue, tout mouvement national des Slaves autrichiens et hongrois ne pouvait qu’être « pur fantasme » ou culte rendu au « knout russe » ! Il ne remarquait pas qu’il attribuait au tsarisme l’inquiétant pouvoir de susciter des mouvements nationaux par magie à partir de rien, ni que le panslavisme n’aurait jamais pu devenir un danger si l’oppression bien réelle des peuples slaves ne lui avait pas fourni un terreau favorable. Fourvoyé par son pronostic erroné, il refusait absolument de voir qu’en Autriche et aussi en Turquie, l’idéologie panslaviste ne représentait la plupart du temps qu’une des nombreuses modalités sous lesquelles se manifestait la lutte défensive nationale des peuples slaves asservis par ces États. Plus cette oppression était lourde, plus ces peuples se sentaient démunis, plus la haine de l’oppresseur s’enflammait, plus ils regardaient du coin de l’œil en direction de « l’oncle du nord » qui « jouait la basse profonde » [320], plus ils prêtaient une oreille complaisante aux discours panslavistes [321]. Et ce n’était bien sûr nullement un hasard, si, dans chaque situation historique qui paraissait leur promettre une existence supportable dans l’État autrichien, les Slaves d’Autriche se démarquaient aussitôt et rompaient les liens d’avec « l’oncle du nord » (qui était à leurs yeux en réalité seulement le « moindre mal »). Une preuve éclatante nous en est donnée par le congrès slave de Prague de 1848, dont la majorité petite-bourgeoise et non-révolutionnaire, malgré son hostilité envers les Allemands et les Hongrois, sut prendre aussi ses distances vis-à-vis du « colosse russe », et dont l’attitude pro-autrichienne laisse aussi entendre clairement une tonalité anti-russe.

Nous devons garder tout cela en tête quand nous voyons Engels et Marx étriller le panslavisme en général et le « panslavisme démocratique » de Bakounine en particulier. Ce n’est pas toujours, loin s’en faut, le panslavisme réel qu’ils désignent ainsi, et très souvent, leurs reproches sont injustifiés ou au moins exagérés [322]. Mais sur un point, il nous faut leur donner raison. Les « vieilles nations civilisées » - les Allemands, les Hongrois et les Polonais – ont lourdement contribué avec leur intolérance nationaliste et leur chauvinisme extrême, à nourrir l’attitude pro-autrichienne des Slaves, mais il n’empêche que le rôle effectif, objectif de ces nations en 1848/49 a été dans l’ensemble révolutionnaire, alors que la lutte des Slaves dirigée contre eux a profité à la contre-révolution. Pour une raison toute simple : toute crise révolutionnaire contraint les acteurs à prendre nettement et sans ambiguïté parti pour ou contre la Révolution – et la Révolution de 1848/49 n’a pas fait exception à la règle. C’est ainsi que les Slaves vivant en Hongrie, par exemple, pouvaient, tout au long des mois décisifs où le gouvernement de Kossuth et le camp impérial s’affrontèrent militairement, ou bien se joindre aux Hongrois contre l’absolutisme autrichien, ou lutter avec lui contre les Hongrois. Il n’y avait pas de troisième voie. Et comme les partis nationaux petits-bourgeois n’étaient, bien entendu, pas dirigés par des hommes comme Bakounine, mais par des politiciens de tendance conservatrice comme Palacký, ils ont finalement été (la plupart du temps contre leur gré) les instruments de la contre-révolution, les fossoyeurs, non seulement de la liberté hongroise et allemande, mais en fin de compte aussi de leur propre liberté ... [323] Or, une chose est certaine : quand arrive le moment de la lutte finale, ce qui compte, c’est le rôle véritable endossé par un mouvement ou un parti. Et même si Marx et Engels s’étaient montrés pleinement compréhensifs pour les motivations et la situation extrêmement précaire des Slaves en 1848/49 (ils en étaient en réalité fort loin), ils auraient dû, comme révolutionnaires, prendre parti contre, et sûrement pas pour Jelačić, Stratimirović et Palacký … Et la remarque apparemment objective de Wendel perd du coup sa pertinence :

« That the Southern Slavs by their resistance injured the German revolution and assisted both the Habsburgs and Tsarism, is a historic fact for which they cannot be blamed. » Engels – dit-il - « had no right to assume that it was the bounden duty of the Southern Slavs to sacrifice themselves to the German and Magyar revolution, or to criticise their refusal to accept the historic mission of ‘perishing in the sea of world-revolutions’ [324]. » (La dernière phrase ne se trouve naturellement pas chez Engels.)

Il y a, il est vrai, aussi un grain de vérité dans l’objection avancée par Wendel. Nous ne nous en sortirons en effet pas avec des questions abstraites. Ce qui est en jeu dans les cas de ce genre, ce n’est pas le « droit », pas une question de « faute » à « blâmer » et autres notions de morale analogues, mais avant toute chose le point de vue de l’adéquation politique au but poursuivi. Or, qui pourrait nier que dans la situation de 1849, pour les Slaves autrichiens sans histoire, rejoindre les Hongrois et les Allemands signifiait, et ne pouvait que signifier une sorte de suicide ? On ne peut attendre d’aucun peuple qu’il soit disposé à se suicider ainsi – et c’est pourquoi il n’était pas particulièrement réaliste de la part des dirigeants des nations historiques de demander aux Slaves de se sacrifier « dans l’intérêt de la Révolution », tandis qu’eux-mêmes ne montraient pas la moindre envie d’abandonner leur intransigeance vis-à-vis d’eux. Dans de telles circonstances, stigmatiser le comportement contre-révolutionnaire des Slaves n’avait aucune chance d’y rien changer ni de rien changer à ses conséquences funestes pour la Révolution – c’était tout simplement inopérant.

Un exemple tiré de l’histoire récente peut illustrer ce qui vient d’être dit. Il y a eu aussi dans la Révolution russe des situation semblables. Ainsi, il arriva assez fréquemment que dans les villes ukrainiennes, en 1918/19, des Gardes Rouges fusillent des habitants parlant ukrainien ou se réclamant de la nationalité ukrainienne en public. (Nous tirons ces faits de l’article d’un des dirigeants communistes d’Ukraine, W. Zatonskyj [325], qui les explique par le fait que dans la masse des adhérents du parti, pour la plupart russes ou russifiés, l’ukrainien passait alors pour une langue « contre-révolutionnaire! »). Pourtant, les partis socialistes ukrainiens les plus radicaux - les social-démocrates « indépendants » et les « social-révolutionnaires de gauche » (« Borot’bistes ») ont combattu avec les bolcheviks la « Rada » ukrainienne bourgeoise. On peut porter sur ces faits le jugement que l’on veut : les uns verront dans cette attitude des « gauches » ukrainiennes une « trahison nationale », les autres en feront l’éloge comme d’un modèle d’internationalisme. Mais une chose ne souffre pas de doute – c’est qu’elle n’aurait jamais été couronnée de succès si les chefs des bolcheviks russes (surtout Lénine et Trotski) n’avaient pas compris le « danger » de la question ukrainienne et n’avaient pas rendu possible la conclusion d’un compromis avec les Ukrainiens en leur faisant des concessions substantielles. Et ils y réussirent (bien que cela ait été loin de résoudre « définitivement » la question ukrainienne en Union Soviétique, au rebours de ce que nous assurent les journalistes staliniens officiels, et qu’il ne puisse en être question tant que les Ukrainiens n’auront pas obtenu une indépendance complète et pas seulement formelle – avec ou sans une fédération avec les Russes). Cela soit dit seulement en passant. Cet exemple nous montre en tout cas comment nous devons juger la politique des nationalités des « nations révolutionnaires » de 1848/49. C’est le caractère étroitement bourgeois (ou même bourgeois-aristocratique) de la Révolution austro-hongroise de 1848 qui a rendu impossible quelque solution réelle que ce soit aux problèmes de nationalités de cette époque et a donné à l’attitude contre-révolutionnaire des Slaves l’apparence d’une nécessité fatale et inéluctable !

C’est de ce point de vue que nous croyons devoir interpréter les conclusions politiques auxquelles parvient Engels dans sa critique du « panslavisme démocratique ». Elles aussi portent la marque de l’inextricable enchevêtrement de la Révolution de 1848/49. Les outrances de la critique de Engels sont révélatrices. Il reproche aux démocrates slaves de ne pas être disposés à se joindre « inconditionnellement » à la Révolution », ce qui ne l’empêche pas, lui, de leur poser comme condition d’avoir d’abord à « abandonner leur nationalité », s’ils veulent être perçus comme révolutionnaires … Une exigence impossible, insensée, qui ne pouvait bien sûr qu’être rejetée à priori par Bakounine et ses amis slaves. Et pourtant, la suite devait pour l’essentiel donner raison à Engels et à son principe qu’on ne saurait « poser de conditions » pour participer à la Révolution, que lorsque se livre la bataille décisive, toutes les questions secondaires, toutes les revendications partielles de la démocratie doivent être subordonnées au but principal – vaincre l’ennemi commun. La justesse de ce principe, c’est l’exemple de Bakounine lui-même qui l’illustre le mieux, lui qui fut contraint par la situation d’alors, à plusieurs reprises, de sacrifier dans la pratique « l’idée slave » à la « Révolution ». Dans son « Appel » déjà (fin 1848), il écrivait :

« La Révolution … ne tolère pas les demi-mesures, les compromis, … les flottements, les indécisions, les complaisances affectées … Les choses sont claires, nous devons maintenant en Hongrie nous déclarer contre Windischgrätz et pour les Magyars. » Et à propos des Allemands : « Tendez la main au peuple allemand. Pas aux despotes qui règnent en Allemagne, et avec lesquels vous êtes maintenant alliés … Pa s aux pédants et aux professeurs allemands de Francfort, ces plumitifs médiocres et mesquins qui, à cause de leur esprit borné ou parce qu’ils ont été achetés, ont rempli la plupart des journaux allemands d’insultes méprisantes contre vous et vos droits, contre les Polonais et les Tchèques … Mais au peuple allemand surgi de la Révolution, celui qui va devenir une nation allemande libre, à l’Allemagne qui n’existe pas encore, et qui pour cette raison n’a pu se rendre coupable de rien envers vous, celle dont les membres encore dispersés dans toute l’Allemagne, éparpillés comme nos peuples slaves, persécutés et opprimés comme nous, sont dignes de notre amitié et sont prêts à nous tendre les bras pour être nos amis [326]. » (Est-ce que là, Bakounine ne faisait pas des promesses exagérées ?)

Mais Bakounine alla encore plus loin dans son « Deuxième Appel aux Slaves » (printemps 1849) :

« Debout les Slaves ! » - lit-on dans cet intéressant document. « Les troupes russes sont là. Elles ont foulé le sol autrichien. Pas envoyées par le peuple russe, mais par le tsar, pas pour vous apporter la liberté, … mais pour vous asservir … Les Russes sont des Slaves et ont un cœur slave dans la poitrine. Mais ce cœur est resté, jusqu’à maintenant encore, cadenassé par une tyrannie mongole, et tant que les Russes obéiront au tsar, ils resteront des adversaires, les plus terribles et les plus dangereux adversaires de la liberté slave. Malheur à vous, si vous ne refoulez pas les troupes de Nicolas comme des troupes ennemies ! … Vous voulez être libres ? Alors ne perdez pas de temps, armez-vous et détruisez les ennemis de votre liberté : l’armée autrichienne et l’armée du tsar russe ! Vous voulez être libres ? Chassez les chefs félons qui, comme Jelačić, Rajachich, Palacký, Brauner et beaucoup d’autres, vous ont tout promis et n'ont rien tenu, vous ont trompés intentionnellement, vous ont vendus à la dynastie autrichienne, à Nicolas... Vous voulez être libres ? Alors tendez une main aux Magyars pour vous réconcilier. Le peuple magyar, induit en erreur par un parti mesquin, vous a certes fait beaucoup de mal, mais son héroïsme, le sang versé pour la liberté, ont déjà chèrement payé son ancienne faute. Maintenant, il ne songe plus à vous asservir [327], maintenant, il est le dernier appui de la liberté en Autriche. Serbes, Croates, Slovaques ! Voulez-vous détruire ce qui vous soutient ? Voulez-vous devenir les esclaves de l’empereur russe ? Si vous ne le voulez pas, il faut que vous vous retiriez de ce combat impie contre un peuple libre, il faut que vous fassiez l’union avec lui et qu’avec lui, vous marchiez contre votre ennemi commun, l’alliance de la Russie et de l’Autriche [328] ... »

Ces citations montrent que Bakounine lui aussi – malgré tous les flottements de départ [329] – a été contraint par la logique des événements à prendre parti pour un soutien inconditionnel à la Révolution allemande et hongroise. On objectera évidemment que ses deux « appels » n’ont eu pratiquement aucun effet et que – à part un petit cercle d’intellectuels tchèques dont la conspiration fut prématurément découverte – ils n’ont fait bouger personne. Mais soyons justes : est-ce que, dans cette période, alors que la Révolution autrichienne subissait déjà défaite sur défaite, les démocrates allemands d’Autriche ou les démocrates polonais de Galicie ont eu plus de succès et pu faire davantage pour la cause hongroise ?

Ici se pose la question de savoir si on peut, après ce qui vient d’être dit, appeler Bakounine un « panslaviste démocrate » ou même un panslaviste tout court. Est-ce que « Engels » n’a pas été envers lui d’une grande injustice ? - Oui et non ! Bakounine a toujours gardé certains éléments du panslavisme (même après son adhésion à « l’Internationale »). En témoignent de nombreuses pages de ses deux « appels », son article intitulé « Statuts de la nouvelle politique slave » [330] etc. - mais surtout le célèbre passage de sa « Confession » où il parle de Constantinople comme de la capitale d’une « nouvelle puissance mondiale en orient » [331]. Pourtant, ce serait sûrement une erreur de ranger l’apôtre de l’anarchie sans autre forme de procès dans le camp des « panslavistes », voire, sous cet aspect, de tracer un trait d’égalité entre lui et Al. Herzen [332] ! N’oublions pas que des idées qui sont en elles-mêmes réactionnaires peuvent parfois devenir des formes d’expression d’ambiances révolutionnaires. Ainsi « l’antisémitisme anticapitaliste » qui a si longtemps sévi dans le socialisme ouest-européen et russe, et dont le funeste héritage se manifeste encore aujourd’hui dans l’un ou l’autre des partis ouvriers. Il en allait de même du panslavisme. En Autriche, des dizaines d’années durant, les nationalités slaves opprimées ont manié les idées d’unité panslave, d’un « monde slave » particulier, d’une « mission » historique particulière des peuples slaves etc., comme armes idéologiques contre le « pangermanisme » et le « panmagyarisme » pratique des Allemands et des Hongrois [333]. En Russie également, les idées panslavistes d’une « fédération de peuples slaves libres » devenaient fréquemment les mots d’ordre de lutte par lesquels s’exprimait l’opposition nationale (dans la mesure où il s’agissait de non-Russes), politique et sociale au tsarisme et au despotisme tsariste. Ce fut par exemple le cas en Ukraine de la société révolutionnaire secrète « Saints-Cyrille-et-Méthode » dirigée par Chevtchenko [334] et Kostomarov [335] (1846-47), ce fut aussi celui de Bakounine.

Déjà les premières « sympathies polonaises » de Bakounine avaient leur source dans cette atmosphère révolutionnaire anti-tsariste. Il écrit dans sa « Confession » :

« Je voulais leur proposer [aux Polonais, en 1846] une action d’ensemble dans toutes les provinces slaves limitrophes, dans le royaume de Pologne, en Lituanie et Podolie, mon hypothèse étant qu’ils y disposaient de suffisamment de relations pour pouvoir déployer une propagande active et efficace. Le but visé était la révolution russe et la fédération républicaine de l’ensemble des pays slaves ... »

Que tout parte à l’origine de la Révolution russe, cela se manifeste encore plus nettement, plus évidemment dans tous les points de vue défendus par Bakounine, tous ses projets et toutes ses entreprises dan les années 1848/1849 : La Russie, la Russie ! - l’exclamation ne cesse de revenir dans sa « Confession » - la Révolution russe dont Bakounine attend l’avènement de toutes les fibres de son âme, c’est elle qui lui fit quitter Paris pour l’Allemagne, le fit participer au Congrès slave de Prague et aux plans révolutionnaires des Polonais, qui le fit monter sur les barricades de Prague et de Dresde. Le rêve irrépressible de la destruction et de la métamorphose révolutionnaire « de l’abominable empire russe » [336], - voilà la clé de toute l’activité « slave » (ou, si l’on veut, « panslaviste ») de Bakounine.

« Et quant à la servilité des masses enfin – si c’est sur elle que tu tables, tsar aveugle » - lit-on dans son premier « appel » - … tu tables sur du sable ! La révolte des paysans de Galicie (1846) est un triste événement, soutenu et nourri par toi-même, elle s’attaquait aux gentilshommes de tendance démocratique, saisis de l’esprit de la liberté ! Mais elle recèle en son sein le germe d’une force nouvelle, inconnue, un feu volcanique dont l’éruption submergera les outils raffinés de ta diplomatie et de ta domination sous des montagnes de lave, et ensevelira et anéantira ton pouvoir, tsar totalement aveugle, en un seul instant, et sans qu’il en reste rien. Une insurrection paysanne en Galicie, ce n’est rien, mais la mèche se fraie un chemin souterrain et creuse déjà parmi les masses paysannes de l’immense empire russe d’énormes cratères. C’est la démocratie russe, dont le brasier jaillissant consumera l’empire et éclairera toute l’Europe de sa lueur sanglante. Des prodiges révolutionnaires sortiront des profondeurs de cet océan de flammes, la Russie est le but de la Révolution, c’est là que se déploiera son énergie maximale, c’est là qu’elle s’accomplira jusqu’au bout … Les chaînes de tous les peuples maintenant réunis sous le sceptre russe et de tous les peuples slaves, et avec elles, toutes les chaînes qui pèsent sur l’Europe, seront brisées à Moscou et ensevelies pour l’éternité sous les cendres de leurs propres débris. Moscou verra s’élever, surgi d’un océan de sang et de feu, superbe et majestueux, l’astre de la Révolution qui deviendra le phare du salut pour toute l’humanité affranchie[337] »

On peut imaginer les haussements de sourcils incrédules que ce passage extraordinaire a pu provoquer chez Engels … Une vision poétique ? - Assurément, seulement une vision – mais une vision engendrée par le processus historique réel, aucunement fantasmatique, une vision dans laquelle se fait déjà sentir le souffle ardent de la Révolution russe couvant sous la braise « d’un foyer souterrain » et dont Bakounine – ce « messager prématuré d’un printemps bien trop tardif [338] » - devait être le premier prophète. C’est sans doute là qu’il convient de situer la vraie grandeur historique de Bakounine. Et c’est de ce point de vue que nous croyons devoir aussi saisir sa place et ses positions dans le mouvement révolutionnaire d’Europe Centrale en 1848/49. C’était le contraste entre la révolution plébéienne des paysans et des ouvriers de l’empire russe, encore totalement immature, extrêmement lointaine, mais projetant déjà son ombre immense, d'un côté, et la révolution bourgeoise allemande de 1848, à peine née mais déjà impotente et gâteuse, de l'autre, qui s’annonçait dans l’idéologie fantastique, contradictoire, de cet esprit de feu. C’était sa force et sa faiblesse. Il suffit de voir comment Bakounine décrit ses projets tchèques de 1849 dans sa « Confession » :

« Mon objectif en Bohème était une révolution radicale qui aurait bouleversé tout le système même si elle était vaincue. Il fallait qu'après sa victoire, le gouvernement autrichien ne retrouve rien à son ancienne place. Je voulais mettre à profit une circonstance favorable, le fait que toute la noblesse et plus généralement toute la classe possédante en Bohème ne compte que des Allemands, pour chasser l’aristocratie et le clergé qui nous était hostile, confisquer tous les domaines seigneuriaux sans exception aucune et les répartir entre les paysans sans terre pour les pousser à rejoindre la Révolution … Je voulais incendier tous les châteaux, brûler tous les dossiers administratifs, judiciaires et gouvernementaux ainsi que les papiers et les documents seigneuriaux [339] … Bref, la Révolution que je projetais, était terrible et inouïe dans l’histoire mondiale, bien qu’elle se tournât plus contre les choses que contre les gens. Elle aurait effectivement provoqué un tel bouleversement qu’elle aurait secoué le peuple dans ses tréfonds et que le gouvernement autrichien, même en cas de défaite de la Révolution, n’aurait jamais pu en supprimer les conséquences, parce qu’il n’aurait pas su par où commencer, parce qu’il n’aurait même pas retrouvé de restes de l’ordre ancien détruit à jamais. » - « Une telle Révolution », ajoute Bakounine, « n’aurait pas été limitée à une seule nationalité, elle se serait répandue comme une traînée de poudre et aurait atteint non seulement la Moravie et la Silésie autrichienne, mais aussi la Silésie prussienne et les pays allemands frontaliers, de telle sorte que la Révolution allemande, qui avait jusqu’alors été seulement une Révolution urbaine de petits-bourgeois, d’ouvriers d’usine, d’hommes de lettres et d’avocats, serait devenue une Révolution embrassant tout le peuple [340]. »

Ce passage est particulièrement caractéristique de l’idéologie que portait alors Bakounine (et avec certaines restrictions, aussi de son idéologie ultérieure). C’est seulement la Révolution paysanne qui est à ses yeux une vraie « Révolution populaire ». Les « ouvriers d’usine » sont cités ici mêlés aux « petits-bourgeois, hommes de lettres et avocats », il n’a pas la moindre idée du changement d’époque que signifie l’apparition de la classe ouvrière industrielle, de la mission historique particulière du prolétariat. Il reste donc fermé à ce qui faisait précisément le progrès et la supériorité du marxisme sur toutes les doctrines socialistes qui l’avaient précédé … Sa Révolution « terrible et inouïe » n’est qu’une jacquerie reproduite sur une immense échelle, une guerre des paysans à la Pougatchev [341], avec toute la panoplie qui l’accompagne inévitablement : l’incendie des châteaux, la destruction des documents, etc. Et pourtant, avec quelle sûreté d’instinct Bakounine sent ici les forces « volcaniques » qui sommeillent dans la paysannerie russe et plus généralement dans la paysannerie d’Europe orientale ! Avec quelle justesse il sait s’adresser aux peuples slaves autrichiens, à leurs masses rurales, quand dans son « Deuxième Appel », il souligne avant tout ce qui les oppose à la noblesse féodale et ne cesse de leur rappeler les « taxes, charges et servitudes » qui les écrasent ! Il suffit de comparer sa propagande à destination des paysans avec la politique paysanne si timorée et si insipide de la démocratie allemande en 1848/49, pour percevoir l’abîme qui les sépare, et s’incliner devant l’indubitable supériorité de Bakounine sur ce terrain. La N.G.R. elle non plus ne s’en sort pas à son avantage, elle qui n’a vu dans les Slaves autrichiens qu’une masse incurablement réactionnaire sans y remarquer la paysannerie en rébellion contre le féodalisme [342] … Sous cet angle-, la perspective révolutionnaire de Bakounine était donc plus réaliste et plus clairvoyante – en dépit de tout son romantisme révolutionnaire et de ses fantasmes ! …

On peut dire la même chose, et c’est logique, de la conception que Bakounine a de la question des nationalités, de ce qu’il pense de l’avenir et de la vitalité des peuples slaves – et non-slaves - « sans histoire ». Dès son « Appel aux Slaves », nous l’avons vu prendre position en faveur du droit à l’autodétermination des nations et n’accepter de « frontières » que celles « tracées dans un esprit démocratique », celles « que la volonté des peuples eux-mêmes dessine sur la base de leur particularités nationales ». Il défendit le même principe également à la veille et au cours de l’insurrection polonaise de 1863 dans sa polémique contre les démocrates polonais qui exigeaient la reconstitution de la Pologne dans ses frontières historiques de 1772, et donc voulaient aussi annexer à l’État polonais à restaurer la Lituanie, la Biélorussie et la majeure partie de l’Ukraine :

« Je ne demande qu’une chose », - écrit-il dans une proclamation publiée dans le « Kolokol » de Herzen (La Cloche) adressée « aux amis russes, polonais et à tous les amis slaves » - « c'est qu’à chaque peuple, chaque groupe ethnique, grand ou petit, il soit laissé la possibilité et le droit d’agir selon sa volonté. Si un peuple veut se fondre dans la Russie et la Pologne, qu’il se fonde avec elles. Veut-il être membre autonome d’une fédération slave commune, polonaise ou russe ? Qu’il en soit ainsi. Veut-il enfin se séparer complètement de tous et vivre en État totalement indépendant ? Eh bien, qu’il se sépare, pour l’amour du Ciel [343]. »

Il suffira de mettre en regard cette déclaration de Bakounine et l’article de Engels dans le « Commonwealth » (1866), où il réserve le droit à l’autodétermination aux « grandes nations historiques » par opposition aux « nationalités » sans histoire (« remnants of bygone Slavonian peoples »), et de se rappeler que selon le point de vue qui y est défendu, une Pologne restaurée aurait absolument dû inclure aussi les Ukrainiens, les Biélorusses et les Lituaniens [344], pour que l’antagonisme des deux conceptions saute aux yeux. Dans ce cas aussi, Bakounine a vu plus clairement et plus loin, et s’il l’a pu, c’est que le processus d’éveil national des peuples slaves sans histoire ne représentait que l’autre face de l’éveil social, de l’entrée dans l’histoire des larges masses paysannes de ces peuples, et avait pour cette même raison trouvé dans l’idéologie de Bakounine – qui était fondamentalement celle d’une révolution paysanne, - la meilleure caisse de résonance. [345].

Un autre passage de la proclamation de 1862 montre qu’il en est bien ainsi. Bakounine écrit : « À mon avis, les Polonais commettent une faute grave. L’ancienne Pologne était un État essentiellement aristocratique, un État de chevaliers … Dans les temps anciens, il suffisait que sur un territoire donné, les magnats et la noblesse appartiennent à la nation polonaise, pour que celui-ci soit réputé dans son entier être polonais, quelle que fût par ailleurs la nationalité du petit peuple ordinaire. À cette époque-là, cela allait de soi. … Mais est-ce encore possible, aujourd’hui que partout le peuple aspire à grands cris à la liberté ? … Est-ce que la réunification de la Lituanie, de la Biélorussie, de la Livonie, de la Courlande et de l’Ukraine avec la Pologne va être possible si les paysans lituaniens, biélorusses, courlandais et ukrainiens ne le souhaitent pas ? À quoi sert-il alors de parler de frontières historiques et économiques ? Est-ce que ce sont des arguments qui peuvent persuader les peuples ? Qu’est-ce qu’ils ont à voir avec les souvenirs historiques ? … Non, ils ont besoin d’autre chose. Ils ont besoin, exactement comme le peuple russe, de la terre et de la liberté [346] ... »

Si les masses paysannes de ces peuples « exigeaient » déjà « à grands cris », comme Bakounine le pensait, leur affranchissement social et politique, s’ils devaient devenir eux-mêmes les maîtres de leur propre destin, - pouvait-on encore leur refuser le droit à l’autodétermination nationale ? N’était-il pas évident qu’il revenait avant tout à ces peuples eux-mêmes de décider de la destinée politique des territoires qu’ils habitaient et des frontières de ces futurs États ?

Certes, ce programme de Bakounine avait les mêmes points faibles que ceux relevés par Engels en 1849 dans son « Appel aux Slaves ». N’a-t-on pas encore l’impression que Bakounine marche sur des nuages quand il oppose au programme « historique » des Polonais sa nébuleuse « Confédération slave [347] » sans en aucune manière prendre en considération le niveau de développement des nationalités concernées (ukrainienne, biélorusse, etc.) et sans se demander si elles pouvaient alors servir de « barrière contre le tsarisme » ? Et c’était là le nœud de l’affaire, le point qui constituait, comme on sait, le ressort décisif de la « politique polonaise » d’Engels et Marx (et qui a contraint Bakounine lui-même, pendant l’insurrection de 1863 – en dépit de toutes ses protestations contre le programme national et social de la démocratie polonaise – à faire front avec ces mêmes démocrates aristocratico-bourgeois pétris d’ambitions annexionnistes). On peut donc sans doute dire du programme national de Bakounine qu’il était irréalisable, « utopique ». Mais il n’y avait pas moins d’utopie dans ces circonstances – l’indépendance de la Pologne ne pouvant être gagnée qu’à l’issue d’un combat dur et obstiné contre la puissance supérieure du tsarisme – dans le programme des démocrates polonais soutenu par Engels et dans lequel les « peuples marginaux » non-polonais étaient traités comme de simples objets à annexer. On ne pouvait songer à une Pologne indépendante sans l'implication active des masses paysannes polonaises, mais aussi de la paysannerie ukrainienne, biélorusse et lituanienne. Et comment pouvait-on espérer l’obtenir si on ne tenait pas compte des besoins nationaux et surtout sociaux de ces masses ? - C’est à nouveau Bakounine qui livre la réponse la plus pertinente :

« Je le répète encore une fois », écrit-il, « à mon avis, les Polonais sont dans l’erreur, s’ils s’approprient l’Ukraine sans commencer par consulter le peuple ukrainien et sur la seule base du droit historique. Il me semble que l’Ukraine [autrefois] polonaise, tout comme les Ruthènes de Galicie, tout comme notre Petite-Russie [c’est-à-dire les territoires ukrainiens situés sur la rive gauche du Dniepr], - un pays de quinze millions d’habitants qui parlent tous la même langue et professent la même foi [348]ne veulent appartenir ni à la Pologne ni à la Russie, mais à eux-mêmes. » (Souligné par Bakounine.) « C’est ce que je crois, mais peut-être que je me trompe » … « Mais si » - poursuit Bakounine - « la Lituanie, la Courlande, la Livonie, la Biélorussie …, l’Ukraine … rejoignent la Pologne, non pas contraints par la force ni par l’intrigue, mais en raison de la libre décision publique des peuples, nous ne dirons pas un seul mot contre. Tout dépendra du degré d’autonomie de ces pays, de leur capacité ou de leur incapacité à vivre pour eux-mêmes. Il ne devrait désormais plus y avoir entre la Russie et la Pologne qu’une seule rivalité, une seule compétition, à qui saura exercer la plus grande force d’attraction sur ces peuples. Les peuples rejoindront celle des deux qui aura su les charmer par sa supériorité intellectuelle, celle chez qui la vie sera pour eux la plus légère [349]. Toute la question revient de la sorte au même point de départ : qu’est-ce qui se concrétisera en premier : la Pologne paysanne (chlopskaja) ou la Russie paysanne (krestjanskaja) ? … Avec des programmes seigneuriaux, il est impossible de faire bouger un seul paysan [350]. »

On le voit, Bakounine assène une volée de bois vert aux démocrates polonais pour leur inconséquence. Et c’est l’Ukraine qui apparaît comme l’enjeu principal de la querelle, Bakounine ayant alors une intuition géniale pour résoudre correctement le problème ukrainien de cette époque : la question de « l’Ukraine indépendante », de la « Pologne historique » ou de la « grande Russie indivisible » est en dernière instance une question sociale – la question « de la terre et de la liberté » du peuple paysan ukrainien. De cette façon, l’histoire offre encore à la démocratie polonaise, mais aussi à la démocratie grand-russienne, par la pratique révolutionnaire, une occasion de résoudre le problème dans la direction conforme à leurs vœux, et de créer les conditions permettant au peuple ukrainien d’éventuellement se fondre dans une « Pologne paysanne » ou une « Russie paysanne » [351]. Et on ne peut assurément pas accuser Bakounine de se laisser aller à des fantasmes pour la seule raison que les uns comme les autres – les uns à cause de leur mesquinerie aristocratique, les autres en raison de leur immaturité et de leur faiblesse – ont laissé passer cette dernière chance, et que le soulèvement polonais de 1863 a renouvelé la funeste expérience de 1848 …

Nous voyons donc la source des positions de Bakounine sur la question des nationalités dans l’origine et le caractère essentiellement paysans de son idéologie révolutionnaire [352]. C’était là, nous l’avons dit, toute sa force, mais c’est de là que, d’un autre côté, venaient tous les traits arriérés, toutes les contradictions et toutes les illusions de son socialisme, qui allaient irrésistiblement l’amener dans un antagonisme insurmontable avec le socialisme prolétarien occidental de Marx et Engels. Et au nombre de ces traits arriérés, il y avait son « panslavisme révolutionnaire » qui mariait dans une combinaison baroque les idées (teintées d’hégélianisme) d’une mission historique particulière du monde slave [353] avec des réminiscences de nationalisme russe et une répulsion toute paysanne envers le mouvement ouvrier occidental, en particulier le mouvement ouvrier allemand. Mais ce panslavisme bakouninien n’avait strictement rien à voir avec le panslavisme russe réactionnaire tout court – et il était fort injuste de la part de Engels et Marx d’insinuer constamment qu’il y était spirituellement apparenté. (Ce faisant, ils n’agissaient pas autrement que Bakounine lui-même qui flairait sans cesse en eux des « pangermanistes » allemands). Il faut néanmoins reconnaître que le « panslavisme révolutionnaire » de Bakounine était un trait d’arriération dans son idéologie et l’expression du retard du socialisme russe de cette époque [354]. À ceci près qu’il nous faut aujourd’hui rendre davantage justice à Bakounine et ne pas voir son panslavisme sous tous ses aspects avec les lunettes de la critique de Engels. Nous espérons avoir montré ici ce qui est est juste dans cette critique et donc mérite d’être retenu.

Conclusions[modifier le wikicode]

Revenons sur les objectifs et les résultats de notre étude:

Ce qui nous importait avant tout était de comprendre dans leur contingence historique les deux conceptions de la question des nationalités qui se disputaient l'hégémonie dans le camp révolutionnaire en 1848. C‘est assurément le point de départ de toute critique.

Mais il faut en tout premier lieu noter que pour les socialistes contemporains (ou ceux qui se disent socialistes), le "droit des peuples à l'autodétermination" est devenu d'une telle évidence – ou bien une profession de foi verbale qui va tellement de soi – que le programme de Bakounine sur ce sujet ne peut que nous "plaire" bien mieux que celui de Engels [355]. Cela ne vaut cependant pas jugement sur le bien-fondé historique ni sur la possibilité qu'avaient ces programmes d’être réalisés il y a cent, quatre-vingt-dix ou quatre-vingts ans. Or nous avons vu qu’à cette époque, les deux programmes ne pouvaient que se révéler également irréalisables, "irréalistes", ne faisant que refléter les deux faces de la même contradiction entre les tâches objectives de la révolution et le caractère limité des forces sociales qui étaient à sa disposition. D'un côté, le programme de Bakounine se heurtait irrémédiablement à l'arriération et à l'inculture des masses paysannes slaves, de l'autre celui de Engels était condamné à échouer en raison de l'anémie et de l'horizon borné des classes dirigeantes des nations "historiques", de la bourgeoisie allemande et de la noblesse hongroise et polonaise – autrement dit, en dernière analyse, en raison de l'immaturité du prolétariat industriel en Autriche et en Allemagne.

À les considérer ainsi, les erreurs des deux programmes nous apparaissent sous un autre jour. Au lieu de les mesurer à l'aune des conceptions de la période actuelle, nous reconnaîtrons bien plutôt qu'elles sont historiquement conditionnées et, en ce sens, qu'elles étaient nécessaires. Ainsi dans le cas de Bakounine : la révolution paysanne "inouïe" dont il rêvait et qui devait déboucher, depuis la Russie, sur la destruction de "toutes les servitudes européennes", était déjà en soi un concept contradictoire, la paysannerie n'ayant jamais été en mesure de constituer une force autonome, et encore moins une force socialiste indépendante. En outre, cette révolution était encore une perspective lointaine, alors que le rôle effectivement joué par les peuples paysans slaves ne consistait en attendant qu'à alimenter les armées de la contre-révolution en chair à canon … Quoi d'étonnant dès lors que le programme de Bakounine ait eu un caractère parfaitement illusoire, que, plus les réalités allaient à revers de ses espérances révolutionnaires, plus il en était réduit à se réfugier dans le monde des phrases rhétoriques et des postulats moraux et à idéaliser en même temps bien des faiblesses et des traits réactionnaires de ces peuples paysans ? Et c'est ainsi que Bakounine en vint à attendre du soulèvement d'une paysannerie encore totalement enchaînée à la plus inhumaine des servitudes et totalement dépourvue de toute idée de la nécessité de lutter pour les libertés politiques, la réalisation "de la liberté pour tout le genre humain, tous les peuples, d'une liberté sans restrictions, sans exceptions, sans bornes", qu'il en vint à vouloir insuffler une nouvelle vigueur aux peuples slaves sans histoire, tout juste en train de s'éveiller péniblement à une conscience d'eux-mêmes et de leur individualité nationale, en leur prêtant une conscience nationale "panslave" complètement irréelle, pour les réunir immédiatement dans une fédération de "libres républiques slaves". Ce n'était donc aucunement le fait de Bakounine lui-même, mais celui de l'immaturité spécifique de la situation russe et plus généralement de celle de l'Europe orientale, si ses conceptions étaient à ce point animées de l'esprit du "romantisme politique" et paraissaient être totalement coupées de tout contact avec la réalité. Sous cet aspect aussi, il n'était que le fidèle interprète de son temps et de son pays.

La politique nationale de Engels et Marx, la façon dont eux imaginaient la solution des problèmes nationaux de l'Europe centrale et orientale, doit elle aussi être examinée de cette manière. Comme nous le savons, pour eux, la Révolution de 1848 ne représentait que le coup d'envoi d'un bouleversement historique mondial, un bouleversement qui, après une courte période de domination par intérim de la bourgeoisie, devait conduire le prolétariat au pouvoir, de ce fait amener à déclarer la révolution en permanence et déboucher sur la réalisation de l'ordre social socialiste. Mais vu la situation, cette révolution, la plus radicale de toute l'histoire, serait inévitablement restée limitée au cadre restreint de l'Europe occidentale et centrale, tandis qu'elle était menacée à l'est par la terrible puissance du tsarisme russe qui pouvait s'appuyer sur les peuples slaves arriérés et encore à peine effleurés par le développement moderne et les luttes qui l'accompagnent. D'un autre côté, les tâches politiques immédiates de cette révolution coïncidaient en Europe centrale et en particulier en Allemagne, avec celles de l'unification et de l'indépendance nationales, de telle sorte que le parti allemand le plus radical, celui de Marx et de Engels, pouvait à bon droit se considérer en même temps comme le plus "national" [356]. De cette situation découlait logiquement une façon donnée de concevoir le rôle et les rapports réciproques des différents peuples dans la Révolution. Une conception qui répartissait les peuples en "révolutionnaires" et "réactionnaires", "civilisés" et "barbares", dirigeants et dirigés, et pour laquelle l'hégémonie de l'Allemagne révolutionnaire dans l'Europe centrale et sud-orientale était un axiome inébranlable. En théorie, Marx et Engels étaient convaincus qu'avec la propagation du mode de production capitaliste, lequel est "essentiellement cosmopolite, comme le christianisme [357]", les populations retardataires du continent européen seraient entraînées dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire et que pour cette raison, "l'époque des peuples élus de la Révolution appartenait irrévocablement au passé". Mais tout cela supposait des décennies de développement capitaliste sans entraves, une perspective dont les deux amis, pensant voir déjà le capitalisme en train d'agoniser, ne pouvaient absolument pas se satisfaire [358]. Or, dans la réalité concrète, les peuples slaves d'Europe orientale et centrale étaient encore très éloignés de tout rôle révolutionnaire actif, et de ce fait tenaient ou pouvaient tenir celui de "nervis du tsarisme [359]", un tsarisme qu'on était parfaitement en droit de considérer comme l'ennemi principal, non seulement de la démocratie européenne, mais aussi de l'unification de l'Allemagne. La conséquence, c'est que Engels et Marx – bien qu'internationalistes par principe, - ne voulaient concéder qu'aux vieilles "nations civilisées" (aux Allemands, aux Italiens, aux Hongrois et aux Polonais) un droit à l'autodétermination, qu'il y eut des moments où ils affirmèrent sans hésitation "l'infériorité des Russes" (et plus généralement des Slaves) "par rapport aux nations de culture équivalente ou supérieure" [360], et que dans leur pensée et leur perception, l'idée de l'hégémonie de la révolution allemande se mêlait à celle d'une hégémonie des Allemands dans l'espace danubien fondée sur "mille ans d'histoire" [361]. On comprend facilement que cette position ne pouvait que donner naissance à de nombreuses inconséquences. Il serait cependant complètement faux et a-historique de vouloir voir en eux les ancêtres du réformisme patriotique qui allait apparaître plus tard, voire même des "nationalistes allemands" [362] ! Il suffit ici de rappeler leur attitude dans la question de l'Alsace-Lorraine – sans compter qu'il y a quand même une différence, suivant que c'est dans l'intérêt de la Révolution ou dans celui de l'empereur, qu'on prend parti pour une Grande Allemagne …

Ici aussi, la réalité historique se révèle bien trop complexe pour qu'on puisse l'expliquer en recourant à des slogans simplistes empruntés à la pratique quotidienne du journalisme politique. C'était un autre monde, un monde très différent du monde actuel, que celui où Marx et Engels intervenaient en militants politiques, et c'est à partir de sa problématique propre qu'il convient de comprendre aussi leurs erreurs. Surtout l'erreur fondamentale "sur les rythmes", dont ils n'arrivèrent jamais à se départir totalement (pour des raisons très compréhensibles), et qui consistait à ne plus donner longtemps à vivre à un capitalisme à peine arrivé à l'âge adulte, et donc à voir dans la révolution socialiste une tâche pratique immédiate de leur époque. Cette prémisse une fois posée, leur politique des nationalités, avec toutes leurs erreurs, devient compréhensible. Elle indiquait la route qu'une révolution socialiste limitée à l'Europe occidentale et centrale, et donc isolée [363], aurait effectivement dû emprunter pour pouvoir faire face, au moins un certain temps, à un environnement hostile. Et par ailleurs, avec une révolution vraiment radicale (nous suivons ici les analyses de Kautsky et de Bauer), une solution "à la française" des problèmes de nationalités d'Europe centrale apparaissait comme possible, dans le sens déjà évoqué, à savoir que cette révolution aurait pu apporter aux peuples slaves sans histoire, "pour les dédommager de la perte de leur nationalité", la démocratie et le progrès social.

Ne le nions pas : les résultats de notre étude contredisent largement les idées qu'on se fait traditionnellement sur la politique des nationalités des rédacteurs de la N.G.R. Il n'est tout simplement pas vrai que, comme Kautsky le prétend, l'attitude négative de Marx et Engels vis-à-vis des peuples slaves sans histoire n'ait été dans l'histoire du marxisme qu'un bref épisode concernant seulement les années révolutionnaires de 1848/49, et il n'est pas vrai non plus que cette attitude s'explique intégralement par le rôle contre-révolutionnaire de ces peuples et le danger du panslavisme. (On perçoit aussi parfois nettement comme une petite musique nationale allemande derrière la politique des nationalités de Engels et Marx -, bien que pour eux, l'Allemagne républicaine unifiée n'ait jamais été que la base de départ la plus appropriée et le vecteur le mieux adapté de la Révolution socialiste!) C'est que le contexte réel n'était de loin pas aussi univoque et dépourvu de contradictions qu'il aurait fallu pour être en harmonie avec la conception "orthodoxe", dogmatique parce que par trop rectiligne –, si justifiée que celle-ci ait été dans sa lutte contre l'interprétation nationaliste vulgaire de Marx et bien qu'elle ait fondamentalement raison face à cette dernière.

Mais à supposer que notre interprétation soit juste, qu'en est-il alors au vrai de l'internationalisme dans la politique des nationalités suivie par Marx et Engels ? Ne sont-ils pas les créateurs de la méthode qui a permis pour la première fois de ne plus voir dans la nationalité une catégorie éternelle, mais une catégorie historico-sociale et de placer de cette façon le "cosmopolitisme spontané" du mouvement ouvrier [364] sur une base réelle ? Et est-ce que tout ce qui, dans l'idéologie du mouvement ouvrier moderne, a été ou est internationaliste, n'a pas comme toute première source le marxisme ?

Assurément, l'internationalisme du mouvement ouvrier est devenu impensable sans K. Marx et Fr. Engels. Mais cela ne signifie pas qu'il soit interdit de tirer un trait pour délimiter ce qui relève des théorèmes généraux de leur théorie scientifique et ce qui est du domaine de la politique pratique au jour le jour qui a été la leur. Ni qu'on doive concevoir la tendance nécessairement internationaliste du mouvement d'émancipation prolétarien comme un fait, déjà tout prêt et achevé de prime abord, et qui ne serait pas tributaire de l'évolution historique. Un point devrait être clair : de même que le mouvement ouvrier ne peut être socialiste ou révolutionnaire de prime abord, de même il n'est pas internationaliste de naissance [365]. On ne peut considérer comme une donnée, dans le prolétariat (dans la mesure où il n'est pas corrompu par l'impérialisme), que son instinct révolutionnaire et une sympathie intuitive "pour tous les opprimés". Il faut en revanche, dans chaque pays, une longue évolution et des batailles intellectuelles sans compromission, avant que se constitue sur cette base, dans le prolétariat imprégné de conscience de classe, un mode de pensée clairement internationaliste et prêt à en assumer les conséquences. Ce processus est d'autant plus difficile que pour acquérir un mode de pensée et des réflexes internationalistes, il faut comprendre des choses qui n'ont pas de lien immédiat avec la lutte économique et politique de la classe ouvrière et même semblent la mettre en danger. Par exemple, partout où plusieurs nationalités sont contraintes par la force de vivre dans le même État, la politique internationale de partis ouvriers marxistes ne doit pas seulement tendre à ce que les ouvriers de la nation opprimée reconnaissent comme compagnons de lutte ceux de la domination dominante et subordonnent leurs aspirations nationales aux intérêts du combat socialiste commun, elle doit aussi (et surtout!) tendre à ce que les ouvriers de la nation qui opprime (malgré leur "orgueil" national et malgré les privilèges nationaux dont peuvent profiter aussi certaines couches de travailleurs), coupent les ponts avec toutes les facettes de l'oppression nationale organisée par leurs classes dominantes, et prennent parti, sans ambiguïté et sans réserves pour la totale liberté de la nation opprimée.

Immédiatement vient l'objection : les ouvriers doivent-ils se laisser "distraire" de la lutte des classes par la question nationale ? Comment peut-on, dans la "lutte que se livrent deux bourgeoisies concurrentes" (car c'est à cela que se ramènent, en fin de compte, dans l'ordre social actuel, toutes les luttes nationales), leur demander de prendre le parti d'une bourgeoisie contre l'autre ? Pourquoi les nationalités opprimées ne pourraient-elles pas mettre en attente leur libération jusqu'au moment où l'heure de la libération sonnera aussi pour le prolétariat [366] ? Et pour finir : en quoi les ouvriers anglais, allemands, autrichiens, russes, sont-ils concernés par l'établissement d'un État irlandais, polonais, yougoslave, ukrainien indépendant (ou même seulement autonome), ce qui reviendrait à démanteler de vastes territoires politiques et économiques dont l'existence devrait un jour être bénéfique au socialisme ? …

Il suffit de considérer ces questionnements qui reviennent inlassablement dans l'histoire du mouvement ouvrier pour se rendre compte de l'extrême difficulté et de la complexité du problème. Bien loin "d'être par nature exempt de préjugés nationaux", le prolétariat de chaque pays est obligé de mener une bataille harassante pour faire sienne l'attitude internationaliste que les intérêts généraux, historiques de sa classe exigent. On comprend donc qu'il ait fallu bien du temps avant que le mouvement ouvrier marxiste parvienne à la clarté dans ce domaine (de Engels à Lénine, la route a été fort longue!), et que la position du mouvement ouvrier le plus ancien sur la question nationale ait été nécessairement doctrinaire et unilatéral. Des générations entières de socialistes français, par exemple ont pu – en dépit de leur cosmopolitisme hautement affirmé [367] – garder ancrée dans leur tête l'idée de l'exemplarité de la nation française et de l'hégémonie prédestinée de leur nation "révolutionnaire" [368]. Ainsi encore, pendant longtemps, même chez Marx et Engels (pour ne pas parler de Lassalle!), la conviction qu'il était nécessaire de regrouper internationalement les classes ouvrières se combina avec l'idée que des peuples retardataires entiers n'avaient pas de droits, et avec des préjugés contre certaines nationalités qui leur étaient antipathiques. Le mouvement ouvrier socialiste de la période suivante (celle de la IIème Internationale) ne fut lui non plus nullement exempt de partialités et de contradictions semblables, même si nous faisons abstraction de ce qu'on appelle le réformisme [369] ! …

Une remarque nécessaire : il est bien connu que les socialistes des nationalités opprimées souffrent très souvent d'une "hypersensibilité nationale". Mais sous cet angle, la situation n'était pas plus brillante, elle l'était plutôt encore moins chez les socialistes des nations dominantes, qui se croyaient fréquemment d'autant plus "internationalistes" qu'ils ignoraient superbement l'existence d'une question nationale, et dont "l'internationalisme", donc, devrait bien plus correctement (pour reprendre la terminologie usuelle en Russie) être qualifié de "nihilisme national" ou "d'indifférentisme" [370].

L'exemple le plus frappant est ce qu'on appelle l'austromarxisme. Ainsi, avant la première guerre mondiale, la social-démocratie germano-autrichienne a toujours fait profession "d'internationalisme" et s'est toujours prononcée pour le "droit à l'autodétermination des peuples". Pourtant, consciemment ou inconsciemment, ce parti était fermement attaché à l'existence de la vieille monarchie autrichienne : c'est ce que montrent les efforts inlassables fournis par ses théoriciens de pointe pour imaginer, articulée par ce qu'ils appelaient une "autonomie culturelle nationale", une "Insula Utopia" autrichienne censée, d'un côté, éliminer l'oppression nationale en Autriche, mais laissant, de l'autre, les postes-clés du pouvoir dans l'État aux mains de la minorité allemande [371]. (Pas moins caractéristique est, à l'intérieur du parti, l'alliance permanente, de Victor Adler avec Daszyński, le chef du P.P.S. polonais, ainsi qu'avec les social-démocrates hongrois, - une alliance dirigée avant tout contre les militants rebelles tchèques, ukrainiens et yougoslaves [372], et qui reproduisait paradoxalement – à l'intérieur de la social-démocratie ! - la ligne de séparation entre nations "historiques" et nations "sans histoire" de la Révolution de 1848 …)

Passons de la social-démocratie autrichienne (allemande) à la social-démocratie russe. En ce qui concerne l'attitude internationaliste de celle-ci avant Lénine, la meilleure pierre de touche sera sans doute le "point névralgique" du socialisme russe, sa position sur la question ukrainienne. Nous voudrions à cette occasion attirer l'attention du lecteur sur un épisode caractéristique, même s'il est très peu connu. Quand Engels écrivit en 1890 pour le "Social-démocrate" russe à Genève son étude (mise à l'index par Staline) sur la "Politique étrangère du tsarisme russe", les éditeurs, Vera Zassoulitch et Plekhanov protestèrent contre un passage où Engels désignait les Ukrainiens et les Biélorusses comme des nationalités particulières, différentes des Russes, et annexées par la force. La lettre correspondante n'a malheureusement pas été conservée, mais bien la réponse de Engels, laquelle nous indique de quoi il s'agissait :

"J'admets que du point de vue russe, la question du partage de la Pologne (1772 etc.) se présente tout à fait autrement que du point de vue polonais, lequel est ensuite devenu celui de l'Europe occidentale. Mais je dois finalement tenir également compte des Polonais. Si les Polonais élèvent des prétentions sur des territoires que les Russes considèrent fondamentalement comme définitivement acquis, et comme russes en raison de leur structure nationale, il ne m'appartient pas de trancher. Il me suffit de dire qu'à mon avis, c'est à la population intéressée qu'il revient de déterminer elle-même son histoire – exactement comme les Alsaciens auront à choisir entre l'Allemagne et la France [373]."

Pour V. Zassoulitch et Plekhanov, les territoires ukrainiens et biélorusses acquis par le tsarisme en 1772 étaient donc des "acquisitions définitives" et étaient "russes en raison de leur structure nationale"... Nul besoin de souligner qu'encore beaucoup plus tard (jusqu'à la première guerre mondiale), chez de très nombreux dirigeants socialistes russes, la reconnaissance de principe du "droit à l'autodétermination des peuples" pouvait faire très bon ménage avec la négation effective de l'existence même de la nation ukrainienne et biélorusse séparée, voire même avec des ressentiments chauvins grand-russiens contre ces nations [374]. Il faudra attendre la Révolution de 1917, qui souleva la question de l'Ukraine et des autres "peuples marginaux" russes dans toute son ampleur, pour que se produise une mutation décisive dans ce domaine.

Il vaudrait certainement la peine de comparer la théorie des nationalités de Engels – de même que celle de Bakounine – avec celle que Lénine développa soixante ans plus tard. Mais cela dépasse le cadre de notre travail. Contentons-nous ici de souligner deux éléments qui nous paraissent essentiels : c'est seulement à l'époque de Lénine que la question de la transformation socialiste de la société devint réellement d'actualité, et ce pour tous les peuples du continent européen, et pas seulement pour ceux de l'Europe occidentale et centrale (comme c'était le cas à l'époque de Marx et Engels). Ensuite, Lénine a pu s'appuyer dans sa théorie sur le mouvement de la classe ouvrière moderne, et pas comme Bakounine sur une paysannerie encore profondément "sans histoire". Il n'est donc pas étonnant qu'il ait été donné à Lénine de dépasser les limites de la conception de Engels comme de celle de Bakounine et de jeter un pont entre les deux [375].

Pour conclure, une remarque pro domo. Il n'y a assurément rien de plaisant à critiquer plus de cent ans plus tard les manières de voir d'un grand penseur qui ont déjà été réfutées sans appel possible par le plus impitoyable de tous les critiques, c'est-à-dire par l'histoire. L'auteur de ces lignes espère cependant ne pas être accusé de petitesse, car il montre aussi tout ce qu'il y a de grandiose et de fécond en elles, et comment on peut prendre des leçons chez Engels même quand il se trompe. Certes, ce genre de travail ne peut convenir à des lecteurs qui, voyant en Marx et Engels non pas les créateurs d'une méthode scientifique géniale, mais critique dans son essence profonde, les considéreraient comme des espèces de pères de l'Église ou de statues de bronze. Mais pour nous, en tout cas, nous préférons Marx et Engels tels qu'ils ont été en réalité.

(Printemps 1948)

Annexe I. La Nouvelle Gazette Rhénane et les Juifs[modifier le wikicode]

La position de la N.G.R. vis-à-vis des Juifs ne peut manquer de nous paraître incompréhensible et de nous faire froncer les sourcils.

Dans la littérature marxiste scientifique et journalistique, on ne trouve malheureusement pas un mot à ce sujet [376]. Fr. Mehring est le seul à l'effleurer une fois en passant; et de quelle manière!

À propos de la fin de la N.G.R., il écrit: "Marx n'était pas à Cologne quand fut prise l'ordonnance d'expulsion. Il était parti en Westphalie pour récolter de nouveaux moyens financiers pour le journal, qui se débattait en permanence dans les difficultés d'argent … Le capital, déjà limité, n'avait que peu été abondé, et les articles révolutionnaires avaient eu tôt fait d'éloigner presque tous les actionnaires, à commencer par les usuriers juifs [377] "démocrates", qui, dans des lettres qui se sont conservées, demandaient le remboursement de leurs quelques piécettes, alléguant que le journal prêchait la 'haine confessionnelle', autrement dit parce qu'il stigmatisait le rôle la plupart de temps peu reluisant de la juiverie d'argent dans la Révolution allemande."

La terminologie qu'utilise Mehring (en 1902) est déjà fort déplaisante [378]. Encore plus le contenu objectif de ses affirmations quand on le confronte aux articles et aux correspondances de la N.G.R.. La question n'est pas de savoir si cette publication combattait ou non le "rôle peu reluisant" de la "juiverie d'argent", mais de quelle manière il le faisait. Et sous ce rapport, malheureusement, l'attitude de principe du journal laissait beaucoup à désirer.

Pour éviter tout malentendu, notons tout de suite que pour les rédacteurs de la N.G.R., il ne pouvait à cette époque bien sûr pas y avoir de "question juive" nationale au sens actuel. Les Juifs n'étaient pour eux ni une "nation" (au même titre que les Anglais, les Français, les Allemands, les Polonais), ni une "nationalité" (c'est-à-dire une simple communauté linguistique et ethnique comme par exemple les Serbes ou les Tchèques), mais le reste anachronique d'un très ancien peuple commerçant qui se distinguait des peuples au milieu desquels il vivait, par les activités auxquelles il se livrait pour vivre, par sa religion, et aussi par sa mentalité. C'est seulement en ce sens donc, qu'ils parlaient du monde juif comme d'un peuple particulier, ou du judaïsme comme d'un caractère spécifique propre aux Juifs.

Pour revenir à ce qu'affirme Mehring: on trouve dans la N.G.R. très peu de choses au sujet du comportement "peu reluisant" de la "juiverie d'argent" allemande. Ce qui y est dit des Juifs se rapporte presque exclusivement à leur rôle dans la province polonaise-prussienne de Posnanie, et aussi en Autriche.

En ce qui concerne les Juifs de Posnanie, nous n'avons qu'à compléter ce qui a déjà été dit. La N.G.R. mettait en cause, comme on sait, les Juifs de Posnanie surtout parce que ceux-ci, dans leur grande masse, se comportaient alors comme des adversaires des aspirations émancipatrices polonaises et soutenaient les pratiques anti-polonaises massives de la bureaucratie et des hobereaux prussiens. Le fait lui-même est incontestable [379]. Minorité ethnique réelle et durement opprimée, les Juifs essayaient d'alléger leur sort dans tous les pays asservis nationalement en se mettant du côté de la nation dominante ou au moins en tentant de garder une certaine neutralité. (Seule, la fraction socialisante de la classe ouvrière juive fit plus tard exception). C'est ainsi que les Polonais se plaignaient, en Posnanie de l'attitude pro-allemande, dans le Royaume de Pologne, de l'attitude pro-russe des Juifs, ainsi encore que les Tchèques reprochaient aux Juifs tchèques leur position pro-autrichienne, et les Ukrainiens aux Juifs de Galicie leur position pro-polonaise. (Plus, même la N.G.R. reproduit à l'occasion les plaintes hongroises selon lesquelles les Juifs de Transylvanie s'entêteraient "à garder leur absurde nationalité en plein cœur d'un pays étranger [380]"). L'accusation est donc immémoriale et fondée sur des faits établis. Il suffit cependant de réfléchir une minute pour comprendre qu'il s'agit ici du comportement typique de toute minorité ethnique et qu'aucune nationalité opprimée n'a jamais dédaigné ou ne dédaigne d'engranger des avantages sur le dos d'une autre nationalité opprimée. (Les colons allemands de la Galicie orientale, par exemple, donc au beau milieu d'un pays ukrainien, ont en règle générale soutenu le gouvernement polonais contre les Ukrainiens.) Qu'on justifie ou qu'on condamne ce comportement, qui découle de la nature du nationalisme lui-même, il n'a par lui-même assurément rien à voir avec le judaïsme comme tel, avec le caractère ethnique juif. Mais c'est ce que, en permanence, ne voit pas la N.G.R., quand, non seulement elle s'en prend aux "bouffeurs de Polonais germano-juifs [381]", à la "confrérie prussiano-juive [382]. " et aux actes barbares "d'une bureaucratie absolue, d'une soldatesque brutale et de Juifs ivres de profit [383]" en Posnanie, mais traite à cette occasion le peuple juif polonais "d'expression la plus aboutie des trafics de bas étage, de la pingrerie et de la crasse" et de "race malpropre entre toutes [384]". Il n'y a pas de doute que ces invectives ne peuvent être justifiées par l'attitude des Juifs de Posnanie dans le conflit entre Prussiens et Polonais, et étaient déjà en ce temps-là inadmissibles – malgré l'arriération culturelle et le parasitisme d'une grande partie de la population juive de Pologne. Mais dans le cas des Juifs de Posnanie, on peut à la rigueur expliquer l'hostilité de la N.G.R. par le comportement réactionnaire anti-polonais de ces Juifs. Mais ce n'est nullement le cas des Juifs autrichiens et en particulier des Juifs viennois que le correspondant du journal à Vienne, ce Müller-Tellering que nous connaissons, poursuivait d'une haine à proprement parler maniaque. Ci-dessous quelques échantillons de son talent littéraire :

"Sous Metternich", écrit-il le 11 août 1848, "la fiction dite Autriche se maintenait par les baïonnettes et l'obscurantisme, maintenant elle va se maintenir pour un temps par – les tractations de bazar … C'est pourquoi, à Vienne, il n'y a personne que la reconquête [de l'Italie] fasse plus jubiler que les bazaristes juifs de la Bourse … L'humanité européenne est enjuivée, la foi en l'argent et dans le bazar lui a fait perdre depuis longtemps toute tenue morale ... [385]"

Les correspondances des 7 et 9 septembre 1848 contiennent encore d'autres sorties contre les Juifs qui attaquent les membres juifs du Reichstag [386], la "presse judéo-démocrate" ainsi que "le grand Juif littéraire Jellinek de Berlin [387]". "La démocratie viennoise" – lisons-nous dans la correspondance hautement révélatrice de Tellering du 12 du même mois, "partage encore la misère idéologiue générale de la démocratie allemande … Ce que vous appelez bourgeois, ce sont ici les Juifs, et ils se sont emparés de la direction démocratique. Ce judaïsme est cependant encore dix fois plus infâme que le bourgeoisisme occidental, parce que, hypocrisie marquée du sceau de la Bourse, il dupe les peuples sous le masque de la démocratie, pour les conduire directement au despotisme du bazar. Là où la démocratie a pour fondements seulement la bêtise et la fourberie juive des chasseurs de postes et de profits, elle ira loin. [388]"

Voilà donc la source de sa haine des Juifs : c'est "le socialisme des imbéciles", l'humeur anticapitaliste naïve des couches populaires attardées qui parle par sa bouche. Une humeur qui vient certes d'une révolte contre l'exploitation, mais risque à tout moment de basculer dans la franche réaction. Tellering en est une illustration particulièrement claire :

"Abandonnés par le judaïsme français," - se lamente-t-il dans son papier du 17 septembre, "sans espoir du côté de l'Allemagne petite-bourgeoise, avec Jelačić, Windischgrätz, Radetzky et les armées russes dans le dos, avec, à la tête de notre démocratie, rien que des bazaristes juifs peureux et perfides et des héros de la rhétorique creuse, je ne vois pas comment nous pourrions aller à la victoire. Et si nous vainquons, les vrais vainqueurs seront seulement des Juifs sordides dont les lâches spéculations ruinent la réputation de la démocratie auprès du peuple, et qui nous entraîneront dans toutes les infamies d'un gouvernement bourgeois. À la tête de toutes les associations démocratiques, à la tête de toute la presse, on ne voit que des Juifs. Ils avaient le pouvoir aussi dans le comité de sécurité, ils y ont joué les démocrates, ont fait venir de partout des bataillons de Juifs à Vienne, et quand, comme Fischhof, Mannheimer et Mayer, ils ont atteint leur but en devenant conseillers ministériels, du jour au lendemain, ils ont trahi le peuple de la façon la plus éhontée. Cette nuée vorace venue s'abattre ici met à profit la crise générale pour pratiquer la plus ignoble des usures … Il y a en Autriche en tout un million de Juifs qui se nourrissent exclusivement de trafics ; donc, pour 30 personnes, une sangsue. [389]"

Ici, Tellering adopte presque le même ton que celui de l'affiche réactionnaire de Vienne du 20 mai 1848 reproduite par Max. Bach : "De misérables créatures qui n'ont rien à perdre et veulent édifier leur bonheur sur la ruine du citoyen, ont provoqué l'anarchie avec leurs pitoyables écrits pleins de haine, ils ont mené l'Autriche, la bonne Autriche, au bord de l'abîme. Qui est donc ce monstre, ce rebut de l'humanité ? C'est le Juif Häfner, le Juif Mahler et consorts … Pour ne pas crier en toutes lettres 'République', ils ont crié : 'Allemagne ! Allemagne unie !', pour gagner aussitôt davantage sur le dos de cette grande république. O vous les Juifs ! Votre mot d'ordre, c'est le gain ! Un Juif ne peut pas être et ne sera jamais un vrai patriote ... [390]"

Pas de doute là-dessus : Müller-Tellering a tous les traits d'un frère jumeau de ce "patriote viennois". Certes, les intentions sont différentes, mais le langage est de la même veine, et même encore plus "coloré". Il suffit d'entendre sur quel ton il rend compte pour la N.G.R. d'une séance au Reichstag :

"Indigné de la lâcheté félonne de ces misérables et complètement abattu par le comportement stupide et lâche de la racaille juive démocrate qui tient le gouvernail (au Reichstag), je quittai cette assemblée ... [391]"

Mais ses flots d'injures atteignent un sommet après la répression de l'insurrection viennoise d'octobre. Il écrit le 17 octobre 1848 :

"Les Juifs ont fait une bonne affaire avec la conquête. Ce que les Croates ont volé et pillé, ce sont en effet la plupart du temps des démocrates juifs qui l'ont acheté pour une bouchée de pain. Le communisme (!) des Croates a rapporté encore plus que la démocratie journalistique habituelle … La dictature militaire a fait perquisitionner tous les bâtiments publics pour trouver individus et armes. Seule, la synagogue juive, où, à ce qu'on dit, tout l'Israël démocratique a trouvé asile, a été épargnée. Comment [demande-t-il à Marx] vous expliquez-vous cette indulgence [392] ?"

Le lendemain, Tellering écrit :

"Un fait frappant, c'est qu'on n'a encore demandé de comptes à aucun Juif, alors que c'étaient bien les Juifs qui étaient à la tête du mouvement, partout où c'était sans risques, et que cela avait le don d'exciter la fureur des monarchistes. Mais si on se rappelle qu'à Penzing, Rothschild a été démarché pour un prêt de 80 petits millions …, on peut penser avoir trouvé la clé de l'énigme."

Sans cesse, donc, la même vieille rengaine : "Des étrangers, juifs la plupart du temps …", et la même stupide assimilation du judaïsme et de la démocratie. La chose est poussée si loin que Tellering n'hésite pas à faire remonter l'insurrection viennoise d'octobre à de sordides machinations des Juifs ! Il écrit le 20 novembre 1848 :

"Comme cela est désormais attesté avec la plus grande certitude, la toute première cause de la révolution d'octobre n'était pas d'origine viennoise, mais uniquement magyare. - Quand Jelačić franchit la frontière croate pour attaquer les Magyars, Kossuth se serait écrié : 'Maintenant il nous faut du grabuge à Vienne !' Suite à cette intuition, il s'adressa aussitôt aux dirigeants principaux du mouvement viennois. Le sous-secrétariat d'État hongrois des affaires étrangères situé à Vienne aurait servi de lieu où aurait été passé un accord mutuel, et de là, de généreux dons d'argent auraient été distribués parmi les autorités démocratiques de Vienne. On parle de 1200 florins par semaine. - Je ne suis pas en état de désigner plus précisément les personnalités concernées. Mais ce qui est sûr, c'est que le comité étudiant – composé en grande majorité de Juifs – et le comité démocratique – rien que des Juifs également – ont reçu des sommes importantes, et ont donc dû agir en se conformant aux instructions ... [393] Dans ces circonstances" – conclut le correspondant – "toute la population de Vienne s'étonne que Windischgrätz n'ait encore pas touché un cheveu à aucun des Juifs impliqués, car payés dans ce but, et cherche plutôt à détourner l'enquête de cette piste judéo-magyare en demandant des comptes à des gens qui ont agi de façon désintéressée et uniquement par amour de la liberté. - Les Juifs qui se sont enfuis d'ici pour aller trouver refuge dans tous les recoins d'Europe ne vont pas manquer d'exhiber leur titre de combattants viennois de la liberté pour exploiter l'opinion démocratique allemande au profit de leur bourse ... [394]"

Certes, quelques jours plus tard seulement, Tellering a bien été obligé de rendre compte de l'exécution sommaire de Jellinek, le "Juif littéraire" évoqué auparavant [395] - mais cela ne l'empêcha absolument pas de poursuivre sa campagne judéophobe. Il tempête dans plusieurs numéros de la N.G.R. contre le traitement indulgent accordé par Windischgrätz à "Israël" [396], contre les mystérieux "Hukules" (Huzules) qui ne seraient "en réalité que des Juifs et des fonctionnaires allemands", contre les "caravanes de Juifs" qui seraient allées au Reichstag de Kremsier demander l'émancipation des Juifs [397], et même … contre "la race judéo-germanique qui a servi d'intermédiaire pour amener les Russes dans le pays. [398]" L'homme est tout simplement incurable. Auparavant, c'étaient les journaux démocratiques, maintenant, ce sont toutes les "gazettes impériales à la botte des conseils de guerre" qui sont à ses yeux les représentants de "la bourgeoisie juive, c'est-à-dire de la pire des crapuleries" :

"Parmi les 99 nations et mini-nations autrichiennes," – lit-on dans le papier du 26 novembre signé Tellering – "le plus grand soutien à la camarilla vient pour le moment des Juifs. Ils sont de facto radicalement émancipés, et deux des leurs – Bach [399] et Thinnfeld – ont même intégré le nouveau ministère … Les Juifs sont cependant encore plus malins que la camarilla et cherchent, en mettant à profit une situation monétaire désastreuse, à entrer en possession du sol qu'ils n'avaient auparavant pas le droit d'acheter. [400]"

"C'est en Autriche un sentiment répandu chez tout le monde" – déclare-t-il de nouveau le 18 février 1849 – "que le peuple juif y représente la plus infâme sorte de bourgeoisie et le trafic le plus ignoble, et c'est là la source de toute l'antipathie éprouvée contre la racaille juive …" Et la conclusion ? … "On croit que l'émancipation des Juifs ferait, pour le coup, de ceux qui ne le sont pas de vrais esclaves, l'industrie juive non seulement les soumettant à l'état d'exception, mais les faisant en plus passer à l'état de mendiants, de prolétaires. [401]"

Voilà pour le florilège littéraire de Müller-Tellering. Certes, il ne faudrait pas oublier qu'à cette époque-là, les rédactions des gazettes laissaient à leurs correspondants plus de libertés que ce n'est le cas aujourd'hui, et que pour cette raison, ses propos doivent être inscrits à son débit personnel [402]. Et pourtant, on ne peut absoudre les rédacteurs de la N.G.R. de toute responsabilité : il y a aussi une goutte de leur propre miel dans ce breuvage qui nous reste aujourd'hui en travers de la gorge …

Nous avons déjà cité, tirés des articles de Engels, deux passages fort acerbes concernant les Juifs polonais – en voici un troisième qui s'en prend aux Juifs autrichiens :

"Les Juifs" – ainsi commence un article du 22 février 1849 très probablement rédigé par lui – "se retrouvent, comme on sait, partout, pris à leur propre jeu de dupes, mais particulièrement en Autriche. Ils ont exploité la Révolution (!) et en sont punis maintenant par Windischgrätz. Tous ceux qui savent le pouvoir qu'ont les Juifs en Autriche, pourra juger quel ennemi Windischgrätz s'est mis à dos avec sa … proclamation [aux Juifs de Pest [403]] …".

Dans un autre article de Engels (ou Marx) :

"Et maintenant les Juifs, qui, depuis l'émancipation de leur secte se sont partout portés, au moins en la personne de leurs éminents représentants, à la tête de la contre-révolution, quel sort les attend ? On n'a pas attendu la victoire pour les renvoyer dans leur ghetto. [404]"

Ici aussi, donc, sans autre forme de procès, les Juifs en général sont stigmatisés comme ennemis de la Révolution et comme exploiteurs. Mais même à cette époque-là, il n'était pas possible de qualifier tout un peuple (qu'il s'agisse des Tchèques, des Croates ou des Juifs) de contre-révolutionnaire et d'inférieur sans alimenter en même temps une haine nationaliste ou "confessionnelle" simpliste. Dans les deux cas, les correspondances de Tellering en livrent une illustration frappante [405].

La question doit cependant être encore considérée sous d'autres aspects. On a à plusieurs reprises tenté, particulièrement ces derniers temps, de cataloguer précisément Marx et Engels comme "antisémites". La méthode est très simple: on extrait un certain nombre de citations de leurs œuvres et de leurs correspondances privées, et on les confronte à la notion "d'antisémitisme" telle que la conçoit l'auteur en question (ou plus exactement : le "bon sens" de son milieu). Le résultat de ce procédé a-critique (parce que de part en part a-historique) est qu'en fin de compte, même les fondateurs du marxisme apparaissent comme une espèce de frères d'armes de Julius Streicher … Il est évident qu'en procédant ainsi, on pourrait sans aucune difficulté ranger les trois quarts des penseurs, des écrivains et des politiciens du passé dans le camp de l'antisémitisme. A. Léon a raison de dire : "Le sionisme (nous préférerions parler ici du nationalisme juif – RR) transpose l'antisémitisme moderne à toute l'histoire, il s'épargne la peine d'étudier les diverses formes de l'antisémitisme, son évolution", il se cramponne au dogme "de l'antisémitisme éternel. [406]"

En d'autres termes : le nationalisme juif se révèle être un antisémitisme à l'envers. Alors que celui-ci considère les Juifs comme les ennemis du monde entier, celui-là déclare que le monde entier est l'ennemi des Juifs. Et de la même façon que l'antisémitisme, en exagérant démesurément le rôle et le pouvoir de la "sous-humanité juive", fait apparaître les Juifs, au rebours de son intention, comme une race dotée de qualités et de capacités hors du commun, le nationalisme juif est conduit inexorablement, par ses généralisations absurdes, à une conclusion inverse de celle qu'il souhaitait. En effet, si même des hommes comme Marx et Engels étaient de simples antisémites (diront bon nombre de lecteurs des articles dénonçant leur "antisémitisme"), alors il doit sûrement "y avoir quelque chose de vrai là-dedans", et l'antisémitisme ne peut sans doute pas être regardé comme dépourvu de fondement et vide de sens …

Certes, le critique nationaliste juif de Marx-Engels peut alors se tirer d'embarras en recourant à une explication quasi-psychoanalytique, en renvoyant au "complexe d'infériorité juif" de Marx et à sa "psychologie de renégat" qui lui a fait voiler son ascendance juive par des invectives anti-juives violentes (et souvent fort laides) qu'on trouve en quantité dans sa correspondance privée. Mais, outre que cette "explication" (qui du reste ne rappelle que trop le "regard du valet de chambre sur l'histoire [407]" qui était déjà l'objet des railleries de Hegel) ne prend le problème que du point de vue des motivations psychologiques, et le déplace sur un terrain qui n'intervient qu'en second lieu dans les études portant sur l'histoire des idées – outre cela, cette explication se heurte au fait tout simple que le deuxième de la bande, le non-Juif Engels, avait exactement la même position que Marx vis-à-vis des Juifs, et que, de surplus, tous les deux partageaient leur antipathie envers les Juifs avec des socialistes bien plus anciens (citons seulement Fourier [408], Proudhon et Bakounine [409]).

Si donc le critique prend son entreprise critique au sérieux, il sera obligé de se plier à la vieille façon de voir historique, c'est-à-dire de chercher à comprendre "l'antisémitisme" de Marx et Engels par les données de leur époque et de leur environnement. Il s'avérera alors que le concept d'antisémitisme dont il use sans tellement y réfléchir, doit d'abord être défini – qu'il peut manifestement y avoir des variétés très différentes "d'antisémitisme" qu'on n'a pas le droit de mettre dans le même sac, si l'on veut faire la clarté sur le sens et l'importance sociologique de ce dérèglement dans l'ordre des idées.

Où passe la ligne de séparation, en quoi les points de vue de Marx et Engels sur le judaïsme et la question juive se distinguent-ils de l'antisémitisme authentique sans phrase ? La différence saute pour ainsi dire aux yeux [410]. Alors que pour un antisémite, le judaïsme est une propriété innée et immuable de la race dite juive ou l'émanation d'un mystérieux "esprit juif" (ou de la religion juive), Marx cherche (dans son essai célèbre "Sur la question juive") à déduire le "caractère ethnique juif" de cette époque du rôle historique effectif que les Juifs ont joué comme porteurs du capital commercial et usuraire dans la vie économique du Moyen-Âge et des temps modernes. Le judaïsme devient alors pour lui un "masque social ", la "nationalité chimérique" du Juif devient la "nationalité du marchand, plus généralement de l'homme monétaire". De la même façon que les dieux d'Épicure vivaient dans les interstices du monde, le capital commercial et usuraire juif vivait dans les pores de la société médiévale [411], exploitant cette société sur un mode parasitaire et la poussant simultanément vers sa désagrégation. C'est là, dans cette fonction économique spécifique du judaïsme, que gît la solution de "l'énigme", la clé qui explique comment il se fait que les Juifs, malgré les persécutions inouïes qu'ils ont subies au cours de l'histoire, se sont maintenus comme un peuple à part (ou plutôt comme un "peuple-classe [412]". Cela explique par ailleurs le rôle éminent que les Juifs ont pu jouer dans la formation et l'expansion du mode de production capitaliste. Mais ils ne l'ont pu que parce que la société bourgeoise qui a remplacé la société féodale "engendre le Juif en permanence dans ses propres entrailles", parce que l'égoïsme, le culte de l'argent, qui constitue la base terrestre de la religion juive, est devenu aussi le principe directeur de la société bourgeoise, plus, a atteint en elle son zénith [413]. Mais la société bourgeoise "s'accomplit d'abord dans le monde chrétien" :

"C'est seulement sous le règne du christianisme, qui rend extérieurs à l'être humain tous les liens nationaux, naturels, moraux, théoriques, que la société bourgeoise a pu déchirer tout ce qui liait l'homme à son espèce, mettre à la place l'égoïsme, le besoin égocentrique, et dissoudre le monde des hommes en un monde d'individus atomisés et se faisant face en ennemis les uns des autres."

C'est seulement grâce au christianisme, donc, que le Juif du Moyen-Âge pratiquant le commerce et l'usure a pu passer, tel qu'il était, dans le monde capitaliste moderne et même y devenir une puissance. Mais l'argent étant élevé "par lui ou sans lui au rang de puissance universelle", "l'esprit juif pratique" ne pouvait que devenir "l'esprit pratique des peuples chrétiens", les chrétiens ne pouvaient que "devenir eux-mêmes des Juifs". "Le christianisme est né du judaïsme, en se dissolvant, il est retourné au judaïsme. [414]" "L'étroitesse d'esprit du Juif" ne représente donc qu'une facette particulière de "l'étroitesse d'esprit juive de la société [chrétienne]", de son caractère capitaliste. Cette société doit être abolie, le règne de la propriété privée et de l'argent doit être brisé, pour que le "judaïsme empirique" soit dépassé, pour que l'émancipation politique des Juifs coïncide avec "l'émancipation humaine tout court". D'où la formule de Marx : "L'émancipation du trafic et de l'argent, donc du judaïsme pratique, réel, serait l'auto-émancipation de notre époque."

On le voit : si ces raisonnements méritent d'être considérés comme "antisémites", c'est en tout cas un tout autre "antisémitisme" que celui que les critiques rigoristes posaient tacitement comme hypothèse. Fr. Mehring avait donc bien raison de dire que l'essai de jeunesse de Marx s'élevait bien haut au-dessus des flots de la littérature anti- et philosémites de ce temps. Cela s'applique avant tout à la géniale idée de base, poursuivant le fil de la critique de la religion de L. Feuerbach, selon laquelle le judaïsme "s'est conservé, non pas malgré l'histoire, mais par l'histoire", et que "le secret du Juif" n'a pas à être cherché "dans sa religion, mais au contraire, … le secret de la religion dans le Juif réel". (L'histoire ultérieure du judaïsme – en particulier le processus, stimulé par la différenciation capitaliste des classes, de la renaissance du peuple juif – ne peut être pleinement compris qu'en mettant en œuvre la méthode, matérialiste, de Marx.)

Pourtant, la partie (certes moins significative) de l'essai de Marx qui est consacrée à la question juive proprement dite, ne peut, malgré toute la supériorité de ses perspectives générales, que susciter, à juste titre, la contradiction ! Cela concerne avant tout le trait d'égalité tiré en permanence entre le capitalisme et le judaïsme, car il y a derrière cette équivalence plus que la prédilection du jeune Marx pour une "dialectique dégénérant parfois en pétulante arrogance [415]". En effet : si, avec la marche triomphale du capitalisme, les chrétiens sont eux-mêmes "devenus des Juifs", si "l'esprit borné du Juif" n'est qu'un cas particulier de l'étroitesse d'esprit capitaliste généralisée dans la société bourgeoise, comment peut-on encore qualifier de "juive" par essence cette étroitesse capitaliste ? À supposer que le type social du Juif de cette époque ait été équivalent à celui de l'exploiteur capitaliste, est-ce qu'il s'ensuit que cette proposition tenait toujours si on la renversait et qu'on était en droit de ramener l'exploiteur capitaliste au "Juif", circoncis ou pas ? Et ne faut-il pas plutôt déduire des raisonnements de Marx que le judaïsme est en tant que tel contingent au concept de capitalisme, quelle qu'ait été l'importance du rôle joué par le capital commercial et usuraire juif comme pionnier et moteur, à côté d'autres forces, du développement capitaliste ?

Certes, il ne faut pas oublier qu'aux yeux de Marx et de son entourage, comme le fait remarquer G. Mayer, les Juifs étaient en tout premier lieu "the Jewish cattle dealers in the Rhineland, those who bought from, and sold to the small peasants, taking advantage of their own superior business abilities". Et encore : "During the 1840's in Prussia, 431 out of every 1000 Jews were engaged in trade. In the Rhineland … 974 out of the 3137 peddlers were Jews. [416]"

Et cela se passait dans une Rhénanie relativement très développée. La population juive d'Europe orientale était encore moins différenciée, pouvait encore bien plus être identifiée à un pur "peuple commercial" : selon le recensement russe de 1818, 86,5% étaient des commerçants [417] qui, en grande partie (comme "juifs de comptoir" attachés au domaine seigneurial), tiraient leurs revenus uniquement de l'exploitation parasitaire des serfs paysans. (D'où l'antisémitisme indéracinable des paysans polonais, ukrainiens, roumains, etc.). Il n'est donc pas étonnant que, non seulement pour la masse de la population d'Europe orientale, mais aussi pour l'Allemand et le Français [418] moyen, "Juif" et "exploiteur" (ou "Juif" et "capitaliste" aient pratiquement été des synonymes. Une généralisation populaire qui paraissait être confirmée par le fait que même les Juifs qui abandonnaient leur métier traditionnel pour se diriger vers d'autres professions, surtout les professions dites libérales, se détachaient en majorité du judaïsme et s'engageaient sur la voie de l'assimilation nationale à la population chrétienne qui les entourait [419]. Tout cela doit naturellement être pris en compte si nous voulons rendre justice au traité écrit par Marx en 1844. Pourtant, l'équivalence entre judaïsme et capitalisme qui le parcourt était fausse déjà à ce moment-là. Non seulement parce que le capitalisme avait dépassé depuis longtemps ses "formes antédiluviennes" – le capital commercial et usuraire -, mais aussi parce que d'un autre côté, les Juifs eux aussi, en raison de la différenciation capitaliste qui s'amorçait entre les classes, perdaient leur caractère de peuple commercial par excellence, et de "peuple-classe", se métamorphosaient en nationalité moderne. En maintenant obstinément l'identité historique du "Juif" avec "l'homme de la monnaie", Marx s'est enfoncé dans une contradiction avec la réalité de l'évolution et avec sa propre méthode, et son attitude sur la question juive ne pouvait, avec le temps, que devenir de plus en plus anachronique, et par suite de plus en plus injuste.

Comment cela s'est-il passé, et comment se fait-il que Marx n'ait pas vu ce dangereux écueil ? C'est, à notre avis, l'attitude de la N.G.R. qui permet le mieux d'en rendre compte. Le lecteur aura sûrement été atterré en prenant connaissance des peu ragoutantes correspondances anti-juives de cette gazette. De quelles sources troubles provenaient-elles ? Quelle est la classe sociale qui s'exprimait là ? La réponse est simple : c'est "la voix du peuple" qui se faisait entendre dans ces correspondances, une opinion populaire à plusieurs voix, qui, certes, en grande partie, s'indignait à juste titre de l'exploitation économique des "petites gens", mais qui en même temps exprimait la haine du petit-bourgeois et fabricant chrétien contre la "concurrence" juive, celle du hobereau dissipateur contre ses créanciers juifs, celle de l'Église contre ces hérétiques butés, et qui, en raison de sa cécité devant les réalités sociales comme de l'étroitesse de son horizon religieux et nationaliste, constituait l'instrument le mieux adapté aux besoins des partis réactionnaires, du clergé et des gouvernements. Cet "antisémitisme populaire" était certes largement "anticapitaliste", mais ce devait aussi être le cas de l'antisémitisme des temps à venir, celui de Stöcker, de Lueger et de Hitler … Aujourd'hui, après les effroyables expériences des dernières décennies, cela nous semble une lapalissade de dire que tout antisémitisme ne peut avoir dans la pratique que des conséquences réactionnaires. Mais c'était différent pour les anciens socialistes du milieu du siècle dernier, qui se faisaient des illusions sur le contenu véritable des humeurs populaires antisémites et pensaient même à les exploiter dans un sens révolutionnaire. Les rédacteurs de la N.G.R. ont commis la même erreur : ils ont noté seulement la source anticapitaliste de l'antisémitisme populaire, mais son essence réactionnaire leur a échappé [420]. Et ils pouvaient d'autant plus facilement tomber dans cette erreur qu'ils étaient prompts à condamner sommairement des peuples entiers et par ailleurs surestimaient beaucoup le niveau de conscience d'un prolétariat censé libre de préjugés nationaux ou autres. C'est ainsi que le journal dont ils assuraient la rédaction, n'a pas su, lui non plus, garder ses distances avec "l'opinion populaire" antisémite, et que dans la même gazette, où les articles enflammés de Marx avaient porté aux nues l'insurrection viennoise d'octobre, et qui lui dédiait les beaux vers de Freiligrath :

"Si nous savions encore nous agenouiller, nous serions sur les genoux ;

Si nous savions encore prier, nous prierions pour Vienne !",

un Müller-Tellering pouvait quelques semaines plus tard réduire ce soulèvement aux manigances de Juifs cupides … Ce qui prouve à quel point le mouvement socialiste de ces années-là en était encore sous bien des rapports, malgré le "Manifeste communiste", à ses premiers apprentissages, et combien il est déraisonnable de vouloir voir dans l'attitude de la N.G.R., toujours et partout, le modèle inégalé de l'internationalisme prolétarien et d'une politique socialiste conséquente.

Nous avons qualifié l'attitude regrettable de la N.G.R. dans la question juive de maladie infantile du mouvement ouvrier. Et c'est bien qu'elle a été – et en plus une maladie qui n'a épargné le mouvement socialiste de pratiquement aucun pays. Il suffira de renvoyer (outre l'Allemagne) à l'histoire du socialisme français [421] et du socialisme russe. Ce n'est quand même pas un hasard si même le comité central du célèbre parti révolutionnaire russe "Narodna Vola" (Volonté du peuple) publia en 1882, après les premiers pogroms de masse antijuifs en Russie, une proclamation au peuple qui appelait à des insurrections contre les Juifs, les grands propriétaires fonciers et les capitalistes [422]. La proclamation aurait certes été retirée immédiatement après, mais les organisations locales du parti en Ukraine ont encore en 1883 déployé une propagande en ce sens [423]. Les sources de l'erreur étaient les mêmes : on croyait voir dans les exactions antijuives de la canaille les prodromes d'une révolution sociale, on surestimait la conscience révolutionnaire des masses et sous-estimait l'immense danger de l'antisémitisme. La confusion dans le camp révolutionnaire russe était générale, et ce n'est qu'avec les expériences humiliantes de la vague de pogroms de 1882/83 que le mouvement révolutionnaire russe et ukrainien s'est débarrassé de cette erreur funeste [424]. En Europe occidentale, cette tâche a été dévolue à l'affaire Dreyfus. C'est seulement ensuite que le danger de l'antisémitisme a été reconnu dans toute son ampleur et qu'on prit résolument position contre [425]. Mais on ne peut contester que parfois même plus tard, pour des raison opportunistes, l'antisémitisme ouvrier naïf qui continuait à sévir dans le mouvement ouvrier de bien des pays (en particulier en Autriche!), étant considéré comme "inoffensif", n'était pas combattu avec l'énergie suffisante. Il ne faut certes ni surestimer ni sous-estimer l'importance de ces faits. L'histoire du gazage des Juifs par les Allemands nous a rendus vigilants. Assurément, le mouvement ouvrier comme tel ne porte pas la moindre responsabilité dans cette bestialité ! Il s'est au contraire révélé comme étant la seule force sociale importante à avoir mené jusqu'à sa défaite tragique une lutte conséquente et intrépide contre la vague d'antisémitisme. Et pourtant, ni le travail d'éducation mené pendant des dizaines d'années, ni la grande tradition du mouvement socialiste n'ont pu empêcher que pendant la guerre, des fractions non négligeables du monde ouvrier se soient laissé séduire par la propagande antisémite du national-socialisme ... [426] Jusqu'à quelles profondeurs le poison a-t-il pu pénétrer ? L'effrayante indifférence de bien des milieux ouvriers vis-à-vis de la question juive est éloquente [427]. Il est d'autant plus important d'explorer les racines et les symptômes de cette maladie dans le passé, même s'ils semblent n'avoir que de lointains rapports avec la tragédie culturelle dans laquelle est plongée l'humanité actuelle.

Annexe II. Staline et la fusion des peuples sous le socialisme[modifier le wikicode]

Même les auteurs qui, à la différence des adulateurs du dictateur soviétique Staline, ne voient en lui aucunement le "plus génial des penseurs de notre temps", font d'ordinaire une exception – dans la mesure où il s'agit de Staline comme théoricien du problème des nationalités. Ils pensent alors à la brochure de Staline de 1913 [428], qui représente certes l'une de ses meilleures productions littéraires (et elles ne sont pas très nombreuses). Cependant, même si cet écrit rédigé sous la direction intellectuelle immédiate de Lénine et avec le concours de Boukharine, possède des qualités incontestables, il ne faut pas perdre de vue qu'il ne propose au fond rien d'autre qu'une popularisation des conceptions d'autres auteurs (surtout de Lénine). Or, un théoricien doit être jugé sur ses résultats scientifiques originaux, pas sur des contributions de vulgarisation. Et de la même façon que nous ne pouvons pas mesurer par exemple l'importance d'un Say ou d'un Mac Culloch comme penseurs de l'économie politique en nous fondant sur les mérites qu'ils ont acquis en popularisant et en systématisant les doctrines d'Adam Smith et de Ricardo, il nous faut dans le cas présent rechercher les apports originaux de Staline comme théoricien de la question nationale.

Comme pièce à l'appui, prenons l'escapade de Staline (on ne peut guère lui donner un autre nom) sur le terrain de la théorie des nationalités en 1930. Il s'agit du discours de Staline au 16ème congrès du Parti Communiste de l'Union Soviétique (juin 1930), discours reproduit depuis à des centaines de milliers d'exemplaires et dans toutes les langues possibles. Il y dit en effet au cours d'une polémique contre la "déviation grand-russe" dans la question nationale:

"… Lénine n'a jamais dit que les différences nationales disparaîtront et que les langues nationales se fondront en une langue unique avant la victoire du socialisme à l'échelle mondiale dans le cadre d'un seul État. Lénine a au contraire dit l'exact opposé, à savoir que 'les différences nationales et étatiques entre les peuples et les pays se maintiendront, même après l'instauration de la dictature du prolétariat à l'échelle mondiale, encore très longtemps' [429]. Comment peut-on se réclamer de Lénine et oublier pourtant cette indication essentielle ?"

"Il est exact, à vrai dire", continue Staline, "qu'un des ci-devant marxistes, qui est aujourd'hui un renégat et un réformiste [430], Monsieur Kautsky, affirme l'exact contraire de ce que Lénine nous enseigne. Il affirme en opposition à Lénine que la victoire de la révolution prolétarienne dans un État austro-allemand unifié (sic!) au milieu du siècle passé aurait conduit à la formation d'une langue allemande unifiée et à la germanisation des Tchèques, étant donné qu'à elle seule, 'la puissance de communications libérées de leurs entraves, la puissance de la culture moderne apportée par les Allemands, auraient transformé en Allemands, sans germanisation violente, les petits-bourgeois, paysans et prolétaires tchèques arriérés, à qui leur nationalité atrophiée n'avait rien à offrir'. On comprend facilement que cette 'conception' s'harmonise parfaitement avec le social-chauvinisme d'un Kautsky. J'ai combattu ces opinions de Kautsky en 1925 dans mes conférences à l'Université des peuples d'orient. Est-ce que vraiment pour nous, nous qui sommes marxistes et voulons rester des internationalistes conséquents, les bavardages antimarxistes de ce social-chauvin allemand devenu enragé peuvent revêtir une quelconque signification positive ? Si Kautsky a raison, comment est-il possible que des nations relativement retardataires comme les Biélorusses et les Ukrainiens, qui sont plus proches des Grands-Russiens que les Tchèques des Allemands, ne se soient pas russifiés à la suite de la victoire de la révolution prolétarienne en Union Soviétique, mais aient au contraire vécu une renaissance et se soient développées comme nations autonomes ? Comment expliquer que les Turkmènes, les Kirghizes, les Ouzbeks, les Tadjiks [431] (sans parler des Géorgiens, des Arméniens, des Azerbaïdjanais, etc.), n'aient pas, malgré leur arriération, été russifiés à la suite de la victoire du socialisme en Union Soviétique, mais soient nées à une nouvelle vie comme nations autonomes et se soient développées ? N'est-il pas évident que nos estimés déviationnistes [432], en poursuivant un internationalisme de façade, sont tombés entre les mains du social-chauvinisme à la Kautsky ? [433]

On n'en finit pas de s'étonner en lisant cette tirade grandiloquente. Pour Lénine, Trotski, Boukharine et autres théoriciens éminents du bolchevisme, K. Kautsky a été un marxiste orthodoxe à peu près jusqu'à la première guerre mondiale, en 1914, et est passé seulement au début de la guerre dans le camp du réformisme. Nous apprenons maintenant que le "jeune marxiste" Kautsky était déjà en 1896 (les phrases incriminées datent de cette année-là) un "social-chauviniste allemand devenu enragé" ! Quand, alors, a-t-il été marxiste ? À l'époque où il collaborait aux "Annales" de Höchberg à Zurich et se trouvait, comme il le reconnaît lui-même, seulement "sur la voie" qui mène au marxisme ?

Ceci en passant. Plus important que les difficultés de Staline avec la chronologie est le contenu. Pour aider le lecteur actuel à comprendre, il faut rappeler brièvement que les phrases de Kautsky dont il s'agit ici sont extraites de sa préface à la traduction en allemand des articles de Engels réunis sous le titre "Révolution et contre-révolution en Allemagne" (1851) et parus à l'origine dans le "New York Tribune". Dans ces articles, Engels répète le pronostic erroné qu'il avait établi deux ans auparavant dans la "Nouvelle Gazette Rhénane" et suivant lequel les peuples slaves de l'Autriche-Hongrie de cette époque (à l'exception des Polonais), de même que les Roumains hongrois "n'avaient pas d'avenir" comme nations indépendantes et prendraient le chemin d'une assimilation nationale à leurs voisins plus vigoureux (les Allemands, les Hongrois et les Polonais). Éditeur de cette série d'articles, Kautsky devait naturellement prendre position sur ce pronostic si impitoyablement démenti par l'histoire, et il le fit dans une étude historique fouillée qui fait pleinement honneur au chercheur original [434]. Le pronostic erroné de Engels, explique Kautsky, était, lorsqu'il a été établi (vers le milieu du siècle passé), scientifiquement tout à fait fondé. S'il ne s'est malgré tout pas réalisé, "la faute est ailleurs que dans un déficit de connaissances factuelles. Elle se situe dans la seule grande erreur commise par Marx et Engels depuis la découverte des fondements matérialistes de l'évolution historique" -, à savoir l'hypothèse que la défaite de la Révolution de 1848 était seulement provisoire, et que, d'ici quelques années, elle serait suivie d'une nouvelle révolution, mais victorieuse. Or si tout se passait comme ils l'espéraient, poursuit-il, en raison de l'arriération culturelle et de la structure de classes totalement embryonnaire des Slaves autrichiens "sans histoire", on ne pouvait considérer le destin de ces peuples, et en particulier celui des Tchèques coincés entre des territoires allemands, que comme déjà scellé. "Sans aucune germanisation violente, la puissance de communications libérées de leurs entraves, la puissance de la culture moderne apportée par les Allemands ne pouvaient que transformer en Allemands, les petits-bourgeois, paysans et prolétaires tchèques arriérés, à qui leur nationalité atrophiée n'avait rien à offrir." L'histoire, à vrai dire, a suivi un autre chemin. À la place de la révolution radicale espérée, il y eut le développement relativement lent du capitalisme qui, inévitablement, amena les masses populaires des peuples slaves plébéiens dans un antagonisme croissant les opposant à la bourgeoisie allemande devenue désormais réactionnaire et aux aristocraties hongroise et polonaise qui étaient ses alliées. Entre-temps, la structure de classes des Tchèques et des autres Slaves autrichiens a changé du tout au tout. Ils n'étaient plus des "peuples de valets" sans histoire, ils avaient déjà une bourgeoisie, une couche d'intellectuels et un prolétariat à eux, et ont pu pour cette raison précisément s'engager sur la grande route de leur renaissance nationale. Et c'est ainsi qu'en quelques décennies, du fait de l'évolution historique elle-même, le pronostic autrefois justifié de Engels a été privé de tout fondement.

On peut sûrement faire beaucoup d'objections fondées à son analyse, nous qui maintenant voyons la chose avec de tout autres yeux qu'en 1896. Mais on ne niera pas que pour l'époque et pour le niveau d'alors de la science sociologique, cette analyse représentait une certaine performance et qu'elle était totalement portée par l'esprit de la méthode de Marx. (On ne trouvera en tout cas dans la littérature marxiste ultérieure aucun exposé du problème qui soit meilleur que celui de Kautsky). Les invectives mal dégrossies et incohérentes de Staline sont, de ce fait, totalement déplacées et grossièrement dilettantes !

Passons – mais si l'interprétation historique que Kautsky fait des manières de voir de Marx et Engels, contenait pourtant un grain de chauvinisme ? si un certain motif "subconscient", une envie de germanisation, s'y dessinait pourtant ? Oui, que devrions-nous dire alors de Engels et Marx eux-mêmes, qui, dans la "Nouvelle Gazette Rhénane" et dans le "New York Tribune", n'interprétaient pas les opinions de quelqu'un d'autre, mais défendaient les leurs, qui revenaient à une assimilation des Slaves autrichiens qui leur paraissait inévitable ? L'un et l'autre, en tout cas, pensaient que dans la situation qui était la leur, "la puissance de communications libérées de leurs entraves, la puissance de la culture moderne apportée par les Allemands" auraient dû transformer "en Allemands, les petits-bourgeois, paysans et prolétaires tchèques arriérés" ! Faut-il donc considérer finalement aussi Marx et Engels comme des "social-chauvins allemands devenus enragés" ? [435] Si la réponse est non, pourquoi ce qu'on leur pardonne devrait-il être compté à crime à Kautsky ? Ce qui vaut pour les uns vaut pour les autres, n'est-ce pas ? Cependant, le meilleur morceau de ce que Staline s'est permis au 16ème congrès, est certainement sa référence aux conférences tenues à "l'Université des Peuples d'Orient", en 1925, au cours desquelles il aurait prétendument déjà "combattu" la préface de Kautsky de janvier 1896. Qu'en est-il en réalité ? Ci-dessous les propos de Staline en personne :

"On dit (c'est ce que fait p. ex. [436] Kautsky) qu'à l'époque du socialisme se formera une langue universelle pour toute l'humanité et que toutes les autres langues s'éteindront. - Je (répond Staline) ne crois guère à cette théorie d'une langue unifiée englobant le monde entier. En tout cas, l'expérience ne plaide pas pour, mais contre ce genre de théorie. La révolution socialiste n'a pas diminué, mais multiplié le nombre des langues, cela a toujours (?) été ainsi jusqu'ici [437], car elle secoue les tréfonds de l'humanité, les amène sur la scène politique et éveille à une nouvelle vie toute une série de nouvelles nationalités totalement inconnues ou peu connues auparavant. Qui aurait pensé [438] que la vieille Russie tsariste ne comprenait pas moins de cinquante nationalités ou groupes ethnographiques ? La Révolution d'octobre a brisé les chaînes anciennes et amené sur scène une série de peuples et de peuplades oubliées, les a éveillées à une nouvelle vie et à un nouveau développement. [439]"

On le voit : ici, Staline adopte vis-à-vis de Kautsky un ton substantiellement plus modéré qu'au congrès de 1930. Rien d'étonnant – il polémique ici non pas contre la préface de 1896, mais contre de tout autres opinions avancées par Kautsky, lesquelles cependant font depuis toujours partie de l'arsenal de la doctrine bolchevik. Il est exact que Kautsky a parlé à plusieurs reprises (comme Marx et Engels avant lui) de la probabilité d'une fusion des peuples dans un avenir lointain du socialisme [440]. Mais – et c'est là que l'affaire commence à devenir délicate – cette idée a été mise en avant beaucoup plus fréquemment et plus énergiquement encore par Lénine! Outre le passage du "gauchisme, maladie infantile du communisme" cité par Staline au congrès de 1930, voici encore quelques réflexions de Lénine sur le sujet :

"Est-ce qu'il reste encore quelque chose de concret dans le concept "d'assimilationnisme" – écrit-il en 1912 – "une fois écartées toute violence et toute inégalité ? Absolument ! Ce qui reste, c'est la tendance historique mondiale du capitalisme à l'élimination des barrières nationales, au gommage des différences nationales, à l'assimilation [441] des nations, qui se manifeste de façon de plus en plus forte d'une décennie sur l'autre, et qui est l'une des plus puissantes forces poussant à la transformation du capitalisme en socialisme [442]." - Et à un autre endroit : "Le but du socialisme n'est pas seulement l'abolition du morcellement en mini-États et de toute séparation entre les nations, pas seulement le rapprochement des nations, mais leur fusion. Et c'est précisément pour atteindre ce but que nous devons … demander la libération des nations opprimées. De la même façon que l'humanité ne peut parvenir à la suppression des classes qu'en passant par la période transitoire de la dictature de la classe opprimée, elle ne peut parvenir à l'inévitable fusion des nations qu'en passant par la période transitoire de l'affranchissement total, c'est-à-dire de la liberté de se séparer de toutes les nations opprimées. [443]"

La chose est claire : sur cette question (de l'extinction des différences nationales dans la société socialiste), Kautsky et Lénine sont parfaitement d'accord. L'un et l'autre constatent le caractère "assimilateur" du développement moderne, l'un et l'autre saluent la "fusion des peuples" (volontaire, pas contrainte!), l'un et l'autre considèrent que c'est le but du socialisme. À la différence près, que Lénine, révolutionnaire radical, met encore beaucoup plus d'énergie que Kautsky dans la défense de ce point de vue. Staline savait bien sûr très bien tout cela, et sa conférence de 1925 était au fond une polémique cachée dirigée contre Lénine. Raison qui explique son "p. ex.", et qui lui fait nommer alors Kautsky pour ne pas avoir à nommer "par exemple" Lénine !

Mais – remarquera le lecteur – Staline s'est prononcé en 1930 lui-même pour la théorie léninienne de la "fusion des peuples", alors que, cinq ans plus tôt, il avait carrément nié la justesse de cette théorie (restée contestée dans le camp socialiste). N'est-ce pas une contradiction ?

Certes, et c'est bien ainsi que le comprirent quelques participants au congrès de 1930, qui osèrent même (ah ! Que ces temps étaient encore libéraux!) attirer l'attention du dictateur sur cette contradiction dans une question écrite :

Cette question, dont nous extrayons le libellé des "conclusions" de Staline qui les commente à son tour avec des remarques mises entre parenthèses), disait : "En 1925, vous vous êtes opposé à la théorie (de Kautsky – Staline) de l'extinction des langues nationales et de la création d'une langue commune dans la période du socialisme (dans un seul pays – Staline), mais aujourd'hui … vous déclarez que les communistes sont des partisans de la fusion des cultures nationales et des langues nationales dans une culture commune avec une langue commune (dans la période de la victoire du socialisme à l'échelle mondiale – Staline). N'y a-t-il pas là une obscurité ?

"Je crois" – répondit Staline – "qu'il n'y a ici ni obscurité ni contradiction. En ce qui concerne la perspective plus lointaine des cultures et des langues nationales, j'ai toujours (!) défendu le point de vue de Lénine, et je continue à le faire, celui selon lequel, dans la période du socialisme à l'échelle mondiale, quand le socialisme sera déjà devenu fort et fera partie de la vie quotidienne, les langues nationales se fondront inévitablement en une seule langue unifiée … Les rédacteurs de la question … n'ont pas compris que le problème de l'extinction des langues nationales et de leur fusion dans une langue commune n'est pas une question qui se pose à l'intérieur des frontières d'un État, mais une question liée à la victoire du socialisme à l'échelle internationale. [444]"

La mauvaise foi de Staline est ici patente. Cela ne posait bien sûr aucun problème qu'en pragmatique invétéré, il n'accorde en 1925 aucun crédit à la thèse marxiste traditionnelle de la "fusion des peuples dans le socialisme". (Finalement, tout le monde a droit d'avoir sa propre opinion, et ce trait de Staline serait plutôt sympathique.) Ce qui ne va pas, c'est l'astuce dont il se sert, la pirouette à laquelle il recourt en avançant que sa critique de l'époque ne concernait pas la fusion des peuples "après la victoire du socialisme à l'échelle mondiale", mais seulement "après "la victoire du socialisme dans un seul pays". Car, d'abord, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de réinterpréter sa conférence à "l'Université des peuples d'orient" dans ce sens. Et ensuite, il n'est jamais venu à l'esprit ni de Kautsky, ni de Lénine, de poser la question sous cette forme absurde. Ils soulignaient bien plutôt que la "fusion des peuples" ne pourrait se produire qu'après une très longue période, peut-être seulement au bout de plusieurs siècles. Il fallait donc une absence de scrupules (et une ignorance) toute particulière pour alléguer, comme preuve du contraire, la vieille préface de Kautsky de 1896, qui traitait de la révolution bourgeoise allemande de 1848/49, et pour accuser à ce titre Kautsky de social-chauvinisme allemand [445]. (D'autant plus que dans ce cas, ce sont surtout Marx et Engels qui devraient apparaître comme des chauvins endurcis!) L'excursion théorique de Staline témoigne donc d'une telle balourdise qu'on est gêné d'avoir à s'en mêler. Trois ans auparavant, lui-même n'aurait certainement jamais osé servir de pareilles sottises à un congrès du parti – il n'aurait recueilli que des rires moqueurs … Mais manifestement, le fier parti de Lénine était en 1930 déjà si avachi et si brisé qu'il ne pouvait faire autrement que d'avaler même les rodomontades du "grand théoricien des nationalités" Staline ...

  1. Le lecteur trouvera dans la section II, chapitre 4, de la présente étude, une critique de ce concept.
  2. K. Marx, « La critique moralisatrice et la morale critique » (octobre 1847)
  3. « En Bohème, les États refusent cinquante mille florins d'impôts, l'Autriche veut néanmoins les prélever, et elle a tellement besoin de ses troupes sur les Alpes que, pour la première fois depuis que l’Autriche existe, elle cède aux États et est obligée de renoncer aux cinquante mille florins ! » - « Est-ce que l'Autriche va risquer une guerre ? C'est peu croyable. Ses finances sont dans un état lamentable, la Hongrie est en pleine ébullition ; la Bohème n'est pas sûre ... »
  4. Cf. également l'article d'Engels : « Un mot à la Riforma » (février 1848) : « Le torchon des rives de la Lech (Augsburger Allgemeine Zeitung) n'avait pas seulement chanté des louanges hyperboliques à la fidélité des 518 000 soldats autrichiens à leur Ferdinand hydrocéphale, mais aussi prétendu que tous ces soldats, Bohémiens, Polaques, Slovaques, Croates, Heiduques, Valaques, Hongrois, Italiens, etc. sont des partisans enthousiastes de l'unité de l'Allemagne et seraient prêts à lui sacrifier leur vie dès que l'empereur l'aurait décidé ! Comme si ce n'était pas précisément cela qui est la malédiction de l'Allemagne, de devoir, tant que l'Autriche existera, courir le risque de voir son unité défendue par des Heiduques, des Croates et des Valaques, comme si l'unité allemande, tant que vivra l'Autriche, était autre chose que l'unité de l'Allemagne avec des Croates, des Valaques, des Magyars et des Italiens ! »
  5. souligné par Engels.
  6. « Une nation ne peut en même temps accéder à la liberté et continuer à opprimer d'autres nations. » (Engels, Discours sur la Pologne, 29.11.1847)
  7. Franz Mehring écrit dans son « introduction » : «Quand la Nouvelle Gazette Rhénane rendait la morosité et le manque d'énergie de l'assemblée de Francfort responsable de la vive résistance opposée par les Tchèques au Parlement allemand, elle mettait quand même un peu les choses à l'envers. Les Tchèques trouvaient cette assemblée non pas trop réactionnaire, mais trop révolutionnaire, du moins dans la mesure où elle était allemande. » Cette expression « du moins dans la mesure où elle était allemande » est tout sauf claire. Certes, Mehring a parfaitement raison quand il constate que les Tchèques ne boycottaient pas le Parlement de Francfort parce qu'ils le trouvaient trop « réactionnaire » ; mais ce n'était pas non plus parce qu'ils trouvaient cette (combien molle!) assemblée trop « révolutionnaire » (il y avait aussi à cette époque parmi les Tchèques une fraction radicale et démocratique). Pourquoi ne pas dire simplement que les Tchèques craignaient (et avaient lieu de craindre) qu'il sorte du Parlement de Francfort une aggravation de l'oppression nationale, et que c'est la raison pour laquelle ils ne voulaient pas se mêler à ce Parlement ?
  8. Les articles écrits par Engels en 1852 dans le N.Y Tribune et sa lettre à Marx du 23.5.1851 montrent chez lui de fort singulières oscillations. (G. Mayer rapporte dans sa biographie de Engels que celui-ci connut les mêmes hésitations dans les années 80 sur la question polonaise : « Il voulait 'seulement si c'était nécessaire' laisser à la nouvelle Pologne également un bout de la Pologne prussienne »)
  9. « Si les frontières de la Hongrie et de l'Allemagne avaient laissé place au moindre doute » - écrivit Engels plus tard dans le N. Y. Tribune - « il y aurait eu là aussi un motif de mésentente. Mais heureusement, là, aucun prétexte ne pouvait être avancé, et comme les intérêts des deux nations étaient intimement liés les uns aux autres, ils luttèrent contre les mêmes ennemis, à savoir le gouvernement autrichien et le fanatisme panslave. Cette bonne entente ne fut troublée à aucun moment. »(« Révolution et contre-révolution en Allemagne »)
  10. Marx ; « Herr Vogt »
  11. Brünn = Brno, Laibach = Ljublana (NdT)
  12. « En vérité, il y a une idée impériale qui plane au-dessus de nos têtes ! Pourquoi la monarchie ne devrait-elle pas devenir un peuple uni fait de plusieurs peuples, le toit qui abrite en commun tous les petits (!) afin que ceux-ci puissent exister à côté des grands, chacun libre dans son mode de vie, libre dans sa circonscription, tous égaux sous une dynastie vieille de plusieurs siècles, et désormais aussi rigoureusement parlementaire ? » (Rud. Springer/K. Renner, « Fondements et finalités de la monarchie austro-hongroise », 1906. On trouve les mêmes accents monarchistes en nombre aussi chez O. Bauer : « La question des nationalités et la social-démocratie ».
  13. C'est précisément cet article qui est la plupart du temps considéré comme la preuve que les rédacteurs de la Nouvelle Gazette Rhénane ne seraient retournés contre les Slaves autrichiens qu'après que ceux-ci étaient passés dans le camp de la contre-révolution. Cette affirmation n'est malheureusement, comme nous allons le voir bientôt, qu'une légende.
  14. Inexact : les deux nationalités étaient représentées dans le « conseil gouvernemental provisoire » de Bohème.
  15. Et qu'est-ce qui allait se passer ensuite ? Quelle idée la Nouvelle Gazette Rhénane se faisait-elle de l'avenir de la Bohème ? un État tchèque indépendant ? Sûrement pas.
  16. Souligné dans l'original.
  17. N° 25
  18. N° 33
  19. Ce « caractère cosmopolite des Allemands » relève lui aussi des illusions largement répandues de cette époque (et pas seulement de cette époque). C'est à la fois vrai et faux, exactement comme lorsque Engels affirme en généralisant que le « sentiment national est, comme on sait, très prononcé chez les Slaves »...
  20. N° 42
  21. Cf. Mehring (Introduction) : « Cette conception (celle de la N.G.Rh. dans la question tchèque) était tout à fait bienvenue à un moment où des assemblées populaires en Bohème et en Saxe saluaient dans le prince Windischgrätz le gérant des intérêts allemands et où l'historien démocrate Wuttke, la main droite de Blum à Leipzig, dans des déclamations pleines de bruits de bottes, mettait en garde contre un « humanitarisme inopportun » dans l'exploitation de la victoire remportée par Windischgrätz. »
  22. Le correspondant pense ici sans doute aux débordements antisémites qui avaient eu lieu à Prague le 16 et le 26 avril 1848 (voir : Fr. Roubik, « L'année tchèque 1848 » (en tchèque), 1931. Sur la position singulière de la N.G.Rh. vis-à-vis des Juifs, voir annexe I à la fin de cette étude.
  23. N° 42 – 12.7.1848
  24. Argot : lettre de change – chilfner : personne qui pratique l'escroquerie dans les opérations de change.
  25. Souligné par le correspondant.
  26. N° 53
  27. Souligné dans l'original.
  28. La politique des nationalités de la plupart des partis ouvriers était marquée à l'époque de la IIème Internationale précisément par ce « nihilisme ». Ce n'est qu'avec les travaux bien connus de Lénine sur la question nationale que la théorie a surmonté ce nihilisme.
  29. Définition ironique de V. Adler.
  30. N° 105
  31. N° 69
  32. Notons toutefois, tout à l'honneur de ces députés paysans, qu'en dépit de leur ignorance de l'allemand, ils parvinrent avec le temps à se repérer dans les débats du Reichstag, et que, dans les questions les concernant (comme par exemple celle de l'indemnisation compensatoire des charges féodales etc.), ils défendirent avec une rare unanimité leur intérêt de classe. (Voir les « Procès-verbaux sténographiques » du Reichstag constituant autrichien 1848-49)
  33. « Gazette Nationale, ou le Moniteur Universel », n° 129. (Le texte est cité en français. NdT)
  34. Grégoire, « Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois, et d'universaliser l'usage de la langue française », 1794.
  35. Un adage de Borrosch bien connu montre à quel point son nationalisme allemand était borné : « Vivre à Prague en étant allemand, c'est la même chose que subir le martyre pour la cause allemande » (H. Kudlich, « Rétrospective et souvenirs). Engels a écrit un jour à son sujet : « K. Marx rencontra alors (1848) à Vienne Borrosch, libraire à Prague et dirigeant de la fraction des Allemands de Bohème à l'Assemblée Nationale autrichienne. Borrosch se plaignit beaucoup des querelles de nationalités en Bohème et de prétendues attaques fanatiques dirigées par les Tchèques contre les Allemands. Marx lui demanda ce qu'il en était des ouvriers de Bohème. « Ah ! », répondit Borrosch, « ça, c'est un chapitre à part ! Les ouvriers ne sont pas plutôt entrés dans le mouvement que cessent les disputes entre nationalités ; il n'est plus alors question de Tchèques ou d'Allemands, ils sont tous solidaires. » (V. Adler « Essais, discours et lettres »). Ici, on peut croire Borrosch sur parole : à cette époque (1848), en Bohème, les politiciens allemands de son espèce pouvaient encore apprécier les ouvriers tchèques, précisément parce qu'ils n'avaient pas de conscience nationale et acceptaient d'être à la remorque de la bourgeoisie radicale allemande. Raison pour laquelle il n'a qu'éloges pour « l'internationalisme » des ouvriers tchèques – un internationalisme bien commode pour la gauche allemande-autrichienne de cette époque. Qu'aurait dit ce bon Borrosch 30 ou 40 ans plus tard, quand les ouvriers tchèques devinrent à leur tour adeptes du mouvement national et se mirent à se dresser de plus en plus énergiquement, non seulement contre leur oppression sociale, mais aussi contre leur oppression nationale ?
  36. N.G.R. 17.9.1848
  37. Il y aurait lieu ici de noter que cette même aristocratie polonaise de Galicie dont Engels vante si souvent l'attitude prétendument libérale et favorable à la paysannerie, avait, en 1840, lors de l'assemblée provinciale (Landtag), rejeté à la presque unanimité la proposition de l'évêque grec-catholique Snigurski de multiplier des écoles populaires dans les campagnes ; « À quoi est-ce que cela servirait aux paysans » - s'écrièrent les États. « À écrire des doléances contre nous ?! » (« Biblioteka Warszawska », 1843)
  38. Cf. chapitre 2 (la position de Engels dans la controverse linguistique hungaro-croate).
  39. Le 19.09.1848, Rieger refuse que la députation hongroise soit admise à la séance du Reichstag. La plupart des députés tchèques (pas tous!) quittent précipitamment Vienne. Cf. en particulier leur proclamation du 09.10.1848 contre l'assemblée-croupion de Vienne (N.G.R., n° 112, 114 et 117)
  40. N° 100 du 12 septembre – Voilà déjà le type de jugement porté sur les luttes de nationalités en Autriche que nous retrouverons plus tard dans les articles de Engels « Sur la Hongrie » et « Le panslavisme démocratique ».
  41. N° 105 du 17.09
  42. N° 112 du 26.09
  43. La multitude et la diversité des problèmes de nationalités au cours de la révolution autrichienne de 1848 déroutaient les démocrates et les révolutionnaires de l'époque. Ces problèmes les embarrassaient et les incommodaient, raison pour laquelle ils parlaient ironiquement de « l'essaim ethnique autrichien », du « fatras ethnique de l'Europe orientale », de la « cacophonie autrichienne », des « 99 (ou 100) nations et mini-nations de l'Autriche » etc.
  44. Lors de ces journées, la N.G.R. nourrissait l'espoir d'un conflit entre le « parti slave » et la camarilla de cour (voire même d'un retour des Tchèques dans le camp révolutionnaire). « Le fanatisme national des Tchèques » - écrivit Marx le 6.11.1848 – « a été l'outil le plus efficace de la camarilla viennoise. Les alliés ont commencé à en venir aux mains … C'est le premier symptôme de la guerre qui va se déclencher entre le parti slave avec son héros Jelačić et le parti de la camarilla tout court, au-dessus de toutes la nationalités avec son héros Windischgrätz. » [souligné par Marx]. La veille, Marx (ou Engels) écrit : « Même les fanatiques tchèques de Prague, les néophytes de la Slovanska Lipa (association tchèque national-démocratique) se réveillent de leur rêve dément et se déclarent pour Vienne et contre le brigand de grand chemin impérial [Windischgrätz] ». Ultérieurement encore, on trouve dans la N.G.R. encore des espoirs de ce genre. Müller-Tellering lui écrit le 8.11.1849 : « Vous pouvez être assurés que nous n'aurons plus besoin de Français ; les 100 nations du monstre global qu'est l'Autriche » (on parlait alors fréquemment de la « monarchie globale autrichienne ») « vont maintenant devenir, selon leur suprême conviction, une seule nation, et cette métamorphose fera tomber le gouvernement, fera tomber le monstre. » (N° 220 du 13.11.1849). Les N° 289 et 291 du 4 et du 10 mai 1849 font état d'une « effervescence » non seulement dans l'Allemagne du sud et à Vienne, mais aussi à Prague, ainsi que de la disparition du panslavisme dans les cercles intellectuels tchèques ; des étudiants tchèques auraient chanté à ce moment-là « Czech a niemec gedno tĕlo » (Tchèques et Allemands sont un seul corps). Il est probable que les préparatifs d'une insurrection armée à Prague entrepris par Bakounine au printemps 1849 n'aient pas été ignorés de la N.G.R. .
  45. Il ne s'agit pas d'une « nationalité » particulière, mais d'une troupe autrichienne recrutée parmi les Slaves du sud.
  46. (serean) Gendarmes servant à la frontière militaire autrichienne. Ils portaient des bonnets, des tuniques et des manteaux rouges, d'où le sobriquet populaire en 1848-49 de « manteaux rouges » (Rotmäntel)
  47. « vénède » : nom donné par les germanophones aux Slaves présents à l'est de l'Elbe (NdT)
  48. N° 114
  49. N° 158 du 2.12.
  50. N° 186 du 4. 01. 1849
  51. N° 193 du 12.01.
  52. N° 233 du 29. 02
  53. N° 235 du 2. 03.
  54. N° 226 du 19. 02.
  55. « Une Autriche démocratique, constitutionnelle … est pour le moment une totale absurdité qui ne peut plus encore être défendue que par les Tchèques, « le peuple plus stupide du monde » … (N° 243 du 11. 03. 1849)
  56. Nous mettons de côté pour le moment les deux articles anti-slaves de Engels que nous avons évoqués.
  57. O. Bauer, « La question des nationalités et la social-démocratie », 1907
  58. On peut dire la même chose d'un poème (d'un auteur inconnu) contre les Croates cité dans la N.G.R. du 5. 11. 1849 : Un essaim de vagabonds, de fripons, de va-nu-pieds, / la racaille croate, des valets de ferme de bas étage - / qui, vomis sur le pays en aventuriers sans foi ni loi, / en assurent la ruine. » Certes, en 1848, les Croates étaient à 95% des paysans, mais même alors, ce n'était pas une raison suffisante de les traiter de « valets de ferme de bas étage » et de « racaille croate » ...
  59. « Nous avons montré comment les mini-nations de ce genre, traînées contre leur propre volonté par l'histoire depuis des siècles, sont nécessairement contre-révolutionnaires ... »
  60. « La prochaine guerre mondiale fera non seulement disparaître de la surface de la terre, des classes réactionnaires et des dynasties, mais aussi des peuples réactionnaires tout entiers ... » « Alors lutte, lutte implacable à mort contre le slavisme traître à la révolution ; lutte d'anéantissement et terrorisme impitoyable – non pas dans l'intérêt de l'Allemagne, mais dans l'intérêt de la révolution. »
  61. « Aux phrases grandiloquentes sur la fraternité …. nous répondons : que la haine des Russes a été et continue à être la première passion révolutionnaire chez les Allemands ; que depuis la Révolution, est venue s'y ajouter la haine des Tchèques et des Croates, - et que nous ne pourrons mettre en sécurité la Révolution, en lien avec les Polonais et les Magyars, qu'en pratiquant le terrorisme le plus énergique contre ces peuples slaves. »
  62. Sur la conception qu'ont Engels et Marx de la question des Slaves du sud, voir la brochure de Mijo Radošević, « Marxisam, panslavizam, i jugosloventsvo » (croate), Zagreb, 1921, ainsi que deux deux articles de H. Wendel, très instructifs, bien que pas tout à fait incontestables : « Marxism and the Southern Slav Question » (in « Slavonic Review, 1923-4, pp. 289-307) et « Magyars et Slaves du sud en 1848 et 1849 » (in « Le marxisme vivant », 1924, pp. 315-31). En revanche, l'article de H. Malcolm Macdonald, « K. Marx, Fr. Engels and the South Slavic Problem in 1848/49 » (in « University of Toronto Quarterly, vol. VIII, pp. 452-60) est très mauvais et très superficiel. Voir aussi la contribution de Riazanov « Marx et Engels sur la question balkanique » dans «Esquisses à propos de l'histoire du marxisme », (en russe), 1923, pp. 591-603.
  63. Depuis les années 30 du siècle passé, les Hongrois ne se sont jamais lassés de dénoncer le réveil national des Slaves hongrois comme du « panslavisme » et comme des « machinations tsaristes ». Les National-révolutionnaires polonais en faisaient du reste autant pour le mouvement national des Ukrainiens de Galicie. (Voir ma contribution : « À propose de l'histoire des relations tchéco-polonaises dans la première moitié du siècle précédent » dans la « Prager Rundschau » [Revue de Prague], 1938, p. 140
  64. Les habitants de ce qui était appelé la « frontière militaire autrichienne », soumis au service militaire obligatoire.
  65. On sait qu'au début, tant qu'elle a cru pouvoir espérer un compromis avec les Hongrois, la couronne a battu froid aux Serbes et aux Croates et leur a demandé d'obéir à Pest.
  66. Ukrainiens des Carpates
  67. N.G.R. N° 32 du 02.07. 1848
  68. N.G.R. N° 49 du 19. 07. 1848
  69. N.G.R. N° 64 du 03. 08
  70. N.G.R. N° 74 du 13. 08
  71. N° 103 du 15. 09 : « les gens brûlés vifs, les femmes violées par les Serbes d'Illyrie et les Croates ... » - Cf. n° 232 du 27.02.1849 : « Les Manteaux Rouges [les troupes frontalières] possèdent un grand talent dans l'art de couper les têtes, d'éventrer, de disséquer, d'embrocher les enfants, de violer les femmes, de scalper, de brûler vifs etc., et portent en permanence sur eux les armes et les instruments de mort utiles pour exercer ce savoir-faire – et en même temps, ils sont tout aussi cupides que les Juifs » (sic).
  72. En réalité, pendant la guerre de 1848-1849 entre Hongrois et Slaves du sud, beaucoup d'abominations ont été commises des deux côtés. « Loi martiale ou pas, on exécutait, on violait, on brûlait, on détruisait et ravageait, et toujours, l'un des deux partis mettait sur le compte de l'autre des atrocités encore plus barbares. » (Wendel, « La lutte des Slaves du sud pour la conquête de la liberté et de l'unité », 1925, p. 258.)
  73. N.G.R. du 24.08. 1848
  74. Ibid., n° 94.
  75. N.G.R., n° 301 du 15.05. 1849
  76. Cf. sur ce sujet O. Jaszi, « The Dissolution of the Habsburg Monarchy », 1929, p. 304-5.
  77. Wendel, op. cit., 258-9
  78. Bach, op. cit., 555
  79. « Nous souhaitons seulement » - disait cette adresse - « que, lorsque vous avez à faire à la législation et au gouvernement de la métropole, vous vous serviez de la langue hongroise. » (ibid.)
  80. Pour le publiciste yougoslave Šulek, la politique linguistique des Hongrois signifiait « que les Magyars pourraient se former et s'éduquer vu qu'ils pourraient se mouvoir à l'aise dans leur langue maternelle, alors que nous autres resterions là comme des idiots ; raison pour laquelle ils resteraient les seigneurs et nous les valets. Ce serait le retour des temps anciens, où ceux qui ne comprenaient pas le latin étaient valets et mendiants. Ce serait le retour de la vieille aristocratie, à cette différence près qu'elle ne serait plus plurielle, mais seulement hongroise. » (Wendel, ibid., 259)
  81. Ibid., 261. - Cf. aussi ibid., 262 : « Quand Andrassy, nommé ambassadeur à Constantinople, conseilla au ministre des affaires étrangères Batthyany de lancer une proclamation aux Serbes et aux Croates pour les rassurer sur la préservation de leurs libertés, il ajouta qu'une manifestation de ce genre n'engageait à rien, car si la Hongrie remportait la victoire, elle pourrait tout modifier, et dans le cas contraire, on n'avait de toute façon rien à perdre. »
  82. N.G.R., n° 101. (Lettre de Vienne, 7.09.)
  83. « De façon générale, le traitement expéditif auquel la N.G.R. soumet les nations et les mini-nations slaves du sud, interloque au premier abord. Il faut se remettre en mémoire le rôle lamentable de ces nations et mini-nations dans les années de la Révolution pour comprendre la violence révolutionnaire du traitement que le journal leur fait subir. (Mehring, « Introduction », p. 76) Mehring, à vrai dire, reconnaît dans le même texte (p. 78) que « Marx et Engels ont toujours traité avec beaucoup de légèreté les « insurrections de ces gaillards » [allusion à une lettre de Engels] quand il s'agissait de leurs causes réelles, et toujours avec beaucoup de sévérité quand il s'agissait de leurs répercussions, même seulement éventuelles, sur le politique mondiale » - ce qui ne peut s'expliquer jusqu'au bout ni par le rôle contre-révolutionnaire des Slaves du sud en 1848-1849, ni par le danger du panslavisme qui accompagnait leurs aspirations à l'émancipation.
  84. Il s'agit des articles intitulés « La Hongrie » et « Le panslavisme démocratique » (Œuvres littéraires posthumes)
  85. N.G.R. n° 207 du 28.01.1849
  86. Cette affirmation, assurément très exagérée (même si on met les Tchèques de côté), se retrouve souvent chez Engels. Ainsi dans son article sur les « nationalités en Turquie » (New York Tribune, 7.04.1853). « Whatever may happen », - écrit-il - « he (the Servian, the Bulgarian, the Bosnian Rayah, the Slavonian peasant of Macedonia and Thracia) looks to St. Petersburg for the advent of the Messiah, who is to deliver him from all devil ; and if he calls Constantinople his Czarigrad, or Imperial City, it is as much in anticipation of the orthodox Czar coming from the north and entering it to restore the true faith, as in recollection of the orthodox Czar who held it before the Turks overran the Country. » (K. Marx, « The Eastern Question », 1897, p. 8). La chose est vraie : l'entrée de l'armée russe en Autriche, sous les ordres de Paskevitch, en 1849, a suscité, même chez les paysans ukrainiens de Galicie une croyance naïve au « tsar libérateur ». Mais cette croyance n'avait strictement rien à voir avec le nationalisme et tout aussi peu avec la confession orthodoxe (les Ukrainiens de Galicie sont [ou étaient alors] catholiques), mais s'expliquait surtout par des raisons sociales ! Les paysans de Galicie espéraient simplement que le tsar légendaire (sur lequel ils reportaient leur croyance traditionnelle à l'empereur autrichien) les délivrerait de l'arbitraire des « seigneurs » et redistribuerait entre eux les domaines seigneuriaux. De la même manière que les paysans russes attendaient de chaque tsar, et même de Napoléon une « libération » de ce genre ! La croyance paysanne au tsar (ou à l'empereur) était de fait un élément constitutif de la psychologie des paysans de cette époque et avait avant tout des racines sociales ; Constantinople, tout comme d'autres intérêts « impériaux » analogues, étaient bien entendu parfaitement indifférents à ces paysans slaves qui étaient encore en grande partie des serfs. Cela concerne tout autant les paysans russes, dont Engels affirme en 1852 qu'ils verraient dans Constantinople « la vraie métropole de leur religion et de leur nation » (« Révolution et contre-révolution en Allemagne »), alors que la plupart du temps, ils ne savaient même pas qu'il existe une Constantinople ni où elle se trouvait ...
  87. Erreur typographique. Sans doute : « les Serbes turcs » ?
  88. L'article a été publié le 28.02. A cette date, la Russie n'a contribué que par un seul corps d'armée opérant en Transylvanie à l'écrasement du soulèvement hongrois. L'entrée d'une armée russe entière en Autriche ne s'est produite que deux mois plus tard.
  89. Ce deuxième pas, ce moment décisif, sembla arrivé quand, sur la demande de la cour de Vienne, des troupes russes se mirent à déferler en direction des frontières hongroises pour éteindre ce dernier « foyer de troubles » en Europe. Maintenant, suivant Engels, la défaite définitive de la démocratie ne pouvait plus être empêchée que par la reprise de la révolution allemande et par l'intervention armée des puissances occidentales contre la Russie. Avec l'entrée des troupes russes – écrivit-il le 18.05.1849 – la guerre hongroise allait inévitablement se transformer, de guerre intérieure à l'Autriche, en guerre européenne ; or du fait « que la guerre hongroise est devenue européenne, elle entre en interaction avec tous les autres facteurs du mouvement européen. Son déroulement a des effets non seulement en Allemagne, mais aussi en France et en Angleterre. Il n'y a pas lieu de penser que la bourgeoisie anglaise va tolérer la transformation de l'Autriche en province russe ; le peuple français ne va pas regarder tranquillement en spectateur la contre-révolution se rapprocher de plus en plus de lui, c'est certain. Quel que soit le résultat des élections, l'armée s'est déclarée en tout cas pour la révolution, et c'est l'armée qui décide pour le moment. Si l'armée veut la guerre – et elle la veut -, alors c'est la guerre. - Et elle viendra. La révolution parisienne … est à nos portes. » (N.G.R. ? N) 301 du 19.05.1849)
  90. Ibid., n° 233 du 28.02.1849
  91. N° 278, Agram
  92. a « kaiserlich-königlich » = impériale et royale (NdT)
  93. L'unification administrative de la Croatie-Slavonie avec la Dalmatie avait déjà été revendiquée le 25.03.1848 par l'assemblée populaire croate d'Agram. (cf. Jaszi, op. cit., 368)
  94. Soulignés par Engels.
  95. Cf. l'article de Engels paru sous le titre « Nouvelles de la guerre hongroise » dans le n° 250 du 20.03.1849 : « On voit quelles nuées orageuses s'accumulent dans la Voïvodine serbe pour la monarchie autrichienne en pleine déroute, et à quel point nous avions raison de noter il y a quelque temps combien peu la camarilla ne peut faire confiance aux Serbes. » À propos de la Voïvodine serbe, qui se vit garantir l'auto-administration par la charte d'Olmütz du 15.12.1848, Engels écrit dans l'article déjà cité du 28.02.1849 : « Pour que, du reste, on voie quel genre de petit pays à la population très mélangée est la Voïvodine serbe, et combien sont ridicules les prétentions des panslavistes de fabriquer de petits États slaves dans tous les recoins de la Hongrie, nous reproduisons les données statistiques empruntées aux Srbske Novine de Belgrade : « Les habitants se répartissent, selon leur origine ethnique, en 917 916 Serbes, 26 200 Slovaques, 13 000 Bulgares, 283 000 Valaques, 278 400 Allemands, 6160 Français et 81 932 Maggyars ... » Ce petit pays dit de nationalité serbe compte donc 700 000 Allemands, Valaques, Magyars, etc. pour 900 000 Serbes. Et ces 900 000 Serbes ne sont même pas tous serbes, mais incluent encore les « Slaves du sud catholiques », c-à-d. les Schokazes de Syrmie et du comitat de Bács, qui ne sont pas serbes du tout!” … (N.G.R. N° 233). Voilà ce qu'écrit Engels. On se demande seulement pourquoi, vu la composition ethnique de ce „petit pays” (dans lequel les Serbes constituaient malgré tout, selon les données statistiques relevées par Engels, une majorité absolue), la Voïvodine devait revenir précisément au groupe national le plus faible – aux Hongrois qui ne faisaient que 5 % à peine de la population? À plus forte raison, du point de vue de l'appartenance ethnique qui est ici celui de Engels, les «prétentions» des Hongrois pouvaient-elles apparaître «ridicules»!
  96. On appelait « Heiduques » en Hongrie les huissiers et les sbires des magnats ; chez les Slaves de la péninsule balkanique – des paysans « qui se retiraient seuls ou en groupes dans les montagnes et les forêts pour se venger de leurs oppresseurs, les Turcs »... (« Der Große Brockhaus »)
  97. Souligné par Engels
  98. Ce mot et tous les suivants en italique soulignés par Engels.
  99. b En français dans le texte (NdT)
  100. Otočac : bourg en Haute Croatie (forteresse frontalière importante aux XVIème et XVIIème siècles).
  101. « Kölnische Zeitung ». Cf. la polémique de Engels contre la « Kölnische Zeitung » (Article : « Schwanbeck dans la Kölnische Zeitung ») dans le n° 225 de la N.G.R. du 18.02.1849 – reproduite dans l'édition russe des « Oeuvres complètes » de Marx et Engels. Vol. VII, p. 283-4.
  102. Dans l'article d' Engels contre Bakounine, on peut lire : « Est-ce que les Slaves du sud autrichiens ne pourraient pas rejoindre les Serbes, les Bosniaques, les Morlaques, et les Bulgares ? … Mais entre ces gens-là, qui se connaissent depuis des siècles, et se reconnaissent les uns les autres comme des coquins et des bandits, la haine est infiniment plus forte, malgré leur parenté ethnique, que celle entre Slaves et Magyars. » On trouve également parfois dans la correspondance de Marx et Engels des épithètes semblables appliquées aux Slaves de Hongrie et des Balkans ; dans une lettre du 18.12.1860, Marx traite les Slaves hongrois de « bande de brigands », le 25.07.1876, Engels se moque de « l'armée serbe de la liberté » obligée de « retourner dans sa caverne de brigands ». Du reste, à la même époque, le « Vorwärts » de Liebknecht traitait les « rajahs » serbes de « canailles » et de « pillards », et leurs insurrections de «razzias » (cf. Hermann Levi, «À propos de la Question d'Orient, ou : Est-ce que le parti ouvrier socialiste doit devenir turc ? Une mise en garde à l'adresse de la social-démocratie allemande », 1878, p. 36 et 53). Nous ne pouvons que constater (en le regrettant) que « le cliché aussi stupide que dangereux sur les voleurs de moutons des Balkans », selon les termes de Wendel, n'est pas resté sans influence sur le mouvement ouvrier d'Europe centrale et occidentale, même ultérieurement … « Even in 1912 at the outbreak of the Balkan war, in which pacific Social Democracy rightly saw a prelude to world-war, the highly unhistorical view was put forward that the Balkan States were no fighting to free their oppressed kinsmen, but were mere robbers and peace-breakers. All of a sudden the status quo was something respectable, not only for the diplomatist, but also for the Socialists, and after the decision, Jean Jaurès lamented the expulsion of the Turks almost in the sentimental tones of a Pierre Loti. » (Wendel, « Marxism and the Southern Slav Question, p. 303.)
  103. Cf. la lettre de Engels à Bebel du 17.11.1885, dans laquelle il parle des « misérables débris d'anciennes nations « les Serbes, les Bulgares, les Grecs et autres coupeurs de têtes ».
  104. Nous reviendrons sur les autres arguments dirigés contre les Slaves dans cet article (comme dans celui intitulé « La Hongrie » dans le cadre de la discussion de la « théorie des peuples sans histoire » de Engels.
  105. Comme si le rétablissement de la Pologne « dans les frontières de 1772 » (et donc en incluant l'Ukraine, la Russie Blanche etc.) était une évidence ! (En tout cas, on ne trouvera ni chez Riazanov, ni chez Mehring, ni ailleurs ne serait-ce qu'une amorce de critique concernant ces frontières ; on a laissé cette critique aux anarchistes [Drahomanov, Nettlau] ou aux socialistes-révolutionnaires [Tchernov]
  106. Riazanov oublie d'ajouter que Marx et Engels déniaient aux Roumains de Transylvanie tout droit à une existence nationale et considéraient leur territoire comme la propriété « naturelle » des Hongrois.
  107. « Révolution et contre-révolution en Allemagne »
  108. Les « Russins » [Rusynŷ] – traduction latinisante en allemand de « Ruthènes » - ont plus tard renoncé à leur ancien nom historique et pris celui « d'Ukrainiens », d'une part pour manifester leur unité avec la partie la plus importante de leur peuple qui vivait dans l'Ukraine russe (et étaient désignés officiellement sous le nom de « Petits-Russiens ») et de l'autre pour souligner la différence avec les Grands-Russiens qui se disent aussi « Russes ». Aujourd'hui, aucun Ukrainien ne songerait plus à se dire « Russin » ou « Petit-Russien », - un indice des énormes changements qui se sont produits ici dans les 60 à 70 dernières années. Nous utiliserons dans la suite l'ancien terme de « Ruthènes », les correspondants de la N.G.R. ne connaissant que celui-là – pour éviter d'avoir à donner à chaque fois l'autre nom en plus.
  109. Nous parlons ici et parlerons dans la suite de l'étude exclusivement des Ruthènes de Galicie, étant donné qu'il n'existait en 1848 de mouvement national notable qu'en Galicie.
  110. Titre d'un roman de l'écrivain ukrainien Kotsiubynsky
  111. Les Ruthènes de Galicie appartenaient – jusqu'à leur « conversion » forcée à l'église soviétique en 1945 – au rite grec-catholique. Le rôle joué par l'Église grecque-catholique dans la renaissance nationale des Ruthènes est intéressant. En Galicie, cette Église a été sans aucun doute un puissant bastion national (elle était l'Église des paysans, alors que l'Église catholique romaine dans la Galicie de l'est passait pour être celle des « seigneurs!). Par contre, dans le Cholmland voisin, par contre, qui faisait partie de la Russie, et non de l'Autriche, et où, il y a plus de cent ans, les paysans grecs-catholiques furent convertis de force à la foi orthodoxe (quelle « continuité » dans les pratiques de russification !), l'attachement au rite grec-catholique était tel qu'en 1905, quand fut autorisé le passage au catholicisme (mais pas au rite grec!), les paysans adhérèrent en masse à l'Église catholique romaine, et devinrent par là-même – en dépit de la différence de langue – des Polonais.
  112. Cf. M. Bach, op. cit., p. 486 : « Qu'était par exemple la nation ruthène ? C'étaient des millions de prolétaires ruraux économiquement et moralement opprimés depuis des siècles, sans même un embryon de classes, une indigence partout la même et partagée par tous, dépourvus de culture propre, étrangers à toute espèce de culture – que représentait l'idée nationale pour eux, que pouvait-elle représenter ? Ils savaient qu'il y avait des Polonais, le gentilhomme qui les exploitait jusqu'au sang était un Polonais, ils voyaient l'aubergiste juif, et à Vienne – ça, ils le savaient – habitait l'empereur, plein de bonté et de justice, dont ils devenaient les soldats et qui aimerait tant les aider si seulement il connaissait leur misère. Face à tout cela, eux étaient Ruthènes. Assurément, ils étaient Ruthènes, et quand les Polonais prétendaient, et que les Allemands tout à leur romantisme pro-polonais répétaient en toute bonne foi après eux, que les Ruthènes étaient une invention du gouvernement autrichien, c'était évidemment d'une totale absurdité ! Mais on comprend qu'il n'existait à proprement parler pas de question ruthène en Autriche avant 1848. »
  113. Cf. le livre d'O. Bauer : « La question des nationalités et la social-démocratie » (1924)
  114. Cf. la première réaction de Engels à ces « tueries » dans son article : « Le début de la fin en Autriche » : « Si encore en 1823 et 1831, l'Autriche pouvait disperser les rebelles piémontais, napolitains et romagnols à coups de boulets de canon, elle a été contrainte en 1846 en Galicie de mettre en mouvement un élément révolutionnaire pas encore développé, les paysans » … [http://www.mlwerke.de/me/me04/me04_504.htm]
  115. Les nobles insurgés s'imaginaient qu'il suffirait de s'adresser aux paysans le jour du soulèvement en leur annonçant solennellement la suppression des corvées pour les gagner immédiatement à leur cause. Ils ne voyaient pas que la paysannerie nourrissait contre la noblesse une haine accumulée depuis des siècles, et qu'elle n'avait que trop eu l'occasion – en particulier depuis que Marie Thérèse et Joseph II lui avait reconnu le droit de porter plainte et d'intenter un procès aux seigneurs – de se convaincre de ses pratiques frauduleuses, dont la falsification de documents, etc. ! Seul, un travail d'explication long et modeste, seule une propagande bien faite et généreuse aurait peut-être pu ouvrir une brèche dans le mur de haine et de méfiance qui séparait les masses paysannes et la démocratie aristocratique, et rapprocher les deux partis hostiles. Cette voie fut certes tentée, mais quel succès pouvait avoir une propagande qui voulait persuader les paysans que les responsables de leur misère étaient, non pas les seigneurs, … mais le gouvernement autrichien, qui empêchait les seigneurs de mettre un terme à l'oppression de leurs sujets et de les libérer ?! (Et c'était cet esprit-là qui – à quelques rares exceptions près – inspirait toute la littérature de propagande des sociétés secrètes démocratiques.) Et c'est ce qui fait que cette littérature – qui du reste ne pouvait absolument pas être lue par ces paysans analphabètes – n'eut aucun effet sur eux, et resta confinée au milieu des aristocrates qui, de cette façon, par des appels, par des chansons écrites dans le « style populaire », cherchaient à se convaincre mutuellement de la nécessité d'une « révolution paysanne » ! … (L'auteur de cette étude a dépouillé les archives officielles (une masse énorme de documents représentant environ 200 fascicules) concernant l'activité des sociétés secrètes polonaises en Galicie dans les années 1835-1847, mais n'a, au total, pu trouver que trois à quatre cas où il était question d'une réelle propagande auprès des paysans.)
  116. Nous utilisons ce terme au sens que lui donne Franz Mehring dans sa « Légende de Lessing » (« Ainsi naquit le culte bourgeois de Lessing et à partir de là, la légende de Lessing. Ce qui ne veut pas dire que cette légende reposerait sur une falsification intentionnelle et sciemment organisée. Les légendes historiques ne prennent jamais forme de cette façon ; dans la mesure où elles font preuve d'une certaine vigueur et d'une certaine vitalité, elles ne sont jamais rien d'autre que la superstructure idéologique d'une évolution économico-politique. »
  117. Dans son commentaire des articles de la N.G.R. consacrés à la Pologne, Mehring écrit : Il est certes vrai que le système Metternich « se maintenait à flot en jouant les nations, et dans les nations les classes, les unes contre les autres », il n'en serait « pas moins stupide de mettre sur le compte de Metternich le fait que lorsque la noblesse polonaise appela en 1846 ses serfs au combat pour l'indépendance nationale, les paysans se soient jetés avec une fureur sauvage sur les gentilshommes eux-mêmes, aient incendié leurs demeures et répandu leur sang à flots. Metternich était bien trop timoré pour ne pas paniquer lui-même devant de pareils brasiers. Il est possible que tel ou tel agent subalterne du despotisme habsbourgeois ait soufflé sur les flammes, mais la thèse des hobereaux polonais selon laquelle ce seraient seulement les manigances de Metternich qui auraient déchaîné les paysans est du même calibre que celle selon laquelle les barricades du 18 mars à Berlin seraient dues à une poignée de Français, de Juifs et de Polonais ou que la social-démocratie allemande aurait été inventée par la police prussienne pour freiner la marche triomphale sans cela irrésistible du parti du progrès [Fortschrittspartei]. » Cette analyse de Mehring est certainement juste dans ses grandes lignes. Ajoutons qu'aucun historien n'a réussi jusqu'ici à apporter ne serait-ce qu'un début de preuve allant dans le sens de la version aristocratique des événements de 1846, bien que, depuis 1918, il soit possible de puiser dans l'immense trésor des archives autrichiennes officielles. Assurément, on trouve des documents où des fonctionnaires subalternes de Galicie proposent au gouvernement, après les massacres, d'utiliser les paysans en ce sens ; mieux, l'auteur de ces lignes a publié en 1936 dans les « Annales de l'histoire sociale et économique » (en polonais) un mémoire de Metternich qu'il a trouvé dans les archives militaires de Vienne, et dans lequel celui-ci – quelques semaines après les incidents de Galicie – ne se montre absolument pas aussi effrayé qu'il devrait l'être si l'on suit Mehring, et cherche à justifier sa politique de tolérance vis-à-vis des massacres en disant que « lorsqu'un incendie se déclare, toute pompe à eau est bonne à utiliser » … Cependant, ce mémoire lui-même ne prouve que ce que nous savions déjà : à savoir que le gouvernement autrichien, bien loin de se comporter en toute conscience comme un « advocatus diaboli » lors des événements de 1846, s'est bien plutôt laissé surprendre par eux et a accepté pour cette même raison avec d'autant plus d'empressement le secours inattendu des paysans.
  118. Du point de vue ethnique, la Galicie autrichienne se divisait en deux parties : la Galicie occidentale polonaise et la Galicie orientale ukrainienne. La ligne de démarcation était la rivière San. (La ligne Curzon correspond en gros à cette délimitation)
  119. Il est significatif que toutes les fois que le mouvement ukrainien (ruthène) a pris de la force, il a aussitôt été dénoncé comme l'« invention » d'une quelconque « puissance étrangère ». Dans la Russie pré-révolutionnaire, on aimait fort à voir dans la nationalité ukrainienne une « invention », soit de Bismarck, soit de « l'État-Major allemand », ou même du Vatican.
  120. « Guerre et démocratie », 1935
  121. « Histoire de l'Autriche », 1911
  122. Bakounine, « Oeuvres et correspondance » (Commentées par Steklov).
  123. Rappelons que les tueries en Galicie occidentale étaient en lien avec un refus généralisé des corvées, et que les paysans se mirent même ici et là à se partager les domaines seigneuriaux ; ce n'est qu'en avril et mai 1846 que le calme fut ramené dans la paysannerie par les détachements militaires.
  124. Voir p . ex. la brochure de K. Ciȩglewicz, « Rzecz Czerwono-Ruska », Lemberg, 1848.
  125. Nous lisons ainsi dans une correspondance de Vienne envoyée à la N.G.R. du 16.01.1849 : « On a découvert en Galicie une nouvelle nation – la nation des Hukules. Cette nation est formée par des bandits comme celle des Serean, ou pour mieux dire des Sarrasins (!). Comme eux, ils portent des manteaux rouges, des pistolets, des poignards, des couteaux longs d'une aune, etc.. Le juvénile empereur de la loi martiale (François-Joseph Ier) leur a envoyé un général de brigands qui les mène maintenant contre les Magyars. Les soi-disant Ruthènes ne suffisaient pas, car ce ne sont en réalité que des Juifs et des fonctionnaires allemands (sic). Les Hukules, eux, sont de purs produits de 1846. » (N° 196). Or les mystérieux « Hukules » dont il est question ici ne sont personne d'autre que les Huzules, les montagnards ruthènes des Carpates orientales – un petit peuple romantique et parfaitement pacifique de bergers et de sculpteurs sur bois qui ne portaient, même il y a cent ans, ni poignards ni couteaux « longs d'une aune » (il suffit de lire les descriptions ethnologiques), et n'avaient strictement rien à voir avec les tueries de 1846 dont presque aucun écho n'était même parvenu jusqu'à eux. Les journalistes d'il y a cent ans avaient déjà une imagination plus que débordante ! Les mêmes malheureux « Hukules » reviennent du reste encore dans un article de Engels du 12.03.1849 intitulé « Vienne et Francfort » : « Et de nouveau, nous avons des commissaires impériaux en Autriche, à Olmütz, tandis qu'ici, comme à Berlin, le Reichstag est dispersé et que le peuple se voit octroyer une constitution « de par la grâce de Dieu » aidée des Croates, des Serean, des Hukules etc... (N.G.R. du 13.03.1849)
  126. N.G.R., N°42 du 12.07.1848
  127. N° 132 du 02.11
  128. N° 147 du 19.11
  129. N° 128
  130. C'est pour cette raison que ce sont toujours les paysans ruthènes, mais jamais les paysans polonais, qui sont traités de contre-révolutionnaires par la N.G.R. . C'est ainsi qu'on y parle des « troupes croates, ruthènes et valaques qui (en prenant Vienne d'assaut) ont violé le territoire allemand et ont incendié de leurs obus la première ville d'Allemagne » (N° 213). Et le 19.05. de la même année, elle cite comme facteurs déterminants de la défaite de la révolution en Autriche « l'armée impériale d'Italie, les appétits nationaux des Tchèques, des Croates et des Serbes, la stupidité butée des paysans ruthènes ». (N° 301 – article de Engels)
  131. Le gouvernement autrichien ne savait naturellement que trop bien où était le défaut de la cuirasse dans la noblesse galicienne. Ce qui fit qu'elle lui joua sans discontinuer la même mélodie cynique et répugnante que celle que tenta d'utiliser le roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV, dès le 24.03.1848 pour intimider les membres de la délégation polonaise de Posen. En substance, il leur dit qu'« ils feraient bien de prendre garde à ne pas prendre un roseau à la place d'une épée – allusion transparente à la gratitude de la « population paysanne » envers le gouvernement ». « Seuls, les fonctionnaires prussiens, dit-il encore, avaient protégé en 1846 les seigneurs polonais du danger d'explosions à la campagne du genre de celles qui s'étaient produites en Galicie. » Ce à quoi les députés polonais surent seulement répondre que « c'était le machiavélisme du gouvernement autrichien qui avait dressé les paysans ruthènes de Galicie contre les gentilshommes polonais. » (Mehring, « Introduction ») Mais on peut facilement imaginer les sentiments de ces députés et combien peu ils pouvaient songer à en appeler à « leurs paysans » contre la brutalité prussienne ! ...
  132. N.G.R. N° 15 du 15.06.1848.
  133. Il s'agit ici de l'arpentage géométrique du pays entrepris pour l'établissement de ce qui était appelé le « cadastre stable de l'impôt foncier ».
  134. N.G.R., n° 43 du 13.07. 1848.
  135. Dans sa réponse, le ministère déclara que le conseil national « n'avait pas lieu de se plaindre, n'ayant au contraire qu'à remercier le gouvernement pour la protection que celui-ci lui accorde. » (Ibid., n° 60 du 30.07.)
  136. N° 62 du 01.08.
  137. Gouverneur de Galicie ; mais il ne fut nommé à ce poste qu'un an après les massacres.
  138. N.G.R. n° 272 du 14.04.1849.
  139. N° 141 du 12.11.1848.
  140. N° 291 du 06.05.1849.
  141. À ce propos : sur le chapitre de l'année 1846, presque tous les historiens bourgeois polonais répètent la fable propagandiste totalement absurde lancée par la démocratie de l'époque, selon laquelle l'empereur Ferdinand aurait décoré Szela d'une médaille d'or en récompense des « services » rendus à la monarchie. On retrouve malheureusement cette ineptie aussi chez Steklov (« Oeuvres et Correspondance de Bakounine », III), qui fait de lui, en toute logique, un Ruthène. - En réalité, comme il s'opposait à la reprise des corvées, Szela fut arrêté en mai 1846 et déporté en Bucovine dans le village de Solka. (Cf. M. Janik, « Bannissement de J. Szela en Bukovine », 1936, en polonais.)
  142. C'est-à-dire que la noblesse et les agents impériaux lui ont donné ce sobriquet.
  143. N.G.R. ? n° 72 du 11.08.1848.
  144. Archives du gouvernement de Lemberg, dossier concernant les sujets, 1844, n° 53 636 : « Révolte des sujets et emploi de l'assistance militaire dans le canton russophone de Kimpolung ». Cf. également l'étude de I. Franko sur L. Kobylica (en ukrainien), 1905.
  145. « Diverses anecdotes circulent ces temps-ci sur ces membres du Reichstag ; il se dit par exemple que 20 d'entre eux ont pris deux chambres dans un hôtel, et que, le garçon d'hôtel leur faisant remarquer qu'il n'y avait pas assez de place pour autant de lits, ils ont simplement demandé de la paille en disant qu'il y aurait comme ça suffisamment de place. Le régiment polonais de Nassau étant stationné ici, d'autres se sont logés à la caserne chez leurs compatriotes » … (N.G.R. n° 37 du 7.07.) Cf. aussi Kudlich, « Rétrospectives et souvenirs », qui mentionne des anecdotes analogues.
  146. Ibid., n° 35 du 05.07.
  147. Pour la noblesse, tous les chefs des paysans étaient des « criminels » !
  148. N.G.R., n° 43 du 13.07. - En réalité, les cas de non-participation des paysans aux élections ont été très rares. Très souvent, leur « abstention » avait consisté en ce que les grands électeurs paysans s'étaient réunis et avaient élu député un des leurs, mais qu'ensuite, ils avaient refusé de signer le procès-verbal (par méfiance envers toute signature de documents). L'élection était alors invalidée, les 80 et quelques paysans – rentraient chez eux, et on procédait à une nouvelle élection avec les 6-9 grands électeurs de la noblesse qui étaient restés, laquelle était d'ordinaire ratifiée par les autorités.
  149. Après sa démission du poste de gouverneur de Galicie, dirigeant de la « droite » dans la Reichstag de Vienne.
  150. En fait, ils étaient 39. (Les mandats de 3 députés paysans de Galicie furent annulés par la « gauche ».)
  151. N.G.R., n° 82 du 22.08.1848
  152. Il s'agit ici des aubergistes juifs. Presque tous les propriétaires de domaines en Galicie avaient à cette époque un aubergiste juif à ferme qui avait le droit d'imposer aux paysans l'achat annuel ou mensuel d'une certaine quantité d'eau-de-vie et était seul autorisé à faire le commerce de leurs produits ; cet aubergiste était de ce fait le « médiateur » le mieux placé entre le « seigneur » et les « assujettis ».
  153. N.G.R., n° 83 du 23.08.1848.
  154. Il y avait naturellement parmi les « Polonais en frac » aussi des démocrates sincères et des révolutionnaires ! Mais même eux n'étaient pas capables de dépasser leur point de vue de classe. Ainsi, par exemple, le chef de la « gauche » polonaise au Reichstag, le comte Borkowski, justifia sa position dans la question des servitudes avec les arguments suivants : « Le paysan galicien a peu de besoins, et sa ferme suffit à les satisfaire. Or, maintenant que les corvées et autres services sont abolis, et si l'on conserve …. l'obligation de l'utilisation des forêts et des pâtures, pourquoi le paysan travaillerait-il ? Tous ses besoins seraient couverts de toute façon. La moitié la plus importante des terres seigneuriales resterait en friche, les céréales pourriraient sur pied … Pour prévenir cette calamité, je ne vois qu'un remède : la contrainte morale à l'image de celle qui s'exerce dans les villes : le sentiment de la nécessité. À la place du statut supprimé de maître à sujet, il faudrait un statut tel que les anciens seigneurs et les anciens sujets aient besoin les uns des autres, de telle sorte que travail et capital marchent la main dans la main pour assurer le bien général ... » (Ergo, il faut dépouiller les paysans de tous leurs droits de coupe forestière et de pâturage!) - « Procès-verbaux sténographiques » du Reichstag 1848/49, Vol. I, 642-4.
  155. Encore un exemple. Le député paysan polonais Jan Sztorc écrivit de Vienne, le 4.10.1848 à ses électeurs du district de Tarnow : « Mes chers frères ! À votre lettre, je dois répondre que vous ne devez de corvée à personne ni n'avez à payer d'intérêt à personne, car vous n'êtes pas des esclaves, mais un peuple libre et souverain … Labourez donc et cultivez les récoltes d'hiver sous ma responsabilité, et malheur à celui qui vous importunerait. Si jamais le seigneur ou quelqu'un d'autre s'avisait de vouloir vous prendre votre terre, ameutez-vous et abattez-le comme un chien. Car vous n'avez à craindre personne, ni notre grand maître mandataire, ni Son Excellence le commissaire du district ou le capitaine du district, - car ce sont des hommes tout à fait comme vous, auxquels vous pouvez dire la vérité en face. - Personne n'a plus le droit comme auparavant de vous faire mettre sur le banc » (pour asséner une correction) « ni de vous faire enfermer, car vous êtes des hommes libres. - Votre ami et représentant, Joh. Storc. » Bien entendu, Sztorc fut immédiatement dénoncé par le « comité national » polonais de Tarnow comme « agitateur paysan » dangereux. (Archives gouvernementales de Lemberg, « Documents particuliers de la présidence du gouverneur v. Zaleski », 1848.)
  156. « J'ai fait allusion … au mouvement paysan qui a commencé en 1788 dans l'est de la France. … En étudiant ce mouvement, j'ai pu trouver des éléments prouvant de toute évidence que les paysans révoltés pensaient très souvent que c'était le roi qui avait ordonné de prendre d'assaut les châteaux de la noblesse. … Il y eut aussi des manifestes royaux falsifiés et même des traces d'usurpateur ; rien de tout cela n'a empêché les mêmes paysans de l'est de la France de soutenir leurs députés qui votaient pour la décapitation du roi et pour la république … » (Extrait du discours de P. Kropotkine à une réunion d'émigrés russes à Genève, - communiqué par G. Plekhanov dans la revue russe « Iskra », n° 38 du 15.04.1903.)
  157. Engels, « Révolution et contre-révolution en Allemagne ».
  158. Ibid.
  159. La seule exception est un article peut-être rédigé par Engels sous le titre « La population des campagnes en Autriche ». L'auteur y cite une phrase de l' « Allgemeine Österreichische Zeitung » [Gazette Universelle d'Autriche »] : « Les tribunaux seigneuriaux, qui sont très intimidés depuis les journées de mars et ont perdu leur autorité, ne peuvent rien faire d'autre que de leur céder [aux paysans] », et la commente ainsi : « Céder est pour eux la meilleure des attitudes ; qu'ils soient obligés de céder, chagrine profondément le romantique. Par ailleurs, cet état « d'anarchie » qui attriste cet homme est mille fois préférable à l'état où la « loi » permettait, suivant les principes de la féodalité, de saigner l'agriculteur aux quatre veines, pis que le bétail, en lui imposant corvées, dîmes, etc. » (N.G.R., n° 73 du 12.08.1848, Vienne, le 6 août.) - Cf. aussi le n° 52, qui rend compte de « l'agitation chez les paysans de Moravie » contre les « baillis – ces vampires qui sucent le sang des paysans ».
  160. Cf. les passages suivants extraits de l'article de Engels « Schwanbeck dans la Gazette de Cologne » (N.G.R., n° 225 du 18.02.1849) : « Mais le grand Schwanbeck est encore moins dans l'obligation de savoir que la Hongrie est le seul pays (?!) où les charges féodales ont légalement et factuellement cessé totalement d'exister pour le paysan depuis la révolution de mars ! » - Deuxième extrait : « Supposons que la révolution hongroise de mars ait été une pure révolution nobiliaire – est-ce que cela donne le droit à la « monarchie impériale » autrichienne d'opprimer la noblesse hongroise et par là-même les paysans hongrois (?), comme elle a opprimé la noblesse galicienne et à travers elle … (souligné par Engels) les paysans galiciens ? ». Disons simplement que Engels se trompe bien entendu quand il dit que la Hongrie est « le seul pays » de la monarchie sans charges féodales, car dans l'Autriche proprement dite, elles ont disparu, de fait à partir des journées de mars, et légalement à partir de la résolution du Reichstag de septembre 1848. - Nous avons encore plus grave avec l'étrange reproche adressé à la « monarchie impériale » d'opprimer la noblesse et « travers lui » les paysans ! C'est, dans la bouche de Engels, le couplet que l'on entend chanter dans tous les démêlés fiscaux de la noblesse galicienne et plus généralement autrichienne avec l'absolutisme, celle-ci disant à l'État : Si tu nous demandes de payer plus d'impôts, nous serons obligés de pressurer davantage nos paysans ; si donc nous les opprimons, c'est toi qui en es responsable ; par conséquent, c'est toi le vrai oppresseur des paysans ! Ou bien, dans une autre variante : quand tu nous charges de l'administration locale et de l'exercice de la justice, tu nous mets sur le dos l’étiquette infamante d'oppresseur ; par conséquent, l'essence de ces rapports féodaux, c'est cette étiquette ! Etc
  161. Dans l'article intitulé « La chute de Vienne » (6.11.1848), Marx écrit : « De son côté, la population allemande » (pourquoi seulement « allemande » ?) des campagnes autrichiennes n'est pas encore pacifiée. On entendra encore sa voix stridente dominer le charivari multiethnique (!) autrichien. »
  162. Il s'agit de la loi adoptée par le Reichstag et exécutée par l'absolutisme.
  163. Souligné par Engels.
  164. N.G.R. n° 275 du 18.04.1849. (cf. également n° 294 du 10.05.1849 : « Hongrie : En Bucovine, l'agitateur paysan Kobylica éveilles de plus en plus l'inquiétude du gouvernement. »
  165. M. Bach, op. cit. - L'affirmation « fait prendre les armes » aux Huzules est à prendre sous toutes réserves.
  166. Archives de Lemberg, Präsidialia, N° 11 223 ex 1851.
  167. Dans la Bucovine, la noblesse était roumaine.
  168. N.G.R., n° 280 du 24.04.1849.
  169. L'article est signé « Hongrie », et est donc, pensons-nous, de Engels.
  170. Dans le n° 280, ils n'étaient que 2000.
  171. N.G.R., n° 283 du 27.04.1849.
  172. Des mouvements de panique de ce genre étaient à ce moment-là chose courante (les archives en font foi), car les paysans étaient habités par la crainte permanente de voir arriver de mystérieux « Polonais » (des nobles insurgés).
  173. Cf. également l'article de Engels du 19.03.1849 sur le déroulement de la guerre en Hongrie : « Il nous suffit : c'est un fait que les paysans (en Hongrie) se sont insurgés, et c'est un fait que les Autrichiens les pacifieront. » (N° 250, Cologne)
  174. Inexact, en-dehors des Ukrainiens, le territoire est habité aussi par des Biélorusses et des Lituaniens.
  175. Cité d'après l'édition des œuvres complètes en russe, vol. 25, p. 184.
  176. Les opinions de Engels sur la question ukrainienne (ruthène) sont étudiées ici pour la première fois. Si étrange que cela puisse paraître, dans le chapitre important sur la question polonaise que Mehring rédige pour introduire les articles de Engels concernant « les débats sur la Pologne à Francfort », il ne dit pas un traître mot des erreurs de Engels dans la question ukrainienne, alors qu'il y rectifie même des « bourdes historiques » d'importance secondaire que Engels a laissé échapper. (Par exemple, la phrase selon laquelle « la liberté de circulation entre les trois fragments éclatés de la Pologne », décidée par le congrès de Vienne, « n'est jamais entrée dans les faits »). L'énigme se résout cependant très facilement : la source essentielle d'information de Mehring sur l'histoire polonaise était R. Luxemburg, qui, comme on sait, sur cette question des nationalités, défendait des positions extraordinairement doctrinaires. N'écrivit-elle pas encore au lendemain de la victoire de la révolution russe d'octobre en 1917 : « De tous côtés, des nations et des mini-nations arrivent en brandissant leurs droits à former des États. Des cadavres décomposés surgissent de tombeaux séculaires animés d'un nouveau printemps, et des peuples 'sans histoire' qui n'ont jamais constitué d'États autonomes » (comme si cela tranchait la question en quoi que ce soit!), « se sentent pris d'une puissante aspiration à former un État. » Et au nombre de ces « cadavres décomposés », elle mettait avant tout les Ukrainiens, dont le mouvement national était à ses yeux « un néant absolu, une bulle de savon, le canular arrogant de quelques douzaines de professeurs et d'avocats », « vu que l'Ukraine n'avait [prétendument] jamais constitué une nation ni un État » … (Archives Grünberg, SXIII, 1928, p. 290, 293 295.) Tout à fait dans l'esprit et même dans le style de la N.G.R. de 1849, donc ! Rien d'étonnant alors, que R. Luxemburg ait recommandé aux bolcheviks russes (à qui la question ukrainienne devait coûter trois années de guerre civile en dépit de la politique conciliante de Lénine et Trotski !) la politique suicidaire qui consistait à « étouffer dans l’œuf … d'une main de fer les aspirations séparatistes » (ibid. p. 290). Bien entendu, le doctrinarisme grotesque de R. Luxemburg n'a rien à voir avec le « nationalisme polonais » que bien des critiques ukrainiens lui prêtent. Mais il nous montre que des erreurs politiques ont une logique fatale à laquelle souvent même de grands penseurs ne peuvent se soustraire. Mais cette question sera abordée dans la suite de ce travail.
  177. Carpato-Ukrainiens
  178. Marx écrit à Engels le 5 mars 1856 : « À propos de la Réforme protestante : l'Autriche a dès le début, alimenté la dangerosité des Slaves, tous les peuples – sauf les Russes – penchant pour la Réforme. La Réforme a amené la traduction de la Bible dans tous les dialectes populaires slaves. Et allant de pair avec ça, l'éveil de la nationalité. D'un autre côté, profonde alliance avec le nord allemand protestant. Si l'Autriche n'avait pas écrasé ce mouvement, le protestantisme aurait fourni aussi bien la base de la prédominance de l'esprit allemand qu'autant de remparts contre la Russie grecque-catholique. L'Autriche a mis les Allemands dans toutes les merdes possibles et préparé le terrain aux Russes en Allemagne comme à l'est. » Dans sa réponse du 7.03., Engels se dit d'accord et ajoute : « Heureusement, un très fort protestantisme s'est maintenu en Slovaquie …, et en Bohème, tout mouvement national sérieux, en-dehors du mouvement prolétarien, contiendra un fort élément de réminiscence hussite, ce qui atténuera le côté spécifiquement national. »
  179. N.G.R. n° 237 du 4.03.1849
  180. N.G.R. n° 250 du 20.03 « Nouvelles de la guerre de Hongrie ».
  181. Ibid. n° 277 du 20.04 « Hongrie »
  182. Ibid. n° 284 du 28.04 « Hongrie »
  183. Cf. articles de Engels du 28.07 (« Bucarest ») et du 19.101848 ainsi que de le n° du 8.03.1849 de la N.G.R. (« Principautés danubiennes »).
  184. Carpato-Ukrainiens
  185. Marx écrit à Engels le 5 mars 1856 : « À propos de la Réforme protestante : l'Autriche a dès le début, alimenté la dangerosité des Slaves, tous les peuples – sauf les Russes – penchant pour la Réforme. La Réforme a amené la traduction de la Bible dans tous les dialectes populaires slaves. Et allant de pair avec ça, l'éveil de la nationalité. D'un autre côté, profonde alliance avec le nord allemand protestant. Si l'Autriche n'avait pas écrasé ce mouvement, le protestantisme aurait fourni aussi bien la base de la prédominance de l'esprit allemand qu'autant de remparts contre la Russie grecque-catholique. L'Autriche a mis les Allemands dans toutes les merdes possibles et préparé le terrain aux Russes en Allemagne comme à l'est. » Dans sa réponse du 7.03., Engels se dit d'accord et ajoute : « Heureusement, un très fort protestantisme s'est maintenu en Slovaquie …, et en Bohème, tout mouvement national sérieux, en-dehors du mouvement prolétarien, contiendra un fort élément de réminiscence hussite, ce qui atténuera le côté spécifiquement national. »
  186. N.G.R. n° 237 du 4.03.1849
  187. N.G.R. n° 250 du 20.03 « Nouvelles de la guerre de Hongrie ».
  188. Ibid. n° 277 du 20.04 « Hongrie »
  189. Ibid. n° 284 du 28.04 « Hongrie »
  190. Cf. articles de Engels du 28.07 (« Bucarest ») et du 19.101848 ainsi que de le n° du 8.03.1849 de la N.G.R. (« Principautés danubiennes »).
  191. C'est-à-dire de leur État national.
  192. Engels se réfère ici à la « proclamation aux Slaves » de Bakounine.
  193. Citation de « l'appel » de Bakounine.
  194. Marx et Engels attendaient alors le déclenchement d'une nouvelle révolution d'un mois à l'autre.
  195. K. Kautsky, « Le socialisme et la guerre », 1937.
  196. « Qu'on comprenne bien Marx » (il veut dire : Engels) « il demandait l'extermination des peuples slaves, et pas seulement le renversement des gouvernements » … (« Fondements de la critique de K. Marx », 1887) – Sur le sens que G. Adler donne aux phrases de Engels, voir aussi : Mehring, « Histoire de la social-démocratie allemande », I (1897) et Sk'ȧ'lak, « La guerre mondiale et le marxisme » (en tchèque), 1919.
  197. « Il fut proclamé que tous les Slaves sauf les Polonais étaient contre-révolutionnaires par nature, et c'est pourquoi il ne fallait pas seulement les combattre dans la situation présente qui les faisait glisser dans le camp de la contre-révolution. Non, il fallait les exterminer. Avec eux, toute fraternisation était exclue, vis-à-vis d'eux, il n'y avait que la lutte, jusqu'à leur anéantissement. - Il ne s'était pas écoulé beaucoup plus d'un an depuis la rédaction du Manifeste Communiste qui se concluait par les mots : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » (Kautsky, ibid.) L'explication que Kautsky donne de cette contradiction est tout sauf satisfaisante. « Si Marx et Engels », écrit-il, « se sont laissés entraîner à tenir des propos si ahurissants, ce n'est ni la Révolution, ni un mode de pensée particulier qui en est responsable, c'est la guerre : c'est à cause de la guerre, la guerre révolutionnaire des Hongrois, qu'ils se sont mis en contradiction avec leurs propres principes. La guerre cessant, les contradictions ont disparu. » Comme si toute révolution ne débouchait pas sur une guerre civile, et comme si la guerre civile n'était pas une guerre ! … (Kautsky passe constamment sans en dire un mot à côté de l'opposition dressée par Engels entre peuples entiers « réactionnaires » et peuples entiers « révolutionnaires ».)
  198. Il devait être bien difficile, dans la pratique des partisans de la N.G.R., de séparer cette « haine révolutionnaire » pour des nationalités sans histoire alliées de la réaction, de la simple haine chauvine dont les bourgeois allemands et les aristocrates hongrois et polonais poursuivaient ces nationalités qu'ils exploitaient et opprimaient ! (Un Müller-Tellering, nous l'avons vu, était incapable de respecter cette frontière.)
  199. Il devait rester réservé à Staline de déclarer pendant la seconde guerre mondiale ennemis du socialisme et des peuples soviétiques, non seulement le gouvernement hitlérien et les classes dominantes allemandes, mais tout le peuple allemand. (De ce point de vue aussi, la politique de Staline représentait une rupture totale avec les principes de l'internationalisme prolétarien.)
  200. Lénine ne veut voir là aucun contraste. Dans un de ses articles de fond sur la question nationale, il dit : Marx et Engels étaient « avant toute chose pour la lutte contre le tsarisme. C'est pour cette raison, et exclusivement pour cette raison, qu'ils étaient adversaires du mouvement national des Tchèques et des Slaves du sud. Un bref coup d’œil sur les écrits de Marx et Engels dans les années 1848/49 suffira pour montrer à tout un chacun … qu'ils opposaient avec la plus grande netteté « des peuples réactionnaires entiers », qui servaient à la Russie d'avant-postes en Europe, aux « peuples révolutionnaires » : les Allemands, les Polonais et les Hongrois. C'est un fait. Et il n'y a aucun doute que cela correspondait alors à la réalité : en 1848, les peuples révolutionnaires se battaient pour la liberté dont l'ennemi principal était le tsarisme ; or, ces Tchèques et autres étaient effectivement des peuples réactionnaires et des avant-postes du tsarisme. » Et Lénine poursuit : « Que nous dit cet exemple concret, qu'il nous faut aussi analyser concrètement si nous voulons rester fidèles au marxisme ? Seulement la chose suivante : 1. que les intérêts de la libération de quelques grands et très grands peuples européens sont supérieurs aux intérêts du mouvement de libération des petites nations, et 2. que les exigences de la démocratie doivent être jaugées à l'échelle de l'Europe tout entière - on peut dire déjà maintenant : à l'échelle mondiale – et non pas de façon isolée. Rien de plus et rien de moins. Il n'y a pas là la moindre trace de reniement du principe socialiste élémentaire …, auquel Marx est toujours resté fidèle : un peuple qui en opprime un autre, ne saurait être libre. Si devait se répéter la situation concrète à laquelle Marx se trouva confronté à une époque où le tsarisme exerçait une influence prépondérante sur la politique internationale, p. ex. que quelques peuples enclenchent une révolution socialiste (comme l'a fait la révolution démocratique-bourgeoise dans l'Europe de 1848), mais que d'autres peuples se révèlent être des piliers de la réaction bourgeoise, alors nous devrions être pour une guerre révolutionnaire contre eux pour les 'écraser' et anéantir tous leurs avant-postes, - que se manifestent ici ou non de petits mouvements nationaux ... » (« Résultats de la discussion sur le droit à l'auto-détermination », dans : « Contre le courant », Lénine et Zinoviev, 1921, p. 399-400) Cette interprétation de Lénine pèche par deux côtés. D'abord, il néglige le fait que Engels et Marx voyaient dans les Slaves sans histoire, non seulement des « postes avancés du tsarisme », mais aussi des « mini-nations » non viables et condamnées à disparaître. Et ensuite, aux yeux de Marx et Engels, manifestement, « le principe socialiste élémentaire : un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre », ne valait que rapporté aux « grandes nations historiques vigoureuses », et non aux « petits résidus de peuples qui, après avoir pendant un temps plus ou moins long joué un rôle sur la scène de l'histoire, avaient été absorbés comme parties intégrantes de nations plus puissantes à qui leur vitalité supérieure donnait la capacité de surmonter des obstacles plus importants. » (Engels dans la revue « The Commonwealth », 1866). Cunow, socialiste allemand de droite, était donc fondé (du point de vue formel) à interpréter les déclarations de Engels des années 1849 et 1866 dans le sens d'un déni du droit à l'auto-détermination pour les petites peuplades « sans histoire ». ( Cf. son livre : « La théorie marxienne de l'histoire, de la société et de l'État », II, 37-49.)
  201. L'Angleterre soutenait le mouvement constitutionnel de la bourgeoisie ialienne.
  202. Engels, « Trois nouvelles constitutions » (20.02.1848)
  203. Dans l'article : « Le panslavisme démocratique » (14.02.1849)
  204. Mais nous savons aussi qu'il existait en Bohème un groupe non négligeable d'intellectuels qui travaillait sous la conduite de Bakounine aux préparatifs d'une insurrection armée contre l'absolutisme.
  205. On sait que le gouvernement révolutionnaire hongrois proclama au dernier moment (alors que les troupes de Paskevitch étaient déjà en Hongrie) l'égalité de droits de tous les peuples de Hongrie. Cette mesure était en contradiction flagrante avec l'attitude intransigeante de la N.G.R.. Mais n'aurait-il pas mieux valu que les Magyars se ravisent plus rapidement et reviennent plus tôt sur leur inflexibilité dans la question des nationalités ?
  206. Les plus actifs de ce point de vue étaient les paysans galiciens et slovènes. (Cf. les actes du Reichstag 1848/49)
  207. Cela vaut aussi pour la majeure partie de la paysannerie allemande d'Autriche !
  208. Engels écrit en novembre 1847, à la veille de la révolution : « Avec son industrie, son commerce, ses institutions politiques, la bourgeoisie déjà travaille à tirer de leur isolement les petites localités refermées sur elles-mêmes, à les mettre en relation, à fusionner leurs intérêts … et à former, à partir de la foule des localités et des provinces jusqu'ici indépendantes les unes des autres, une grande nation, avec des intérêts et des usages communs, avec des idées communes. La bourgeoisie déjà centralise sur une échelle importante … Le prolétariat démocratique n'a pas seulement besoin de la centralisation entamée par la bourgeoisie, il devra la pousser encore beaucoup plus loin. Pendant la courte période où le prolétariat a été à la barre de l'État, pendant le règne de la Montagne, il a imposé la centralisation par tous les moyens, par la mitraille et la guillotine. Le prolétariat démocratique, quand il reviendra au pouvoir, devra non seulement centraliser chaque pays pour lui-même, mais même l'ensemble de tous les pays civilisés aussi tôt que possible … (Article : « La guerre civile en Suisse »)
  209. Wendel note : « Marx and Engels as Rhinelanders, belonged entirely to West Europe, and had never seen the problem of nationalities at close quarters. They had lived in France, where the German Alsatians had willingly submitted, and knew Belgium, where the Teutonic Flemings had no separatist feelings. (?) If, then, such highly developed peoples threw in their hat with nations differing in language and habits, the N.Rh.Ztg found it hard to appreciate the national griefs of the more backward Southern Slavs, the more as only vague accounts of their movement reached Germany ? » (Slavonic Review, 1923-4, p. 293.)
  210. Article contre K. Heinzen (1847)
  211. Souligné par Engels.
  212. K. Kautsky, « L'émancipation des nations », 1918. Cf. également Engels, « Révolution et contre-révolution en Allemagne » : « Le système de Metternich avait réussi à enrayer à un point inouï le développement de l'intelligence politique : la preuve en est qu'au cours des six premiers mois de 1848, on a vu aller s'enrôler avec enthousiasme dans l'armée qui se battait contre les patriotes italiens, ceux-là même qui étaient montés sur les barricades à Vienne. Mais cette regrettable confusion dans les têtes ne dura pas longtemps. »
  213. P. ex. dans l'article du 22.05.1848.
  214. Dans les « Memoirs of the Peace Conference » de David Lloyd George (1939), on trouve les lignes suivantes : « The Italian sentiment about the Slavonic populations of Austria was bitter. This antagonism was not without cause. It was the Croats who had been used by the Hapsburgs to crush and keep down Italian liberty, to hunt, imprison and execute Italian patriots. Even when Magyar regiments were confounded with Ctoats, all were alike feared and hated under the same generic name of Croat. Some lines of Clough (poète et savant anglais, 1819-1861) have embodied this conviction burned into the Italian heart, that the Croat was the instrument of Austrian tyranny : I see the Croat soldier stand, Upon the grass of your redoubts ; The eagle with his black wings flouts The breath and Beauty of your land. »
  215. Mais dans l'armée assiégeante, qui comptait environ 70 000 hommes, il y avait aussi de nombreuses troupes allemandes. Bach cite les cuirassiers « Mengen » de Basse-Autriche, n°6, les grenadiers « Wellington » de Bohème allemande, n°42, les bataillons allemands "Hess" n° 49, les « Deutschmeister » bien connus, etc.
  216. Correspondance de Vienne du 5.10.1848 : « Croyez-vous que l'armée de Jelačić ne soit composée que de Croates ? C'est la plus jésuitique, la plus sordide espèce de machiavélisme qui cherche à abuser l'opinion publique avec de tels contes de fée ; ce sont des troupes allemandes qui font la force de Jelačić. Toute son artillerie est allemande, ses pionniers, ses pontonniers sont allemands, sa cavalerie comprend six escadrons du régiments allemand des cuirassiers de Hardegg, huit escadrons du régiment allemand de chevau-légers de Kreeß ; ses officiers d'État-Major appartiennent tous à l'armée autrichienne, il n'y a que des Allemands. » (N.G.R., n°114 du 12.10.1848)
  217. Cf. le passage suivant du « deuxième appel aux Slaves » de Bakounine, 1849 : « La plupart des armées permanentes d'Europe sont de simples machines aux mains de leurs commandants, de terribles machines diaboliques inventées pour soumettre les peuples au knout. Est-ce que les soldats tchèques n'ont pas, en juin, brandi une main parricide contre Prague ? Est-ce que les soldats polonais n'ont pas semé la désolation contre leurs propres frères en Galicie et à Cracovie ? Est-ce que, enfin, les soldats allemands n'ont pas, avec les Croates, bombardé et pillé la capitale allemande, Vienne ? Quoi d'étonnant à ce que des soldats russes combattent contre la liberté slave ? » (V. Čejchan, « Bakounine en Bohème » (en tchèque), 1928, p. 198.)
  218. Cf . le discours de Schuselka au Reichstag de Vienne : « Nous nous armons pour protéger la liberté, mais nous devons continuer à considérer le maintien de l'ordre comme notre tâche essentielle, pour ne pas faire surgir le contraire de la liberté. Mobiliser la milice rurale serait périlleux, même si bien sûr nous saluons comme il se doit le dévouement et l'esprit de sacrifice du peuple des campagnes. (Profond silence dans l'assemblée.) Mais nous n'avons pas pour autant totalement refusé les propositions des campagnes ; nous avons maintenu les liens ... » (N.G.R., n° 117 du 15.10.1848) Le Polonais Potocki vint appuyer le valeureux Schuselka : « Si c'est à un appel aux armes que l'on pense, alors je me dois de rappeler l'année 1846 [cf. chap. 3 de la section précédente]. Nous ne pouvons pas vouloir susciter des scènes du même genre (!) ». N.G.R. du 22.10.1848.
  219. Ibid., 3.10 – cf. également l'éditorial du 6.11.
  220. N.G.R., 30.11.
  221. « … Pour le moment, on sait seulement qu'ébranlée jusque dans ses fondations, l'Autriche ne se maintient en vie et n'est provisoirement consolidée, que grâce à l'enthousiasme noir et jaune des Slaves ; que ce sont les Croates, les Slovènes, les Dalmates, les Tchèques, les Moraves et les Ruthènes qui ont fourni leurs contingents à un Windischgrätz et à un Jelačić pour écraser la Révolution à Vienne, à Cracovie, à Lemberg, en Hongrie ... » Le lecteur serait ici tenté de croire que l'armée autrichienne de 1848/49 n'était composée que de volontaires slaves ...
  222. Deux bataillons de « Deutschmeister » (Allemands de Basse-Autriche) ont aussi participé au bombardement de Lemberg (1-2 novembre 1848). (N.G.R., n° 145 du 17.11.)
  223. À rapprocher d'un passage analogue dans les articles de Engels sur « Révolution et contre-révolution en Allemagne » (1852) : « Les Bohémiens et les Croates convoquèrent alors à Prague un congrès slave qui devait préparer la fraternisation universelle des Slaves … Au même moment, se rassemblait à Prague un autre congrès slave, sous la figure d'uhlans galiciens, de grenadiers croates et slovaques et de canonniers et cuirassiers de Bohème. Et ce congrès en armes, véritable congrès slave aux ordres de Windischgrätz, chassa de la ville en moins de 24 heures les fondateurs d'une suprématie slave imaginaire et les dispersa à tous vents. »
  224. J. Steklov, « M. Bakounine, sa vie et son œuvre » (en russe), 1920, vol. I, p. 242.
  225. Ici de nouveau au sens d'existence étatique.
  226. Voir Bach, op. cit., p. 756-7
  227. Sans l'avoir cherché, les propos d'Engels lui-même (dans sa brochure « Le Po et le Rhin », 1859) nous reviennent en mémoire : « Nous pouvons nous passer de bien des choses qui sont liées aux frontières de notre territoire et nous entraînent dans des complications que nous ferions mieux d'éviter. Mais il en va de même pour d'autres que nous ; qu'ils nous donnent l'exemple du désintéressement ou qu'ils se taisent. »
  228. « De 1830 à 1848, il y avait plus de vie politique dans la seule Hongrie que dans toute l'Allemagne, les formes féodales de l'antique constitution hongroise furent mieux mises à profit dans l'intérêt de la démocratie que les formes modernes des constitutions de l'Allemagne du sud. Et qui était à la tête du mouvement ? Les Magyars. Qui soutenait la réaction autrichienne ? Les Croates et les Slavoniens. » Deux pages plus loin, Engels affirme déjà (en raison de cette attitude « des Croates et des Slavoniens ») : « Les Slaves du sud » (au nombre desquels Engels compte, comme nous savons, non seulement les Serbes, les Croates et les Slovènes, mais aussi les Tchèques et les Slovaques) « avaient donc manifesté clairement leur caractère réactionnaire dès avant 1848. 1848 n'a fait que l'étaler aux yeux de tous. » Et dans son deuxième article, les « Croates bouffis de suffisance » sont qualifiés, de nouveau, en raison du comportement des états croates et slavoniens, de « nation contre-révolutionnaire par nature » ! Il faut reconnaître que la noblesse croate, encore plus arriérée et bornée que la noblesse hongroise, flairait dans les modestes réformes introduites par cette dernière une subversion bouleversant la constitution féodale traditionnelle. Mais ce que Engels en déduit, le caractère réactionnaire « clairement manifesté » de tous les peuples slaves d'Autriche avant 1848, et la qualification de « nation contre-révolutionnaire par nature » appliquée aux Croates, tout cela relève des exagérations qui foisonnent dans ses deux articles sur les Slaves.
  229. Y compris les Tchèques et les Slovaques.
  230. On retrouve la même idée, mais exprimée en des termes plus marquants, dans l'article de Engels dans la N.Y.Tribune du 5.03.1852 : « Les Slaves, notamment les Slaves de l'ouest, les Polonais et les Tchèques, sont principalement un peuples de cultivateurs ; le commerce et l'industrie n'ont jamais joui d'un grand prestige chez eux. La conséquence, c'est que, avec l'accroissement de la population et l'apparition des villes, dans ces régions, la production de tous les articles industriels tomba entre les mains d'immigrants allemands, et que l'échange de ces marchandises contre les produits de l'agriculture devint le monopole exclusif des Juifs, lesquels, dans la mesure où l'on peut parler dans leur cas de nationalité, sont assurément plutôt des Allemands que des Slaves. Cela a été, même si c'est dans une moindre mesure, le cas dans tout l'est de l'Europe. Aujourd'hui encore, l'artisan, le petit commerçant, le petit manufacturier, est allemand, que ce soit à Petersbourg, à Pest, à Iași ou à Constantinople, alors que le prêteur, le cabaretier, le colporteur – personnalité très importante dans ces régions à l'habitat clairsemé – est presque sans exception un Juif ... L'importance de ces éléments allemands dans les régions frontalières slaves, qui a augmenté avec la croissance des villes, du commerce et de l'industrie, s'est encore accrue quand apparut la nécessité d'importer d'Allemagne presque tous les éléments de culture intellectuelle. Dans le sillage du commerçant et de l'artisan allemand, c'est l'ecclésiastique allemand, l'instituteur allemand, le savant allemand qui s'est établi sur le sol slave. Et le pas botté des armées conquérantes ou la manœuvre réfléchie et circonspecte de la diplomatie, n'ont pas seulement suivi la progression, lente mais sûre, de la dénationalisation produite par l'évolution sociale, ils l'ont souvent précédée ... » (Révolution et contre-révolution en Allemagne)
  231. Ici, la vitalité nationale des Polonais est donc elle aussi dite sujette à caution.
  232. New York Daily Tribune , 24 avril 1852.
  233. « If Engels was right in seing in the Slav movement a menace of the barbaric East against the civilised West » - dit Wendel - « … then Poles and Magyars most certainly did not belong to the side of the West. To speak of the Magyar wedge which had been driven into the « Slav barbarians » was historical absurdity ; for in those days civilisation was not on the side of the Magyar nomadic horsemen, but of the Slav agriculturists whom they desplaced . » Et Wendel se réfère au fait déjà établi par Miklošič “that in the Magyar language all the words for agricultural implements, showing a higher stage of development, are borrowed from the Slavs”. (“Slavonic Review”, 2, 294.)
  234. Deux ans plus tard, Marx tomba dans l'extrême opposé quand en novembre 1851, il fit dire à son ami E. Jones dans un journal chartiste « que les Anglais, les Allemands et les Français entendent par « révolution » la croisade du travail contre le capital, et qu'ils ne sont nullement prêts à se laisser abaisser au niveau intellectuel et social d'un obscur peuple semi-barbare comme les Magyars. C'était exactement la façon de voir de Engels. » (Mayer, op. cit. , II, 8.) - Cf. la lettre de Marx à Engels du 1.12.1851 : « E. Jones a utilisé ma lettre et attaqué Kossuth sans miséricorde [français dans le texte]. I tell him, that the revolutions in Europe mean the crusade of labour against capital, and I tell him they are not to be cut to the intellectual and social standard of an obscure semibarbarous people like the Magyars, still standing in the halfcivilisation of the 16th century, who actually presume to dictate to the great enlightment of Germany and France, and to gain a false won cheer from the guillibility of England. »
  235. De nouveau au sens large auquel Engels se réfère.
  236. D'après la petite ville d'Ogulin en Croatie, qui fut jusqu'en 1886 le chef-lieu de l'ancien « district frontalier » d'Ogulin-Szluin.
  237. Engels recourt au même argument pour réfuter les plaintes des Ruthènes au sujet de leur oppression par les Polonais.
  238. Rappelons-nous la forte tonalité nationaliste allemande qui parcourt les écrits de jeunesse de Engels. Par exemple, dans un article de 1842, intitulé « Remarques marginales sur des textes de notre époque », il écrivait : « En Prusse, Königsberg a acquis une importance qui ne peut que réjouir le cœur de toute l'Allemagne. Exclu théoriquement de l'Allemagne par la Constitution de la Confédération Germanique, l'élément allemand s'y est ressaisi et revendique d'être reconnu comme allemand, comme représentant de l'Allemagne contre la barbarie de l'orient slave. Et assurément, les Prussiens orientaux ne pouvaient mieux représenter la culture et la nationalité allemande qu'ils ne l'ont fait face au monde slave. » Autre citation tirée de l'article de janvier 1841 intitulé « Ernst Moritz Arndt » : « Je pense, à vrai dire, et en m'opposant peut-être en cela à beaucoup de gens dont je partage par ailleurs le point de vue, que la reconquête de la rive gauche du Rhin de langue allemande est une affaire d'honneur nationale, que la germanisation de la Hollande et de la Belgique sécessionnistes est pour nous une nécessité politique. Allons-nous laisser complètement opprimer dans ces pays la nationalité allemande alors qu'à l'est, le slavisme se dresse avec de plus en plus de force ? » (Cf. Engels, « Écrits de jeunesse », 1920, pp. 185 et 151.)
  239. « Révolution et contre-révolution en Allemagne »
  240. « L'Allemagne et le panslavisme »
  241. « Mais est-ce qu'une guerre mondiale n'éclaterait pas si disparaissait l'influence turque sur le Bosphore, si les différentes nationalités et les différentes confessions de la presqu'île balkanique se libéraient … ? Voilà la question que se pose la pleutre routine de la diplomatie … Mais quiconque a appris à admirer, en étudiant l'histoire, le mouvement de perpétuelle transformation des destinées humaines …, un mouvement où rien n'est constant que l'inconstance, rien n'est plus invariable que le changement, quiconque a suivi la marche d'airain de l'histoire dont les roues écrasent sans pitié les décombres de vastes empires, en broyant des générations entières …., quiconque est capable de saisir dans toute son ampleur le caractère révolutionnaire de l'époque actuelle, où la vapeur et le vent, l'électricité et l'encre d'imprimerie, l'artillerie et les mines d'or toutes alliées produisent en une seule année plus de changements que ne pouvait en produire autrefois tout un siècle, celui-là ne reculera assurément pas devant cette question historique ... » (Article : « Quel avenir pour la Turquie d'Europe ? » « New York Tribune », 1853). Il nous faut cependant souligner que ce que Engels dit dans cet article ne concernait pas les Slaves du sud hongrois et autrichiens !
  242. Publié dans la « Deutsche Brüsseler Zeitung » [Gazette allemande de Bruxelles] du 27.01.1848
  243. Engels développe ensuite les effets que ne pouvait manquer de produire sur l'État autrichien l'avancée du capitalisme, le développement du machinisme, du commerce intérieur et extérieur, celui des moyens de transports modernes. Tant que l'industrie autrichienne en est restée au stade de l'industrie domestique paysanne ou de la simple manufacture, elle allait « parfaitement avec la barbarie autrichienne ». Mais la manufacture et même la vieille industrie domestique féodale s'effondrent dans différentes régions devant le développement du machinisme ; « les confins montagneux qui séparaient la monarchie autrichienne du monde extérieur sont effacés par les chemins de fer. Les murs de granit à l'abri desquels chaque province … avait gardé une existence locale restreinte, cessent d'être des barrières... Le commerce entre les provinces, le commerce avec l'étranger civilisé acquièrent une importance jusque-là inédite. Le Danube aux flots réactionnaires cesse d'être l'artère vitale de l'empire, les Alpes et la Forêt de Bohème cessent d'exister … La vapeur s'est frayé un chemin à travers les Alpes et la Forêt de Bohème, la vapeur a dépossédé le Danube de son rôle, la vapeur a mis en charpie la barbarie autrichienne, et du même mouvement, a privé la maison des Habsbourg du socle sur lequel elle reposait. » Assurément, Engels anticipe ici de plusieurs dizaines d'années le mouvement réel de l'évolution : « Comme bien souvent, il avait surévalué la rapidité avec laquelle un bouleversement économique encore à ses débuts produit des effets politiques ». (G. Mayer) Il n'empêche : la force qui devait précipiter la ruine de la vieille Autriche, le capitalisme moderne, est identifiée ici d'un coup d’œil génial.
  244. Cf. le bel éditorial de la N.G.R. du 2.07.1848 : « Monter les peuples les uns contre les autres, utiliser l'un pour opprimer l'autre et assurer ainsi la perpétuation du pouvoir absolu, voilà en quoi a consisté jusqu'ici tout l'art, toute l’œuvre des gouvernants et de leurs diplomates. L'Allemagne s'est particulièrement distinguée à cet égard … La Pologne pillée, morcelée, Cracovie assassinée avec le concours de la soldatesque allemande. Avec le concours de l'argent et du sang allemands, la Lombardie et Venise asservies et saignées, tout mouvement pour la liberté étouffé directement ou indirectement partout en Italie, à coups de baïonnettes,de gibets, de cachots et de galères. La liste des horreurs est beaucoup plus longue, refermons le registre ! Pour ces infamies perpétrées dans d'autres pays avec l'aide de l'Allemagne, la responsabilité ne retombe pas seulement sur les gouvernements, mais aussi pour une grande partie sur le peuple allemand lui-même. » (souligné dans l'original) « Sans son aveuglement, sa mentalité d'esclave, ses dispositions pour le rôle de lansquenets et de sbires « souples » dans la main de ceux qui sont les maîtres « par la grâce de Dieu », l'Allemand serait moins détesté, maudit, méprisé à l'étranger, les peuples opprimés seraient depuis longtemps parvenus à un état normal de libre développement. Maintenant que les Allemands secouent le joug qui les opprime eux-mêmes, il faut aussi que change toute leur politique étrangère, sinon, avec les chaînes dont nous chargerons les autres peuples, nous ligoterons aussi notre propre liberté, si fraîche et encore presque inconnue. L'Allemagne se libère dans l'exacte mesure où elle libère les peuples voisins. »
  245. Voir H. Wendel, « La politique polonaise de la Prusse », 1908, et J. Kucharzewski, « La question polonaise au Parlement de Francfort en 1848 » (en polonais).
  246. À savoir les trois anciens partages de la Pologne et quatre divisions administratives de la province de Posen entreprises par le gouvernement prussien en 1848
  247. On retrouve exactement le même argument dans l'adresse des Polonais à l'Assemblée Nationale française du 25.05.1848. (Reproduit dans l' « annuaire de la société historique et littéraire de Paris » (en polonais), 1869, et chez Kucharzewski, op. cit., 89-94.
  248. Cf. la critique détaillée dans Mehring « Introduction ». Cette critique est parfaitement juste ; le seul point incompréhensible est que Mehring écrit que Engels se montre plus juste dans le New York Tribune que dans la Nouvelle Gazette Rhénane, notamment en ce qui concerne l'immigration allemande en Posnanie (Pologne?), alors qu'en réalité, le jugement porté par Engels est, dans chaque cas, tout aussi « injuste », mais dans une direction opposée.
  249. [NdT : Michel est le type de l'Allemand moyen, naïf et plein de bonne volonté mais à l'horizon et à l'esprit quelque peu borné.]
  250. Voir à se sujet : N. Riazanov, « K. Marx et FR. Engels sur la question polonaise » (Grünbergs Archiv », vol. VI) et G. Mayer, op. cit., II, 44-5, 59, 127-8, 461-2. Nous voudrions ici attirer l'attention du lecteur seulement sur un point : la façon dont Engels pensait en 1852 résoudre les différends frontaliers germano-polonais. Dans le « Daily Tribune » de New York du 5.03.1852, il écrivit : « Comme la Révolution de 1848 éveilla immédiatement le droit de toutes les nations opprimées à jouir d'une existence autonome et celui de chacune à régler elle-même ses propres affaires, il n'était que naturel que les Polonais réclament sans autre forme la restauration de leur pays dans les frontières de l'ancienne république polonaise de 1772. Mais il était vrai que déjà à cette époque, cette frontière ne correspondait plus exactement à la ligne séparant nationalité allemande et nationalité polonaise. Elle devenait de plus en plus fausse d'année en année au fur et à mesure que progressait la germanisation. Mais les Allemands avaient manifesté tellement d'enthousiasme pour la restauration de la Pologne qu'ils devaient s'attendre à ce qu'on leur demande, comme première preuve de la sincérité de leurs sympathies, de renoncer à leur part du butin. D'un autre côté, on était bien obligé de se demander s'il fallait céder des régions entières essentiellement peuplées d'Allemands, des grandes villes qui étaient intégralement allemandes, à un peuple qui n'avait jusqu'alors fourni aucune preuve de sa capacité à dépasser un stade du féodalisme reposant sur le servage de la population rurale. » (Un argument étrange, ma foi!) « La question était passablement embrouillée. La seule solution possible, c'était une guerre contre la Russie … Les Polonais auraient plus facilement consenti à discuter raisonnablement des problèmes de l'ouest s'ils obtenaient des territoires étendus à l'est ; ils auraient finalement accordé autant d'importance à Riga et à Mitau qu'à Dantzig et à Elbing » (« Révolution et contre-révolution en Allemagne »). Qu'en 1852, pour préserver le caractère allemand de Dantzig et d'Elbing, Engels ait été prêt à négocier un « marchandage » et à dédommager les Polonais avec des « territoires étendus à l'est » (nota bene : des territoires qui n'étaient pas polonais) comme avec les villes de Riga et Mitau qui ne l'étaient pas non plus, à une époque où les nationalités non-polonaises de ces territoires étaient encore profondément « hors de l'histoire », n'était pas aussi grave que ce qu'en dit V. Tchernov, le critique russe de Marx (dans « Ruskoïe Bogatstvo », n° 2-3 de l'année 1917, p. 61-2). Il est bien plus préoccupant de voir Mehring lui-même, dans son « Histoire de la social-démocratie », trouver cette solution proposée par Engels « plus juste » que ses articles sur la Pologne parus dans la N.G.R., et dans lesquels il ne soulevait pas d'objection à propos de Dantzig etc. et se prononçait pour la restitution intégrale de la Posnanie à la République polonaise. Il ne vient pas à l'esprit de Mehring que les territoires que les Polonais auraient reçus en compensation de certaines parties de la Posnanie et de la Silésie ainsi que de Dantzig et de Elbing, étaient habités par des Ukrainiens, des Russes Blancs, des Lituaniens et des Lettons ...
  251. De ce point de vue, les gloses de Marx sur l'auteur polonais Duchinski sont très caractéristiques. Le 24.06.1865, il écrit à Engels : « Je vois que le dogme de Lapinski, selon lequel les Grands-Russes ne seraient pas des Slaves a été défendu avec le plus grand sérieux en recourant à des arguments linguistiques, historiques, ethnographiques, etc. par Mons. Duchinski … Il affirme que les Moscovites proprement dits sont en grande partie des Mongols ou des Finnois … Je vois en tout cas que l'affaire a beaucoup inquiété le cabinet de Petersbourg (elle signifierait l'effondrement avec fracas du panslavisme) … Le résultat tel que Duchinski le voit : Russia est un nom usurpé par les Moscovites. Ce ne sont pas des Slaves, ils ne font absolument pas partie de la race indo-européenne, ce sont des intrus à qui il faut faire repasser le Dniepr pour les rejeter de l'autre côté … Je souhaite que Duchinski ait raison et que at all events cette opinion devienne dominante chez les Slaves. » On le voit : tout à son ardeur de porter des coups au panslavisme, Marx ne remarque pas que la frontière tracée par Duchinski correspondait exactement à celle de l'ancienne Pologne de 1772 et qu'en traçant cette frontière, on diviserait, du point de vue ethnographique et linguistique, les Ukrainiens, qui habitent sur les deux rives du Dniepr, en « Slaves » (polonais) d'un côté et en « Mongols » (russes) de l'autre !... Cf. la lettre de Marx à Kugelmann du 17.02.1870 : « Qu'en tant que Polonais, Duchinski ait déclaré à Paris que l'ethnie grand-russe n'était pas slave, mais mongole, et qu'il ait cherché à le prouver en recourant à beaucoup d'érudition, était compréhensible, puisqu'il était Polonais. Ce qui n'empêche pas que c'est faux. Ce n'est pas la paysannerie russe, mais seulement la noblesse russe qui est fortement marquée par des éléments mongolo-tartares. » ("Lettres à Kugelmann")
  252. Réminiscence de la philosophie de l'histoire hégélienne.
  253. Cf. Lettre de Marx à Engels du 30.11.1867 – à propos des « actes barbares de Cromwell » en Irlande ainsi que celle du 24.10.1869 : « L'exemple irlandais montre combien il est malheureux pour un peuple d'en avoir assujetti un autre. Toutes les saloperies anglaises ont leur origine dans le Pale irlandais. Il faut encore que je bûche l'époque de Cromwell, mais il me paraît déjà assuré que l'affaire aurait pris une autre tournure en Angleterre également s'il n'y avait pas eu en Irlande la nécessité de dominer militairement et de créer une nouvelle aristocratie. »
  254. Cf. Marx : « La duchesse de Sutherland et l'esclavage »
  255. Cf. Marx : « L'Espagne révolutionnaire »
  256. Il n'y avait en fait pas de nationalité « illyrienne » distincte des Croates, des Serbes et des Slovènes, mais seulement un mouvement « illyrien » fondé par Ljudevit Gaj et qui se donnait pour objectif de créer une langue écrite commune aux Croates, aux Serbes et aux Slovènes.
  257. Si Engels accordait cette chance aux Slaves de Turquie, c'est seulement parce qu'il considérait les Turcs comme une « nation [un État] en pleine décadence ». À un autre endroit, il écrit en revanche : « Les Turcs enfin … assujettirent les Slaves au sud du Danube et de la Save, et le rôle historique des Slaves du sud fut terminé pour toujours. »
  258. « Une école qui légitime les vilenies d'aujourd'hui par les vilenies d'hier, une école qui traite de rébellion tout cri du serf contre le knout dès lors que le knout est un knout consacré par l'âge, un knout qui fait partie de l'héritage, un knout historique ... » « Critique de la philosophie du droit de Hegel » 1844.
  259. Mentionnons surtout « l'affirmation absurde selon laquelle la nation tchèque n'aurait jamais eu d'histoire « (Mayer, Fr. Engels, une biographie », I, 326). Six ans plus tard, Engels parlait déjà des « glorieuses époques de l'histoire bohémienne et serbe », ce qui ne l'empêchait cependant pas de continuer à dénier aux deux peuples tout avenir national.
  260. Ici, Engels se laisse aller à des exagérations. Suivant les indications statistiques de Šafařik communiquées dans la N.G.R. du 2.07.1848, on comptait alors dans la monarchie autrichienne : 4 414 000 « Tchèques et Moraves », 2 774 000 « Petits-Russes » (Ruthènes), 2 753 000 Slovaques, 2 594 000 « Serbes et Illyriens », 1 151 000 « Slovènes (Carinthiens) » et 800 000 Croates, en Turquie de son côté, 3 500 000 Bulgares et 2 600 000 Serbes.
  261. « Au nom de ceux d'entre nous qui habitent en Hongrie, nous avons proposé (au congrès slave de Prague) une alliance fraternelle aux Magyars, à ces ennemis enragés de notre race, qui, tout en ne comptant pas quatre millions d'individus, ont prétendu imposer leur joug à huit millions de Slaves. » (Bakounine, « Appel aux Slaves ».)
  262. Premier article de Engels consacré au « débat sur la Pologne à Francfort », 7.08.1848.
  263. Cette objection est particulièrement pertinente vis-à-vis de Engels qui voyait dans la capacité d'assimiler des peuples étrangers une pierre de touche de la force et de la vitalité d'une véritable « nation » ! C'est ainsi que dans sa lettre à Marx du 23.05.1851 (une lettre qui choque par son animosité envers les Polonais), il justifie son changement de position dans la question polonaise entre autres par l'argument suivant : « La Pologne n'a jamais été capable de nationaliser des éléments étrangers. Les Allemands des villes sont et restent des Allemands. » La Russie par contre, « s'entend à russifier les Allemands et les Juifs, comme le montrent de façon vivante tous les Russes allemands de la deuxième génération. Même les Juifs en viennent à avoir des pommettes slaves. » Dans son article (malheureusement encore inédit) intitulé « Monde germanique et monde slave » (1854-5) aussi, Engels estimait qu'une question décisive était de savoir si « une Pologne ressuscitée serait capable d'assimiler des éléments étrangers ? » Dans le même traité, il reconnaissait aux Grands-Russes « qui sont des demi-barbares, une remarquable capacité à assimiler des peuples barbares » (G. Mayer, op. cit., II, 59)
  264. Le terme de « peuples sans histoire » a certes été repris dans la littérature marxiste, mais on entend par là tout autre chose que Engels – à savoir des peuples dont « la culture nationale, à l'époque où seules les classes dominantes étaient porteuses de cette culture, ne connaît aucune histoire et stagne. » (O. Bauer, « La question des nationalités et la social-démocratie », p. 190-1). Comprise ainsi, la qualification de « peuples sans histoire » a un sens pleinement fondé et désigne de façon tout à fait pertinente la situation de beaucoup de peuples opprimés de l'Europe centrale et orientale aux XVIIIème et XIXème siècles.
  265. G.W.F. Hegel « Encyclopédie des sciences philosophiques »
  266. « L'existence d'un peuple inclut le but substantiel d'être un État et de se maintenir comme tel ; un peuple sans État … n'a à proprement parler pas d'histoire, les peuples existaient avant de constituer leur État, et d'autres existent encore maintenant comme nations sauvages. » (ibid.)
  267. Cité d'après H. Heller, « Hegel et la politique allemande », dans « Zeitschrift für Politik », 1923-4, p. 133
  268. Cité d'après G. Mayer, ibid., I, 126. - Du reste, en ce qui concerne les Slaves, Hegel se contente de la remarque suivante : « Les nations slaves étaient des nations d'agriculteurs. Or, cela implique la relation maîtres-valets. Dans l'agriculture, c'est l'action de la nature qui est prépondérante ; l'action humaine et l'activité subjective comptent moins par rapport au tout. Pour cette raison, les Slaves ont mis plus de temps, ont eu plus de difficultés à accéder au sentiment fondamental du soi subjectif, à la conscience de l'universel, à ce que nous avons appelé auparavant le pouvoir d'État, et ils n'ont pu prendre part au soleil levant (de la Réforme). » (« Leçons sur la philosophie de l'histoire »).
  269. On peut accorder à Dm. Donzow, socialiste ukrainien (devenu ultérieurement fasciste), que la conception hégélienne de la question nationale, dépourvue de toute sentimentalité, est supérieure à l'attitude platement libérale (« mazziniste ») qui ne veut voir traiter les problèmes nationaux que du seul point de vue de la justice abstraite (« justice éternelle »). (Dm. Donzow, « Engels, Marx et Lassalle à propos des peuples 'sans histoire' », Kiev, 1914.) D'un autre côté, il est indéniable que cette conception « non-sentimentale » s'est plus tard magnifiquement prêtée à servir de tenue de camouflage aux ambitions chauvines et impérialistes. Cf. lettre de Engels à Bernstein du 22.11.1882 : « Comme vous aviez déjà des sympathies pour les Slaves du sud « opprimés », je comprends parfaitement que ma lettre ne vous ait pas fait changer de sentiment. Dans la mesure où nous sommes passés d'abord par le libéralisme ou le radicalisme, nous avons tous à l'origine continué à véhiculer ces sympathies pour toutes les nationalités « opprimées », et je sais combien il m'a coûté de temps et de travail studieux pour arriver à m'en débarrasser – mais alors complètement. »
  270. Cf. la phrase suivante, écrite par Lassalle : « Le droit de l'esprit d'un peuple à exister pour lui-même est précisément lié à ce que cet esprit se développe sur son mode propre tout en se tenant à la hauteur du processus culturel de l'ensemble. Si ce n'est pas le cas, la conquête est un droit, et ce à priori, ou bien alors la démonstration en sera faite après coup. La pierre de touche de ce droit est, s'il s'agit de la conquête d'un peuple de race différente, plutôt l'extinction progressive de ce peuple, s'il s'agit de la conquête d'un peuple de la même race, plutôt son assimilation, son élévation au niveau culturel supérieur du conquérant. » (« La guerre d'Italie et la tâche de la Prusse », 1859.) - Rien d'étonnant à ce que Lassalle ait sympathisé avec les délires coloniaux de Rodbertus-Jagetzow ! (Vf. La correspondance de Lassalle avec Rodbertus).
  271. Lénine
  272. La théorie marxiste officielle ne consentit cependant jamais à l'admettre. On peut lire par exemple chez Kautsky : « Au milieu du siècle dernier, il n'était pas encore évident qu'à notre époque, il n'est plus aussi facile qu'au XVIIIème siècle, d'imposer à un peuple arriéré la langue du peuple plus avancé qui le domine. C'est ainsi qu'en 1848, furieux de l'aide que la contre-révolution avait trouvée chez bien des peuples slaves, Marx et Engels avaient considéré que ces peuples étaient voués à disparaître comme les Gaëls et les Bretons … C'était une grande erreur. Nos grands maîtres ne se sont ensuite plus jamais exprimés en ce sens. » (« La conception matérialiste de l'histoire », 1927, II, p. 582. C'est moi qui souligne.)
  273. Engels, « Le Po et le Rhin ».
  274. Souligné par Engels.
  275. C'est-à-dire les Polonais, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Lituaniens.
  276. N. Riazanov, « Marx et Engels à propos de la question polonaise », dans « Grünbergs Archiv » VI (1916, p). 215-217.
  277. Le 2.11.1882, Engels écrit à Kautsky : « Maintenant, vous allez me demander si je n'ai donc aucune sympathie pour les petits peuples et débris de peuples slaves qui ont été dispersés et divisés par la triple poussée des Allemands, des Magyars et des Turcs ? En fait, j'en éprouve très très peu. Le cri de détresse tchéco-slovaque : 'Bože, ak juš nikto nenj na zemi, ktoby Slavom spraviedlivost činil ?' (Mon Dieu, n'y a-t-il donc personne au monde qui fasse justice aux Slaves?), a reçu une réponse de Petersbourg, et tout le mouvement national tchèque a pour but que le tsar leur spraviedlivost čini (fasse justice). Et c'est la même chose avec les autres : les Serbes, les Bulgares, les Slovènes, les Ruthènes de Galicie (au moins en partie). Mais nous, nous ne pouvons pas partager ces buts. Ce n'est que lorsque l'effondrement du tsarisme aura libéré les aspirations nationales de ces nano-peuples de leur imbrication avec les tendances panslavistes à la domination mondiale que nous pourrons les laisser faire librement, et je suis certain que six mois d'indépendance suffiront à la plupart des Slaves austro-hongrois pour les amener à solliciter leur réadmission. Mais jamais on n'accordera à ces mini-peuples le droit qu'ils s'attribuent maintenant en Serbie, en Bulgarie et en Roumélie orientale : celui d'empêcher la construction du réseau ferré européen jusqu'à Constantinople. » (K. Kautsky, « L'aube du marxisme. Correspondance de Engels avec Kautsky », 1935, p. 70-71. Souligné par moi.) - Cf. également la lettre de Engels à Bebel du 17.11.1885, dans laquelle il parle des « misérables débris d'anciennes nations, les Serbes, les Bulgares, les Grecs et autres coupeurs de têtes ». (« Archives Marx-Engels », I (VI), p. 315. - Le lecteur sera peut-être un peu moins sidéré par ces expressions, en apprenant que par exemple Kautsky, dans l'organe théorique représentatif de la social-démocratie, la « Neue Zeit », qualifiait lui aussi encore en 1887 (!) les Tchèques de nationalité perdue sans retour … (« Die Neue Zeit », 1887, p. 447.) Nous développerons dans le prochain chapitre.
  278. Article de Engels ; « L'Allemagne et le panslavisme » dans la « Nouvelle Gazette de l'Oder » du 21.04.1855 (« Recueil des écrits de K. Marx et Fr. Engels, 1852 - 1862 », tome II, p. 227-229)
  279. « Sur trois côtés, les Magyars sont donc entourés d'ennemis naturels ... »
  280. Cf. le passage suivant tiré de l'article « L'Allemagne et le panslavisme » (1855) : « La race slave, longtemps divisée par des querelles intestines, rejetée vers l'est par les Allemands, assujettie, en partie, par les Allemands, les Turcs et les Hongrois, réunifiant discrètement ses divers rameaux après 1815 avec la croissance progressive du panslavisme, cette race affirme maintenant pour la première fois son unité et, ce faisant, déclare une guerre à mort aux races romano-celtes et allemandes qui ont jusqu'ici dominé l'Europe. »
  281. Engels écrit dans ses articles sur la Pologne : « Il va de soi qu'il ne s'agit pas créer une Pologne fictive, mais une Pologne viable. Elle doit au moins (!) avoir l'étendue de 1772, elle doit posséder, non seulement les territoires traversés par ses grands fleuves, mais leurs embouchures, et avoir sur la Mer Baltique une importante région côtière. » Cf. note … p. … ainsi que la remarque de G. Mayer sur la politique polonaise de Engels en 1881 : « Ce n'est que 'si c'était indispensable' qu'il voulait bien céder à la nouvelle Pologne aussi une petite parcelle de la Pologne prussienne ... »
  282. « Morlaques, Maurolaques …, ethnie slave du sud dans le nord de la Dalmatie …, environ 100 000 personnes. Les Morlaques parlent serbe et appartiennent à l'église orientale. » (Der große Brockhaus)
  283. Ainsi, par exemple, « au congrès de Prague de la social-démocratie tchèque de décembre 1913, qui s'occupa de la question nationale ainsi que de la question de l'édification d'un État en Bohème, c'est la tendance nationale modérée dirigée par le député Johannis qui l'emporta. Š'meral avait alors comme aujourd'hui (1917) pour programme l'obtention de l'autonomie nationale dans le cadre de la monarchie austro-hongroise. … Dans l'exposé des motifs de la résolution présentée, Š'meral déclare que la création d'un État totalement indépendant en Bohème serait la pire des calamités qui pourraient frapper le peuple tchèque, cet État devenant alors le jouet des grandes puissances voisines. Il serait habité pour un tiers par des Allemands qui trouveraient un puissant appui dans le Reich allemand à ses frontières, ce qui serait une source permanente de conflits. La Bohème, disait-il, n'avait pas de frontière maritime et dépendrait donc économiquement en permanence des nations ayant une façade maritime. Le souci de ménager la population allemande et celui de la justice nationale devaient amener la social-démocratie tchèque à refuser la constitution d'un État en Bohème. » (E. Strauß, « La social-démocratie tchèque et l'État de Bohème », - « Der Kampf [la lutte] », 1917, p. 279-280)
  284. Soulignons-le : ce qui était jugé impossible, c'était l'État tchèque, pas l'existence nationale du peuple tchèque de façon générale. (Il faut cette précision pour que l'affirmation de Engels apparaisse comme justifiée dans une certaine mesure).
  285. K. Kautsky, « La nationalité moderne » (« Die Neue Zeit », 1887, p. 447) – Quel « matérialisme » vulgaire et primitif dans ces considérations !
  286. B. Š'meral, « La question nationale dans la social-démocratie jusqu'au congrès de Hainfeld », dans « Akademie » (en tchèque), 1909. (Cité dans la revue « Der Kampf », 1.12.1909, p. 144)
  287. La Samogitie (lituanien : Žamaitis) est le nom de la Lituanie occidentale située entre la Prusse Orientale et la Courlande, dont les habitants sont de parfaits Lituaniens.
  288. Lettre de R. Luxembourg à l' « Iskra », l'organe de la social-démocratie russe, n°70 du 25.08.1904. Les partisans de Rosa Luxembourg écrivirent de même dans la revue « Przegląd Robotniczy » : « La nationalité lituanienne est en voie d'extinction. Dans le même temps se développe la classe ouvrière, et conscience et solidarité se renforcent. La classe ouvrière a, en Lituanie comme partout ailleurs, ses propres intérêts de classe. Elle n'a rien de commun avec la question de la nationalité et de la fédération. » (Cité dans M. Mazowiecki, « Historia ruchu socjalistycznego w zaborze rosyjskim », 1903, p. 406.) - Rien d'étonnant à ce que les social-démocrates polonais aient estimé pertinent d'appeler leur parti « Social-démocratie du royaume de Pologne et de Lituanie » (SDKPL).
  289. Style et contenu de cette brochure plaident clairement en faveur de la thèse selon laquelle elle a été – au moins partiellement - écrite par Plekhanov lui-même.
  290. « L'impasse du socialisme ukrainien en Russie » (en russe), Genève, 1891, p. 34.
  291. D'après N. Skrypnik, « À propos de la théorie de la lutte entre les deux cultures », « Nascha Prawda » (en ukrainien), 1926, n° 6 et 7, p. 21. - Un témoin qualifié écrit : « In 1923, I proposed to the party conference of the Bolsheviks of the Ukraine that functionaries should be able to speak and write the idiom of the surrounding population. How many ironical remarks were made about this proposal, in the main by the Jewish intelligentsia who spoke and read Russian and did not wish to learn the Ukrainian language ! » L. Trotzki, « Thermidor and Antisemitism », dans « The New International »,1941, p. 92.
  292. C'est-à-dire étatique.
  293. Allusion au discours de Jordan, député au parlement de Francfort. Celui-ci reconnaissait à la Pologne un rôle de héros dans une « vraie tragédie », mais soulignait en même temps : « Vouloir rétablir la Pologne seulement parce que sa ruine nous navre à juste titre, j'appelle cela faire preuve d'une sentimentalité stupide. »
  294. (Les passages soulignés le sont par Engels.) - Trois ans plus tard, Engels écrit néanmoins à Marx : « Plus je réfléchis à l'histoire, plus il me paraît évident que les Polonais sont une nation foutue [en français] et qu'on ne peut plus les utiliser comme moyens qu'en attendant que la Russie elle-même soit entraînée dans la révolution agraire. La Pologne n'aura alors plus aucune raison d'être [en français]. Les Polonais n'ont jamais rien fait dans l'histoire que de donner le spectacle d'une courageuse bêtise toujours en train de chercher querelle. On ne peut citer aucun moment où la Pologne aurait représenté avec succès le progrès, ne serait-ce que contre la Russie, ou aurait fait quelque chose d'importance historique … Nous n'avons heureusement pas pris dans la Nouvelle Gazette Rhénane d'autres engagements positifs envers les Polonais que l'inévitable restauration dans des limites appropriées (suitable) – et encore, sous condition d'une révolution agraire. Je suis sûr que cette révolution se produira plutôt avec tous ses effets en Russie qu'en Pologne, à cause du caractère national et du développement plus avancé des éléments bourgeois en Russie. Qu'est-ce que Varsovie et Cracovie en comparaison de Petersbourg, Moscou, Odessa, etc. ! » Lettre du 23.05.1851) – On ne peut nier que cette lettre était génialement prophétique, mais ses conclusions politiques ne peuvent néanmoins qu'être qualifiées de regrettables.
  295. Mehring note que « 1846 avait montré en Galicie ce qu'il en était de la démocratie paysanne polonaise. »
  296. Il s'agit de la comparaison faite par Engels entre les Provençaux et les Polonais, comparaison destinée à acculer dans ses derniers retranchements le « citoyen humaniste Ruge » dont le discours consacré à la Pologne au Parlement de Francfort était la cible de sa polémique. Voici ce passage, très important pour notre sujet : « La nationalité française méridionale n'avait pas, au Moyen-Âge, plus de liens de parenté avec celle du nord de la France que la nationalité polonaise n'en a avec la nationalité russe. Au Moyen-Âge, la nation provençale, celle du sud de la France, n'avait pas seulement un 'haut niveau de développement' (Engels se réfère ici aux propos de Ruge), elle était en tête de toute l'Europe. Elle avait été la première de toutes les nations modernes à avoir une langue de culture … Pour ce qui est de la chevalerie féodale, elle rivalisait avec les Castillans, les Français septentrionaux et les Normands d'Angleterre. Pour l'industrie et le commerce, elle ne le cédait en rien aux Italiens … Et pourtant, comme la Pologne, elle a d'abord été partagée entre la France du nord et l'Angleterre, avant d'être totalement soumise par les Français du nord … Pendant des siècles, les méridionaux ont combattu contre leurs oppresseurs. Mais le cours de l'histoire fut sans pitié. À la fin d'une lutte qui avait duré trois siècles, leur belle langue était réduite au rang de patois, et eux-mêmes étaient devenus Français. Le despotisme imposé par la France du nord à la France du sud dura trois cents ans, et c'est seulement au bout de ces trois cents ans que les Français du nord compensèrent ces siècles d'oppression – en anéantissant les derniers restes d'autonomie de la France du sud. La Constituante démantela les provinces indépendantes, la poigne de fer de la Convention fit pour la première fois des habitants de la France méridionale des Français et leur donna en contrepartie de leur nationalité la démocratie … Et pourtant, jamais personne n'a dit que l'oppression de la France méridionale par les Français du nord était une « ignoble injustice » (comme le dit Ruge à propos de l'oppression de la Pologne). Comment est-ce possible, citoyen Ruge ? Ou bien l'oppression subie par la France méridionale est une ignoble injustice, ou bien l'oppression subie par la Pologne n'en est pas une … Où donc est la différence entre les Polonais et les Français du sud ? » Et Engels répond : « Le sud de la France était le foyer de la réaction … C'était la principale tranchée arrière du féodalisme, et c'est resté jusqu'à aujourd'hui un bastion de la contre-révolution … La Pologne, en revanche, c'est le foyer de la révolution en Russie, en Autriche et en Prusse. L'opposition aux oppresseurs, c'était en même temps l'opposition à la haute aristocratie en Pologne même … La garantie est là, c'est elle qui rend inéluctable la restauration de la Pologne. »
  297. « Est-ce qu'une Pologne ressuscitée serait capable d'assimiler des corps étrangers ? Engels (dans le fragment inédit à ce jour intitulé« Monde germanique et monde slave ») lie la réponse à la question de savoir si les Polonais réussiront à constituer une paysannerie libre, et plus généralement à mettre sur pied un État paysan libre ». (G. Mayer, op. cit., II, 59.) L'Ukraine est sans doute le meilleur exemple pour illustrer le bien-fondé des réflexions de Engels. Il y eut encore en 1848 une petite fraction de l'intelligentsia ukrainienne (p. ex. l'écrivain Wahylewytsch) pour se réclamer de la cause polonaise, et encore en 1863, quelques intellectuels ukrainiens à prendre part à l'insurrection polonaise. Parmi eux, l'arrière-grand-père de l'auteur. Mais son grand-père était déjà un ardent patriote ukrainien et adversaire de la domination polonaise et russe. Si donc la noblesse polonaise petite et moyenne avait réellement été ce que Marx et Engels avaient le tort de croire qu'elle était, à savoir un pendant est-européen du jacobinisme, si elle avait effectivement mis en œuvre l'émancipation sociale des masses paysannes ukrainiennes, il n'y aurait peut-être plus aujourd'hui de « question ukrainienne ». (Et la même chose vaut mutatis mutandis pour la « démocratie grand-russe » de l'époque). Mais comme la noblesse polonaise n'en a jamais été capable, comme elle a laissé passer la dernière chance que lui offrait l'histoire, c'est la renaissance élémentaire du peuple ukrainien qui a pris forme, et de nos jours, il apparaît totalement exclu que les Ukrainiens s'assimilent, que ce soit aux Polonais ou aux Russes ...
  298. Cf. l'excellente étude de O. Bauer sur les « conditions de l'assimilation nationale » (« La lutte », 1912, p. 257) : « Les périodes les plus favorables à une assimilation nationale sont celles des grandes luttes économiques, sociales, politiques, religieuses. Quand des batailles qui ont pour enjeux les grandes finalités de l'humanité déchaînent les passions, les différences nationales apparaissent comme d'importance mineure, et les gens adoptent facilement une nationalité étrangère. C'est pourquoi, à l'époque de la Réforme, comme à celles de la grande révolution anglaise ou de la grande révolution française, ce sont des ethnies entières qui ont pu être assimilées. Tant que Marx et Engels crurent que la Révolution de 1848 inaugurait une époque révolutionnaire touchant l'Europe entière pendant des dizaines d'années, ils s'attendirent à une rapide assimilation des Tchèques, des Slovaques, des Ruthènes. Ils comptaient sur la force d'assimilation qui émane de tout mouvement révolutionnaire. »
  299. K. Kautsky, « La libération des nations ». 1918, p.8
  300. « Et bien que nulle part la masse de la population n'ait pris part aux petites querelles suscitées par les dirigeants panslavistes, quand ce ne serait que parce qu'elle est trop ignorante, il restera à jamais inscrit dans les mémoires qu'à Prague, ville à moitié allemande, des bandes de fanatiques slaves ont acclamé et répété le mot d'ordre : 'Plutôt le knout russe (sic) que la liberté allemande !' » (« Révolution et contre-révolution en Allemagne »). Où Engels a puisé cette anecdote plus que douteuse, je l'ignore.
  301. « Mais tandis que les Français, les Allemands, les Italiens, les Polonais, les Magyars, hissaient le drapeau de la Révolution, les Slaves s'enrôlèrent comme un seul homme sous celui de la contre-révolution » …. « Le sort de la Révolution autrichienne dépendait alors de la position des Tchèques et des Slaves du sud ; nous ne leur pardonnerons jamais d'avoir, au nom de leurs mesquines espérances nationales, trahi la Révolution au moment décisif ! »
  302. Cf., conservées aux archives du Reichstag autrichien de 1848/49, vol. 117, n° 1181, les pétitions de 20 communes du district de Tarnow demandant « que la Galicie reste en Autriche et que le pays continue à être administré de la même manière que jusqu'ici. » … (« Qu'il y a beaucoup de seigneurs polonais qui aimeraient introduire en Galicie la domination polonaise avec sa noblesse et ses fonctionnaires … Nous craignons la domination polonaise parce qu'il n'en sortirait rien de bon ... »)
  303. Le 13.04.1886 encore, le gouverneur de Galicie écrivait à Vienne : « Dans mon rapport du 9.01 de ce mois, j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence qu'ici et là réapparaissent les rumeurs extravagantes répandues en automne 1885 dans la population rurale … de quelques districts de Galicie occidentale et annonçant un soulèvement de la noblesse polonaise, la réintroduction de la robot (corvée ) etc. - Depuis cette date me sont parvenus des rapports officiels et des communications privées alarmantes selon lesquelles les rumeurs qui agitent le peuple des campagnes circulent dans les versions et sous les formes les plus variées dans quelques districts, et notamment à Grybow, Gorlice, Tarnow, Pilzno et Dabrowa, et provoquent l'inquiétude de la population. Tantôt il se dit qu'un soulèvement polonais se prépare, tantôt on prétend que la « robot » va être réinstaurée et que les nobles rassemblent des armes pour prendre leur revanche sur les paysans pendant la semaine sainte et venger les événements de 1846 ... » (Inf.Büro, « Annexe », doss. 11)
  304. Voir à ce sujet : « Grande Encyclopédie Soviétique », vol. 10, article de A. Bolgar, « La Hongrie, Esquisse historique », p. 54 et 57.
  305. Cette façon de faire substitue à vrai dire une conception fataliste de l'histoire à la conception matérialiste. Schuselka, était déjà un « matérialiste » de cette espèce. À la commission du Reichstag, il déclara lors de la séance du 12.10. 1848 : « Messieurs, nous nous couvririons de ridicule ! [si nous appelions les paysans à notre secours]. Si je pouvais imaginer que cela puisse être utile, que les habitants des campagnes se soulèvent réellement en masse [pour défendre Vienne], je serais tout à fait partisan de mobiliser le Landsturm [milice]. Mais ces messieurs les paysans ne viendront pas, tout simplement. Ils ont eu leur part, la « robot » [corvée] est supprimée, et maintenant, les paysans ne voient plus pour quelle cause ils devraient aller se faire massacrer. » (Bach, op. cit., 735-6). Il ne vint bien entendu pas à l'idée du brave Schuselka qu'une question importante était de savoir qui, au yeux de la paysannerie, était vraiment à l'origine de l'abolition de la corvée, il ne songea pas qu'il pouvait y avoir encore d'autres questions intéressantes pour « ces messieurs les paysans », par exemple celle des indemnisations liées à l'abolition de la corvée, celle de la propriété des bois et des pâtures ...
  306. R. Luxembourg, « Le cancan de la contre-révolution » (en polonais), dans « Przegląd Socialdemokratycny », 1908, n°4, p. 278.
  307. « Pour le paysan galicien, par exemple, la question de la propriété se réduit à la transformation de la propriété foncière féodale en petite propriété bourgeoise. Elle a pour lui le même sens que celui qu'elle avait pour le paysan français de 1789 » … (K. Marx, « La critique moralisante et la morale critique », octobre 1847.
  308. Marx écrit à propos de l'historien français Thierry : « Au reste, il a démontré, contre son gré, que rien n'a davantage arrêté la Révolution française dans son cours victorieux que le fait qu'elle se soit résolue seulement en 1789 à faire common cause avec les paysans. » (Lettre à Engels du 27.07.1854) Nous savons aujourd'hui que les Jacobins ont été les premiers en 1793-94 à trouver un langage commun avec les paysans, que Marx, donc, se trompe sur ce point.
  309. Le côté utopique de la politique hongroise et polonaise de la N.G.R. consistait précisément à nourrir des espoirs de ce genre !
  310. « L'erreur décisive des démocrates allemands, et aussi au début, des démocrates français » - dit-il dans sa « Confession » (1851) – provenait à mon avis du fait qu'ils avaient restreint leur propagande au périmètre des villes ; ils ne se soucièrent absolument pas des paysans. »
  311. Ainsi, le « droit de propination » (le monopole seigneurial sur la fabrication et la vente des spiritueux) ne fut aboli en Galicie qu'au XXème siècle.
  312. D'après le « projet d'indemnisation » de la noblesse polonaise de Galicie présenté en 1846 au gouvernement, les indemnités à régler pendant 20 ans pour dédommager les seigneurs de l'abolition des charges féodales, devaient être prévues pour équivaloir à presque 80% du revenu net des terrains des paysans ! (Cf. : Archives gouvernementales de -Lemberg, « , Leipzig Prés. N° 438 ex 1851, ainsi que « Mémoires et dossiers de Galicie en 1846 », Leipzig 1847, p. 227-84.) Et c'est sur cette noblesse- que Engels écrivit le 2.09.1848 dans la N.G.R. : « Même la noblesse, qui était encore en partie prise dans le féodalisme, se joignit à la révolution démocratique (en Pologne) avec un sens du sacrifice sans précédent ! » ...
  313. M. Bakounine, « Deux écrits des années 40 du XIXème siècle » (« Bibliothèque internationale de philosophie », vol. II, n° 11-2), p. 27-8. (La dernière proposition est soulignée par Bakounine).
  314. W. Polonskij, « M. Al. Bakunin » (en russe), B. I., p. 204.
  315. Il s’agit de la guerre opposant les États-Unis et le Mexique en 1846-47, à laquelle Engels avait, un an auparavant, consacré un article dans le même sens intitulé , « Les mouvements de 1847 ».
  316. Cf. K. Kautsky, « La libération des nations » (« Die Neue Zeit », 1917, p. 148)
  317. « Le panslavisme a toujours été, non seulement une idéologie fondamentalement réactionnaire, mais plus spécialement une idéologie de l’impérialisme russe. Engels se trompait lorsqu’il a cru qu’elle n’était pas née en Russie. Toute la théorie, la philosophie, toutes les publications du panslavisme, sont nées en Russie. » (R. Luxembourg, « Le cancan de la contre-révolution », « Przegląd Socjaldemokratyczny », 1908, p. 282). - Ce que dit Rosa Luxembourg est certes exact, - mais n’est valable que dans la mesure où on voit dans le panslavisme pour l’essentiel précisément une idéologie de l’impérialisme russe. Mais alors, ce n’est ni Kollar ni Gaj, mais Pogodin qui apparaît comme l'ancêtre authentique de la doctrine panslaviste. Engels, lui, comme nous allons le voir, avait une conception plus large du panslavisme ; de là son avis différent sur le lieu de naissance de cette idéologie.
  318. On pourrait avoir l’impression que Engels ne refuse qu’exceptionnellement, seulement à un certain nombre de peuples slaves la droit à une existence indépendante. En réalité, comme nous le savons, il n’a voulu accorder un avenir national à aucun peuple slave – sauf les Russes et les Polonais.
  319. La Galicie fait bien sûr exception.
  320. Expression de K. Havlíček-Borovský, important journaliste tchèque.
  321. Dans le même sens, le marxiste ukrainien W. Schach-Raj dit que l’Ukraine « avait toujours parlé le langage de l’indépendance nationale, même quand elle affirmait le contraire ». (Son livre : « À propos de l’instant » (en ukrainien), 1919.)
  322. Ceux qui étaient ainsi attaqués ont réagi sur le même ton. Bakounine écrit : « Sont panslavistes, aux yeux des Allemands, tous les Slaves qui refusent avec fureur et dégoût la culture qu’ils veulent leur imposer. Si c’est ça le sens qu’ils donnent au mot ‘panslavisme’, alors je suis panslaviste de tout mon cœur. »
  323. « Ces traîtres ont fini par comprendre qu’ils ont néanmoins été bernés par la contre-révolution, qu’il ne sera ni question d’une ‘Autriche slave’, ni d’un ‘État fédératif avec des nations égales en droit’ et surtout pas d’institutions démocratiques pour les Slaves autrichiens … Les comités de la Slovanská lípa se retrouvent partout face au gouvernement et font tous les jours la douloureuse expérience de s’être fait piéger. Mais il est trop tard maintenant ; réduits à l’impuissance dans leur propre pays face à la soldatesque autrichienne qu’ils ont eux-mêmes réorganisée, repoussés par les Allemands et les Magyars qu’ils ont trahis, rejetés par l’Europe révolutionnaire, ils vont devoir subir le même despotisme militaire qu’ils ont contribué à imposer aux Viennois et aux Magyars. »
  324. Wendel dans la « Slavonic Review », p. 296.
  325. Publié dans le « Bolschewyk » ukrainien, Charkov, 1930. (Cf. T. Prokopovytsch, « La question nationale au miroir déformant de W. Zatonsky » dans « Nova Kultura » (en ukrainien), Lemberg 1930.)
  326. Cf. le passage suivant dans la « Confession » de Bakounine : « Les Allemands étaient habitués de longue date à les considérer (les Slaves autrichiens) comme leurs serfs, et ne leur accordaient même pas le droit de respirer en slave. Cette haine des Slaves, cette détestation était partagée par tous les partis (1848/49) sans exception. Non seulement il y avait les conservateurs et les libéraux qui s’en prenaient à l’Italie et à la Pologne, mais ceux qui criaient le plus fort contre les Slaves, c’étaient les démocrates – dans les journaux et les brochures, dans les parlements et les réunions populaires, dans les clubs, dans les bars et dans la rue … C’était un tel tapage, un tintamarre tellement incessant que si les braillements allemands pouvaient tuer ou blesser, les Slaves auraient péri, tous tant qu’ils sont, depuis longtemps. »
  327. Voilà encore un pium desiderium de Bakounine, car la couche dominante aristocratico-bourgeoise n’a jamais cessé d’asservir les peuples étrangers vivant en Hongrie.
  328. V. Čejchan, « Bakounine en Bohème » (en tchèque), 1928, p. 193, 196, 198.
  329. Est visé ici surtout le rôle de Bakounine dans les préparatifs de l’action militaire slovaque contre les Hongrois (été 1848) qui échoua en raison des désaccords divisant les Slovaques eux-mêmes. (Voir : Tobolka, op. cit., I, 117. Également la lettre de L. Štur à Bakounine, dans V. Polonskij, « Matrialy etc., I, 28.) Bakounine, à vrai dire, se vit par la suite contraint de blâmer sévèrement ses amis slaves. « Frères, que faites-vous ?. » - écrivit-il à un partisan slave inconnu - « Vous menez le monde slave au désastre … Vous sacrifiez la grande cause des Slaves et n’agissez qu’au profit de l’empereur et de l’aristocratie autrichienne. Vous croyez que la diplomatie va vous sauver – elle causera votre perte. Vous déclarez la guerre à la Révolution, vous vous mettez au service de la réaction, vous êtes la honte de tout ce qui est slave. » (Steklov, « M. Bakounine, Œuvres et correspondance » (en russe), I, 320). Engels avait donc bien raison quand il écrivit en visant Bakounine : « Et quand des démocrates slaves sincères mais isolés crient maintenant aux Slaves autrichiens d’aller se joindre à la Révolution, de considérer la monarchie autrichienne comme leur ennemi principal, et même de faire cause commune avec les Magyars dans l’intérêt de la Révolution, ils font penser à la poule qui court de droite et de gauche sur le bord de la mare et se désespère à la vue des canetons qu’elle a couvés elle-même et qui lui échappent tout à coup pour aller plonger dans un élément qui lui est totalement étranger et où elle ne peut les suivre. »
  330. Cf. M. Drahomanov, « Correspondance socio-politique de M. Bakounine avec Al. J. Herzen et Ogarjov », 1895, p. 285-289.
  331. Voici ce passage : « … Mon imagination continuait à divaguer : je croyais et espérais que la nation hongroise, contrainte par les circonstances, par sa situation isolée entre des populations slaves, enfin par sa nature plus orientale qu’occidentale, que tous les Moldaves et les Valaques et finalement même les Grecs adhéreraient à la Ligue Slave, et qu’ainsi se formerait un empire oriental uni et libre, une nouvelle puissance mondiale en orient opposée, sans être hostile, à la puissance occidentale ; sa capitale serait Constantinople. » Les deux biographes russes de Bakounine divergent sur l’appréciation à porter sur ce passage très caractéristique. Tandis que Staklov entreprend de défendre Bakounine contre lui-même en insistant sur le caractère problématique de la « Confession » (« M. Bakounine, etc. » vol. I, p. 312-313), Plonskij estime que « non seulement il est superflu, mais qu’en outre il n’y a aucune raison de prendre ainsi la défense de Bakounine ». « Le panslavisme révolutionnaire », dit-il, « n’est malgré tout rien d’autre que du panslavisme. Or s’il y a du panslavisme quelque part, tôt ou tard, mais en tout cas inévitablement, on voit arriver aussi Constantinople. » Op ; cit., p. 369-370.)
  332. C’est pourtant bien ce que fait Engels ; par exemple dans son fragment « Monde germanique, monde slave ». (G. Mayer, op. cit., II, 55.)
  333. « De la même façon que, dans le reste de l’Allemagne, à l’abri de la ‘philosophie’, la politique et la théologie étaient soumises à la critique, en Autriche, à la barbe de Metternich, la philologie était utilisée par les panslavistes pour prêcher la doctrine de l’unité slave et créer un parti dont le but évident était de bouleverser en Autriche les rapports de toutes les nationalités entre elles ... » (Engels)
  334. Le plus grand poète ukrainien.
  335. Historien ukrainien.
  336. « Confession de M. Bakounine », 6-7.
  337. « Appel », p. 37-38.
  338. Citation d’un poème de la poétesse russe Zinaïda Hippius.
  339. Bakounine est resté toute sa vie fidèle à cette idée – très paysanne - de brûler les documents.
  340. « Confession », 61-62.
  341. La grande insurrection des paysans russes ayant à sa tête le Cosaque Emelian Pougatchev.
  342. Cf. chapitre 3 de la section I. C’est seulement en 1856 qu’on trouve dans la correspondance de Marx et Engels, jetée comme au passage, la remarque suivante : « Toute l’affaire en Allemagne dépendra de la possibilité de soutenir la révolution prolétarienne par une sorte de réédition de la guerre des paysans ». Lettre de Marx à Engels du 16.04.1856.
  343. Supplément au n° 122/23 du « Kolokol » (15 mars 1862, Londres), p. 1026. - Naturellement, même Bakounine le savait : « La nationalité est un fait, pas un principe. Étant un fait, elle a le droit d’exister et de se développer librement. Si c’est un principe, elle ne sert que de dérivatif contre l’esprit de la Révolution. Le droit de la nationalité est le résultat naturel du principe suprême de la liberté ; mais dès qu’il se dresse contre la liberté, il cesse d’être un droit. » (Bakounine).
  344. « C’est pourquoi quand certains disent qu’ils veulent la restauration de la Pologne sur la base du principe des nationalités, cela prouve seulement qu’ils parlent sans savoir : car la restauration de la Pologne signifie la restauration d’un État qui serait fait d’au moins quatre nationalités. » (Cité d’après la traduction de H. Cunow, « La théorie marxiste de l’histoire, de la société et de l’État », II, 45).
  345. Bakounine lui-même avait une vision déformée de cette relation, et il ne pouvait en être autrement. C’est ainsi qu’il reproche aux « marxistes », « pangermanistes dévorant le monde entier » (!), d’être bien obligés d’être contre la révolution paysanne à partir du moment déjà où cette révolution représente une révolution spécifiquement slave » (État et anarchie », 1919, p. 254.) C’était en fait l’inverse : Marx et Engels étaient contre la « révolution slave » de Bakounine parce qu’elle était à leurs yeux une révolution spécifiquement paysanne … C’est ainsi que Marx écrit dans ses notes sur ce livre de Bakounine : « Il veut que la révolution sociale européenne, qui repose sur la base économique du mode de production capitaliste, ait lieu en prenant pour référence les peuples agricoles et pastoraux russes ou slaves, en ne s’élevant pas au-dessus de cette échelle … Ce ne sont pas les conditions économiques, c’est la volonté, qui est le fondement de sa révolution sociale. » (Letopisi Marksizma » (en russe), II, 1926, p. 94.)
  346. « Kolokol », ibid. p. 1025.
  347. La proclamation de Bakounine commence ainsi : »Sans aucun doute, l’empire turc s’effondrera en même temps que l’Autriche, et sur les décombres de ces deux États monstrueux, on verra se lever les représentants missionnés d’une nouvelle civilisation, d’une nouvelle vie, d’une liberté sans bornes : les Italiens, les Grecs, les Magyars, et tout le grand peuple slave fraternellement réunifié. La Pologne s’est éveillée à une nouvelle vie. Cela va être le tour de la Russie. Oui certes, une époque vraiment grandiose. » (Ibid. p. 1021)
  348. Là, Bakounine se trompe, car les Ukrainiens de Galicie sont, ou plutôt étaient catholiques jusqu’à il y a peu (« Église grecque-catholique »).
  349. Il était à cette date-là encore permis de poser la question ainsi. Raison pour laquelle Drahomanov avait tort de s’indigner de considérations semblables chez Herzen. (Cf. son livre : « La Pologne historique et la démocratie grand-russienne » [en russe], Genève, 1881.)
  350. « Kolokol », ibid. p. 1027.
  351. À vrai dire, dès 1860, Kostomarov, historien ukrainien célèbre, s’adressa aux éditeurs du « Kolokol » pour leur dire : « Que donc ni les Russes, ni les Polonais, ne considèrent les territoires habités par notre peuple comme les leurs ! » (Article « L’Ukraine » dans le n° 61 du « Kolokol » de 1860.) Cette mise en garde n’était pas déplacée, comme le montre l’article de Herzen dans le n° 147 du « Kolokol » de 1862, dans lequel celui-ci déclarait à l’intention des Polonais : « Y a-t-il un seul Russe qui ne regarderait pas, et à bon droit, Kiev (la capitale de l’Ukraine) comme une ville tout aussi russe que Moscou ? »
  352. Ce n’est assurément pas un hasard si à ses débuts, la social-démocratie russe, précisément elle, se montra si peu ouverte aux aspirations « séparatistes » des nationalités non-russes ! Le prolétariat urbain d’Ukraine, de Biélorussie etc. était russifié ou russe, et il n’était que naturel qu’il ait vu dans les mouvements nationaux séparatistes plus un facteur parasite désagréable qu’un allié pour l’avenir. Ce n’est qu’avec Lénine que la question nationale devait prendre une nouvelle importance – cette fois comme problème stratégique de la révolution prolétarienne.
  353. Ce que Drahomanov dit de Herzen vaut tout autant (avec certaines restrictions) pour Bakounine : « De par sa formation historico-philosophique initiale, Herzen était – tout comme Constantin Aksakov et leurs autres camarades russes – un Hégélien. Or, suivant la doctrine de Hegel, l’humanité évolue en franchissant différentes marches, chaque marche s’incarnant dans une nation donnée. Selon Hegel, ce sont les Allemands (et particulièrement les Prussiens) qui sont sur la dernière marche, aucune succession n’étant prévue par ailleurs. De sorte que Herzen lui-même se moquait des Hégéliens selon qui le Seigneur Dieu vivait maintenant à Berlin. Les Hégéliens de Moscou, pour leur part, n’y ont changé qu’une chose, ils ont transféré le Seigneur Dieu chez les Slaves, et parmi ces derniers, bien entendu chez les Grands-Russiens. Ce faisant, les socialistes, comme par exemple Herzen, ont combiné la théorie du remplacement de la période germanique de l’histoire par la période slave avec celle du remplacement du règne de la bourgeoisie par le triomphe des classes ouvrières ... » (« Correspondance de M. A. Bakounine avec A. J. Herzen et M. P. Ogareff, p. 73.) Cf. l’article de Plekhanov « De l’idéalisme au matérialisme » (1914) : « Chaque niveau de développement de l’esprit du monde est représenté sur la scène historique, dans la doctrine hégélienne, par un peuple particulier ... L’époque historique actuelle est l’époque de la culture germanique … Mais les peuples slaves ne pouvaient bien entendu pas reconnaître sans ambages l’hégémonie germanique. Dans les pays slaves, à partir de l’époque de Schelling, une partie de la classe moyenne cultivée se penchait activement sur la question de savoir quelle étape du développement de l’esprit du monde il était dévolu à ces peuples de représenter. » « Sotchynenia », vol. XVIII, p. 140)
  354. Cf. la lettre de Bakounine à N. Joukovski, 17.07.1870 : « Karl Marx a parfaitement raison en ce qui concerne le panslavisme, qui a toujours été et sera toujours un despotisme caché. Les tsars russes ont toujours promis aux peuples slaves de les libérer du joug étranger, pour ensuite les assujettir au despotisme russe …, et on est bien obligé de reconnaître que nos frères slaves prêtent activement main forte à la propagande tsariste avec leur nationalisme unilatéral, de même que les Prussiens en Silésie (avec leur politique antipolonaise) et nos Polonais (aspirant à se soumettre les Ukrainiens) dans la Galicie petite-russienne. » (Steklov, op. cit., tome III, p. 330, note 1.)
  355. Steklov écrit p. ex. : « De toute évidence, dans cette controverse [sur le droit à l’autodétermination des peuples sans histoire], c’est plutôt Bakounine qui a raison … Si l’on met les deux points de vue à côté l’un de l’autre, celui de Bakounine, avec tous ses défauts, se rapproche davantage des conceptions actuelles que celui défendu par Marx et Engels … “ (Op. cit., I, 244 et 243.)
  356. "Au nom du 'parti extrême' dont il se revendique lui-même, Engels déclare ici" (dans la brochure restée jusqu'ici inédite "Monde germain et monde slave", 1855), "qu'il n'est ni 'teutonisant ni démocratiquement bouffeur de boches'. Théoriquement, il lui est indifférent que ce soit la France, l'Allemagne ou l'Angleterre qui soit l'épicentre du mouvement, que le développement historique abatte et mette en miettes telle ou telle nation. Mais la théorie, dit-il, ne montre pas que ce soit le destin vers lequel l'Allemagne s'achemine … Le parti extrême dit la vérité aux Allemands sans ménagements, mais vis-à-vis de l'étranger, il est toujours plein de fierté. Le parti allemand le plus radical est en même temps le parti le plus national en Allemagne. La chose est possible, continue-t-il, parce qu'en Allemagne, la lutte pour l'unité intérieure et pour un terrain propice au mouvement coïncide avec la lutte des classes. Sa frontière orientale et son indépendance sont immédiatement menacées par le panslavisme dont les manifestations effectives ont eu jusqu'ici un caractère réactionnaire. La preuve en étant le comportement des Slaves autrichiens pendant la Révolution …" (G. Mayer, op. cit., II, 56.)
  357. "Avec le développement de la production capitaliste, se crée un niveau moyen de la société bourgeoise et en corollaire, un degré moyen de tempéraments et de dispositions dans les différents peuples. Ce mode de production est essentiellement cosmopolite comme le christianisme." (K. Marx, "Théories sur la plus-value", III, 519)
  358. Engels à l'adresse des révolutionnaires russes ("Narodnaïa Vola"), qui tenaient "leur peuple pour le peuple élu de la révolution sociale". ("Nouvelles sociales de Russie").
  359. Engels à Bernstein, 22.02.1882 : "Vous pouvez bien avoir autant de sympathie que vous voulez pour les petits peuples à l'état de nature … Mais nervis du tsarisme ils sont, nervis du tsarisme ils restent, et les sympathies poétiques n'ont pas leur place en politique. Et si l'insurrection de ces gaillards [les Slaves du sud d'Herzégovine et de Krivosce] risque de déclencher une guerre mondiale qui gâche toute notre situation révolutionnaire, alors il faut les sacrifier sans état d'âme, eux et leur droit au rapt de bétail (!), aux intérêts du prolétariat européen." ("Lettres de Fr. Engels à Ed. Bernstein", p. 59.)
  360. G. Mayer, op. cit., II, 59. - Mayer, dont les propos visent à vrai dire Engels, croit pouvoir expliquer cette attitude par la mentalité ouest-européenne de Engels ("Européen occidental invétéré"). Nul besoin de prouver qu'il s'agit là d'un cliché vide de sens.
  361. Cette idée de l'hégémonie de la révolution allemande était profondément ancrée dans la pensée de Marx et Engels, cela apparaît dans le singulier propos tenu par Marx encore en 1870, assignant pour tâche aux révolutionnaires russes "de travailler pour la Pologne, c'est-à-dire de délivrer l'Europe de leur voisinage". (Lettre à Engels du 24.03.1870). À quoi cependant Engels répondit : "On peut leur [la section russe de la 1ère Internationale] laisser le soin de tenter de nous protéger par l'intermédiaire des autres Slaves jusqu'au moment où l'on aura pris solidement pied en Autriche et en Hongrie, la question sera alors résolue d'elle-même."
  362. Renvoyons ici simplement à l'histoire bien connue du "plan de campagne" de Engels en 1870. On lit à ce sujet chez G. Mayer : "Depuis que la guerre était devenue du côté français une guerre du peuple alors que du côté allemand se faisait de plus en plus entendre le cri réclamant des annexions, les sympathies de Engels subirent une métamorphose irrésistible qui alla jusqu'à l'ébauche, fin 1870, d'un plan de campagne dont la mise à exécution, pensait-il, aurait permis aux Français de débloquer Paris et de repousser les troupes allemandes jusqu'à la frontière. On en trouva un brouillon dans ses papiers posthumes. Bebel et Bernstein, ses exécuteurs testamentaires, le détruisirent, sans doute de peur que le parti social-démocrate allemand se retrouve à posteriori … sous l'accusation de haute trahison." (Op ; cit., II, 197 et 544-45.) Voilà en tout cas un "nationaliste allemand" bien étrange, qui élabore pendant une guerre "nationale" des plans de campagne pour l'État-Major de l'armée ennemie … - Cf. aussi la correspondance de Marx pour le Daily News du 19.01.1871 : "La France se bat en cet instant non seulement pour son indépendance nationale, mais aussi pour la liberté de l'Allemagne et de l'Europe." (Ibid., 544) – De N. Riazanov encore : "Marx et Engels chauvins" dans ses "Esquisses de l'histoire du marxisme" (en russe), tome II, p. 445.
  363. Le .problème d'une révolution socialiste isolée est envisagé à partir d'un autre aspect dans la lettre de Marx à Engels du 8.10. 1858 : "La tâche propre de la société bourgeoise est l'instauration du marché mondial, au moins dans ses grands traits, et d'une production reposant sur cette base. Comme la terre est ronde, avec la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture de la Chine et du Japon, elle semble achevée. La difficulté pour nous est la suivante : sur le continent, la Révolution est imminente et prendra immédiatement un caractère socialiste. Est-ce qu'elle ne sera pas inévitablement écrasée dans ce petit coin de terre, étant donné que sur un terrain bien plus vaste, le mouvement de la société bourgeoise est encore en pleine ascension ?"
  364. Expression forgée par O. Bauer. (Cf. son livre "La question des nationalités et la social-démocratie".)
  365. Le jeune Engels écrivait certes en 1847 : "Dans tous les pays, les prolétaires ont un seul et même intérêt, un seul et même ennemi et la même lutte à mener. Dans leur grande masse, les prolétaires sont déjà par nature sans préjugés nationaux, toute leur culture, tout leur mouvement est essentiellement humaniste, antinational." Point n'est besoin de démontrer que cette figure du prolétariat n'a jamais correspondu à la réalité et ne désignait qu'une tendance dans un processus.
  366. On trouve souvent cet argument aussi chez Engels.
  367. Nous ne croyons du reste pas qu'opposer par principe "internationalisme" et "cosmopolitisme" comme le fait Moses Hess (voir S. Hook, "From Hegel to Marx", p. 202-3), suivi ensuite par O. Bauer (op. cit., 302 sq.) puisse rendre compte de l'essence de l'internationalisme socialiste. (Encore moins, bien entendu, la campagne, dans son fond, grossièrement nationaliste, menée par Staline contre le "cosmopolitisme décadent".)
  368. Cf. la polémique de Engels contre L. Blanc : "A Frenchman is necessarily a cosmopolite. Yes, in a world ruled over by French influence, French manners, fashions, ideas, politics ; in a world in which every nation has adopted the characteristics of French nationality. But that is exactly what the democrats of other nations will not like. Quite ready to give up the harshness of their own nationality, they expect the same from the French. They will not be satisfied in the assertion, on the part of the French, that they are cosmopolites, an assertion which amounts to the demand urged upon all others, to become Frenchmen." (Article de Engels dans "The Northern Star", 18.12.1847). Cette critique de Louis Blanc n'empêcha à vrai dire pas Engels six mois plus tard de souligner de son côté le "caractère cosmopolite des Allemands" ...
  369. Pour un socialiste reconnaissant la légitimité de l'État, la taille de "son" État, la qualité de ses frontières stratégiques, le nombre de "territoires sous-développés" qu'il exploite, etc., ne sont bien sûr pas choses indifférentes.
  370. Il ne devait certes pas être difficile à un socialiste d'une nation dominante de qualifier de "nationalistes" ses camarades de parti de la nationalité opprimée (que l'on pense seulement à la déclaration bien connue de Fr. Adler, selon laquelle les socialistes tchèques étaient "médiocres en internationalisme"!) ; sa nation à lui était – Dieu merci ! - "plus que comblée en matière de satisfactions nationales", de telle sorte que lui, en règle générale, n'était nullement tenté de s'occuper de cette question nationale, "étrangère au socialisme" et de donner ainsi prise à critique. C'est ainsi que dans la IIème Internationale, avant la première guerre mondiale, les Tchèques passaient aux yeux de tout le monde pour des "nationalistes", et les Autrichiens allemands pour des "internationalistes". L'histoire ultérieure a clairement montré ce que cette distinction avait de relatif et combien le poids spécifique de l'internationalisme était faible dans les deux cas, et particulièrement du côté des Allemands d'Autriche. (Cf. le jugement semblable porté par L. Trotski dans "Ma Vie").
  371. Il est intéressant de voir comment O. Bauer, chez qui on trouve (bien qu'elle soit un échec) la première analyse de la question de l'internationalisme prolétarien ("La question des nationalités, etc."§§ 20 et 34), abordait le problème de ce qu'on appelait "la langue officielle à usage interne". "Si vient sur le tapis par exemple la revendication de la bourgeoisie tchèque d'une langue officielle tchèque à usage interne, les social-démocrates allemands et tchèques montreront que de la réponse apportée à cette question ne dépendent ni le prestige extérieur ni le développement culturel des deux nations, que la lutte pour une langue officielle n'affecte en rien les intérêts de la classe ouvrière, mais dissimule les batailles qui se livrent dans la concurrence entre les intellectuels, que l'administration bureaucratique, quelle que soit la langue dont elle se sert, représente pour la classe ouvrière une domination étrangère" (quelle radicalité!) "et que seul le remplacement de l'administration bureaucratique par l'autoadministration démocratique résoudra les problèmes nationaux" (p. 569-70). Ce commentaire est-il autre chose que du "nihilisme national" typique ? Ailleurs, O. Bauer tire un trait d'égalité entre la revendication de lycées et d'universités nationales et celle d'une langue officielle" et reconnaît seulement la demande d'écoles populaires et d'écoles bourgeoises nationales comme des "revendications du prolétariat" (p. 565) : sa position sur la "question des nationalités" était dans la pratique tout aussi problématique.
  372. La deuxième raison de l'alliance Adler-Daszyński était leur détestation commune de R. Luxembourg et de toute la gauche de la IIème Internationale. (Une haine profondément enracinée, comme on peut s'en persuader à chaque ligne de la correspondance de Adler avec Kautsky et autres, publiée il y a peu.)
  373. "Correspondance de K. Marx et Fr. Engels avec les personnalités politiques russes" (en russe), 1947, p. 255 : lettre de Engels à V. Zassoulitch du 3.04.1890.
  374. L. Tichomirov, révolutionnaire dans sa jeunesse avant de devenir conservateur, écrit dans ses "Mémoires" à propos de Plekhanov : "Je ne peux m'empêcher de noter un trait très intéressant de son caractère. Dans son âme, il portait un patriotisme russe à toute épreuve. Il ne voulait certes ni voir ni reconnaître, ni en Russie ni dans aucun autre pays du monde, rien d'original qui lui appartînt en propre. Mais pour lui, la Russie était le grand pays socialiste de l'avenir, et il refusait de la céder à qui que ce soit. Il haïssait littéralement tous les séparatismes. L'ukrainophilie ne lui inspirait que mépris et hostilité. Dans les profondeurs de son âme vivait un unitariste et uniformisateur grand-russe. Révolutionnaire et émigré, il ne pouvait se permettre de s'en prendre aux Polonais, ceux-ci représentant également une force révolutionnaire. Mais Plekhanov n'aimait pas les Polonais, il ne les estimait pas et ne leur faisait pas confiance. Il l'admettait dans ambages dans les conversations entre amis. Une inimitié publique l'opposait à Drahomanov [socialiste ukrainien]. De Chevtchenko [poète ukrainien], il disait en riant : "Je ne lui pardonnerai jamais d'avoir écrit : 'le russe, je le connais, mais je ne veux pas le parler'. Il haïssait certainement Chevtchenko et les ukrainophiles plus même que p. ex. Katkov [réactionnaire russe célèbre]." (Souvenirs de L. Tichomirov" [en russe], Moscou, 1927, p. 91). Ce portrait de Plekhanov est malheureusement proche de la vérité historique, comme le prouvent entre autres les "carnets de notes" des années 1880-1881 (Tome I, 145-6) publiés dans les "œuvres posthumes" de Plekhanov, et en particulier ses invectives chauvines contre les Ukrainiens et les Finnois en 1917 (G. Plekhanov, "Une année dans la patrie" (en russe), tome I, p. 210-3 et 226-30). Quelle en était la raison ? - Dans l'un de ses articles de 1917, il estime que l'un des mérites historiques majeurs de Pierre le Grand est d'avoir assuré à la Russie les côtes de la Mer Baltique et de la Mer Noire, "dont l'impérialisme allemand veut maintenant nous rejeter." (Op. cit., II, p. 110-111). À cette date, Plekhanov avait déjà sombré dans le chauvinisme, certes. Mais on trouve le même motif dans la brochure éditée en 1891 à Genève par le cercle Plekhanov "L'impasse du socialisme ukrainien en Russie", où la conquête de la côte de la Mer Noire et des fertiles territoires ukrainiens est présentée comme une -nécessité économique à laquelle a pleinement répondu le règne de Pierre le Grand. (p. 27-8.) On voit pourquoi nous avons qualifié la question ukrainienne de "point névralgique" du socialisme russe ...
  375. "Whatever may be the further destiny of the Soviet Union …, the national policy of Lenin will find its place among the eternal treasures of mankind." (L. Trotski, "History of the Russian Revolution", III, 61.)
  376. Il y a en revanche toute une littérature consacrée à la position générale de Marx et Engels vis-à-vis des Juifs et de la question juive. Citons parmi les études les plus récentes surtout celles de S.F. Bloom et de E. Silberner.
  377. [Mehring utilise un terme ("Geldjude" = mot à mot "Juif d'argent"), qui était usuel depuis fort longtemps dans l'espace germanophone où les fonctions monétaires étaient souvent exercées par des Juifs.] NdT.
  378. Que dirait-on d'une expression comme "chrétien d'argent"?
  379. On en trouve un écho aussi dans la "Confession" de Bakounine, p. 52: "Les Polonais …, trompés par les Allemands, insultés par les Juifs allemands ..."
  380. Article de Engels : "La Hongrie".
  381. 06.1848
  382. Articles d'Engels sur la Pologne.
  383. Articles d'Engels du 18.06 et du 9.08.1848.
  384. Article d'Engels du 29.04.1849 (Cologne) : "Les lecteurs de la N.G.R. se rappellent …. que les crétins nationaux allemands et les faiseurs d'argent du parlement marécageux de Francfort … ont continué à compter les Juifs polonais au nombre des Allemands, alors que cette race malpropre entre toutes n'a aucun lien de parenté avec Francfort, ni par son jargon, ni par ses origines, tout au plus par son avidité à amasser du profit …"
  385. N.G.R., n° 77 et 78 du 17.08.1848.
  386. À propos du vote au Reichstag de Vienne sur la question de savoir "si le Reichstag peut publier lui-même ses résolutions" : "L'ensemble des Juifs a naturellement voté non." (N° 102 du 14.09.1848).
  387. N° 101 du 13.09. Sur l'écrivain radical N. Jellinek, qui "critiquait philosophiquement la Révolution et la mettait en face des contradictions de son développement", voir Bach, op. cit., p. 257-8 et 855.
  388. N° 105 du 17.09.1848.
  389. N° 109 du 22.09. Cf. la brochure publiée par Tellering à Vienne en 1848 : "La liberté et les Juifs. À recommander à tous les amis du peuple." (26 p.)
  390. Bach, op. cit., 416.
  391. N° 117 du 15.10.1848.
  392. N° 150 du 23.11.1848.
  393. Ces sottises ont été publiées dans la N.G.R. !
  394. N° 152 du 25.11.
  395. N° 157 du 1.12.
  396. N° 191 du 10.01.1849 : "Windischgrätz a donné à Israël une nouvelle fois une preuve de son indulgence ..."
  397. 02.1849
  398. "À l'exception de la race judéo-germanique qui a servi d'intermédiaire pour amener les Russes dans le pays, et qui sait partout faire preuve de classicisme dans l'infamie de haut niveau, toutes les populations de Hongrie, même celles qui sont hostiles aux Magyars, s'indignent plus ou moins de ce qu'on ait appelé les Russes. Le crime judéo-germanique commis en Transylvanie est … l'expression sans détours de toute la bourgeoisie allemande." (N.G.R., n°237 du 4.03.1849).
  399. Nous lisons chez H. Friedjung ("L'Autriche de 1848 à 1860", I, 361) : "Le ministre Al. Bach est né dans un village de la Basse-Autriche à une époque où son père était régisseur dans un domaine de la noblesse : un frère de son père ainsi que les enfants de celui-ci exploitaient la terre roturière de sa famille … Il est singulier que ses adversaires de l'aristocratie aient néanmoins répandu le bruit qu'il venait d'une famille juive, et quand Bismarck vint à Vienne en 1852, il entendit parler partout dans les milieux qu'il fréquentait de la clique juive au pouvoir dont Bach était le chef. Naturellement - le ministre qui œuvrait en faveur du passage de l'économie naturelle à l'économie monétaire ne pouvait, dans la vision de ses opposants, qu'être lié d'une manière ou d'une autre à Israël."
  400. N.G.R., n° 158 du 2.12.1848. Cf. la correspondance de Posnanie adressée à la N.G.R. du 31.10.1848, où est soulignée la nécessité "que les propriétaires de domaines polonais songent à la création d'un institut monétaire qui protège de l'expropriation ceux d'entre eux qui sont endettés." Ici aussi, tout est de la faute des méchants Juifs ! "Les créanciers sont presque exclusivement des habitants juifs du Grand-duché de Posen. Le déclencheur en est la résolution prise par le plus grand nombre, de quitter, une fois raflé tout ce qu'il y avait à rafler (le "capital accapareur" [du programme national-socialiste - NdT]), non pas tant le Grand-duché de Posen, que le continent tout entier, actuellement ébranlé jusque dans ses fondations ..."
  401. N° 230 du 24.02.1849
  402. Les auteurs du livre "Karl Marx, Man and Fighter", B. Nikolïevski et O. Mänchen-Helfen rendent pour cette raison un mauvais service à Marx en voulant le rendre responsable de "tout ce qui est écrit" dans la Nouvelle Gazette Rhénane. "The paper's policy" – écrivent-ils – "was determined by Marx and Marx alone. Marx edited it as he had editet the 'Rheinische Zeitung' five years before. Just as behind every word of the 'Rheinische Zeitung' there are been the voice of Marx, so did he now make every word of the 'Neue Rheinische Zeitung' his own." (p. 167).
  403. Windischgrätz déclarait dans dans cette proclamation : "Enfin, je veux mettre en garde les Juifs de Ofen et de Pest, en particulier de Altofen, qu'ils s'abstiennent de tout accord, quel que soit le nom qui lui serait donné, avec le traître Kossuth … et le Reichstag des rebelles, car j'ai acquis la certitude que ce sont la plupart du temps précisément les Israélites qui se laissent utiliser comme espions et fournisseurs des rebelles, de la même façon qu'ils se donnent pour tâche de répandre de fausses et mauvaises nouvelles sur de prétendues victoires des rebelles …" (N.G.R. n° 228 du 22.02.1849, Hongrie.)
  404. N.G.R. du 17.11.1848.
  405. Le mauvais choix dont la N.G.R. s'est rendue coupable en engageant Müller-Tellering comme son correspondant en Autriche, devient patent quand on voit ce monsieur attaquer Marx dans un pamphlet antisémite "Avant-goût de la future dictature allemande de Marx et Engels" dès 1850. Mais ce qu'on ignorait jusqu'ici, c'est le fait, consigné dans les documents de la police de Vienne, que Tellering avait demandé en 1846 à Metternich son admission dans les services de l'État autrichiens. Sa candidature avait alors été rejetée. ("Bureau de police de la cour" 1846, carton 1638, n° 57).
  406. A. Léon, "Conception matérialiste de la question juive", 1946, p. 152. (Le livre a été écrit avant la IIème guerre mondiale. L'auteur est mort dans un camp de concentration allemand.) - [Citations en français - NdT]
  407. "Les hommes qui comptent dans l'histoire universelle … sont des grands hommes précisément parce qu'ils ont voulu et accompli de grandes choses, à savoir non des choses imaginaires, fictives, mais des choses justes et nécessaires. Cette façon de voir exclut aussi le regard dit psychologique qui, étant le meilleur serviteur de l'envie, s'entend à placer le ressort de toutes les actions dans le cœur et à les mouler dans la forme subjective, de telle sorte que leurs auteurs auraient fait tout ce qu'ils ont fait pour satisfaire une passion, petite ou grande, une addiction. Ces psychologues s'accrochent alors en premier lieu à l'examen de particularités des grandes figures historiques, qu'ils perçoivent comme des personnes privées. L'homme doit manger et boire, est en relations avec des amis et des connaissances, a des émotions et des moments d'excitation. 'Pour un valet de chambre, il n'existe pas de héros', dit un proverbe connu … , mais ce n'est pas parce que celui-ci n'est pas un héros, mais parce que celui-là est un valet de chambre. Ce dernier lui retire ses bottes, l'aide à se mettre au lit, sait qu'il préfère le champagne, etc. - Les personnages historiques font triste figure, quand ils sont l'objet des considérations historiques des valets de chambre psychologiques de cette espèce, ils sont rabaissés par ces valets de chambre qui les servent, placés au même niveau ou plutôt quelques degrés au-dessous de la moralité de ces connaisseurs subtils de l'âme humaine … " (G. W. F. Hegel, "Leçons sur la philosophie de l'histoire".)
  408. Voir E. Silberner, "Ch. Fourier on the Jewish Question" et "The Attitude of the Fourierist School towards the Jews", dans "Jewish Social Studies", 1946 et 1947.
  409. S.F. Bloom a raison de dire : "Although it may appear paradoxical it is fairer to say that Marx absorbed, without much independent reflexion, the prevailing prejudice of his time and environment than that he made the Jews the scapegoat of his personal dissillusionments and frustrations." (Art. "K. Marx and the Jews", dans "Jewish Social Studies", 1942, p. 16).
  410. Nous croyons pouvoir passer sur l'énorme différence pratique qui consiste en ce que Marx et Engels, comme tous les socialistes qui ont suivi, étaient des partisans de l'émancipation intégrale des Juifs.
  411. K. Marx, "Le capital", III.
  412. A. Léon, op. cit. : "Les Juifs constituent dans l'histoire avant tout un groupe social ayant une fonction économique déterminée. Ils sont une classe, ou mieux encore, un peuple-classe. La notion de classe ne contredit nullement la notion de peuple. C'est parce que les Juifs se sont conservés en tant que classe sociale qu'ils ont aussi gardé certaines de leurs particularités religieuses, ethniques et linguistiques."
  413. K. Marx, "Sur la question juive".
  414. Dans un de ses poèmes, l'écrivain autrichien K. Kraus caractérise son rapport au judaïsme de la façon suivante : "Je ne suis pas assez chrétien pour être juif."
  415. C'est le jugement porté par A. Ruge sur l'essai contemporain de Marx : "Sur la critique de la philosophie du droit de Hegel". (Cf. Mehring, "Karl Marx, Histoire de sa vie").
  416. G. Mayer, "Early German Socialism and Jewish Emancipation", dans "Jewish Social Studies", 1939, p. 419.
  417. D'après J. Lesczinski, cité chez Léon, op. cit.
  418. "I call as the people with that contemptuos name of Jew" – écrit dans son essai antisémite l'ex-fouriériste A. Toussenel – "all those who trafic in money, all unproductive parasites living off the substance and labors of others. Jew, usurer and trader are synonyms for me." ("Les Juifs, rois de l'époque", 1847, cité chez E. Silberner dans "Jewish Social Studies", 1947, p. 344).
  419. C'est à ces Juifs que pensait Marx quand il écrivait : "… Quand le Juif … reconnaît son essence comme vide et travaille à son dépassement, il travaille, en sortant de son évolution antérieure, à l'émancipation humaine tout court et se retourne contre l'expression pratique suprême de l'auto-aliénation humaine." ("Sur la question juive")
  420. Cf. le compte-rendu élogieux et a-critique d'un obscur pamphlet français : "Histoire édifiante et curieuse de Rothschild 1er, Roi des Juifs", publié par Engels dans "The Northern Star" (5.09.1846). (Dans la N.G.R., on trouve aussi une correspondance ironique sur "Sa Majesté Hébraïque Rothschild".)
  421. Voir sur ce sujet les travaux intéressants (quoique très partiaux) de E. Silberner et Z. Szajkovski ("Jewish Social Studies", 1946/1947)
  422. On peut trouver le texte complet de cette proclamation dans la revue russe "Katorga i ssylka", 1928, n° 48, p. 36-59, article de Wolk "G. G.Romanenko".
  423. Voir M. Bushinskyi, "Les proclamations révolutionnaires de 1883 dans la région de Poltava" (en ukrainien), Ukr. Akad. d. Wiss., Série "Za sto lit", tome III, p. 123-124, et S. Kozlov, "La vie des groupes de la 'Narodna Vola' dans la région de Romny", ibid. tome VI, p. 166-191.
  424. Plekhanov écrit en 1901 : "Cette position face aux pogroms juifs n'était en aucune manière seulement le fait d'un militant isolé du parti ; en 1881, c'était pour ainsi dire la conception officielle du parti 'Narodna Vola" … On peut dire sans exagérer en rien que les effets psychologiques des pogroms juifs n'ont pas cessé pendant les 20 années qui se sont écoulées depuis, de nuire à notre mouvement socialiste." (G. Plekhanov, "Œuvres" [en russe], tome 12, p. 370 et 367).
  425. Cf. pourtant l'attitude révélatrice, évasive ou plus exactement négative, des délégués français, allemands et autrichiens au congrès socialiste international de Bruxelles en 1892 dans la question d'une résolution à adopter contre l'antisémitisme – ainsi que la polémique contre dans le Social-Démocrate" russe, tome IV, 1892, p. 105-108.
  426. J. P. Sartre a certainement raison quand, dans son essai "Réflexions sur la question juive", 1946, il qualifie l'antisémitisme d'idéologie typiquement bourgeoise. Mais il ne s'ensuit pas, qu'on ne puisse pour cette raison "guère trouver d'antisémitisme chez les ouvriers", comme il l'affirme deux pages avant. Il en serait ainsi si le prolétariat n'était pas exposé à l'influence des idéologies bourgeoises. Or, cette influence est parfois très forte et très durable.
  427. Ce chapitre a été écrit début 1948.
  428. "Le marxisme et la question nationale"
  429. Cf. "Le gauchisme, maladie infantile du communisme" (Lénine): "Aussi longtemps qu'il y a des différences nationales et étatiques entre les peuples et les pays – et ces différences se maintiendront encore très, très longtemps, même après l'instauration de la dictature du prolétariat à l'échelle mondiale -, l'unité de la tactique internationale du mouvement ouvrier communiste de tous les pays exige, non pas l'élimination de la diversité, non pas l'anéantissement des différences nationales (ce serait un rêve absurde en ce moment), mais une application des principes fondamentaux du communisme de telle nature…, qu'elle modifierait correctement dans des détails ces principes, et les adapterait correctement aux différences nationales et à celles des États nationaux."
  430. Nous prions le lecteur de retenir cette opposition entre Kautsky "ci-devant marxiste" et Kautsky "réformiste d'aujourd'hui".
  431. Quinze ans plus tard, beaucoup de ces peuples (les Tatars de Crimée, les Balkars, les Ingouches, les Kalmuks, les Karatchaïs, les Tchétchènes, etc.) ont été "déplacés" de la plus cruelle des manières et … décimés par le même Staline !
  432. Du reste, ces "déviationnistes" développaient déjà alors des points de vue fort sympathiques : "Chez nous, en Ukraine," dit à ce même 16ème congrès le communiste russo-ukrainien Postychev (liquidé plus tard), "il existe chez une partie des spécialistes, et sous leur influence, chez certains communistes, en particulier des étudiants, la position suivante : ou bien industrialisation, ou bien ukrainisation. Un certain nombre d'entre eux proposent, dans leur quête d'internationalisme, d'introduire dans les écoles" (celles de la république soviétique ukrainienne!) "l'espéranto à la place de l'ukrainien." ("XVIème Congrès du Parti Communiste de l'Union Soviétique, compte-rendu sténographique" [en russe], 1931, p. 108). - Aujourd'hui (1947), les rêves modestes de ces "déviationnistes" sont largement dépassés, Staline imposant aux Ukrainiens et aux autres peuples de l'Union Soviétique (pas sur le papier, certes, mais dans la pratique), au lieu de l'espéranto comme langue "internationale", la langue "internationale" russe … Du reste, l'opposition des années 1926 et 1927 a beaucoup souffert de ce que quelques-uns de ses membres éminents se soient prononcés contre l'ukrainisation des emplois publics, des écoles, du théâtre, etc. dans la République soviétique ukrainienne. Nous ne pensons pas seulement à l'essai de G. Zinoviev publié à ce moment-là, mais particulièrement au livre du trotskiste W.Waganian ("O nacionalnoi kulture", Moscou, 1927), dans lequel il reprochait aux communistes d'Ukraine de vouloir imposer à leur peuple "la langue galicienne" (c'est-à-dire la langue des Ukrainiens de Galicie) … Cet argument emprunté au vocabulaire de la réaction tsariste ne pouvait manquer, évidemment, de blesser les communistes se sentant ukrainiens et de les dresser contre l'Opposition.
  433. "Rapport politique du CC du PCUS(b). Discours et conclusions du camarade Staline" ("compte-rendu sténographique" déjà cité, p. 104-105). Tous les passages soulignés l'ont été par nous.
  434. Que cette étude se soit par la suite révélée féconde, c'est que montre le mieux l'exemple de O. Bauer, dont la brillante analyse de la renaissance des "peuples sans histoire" (dans laquelle il fait provenir cette renaissance du bouleversement de la structure de classes des peuples en question) prend la suite de l'étude de Kautsky et ne fait que la développer.
  435. Très instructif est sous ce rapport le livre récemment paru de l'académicien soviétique Trajnin, "Les antagonismes nationaux en Autriche-Hongrie" [en russe], 1947. Trajnin n'ose bien entendu pas accuser ouvertement Marx et Engels de chauvinisme allemand. Il se contente, face aux grands morts, de noter le "rôle barbare et prédateur" que "les Allemands [comme nation[ et les Hongrois [comme nation] ont joué dans la dernière guerre", - alors que, "inversement, les nationalités slaves de l'Europe de l'est et du sud – celles-là précisément auxquelles les rédacteurs de la Nouvelle Gazette Rhénane avaient refusé tout avenir historique – avec l'Union Soviétique à leur tête ... ont sauvé la civilisation de la barbarie fasciste. " Cette façon de lancer "par derrière" une critique nationaliste contre Marx et Engels, est bien dans le style de Staline !
  436. Nous attirons l'attention spéciale du lecteur sur ce "p. ex.", car sous cette forme qui n'a l'air de rien se dissimule un contenu important. (Voir plus loin dans le texte).
  437. Excusez-moi, combien y a-t-il eu de révolutions socialistes "jusqu'ici" (1925) ?
  438. Les ethnologues et linguistes de la Russie d'avant-guerre l'avaient déjà "pensé" !
  439. J. Staline, "Problèmes du léninisme", I, 212-213. (Souligné par nous).
  440. Ainsi dans son essai "La nationalité moderne". - "Plus les communications internationales se développent, plus se fait sentir le besoin d'un outil de communication international, d'une langue universelle … Cette nécessité va augmenter de plus en plus, à côté des langues universelles, les langues nationales descendront à un rang analogue à celui qu'occupent les dialectes aujourd'hui vis-à-vis de la langue écrite. Les langues nationales seront de plus en plus restreintes à l'usage domestique, et même là, elles prendront le même rôle qu'un vieux meuble de famille qu'on garde par piété filiale, mais qui n'est plus d'une grande utilité pratique. La connaissance des langues qui se parlent dans les grands centres des communications mondiales, Londres, Nex York, Paris, Berlin, se répandra de plus en plus" (il est significatif que Kautsky ne songe pas au russe, qui avait déjà alors [1887] le rang d'une langue mondiale), "et parmi celles-là, il y en aura une qui l'emportera sur les autres. Laquelle, il est pratiquement impossible de le dire aujourd'hui. En tout cas, ce seront des raisons économiques qui lui conféreront la victoire, pas des considérations de nature grammaticale ou musicale." ("Die Neue Zeit", 1887, p. 448). Cf. également le traité de Kautsky de 1917, "L'affranchissement des nations", où on lit : "C'est ainsi que l'idée de culture nationale n'est même pas juste dans le sens où la culture moderne ne serait accessible à chacun que par le truchement de sa langue maternelle, où l'individu serait pieds et poings liés attaché à la nationalité dans laquelle il est né, où il ne pourrait s'élever dans la culture que par elle et avec elle ! Et bien loin que cette élévation différencie les nations et les sépare plus brutalement, elle les rapproche de plus en plus, rabote leurs particularités et facilite leur assimilation, notamment pour les membres de petites nationalités retardataires. Nous avons observé ce processus déjà dans l'État national … La société socialiste, non seulement ne le freinera pas, mais l’accélérera bien plutôt" … Dans "l'État prolétarien", en effet, "chacun donnera la préférence, parmi les langues qui lui sont accessibles, à celle dont l'usage lui permettra d'être au maximum partie prenante et contributeur de la culture moderne … Ainsi, l'assimilation et l'extinction non seulement de bien des îlots linguistiques et de débris de nations isolés, mais aussi de nationalités entières, avanceront bien plus rapidement que maintenant … Ce n'est pas la différenciation, mais l'assimilation des nationalités qui est le but du développement socialiste." ("Die Neue Zeit", 1917, p. 246-249).
  441. Souligné par Lénine
  442. Lénine, "À propos de la question nationale", tome I, p. 32. On trouve d'ailleurs une position semblable déjà chez le socialiste russe prémarxiste Tkatchev. "Un socialiste", écrit-il dans un de ses articles, "doit soutenir tout ce qui va dans le sens du nivellement et de l'atténuation des particularités nationales …" (La revue russe "Nabat", Genève, 1878, p. 84)
  443. Lénine, ibid.
  444. Staline, "Problèmes du léninisme", tome II, p. 404-406.
  445. Citons encore une fois le passage correspondant de cette conférence : "On dit (c'est ce que fait par exemple Kautsky) qu'à l'époque du socialisme se formera une langue universelle pour toute l'humanité et que toutes les autres langues s'éteindront. Je ne crois guère à cette théorie d'une langue unifiée englobant le monde entier. En tout cas, l'expérience ne plaide pas pour, mais contre ce genre de théorie ..."