Journées d'avril

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Manifestation du 1er mai 1917 (18 avril a.s.)
Les Journées d'avril 1917 sont des manifestations massives qui ébranlent le fragile système politique issu de la Révolution de Février, et dans lesquelles commencent à se matérialiser les profonds clivages entre menchéviks réformistes et bolchéviks révolutionnaires.

Contexte[modifier]

Crise sociale[modifier]

L'ambiance des lendemains de la révolution de Février était une sorte d'unanimisme. Les partisans du tsar n'osaient plus se montrer, et tous les autres, des bourgeois libéraux du parti KD jusqu'aux socialistes, semblaient avoir le même but de démocratiser la société. Même les bolchéviks étaient au début peu virulents, jusqu'à l'arrivée de Lénine.

Mais devant la politique du gouvernement qui poursuit la guerre, devant la hausse des prix et le maintient de la sacro-sainte propriété privée, les travailleurs s'impatientent, même s'ils gardent encore globalement confiance dans les dirigeants menchéviks et SR des soviets.

Thèses d'avril[modifier]

Le 3 avril, Lénine arrive à Petrograd et dès son arrivée en gare de Finlande, il fait un discours dans lequel il affirme que les objectifs de la révolution en cours sont socialistes. Ce discours fit l’effet d’une bombe, car la plupart des dirigeants du Parti Bolchevik n'avaient pas d'autre perspective que le soutien à une révolution « bourgeoise-démocratique », défendant de facto une position essentiellement identique à celle des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Au contraire, dans ses Thèses d’avril, Lénine explique que même les tâches bourgeoises-démocratiques - réforme agraire, renversement de l’aristocratie, abolition des vestiges féodaux et droits des nationalités - ne peuvent être accomplies que par la prise de pouvoir par la classe ouvrière, en alliance avec la paysannerie, reprenant donc le programme et les perspectives élaborées par Trotsky, à la veille de 1905, dans sa théorie de la révolution permanente. Il se concentre alors sur la propagande du mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! », qu'il parvient à faire accepter au parti lors de la conférence du 24-29 avril. Ce fut le fruit d'une lutte interne particulièrement âpre et en s’appuyant sur la base ouvrière du parti contre la « veille garde ».

La nouvelle orientation du Parti Bolchevik le confortait dans ses critiques des socialistes modérés. Ses militants se tournèrent résolument vers les travailleurs des soviets pour expliquer patiemment le programme et les objectifs du parti. Il fallait revendiquer la publication des traités secrets conclus entre les puissances de l’Entente, exiger que la guerre cesse immédiatement, que l’Exécutif soviétique cesse de soutenir le gouvernement provisoire et qu’il prenne le pouvoir en main.

Évènements[modifier]

Le Premier mai[modifier]

Le Premier Mai (le 18 avril, d'après le calendrier russe d'alors) eut lieu une immense manifestation populaire à Petrograd. Des bolchéviks avaient installé sur la façade du palais Marie, alors siège du gouvernement provisoire, une banderole rouge proclamant : « Vive la Troisième Internationale ! ». Les bourgeois n'osaient alors pas faire grand chose, espérant que tout cela resterait symbolique.

L'ambiance était encore extrêmement festive. Mais c'était sur le point de basculer.

La provocation impérialiste de Milioukov[modifier]

Le 23 mars, les États-Unis entraient dans la guerre. Confiant, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire, Milioukov, développa devant les journalistes son programme : annexion de Constantinople, annexion de l'Arménie, démembrement de l'Autriche et de la Turquie, annexion de la Perse septentrionale... Même s'il enrobait son discours du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, cela apparaissait trop clairement comme un programme au service de l'impérialisme russe. Milioukov convoitait particulièrement le détroit des Dardanelles.

Les menchéviks s'alarmèrent dans leur journal : « Quand donc la politique extérieure du gouvernement provisoire se débarrassera-t-elle de toute hypocrisie ? - s'exclamait, indigné, le journal des mencheviks. Pourquoi le gouvernement provisoire n'exige-t-il pas des gouvernements alliés qu'ils renoncent ouvertement et décisivement aux annexions ? »

Kérensky se hâta de déclarer par l'intermédiaire du Bureau de la presse que le programme de Milioukov représente son opinion personnelle. Tsérételli réclama un communiqué clarifiant les intentions du gouvernement. Le 27 mars, le gouvernement accoucha d'une déclaration affirmant que « le but de la Russie libre n'est point de dominer les autres peuples, ni de leur enlever leur patrimoine national, ni de s'emparer par violence des territoires d'autrui [mais de] respecter entièrement les obligations contractées à l'égard de nos alliés ». La déclaration du 27 mars fut accueillie favorablement non seulement par toute la presse conciliatrice, mais même par la Pravda de Kamenev-Staline, quatre jours avant l'arrivée de Lénine.

En retour, c'est l'Entente qui s'inquiète sur la fiabilité du camp militaire russe. En particulier la France, qui soutient Milioukov. Des échanges diplomatiques eurent lieu et le Grand Quartier Général russe (c'est-à-dire des anciens généraux du tsar) eut l'initiative de proposer l'envoi en Russie de socialistes alliés. Le président du Conseil français, Ribot, écrivait au sujet d'Albert Thomas : « Nous comptons sur lui pour donner une certaine fermeté aux décisions du gouvernement provisoire. » Milioukov se plaignait pourtant de ce que Thomas se tenait trop en contact avec les leaders du Soviet, Ribot répondait à cela que Thomas « s'efforçait sincèrement » de soutenir le point de vue de Milioukov.

Le 17 avril, à Pétrograd, eut lieu une manifestation patriotique d'invalides : une immense foule de blessés, sortis des hôpitaux de la capitale, amputés des jambes, des bras, enveloppés de pansements, s'avançait vers le palais de Tauride. Ceux qui ne pouvaient marcher étaient transportés sur des autos camions. On lisait sur les drapeaux : « La guerre jusqu'au bout. » C'était la manifestation de désespoir de victimes de la guerre impérialiste qui voulaient que la révolution ne reconnût pas absurdes leurs sacrifices. Mais, derrière les manifestants, se tenait le parti KD, plus précisément Milioukov, qui se préparait à frapper le lendemain un grand coup.

Milioukov rédigea une note à l'intention des Alliés, et leur transmis par télégraphe, le jour de la fête du Premier Mai (18 avril dans le calendrier julien). C'est seulement après qu'elle fut envoyée au Comité exécutif du Soviet et, simultanément, aux journaux. Le gouvernement se dispensa de passer par la Commission de contact, et les leaders du Comité exécutif se trouvèrent devant le fait accompli. Or, la note assurait les Alliés que « la détermination de tout le peuple à pousser la guerre mondiale jusqu'à la victoire définitive s'est seulement affermie... » et que les vainqueurs « trouveraient le moyen d'obtenir les garanties et les sanctions indispensables pour prévenir, dans l'avenir, de nouveaux conflits sanglants ». Dans le langage frauduleux de la diplomatie, particulièrement de la diplomatie française, ces mots ne signifiaient rien d'autre que des annexions et des contributions.

En séance extraordinaire, le 19 dans la nuit, le Comité exécutif discuta la note longuement, sans trouver de solution pour sauver la face du gouvernement qu'ils soutenaient. Le lendemain même la Rabotchaïa Gazeta mencheviste écrivait que le gouvernement provisoire avait publié « un acte qui bafoue les intentions de la démocratie », et exigeait du Soviet des mesures résolues « pour en prévenir les effroyables conséquences ».

La manifestation du 20 avril[modifier]

Mais les masses descendaient déjà dans la rue, les armes à la main. Parmi les baïonnettes des soldats perçaient les lettres des pancartes : « À bas Milioukov » ou «  À bas Goutchkov ». Un certain Linde, intellectuel démocrate, joua un rôle en parlant au régiment de Finlande. L'agitation se répandit ensuite dans les quartiers ouvriers qui débrayèrent. Les réactions furent violentes car des illusions se brisaient parmi les masses, qui étaient encore loin de croire les bolchéviks sur les intentions du gouvernement (la propagande contre les bolchéviks qui seraient vendus à l'Allemagne faisait aussi beaucoup de mal). La plupart voulaient encore croire en Kérensky et ciblaient donc les KD.

Le mouvement était hétérogène. Divers éléments bouillonnants surestimèrent l'ampleur et la maturité politique du mouvement d'autant plus qu'il se déclenchait plus vivement et soudainement. Les bolcheviks, parmi les troupes et dans les usines, déployèrent une énergique activité. À la revendication « Chassez Milioukov » qui était une sorte de programme minimum du mouvement, ils ajoutèrent des appels placardés contre le gouvernement provisoire dans son ensemble, et, au surplus, les éléments divers comprenaient cela de différentes façons : les uns comme un mot d'ordre de propagande, les autres comme la tâche du jour même.

Lancé dans la rue par les soldats et les matelots en armes, le mot d'ordre « À bas le gouvernement provisoire ! » introduisait fatalement dans la manifestation un courant insurrectionnel. Des groupes d'ouvriers et de soldats tentèrent de pénétrer dans le palais Marie. Ce fut le menchévik Skobélev qui calma les foules. Le général Kornilov informa le gouvernement des manifestations armées en cours et proposa de les réprimer. Le prince Lvov et Kérensky se prononcèrent contre.

Les leaders réformistes parviennent à disperser la manifestation, mais le bouillonnement demeurait. Des foules s'assemblaient, les meetings continuaient, on discutait aux carrefours, dans les tramways l'on se partageait en partisans et adversaires de Milioukov. Sur la Nevsky et dans les rues avoisinantes, des orateurs bourgeois faisaient de l'agitation contre Lénine envoyé d'Allemagne pour renverser le grand patriote Milioukov. Dans les faubourgs, dans les quartiers ouvriers, les bolcheviks s'efforçaient, en propageant l'indignation suscitée par la note et son auteur, de la faire porter sur le gouvernement tout entier.

À 7 heures du soir se réunit le plénum du Soviet. Les leaders ne savaient que dire à un auditoire tout frémissant de passion concentrée. Tchkhéidzé, verbeusement, rapportait qu'après la séance aurait lieu une entrevue avec le gouvernement provisoire. Tchernov agitait l'épouvantail de la guerre civile imminente. Fédorov, ouvrier métallurgiste, membre du Comité central des bolcheviks, répliquait que la guerre civile existait déjà et qu'il ne restait au Soviet qu'à s'appuyer sur elle et à prendre en main le pouvoir. Soukhanov témoigne: « C'étaient là des paroles nouvelles et alors terrifiantes. Elles tombaient en plein dans la mentalité générale et trouvèrent pour cette fois un écho tel que n'en connurent jamais auparavant, ni longtemps après, dans le Soviet, les bolcheviks. »

Manifestation du 21 avril et contre-manifestation[modifier]

Le 21 avril amena une nouvelle vague du mouvement, plus puissante que celle de la veille. Ce jour-là, la manifestation fut provoquée par le Comité des bolcheviks de Pétrograd. Malgré la contre-agitation des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, d'énormes masses d'ouvriers se dirigèrent vers le centre, venant des quartiers de Vyborg, et ensuite d'autres districts. A l'inverse des anarchistes, peu nombreux mais actifs, poussaient aux actions les plus radicales.

Le parti KD appela à une contre-manifestation patriotique de soutien au gouvernement. La Nevsky, artère principale de la bourgeoisie, se transforma en un immense meeting des KD. Une manifestation considérable, à la tête de laquelle se trouvèrent les membres du Comité central KD, se dirigeait vers le palais Marie.

Sous couvert de défendre le gouvernement avait lieu une première mobilisation attirant largement les forces contre-révolutionnaires. Au centre de la ville apparurent des camions chargés d'officiers, de junkers, d'étudiants armés. Sortirent aussi les chevaliers de Saint-Georges. La jeunesse dorée organisa sur la Nevsky un tribunal public incriminant sur place les "léninistes" et "les espions allemands". Il y eut des échauffourées et des victimes. La première collision sanglante, à ce que l'on a raconté, débuta par une tentative que firent des officiers pour arracher à des ouvriers un drapeau portant une inscription contre le gouvernement provisoire. On s'affrontait avec un acharnement toujours croissant, une fusillade s'ouvrit qui, dans l'après-midi, devint presque incessante. Deux mondes se dressaient l'un en face de l'autre. Les colonnes de patriotes, appelées dans la rue par le parti KD contre les ouvriers et les soldats, se composaient exclusivement des éléments bourgeois de la population, officiers, fonctionnaires, intellectuels.

Au Comité exécutif du Soviet parvint cette nouvelle inattendue que Kornilov faisait avancer des canons sur la place du Palais. Si naïfs que fussent les leaders du Comité exécutif, ils ne pouvaient pas ne pas comprendre que leurs têtes étaient en jeu. Déjà, dès les premières informations concernant des rencontres sanglantes sur la Nevsky, le Comité exécutif expédiait à tous les contingents militaires de Pétrograd et des environs un ordre télégraphique : n'envoyer, sans injonction du Soviet, aucun détachement dans les rues de la capitale. Non seulement la troupe, mais les écoles d'officiers, même avant d'avoir reçu l'ordonnance de Tchkhéidzé, refusèrent de marcher sans une sanction du Soviet.

Le Comité exécutif avait réussi à retenir les masses sur le seuil du double pouvoir. De son côté, le gouvernement reconnaissant expliqua que, par "garanties" et "sanctions", il convenait d'entendre des tribunaux internationaux, la limitation des armements et autres choses magnifiques. Le Comité exécutif se hâta de voter, par 34 voix contre 19, que l'incident était clos. Pour tranquilliser sa base, la majorité vota encore des décisions de ce genre : renforcer le contrôle sur l'activité du gouvernement provisoire ; sans avertissement préalable au Comité exécutif, aucun acte politique d'importance ne doit être promulgué ; la composition du corps diplomatique doit être radicalement modifiée. L'aile gauche ne put même pas obtenir de la majorité conciliatrice la démission de Milioukov.

Le soir du 21, Tsérételli faisait acter la politique des conciliateurs par la séance plénière du Soviet de Pétrograd. Kamenev, au nom des bolcheviks, proposait la formation d'un gouvernement purement soviétique. Kollontai, qui pendant la guerre était passée des mencheviks aux bolcheviks, proposait d'organiser un référendum dans les districts de Pétrograd et des environs. Mais les bolchéviks restaient très minoritaires. Le Soviet ordonna de s'abstenir pendant deux jours de toute manifestation dans la rue. La décision fut prise à l'unanimité.

Aux rédactions des journaux socialistes affluaient des dizaines et des dizaines de résolutions d'usines et de régiments, exigeant la démission immédiate de Milioukov, parfois même de tout le gouvernement. Pétrograd ne fut pas seul à s'ébranler. À Moscou, les ouvriers et les soldats manifestent bruyamment. Au Comité exécutif affluèrent dans les journées suivantes des télégrammes de dizaines de soviets locaux contre la politique de Milioukov, promettant un plein appui au Soviet. Les mêmes voix venaient du front. Mais pour les réformistes, tout devait rester comme par le passé.

Juste après les manifestations s'ouvrit la conférence du parti bolchévik. Lénine fait une intervention contre le gauchisme du comité de Pétrograd, qui flirtait avec l'insurrection :

« On peut renverser celui que le peuple connaît comme un oppresseur. Or, actuellement, il n'y a pas du tout d'oppresseurs, les canons et les fusils sont entre les mains des soldats et non des capitalistes ; les capitalistes l'emportent en ce moment non par la violence, mais par la tromperie, et l'on ne saurait crier présentement à la violence : c'est un non-sens... Nous avons donné le mot d'ordre de manifestations pacifiques. Nous désirions opérer seulement une reconnaissance pacifique, voir les forces de l'ennemi, mais non livrer combat ; or, le Comité de Pétrograd a pris un peu trop à gauche... Avec un mot d'ordre juste : "Vivent les soviets !" l'on en a donné un qui n'est pas juste : "À bas le gouvernement provisoire !" Au moment de l'action, prendre "un petit peu trop à gauche" n'était pas opportun. Nous considérons cela comme un crime très grave, comme de la désorganisation. »

Evolutions[modifier]

Ces manifestations laissaient des traces, et ouvraient une crise gouvernementale. Les KD ne voulaient plus gouverner sans une participation directe au pouvoir des socialistes. Ceux-ci acceptèrent, en échange d'un renoncement explicite aux ambitions sur les Dardanelles. Ce fut accepté par les KD, ce qui provoqua la démission de Milioukov le 2 mai.

Cela tira les conciliateurs vers la droite, pendant que les masses, elles, se radicalisaient. À partir de ce moment, la ligne patriotique prend définitivement le dessus. La majorité du Comité exécutif devient plus resserrée. Des socialistes idéalistes comme Soukhanov, Stiéklov et autres, sont mis à l'écart.

En parallèle se poursuit un tenace mouvement de grève pour les revendications économiques immédiates. Les bolchéviks se renforcent largement. Au (premier) congres des comités d'usines de Pétrograd, les bolcheviks gagnent déjà la majorité grâce à leur soutien au mot d'ordre de "journée de 8 heures sans conditions" et de "contrôle ouvrier" (421 contre 335 voix). Fin avril, ils avaient l’appui d’environ un tiers des travailleurs de la ville.

Notes et sources[modifier]

Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 17. Les Journées d'Avril, 1930