Sergueï Zoubatov

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Sergueï Vassilievitch Zoubatov (en russe : Сергей Васильевич Зубатов), né le ( du calendrier julien) 1864 et mort à Moscou le , est un célèbre policier russe.

Il est directeur de la police tsariste, l'Okhrana, à Moscou, entre 1896 et 1902, puis chef de la section spéciale du ministère de l'intérieur de 1902 à 1904.

Ancien militant révolutionnaire dans sa jeunesse, il utilisa sa connaissance du mouvement ouvrier pour devenir un spécialiste de la provocation policière. Le « zoubatovisme » est parfois qualifié de « socialisme policier » ou « syndicalisme policier ».

1 Biographie[modifier | modifier le wikicode]

Ancien révolutionnaire repenti, il est d'abord devenu informateur de la police. Démasqué en 1888, il entre dans la police l'année suivante. Il se hisse en quelques années à la tête de la police de Moscou, direction à laquelle il accède en 1896.

Il est un maître dans l'art d'interroger les militants révolutionnaires, parvenant parfois à les « retourner ».

1.1 La "Zoubatovchtchina" (1901-1903)[modifier | modifier le wikicode]

En dépit de convictions monarchistes profondément ancrées, Zoubatov croyait sincèrement que la répression ne pouvait pas seule écraser le mouvement révolutionnaire.

En , pour contrer la montée des révolutionnaires et en particulier du Bund (parti social-démocrate juif), il créa et subventionna un parti ouvrier juif concurrent, qui ne professait aucune hostilité au régime du tsar et qui prit la tête de quelques mouvements de grèves apolitiques. Le but était à la fois de déconsidérer le Bund et d'introduire des agents dans le mouvement ouvrier juif, afin de le démoraliser. Il crée ainsi en 1901 la « Société d’Entraide des Ouvriers des Productions Mécaniques », une sorte de syndicat apolitique.

Il reçut pour cela le soutien du ministre de l'intérieur, Viatcheslav Plehve, et du Gouverneur général de Moscou, le Grand-duc Serge[1].

Ce "parti ouvrier juif indépendant" réussit à attirer quelques dissidents du Bund ou d'adversaires sionistes du Bund, et s'implanta principalement à Minsk, avec des sections à Vilna, Bialystok, Vitebsk, Kovno, Odessa.

Le Bund réagit vivement, envoyant des contradicteurs dans les meetings du "parti ouvrier juif indépendant", mais ils furent arrêtés et déportés, puis adressant des mises en garde dans sa presse. Peu à peu, l'identification des agents provocateurs ayant été faite, ce "zoubatovisme" régressa, d'autant que dans les milieux gouvernementaux, une hostilité vit le jour contre cette stratégie policière. Les réunions furent sabotées par le Bund, les fêtes ouvrières n'eurent pas de succès et le , le "parti ouvrier juif indépendant" annonça la cessation de ses activités à Vilnius. La liquidation complète eut lieu en .

Durant cette période, le nombre d'arrestations dans les milieux juifs révolutionnaires avait atteint son apogée : 7 % des 2 180 membres du Bund clandestin furent incarcérés.

1.2 Le zoubatovisme et ses effets pervers[modifier | modifier le wikicode]

Plus généralement, d'autres organisations à la solde de la police furent créées, comme à Moscou, Odessa, Kiev, Nicolaïev et Kharkov. L'idée est de constituer des groupes ouvriers indépendants, marqués par la religion et infestés d'agents provocateurs. Les révolutionnaires de la période donnèrent le nom de « zoubatovisme » à toutes les opérations de ce genre.

Mais souvent les plans de la police ne donnèrent pas les résultats escomptés. Les ouvriers se servirent des organisations légales de Zoubatov pour organiser des grèves et exprimer leurs revendications. En fait, comme l’a raconté l’historien bolchevik Pokrovsky, le résultat du zoubatovisme fut entièrement différent de ce que Zoubatov en attendait :

… à cette époque la majorité des que les travailleurs avaient encore peu de conscience politique (…) le zoubatovisme fut un immense pas en avant pour le développement d’une conscience de classe — la compréhension d’une opposition entre les intérêts de l’ouvrier et de l’employeur. En imitant grossièrement l’agitateur révolutionnaire — souvenons-nous que toute cette entreprise était totalement calquée sur l’agitation sociale-démocrate, là était toute l’idée — les agents de Zoubatov allaient jusqu’à promettre que le gouvernement enlèverait bientôt les usines aux employeurs et les donnerait aux travailleurs. Le gouvernement, disaient-ils, était prêt à tout faire pour les ouvriers s’ils cessaient d’écouter la « petite intelligentsia ». Dans certaines grèves, la police assista concrètement les grévistes, leur versant des soutiens, et ainsi de suite.[2]

Une grève dirigée par les syndicats de Zoubatov à Odessa en juillet 1902 attira, à la grande surprise des organisateurs, la totalité de la ville et comporta un caractère politique marqué. Des grèves politiques de masse, en 1903, se répandirent dans presque toute la Russie méridionale (Kiev, Ekatérinoslav, Nicolaïev, Elisavetgrad, et d’autres villes). La conséquence en fut que le tsarisme se retourna contre le zoubatovisme. Toutes les associations, sauf celle de Saint-Pétersbourg et de Moscou, furent dissoutes à la fin de 1903 et Zoubatov fut exilé. Mais le tsarisme continuait à vaciller, et en quelques semaines le « socialisme policier » fut réintroduit comme arme contre les mouvements révolutionnaires.

1.3 Le protecteur du prêtre Gapone[modifier | modifier le wikicode]

Le syndicat policier de Saint-Pétersbourg s’appelait « l’Assemblée des Ouvriers Russes des Usines et des Ateliers. » Il avait des sections dans tous les districts de la capitale et organisait l’entr’aide et des activités culturelles, éducatives et religieuses. Il était dirigé par le pope Guergui Gapone, un aumônier orthodoxe des prisons protégé de Zoubatov.

Le mouvement de Gapone commença comme une entreprise des plus « loyales », innocent de la moindre tentative de se joindre à la lutte entre le travail et le capital. Son but modeste était de donner aux ouvriers l’occasion de se rassembler et de consacrer du temps dans la sobriété à des activités édifiantes. Au début, comme Gapone l’a écrit par la suite, chaque réunion dans la première salle de thé et de lecture « commençait et finissait par des prières ». Lors de l’ouverture officielle de l’Assemblée le 11 avril 1904, après qu’elle ait reçu ses statuts, un service religieux fut célébré, Dieu garde le tsar fut chanté trois fois, et l’Assemblée envoya un télégramme au ministre de l’Intérieur, « avec la requête respectueuse de déposer aux pieds de sa majesté impériale le monarque adoré les sentiments les plus obéissants d’ouvriers inspirés par leur amour du trône et de la patrie. »

A la fin de décembre 1904, des troubles économiques affectèrent les ateliers de mécanique du géant Poutilov, à Saint-Pétersbourg, qui employait 12.000 ouvriers. La cause directe était anodine : quatre salariés avaient été licenciés pour leur appartenance à l’organisation de Gapone. C’est vers l’Assemblée des Ouvriers Russes des Usines et des Ateliers que les travailleurs de Poutilov se tournèrent pour obtenir la réintégration des ouvriers qui avaient été licenciés. La direction de l’assemblée aurait perdu toute crédibilité si elle ne s’était pas portée à la rescousse de ses quatre membres brimés. Elle ne pouvait que tolérer que les ouvriers de Poutilov appellent les ouvriers d’autres usines à la solidarité. De telle sorte que toutes les sections de l’assemblée tinrent des meetings de masse dans Saint-Pétersbourg. Ceux-ci soulevèrent les passions, et passèrent rapidement de l’incident isolé de l’usine Poutilov aux questions générales qui préoccupaient les travailleurs russes — les conditions matérielles extrêmement dures et l’absence complète de droits.

Le lundi 3 janvier 1905, une grève de masse éclate pour la réintégration des quatre ouvriers. C’était le début modeste qui mena inexorablement à la révolution.

Zoubatov joua par conséquent un rôle indirect dans le Dimanche rouge de 1905. Lénine écrivit :

Les social-démocrates ont depuis longtemps indiqué l’inéluctabilité de ces résultats du mouvement Zoubatov. La légalisation du mouvement ouvrier, disaient-ils, nous sera sûrement profitable, à nous, social-démocrates. Elle amènera au mouvement certains milieux ouvriers particulièrement arriérés, elle contribuera à secouer ceux que l’agitation socialiste n’eût réussi à toucher de sitôt, ceux qu’elle n’eût peut-être jamais secoués. Une fois entrés dans le mouvement, amenés à s’intéresser à leur propre sort, les ouvriers iront plus loin. [3]

1.4 La fin d'un policier[modifier | modifier le wikicode]

Après l'assassinat de Plehve en , il démissionne du service actif, en partie afin de protéger la vie de son fils, dont il craignait que les militants révolutionnaires ne la menacent. Il se retire alors, vivant de sa pension d'État.

Il se suicide en mars 1917 lorsqu'il apprend l'abdication du tsar Nicolas II.

2 Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Richard Pipes, Les Révolutions russes (1905-1917), 1990, rééd. Perrin 2018 pp. 27-28
  2. M.N. Pokrovsky, Русская История в самом сжатом очерке, 1933
  3. Lenin, The St. Petersburg Strike, 11 January 1905

3 Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • L'essentiel de cet article est issu de Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, Un mouvement révolutionnaire juif, Éditions Denoël, Paris, 1999, (ISBN 2-207-24820-8), p.83 à 90.
  • Boris Savinkov, Souvenirs d'un terroriste, trad. Régis Gayraud, Champ Libre, 1982.
  • Bernard Thomas, Les provocations policières, Le Club français du livre, 1972.
  • Victor Serge, Les Coulisses d'une sûreté générale (Ce que tout révolutionnaire devrait savoir sur la répression), 1925.
  • Jean Longuet, Georges Silber, Terroristes et policiers, F. Juven, 1909.