Boris Souvarine

De Wikirouge
Aller à : navigation, rechercher
Portrait de Souvarine

Boris Souvarine (1895-1984), de son vrai nom Boris Lifschitz, est un militant et intellectuel, russe et français. Il a parfois aussi écrit en tant que Varine.

Militant communiste, exclu du PCF en 1924, il est dès les années 1920 un des grands critiques du stalinisme, auteur en 1935 d'une biographie pionnière de Staline.

Biographie[modifier | modifier le wikicode]

Origines familiales et jeunesse[modifier | modifier le wikicode]

Boris Lifschitz naît à Kiev le 5 novembre 1895 dans une famille juive d'Ukraine, pays qui faisait alors partie de l'Empire russe. Il est le fils de Konstantin (Kalman) Lifschitz, ouvrier joaillier[1], et de Mina Steinberg. Souvarine a affirmé que sa famille était d'origine karaïte (une obédience particulière du judaïsme), même si les noms de ses parents sont ashkénazes. Il a un frère aîné, Léon, né en 1893, et il aura une soeur, Jeanne, née en 1904.

En 1897, la famille Lifschitz quitte la Russie pour la France ; elle obtient la nationalité française par naturalisation en 1906.

Après le certificat d'études, Boris entre à l'École primaire supérieure de la rue Colbert[2] (2e arr.), mais ne peut terminer le cycle. Il devient apprenti dans une usine d'aviation, tout en acquérant une culture générale et politique assez étendue, grâce à l'université populaire « Coopérative des idées », à la lecture des journaux socialistes, ainsi que celle des classiques du socialisme et de la littérature. Il participe aussi à de nombreux meetings et est marqué par la personnalité de Jean Jaurès. Il obtient un diplôme d'ouvrier d'art de la Ville de Paris.

La Première Guerre mondiale et ses suites[modifier | modifier le wikicode]

En 1913, il est appelé sous les drapeaux avec deux ans d'avance en raison d'une erreur de date et envoyé à Commercy (155e d'infanterie) ; son frère aîné Léon est tué au front en mars 1915 ; il est muté à Paris au service de l'Intendance, puis réformé en 1916.

Il adhère alors à la SFIO et se rapproche des socialistes « minoritaires », hostiles à l'Union sacrée et au jusqu'auboutisme. Il est notamment en contact avec l'équipe du journal Le Populaire (Paul Faure, Henri Barbusse, Jean Longuet). Il entre aussi au Comité de défense du socialisme internationaliste (CDSI).

C'est dans Le Populaire qu'il utilise pour la première fois son pseudonyme. Le nom « Souvarine » vient du roman d'Émile Zola Germinal. Le Souvarine de Zola est un immigré russe, anarchiste voire nihiliste, travaillant dans une mine de charbon du nord de la France.

Son article le plus notable, à cette époque, est À nos amis socialistes en Suisse (1916), dans lequel il prend la défense de Trotsky, que Lénine (qui est en exil à Zurich) accuse d'être centriste dans la question de la guerre. Lénine publie en réponse une Lettre ouverte à Souvarine[3] dans laquelle il maintient sa ligne.

Par la suite, avec Charles Rappoport, Souvarine quitte le CDSI et se rapproche des bolcheviks en s'intègrant au Comité pour la reconstruction des relations internationales (CRRI) qui, après la création de l'Internationale communiste (mars 1919), devient le Comité pour la IIIème Internationale.

À partir de 1920, Boris Souvarine est un des animateurs de ce comité, avec Fernand Loriot, Pierre Monatte et Charles Rappoport. Ils militent pour que la SFIO quitte la Deuxième Internationale, ce qui est acquis au congrès de Strasbourg en février 1920, puis adhère à la Troisième Internationale. Peu après le congrès de Strasbourg, Loriot, Monatte et lui sont arrêtés en liaison avec la grève des cheminots de 1920 et sont incarcérés à la prison de la Santé, bénéficiant cependant d'un régime de détention qui leur permet de communiquer largement avec l'extérieur. A cette époque, il créé le Bulletin Communiste.

Au Parti communiste (1920-1924)[modifier | modifier le wikicode]

La création du PCF[modifier | modifier le wikicode]

À la suite du congrès de Strasbourg, deux dirigeants centristes, Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin sont envoyés durant l'été 1920 à Moscou, dont ils reviennent en ayant accepté (dans l'ensemble) les conditions d'entrée dans l'Internationale communiste. Au congrès de Tours en décembre, une large majorité approuve donc l'entrée dans l'IC, en votant la motion rédigée pour l'essentiel par les prisonniers de la Santé, mais acceptable pour les centristes.

Le parti prend le nom de Parti socialiste - Section française de l'Internationale communiste (SFIC), devenant un peu plus tard le Parti communiste français, le secrétariat général restant à Frossard. La minorité (Léon Blum, Paul Faure) décide de maintenir la SFIO.

Souvarine dans le PCF et dans l'Internationale communiste[modifier | modifier le wikicode]

Souvarine est élu au premier comité directeur de la SFIC, et fait partie, en 1921, des délégués français au 3e congrès de l'Internationale communiste (IC, « Komintern ») ; il est élu à la fois au comité exécutif et au Praesidium qui compte alors 7 membres. Le 17 juillet 1921, il entre au secrétariat de l'IC. Aucun Français n'y exercera de fonctions aussi élevées.

À cette époque, Souvarine vit principalement à Moscou, mais est également engagé dans la vie du parti français : il s'oppose au « centre », formé autour du Premier Secrétaire, Ludovic-Oscar Frossard et de Marcel Cachin. Il perd son siège au comité directeur au congrès de Marseille en décembre 1921, mais, après le départ (janvier 1923) de Frossard et de ses proches, qui regagnent la SFIO, le conseil national de Boulogne marque la victoire de l'aile gauche pro-bolchévique ; Souvarine revient au comité directeur, puis entre au bureau politique.

La crise de 1923-1924[modifier | modifier le wikicode]

En 1923 éclatent entre les dirigeants bolcheviques les conflits qui couvent depuis le début de la maladie de Lénine. Souvarine, qui prend le parti de l’esprit critique face à la direction, et relaie donc parfois les points de vue de Léon Trotski, s'oppose en France à Albert Treint qui a les faveurs de Grigori Zinoviev et de la direction de l'Internationale.[4]

En janvier 1924, au congrès de Lyon, Souvarine sort vainqueur de la confrontation, mais Treint, avec l'appui de Dmitri Manouïlski et de tous les envoyés de l'IC, fait basculer le Comité directeur courant mars. Dans un texte de mars 1924, Souvarine dénonce le « centralisme mécanique, bureaucratique, et irresponsable » au sein de la SFIC. La publication par Souvarine d'un texte de Trotski, Cours nouveau, dans une brochure financée par souscriptions (notamment du jeune Maurice Thorez), sert de prétexte à son éviction de l'IC et donc de la SFIC, annoncée par L'Humanité le 19 juillet 1924. Son exclusion est une conséquence de son opposition à la « bolchevisation » de la SFIC (en fait « stalinisation »).

Le communiste oppositionnel (1924-1940)[modifier | modifier le wikicode]

Les périodiques de Souvarine (1925-1934)[modifier | modifier le wikicode]

De 1925 à 1933, il refait paraître Le Bulletin communiste, organe du Cercle Communiste Marx et Lénine qu'il fonde avec nombre de signataires de la Lettre des 250 (octobre 1925), et qui en 1930 prend le nom de Cercle communiste démocratique. À partir de 1931, il publie avec l'aide (en particulier financière) de Colette Peignot, la revue La Critique sociale (« revue des idées et des livres »), qui comptera onze numéros jusqu'en 1934, mais qui n'est pas officiellement l'organe du Cercle communiste démocratique. À cette revue de haut niveau intellectuel, participent notamment Raymond Queneau, Michel Leiris, Georges Bataille et Simone Weil. Souvarine écrit également dans La Révolution prolétarienne, qui est alors un lieu de rencontre pour l'extrême gauche.

La Fédération communiste de l'Est (1932-1934)[modifier | modifier le wikicode]

En 1932, le CCD établit une liaison avec un groupe oppositionnel du Doubs, formé par des exclus ou démissionnaires du PCF (Louis Renard, Lucien Hérard, Marcel Ducret, Jules Carrez), qui, quoique tous instituteurs, sont liés au monde ouvrier local (l'entreprise Peugeot) à travers la coopérative ouvrière La Fraternelle de Valentigney. En liaison avec un exclu récent du Territoire de Belfort, Paul Rassinier, ils forment en novembre 1932 la Fédération communiste indépendante de l'Est, dont l'organe Le Travailleur, géré par Rassinier, accueille jusqu'en avril 1934 quelques articles de Souvarine et de Colette Peignot[5]. La coopération entre le groupe de Paris et Rassinier est du reste difficile ; dans les semaines qui suivent le 6 février 1934, celui-ci se retire sans la moindre concertation, ce qui met fin à la publication du Travailleur et de facto à l'existence de la FCIE, qui ne vivait que par son journal ; la plupart de ses responsables rejoignent un peu plus tard la SFIO.

Le combat contre le stalinisme[modifier | modifier le wikicode]

L'activité essentielle de Souvarine, en 1933-1934, est la rédaction de sa biographie de Staline, qui est publiée en 1935 sous le titre de Staline. Aperçu historique du bolchevisme chez Plon, seul éditeur à avoir accepté de la publier. Souvarine y démonte les mécanismes des mensonges développés autour de la réalité du régime soviétique, régime qu'il considère comme étant une « négation du socialisme et du communisme » et comme un capitalisme d'État (en mars 1985, peu après la mort de Souvarine, le réalisateur Jean Aurel adaptera cette biographie de Staline sous la forme d'un documentaire pour le cinéma, simplement intitulé Staline).

Pour rendre plus concrète sa lutte contre le stalinisme, il fonde en 1935 l'Institut d'histoire sociale qui rassemble une importante documentation sur le communisme, l'Union soviétique et le mouvement ouvrier en général. Il crée Les Amis de la vérité sur l'URSS, collectif qui publie plusieurs brochures à La librairie du travail. En 1936, sous le pseudonyme de Motus, Souvarine publie le livre À travers le Pays des Soviets.

La mort de Colette Peignot (1938)[modifier | modifier le wikicode]

Cette période est par ailleurs marquée par sa rupture avec Colette Peignot et par la mort de cette dernière en 1938, évoquée avec émotion par Souvarine, en 1983, dans son introduction à la réédition de La Critique sociale : « Le 8 novembre 1938, son frère Charles vint me faire part du décès de notre chère... Araxe.... Alors je n'ai plus rien à dire, ce que j'éprouve est trop personnel pour être partagé. »

La Seconde Guerre mondiale et après[modifier | modifier le wikicode]

Réfugié à Marseille, il y est arrêté en 1940 sur l'ordre du gouvernement de Vichy, mais est libéré grâce à l'intervention d'un officier, son ami Henri Rollin. Il réussit alors à partir aux États-Unis.

Après la guerre, il reprend son combat contre le stalinisme, écrivant dans la revue Est & Ouest, revue d'information sur le communisme mondial aussi bien soviétique que chinois ou autres. En 1957, il crée la revue Le Contrat social, qui paraît jusqu'en 1968.

Il meurt le à Paris.

Communisme et anticommunisme[modifier | modifier le wikicode]

Branko Lazitch résume ainsi son parcours : « il traita au cours de sa vie d'un seul sujet, du communisme. Il l'aborda en tant que leader communiste-révolutionnaire (1917-1923), en tant que communiste opposant et dissident (1924-1934) et finalement en tant qu'anticommuniste »[6]. L'historienne Ariane Chebel d'Appollonia estime aussi que Souvarine a aquis le statut d'un « spécialiste incontesté de l'anticommunisme »[7].

Par contre, Souvarine refusait pour sa part le terme anticommuniste : « Si une seule publication au monde a souligné constamment des incompatibilités essentielles entre marxisme et léninisme, entre léninisme et stalinisme, c’est bien la nôtre, donc tout le contraire de l’anticommunisme. »[8] Il dénonçait ce qu'il appelait le « pseudo-communisme », considérant que les régimes du bloc de l'est représentaient « « la plus hideuse caricature du communisme »[8].

Boris Souvarine écrivait en 1981 : « J'ai, dès 1960, voulu démontrer que « pour qui s'avère capable de discernement, le marxisme est une chose, d'ailleurs complexe et variable, le léninisme en est une autre, plus simple, et le marxisme-léninisme une troisième qui contraste avec les précédentes par des différences profondes malgré les similitudes verbales ». De nos jours, j'accentuerais fortement tous les adjectifs car, depuis, une incompatibilité absolue s'est affirmée davantage, entre ces notions troubles et captieuses. »[9]

Œuvres[modifier | modifier le wikicode]

1916 A nos amis socialistes en Suisse
1920 Une situation nette
The Congress of the French Party Socialist Party
The French Syndicalist Movement
Explication définitive
Nous ne sommes pas d'accord...
L'action communiste en France
Réponse à Longuet
Critique des déclarations et rapports faits par Marcel Cachin et Frossard devant l'Internationale Communiste
Légalité et illégalité
John Reed
Nécessité « d'une » scission
The Communist First of May
1921 Après le Congrès de Tours et la scission salutaire
Voix de prison (avec Ferdinand Loriot)
Commentaires d'un Communiste
Contre l'opportunisme de droite et l'inopportunisme de gauche
Le troisième congrès communiste mondial
Ni indolence, ni démagogie
Le Parti Communiste Français à la veille du Congrès de Marseille
1922 Questions préliminaires
La scission
Participation ministérielle et gouvernement ouvrier
1923 Comrade Ker
1924 The ‘New Course” in the Bolshevik Party: The Discussion as Seen from France
1925 Exclus mais communistes
La crise du communisme
1926 Où va la Révolution russe ?
1927 Lettre à "La Révolution prolétarienne"
1930 The Five Year Plan
1931 David D. Riazanov
The Marx-Engels Institute
  • Staline, aperçu historique du bolchévisme, Paris, Plon, 1935 (rééditions Champ libre 1978 et 1985, puis éditions Ivrea 1992). Traduit en anglais par C.L.R. James.
  • Sous le pseudonyme de Motus, À travers le pays des Soviets, Paris, Éd. de France, 1936.
  • Cauchemar en URSS, Paris, Revue de Paris, 1937 (réédition Éditions Agone, 2001).
  • Ouvriers et paysans en URSS, Paris, Librairie du travail, 1937 (réédition Agone, 2001).
  • Un Pot-pourri de Khrouchtchev : à propos de ses souvenirs, Paris, Éditions Spartacus, 1971.
  • Le Stalinisme, Paris, Spartacus, 1972.
  • Autour du congrès de Tours, Paris, Champ libre, 1981.
  • L'observateur des deux mondes et autres textes, Paris, La Différence, 1982.
  • La Critique Sociale – 1931-1934, Paris, La Différence, 1983.
  • Souvenirs sur Isaac Babel, Panaït Istrati, Pierre Pascal - suivi de Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Paris, éditions Gérard Lebovici, 1985.
  • À contre-courant (recueil de textes de 1925 à 1939), Paris, Denoël, 1985.
  • Controverse avec Soljenitsyne, Paris, Éditions Allia, 1990.
  • Chroniques du mensonge communiste, textes choisis par Branko Lazitch et Pierre Rigoulot, Plon, 1998.
  • Sur Lénine, Trotsky et Staline (1978-79), entretiens avec Branko Lazitch et Michel Heller, précédé de Boris par Michel Heller, Allia, 1990, nouvelle édition précédée de La Controverse sur Lénine, la révolution et l'histoire par Michel Heller, Paris, Allia, 2007.
  • Feu le Comintern, Éditions le Passager clandestin, 2015.
  • Boris Souvarine a également écrit (anonymement) une des trois parties de Vers l'autre flamme, publié sous le seul nom de Panaït Istrati en 1929. Réédition : L'URSS en 1930, présenté par Charles Jacquier, Paris, éditions Ivrea, 1997.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Un « Kalman Lifchitz » est inscrit à la préfecture de la Seine comme « orfèvre, fabricant joaillier » à la date du 5 janvier 1899. Cf. Notice Palissy sur le site du ministère de la Culture.
  2. Devenue lycée Colbert
  3. Lénine, Lettre ouverte à B. Souvarine, 1916
  4. David Allavena, Le PCF et Trotsky, 1993
  5. Sur cet épisode non négligeable de la vie de Souvarine, voir le livre de Nadine Fresco, Fabrication d'un antisémite, Seuil, 1999, pages 243-250 (l'antisémite en l'occurrence est Paul Rassinier)
  6. Préface à Chroniques du mensonge communiste, recueil d'articles de Boris Souvarine, Commentaire/Plon, 1998.
  7. Ariane Chebel d'Appollonia, Histoire politique des intellectuels en France, Tome II, Complexe, 1991, page 89
  8. 8,0 et 8,1 Le Contrat social, volume VIII n°1, janvier 1964, p. 66-67.
  9. Boris Souvarine, Autour du congrès de Tours, Champ Libre, 1981, p. 73 et 74.

Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

Notices

Ouvrages sur Boris Souvarine

  • Anne Roche (dir.), Boris Souvarine et la critique sociale, Paris, La Découverte, 1990
  • Jean-Louis Panné, Boris Souvarine : prémices d'un itinéraire politique (1895-1919), mémoire de maîtrise sous la direction de Jean-Louis Robert, Université Paris I, 1992 (disponible : Paris I-CHS)
  • Jean-Louis Panné, Boris Souvarine Le premier désenchanté du communisme, Paris, Robert Laffont, 1993
  • Charles Jacquier, Boris Souvarine, un intellectuel antistalinien de l'entre-deux-guerres (1924-1940), thèse de doctorat de sociologie sous la direction d'Annie Kriegel, Université Paris X (Nanterre), 1994, dactylographiée (disponible : Paris X-BU, Paris I-CHS, Rennes IEP).

Histoire du Parti communiste

  • Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste, tomes I et IV, Paris, Fayard, 1984.

Liens externes[modifier | modifier le wikicode]