Révolution de Février

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Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).
Février 1917.jpg
La révolution de Février marque le début de la Révolution russe de 1917.

Les manifestations insurrectionnelles spontanées du 23 février 1917 au 28 février 1917 à Petrograd provoquent l'effondrement d'un régime haï et l'abdication du tsar Nicolas II le 2 mars (n.s. 15 mars). Elles débouchent sur une situation instable de double pouvoir entre les soviets et le gouvernement provisoire, qui conduira à la révolution d'Octobre et à la création de l'Union des républiques socialistes soviétiques.

Contexte

Un régime semi-féodal

La Russie à la veille de la Révolution était une monarchie absolue très dure, mais empêtrée dans de grandes contradictions socio-économiques. La classe dominante restait la noblesse terrienne (30 000 propriétaires possédaient autant de terres que 10 millions de familles), mais pour tenter de rivaliser avec les puissances occidentales, le régime était poussé à introduire le capitalisme. On peut parler de pays semi-féodal / semi-capitaliste. Le servage a été aboli en 1861, et le marché progresse. Si une partie des paysans, les koulaks, s’est enrichie et constitue une sorte de bourgeoisie rurale soutenant le régime, le nombre de paysans sans terre a augmenté, créant un véritable prolétariat rural. Au tournant du 20e siècle, le pays est peu développé (rural à 85%) et en retard (la production industrielle de 1913 est deux fois et demi inférieure à celle de la France, six fois moins que celle de l’Allemagne...), et presque dominé par les capitaux étrangers[1]. Mais l'industrialisation est très rapide (croissance la plus rapide d'Europe) avec un développement inédit conduisant à des concentrations ouvrières sans précédent à Petrograd et à Moscou. La majorité de la population avait moins de vingt ans, et il y avait environ 4 millions d'ouvriers/ères en 1914.

Ce prolétariat a déja montré lors de la révolution manquée de 1905 son énergie impressionnante, qui a obligé le régime à se réformer (création de la douma d'État de l'Empire russe, promesse de constitution, apparition de partis politiques, etc.). Mais le régime et ses contradictions reste en place, de plus en plus discrédité. Le terrorisme populiste reste endémique et l'opposition socialiste résolue. En 1913, la dynastie Romanov a célébré son tricentenaire dans le faste. Les libéraux de la Douma avaient averti le Tsar du risque d'instabilité politique et avaient proposé la formation d'un gouvernement constitutionnel, proposition rejetée. Le tsar est coupé de la réalité du pays. L’impopularité de son épouse, d’origine allemande, aggrave le discrédit du régime, ce que confirme en décembre 1916 l’assassinat par un jeune noble du conseiller occulte de l’impératrice, Raspoutine. La bourgeoisie libérale ne revendique que de timides réformes démocratiques. Elle préfère le compromis avec les monarchistes plutôt que l'agitation ouvrière.

La guerre et la crise

La situation sociale empire avec la Première guerre mondiale, dans laquelle la Russie est engagée aux côtés de la France et l'Angleterre en tant qu'alliée. Malgré quelques succès des troupes russes en août 1914, la situation tourne rapidement en défaveur de la Russie, qui n'est pas capable de soutenir un effort de guerre moderne, avec son industrie insuffisante, ses transports lacunaires et son très mauvais ravitaillement. Au sein de la troupe, les pertes battent tous les records (1 700 000 morts et 5 950 000 blessés) et des mutineries éclatent, le moral des soldats se trouvant au plus bas. Ceux-ci supportent de moins en moins l’incapacité de leurs officiers (on a ainsi vu des unités monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et les punitions corporelles en usage dans l’armée. En mai 1915, les armées russes reculent puis, au cours de l'hiver 1915-1916, le front se stabilise. À l'arrière, la situation se dégrade : les grèves se multipliaient dans les usines (plus d'un million de grévistes en 1916), et les accrochages avec la police se font plus fréquents (4 morts en juin 1915, 16 morts en août...). Les lois de mobilisation provoquent en 1916 une révolte de taille au Kazakhstan. Fin 1916, le total des déserteurs atteint 1 million. Les pertes dans l'armée provoquent aussi un renouvellement dans les cadres, des monarchistes conservateurs étant remplacés par des libéraux.

La période précédant 1914 avait été marquée par de fortes grèves, notamment à Petrograd où les bolchéviks sont influents. En 1914, la mobilisation et le nationalisme mettent dans un premier temps un coup d'arrêt à la lutte de classes. Mais la situation économique et sociale se dégrade vite. La guerre a brusquement coupé le pays des marchés européens dont il dépendait largement. Dans les villes comme dans les campagnes, la misère s’aggravait, pendant que l’opulence et la corruption régnaient à la Cour, dans l’aristocratie et la bourgeoisie.

L'hiver 1916-1917 fut très rude (jusqu'à -40°C). A Petrograd, il n’y avait plus de viande et presque plus de farine. Une cinquantaine d’usines avaient fermé leurs portes faute de fuel ou d’électricité. Dans le vaste pays, les paysans pauvres réclament des terres, et les minorités nationales opprimées se révoltent. Le 9 janvier 1917, à l’occasion du 12e anniversaire de la révolution de 1905, le nombre de grévistes, à Petrograd, s’élevait à 145 000, soit près d’un tiers de la classe ouvrière de la capitale. Au cours de cette grève, des manifestations se déroulèrent à Petrograd, Moscou, Bakou, Nijni Novgorod. Le 31 janvier, 20 000 ouvriers débrayaient pour le 2e anniversaire du procès des députés bolchéviks. Le lendemain, jour d'ouverture de la Douma, ils sont 90 000 à débrayer. L'idée de grève générale se fait jour. Un rapport de l'Okhrana sur la situation à Petrograd au début de l'année conclut ainsi : « la société aspire à trouver une issue à une situation politique anormale qui devient, de jour en jour, de plus en plus anormale et tendue ».

L'opposition libérale à la Douma, regroupée dans un "bloc progressiste" autour du Parti constitutionnel démocratique (KD), critiquait non pas la guerre mais l'incapacité du gouvernement tsariste. Elle multipliait donc les appels à un gouvernement de coalition. Mais elle resta toujours strictement légaliste. Malgré leurs critiques, les KD voulait conserver l'ordre à tout prix. Ainsi leur chef Milioukov disait : « Nous marchons sur un volcan... La tension a atteint son extrême degré... Il suffirait d'une allumette jetée par imprudence pour provoquer un épouvantable incendie... Quel que soit le pouvoir — mauvais ou bon — un pouvoir ferme est, pour l'instant, plus nécessaire que jamais. » Il dénonçait toute agitation pour la révolution comme téléguidée par les Allemands pour affaiblir la Russie. Au sujet de Kérensky, le troudovik Stankévitch témoigne : « A la fin de janvier, j'eus l'occasion de rencontrer Kérensky dans un cercle très intime. Au sujet de la possibilité d'un soulèvement populaire, tous se prononcèrent d'une façon nettement négative, de crainte de voir le mouvement des masses, une fois déclenché, tomber dans des courants d'extrême-gauche et créer ainsi de très grandes difficultés dans la conduite de la guerre. »

Certains dans le gouvernement du Tsar, un peu plus lucides sur la situation, étaient favorables à un accord avec les KD, et ils savaient que leur libéralisme était plus que modéré. Ainsi le ministre des Affaires étrangères Sazonov disait : « Si l'on conduit l'affaire convenablement et si l'on ouvre une échappée, disait les cadets seront les premiers à chercher un accord. Milioukov est un bourgeois fieffé et il redoute plus que tout la révolution sociale. Au surplus, la plupart des cadets tremblent pour leurs capitaux. » Mais la monarchie reste intransigeante jusqu'à sa fin.

Historique

Les débuts de la révolution

Le 13 février 1917, 20 000 ouvriers de Petrograd avaient débrayé. Le 18 février, le patron de l'usine d'armement Poutilov (la plus grande entreprise de Petrograd) décide un lock out préventif. Les premiers incidents importants éclatent le 20 février 1917, avec la rumeur de l'instauration d'un rationnement du pain, ce qui déclenche la panique. Le lendemain, l'usine Poutilov, en rupture d'approvisionnement, est contrainte de fermer. Des milliers d'ouvriers sont au chômage technique et se retrouvent dans les rues. Dans le même temps, Nicolas II est absolument inconscient du danger et rassuré par un entourage totalement incompétent, comme le ministre de l'Intérieur, Alexandre Protopopov et le ministre de la Guerre, le général Mikhaïl Beliaïev (surnommé « tête morte » par ses collègues). A ce moment de tension, le tsar quitte Petrograd pour Moguilev.

Le 23 février 1917 (8 mars, nouveau style), lors de la Journée internationale des femmes, plusieurs cortèges de femmes (étudiantes, employées, ouvrières du textile des faubourgs de Vyborg) manifestent devant la Douma pour réclamer du pain, exaspérées de faire la queue devant les boulangeries.

« Le 23 février, c'était la " Journée internationale des Femmes ". On projetait, dans les cercles de la social-démocratie, de donner à ce jour sa signification par les moyens d'usage courant : réunions, discours, tracts. La veille encore, il ne serait venu à la pensée de personne que cette " Journée des Femmes " pût inaugurer la révolution. Pas une organisation ne préconisa la grève pour ce jour-là. (...) Sans tenir compte de nos instructions, les ouvrières de plusieurs tisseries se sont mises en grève et ont envoyé des délégations aux métallurgistes pour leur demander de les soutenir... Il n’est pas venu à l’idée d’un seul travailleur que ce pourrait être le premier jour de la Révolution.»[2]

Leur action est soutenue par les ouvriers de Poutilov et de nombreux autres de Vyborg qui quittent le travail pour rejoindre les manifestantes. Arrivé eu centre ville, le mouvement fusionne avec une manifestation de suffragettes. Les rangs des manifestant.e.s grossissent, les slogans prennent une tonalité plus politique. Aux cris contre la guerre, les grévistes (environ 90 000) ont mêlé des « Vive la République ! ». Fait significatif, les cosaques, d’ordinaire à la pointe de la répression, laissent tranquille les manifestants, et certains discutent avec eux et se font ovationner par la foule. Beaucoup de Cosaques étaient usés et voulaient avant tout rentrer chez eux, dans leurs terres aux marges de l'Empire russe. Il n'y a pas de morts ce premier jour de manifestation.

Les exigences économiques (« Du pain, du travail ! ») sont le déclencheur d'un mouvement revendicatif qui, au départ, n'a rien de révolutionnaire. Néanmoins les social-démocrates conservent une bonne implantation[3], notamment dans le faubourg ouvrier de Vyborg, et leurs années de propagande ont forgé une conscience de classe.

Le lendemain, le mouvement de protestation s'étend : près de 150 000 ouvriers grévistes convergent vers le centre-ville. N'ayant reçu aucune consigne précise, les cosaques sont débordés et ne parviennent plus à disperser la foule des manifestants. Les manifestants s’arment en pillant les postes de police. Des meetings s'improvisent.

A ce moment-là, du fait de la répression, il y a peu de dirigeants révolutionnaires présents à Petrograd. Lénine et Martov sont à Zurich, Trotski est à New York, Tchernov à Paris, Tsereteli, Dan et Staline en exil en Sibérie. Les socialistes de toute tendance ne réalisent pas immédiatement ce qui est en train de se passer. Le bolchevik Chliapnikov (membre du comité central du parti) pense qu'il s'agit là plus d'une émeute de la faim que d'une révolution en marche.

Le 25 février 1917, la grève est générale, avec 240 000 ouvriers, également des petites entreprises, des tramways, des grands magasins... Puis ce fut le tour des étudiants. Les manifestations vont en s'amplifiant. Les slogans sont de plus en plus repris et radicaux : « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! ». Dans la soirée, Nicolas II ordonne de « faire cesser par la force, avant demain, les désordres à Petrograd » et mobilise les troupes de la garnison de la ville. Les confrontations avec les forces de l'ordre provoquent des morts et des blessés des deux côtés. Toutefois, la nuit, une partie de la troupe rejoint progressivement le camp des insurgés, qui peuvent ainsi s’armer plus convenablement. Les autorités avaient bien un plan précis de répression et de quadrillage de la capitale, mais le matériel humain pour l'appliquer se dérobait à elles. Des femmes interpellaient les troupes, s’agrippaient aux fusils et demandaient aux soldats de se joindre à elles. Une scène décrite par Trotsky : « Les soldats s’émeuvent, se sentent tout penauds, s’entre-regardent avec anxiété, hésitent encore ; l’un d’eux, enfin, se décide avant les autres et les baïonnettes se relèvent dans un mouvement de repentir au-dessus des épaules des assaillants, le barrage s’ouvre, l’air retentit de hourras joyeux et reconnaissants, les soldats sont entourés, de toutes parts s’élèvent des discussions, des reproches, des appels. »

La nuit du 25 au 26 février,  une centaine de militants révolutionnaires sont arrêtés. Le 26 février étant un dimanche, les usines restèrent fermées. La tsarine écrit d'abord : « le calme règne en ville ». Mais peu à peu, la foule envahit la ville. Vers midi, les junkers (élèves officiers) tirent, faisant 150 morts. La foule reflue vers les faubourgs. Mais les soldats commencent à passer dans le camp des manifestants : la 4e compagnie du régiment Pavlovski ouvre le feu sur la police montée. Désemparé, n'ayant plus les moyens de gouverner, l'empereur proclame l'état de siège, ordonne le renvoi de la Douma et nomme un comité provisoire.

L'insurrection aurait pu s'arrêter là mais, dans la nuit du 26 au 27 février, un événement fait basculer la situation : la mutinerie de deux régiments d'élite, traumatisés d'avoir tiré sur leurs « frères ouvriers ». La mutinerie se répand en l'espace de quelques heures. Au matin du 27 février 1917 soldats et ouvriers fraternisent, s'emparent de l'arsenal, distribuent des fusils à la foule et occupent les points stratégiques de la capitale. Au cours de la journée, la garnison de Petrograd (environ 150 000 hommes) est passée du côté des insurgés. Ce jour-là, un drapeau rouge flotte sur le Palais d'Hiver.

La Douma dans l'attente...

La dissolution de la Douma fut ordonnée le 26, mais la majorité des députés l'apprennent le matin du 27 en arrivant au Palais de Tauride. Mais les principaux leaders, déjà informés, ne viennent pas, et attendent de voir comment les choses se présentent, ou sont en pourparlers secrets. Le prince Mansyriev, KD de droite, relate l'ambiance d'alors dans la Douma : « Au sein de la Douma, l'émoi était général, le bouleversement profond. On n'entendait même plus de conversations animées ; ce n'étaient que soupirs et courtes répliques dans ce genre : " Nous y voilà ! " ou bien des aveux de craintes personnelles. »

Les députés acceptent servilement leur dissolution. Ils déclarent seulement qu'ils ne doivent pas quitter Pétrograd. Chidlovsky, libéral modéré, rappela plus tard, non sans sarcasme, qu'un certain Nékrassov, KD de gauche, futur associé de Kérensky, avait proposé « d'établir une dictature militaire en remettant tout le pouvoir à un général populaire ». Parmi les leaders absents, certains sont justement en train de proposer au grand-duc Michel de venir à Pétrograd pour exercer une dictature...

Les libéraux qui ont par la suite pris le pouvoir ont véhiculé le mythe qu'ils avaient eu un rôle d'initiative, alors qu'ils ont jusqu'au dernier moment espéré une répression tsariste, puis se sont faits de plus en plus discrets, en attendant de voir de quel côté le vent allait tourner.

En début d'après-midi, quand les leaders se virent forcés de se montrer à la Douma, le secrétaire du bureau apporta une "joyeuse nouvelle" (mais en réalité fausse) : « Les désordres seront bientôt réprimés, des mesures ont été prises. » Milioukov déclare : « Nous ne pouvons prendre, en ce moment, aucune décision, d'abord parce que nous ne savons pas quelle est l'étendue des troubles, ensuite parce que nous ignorons de quel côté se range la majorité des troupes de la garnison, des ouvriers et des organisations sociales. Il faut recueillir des renseignements précis sur tout cela, et, ensuite examiner la situation ; maintenant, il est encore trop tôt. » 

A Moscou et ailleurs

Le renversement du régime à Moscou ne fut qu'un écho de l'insurrection de Pétrograd. Mêmes états d'opinion chez les ouvriers et les soldats, quoique moins vivement exprimés. Des dispositions un peu plus à gauche dans la bourgeoisie. La faiblesse des organisations révolutionnaires encore plus marquée qu'à Pétrograd. Lorsque commencèrent les événements sur la Néva, les intellectuels radicaux de Moscou se consultèrent entre eux sur ce qu'il y avait à faire et ne trouvèrent aucune solution. C'est seulement le 27 février, que dans les fabriques de Moscou, éclatèrent des grèves, suivies de manifestations. Les officiers disaient aux soldats, dans les casernes, que la canaille faisait des émeutes dans la rue et qu'il faudrait la réprimer. Le soldat Chichiline raconte: « Mais, dès ce moment-là, les nôtres donnaient au mot "canaille" un sens tout opposé ! » Vers deux heures de l'après-midi, de nombreux soldats, appartenant à divers régiments, se présentèrent devant la Douma municipale, cherchant le moyen d'adhérer à la révolution. Le lendemain, les grèves prirent de l'extension. Les masses s'avançaient avec leurs drapeaux vers la Douma. Mouralov, soldat bolchevik de la compagnie automobile, conduisit à la Douma le premier détachement de troupes solide et discipliné qui occupa la station de TSF et d'autres postes.

Les prisons s'ouvrirent. Le même Mouralov ramena tout un camion de prisonniers politiques délivrés. Saluant, la main à la visière, un sous-commissaire de police demandait au révolutionnaire si l'on devait aussi relâcher les Juifs. Dzerjinski, à peine sorti de la maison de force et non encore débarrassé de ses vêtements de détenu, prenait la parole dans l'enceinte de la Douma où le Soviet était déjà en formation. Doroféiev, artilleur, devait raconter plus tard comment les ouvriers de la confiserie Siou se présentèrent, le 1er mars, avec des drapeaux, à la caserne de la brigade d'artillerie, fraternisèrent avec les soldats et comment, dans l'excès de leur joie, nombre de ces hommes ne purent s'empêcher de pleurer. Il y eut dans la ville quelques coups de feu tirés en embuscade, mais dans l'ensemble, il ne se produisit point de collisions armées et il n'y eut pas de victimes.

Dans un bon nombre de villes provinciales, le mouvement ne se déclencha que le 1er mars. A Tver, les ouvriers, abandonnant le travail, allèrent manifester devant les casernes et, mêlés aux soldats, défilèrent dans les rues de la ville. A Nijni-Novgorod, des milliers de gens s'assemblèrent devant l'édifice de la municipalité qui, comme dans la plupart des villes, tenait lieu de "palais de Tauride". Après une harangue du maire, les ouvriers, portant leurs drapeaux rouges, allèrent délivrer les détenus politiques. Sur les 21 contingents qui formaient la garnison, 18 vinrent, avant le soir, adhérer spontanément à la révolution. A Samara et à Saratov, il y eut des meetings, et des soviets de députés ouvriers se constituèrent. A Kharkov, le maître de police, ayant eu le temps de se renseigner à la gare sur les événements, monta en voiture devant une foule surexcitée, et, levant sa casquette, cria : « Vive la Révolution ! Hourra ! »

Dans les campagnes, les nouvelles de la révolution venaient des villes voisines, partiellement des autorités, mais principalement des marchés, des travailleurs, des soldats en permission. Le village accueillit l'événement par une réaction plus lente et moins enthousiaste que celle de la ville, mais non moins profonde : le village vit le rapport de la révolution avec la guerre et la question de la terre.

Trotsky écrit : « Il n'est nullement exagéré de dire que Pétrograd a accompli seul la Révolution de Février. Le reste du pays n'a fait que se joindre à lui. Il n'y eut bataille qu'à Pétrograd. Dans tout le pays, il n'existait point de groupes populaires, de partis, d'institutions ou d'effectifs militaires qui se fussent dressés pour la défense de l'ancien régime. »[4]

L'abdication du tsar et la vague émancipatrice

Pendant plusieurs jours, l'effervescence se poursuit dans le pays mais l'incertitude règne sur l'attitude qu'allaient adopter Nicolas II et les chefs militaires. Finalement, à la surprise générale, l'État-major fait pression sur l'empereur pour que celui-ci abdique « afin de sauver l'indépendance du pays et assurer la sauvegarde de la dynastie ». Le général Mikhaïl Alekseïev, soutenu par les commandants des cinq fronts, le convainc en soutenant que l'abdication est le seul moyen de poursuivre la guerre contre l'Allemagne. Le 28 février, le tsar était dans son train spécial en direction de Pétrograd, mais les cheminots changeaient les aiguillages et déviaient sa route. La tsarine envoyait au tsar des télégrammes qui lui revenaient avec la mention « résidence du destinataire inconnue ».

Le 2 mars 1917 (n.s : 15 mars), Nicolas II renonce au trône en faveur de son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovitch Romanov. Devant la protestation populaire, celui-ci renonce à la couronne le lendemain. En 5 jours, sans avoir pu offrir la moindre résistance, l'Ancien Régime russe s'écroule comme un château de cartes.

Les hommes de la contre-révolution sont encore là, partout, dans l'appareil militaire, dans les hautes sphères politiques. Le général Alexeiev, chef d’état-major des armées depuis août 1915 et perçu comme un « démocrate » par beaucoup de politiciens, est maintenu à ce poste par le gouvernement provisoire (il dirigera des armées blanches après Octobre). Alexeiev donne le 3 mars l’ordre à ses troupes de « capturer et, dès que possible, assigner devant une cour martiale dont les sentences seront immédiatement exécutoires » les délégations de soldats de Pétrograd qui se rendent sur le front pour étendre la révolution. Milioukov ose même dire (en petit comité) qu'il aurait fallu faire tirer sur la foule le 27 février. Si un vent de révolution souffle malgré tout pour un temps, c'est parce que malgré ces hommes, les ouvriers et soldats sont auto-organisés.

Ce premier épisode de la révolution a fait plus de 1400 morts à Petrograd, en majorité parmi les manifestants. Mais la chute rapide et inattendue du régime suscite dans le pays une vague d'enthousiasme et d'émancipation. Une frénésie de prises de parole gagne toutes les couches de la société. Les meetings sont quotidiens et les orateurs se succèdent sans fin. Défilés et manifestations se multiplient. Des dizaines de milliers de lettres, d’adresses, de pétitions sont envoyées chaque semaine de tous les points du territoire pour faire connaître les soutiens, les doléances ou les revendications du peuple. Elles sont en particulier adressées au soviet de Petrograd. Dans l’armée, le prikaze n°1 (ordre du jour) émis par le soviet de Petrograd interdit les brimades humiliantes des officiers et instaure pour les soldats les droits de réunion, de pétition et de presse. À Moscou, des travailleurs obligeaient leur patron à apprendre les fondements du futur droit ouvrier ; à Odessa, les étudiants dictaient à leur professeur le nouveau programme d’histoire des civilisations ; à Petrograd les acteurs se substituaient au directeur du théâtre et choisissaient le prochain spectacle. Des enfants revendiquaient même le droit d’apprendre la boxe pour pouvoir se faire entendre des grands. Dans cette période où toute forme d’autorité est rejetée, Lénine décrivait la Russie comme le « pays le plus libre du monde ».

Le Soviet était aux yeux de cette masse l'expression organisée de sa défiance à l'égard de tous ceux qui l'avaient opprimée. Les typos surveillaient jalousement le texte des articles composés, les cheminots contrôlaient avec inquiétude et vigilance les trains militaires, les télégraphistes apportaient une attention nouvelle à la lecture des télégrammes, les soldats s'interrogeaient entre eux du regard au moindre geste suspect d'un officier, les ouvriers expulsaient de l'usine le contremaître Cent-Noir et mettaient en observation le directeur libéral.

La Ligue pour l'égalité des femmes, créée en 1907, connaît un certain essor. Elle organise une manifestation d'environ 40 000 femmes le 20 mars, qui pousse le gouvernement provisoire à promettre le droit de vote aux femmes. Celui-ci sera inscrit dans la loi le 20 juillet.

Ces premières semaines emplies d’espérance et de générosité sont très peu violentes, dans les villes comme dans les campagnes. Aucunes représailles ne furent par exemple exercées contre les anciens serviteurs du tsar, ce dernier étant simplement assigné à résidence ; beaucoup peuvent librement se retirer ou partir à l’étranger, tandis que les exilés (dont Lénine) sont libres de revenir. Beaucoup de bâtiments désertés par des nobles sont occupés par les nouvelles organisations des masses, par exemple l'hôtel particulier de la Kschessinska par les bolchéviks.

Il y eut un peu plus de conflits au front, où la violence était bien plus présente. Les officiers censurèrent dans un premier temps les nouvelles de Pétrograd. Certains soldats apprirent la révolution du côté allemande... Cela ne fit qu'augmenter la défiance envers les officiers une fois les nouvelles apprises. Les troupes qui basculaient du côté de la révolution s'accrochaient un petit ruban rouge. Des soldats s'en prenaient aux officiers qui gardaient des portraits du tsar. Des représailles eurent lieu là où les sévices des officiers avaient été particulièrement violents. Par exemple à Helsingfors (maintenant Helsinki) et à Svéaborg, le soulèvement violent dura une nuit et un jour, et les officiers les plus détestés furent précipités sous la glace. « A en juger par ce que raconte Skobélev de la conduite des autorités de Helsingfors et de la flotte – écrit Soukhanov pourtant bien peu disposé à l'indulgence à l'égard de " l'obscure soldatesque " – on doit seulement s'étonner que ces excès aient été si insignifiants. » Trotsky précise : « Les bolcheviks tout aussi souvent que les conciliateurs allèrent prévenir des excès chez les soldats. Mais les vengeances sanglantes étaient aussi inévitables que le choc en retour après un coup de feu. »[5]

Le Soviet des ouvriers et soldats de Pétrograd

Les militants révolutionnaires commencent à s'organiser au sein du mouvement des ouvriers et des soldats. Leur premier objectif est la création d'un soviet pour fédérer ouvriers et soldats, suivant l'expérience des soviets apparus dans la révolution de 1905. Les social-démocrates « interrayons » de Petrograd furent parmi les plus réactifs. Le 27 février, ils saisissent une imprimerie et publient le premier tract appelant à un soulèvement armé.

Meeting du Soviet de Petrogard.jpg
Dans l'après-midi du 27 février, une cinquantaine de militants de tendances révolutionnaires différentes — bolcheviks, mencheviks, socialistes-révolutionnaires — organisent un Comité exécutif provisoire des députés ouvriers, dans le Palais de Tauride (même bâtiment que la Douma, mais dans une salle moins décorée). Ce comité décide de la création d'un journal, les Izvestia, et appelle les ouvriers et les soldats de la garnison à élire leurs représentants. C'est l'acte de naissance du Soviet de Petrograd, assemblée de 600 personnes environ. Le Soviet est dirigé par un comité exécutif composé de 11 révolutionnaires qui se sont cooptés, et présidé par le menchevik Tchkhéidzé. Les interrayons se voient attribuer un siège, contre deux sièges pour chaque parti socialiste national : les bolcheviks, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires.

Dès la nuit du 27 au 28 février, le Comité exécutif avait interdit la presse monarchiste. Il y eut des débats sur l'autorisation de divers journaux réactionnaires. Ceux qui crièrent le plus fort étaient ceux qui avaient l'habitude de bâillonner tout le monde. Des doctrinaires comme Soukhanov tenaient pour l'absolue liberté de la presse. Tchkhéidzé, au début, n'était pas d'accord. Le 5 mars, le Comité exécutif donna cette confirmation : interdire les publications de droite, subordonner la publication de nouveaux journaux à l'autorisation du Soviet. Mais, dès le 10, cette décision fut abrogée sous l'attaque des cercles bourgeois.

La première séance du Soviet fut fixée pour le soir du même jour, au palais de Tauride. Elle s'ouvrit, en effet, à 21 heures, et ratifia le comité exécutif. De nombreux délégués d'ouvriers et de soldats exprimaient leurs félicitations et leur enthousiasme. La volonté générale était d'unifier étroitement la garnison avec les ouvriers en un seul Soviet. Seule une minorité de social-patriotes protestaient contre l'immixtion de l'armée dans la politique.

Le Comité exécutif du soviet se retrouvait de fait à agir en tant que pouvoir gouvernemental. Il élit une commission provisoire pour les approvisionnements et la charge de s'occuper d'une façon générale des besoins des insurgés et de la garnison. Il organise un état-major révolutionnaire provisoire, et décide de faire occuper immédiatement la Banque d'Empire, la Trésorerie, la Monnaie et les services de fabrication des billets. Les tâches et les fonctions du Soviet s'accroissent constamment sous la pression des masses. La révolution trouve son centre incontesté. Les ouvriers, les soldats et bientôt les paysans ne s'adresseront plus désormais qu'au Soviet, qui devient, à leurs yeux, le point de concentration de tous les espoirs et de tous les pouvoirs, l'incarnation même de la révolution. Par exemple lors des journées d'avril, le général Kornilov ordonne de réprimer une manifestation, mais ses soldats invoquent le Prikaz n°1 et vont demander confirmation au Soviet, qui refuse.

Les ouvriers élisaient des socialistes, c'est-à-dire ceux qui étaient non seulement contre la monarchie, mais aussi contre la bourgeoisie. Ils ne faisaient presque aucune différence entre les trois partis socialistes. Mais comme les mencheviks et les SR disposaient de bien plus de cadres intellectuels disponibles, ils eurent plus d'agitateurs et une nette prépondérance dans les élections. Les soldats votaient surtout pour des SR. Les ouvriers, qui voulaient fortement resserrer leur alliance avec les soldats, étaient aussi pour cette raison plus attirés par les menchéviks qui étaient sur la même ligne.

À Moscou, les nouvelles de Petrograd déclenchent la grève générale et provoquent l'élection d'un Comité révolutionnaire provisoire. Plus généralement, la quasi-totalité du pays est couvert en quelques semaines de soviets d’ouvriers, de paysans, de soldats ou de marins.

La formation d'un double pouvoir

Parallèlement et à la constitution du soviet de Petrograd et ce même 27 février, la Douma forme un Comité provisoire pour « le rétablissement de l'ordre gouvernemental et public » à 15 h. Ils sont dirigés par Michel Rodzianko, ancien officier du Tsar, monarchiste et riche propriétaire terrien. Pour ce comité, la priorité est au retour à l'ordre, et d'abord, au retour des soldats mutinés dans leurs baraquements. Dans leur proposition, le Comité provisoire inclut Tchkhéidzé et Kérensky. Tchkhéidzé refuse, Kérensky accepte.

Les représentants du Soviet demandent dès ce premier jour au Comité de la Douma de prendre le pouvoir, ce qu'il accepte finalement à 23h. Ils diront ensuite qu'ils ont pris le sens des responsabilités, Milioukov expliquait notamment qu'il fallait réagir car des troupes allaient être envoyées contre Petrograd. En réalité, Rodzianko était en proie à la plus grande hésitation, et un député monarchiste, Choulguine, l'assurait lui-même qu'il s'agissait de la bonne décision :

« Il n'y a là aucune révolte. Prenez le pouvoir en qualité de sujet fidèle... Si les ministres se sont sauvés, quelqu'un doit tout de même les remplacer... Il peut y avoir deux issues : ou bien tout s'arrangera, le souverain désignera un nouveau gouvernement, nous lui remettrons le pouvoir. Si cela ne réussit pas, si nous ne recueillons pas le pouvoir, celui-ci tombera entre les mains de gens déjà élus par une certaine canaille, dans les usines...  »

Rodzianko frémissait d'indignation impuissante à voir que des soldats inconnus, « obéissant à des ordres donnés on ne savait par qui », procédaient à l'arrestation de hauts dignitaires de l'ancien régime et les amenaient à la Douma. Le chambellan se trouvait ainsi, en quelque sorte, chef de prison vis-à-vis de personnes avec lesquelles, certes, il n'était pas toujours d'accord, mais qui restaient pour lui, toutefois, des gens de son milieu.

Le menchévik Soukhanov, qui avait un rôle dirigeant avec Tchkhéidzé, pense que « le pouvoir qui vient remplacer le tsarisme ne doit être que bourgeois » et fait tout pour. Pourtant, il raconte lui-même : « Le peuple n'était nullement porté vers la Douma, il ne s'intéressait pas à elle et ne songeait pas du tout à faire d'elle – à titre politique ou technique – le centre du mouvement. »

Entre ce comité et le soviet de Petrograd, de longues négociations aboutissent, le 2 mars 1917, à un compromis. Le soviet reconnaît, en attendant la convocation d'une Assemblée constituante, la légitimité d'un gouvernement provisoire à tendance libérale, composé majoritairement de représentants du Parti KD (et ne comptant aucun socialiste dans ses rangs). Cependant, le gouvernement provisoire de Russie est sommé d'appliquer un vaste programme de réformes démocratiques, fondé sur l'octroi des libertés fondamentales, le suffrage universel, l'abolition de la peine de mort, de l'antisémitisme d'Etat et de toute forme de discrimination légale, la suppression de la police, la reconnaissance des droits du soldat-citoyen et une amnistie immédiate de tous les prisonniers politiques. L’Église orthodoxe, sous tutelle depuis Pierre le Grand, s'organise librement. Cependant l'Eglise n'est pas séparée de l'Etat et de l'école, et la gestion de l'état civil lui est laissée... Le droit au divorce n'est pas accordé aux femmes.

Le compromis du 2 mars marque la naissance d'un double pouvoir, où s'opposent deux conceptions différentes de l'avenir de la société russe. D'un côté, le gouvernement provisoire est soucieux de faire de la Russie une grande puissance libérale et capitaliste et d'orienter la vie politique russe sur la voie du parlementarisme. De l'autre, les soviets représentent une autre façon de faire de la politique, en représentant de manière plus directe les « masses ». Mais les socialistes conciliateurs font tout pour calmer ces masses. Le 5 mars, ils font voter au Soviet (par 1170 voix contre 30) une résolution appelant tous les ouvriers à reprendre le travail. Comme les grèves continuaient, le 8 mars, le journal menchevik publia un appel aux grévistes, proclamant qu'ils discréditaient le soviet en ne lui obéissant pas.

Dès le 1er mars, le comité provisoire de la Douma s'occupa de la formation d'un cabinet ministériel, à partir des personnalités que le Bloc progressiste avait mis en avant de nombreuses fois pour demander un gouvernement de coalition au Tsar. La seule personnalité nouvelle, reflet de la pression des masses, était Kérensky.

Le Conseil de l'Industrie et du Commerce, dès le 2 mars, « s'inclina devant le haut fait de la Douma d'Empire ». Les zemstvos et les municipalités s'engagèrent dans la même voie. Le 10 mars, le Conseil de la Noblesse unifiée appelait tous les hommes russes « à serrer les rangs autour du gouvernement provisoire, actuellement le seul pouvoir légal en Russie ». Aussitôt, les institutions et les organes des classes possédantes commencèrent à condamner la dualité du pouvoir, attribuant la responsabilité des désordres aux soviets.

Pourtant, dès le 3 mars, des meetings de soldats et d'ouvriers, en particulier dans le quartier de Vyborg, exigeaient du Soviet qu'il élimine immédiatement le gouvernement provisoire bourgeois et prenne lui-même le pouvoir en main. Mais cette voix fut aussitôt étouffée par tous les socialistes.

Positions des socialistes

Sur la révolution et le gouvernement provisoire

Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, qui sont majoritaires dans les soviets, ont tout fait pour donner le pouvoir au gouvernement provisoire dirigé par les libéraux bourgeois. Leur premier argument était un argument doctrinaire selon lequel la révolution ne pouvait être que bourgeoise, et que seule la bourgeoisie devait donc avoir la responsabilité de la politique menée. En réalité cet argument d'une apparente intransigeance masquait la soumission traditionnelle de leurs milieux petits-bourgeois envers la grande bourgeoisie. Ils avançaient aussi un argument d'ordre plus "pratique" : les forces social-démocrates seraient trop "éparpillées" pour avoir un rôle dirigeant (contrairement aux pays d'Europe de l'Ouest, il n'y avait pas de puissant parti ouvrier ou syndicat de masse...). Ils ne voulaient pas voir que les soviets d'ouvriers avaient donné des structures bien plus organiques que les syndicats à la classe ouvrière, et que via les soviets de soldats, la paysannerie avait un degré d'organisation parmi les plus exceptionnels qui soient.

Sur le plan pratique, les militants bolchéviks étaient plus résolus. Les ouvriers bolcheviks, aussitôt après l'insurrection, avaient pris sur eux l'initiative de la lutte pour la journée de huit heures; les menchéviks déclaraient prématurée cette revendication. Les bolcheviks dirigeaient les arrestations de fonctionnaires tsaristes, les menchéviks s'opposaient aux "excès". Les bolcheviks entreprirent énergiquement de créer une milice ouvrière, les menchéviks enrayaient l'armement des ouvriers, ne désirant pas se brouiller avec la bourgeoisie.

La direction bolchévique est assurée par un « bureau russe du comité central » composé de Chliapnikov, Molotov et Zaloutsky. Elle n’a pas de ligne claire, mais maintient une politique indépendante de la bourgeoisie. La Pravda dénonce le « gouvernement de capitalistes et de propriétaires fonciers », en réclamant un vrai « gouvernement révolutionnaire provisoire » et en appelant le soviet à convoquer une assemblée constituante afin d’instaurer « une république démocratique ». (Cependant Molotov est mis en minorité au comité de Pétrograd quand il propose de qualifier de « contre-révolutionnaire » le gouvernement provisoire) Les bolchéviks pensaient être fidèles à la ligne qui les avait opposé aux menchéviks dans les débats depuis 1905. Si tous étaient convaincus que la révolution à venir serait une révolution bourgeoise, ils divergaient sur la stratégie :

  • les menchéviks prônaient le soutien du prolétariat à la bourgeoisie, qui devait seule diriger le futur gouvernement, et l'autolimitation des revendications ouvrières pour ne pas pousser les libéraux bourgeois dans le camp de la contre-révolution ;
  • les bolchéviks soutenaient que la révolution bourgeoise pouvait être accomplie même sans les libéraux bourgeois, partie hésitante de la bourgeoisie, par la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ».

Mais la ligne change le 12 mars lorsque Kamenev et Staline reviennent de leur exil en Sibérie et prennent la direction. La Pravda du 15 mars écrit que les bolcheviks soutiendront résolument le gouvernement provisoire « dans la mesure où il lutte contre la réaction ou la contre-révolution ». Une formule floue que raillera Lénine. Selon Chliapnikov, ce revirement est accueilli avec jubilation au gouvernement provisoire et à la direction du soviet, tandis qu’une opposition de gauche se lève au sein du parti, notamment dans son bastion ouvrier de la capitale, le district de Vyborg, dont le comité « demande même l’exclusion du parti de Staline et de Kamenev ».

Le 29 mars s’ouvre à Pétrograd la première conférence nationale bolchévique depuis la révolution, divisée entre la droite défensiste et la gauche révolutionnaire. Pour cette dernière, « la révolution russe ne peut obtenir un maximum de libertés démocratiques et de réformes sociales que si elle devient le point de départ d’un mouvement révolutionnaire du prolétariat occidental », pour cela « il faut préparer la lutte contre le gouvernement provisoire », le soviet étant « un embryon de pouvoir révolutionnaire » et la « garde rouge ouvrière » un outil central afin de l’imposer.

Lénine, qui est arrivé à Petrograd dans la nuit du 3 au 4 avril, présente ses thèses (que l'on retiendra comme Thèses d'avril) à la réunion du Parti bolchevik du 4 avril. Il en avait déjà tracé les grandes lignes dans le train (le fameux « wagon plombé ») qui le ramenait vers la Russie. Il prône un redressement immédiat de la ligne politique. Dès son arrivée à Petrograd, en gare de Finlande, Lénine engueule Kamenev sur ce qu'il écrivait dans la Pravda.

Etant donné le pouvoir populaire direct qu'ont les ouvriers et les soldats dans les soviets, le gouvernement provisoire ne contrôle pas tout, et il y a de fait une situation de dualité de pouvoir. Au lieu de faire confiance au gouvernement provisoire, Lénine propose de revendiquer « tout le pouvoir aux soviets ! ». Lénine considère que la formule bolchévique a été confirmée, mais qu’« il faut savoir compléter et corriger les vieilles formules »[6], car « personne autrefois ne songeait, ni ne pouvait songer, à une dualité du pouvoir ». Il fait l'analyse que la dictature des ouvriers est paysans est non pas le gouvernement provisoire, mais ce pouvoir des soviets, « du même type que la Commune de Paris de 1871 ». Le gouvernement provisoire ne lance pas de réforme agraire, ne décrète pas une république démocratique et ne cherche pas à convoquer immédiatement d'Assemblée constituante, ce n'est donc pas un vrai gouvernement révolutionnaire, même du point de vue de la révolution démocratique-bourgeoise.

Les thèses de Lénine semblèrent trop radicales aux dirigeants bolcheviks de l’intérieur qui restaient accrochés à l'idée d'un gouvernement classique. Le 8 avril, 13 des 15 membres de la direction bolchevik de Petrograd rejetèrent les thèses de Lénine. Kamenev déclare : « Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, il nous parait inacceptable dans la mesure où il présente comme achevée la révolution démocratique bourgeoise et compte sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste. »

Le bruit court à ce moment-là que Lénine est devenu trotskiste, car il semble s'être rallié de fait à l'idée de révolution permanente. Selon Trotsky c'est effectivement ce qui s'est passé[7] (ce que les bordiguistes contestent[8]).

Lénine argumente encore son point de vue le 25 avril, au cours de la Conférence de Pétrograd du POSDR(b) :

« Le Soviet des députés ouvriers et soldats, c'est la dictature du prolétariat et des soldats; ces derniers sont en majorité des paysans. Il s'agit donc bien de la dictature du prolétariat et de la paysannerie. Mais cette «dictature» a passé un accord avec la bourgeoisie. C'est sur ce point qu'il faut réviser le vieux bolchévisme. La situation qui s'est créée nous montre la dictature du prolétariat et des paysans et le pouvoir de la bourgeoisie étroitement enlacés »

Alors que les militants de base du parti expliquaient patiemment le point de vue de Lénine aux ouvriers, aux soldats, aux paysans, Lénine parvint à reprendre en main le parti au cours des mois suivants. De février à juillet, la taille du parti bolchevik passa de 24.000 à 240.000 membres.

Sur la guerre

Le gouvernement maintient la participation à la guerre, avec parfois quelques déclarations creuses sur sa volonté d'aboutir on ne sait quand à une paix juste.

Les positions politiques des socialistes sur la guerre furent fortement liées à leur position plus générale sur la révolution. Les menchéviks et les SR se convertissent massivement à un soutien à la guerre, prétextant qu'il s'agit à présent, pour défendre la révolution, de mener la guerre jusqu'au bout. Une position appelée « jusqu'auboutisme révolutionnaire » ou « défensisme ». Seule une minorité de menchéviks (derrière Martov) et de SR restent fermement internationalistes.

Le 10 mars, la Pravda appelle à transformer la guerre impérialiste en une guerre civile qui libérera les peuples du joug des classes dominantes, maintenant l'ancienne ligne léniniste.

Cela change avec le retour de Staline et Kamenev le 12 mars. Dans la Pravda du 15 mars, Kamenev se rallie à la position de « défense nationale » partagée, avec des nuances, par le gouvernement provisoire et par la direction réformiste du soviet de Pétrograd : « quand une armée affronte une autre armée, ce serait une proposition inepte que de proposer à l’une d’elles de déposer les armes et de rentrer chez elle. Ce ne serait pas une politique de paix, mais une politique d’esclavage qu’un peuple libre rejetterait avec dégoût » ; il faut « répondre à une balle par la balle, à un obus par l'obus. » Staline, de son côté, approuve le manifeste que le soviet vient d’adopter « pour une paix sans annexions ni compensations ». Cela suppose une politique de pression « pacifique » sur les bourgeoisies et gouvernements impérialistes qui sont en train de s’affronter au prix de millions de morts :« notre slogan est le suivant : faire pression sur le gouvernement provisoire en vue de le contraindre (…) à amener tous les pays belligérants à entamer des pourparlers de paix immédiats (…) Et que chaque homme, jusqu’à cette échéance, reste à son poste de combat. » Et il précise le 16 mars : « le mot d’ordre "à bas la guerre" est inutile. »

A la conférence nationale bolchévique du 29 mars, Staline évoque la réunification avec la partie des mencheviks se situant « sur une ligne Zimmerwald-Kienthal ». Or même si Zimmerwald fut un point de ralliement de la gauche, elle a vite été dominée par un pacifisme centriste dénoncé par Lénine.

A son retour le 4 avril, Lénine dénonce les « défensistes », même s'il n'est plus clairement « défaitiste » comme sous le tsarisme.

Perception de la révolution à l'étranger

La révolution de février 1917 a été lue par les Occidentaux en fonction de la Grande Guerre en cours, et en général sans grande connaissance des réalités russes. Les démocraties de l'Entente (France et Grande-Bretagne surtout) sont soulagées d'être débarrassées de l'allié encombrant qu'était Nicolas II, le maintien de l'autocratie tsariste les mettant en porte-à-faux avec leur propagande sur la « guerre du droit ». Ni la presse (soumise à la censure) ni les opinions ne prennent la mesure du rejet croissant et massif de la guerre dans l'opinion russe. La révolution est interprétée au contraire comme une volonté populaire de mener la guerre jusqu'au bout avec un gouvernement plus compétent[9].

On ne prend pas davantage conscience de l'ampleur de la révolte sociale. L'historien monarchiste Jacques Bainville prétend ainsi dans L'Action française : « Il faut que la rénovation russe ne devienne pas ce que jusqu'ici elle ne veut pas être, une révolution[10] ». Le socialiste chauvin Gustave Hervé écrit : « Qu'est-ce que Verdun, qu'est-ce que la Marne même à côté de l'incommensurable victoire morale que viennent de remporter les Alliés à Petrograd[11] !»

Pourtant, dès l'été 1917, la mutinerie des soldats russes du camp de La Courtine dans le Limousin doit être mâtée à coups de canon et au prix de nombreux morts. Des grèves importantes et quasi-insurrectionnelles se réclament ouvertement de l'exemple des soviets de travailleurs de Russie en avril 1917 à Leipzig, en mai-juin à Leeds, en août à Turin. En Italie ou même en Espagne non-belligérante, quelques « vive Lénine » apparaissent dès 1917 sur certains murs, plus par rejet symbolique de la guerre et des conditions sociales que par une connaissance réelle du programme bolchevique[12]. Toutefois, patriotisme oblige, aucune tentative révolutionnaire n'a lieu avant la fin de la Grande Guerre.

Des délégations officielles se rendent en Russie au temps du gouvernement provisoire et découvrent l'ampleur de la révolution. Elles en reviennent parfois ébranlées, ainsi les socialistes français Albert Thomas et Marcel Cachin, le ministre travailliste anglais Arthur Anderson ou la féministe britannique Emmeline Pankhurst.

L'Allemagne de Guillaume II a laissé les divers révolutionnaires exilés en Suisse, dont Lénine, traverser son territoire pour rentrer en Russie, escomptant que le pacifisme contribuera au retrait de la Russie du conflit. Dès l'époque circule en Russie et en Occident l'idée d'un Lénine « agent allemand », ou encore la rumeur que les « maximalistes » (traduction inexacte répandue du terme bolcheviks) sont financés par « l'or allemand ».

Le sort du tsar Nicolas II

Le 7 mars, Kérensky déclamait à Moscou : « Nicolas II est entre mes mains… Je ne serai jamais un Marat de la Révolution russe… Nicolas II, sous mon contrôle personnel, se rendra en Angleterre… »

Aussitôt les masses s'agitèrent. Aucune révolution sérieuse n'avait jamais laissé un monarque détrôné gagner l'étranger. Les ouvriers et les soldats exigeaient l'arrestation des Romanov. Le Comité exécutif du Soviet sentit qu'il ne fallait pas plaisanter sur cette question. Prenant la main sur le gouvernement, il donna ordre à tous les chemins de fer de ne pas laisser passer Romanov . Un des membres de l'Exécutif, l'ouvrier Gvozdiev, menchevik de droite, fut détaché pour l'arrestation de Nicolas.

Dès le 9 mars, Tchkhéidzé rapportait au Comité exécutif que le gouvernement « avait renoncé » à la pensée d'expédier Nicolas en Angleterre. Le tsar et sa famille étaient mis aux arrêts, au palais d'Hiver. Du front, de plus en plus instantes se faisaient les exigences : transférer le ci-devant tsar à la forteresse Pierre-et-Paul.

Bibliographie

Notes

  1. Le statut impérialiste ou dominé de la Russie d'avant 1917 fait l'objet de débats entre marxistes.
  2. Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930
  3. Le leader ouvrier bolchévik Vassili Kaïourov a raconté son expérience de la Révolution de Février dans ses mémoires.
  4. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 8. Qui dirigea l’insurrection de Février?, 1930
  5. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 13. L’armée et la guerre, 1930
  6. Lénine, Sur la dualité du pouvoir, Pravda n° 28, 9 avril 1917
  7. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, 1930
  8. sinistra.net, Critique de la théorie de la révolution permanente, «Programme Communiste», numéro 57, octobre-décembre 1972
  9. Marc Ferro, L'Occident devant la révolution russe, 1969.
  10. Jacques Bainville, « Journées révolutionnaires à Pétrograd », dans L'Action française, 17 mars 1917.
  11. Cité par Chronique du XXe, Ed. Chroniques, « Le tsar abdique face à la révolution de Février », p. 221.
  12. Pierre Broué, Histoire de la IIIe Internationale, Fayard, 1999.