Biennio rosso

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Le Biennio Rosso (en français, « Les deux années rouges ») (1919 - 1920) est le nom donné à la période de l'histoire de l'Italie qui suit la Première Guerre mondiale où le pays fut secoué par une véritable crise révolutionnaire. Comme dans un grand nombre de pays d'Europe et du monde, la fin de la Première Guerre mondiale et l'exemple de la révolution russe de 1917 incitaient la classe ouvrière à passer à l'offensive contre la bourgeoisie.

Contexte[modifier]

Le mouvement ouvrier et paysan[modifier]

Le Parti socialiste italien a été fondé en 1892, par regroupement de divers petits partis. A partir des années 1910, le PSI est implanté à la fois chez les ouvriers des grandes villes industrielles et chez les paysans pauvres.

Sur la lancée des mouvements agraires qui se développent en Italie à partir de 1900 et de l'influence grandissante des organisateurs socialistes, la Confédération générale du travail (CGdL) est fondée en 1906 avec environ 700 syndicats locaux et 250 000 travailleurs inscrits. Les syndicalistes révolutionnaires, minoritaires, préfèrent se retirer de la CGdL.

Il existait une forte sensibilité anarchiste, notamment vers la fin du 19e siècle et dans le Sud. De nombreuses émeutes ont lieu et conduisent à de fortes répressions. En 1900, un anarchiste assassine le roi. Le gouvernement utilisera ces occasions pour réprimer l'ensemble du mouvement ouvrier.

Cependant, l'essor du PSI se poursuit : il passe de 2,9% aux élections des députés de 1895 à 17,7% en 1913. Le PSI est comme la plupart de la social-démocratie européenne, sur une ligne centriste. En 1907, ce sont des syndicalistes révolutionnaires qui sont exclus. En 1911, c'est le courant ouvertement réformiste et social-chauvin de Bissolati, qui soutenait le gouvernement dans son invasion de la Libye.

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En 1911, des syndicalistes révolutionnaires forment l'Union syndicale italienne (USI).

Les campagnes italiennes sont le lieu d'une importante lutte de classes. En 1884, les ouvriers agricoles du sud du pays (braccianti) créent une Leghe di resistenza. Lors de grandes grèves de 1882 et de 1884-1885 ils revendiquaient notamment une réforme agraire et la défense des journaliers. Une Fédération nationale des travailleurs de la terre (Federterra), d'aspiration socialiste, vit le jour en 1901, radicalisant le mouvement. En réaction les grands propriétaires forment en 1885 une Ligue de défense agraire.

Entre 1889 et 1894, une organisation nommée Faisceaux siciliens des travailleurs pose de gros problèmes aux possédants. D'inspiration socialiste et anarchiste, tout en étant fortement imprégné de traditionnalisme et de religion, le mouvement s'oppose aux propriétaires des terres et des mines. Les femmes y jouent un rôle central. L'Etat d'urgence sera décrété en 1894 et l'Etat écrasera le mouvement dans le sang.

L'impact de la révolution d'octobre 1917[modifier]

Après la révolution bolchévique de 1917 et l'émergence d'une conscience de classe chez les paysans et les ouvriers d'Europe, apparaissent les premières craintes dans la bourgeoisie et les classes moyennes, qui voient dans l'affirmation du bolchévisme, la fin des privilèges et des biens acquis. Cette peur des démocraties occidentales est renforcée par le fait que la Russie soviétique s'active dans la propagation du communisme dans les pays européens.

Lénine incite à la création de partis communistes dans le monde entier qui doivent se séparer des partis sociaux-démocrates chauvins, pour prolonger la révolution démarrée en Russie. Le parti bolchévique décide de regrouper en organisation internationale l'ensemble des partis communistes, le Komintern (ou Internationale communiste, la IIIème internationale). Son programme est la révolution prolétarienne mondiale. En 1920 à Moscou, le IIe congrès du Komintern élabore un document en 21 points qui conditionnent l'adhésion à l'internationale communiste. Les 21 points impliquent une inféodation des communistes européens au parti bolchévique, ces points déclenchent un clivage des socialistes réformistes et des communistes, et provoque une scission au sein de nombreux partis socialistes européens.

Entre 1919 et 1920, l'Europe est touchée par une vague de grèves et de manifestations de travailleurs qui revendiquent l'augmentation des salaires et la journée de 8 heures. Les luttes ne se limitent pas aux syndicats : des conseils ouvriers prennent le pouvoir dans des usines, créés spontanément sur le modèle des Soviets russes, qui se veulent les représentants de la classe ouvrière de la société communiste. L'intensité et les conséquences des luttes ouvrières sont différentes suivant les États :

  • En Allemagne, les conseils ouvriers et des soldats occupent les usines et les sièges des journaux, ils participent à la gestion des sociétés et imposent leurs conditions à l'État. Berlin est l'objet de nombreux affrontements, manifestations, et tentatives de révolutions et d'insurrections.
  • En Hongrie, les socialistes et les communistes hongrois créent la République des conseils de Hongrie clairement inspirée du modèle soviétique. Le projet est d'élargir l'expérience à l'Autriche, mais les communistes hongrois se retrouvent isolés et échouent.
  • En Finlande, se terminant dans la défaite des communistes.

Le biennio rosso[modifier]

Vague d'émeutes[modifier]

Le biennio rosso est la vague d'émeutes ouvrières et paysannes qui traverse toute la péninsule à partir du printemps 1919.

En février 1919, les patrons acceptent la journée de 8 heures.

Les socialistes organisent une grève générale internationale (20-21 juillet 1919) pour défendre les républiques socialistes qui ont émergé en Russie et en Hongrie contre l'agression militaire des puissances_impérialistes

il y a des adhésions en masse aux syndicats et au Parti socialiste italien, qui passe de 50 000 à 200 000 membres.

En juillet 1919, des paysans occupents des terres dans le Latium, puis le mouvement s'étend au Midi et à la vallée du Pô. Celles-ci sont légalisées, au coup par coup et a posteriori, par le décret Visocchi du 2 septembre 1919, qui encadre l’occupation des terres en échange de leur mise en culture . Le gouvernement concède des terres incultivées ou faiblement cultivées : 25 000 propriétaires acquièrent 250 000 hectares. Une répression de ces mouvements d’occupation a lieu. Les latifundiaires italiens (les grands propriétaires agricoles) sont épaulés par la moyenne propriété qui utilise également des salariés agricoles.

Le mouvement coopérativiste se radicalise. La Ligue nationale des coopératives décide en 1920 d'abandonner la traditionnelle position de "neutralité" et se rapproche du Parti socialiste italien et de la centrale syndicale CGdL. On la désignera alors comme la Ligue rouge, tandis que le mouvement des coopératives catholiques est nommé Ligue blanche.

En novembre 1919 ont lieu des élections à la proportionnelle, à la demande des partis socialiste et populaire. L'élection est un scrutin de listes, et non de candidats individuels qui sont trop souvent « parrainés ». Les deux partis de masse remportent les élections : le parti socialiste, qui s'affirme comme le premier parti avec 32% des voix et le parti populaire, qui obtient pour sa première élection 20% des voix. Ces résultats ne garantissent pas, toutefois, la stabilité du pays et le PSI, qui a plus de poids, continue à rejeter toute alliance avec les partis bourgeois. L'Italie connait alors des alliances entre populaires et libéraux.

Occupation des usines[modifier]

Après les grèves et les occupations de terres, en 1920, les manifestations s'amplifient avec l'occupation des usines.

Au printemps 1920, les métallurgistes de Turin forment des comités d’usine (embryon de soviets) et lancent une grève dure pour contraindre les patrons à les reconnaître, mais sans résultat.

La FIOM (syndicat de la métallurgie) demande le renouvellement de l'accord sur les augmentations de salaires et d'autres exigences que les industriels n'acceptent qu'en partie. La réponse de la classe dirigeante provoque une grande tension qui aboutit au démarrage d'une grève générale. Les industriels décrètent la fermeture des usines (lock out).

En août, l'occupation des usines débute, dirigée par les syndicats rouges, et en peu de temps, 300 usines de Turin, Milan et Gênes sont occupées par plus de 400 000 travailleurs. Les travailleurs organisent des milices armées de surveillance et dans certains cas, poursuivent la production.

L’anarchiste italien Errico Malatesta faisait alors une remarque prémonitoire : «Si nous ne sommes pas vigilants à la fin, nous paierons avec des larmes de sang pour les craintes que nous avons inculquées à la bourgeoisie ».

Parmi les acteurs du biennio rosso, il y a Amadeo Bordiga et Antonio Gramsci, les futurs fondateurs du Parti Communiste d'Italie. Antonio Gramsci, qui voyait l'importance centrale des conseils auto-organisés, était également très clairvoyant sur ce qu'allait être le fascisme :

« La phase actuelle de la lutte de classe en Italie est celle qui précède, soit la conquête du pouvoir par le prolétariat révolutionnaire, pour passer à de nouveaux modes de production et de distribution qui permettent une reprise de la capacité de production; soit une terrible réaction de la part de la classe possédante et de la caste gouvernementale. Aucune violence ne sera négligée pour assujettir le prolétariat industriel et agricole à un travail servile : on cherchera à briser inexorablement les organismes de la lutte politique de la classe ouvrière (Parti socialiste) et à incorporer les organismes de résistance économique (syndicats et coopératives) dans les engrenages de l'État bourgeois. »[1]

Gramsci appelait à saisir l'instant révolutionnaire :

« La direction doit immédiatement étudier, rédiger, et diffuser un programme de gouvernement révolutionnaire du Parti socialiste dans lequel soient envisagées les solutions réelles que le prolétariat, devenu classe dominante, apportera à tous les problèmes essentiels - économiques, politiques, religieux, scolaires, etc. - qui se posent de façon urgente aux diverses couches de la population travailleuse italienne. (...) le Parti doit lancer un manifeste dans lequel la conquête révolutionnaire du pouvoir politique soit clairement posée, dans lequel le prolétariat industriel et agricole soit invité à se préparer et à s'armer, et dans lequel on indique les éléments de solutions communistes aux problèmes actuels : contrôle prolétarien sur la production et la distribution, désarmement des corps armés de mercenaires, contrôle des municipalités par les organisations ouvrières. »

Trahison des directions[modifier]

L'occupation devait être pour beaucoup le début d'une révolution, mais l'absence de stratégie et de l'incapacité d'étendre le mouvement y met fin, avec l'aide de la CGdL qui veut arrêter ce mouvement qu'elle ne contrôle pas.

L'occupation affaiblit le gouvernement Nitti, qui démissionne pour laisser le poste à Giovanni Giolitti, alors âgé de 80 ans. Les industriels le pressent de faire évacuer les usines par l'armée. Il pense au contraire qu'il faut proposer des compromis aux réformistes, qui ne demandent que ça. Giolitti déclarera plus tard au Sénat :

« Comment pouvais-je empêcher l’occupation ? Il s’agit de 600 entreprises de l’industrie métallurgique. Pour empêcher cette occupation j’aurais dû mettre une garnison dans chacune de ces usines, une centaine d’hommes dans les petites, plusieurs milliers dans les grandes : j’aurais employé pour occuper les usines toutes les forces dont je pouvais disposer ! Et qui surveillait les 500 000 ouvriers qui restaient en dehors des ateliers ? C’était la guerre civile. »

Le Parti socialiste décida formellement que les occupations relevaient de la responsabilité des directions syndicales. La CGdL décida alors, dans un convention spéciale, par 3 voix contre 2, de rejeter les appels à la révolution et de conclure un accord avec les patrons.

Les usines sont évacuées pacifiquement, en échange des augmentations de salaire demandées et de la promesse, jamais tenue, d'un contrôle sur la gestion des entreprises. Le cœur du mouvement – les métallurgistes des usines – fut démoralisé. Et les gains matériels sont rapidement effacés par la montée du chômage.

Huit mois après l’occupation des usines, le dirigeant le plus connu du PSI, Giacinto Menotti Serrati, admettait : « Tandis que chacun parlait de révolution, personne ne la préparait. » Pietro Nenni, qui serait une personnalité dominante du Parti pendant encore soixante ans, reconnaissait : « Le PSI n’était qu’une grande machine électorale et n’était organisé que pour une lutte conduite selon des méthodes qu’elle répudiait en théorie. » Angelo Tasca, un activiste turinois, se rappelait : « Les méthodes des organisations ouvrières et socialistes […] étaient alternativement d’appeler au calme [les] masses surexcitées […] et de leur promettre la révolution. » « La vie politique en Italie devint une longue réunion dans laquelle le capital de la “révolution montante” fut dilapidé dans une orgie de mots. »

Vers le fascisme[modifier]

Malgré le reflux (relatif) des luttes, le terrible frayeur qu'a générée le biennio rosso (227 morts et 1072 blessés en 1920), donne aux possédant l'envie d'écarter définitivement le spectre d'une révolution socialiste, allant jusqu'à soutenir la montée du fascisme.

Notess et références[modifier]

  1. Antonio Gramsci, Pour un renouveau du Parti Socialiste, 8 mai 1920