Victor Serge

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Portrait de Victor Serge, en 1912

Viktor Lvovitch Kibaltchitch (1890-1947), dit Victor Serge est un révolutionnaire russo-belge, proche de l'anarchisme et du marxisme.

Il est le père du peintre Vladimir Kibaltchitch.

Biographie[modifier | modifier le wikicode]

Jeunesse[modifier | modifier le wikicode]

Victor Lvovitch Kibaltchitch naît à Bruxelles le 30 décembre 1890, de parents russes réfugiés politiques. Sa mère est issue de la petite noblesse polonaise. Son père, sous-officier de l’armée impériale, avait sympathisé avec Narodnaia volia et avait tenté de prendre les armes contre le régime dans le Sud de la Russie.

Tout jeune, il assiste aux discussions des exilés politiques que fréquentent ses parents. Il lit tout ce qui lui passe entre les mains : Shakespeare, Tchekov, Zola, Louis Blanc, Bebel.

Dès l'âge de quinze ans, alors qu'il est apprenti photographe, il milite dans la Jeune Garde socialiste, à Ixelles. Influencé par le socialiste français Gustave Hervé, il fait montre d'un antimilitarisme virulent et s'oppose à la politique coloniale de la Belgique au Congo.

Vers l'anarchisme[modifier | modifier le wikicode]

En 1906, il commence à fréquenter les milieux anarchistes de Bruxelles, à vivre en communauté...  Il se lie avec Raymond, qui quelques années plus tard défraye la chronique sous le surnom de Raymond la science avec la bande à Bonnot. L’anarchisme correspond mieux à son tempérament parce qu’il semble mettre en accord les paroles avec les actes, et le socialisme réformiste et parlementaire lui répugne.

Tout en vivotant de métiers variés (dessinateur-technicien, photographe, typographe), Victor Serge écrit dans diverses publications libertaires (Les Temps Nouveaux, Le Libertaire, La Guerre sociale) et participe aux manifestations contestataires qui finissent en bagarre avec la police, ce qui lui vaut perquisitions et arrestations.

En 1909, il quitte la Belgique pour Lille, puis pour Paris. Il continue à écrire dans la presse anarchiste (L'Anarchie, le journal d'Albert Libertad, avec pour pseudonyme « Le Rétif ») et à tenir des conférences politiques. Influencé par la tendance anarchiste-individualiste, il fréquent un temps Emile Armand. À Paris toujours, il participe le 13 octobre 1909 à la grande manifestation de protestation à l’annonce de l’exécution de Francisco Ferrer qui rassemble des centaines de milliers de personnes et tourne à l’insurrection.

Pour avoir hébergé les principaux membres de la bande à Bonnot et refusé de les dénoncer, il est condamné en 1912 à cinq ans de réclusion, qu'il effectue de 1912 à 1916, en partie à la prison de la Santé. Il évoquera plus tard cette expérience dans son roman, Les Hommes dans la prison.

Critique du milieu libertaire[modifier | modifier le wikicode]

Victor Serge avait néanmoins du recul, et il déplorait « la théorie la plus néfaste, celle de l'illégalisme, qui transformait les idéalistes de la vie en camaraderie en spécialistes d'obscurs métiers hors-la-loi. » [1] Plus généralement, il en viendra à critiquer assez durement  certains milieux anarchistes qu'il a bien connus, qu'un certain gauchisme a conduit à se couper des mouvements de masse pour sombrer dans toutes sortes d'impasses :

« Les anarchistes prétendaient encore à une pureté révolutionnaire plus haute, cherchaient à réagir contre le bureaucratisme syndical et, il faut bien le dire, n’arrivaient, le plus souvent, avec les meilleures intentions du monde, avec beaucoup de dévouement et même de l’héroïsme, qu’à multiplier les sectes, les sous-sectes, les déviations ridicules ou tragiques (espérantisme, végétarisme, naturisme, amour-librisme partout ; banditisme en France ; terrorisme en Espagne). » [2]

Il rejette aussi ce qu'il nomme les « absurdités syndicalistes » des anarchistes-syndicalistes :

« Pour les uns, il [le syndicalisme] allait par de sages et prudentes réformes améliorer sans fracas l'état social. Pour les autres (les anarchistes syndicalistes) il était la première cellule de la société future, qu'il instaurerait un beau matin de grève générale. Il fallut déchanter beaucoup. On s'est aperçu — du moins ceux que l'illusion n'aveuglait pas — que les syndicats devenaient robustes et sages, perdaient envie de chambarder le monde. Que souvent ils finissaient par sombrer dans le légalisme et faire partie des rouages de la vieille société combattue ; que d'autres fois, ils n'arrivaient qu'à fonder des classes d'ouvriers avantagés, aussi conservateurs que les bourgeois tant honnis. » L'Anarchie, no 259, 24 mars 1910

Expulsé à l'issue de sa peine, il fuit la fureur nationaliste qui s'empare de la France en 1914. Il rejoint Barcelone, y devint ouvrier-typographe, et écrivit pour le périodique anarchiste Tierra y Libertad — c'est dans ses pages qu'il adopte le pseudonyme « Victor Serge ».

Lorsqu'il apprend en mars 1917 la chute de l’autocratie russe, il est adhérent du syndicat CNT de l’imprimerie, fréquente Salvador Segui, le secrétaire de la CNT. C’est suite à l’échec du soulèvement du 19 juillet 1917, qu’il estime ne plus rien avoir à faire en Espagne et essaie de gagner la Russie via la France, où il est arrêté. Pendant sa rétention, il s'enthousiasme encore davantage pour la révolution russe. En , il fut échangé avec d'autres prisonniers dans le cadre d'un accord franco-soviétique et put gagner la Russie. Il évoqua cette période dans son livre Naissance de notre force.

Au service de la révolution russe[modifier | modifier le wikicode]

Victor Serge arrive en janvier avec sa famille dans un Petrograd assiégé par les Blancs. En mai il adhère au Parti bolchévik, devient collaborateur de la Sévernaya Koummouna (La Commune du Nord), organe du soviet de Petrograd, instructeur des clubs de l’Instruction publique, chargé de cours à la milice de Petrograd. Cette période est également celle de la terreur rouge. Après la tentative d’attentat contre Lénine, la tchéka multiplie les arrestations et les exécutions sommaires. Victor Serge est sans cesse sollicité pour intercéder en faveur d’un mari, d’un proche aux mains de la Tchéka, ce qu’il fait volontiers.

Son passage de l'anarchisme au marxisme, considéré comme un reniement par certains libertaires, l'amena à beaucoup écrire pour défendre le régime soviétique vis-à-vis de ses anciens camarades. Tout en expliquant ce qu'il considérait comme des erreurs de la part des anarchistes russes, il s'efforçait d'atténuer la répression à leur encontre.

Mobilisé à Pétrograd au moment de l'offensive des armées blanches de Youdenitch, épisode qu'il raconta dans La Ville en danger, il exerça diverses fonctions pour le parti : journaliste, traducteur, typo, secrétaire... En 1920 et 1921, il assista aux congrès de l'Internationale communiste et collabora dans les années suivantes avec Zinoviev à l'Exécutif de l'Internationale.  En septembre 1921, il part pour Berlin afin de s’occuper de l’édition française de la Correspondance de presse internationale, puis il se rend à Vienne pour les mêmes raisons. Dans les années 1920, il écrivit des articles pour la presse communiste internationale, notamment dans L'Humanité et dans la Rote Fahne, et un essai sur les méthodes policières du tsarisme, intitulé Les Coulisses d'une Sûreté générale, nourri de l'ouverture des archives de l'Okhrana.

Contre le stalinisme[modifier | modifier le wikicode]

Victor Serge critiquera les agissements incontrôlés de la Tchéka. Il comprenait la nécessité de la répression des contre-révolutionnaires, et il ne prêtait pas d'intentions totalitaires aux dirigeants bolchéviks de l'époque léniniste. Mais il considérera néanmoins qu'une grave erreur avait été faite :

« Depuis les premiers massacres de prisonniers rouges par les Blancs, les assassinats de Volodarsky et d'Ouritsky et la tentative contre Lénine (à l'été 1918), la coutume d'arrêter et souvent d'exécuter des otages est devenue généralisée et légale. Déjà, la Tchéka, qui faisait des arrestations massives de suspects, tendait à décider de leur sort indépendamment, sous le contrôle formel du Parti, mais en réalité sans que personne n'en sache rien. Le Parti s'efforçait de mettre à sa tête des hommes incorruptibles comme l'ancien détenu Dzerjinsky, idéaliste sincère, impitoyable mais chevaleresque, avec le profil émacié d'un inquisiteur: grand front, nez osseux, barbiche désordonnée, expression de fatigue et d'austérité. Mais le parti avait peu d'hommes de ce timbre et de nombreuses Tchékas. Je crois que la formation des Tchékas a été l'une des erreurs les plus graves et les plus inacceptables que les dirigeants bolcheviks ont commises en 1918, lorsque les complots, les blocus et les invasions leur ont fait perdre la tête. Selon toute évidence des tribunaux révolutionnaires, fonctionnant à la lumière du jour et admettant le droit de la défense, auraient atteint la même efficacité avec beaucoup moins d'abus et de perversion. Fallait-il revenir aux procédés de l'Inquisition? »

Lors du soulèvement de Cronstadt (mars 1921), il participe avec d’autres à différentes tentatives de médiations auprès des dirigeants bolchéviks, en vain. Pour cette raison, il manque d’être arrêté après l’écrasement de la révolte et ne doit son salut qu’à l’intervention de Zinoniev.

En 1923, il est membre fondateur de l'opposition de gauche animée par Léon Trotski, Victor Serge dénonça la bureaucratisation de l'État soviétique et de l'Internationale communiste et ses conséquences désastreuses, notamment pour la révolution chinoise de 1927. Cela entraîna en 1928 son exclusion du PCUS pour « activités fractionnelles ».

Placé sous surveillance, sa situation matérielle se dégrada. Il demanda l'autorisation d'émigrer, ce que les autorités lui refusèrent. En 1933, Victor Serge fut condamné à trois ans de déportation dans l'Oural à Orenbourg. Ses manuscrits furent saisis par le Guépéou. Il ne dut alors sa survie qu'à une campagne internationale de 3 ans menée en sa faveur, notamment par Trotski, et en France par un comité animé par Magdeleine Paz et le Cercle communiste démocratique, la Fédération unitaire de l’enseignement, la Ligue des droits de l’homme, mais aussi L’École émancipée et La Révolution prolétarienne.

En juin 1935, à Paris, Gaetano Salvemini et Magdeleine Paz soutenue par Henri Poulaille, interviennent en sa faveur lors du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, mouvement pacifiste et antifasciste, dirigé en sous-main par le PCF qui y compte de nombreux compagnons de route (Malraux, Gide, Barbusse). Boris Pasternak est présent dans la salle mais se tait lorsqu’est évoqué le sort fait à Victor Serge. En bon valets de Staline, Illya Ehrenbourg et trois autres écrivains soviétiques le qualifient de contre-révolutionnaire. C'est finalement grâce à une intervention directe de Romain Rolland auprès de Staline qu'il est libéré, déchu de sa nationalité russe et banni d'URSS en 1936, quelques mois avant le premier procès de Moscou.

Il part donc pour Bruxelles. C’est de Bruxelles qu’il collabore avec René Lefeuvre, membre de la Gauche révolutionnaire de la SFIO et responsable des éditions Spartacus et de la revue Masses, avec qui il publie en 1936 Seize fusillés à Moscou, un véritable pamphlet contre la mascarade des Procès de Moscou. Il démonte une par une les accusations et met en lumière la mise en scène basée sur l’auto-accusation des prévenus qui espèrent ainsi obtenir la clémence, voire la réhabilitation de la part de leur bourreau.

Guerre d'Espagne, éloignement de Trotsky[modifier | modifier le wikicode]

Depuis la Belgique, puis la France, Victor Serge dénonça les grands procès staliniens (notamment en écrivant des chroniques régulières dans un journal socialiste de Liège, La Wallonie[3]), tout en prônant durant la guerre d'Espagne un rapprochement entre anarchistes et marxistes pour assurer la victoire de la révolution. Soumis à une incessante campagne d'injures de la part de la presse communiste officielle, Victor Serge ne se rallia pas pour autant à la Quatrième Internationale. Bien que conservant une vive estime pour Trotski (il écrivit d'ailleurs sa biographie en collaboration avec Natalia Sedova après son assassinat), il avait beaucoup de désaccords avec lui. Il reprochait globalement aux trotskystes d'être sectaires,[4]  et en particulier il reprocha à Trotsky d'avoir été trop dur dans ses critiques sur le POUM. Les rapports entre trotskistes et Victor Serge ont par la suite été mitigés.[5][6]

Réfugié à Marseille en 1940, au moment de l'exode, Victor Serge put rejoindre le Mexique l'année suivante – avec son fils Vlady – grâce au réseau du journaliste américain Varian Fry. C'est dans ce pays qu'il écrivit ses derniers romans et ses mémoires. Dénonçant le totalitarisme et s'interrogeant inlassablement sur les causes de la dégénérescence_de_l'Union_soviétique, il travailla avec Marceau Pivert et Julián Gorkin du Centre marxiste révolutionnaire international. Il mourut dans le dénuement le 17 novembre 1947.

Oeuvres[modifier | modifier le wikicode]

Romans, nouvelles et poésie[modifier | modifier le wikicode]

  • Notations d'Espagne, 1917
  • Les Hommes dans la prison, Rieder, 1930, rééd. Climats, 2004, Flammarion, 2011
  • Naissance de notre force, Rieder, 1931, rééd. Climats, 2004, Flammarion, 2011
  • Ville conquise, Rieder, 1932, rééd. Climats, 2004, Flammarion, 2011
  • Mer Blanche, dans Les Feuillets bleus no 295, mai 1935, rééd. François Maspero, 1972
  • L’Impasse Saint-Barnabé, dans Esprit no 43-44, avril-mai 1936
  • Résistance, Cahiers Les Humbles, 1938, rééd. sous le titre Pour un brasier dans un désert, François Maspero, 1972. Rééd. sous le titre Résistance, Héros-Limite, 2016.
  • S’il est minuit dans le siècle, Grasset, 1939, rééd. Le Livre de Poche, 1976, et dans Les Révolutionnaires, Le Seuil, 1980
  • Les Derniers Temps, L'Arbre, 1946, et Grasset, 1951
  • L’Affaire Toulaev, Le Seuil, 1948, rééd. Zones/La Découverte et Lux, 2010
  • Les Années sans pardon, François Maspero, 1971, rééd. La Découverte, 2003, Agone, septembre 2011
  • Le Tropique et le Nord, François Maspero, 1972, rééd. La Découverte, 2003
  • Les Révolutionnaires, Le Seuil, 1980
  • Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941), Le Seuil, 1951

Essais et études historiques[modifier | modifier le wikicode]

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

Ouvrages[modifier | modifier le wikicode]

  • Pierre Broué, Les trotskystes en Union soviétique (1929-1938), Archive Internet des Marxistes, 1980
  • Cornelius Castoriadis, La Société bureaucratique : Les Rapports de production en Russie, UGE collection 10/18, 1973 rééd. La Société bureaucratique, Bourgois, 1990
  • Cornelius Castoriadis, La Société bureaucratique : La Révolution contre la bureaucratie, UGE collection 10/18, 1974 rééd. La Société bureaucratique, Bourgois, 1990
  • Claude Lefort, Éléments d'une critique de la bureaucratie, Gallimard, 1979
  • Anne Steiner, Rirette l'insoumise, Tulle, Mille Sources, 2013 (ISBN 978-2909744292)
  • Jean-Luc Sahagian, Victor Serge, l'homme double. Histoire d'un XXe siècle échoué, Libertalia, 2011
  • Susan Weissman, Dissident dans la révolution : Victor Serge, une biographie politique, Syllepse6, 2006
  • Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1990
  • Frédéric Lavignette, La bande à Bonnot à travers la presse de l'époque, Fage Editions, 2008, (ISBN 9782849751411)
  • Jean-Pierre Brèthes, D'un auteur l'autre, L'Harmattan, 2009, L'homme debout, pp. 125-134.
  • Hommage à Victor Serge, Cahiers Henry Poulaille, n°4/5, Éditions Plein Chant, 1991.

Articles[modifier | modifier le wikicode]

Films[modifier | modifier le wikicode]

  • Victor Serge, l'insurgé, documentaire de Carmen Castillo, 2012

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Dossier documentaire & Bibliographie Victor SERGE, Monde en Question

  1. Mémoires d'un Révolutionnaire, coll. Bouquins, p. 519
  2. Victor Serge, La ville en danger in Mémoires d'un révolutionnaire
  3. Ces articles ont été rassemblés dans l'ouvrage Retour à l'Ouest. Chroniques (juin 1936 - mai 1940) (Agone, 2010).
  4. Lire le chapitre 6 (p. 318 à 337) de la biographie de Susan Weissman qui donne beaucoup d'informations précises sur cette question (Dissident dans la révolution : Victor Serge, une biographie politique, Syllepse [archive], 2006).
  5. Interview de Susan Weissmann, Extirper Victor Serge des marges de l'histoire, Critique communiste n°184, septembre 2007
  6. Michel Lequenne, Victor Serge à nouveau, Critique communiste n°185, décembre 2007