Révolution russe (1905)

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Le Dimanche rouge, déclencheur de la révolution
Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).

En 1905 eurent lieu d'importants soulèvements dans toute la Russie qui faillirent mettre à bas le régime tsariste. On parle couramment de Révolution de 1905, bien qu'elle n'ait pas été un succès.

L'expérience qui s'ensuivit créa les conditions de la révolution russe de 1917. Beaucoup de marxistes ont par la suite considéré 1905 comme « la répétition générale » de 1917.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Pays semi-féodal et autocratique[modifier | modifier le wikicode]

Le tsar Nicolas II

La Russie connaît un développement des forces productives capitalistes très lent, et est encore à cette époque un pays économiquement arriéré.[1] Le train de vie du Tsar et de son aristocratie contraste nettement la situation difficile de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre. La bourgeoisie se développe, mais elle est extrêmement servile envers le tsarisme, sa frange libérale étant très modérée.

Sur le plan politique, le régime est d'un autoritarisme ferme. Les libertés publiques sont inexistantes et l'Okhrana, police politique, surveille les révolutionnaires.

Les Socialistes-Révolutionnaires, souvent des intellectuels radicaux, vantent les révoltes paysannes et les actions terroristes contre le régime. Ils sont globalement peu influents à ce moment.

Le Parti Ouvrier Social-Démocrate est à cet époque peu implanté chez les ouvriers, et même en recul depuis le 2e congrès (1903), notamment en raison de l'intense lutte fractionnelle entre menchéviks et bolchéviks.

La guerre russo-japonaise[modifier | modifier le wikicode]

L'autre donnée politique majeure, c'est la guerre contre le Japon dans laquelle s’engage la Russie en 1904. « Il nous faut une petite guerre victorieuse » afin de renforcer le régime tsariste et d’arrêter la montée de l’agitation, confie le ministre russe de l’Intérieur au ministre la Guerre. Mais cette guerre ne tarde pas à devenir la plus impopulaire de l’histoire russe. Les libéraux, qui s'étaient d'abord joints à la vague nationaliste, se font oppositionnels lorsqu'il apparaît clairement que la Russie ne pas l'emporter. Ils espèrent alors profiter de la crise politique pour obtenir des concessions libérales du régime.

Campagne des libéraux[modifier | modifier le wikicode]

Ils lancent alors une campagne, utilisant les organes locaux de gouvernement (zemstvos), réunissant une conférence nationale des délégués des zemstvos en novembre. Puis, ils lancèrent des banquets bourgeois inspirés de la campagne des banquets. Des discours interminables furent prononcés, des plans de réforme constitutionnelle discutés, des protestations étalées au grand jour. Strouvé écrivait encore : « Tout libéral sincère et réfléchi de Russie exige une révolution. »[2]

Les mencheviks étaient euphorisés par ces banquets, et centraient leur politique dessus, appelant surtout les ouvriers à ne pas effrayer la bourgeoisie, au nom du fait que la révolution à venir serait une révolution bourgeoise[3]. Les socialistes ne devaient pas pousser le mouvement vers la gauche, car cela risquait de faire le jeu de la contre-révolution.[4]

« Comme force autonome nous n’existons pas, et c’est pourquoi nous devons soutenir, encourager la bourgeoisie libérale et ne l’effrayer en aucun cas par des revendications purement prolétariennes. »[5]

Lénine insistait sur le fait que les libéraux étaient de toute façon trop lâches, et qu'il fallait miser sur une vraie révolution populaire.

Gapone et le mouvement zoubatoviste[modifier | modifier le wikicode]

Le pope Gapone

En réaction à l'agitation des révolutionnaires, la police tsariste avait développé un nouveau type de mouvement syndical et coopérativiste sous son contrôle. On parlait de zoubatovisme, du nom de Zoubatov, chef de la police à Moscou. Mais les plans de la police ne donnèrent pas les résultats escomptés. Les ouvriers se servirent des organisations légales de Zoubatov pour organiser des grèves et exprimer leurs revendications.

En particulier, le syndicat policier de Saint-Pétersbourg s’appelait « l’Assemblée des Ouvriers Russes des Usines et des Ateliers. » Il avait des sections dans tous les districts de la capitale et organisait l’entraide et des activités culturelles, éducatives et religieuses. Il était dirigé par le pope orthodoxe Gueorgui Gapone. Or celui-ci va jouer un rôle de de déclencheur dans les événements révolutionnaires.

Les événements[modifier | modifier le wikicode]

Manifestations[modifier | modifier le wikicode]

Plusieurs meetings, manifestations, grèves se font l’écho de revendications démocratiques et d’achèvement de cette « guerre ruineuse et criminelle » dans laquelle la Russie, qui vantait alors sa supériorité militaire, s’enlise.

La grève des usines Poutilov[modifier | modifier le wikicode]

Le 17 décembre 1904, quatre ouvriers sont renvoyés des usines d'armement Poutilov, pour appartenance à l'organisation de Gapone. Devant le refus de la direction de les réintégrer, les salariés se mettent en grève le 3 janvier. Plus gros complexe industriel de Saint-Pétersbourg, ce sont alors 13 000 ouvriers qui tiennent tête à la direction.

Lénine apprit la nouvelle dans les journaux étrangers, tellement le comité bolchévik de Saint-Pétersbourg était coupé des masses. Nevski, cadre bolchévik local, soutient que cela était dû fait que le comité « devait se consacrer entièrement à la lutte contre les organisations mencheviques conciliatrices. »[6] Il reconnaît cependant que les bolchéviks étaient largement coupés des masses, et ne comprenaient pas le mouvement de Gapone, méprisé comme zoubatoviste.

Le mouvement s’étend aux entreprises voisines : le vendredi 7 janvier, 100 000 grévistes paralysent la région. Le lendemain, ils sont le double. La capitale est privée de transports, d’électricité, de journaux. « La Russie n’avait encore jamais vu une telle explosion de la lutte des classes » (Lénine)[7]. Le gouvernement et le clergé répandait la rumeur que ce mouvement était fomenté par des agents anglo-japonais.[8]

Le Dimanche rouge[modifier | modifier le wikicode]

🔍 Voir aussi : Dimanche rouge.

Gapone, pope (religieux orthodoxe) et président de l’Union des ouvriers d’usine de Saint-Pétersbourg (mutuelle ouvrière sous autorité du Tsar) rédige une pétition à Nicolas II qui recueille plus de 150 000 signatures.

« Nous, ouvriers de la ville de Saint-Pétersbourg, nos femmes et nos enfants, et nos vieux parents invalides sommes venus à toi, Sire, chercher justice et protection. Opprimés et réduits et à la misère, (...) nous en sommes arrivés à ce moment terrible où mieux vaut mourir qu’endurer plus longtemps d’insupportables souffrances. »

Elle énumère les revendications suivantes : amnistie, libertés civiques, salaire normal, remise progressive de la terre au peuple, convocation d’une assemblée constituante élue au suffrage universel, ensemble de mesures politiques, économiques et sociales destinées à lutter « contre l’oppression du travail par le capital » et s’achève par :

« Sire ! Ne refuse pas d’aider Ton peuple ! Abats la muraille qui Te sépare de Ton peuple ! Ordonne que satisfaction soit ordonnée à nos requêtes, fais-en le serment et Tu rendras la Russie heureuse ; sinon, nous sommes prêts à mourir ici-même »

Cette pétition à elle seule révèle toutes les confusions dans les esprits d’un peuple qui se soulève. Le 9 janvier (n.s. 22 janvier), des milliers d’ouvriers, conduits par Gapone, convergent vers la place du Palais d’Hiver, portant des icônes et chantant des cantiques. Mais le tsar n'est pas prêt à faire des concessions. 40 000 hommes de la troupe tsariste chargent la foule, faisant plus de 1 000 morts et 2 000 blessés. Cette date est restée connue sous le nom de Dimanche rouge.

Le même soir, le pope Gapone bouleversé s’adressa à la foule, déclarant : « Nous n’avons plus de tsar », et appelant les soldats à se considérer comme libres de toute obligation envers « le traître, le tsar, qui a ordonné que soit répandu le sang des innocents. »

Radicalisation[modifier | modifier le wikicode]

La réaction est cependant immédiate : dès le lendemain, les étudiants organisent des collectes de fonds pour les victimes du massacre et font du porte-à-porte qui se transforme en propagande anti-gouvernementale. Les ouvriers de Saint-Pétersbourg prolongent leur grève. Plusieurs autres centres industriels se mettent en grève par solidarité. Il y eut trois grandes vagues de grèves en 1905 : janvier-février, mai-juin, et octobre. Si la première vague est spontanée, les deux autres sont largement dirigées par le POSDR et les soviets.

Dans tout le pays s’élaborent des revendications, au travers de réunions et de constitutions de syndicats. La liberté de la presse existe de fait, la police n’osant plus réagir. Les socialistes-révolutionnaires reprennent leur politique d'attentats, en assassinant le grand-duc Serge. Les libéraux s'organisent. Les diverses Unions professionnelles (médecins, avocats, ingénieurs…) se regroupent en mai en Union des Unions, sous la présidence de Milioukov.

Les paysans s’engagent à leur tour dans la lutte avec un vaste mouvement au printemps 1905, qui durera jusqu'à l'automne 1906. Des paysans refusaient de payer des impôts, des ouvriers agricoles faisaient grève et boycottaient les grands domaines... Fin 1905 dans la province de Saratov, des manoirs de grands propriétaires sont pillés et incendiés, les gendarmes doivent se cacher...[9]

Dans les provinces non russes, des soulèvements réclament l’indépendance. La combinaison des grèves ouvrières dans les villes et du mouvement paysan dans les campagnes ébranle alors le plus ferme et le dernier appui du tsarisme, déjà contesté pour sa sale guerre : l’armée. La plus célèbre ces révoltes militaires est celle de la Flotte de la Mer Noire, dirigée par Piotr Schmidt, et en particulier celle du cuirassé Prince Potemkine qui démarre au mois de juin.

Apparition des soviets[modifier | modifier le wikicode]

Dans l’action, une organisation de masse apparaît : les célèbres soviets de députés ouvriers, assemblées de délégués élus dans les entreprises. Là se débattent et se décident les grandes orientations de la lutte.

Le premier soviet est apparu à Ivanovo-Voznessensk, le « Manchester russe »  : il est né d'un comité de grève et d'assemblées quotidiennes de grévistes pendant les 72 jours du conflit. Après une manifestation imposante le 15 mai, le gouverneur de la ville demanda aux ouvriers de désigner des délégués afin d’ouvrir des négociations. Dans les jours qui suivirent, les usines d’Ivanovo élurent 110 délégués qui constituèrent un soviet dont le bureau élabora une plate-forme de revendications sociales et politiques. Pendant six semaines, le bureau du soviet d’Ivanovo mena des discussions avec le gouverneur, avant de se résoudre à reprendre le travail et de voter sa dissolution. Malgré ses évidentes limites, l’expérience d’Ivanovo connut un grand retentissement et se diffusa dans la petite cinquantaine de villes industrielles russes qui, durant l’été et surtout l’automne 1905, se dotèrent elles aussi de soviets ouvriers, afin d’élaborer leurs revendications et les discuter avec le patronat et les autorités.[10]

Le soviet de Saint-Pétersbourg apparaît en octobre, au moment des grandes grèves dans la capitale. Il est d'abord présidé par un jeune juriste, Khroustalev-Nossar, bientôt remplacé par Trotski.

Les miettes ne suffisent plus[modifier | modifier le wikicode]

En août, face à la situation, le Tsar annonce la création d’une assemblée représentative, la Douma d'Etat. Il signe également la paix avec le Japon car il ne peut plus assurer le coût économique et politique de la guerre. Calcul illusoire : le peuple n’est plus disposé à accepter un os à ronger. Comme il en a plus ou moins confusément l’intuition, l’annonce de cette Douma constitue le dernier verrou protégeant l’autocratie.

L'ensemble des social-démocrates et des socialistes-révolutionnaires sont alors d'accord à ce moment-là sur le boycott des élections à la Douma.

Grève générale d'octobre[modifier | modifier le wikicode]

Telle est l’atmosphère d’espérance révolutionnaire et de rejet de l’autocratie qui explique la grève générale d’octobre. Le mouvement atteint en effet son apogée au cours de l’automne 1905. Environ un million de personnes sont en grève en octobre. « À bas la monarchie tsariste ! Vive la République démocratique ! Vive la révolte armée ! » Tels sont les mots d’ordre à travers la Russie de dizaines de soviets. L'année révolutionnaire de 1905 fait apparaître un pic très net du nombre de grévistes.[11]

Au début, une partie des patrons libéraux soutiennent le mouvement de grève, espérant que quelques sacrifices suffiraient à obtenir des gains politiques de l'action de la classe ouvrière. Khroustalev-Nossar témoigna :

Pendant la grève d’octobre, les capitalistes non seulement ne mirent aucun obstacle aux meetings des ouvriers dans les usines, mais payèrent à la majorité des ouvriers la moitié des salaires pendant la période de grève ; dans certaines entreprises, ils payèrent même la totalité des salaires. Personne ne fut licencié pour fait de grève. A l’usine Poutilov et dans d’autres usines, l’administration de l’usine paya la totalité du salaire des délégués pour les journées où ils assistèrent aux réunions du soviet. L’administration de l’usine Oboukhov mit avec obligeance le bateau à vapeur de l’usine à la disposition des délégués du soviet lorsqu’ils se rendaient en ville.[2]

Manifestation du 17 octobre

L’éditorialiste de Pravo, le principal organe de ceux qui devaient bientôt former le parti KD, déclarait : « La première grève restera une page lumineuse dans l’histoire du mouvement de libération, un monument au grand mérite de la classe ouvrière dans la lutte pour l’émancipation politique et sociale du peuple. »

Doté d’une milice et d’une influence de masse, le soviet de Saint-Pétersbourg s’engagea dans une confrontation ouverte avec le gouvernement en proclamant le 19 octobre la journée de 8 heures et la fin de la censure. Lle soviet de Novorossiïsk proclamait la République et celui de Tchita décidait d’organiser la socialisation de la Poste, des chemins de fer et des terres de l’Etat.

Les soviets s’imposaient comme la direction révolutionnaire du mouvement ouvrier, mais ils n'envisageaient pas de devenir un nouveau pouvoir, et se limitaient à réclamer l’élection d’une Assemblée constituante et la mise en place d’une république parlementaire. Aucun parti socialiste ne revendiquait d'ailleurs cela.

La contre-révolution s'abat[modifier | modifier le wikicode]

La radicalité de la classe ouvrière effraie la bourgeoisie. Comprenant très vite que les ouvriers ne limitent pas leurs revendications à la démocratie libérale, mais menacent aussi leurs profits (journée de 8 heures...), ils préfèrent se jeter dans les bras du tsarisme. Les industriels généralisent les lock-out, rendant un service inappréciable pour l'écrasement de la révolution. En novembre, à Saint-Pétersbourg, 72 usines employant 110.000 salariés furent fermées ; à Moscou, 23 usines, avec 58.634 ouvriers.[12] Là où auparavant la grève était célébrée, elle était maintenant appelée par le dirigeant KD Milioukov « un crime, un crime contre la révolution. »[13].

Le régime peut (contrairement à 1917) compter sur l'armée (et les cosaques) qui lui restent largement acquise.

Le 17 octobre, le Tsar publie un « manifeste des libertés » dans lequel il déclare les libertés individuelles et publiques, le suffrage universel et l’association du pays au pouvoir législatif. Le lendemain, à Saint-Pétersbourg, c’est un déferlement de drapeaux rouges dans les rues de la ville qui accueillent la nouvelle. Mais ce manifeste s’accompagne également d’une volonté plus ferme de rétablir l’ordre. Ainsi commence une vague de négociations et de promesses pour calmer le jeu, accompagnée de la répression quand cela ne suffit pas : dans plusieurs endroits, les insurrections sont écrasées et les dirigeants systématiquement fusillés ; des expéditions punitives sont organisées: destructions de villages, scènes collectives de fouet, exécutions sommaires… Il s’agit pour la classe dirigeante de semer la division et la terreur dans un mouvement qu’elle a d’abord espéré voir s’essouffler.

Les forces les plus conservatrices relèvent la tête et organisent des contre-manifestations patriotiques qui déploient icônes religieuses et drapeaux tricolores. Les Juifs constituent leur cible favorite, comme sous le Tsar quelques mois auparavant pour essayer de détourner le mécontentement populaire. Les pogroms se multiplient, faisant des dizaines de milliers de morts, sous la complicité, au moins passive, du gouvernement. Ce climat donne une justification au Tsar pour restaurer la loi martiale. Début décembre, les 267 délégués du soviet de Saint-Pétersbourg sont arrêtés et le soviet dissous.

L'insurrection de Moscou[modifier | modifier le wikicode]

Le 8 décembre, le soviet de Moscou, dirigé par les bolchéviks, lança une insurrection. 8 000 ouvriers armés résistent pendant 9 jours au gouvernement du Tsar. Mais les forces de l’ordre reprennent le dessus. La révolution est faite de courants trop disparates pour tenir tête au gouvernement tsariste.

Les leçons de 1905 pour les révolutionnaires[modifier | modifier le wikicode]

Des opportunités à ne pas manquer[modifier | modifier le wikicode]

Les bolcheviks et les mencheviks sont, dans un premier temps, réticents face au soulèvement : comment soutenir une manifestation qui paraissait tenir autant de la procession religion que de la démonstration politique, pour remettre au Tsar de toutes les Russies une requête au style révérencieux ? Mais sous la pression populaire, les mencheviks se joignent au mouvement, tandis que les bolcheviks ne sont qu’une quinzaine à défiler à Saint-Pétersbourg le jour du Dimanche rouge. Pendant des mois, Lénine se bat contre le sectarisme des militants à l’égard des événements et des formes confuses qu’ils prenaient. Il défend même la nécessité de s’intéresser aux courants progressistes qui émergent à la base de l'église orthodoxe.

L’expérience de la révolution russe, comme celle d’autres pays, démontre de manière incontestable que là où les conditions objectives d’une crise politique profonde existent, le plus petit conflit, aussi éloigné qu’il puisse paraître du véritable foyer de la révolution, peut avoir une signification extrêmement sérieuse, comme prétexte, comme goutte d’eau faisant déborder le vase, comme début du revirement dans l’état d’esprit, etc.[14]

De fait, les cadres des partis n’ont joué qu’un rôle négligeable dans les premiers mois de 1905, à quelques exceptions près, comme le jeune officier menchévik Antonov-Ovseïenko qui dirige sa propre unité dans le soulèvement de Sebastopol. Il faut attendre l’automne pour qu’au travers des soviets se développe l’alliance entre les militants socialistes et le monde ouvrier en grève.

Lénine ne cessait de demander à ses militants sur place de s'activer, d'écrire davantage, d'envoyer plus d'informations,[15] de sortir de ses habitudes de clandestinité (il n'était pas évident qu'un bon comitard deviennent subitement un bon orateur pour haranguer les masses dans des meetings), de recruter massivement dans la jeunesse, et de se lancer dans une production régulière de tracts publics[16]

Donnez sans paperasserie à tout sous-comité le droit de rédiger et des tracts (il n’y aura pas grand mal si l’on commet des erreurs, Vpériod les corrigera « avec douceur »). Il faut grouper et mettre en mouvement avec la promptitude la plus grande tous ceux qui ont de l’initiative révolutionnaire. Ne craignez pas leur manque de préparation, ne tremblez pas devant leur inexpérience et leur manque de culture…[17]

Les socialistes et les soviets[modifier | modifier le wikicode]

Ce sont les menchéviks qui ont le plus soutenu la création des soviets à l'origine. Mais la plupart y voyaient seulement un moyen de créer un parti de masse ou des syndicats à l'allemande, et en aucun cas des organes de pouvoir durables. Les mencheviks de Saint-Pétersbourg sous l'influence de Trotski et Parvus, agissent en contradiction avec la ligne des dirigeants de l'émigration.

Les bolcheviks ont été beaucoup plus réticents à l'égard des soviets  : certains y voient une tentative de dresser un organisme informe et irresponsable en rival de l'autorité du parti. En témoigne un article paru le 7 novembre 1905 dans la Novaïa Jizn, le quotidien officiel du parti, qui expliquait leur défiance envers les soviets en arguant que «  seul un parti rigoureusement de classe est à même de diriger le mouvement politique du prolétariat et de veiller à la pureté de ses mots d’ordre et non ce fatras politique, cette organisation politique confuse et hésitante. » Les bolcheviks de Saint-Pétersbourg commencent par refuser de participer en tant que tels au soviet des délégués ouvriers et il faudra, pour les y décider, toute l'insistance de Trotski auprès de Krassine, représentant du comité central. De manière générale, ceux qui sont les plus favorables aux soviets ne consentent à y voir, dans le meilleur des cas, que des auxiliaires du parti.

C'est ainsi qu'après la dissolution du soviet de Pétersbourg, Lénine approuve les bolcheviks qui s'y sont opposés à l'admission des anarchistes  : à ses yeux, le soviet n'est « ni un parlement ouvrier, ni un organe d'auto gouvernement prolétarien », mais seulement une « organisation de combat pour atteindre des buts définis ». En 1907, il admet qu'il faudrait étudier scientifiquement la question de savoir si les soviets constituent vraiment « un pouvoir révolutionnaire ». En janvier 1917, dans une conférence sur la révolution de 1905, il ne mentionne les soviets qu'en passant, les définissant comme des « organes de lutte ». C'est seulement au cours des semaines suivantes qu'il modifiera son analyse, sous l'influence de Boukharine, de Pannekoek, et surtout du rôle joué par les nouveaux soviets russes.

Sur cette question aussi, Trotski fait figure d'isolé et de précurseur. Placé au cœur de l'expérience du soviet de Pétersbourg, il en dégage les leçons et conclut  : « Il n'y a aucun doute qu'à la prochaine explosion révolutionnaire, de tels conseils ouvriers se formeront dans tout le pays. Un soviet pan-russe des ouvriers, organisé par un congrès national, [...] assurera la direction. » Trotski dit haut et fort, même devant ses juges, que le soviet, « organisation-type de la révolution », parce qu' « organisation même du prolétariat » serait l'« organe du pouvoir du prolétariat. »[18] Trotski écrira dans son 1905 que les soviets avaient constitué « le premier embryon d’un pouvoir révolutionnaire » et qu’ils pouvaient représenter une alternative à la démocratie parlementaire, en expliquant que les soviets «  c’est la véritable démocratie, non falsifiée, sans les deux Chambres, sans bureaucratie professionnelle, conservant aux électeurs le droit de remplacer quand ils le veulent leurs députés. »

Donner une direction[modifier | modifier le wikicode]

Milioukov, dirigeant du parti bourgeois libéral, le parti KD, affirmera alors que « la classe ouvrière avait à tel point lié son sort à celui du parti social-démocrate, que le parti KD n’y avait plus le moindre accès ». Le danger que représente pour les libéraux cette situation les amène à accueillir favorablement les promesses de démocratisation que fait le Tsar en août, contre le sentiment général populaire. Et les mencheviks commencèrent à y voir un danger : il ne fallait pas effrayer les libéraux et les exclure de ce combat.

Ainsi s’amorce entre les dirigeants des deux fractions un débat crucial : faut-il aller jusqu’à prendre les armes ? Selon Plekhanov et les mencheviks, la situation ne le permet pas ; face à la répression du gouvernement tsariste, il paraît tout aussi insensé de vouloir s’affronter. Il n’y a qu’un pas vers la conclusion qu’ils tirent peu de temps après : l’échec de la tentative révolutionnaire démontre la validité de la politique par étape (et donc, de la politique réformiste).

Pour Lénine et les bolcheviks, le développement de la révolution russe conduit inéluctablement à une lutte armée entre le gouvernement du Tsar et les ouvriers. Aussi soutiennent-ils le soulèvement de Moscou. Et de la défaite de la révolution ils concluront à un défaut de préparation, de coordination et d’organisation. Ce qui manquait à la révolution, « c’était d’une part, la fermeté, la résolution des masses trop sujettes à la maladie de la confiance et, d’autre part, une organisation des ouvriers social-démocrates à même d’assumer la direction du mouvement, de prendre la tête de l’armée révolutionnaire et de déclencher l’offensive contre les autorités gouvernementales ». Ce fut la leçon de cette extraordinaire année pour les dirigeants révolutionnaires : pour Lénine, l’évolution générale du capitalisme allait conduire à l’élimination de ces deux défauts. Et 1917 allait lui donner raison.

La révolution de 1905 va éclaircir et mettre au test les conceptions différentes à l’intérieur de leur organisation, entre les mencheviks et les bolcheviks : si les deux pensent au départ, selon le schéma marxiste classique, que le niveau de développement en Russie ne peut conduire dans un premier temps qu’à une révolution démocratique-bourgeoise, les deux développent des hypothèses et des stratégies très différentes :

  • les mencheviks en concluent que ce sont les libéraux (la bourgeoisie naissante) qui doivent diriger, sous la forme d'un gouvernement bourgeois, et que les social-démocrates doivent se tenir hors de ce gouvernement ;
  • les bolcheviks affirment que la bourgeoisie est trop lâche, que le mouvement démocratique réel doit prendre la forme d'une insurrection populaire et d'un gouvernement révolutionnaire (Dictature démocratique des ouvriers et des paysans) dans lequel les social-démocrates représenteraient la classe ouvrière.

Les libéraux et la « tourmente révolutionnaire »[modifier | modifier le wikicode]

Peinture de Władysław Skoczylas représentant une manifestation à Saint-Pétersbourg.

Peu après la révolution, Lénine écrit La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier.[19]

Dans cette brochure, il raille les libéraux du Parti KD (et des journaux Poliarnaïa Zvezda ou Nacha Jizn) qui sont très satisfaits des maigres réformes octroyées par le Tsar, qui vantent cette période d'activité raisonnable et systématique, et qui sont soulagés de la fin de la « tourmente révolutionnaire » (« tous les principes sont oubliés », « la pensée elle‑même et le bon sens disparaissent presqu’entièrement »...). Lénine fait valoir que ces bourgeois qui appellent « progrès » la période d'écrasement de la révolution, sont incapables de voir que c'est « précisément à ces moments qu'apparaît dans l'histoire la sagesse des masses au lieu de celle de personnalités isolées », que « la sagesse des masses devient une force vivante et valable au lieu d'une force abstraite ».

Les effets sur la social-démocratie à l'époque[modifier | modifier le wikicode]

Au moment où la révolution surprend les social-démocrates, ceux-ci sont fortement divisés et affaiblis. Les bolchéviks tiennent un congrès séparé en avril-mai 1905. Mais l'effet de l'année 1905 sera un rapprochement des bolchéviks et des menchéviks, d'abord dans la pratique :

« La tactique de la période de « tourmente » n'a pas écarté, mais bien rapproché les deux ailes de la social‑démocratie. A la place des divergences antérieures, s'est créée une unité de vue sur la question de l'insurrection armée. Les social‑démocrates des deux fractions ont travaillé au sein des Soviets des députés ouvriers, ces organismes de caractère original du pouvoir révolutionnaire embryonnaire, y ont fait entrer les soldats et les paysans, ont publié des manifestes révolutionnaires conjointement avec les partis révolutionnaires petits‑bourgeois. (...) Dans le Séverny Golos, menchéviks et bolchéviks appelaient ensemble à la grève et à l'insurrection, invitaient les ouvriers à ne pas cesser la lutte tant que le pouvoir ne serait pas entre leurs mains. L'ambiance révolutionnaire dictait elle‑même les mots d'ordre pratiques Les discussions ne portaient que sur des détails de l'appréciation des événements. »[20]

Même Dan écrivait à Kautsky : « On vit ici comme ivre, l’air révolutionnaire a l’effet du vin ».[21] Il est intéressant de noter que parmi les « détails de l'appréciation des événements », Lénine cite celle-ci : « Le Natchalo penchait vers la dictature du prolétariat. La Novaïa Jizn s'en tenait au point de vue de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie. » L'expérience de 1905 fut en effet la matière principale à partir de laquelle Parvus et Trotski vont élaborer la théorie de la révolution permanente.

La nécessité du rapprochement était réclamée par la base depuis longtemps, et elle avait été déclarée par le 3e congrès. A présent elle paraissait s'imposer. Lénine appela à l’unité à partir de février 1905, d'autant plus qu'il paraissait désormais possible de tenir des réunions plus démocratiques où il serait possible de voter.[22] A l’été 1905, toute une série de comités bolcheviks et mencheviks fusionnèrent de leur propre initiative[23]. Les bolchéviks et les menchéviks fusionnèrent formellement lors du congrès d'unification du POSDR qui eut lieu en avril 1906.

Plus globalement, la révolution de 1905 provoque un regain de confiance des révolutionnaires et un recul de l'assurance des réformistes dans la social-démocratie européenne. Son leader Karl Kautsky salue avec enthousiasme cette révolution[24], qui commente ainsi : « Ce qui promet de s’ouvrir c’est (...) une ère de révolutions européennes, qui aboutiront à la dictature du prolétariat, à la mise en train de la société socialiste. »[25] De nombreux débats avaient lieu à cette époque sur l'importance de la grève de masse dans la stratégie social-démocrate.

Mais cela n'aura été qu'un moment insuffisant pour enrayer la montée de l'opportunisme (politique de collaboration de classe de plus en plus poussée) et du révisionnisme croissant depuis les années 1890. Trotski dira plus tard :

« La Révolution russe de 1905 a été le premier grand événement qui, trente-cinq ans après la Commune de Paris, remua l'atmosphère stagnante d'Europe. Le «tempo» si rapide du développement de la classe ouvrière et la vigueur inattendue de son action révolutionnaire firent une énorme impression et causèrent une aggravation des heurts de classes. Cette Révolution accéléra, en Angleterre, la création d'un Parti indépendant ouvrier. En Autriche, grâce à des circonstances exceptionnelles, elle fit obtenir le droit de vote. En France, elle eut comme écho le syndicalisme qui souligna les tendances révolutionnaires jusqu'alors «en veilleuse». Enfin, en Allemagne, l'influence de la Révolution russe conduisit à la formation d'une «aile gauche» du Parti en accord avec le «centre-droit» et à l'isolation du révisionnisme. La question du droit de vote en Prusse prit un tour plus aigu, car c'était l'accès aux positions tenues par les Junkers. Une méthode générale d'action révolutionnaire fut approuvée de principe. Mais le mouvement interne fut trop faible pour pousser le Parti sur le chemin d'une offensive politique. Selon la bonne vieille tradition du Parti, l'affaire se termina en discussions et en résolutions platoniques. »[26]

Les menchéviks sont les premiers à dire que la situation révolutionnaire s'est refermée, et les bolchéviks persistent un certain temps dans le déni.[27]

Toute une frange des menchéviks suit Plékhanov, qui juge après coup qu'il ne fallait pas prendre les armes. Pour lui le déroulement des événements confirme leur étapisme : il faut d'abord s'allier aux libéraux pour faire une révolution bourgeoise, la révolution prolétarienne ne pourra venir qu'après un laps de temps plus ou moins long de développement capitaliste, quand le prolétariat sera majoritaire. Cela justifie un abandon de la construction d'un parti ouvrier indépendant (tendance « liquidatrice »).

Anecdotes[modifier | modifier le wikicode]

« Pendant la Révolution de 1905, c'était une mode de parti : les social-démocrates portaient des chemises noires (signe du prolétariat), les socialistes-révolutionnaires préféraient des chemises rouges (paysans révolutionnaires) ; on trouverait à peine dans une grande ville, une douzaine d'intellectuels ayant participé à la révolution, sans avoir porté l'un ou l'autre uniforme de parti, tacitement adopté »[28]

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

Articles[modifier | modifier le wikicode]

Ouvrages[modifier | modifier le wikicode]

  • Pierre Broué, Le parti bolchevik, 1963
  • Trotski, 1905, Ecrit en 1905-1909
  • Trotski, Bilan et perspectives, 1906
  • François-Xavier Coquin, La révolution russe manquée, 1985
  • Marcel Liebman, Le léninisme sous Lénine, 1973

Notes[modifier | modifier le wikicode]

  1. « Sur 128 millions d'habitants en Russie, on ne compte pas plus d'ouvriers que dans l'Amérique du Nord où la population n'est que de 76 millions d'habitants. Cela vient de ce que la Russie est, du tout au tout, économiquement arriérée. » Léon Trotski in 1905
  2. 2,0 et 2,1 M.N. Pokrovsky, Русская История в самом сжатом очерке, 1933
  3. Martynov, Две диктатуры (Deux dictatures), Genève 1904.
  4. Iskra, 1er novembre 1904 (cité par Lénine)
  5. G. Zinoviev, Histoire du Parti Bolchevik, 1924
  6. V.I. Nevsky, Рабочее движение в январские дни 1905 года, Moscou 1930, p. 85.
  7. Lénine, Journées révolutionnaires, Janvier 1905
  8. Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti — Chapitre 7 — La Révolution de 1905, 1975
  9. Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti – chapitre 11 — Le moujik se révolte, 1975
  10. NPA, Tout le pouvoir aux soviets ?, septembre 2017
  11. Léon Trotski, Histoire de la révolution russe, 1930
  12. S.E. Sef, Буржуазия в 1905 году, Moscow-Leningrad 1926, p. 82.
  13. P. N. Milioukov, Год борьбы. Публицистическая хроника 1905-1906, Saint-Pétersbourg, 1907, p. 171.
  14. Lénine, The Assessment of the Present Situation, 1er novembre 1908
  15. Lénine, Lettre au secrétariat du Bureau des comités bolchéviks, 29 janvier 1905
  16. Lénine, To the Central Committee of the RSDLP, 11 juillet 1905
  17. Lénine, Lettre à A. A. Bogdanov et S. I. Goussiev, 11 février 1905
  18. Trotski, Discours devant le tribunal, 19 sept. 1906 », cité par Fourth International, mars 1942, p. 85.
  19. Lénine, La victoire des cadets et les tâches du parti ouvrier (en anglais), 28 mars 1906
  20. Lénine, Contribution à l’histoire de la dictature, 20 octobre 1920
  21. I. Getzler, Martov, London 1967, p. 75.
  22. Lénine, La réorganisation du parti, Novembre 1905
  23. Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti – Chapitre 15 – Semi-unité avec les mencheviks, 1975
  24. Karl Kautsky, 1789-1889-1905, Le Socialiste, 3 mai 1905
  25. Karl Kautsky, Ancienne et nouvelle Révolution, Le Socialiste, 9 décembre 1905
  26. Trotski, La guerre et l'Internationale, 31 octobre 1914
  27. Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti – chapitre 13 – Victoire de la réaction noire, 1975
  28. Boukharine, La théorie du matérialisme historique, 1921