Crise nationale belge

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La crise nationale belge, cristallisée sur le clivage flamands-wallons, a des ressorts économiques et historiques profonds, et se traduit par de fortes crises politiques au sommet de l'Etat bourgeois, comme en 2007-2008, et plus encore en 2010-2011.

Les faits
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Les velléités d'indépendance de la Flandre se sont faites jour progressivement au cours des dernières décennies. Mais l'arrivée de cette question comme un problème politique de premier plan est assez récent.

Tensions latentes[modifier]

D'abord les tensions autour des questions linguistiques se sont aggravées, avec notamment la suppression de l'affichage francophone dans de nombreuses villes flamandes. Le parti d'extrême-droite flamand Vlams Belang, fait une percée.

Crise politique de 2007-2007[modifier]

Après les élections du 10 juin 2007, la Belgique subit une forte crise gouvernementale en raison des divergences entre les partis politiques flamands et wallons. La formation du gouvernement fédéral est bloquée pendant six mois (194 jours).

Crise politique de 2010-2011[modifier]

Plus récemment, les élections anticipées du 13 juin 2010 voient les libéraux indépendantistes flamands s'affirmer largement. La question de la scission du pays plane et des compromis importants devront être faits, mais dans un premier temps les différents partis cherchent surtout à s'accorder pour donner un gouvernement stable au pays. Durant les négociations, un gouvernement des affaires courantes gère le pays, et il est intéressant de noter que l'impérialisme belge fait partie des "affaires courantes", comme le montre la participation du pays à la guerre en Libye.

Le 6 décembre 2011, un nouveau gouvernement est enfin mis en place, avec Elio Di Rupo à sa tête comme premier ministre. Cela aura fait 541 jours de vacance, soit la plus longue crise politique de l'histoire contemporaine européenne.

Causes du divorce[modifier]

Si les querelles linguistique et communautaire ont pris tellement d'ampleur, c'est surtout parce que le nord flamand et le sud wallon sont économiquement très inégaux[1], et qu'une bonne part de ce qui unifiait le capitalisme belge n'est plus. Mais il y a également des racines historiques à cette tension identitaire, dans laquelle les politiques, y compris les partis de gauche, ont une énorme part de responsabilité.

Une bourgeoisie flamande en ascension
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Si la Wallonie était historiquement le secteur riche et industrialisé, au cours des années 1950-1980, la fin des charbonnages et la crise de la sidérurgie l'a fait entrer dans une phase de net recul économique. Les investisseurs, notamment étatsuniens, se sont tournés vers le nord rural flamand (port d'Anvers, créations d'autoroutes, de centrales nucléaires...) disposant par ailleurs d'une main d'oeuvre abondante, peu coûteuse et peu syndiquée, ainsi que de terrains bon marché.

Un patronat flamand s’est développé autour de ces multinationales, souvent dans des activités de sous-traitance (PME dynamiques...), ou à partir de secteurs traditionnels comme le textile et l’agro-alimentaire. L’État belge contribua à cet essor par ses investissements d’infrastructure. La Flandre connut alors une croissance plus rapide que la Wallonie et les salaires flamands rattrapèrent ceux de la Wallonie. La part de la Flandre dans le Produit intérieur brut belge monta de 44 % en 1955 à 56,5 % en 1976. L’émigration des travailleurs flamands vers la Wallonie s’arrêta au cours des années 60.

Aujourd'hui, le patronat flamand a un ambitieux projet de développement pour que la Flandre reste une des régions les plus prospères d’Europe, notamment en s'appuyant sur le port d’Anvers[2], atout majeur mais qui nécessite de vastes investissements[3].<span />

Un "capitalisme belge" désuni
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Bruxelles et le Brabant (la province qui entoure la capitale) conservaient les centres administratifs des entreprises. Cette zone regroupait plus de la moitié des 300 plus grandes entreprises belges au début des années soixante-dix et abritait la majorité de la grande bourgeoisie. En seconde position, la province d’Anvers était désormais le siège de près d’un cinquième de ces plus grandes entreprises.

Le ralentissement économique mondial des années 70 toucha durement la Wallonie, même si la crise est d'ampleur globale et touche aussi fortement des provinces flamandes comme le Limbourg. Le chômage grimpa de 2,2 % de la population active en 1970 à 13,9 % en 1994. La plupart des grands groupes industriels et financiers belges furent absorbés au cours des années 1980-1990 par des capitalistes plus puissants. La Société générale passa sous le contrôle de Suez, les grandes banques belges sous contrôle français et néerlandais (ING, Fortis), la compagnie pétrolière Petrofina fut rachetée par Total-Elf. Il ne reste aujourd’hui comme grandes entreprises multinationales majoritairement belges que Solvay, UCB (chimie et industrie pharmaceutique) et Delhaize (supermarchés).

Un facteur important est aussi le démembrement de la Société Générale (la holding fondée par Guillaume d’Orange avant même que le pays accède à l’indépendance), qui dominait l’économie du pays et pesait d’un poids déterminant sur les partis ainsi que sur l’Etat jusqu’au plus haut niveau (la monarchie). Le Société Générale, par ses investissements industriels répartis en Flandre et en Wallonie, avait contrebalancé partiellement les disparités.

Causes historiques et politiques[modifier]

Mais la division nord sud tient aussi à un héritage historique. Et en bonne place figurent les erreurs de la social-démocratie belge, qui a refusé de soutenir la cause flamande du temps où l'arrogance était wallone.

L’Allemand August Bebel avait pressé le POB de profiter du fait que les ouvriers flamands ne parlaient pas la langue de leurs exploiteurs. En vain : le parti de Vandervelde refusa de s’engager dans cette voie internationaliste. Déjà gangrené par la collaboration de classe, il préféra se couler de plus en plus confortablement dans le système institutionnel non démocratique, monarchique et... francophone. Un système mis en place par les grandes puissances pour jouer le rôle de tampon entre la France post-révolutionnaire et le Nord de l’Europe, sans que les deux peuples vivant sur ce territoire – Flamands et Wallons- ne soient consultés sur les formes de leur cohabitation.

Faute de perspective socialiste, le mouvement flamand a été récupéré par la droite, via le petit clergé, qui joua un rôle clé. Sa virulence rabique et son revanchisme typiquement petit-bourgeois sont à la mesure des humiliations et du mépris subis. Et ce n’est pas la seule conséquence de la faute historique du POB : dans la classe ouvrière, la non prise en charge des revendications démocratiques flamandes a laissé le champ libre à la hiérarchie catholique. En effet, à partir de l’encyclique Rerum Novarum, celle-ci sut mettre sur pied un syndicat chrétien, dont le but explicite était de faire contre-poids au syndicat socialiste. Depuis lors, le syndicalisme chrétien domine la classe ouvrière en Flandre, tandis que le syndicalisme socialiste reste plus puissant en Wallonie. Une ligne de partage organisationnelle s’est ainsi ajoutée à la ligne de partage linguistique.

Fascisation ?[modifier]

Ces tensions, et surtout sur fond de crise économique, forment un terreau favorable à l'extrême-droite. Dans un contexte où le sud est plus pauvre, les discours les plus nauséabonds sont utilisés.

Les wallons seraient fainéants, immobilistes avec leur syndicalisme, responsables de leur situation[4], de leur chômage... La propagande du Vlaams Blok (VB) développe toute une démagogie sur les transferts de la Sécurité sociale du Nord du pays vers le Sud.« Chaque famille flamande paie chaque année l’équivalent d’une voiture à une famille wallonne », claironne le VB. En réalité, suivant les estimations d’organismes officiels, ce sont entre trois et cinq milliards d’euros, c’est-à-dire entre 2,4 et 4,2 % de la richesse créée en Flandre chaque année qui iraient vers la Wallonie et Bruxelles. Ces transferts ne sont pas supérieurs à ceux qui existent entre les régions de bien des pays, notamment en France. [5]

Ironique inversion quand on sait que c'est en Wallonie qu'avait cours ce dicton populaire, encore fort répandu pendant l’entre-deux-guerres  : « les Flamands ne sont pas des gens, ce sont des bêtes ».

Quoi qu'il en soit, les succès du Vlaams Belang (successeur du Vlaams Blok) amènent les partis flamands, y compris le parti socialiste, à s'aligner sur ses demandes de régionalisation.

Cela dit, c'est surtout la petite-bourgeoisie qui constitue la base sociale de ce courant.[6] La Fédération des entreprises de Belgique (FEB), l’équivalent du Medef français, qui regroupe les plus grandes entreprises du pays, n’est pas favorable à ces régionalisations. L’Union wallonne des entreprises (UWE) et l’Union des entreprises de Bruxelles (UEB) y sont même hostiles, à cause de la concurrence qui en résulterait, à quelques kilomètres de distance.

Vers une scission ou plus d'autonomie ?
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Les avis sont partagés sur la possibilité d'un éclatement du pays. Cela en raison des intérêts contradictoires des bourgeoisies flamandes et wallones. Les leaders nationalistes flamands sont tentés de se délester des transferts financiers nord-sud, et d'acquérir une plus grande liberté dans leurs choix économiques. Il est significatif qu'aux dernières élections, le NVA indépendantiste soit un parti "libéral", tandis qu'en Wallonie c'est le parti "socialiste" qui est plébiscité.

Si les dirigeants wallons s’opposent aux demandes flamandes de scission de la sécurité sociale, ou de régionalisation des négociations contractuelles, c’est d'abord parce qu’ils craignent la déstabilisation politique qui pourrait résulter en Wallonie d’une nouvelle et brutale dégradation de la protection sociale.[7]

Mais même du côté des indépendantistes flamands du NVA, l'accession au pouvoir semble s'accompagner comme souvent de "réalisme politique" : cette question est mise "temporairement" de côté. Et en réalité il est fort probable que la scission du pays soit une menace de la bourgeoisie flamande pour peser dans les négociations, tout en essayant de tirer éventuellement profit d'un Etat fédéral épuré. Certaines re-fédéralisations seraient même envisagées, comme celle des attachés commerciaux à l’étranger. Il est plus payant auprès des décideurs chinois de venir au nom de la Belgique… et de parler anglais ou chinois, que de se prévaloir de la Flandre, même avec le lion flamand sur la carte de visite.

Notes et sources[modifier]

Un article paru dans Lutte de classe (février 2008).

Un article du 27 avril 2010 sur le site de la LCR belge.

  1. Une inégalité caractéristique des « provinces belges » depuis le 13° siècle...
  2. Le troisième du monde (le second après New York si l’on ne prend pas en compte les tonnages pétroliers transitant par Rotterdam).
  3. Anvers est enclavé à trente kilomètres de l’embouchure de l’Escaut et la bourgeoisie a besoin de vastes programmes d’investissement dans la zone portuaire elle-même, dans l’arc entre Anvers et Zeebruges ainsi que dans l’ensemble de la périphérie vers Lille, les Pays-Bas et l’Allemagne.
  4. En France pourtant, les travailleurs du Nord - Pas-de-Calais ont la réputation de « bosser dur »… Cela n’empêche pas le chômage d’y être nettement plus élevé que dans le reste du pays depuis la fermeture des mines et la réduction d’effectifs de la sidérurgie tout comme en Wallonie !
  5. Et dans quelques années, à cotisations égales, les retraites payées en Flandre pourraient inverser ce transfert !
  6. Notamment réclamée en cœur par l’organisation patronale flamande des petites entreprises, VOKA, celle des classes moyennes, UNIZO, et celle des employeurs chrétiens, VKW.
  7. Dans le secteur des soins de santé, par exemple, une scission sur base des contributions fiscales des régions créerait un différentiel de 25% environ dans les moyens disponibles au Nord et au Sud du pays.