Question nationale en Inde

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Symbole de l'hindutva, le mouvement suprémaciste hindou

La question des nationalités et du racisme en Inde a des racines historiques mais est aussi d'une brûlante actualité. Le sous-continent indien comprend une mosaïque de populations, que les circonstances historiques ont amené à vivre ensemble pacifiquement ou à s'affronter. En particulier, la domination coloniale par les Anglais suivie de la partition entre Inde, Pakistan et Bangladesh a eu de profonds impacts. Comme dans la plupart des pays capitalistes, les frustrations sociales peuvent souvent se retrouver dévier en haines racistes.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

À la veille de sa dissolution, l'empire britannique des Indes comptait 410 millions d'habitants dont 281 millions d'hindous, 115 millions de musulmans, 7 millions de chrétiens et 6 millions de Sikhs.

Colonialisme anglais[modifier | modifier le wikicode]

🔍 Voir aussi : Colonisation de l'Inde.

Les anglais commencent vraiment à imposer leur domination à partir du 17e siècle.

Dans leurs premiers écrits, Marx et Engels affichent un enthousiasme sans limite sur le « progrès » de la mondialisation capitaliste. Cet optimisme venait notamment de l’idée que là où arrive le capitalisme, la révolution socialiste n’est pas loin. Par exemple Marx écrit en 1853 que même si l’Angleterre ne développe l’Inde que pour son profit, cela créé les conditions « non seulement du développement des forces productives, mais de leur appropriation par le peuple ». Ainsi : « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie ».

Mais en 1857, Marx a profondément changé sa position, il a soutenu les révoltes anti-impérialistes de l’époque, comme la révolte des Cipayes en Inde. À la fin de sa vie Marx écrit les Carnets ethnologiques, dans lesquels il prend des notes sur l’Inde et le Sri Lanka. Marx écrit dans une lettre de 1858 à Engels que « les Indiens sont nos meilleurs alliés ».

La période coloniale représente pour l'Inde un fort déclin économique, en comparaison du reste du monde : d'après les statistiques réalisées par l’historien britannique Angus Maddison, la part de l'Inde dans la richesse mondiale est tombée de 22,6% en 1700 à 3,8% en 1952[1].

Le mouvement indépendantiste indien prend son essor au cours du 19e siècle. Il est alors dominé par une bourgeoisie nationale hindou qui commence à prendre de l'importance, à l'image de la famille Tata qui contrôle une partie des textiles et des charbonnages. Ce courant trouve son débouché politique dans un parti, le Congrès National indien (fondé en 1885), dirigé par des chefs modérés cherchant à obtenir le statut de dominion dans le Commonwealth. Le mouvement Swadeshi, qui prônait des actions non violentes de désobéissance civile et qui domina parmi les indépendantistes, était associé au parti du Congrès.

Les anglais ont utilisé les différences ethniques et religieuses pour diviser le mouvement indépendantiste. Dans certaines régions comme l'Uttar Pradesh, les musulmans sont une minorité (autour de 14%), mais une minorité plutôt urbaine et éduquée. Les anglais ont alors tendance à s'appuyer sur cette minorité (en leur octroyant par exemple des quotas qui les sur-représentent dans les assemblées électives et la fonction publique) pour contrer l'essor du nationalisme hindou.

Manifestation contre la colonisation anglaise en Inde, dans les années 1930

Les anglais décrètent la partition du Bengale en 1905 (séparation entre l'Ouest majoritairement hindou et l'Est majoritairement musulman). Les protestations du mouvement Swadeshi ont finalement fait annuler cette première partition en 1911.

Indépendantisme et divisions progressives[modifier | modifier le wikicode]

Néanmoins les anglais commencent peu à peu à envisager l'indépendance de l'Inde, cherchant à négocier avec des représentants du mouvement, pour assurer une transition contrôlée qui leur permette de conserver des liens économiques (néocoloniaux). Le fait que les interlocuteurs naturels des anglais soient d'abord les hindous du Congrès National Indien commence à faire naître des inquiétudes parmi les musulmans.

Désirant défendre leurs intérêts, les leaders musulmans fondent la Ligue musulmane en 1906. Certains commencent à défendre l'idée d'un État séparé, mais c'est alors très minoritaire.

Par ailleurs, le nationalisme bourgeois du parti du Congrès National Indien est alors relativement inclusif, et se pose en rassembleur de tous les peuples et religions de l'Inde. Le Congrès défendait officiellement la création d'un État laïc, ce qui rassurait de nombreux musulmans, dont la majorité soutenait initialement le Congrès. Jusqu'à la fin des années 1930, la plupart des musulmans et des hindous pensaient qu'à l'indépendance, ils appartiendraient à un État plurinational couvrant toute les anciennes Indes britanniques.

Le futur leader séparatiste de la Ligue des musulmans, Ali Jinnah, avait commencé par militer dans le Congrès. Lorsqu'il se brouille avec Gandhi en 1920 et quitte le Congrès, ce n'est pas sur un clivage ethno-religieux, mais sur la méthode de lutte : Jinnah est en désaccord avec le mouvement de désobéissance civile (très populaire) lancé par Gandhi, préférant les méthodes constitutionnelles.

Cependant, l'aile droite du Congrès (emmenée par Madan Mohan Malaviya et Sardar Vallabhbhai Patel) défendait un nationalisme hindou et annonçait que l'Inde indépendante devrait édicter des lois basées sur l'hindouisme. L'incapacité de la direction du Congrès à désavouer les nationalistes hindous inquiéta ses partisans musulmans.[2]

En 1937 ont lieu des élections provinciales qui crispent les leaders de la Ligue musulmane, c'est le Congrès qui devient hégémonique. La Ligue ne parvient pas à obtenir une majorité des sièges musulmans même dans les provinces majoritairement musulmanes.

Dans les Provinces unies d'Agra et d'Oudh, il y eut un échec des négociations pour former un gouvernement de coalition entre le Congrès et la Ligue, et la Ligue se retrouva très minoritaire dans l'opposition. Certains réalisaient alors que même si tous les sièges musulmans allaient à la Ligue, celle-ci serait impuissante numériquement.

Dans les deux années qui suivirent, Jinnah travailla à renforcer le soutien des musulmans envers la Ligue, et porta un discours plus offensif.

La guerre, l'indépendance et la partition[modifier | modifier le wikicode]

Le 3 septembre 1939, le premier ministre britannique Chamberlain déclara la guerre à l'Allemagne, et le lendemain, le vice-roi Lord Linlithgow annonça, sans consulter les leaders politiques indiens, que l'Inde était entrée en guerre aux côtés du Royaume-Uni. Il y eut de nombreuses protestations et après une rencontre avec Jinnah et Gandhi, Lord Linlinthgow annonça que les négociations sur l'autonomie étaient suspendue jusqu'à la fin de la guerre.[3]

Le 14 septembre, le Congrès demanda l'indépendance immédiate et la formation d'une assemblée constituante ; lorsque cela fut refusé, ses huit gouvernements provinciaux démissionnèrent le 10 novembre et les gouverneurs furent obligés de diriger par décrets jusqu'à la fin du conflit.

De l'autre côté, Jinnah était plus prêt à faire des concessions aux Britanniques qui en retour considérèrent de plus en plus la Ligue et lui comme les représentants des musulmans indiens. Même si la Ligue ne participa pas activement à l'effort de guerre britannique, elle ne fit rien pour s'y opposer. Le vice-roi demanda alors à Jinnah d'exprimer la position de la Ligue musulmane sur l'autonomie de l'Inde, pour favoriser une expression contredisant celle du Congrès. La Ligue répondit alors en mars 1940 (résolution de Lahore) en prenant position pour un État séparé majoritairement musulman, le Pakistan, un « dominion indépendant en relation directe avec la Grande-Bretagne ».

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Après l'entrée en guerre des États-Unis et la montée en puissance des Japonais en 1941, les Anglais exigent plus de soutien de la part des Indiens, promettant des négociations après la guerre. A l'inverse, le Congrès demande en août 1942 que les Anglais quittent immédiatement le pays, et lancent un grand mouvement de désobéissance civile. Les dirigeants du Congrès sont alors presque tous arrêtés.

Jusqu'en 1945, quelques négociations ont lieu entre des représentants de la Ligue et du Congrès, mais elles échouent.

A la fin de la guerre, les Anglais ouvrent des négociations pour l'indépendance du pays, et se posent en arbitres entre le Congrès et la Ligue, sur fond de tensions croissantes. En effet le 16 août 1946, une première explosion de haine entre communautés éclate à Calcutta, faisant plus de 4000 morts. Les négociations traînent, parce que certains tentent encore de parvenir à un compromis institutionnel, mais aussi parce que personne ne sait réellement où devraient se dessiner les frontières en cas de partition. Jinnah essaie notamment de gagner du temps pour rallier à lui plus de régions.

Finalement, la passation des pouvoirs a lieu :

  • le 14 aout 1947 à Karachi, le nouvel État du Pakistan proclamant sa souveraineté sur les actuels Pakistan et Bangladesh
  • le 15 août 1947 à Delhi (Inde)

Mais la partition provoque aussitôt une immense panique. Malgré le découpage selon les majorités locales, de très importantes minorités se retrouvent de part et d'autre. La scission va ainsi laisser 33 millions de musulmans en Inde (10% de la population). De 1947 à 1950, dix à quinze millions de personnes fuient et se croisent ainsi par-dessus les frontières des deux nouveaux États, occasionnant au passage de quelques centaines de milliers à un million de morts.

Dans certains villages où cohabitent les communautés (hindous, musulmans, sikhs) ont lieu des scènes d'épouvante : massacres à l'arme blanche, viols, mutilations... On compte 400 000 à un million de morts rien que dans l'été 1947. Une guerre éclate aussitôt entre les deux pays pour le contrôle du Cachemire, inaugurant de nombreux conflits dans cette région frontalière.

Montée des nationalismes[modifier | modifier le wikicode]

En Inde[modifier | modifier le wikicode]

Après l'Indépendance, les partis et mouvements nationalistes à la droite du Congrès National Indien se développent. Un nationaliste extrémiste assassine notamment Gandhi qui tentait d'apaiser les tensions avec le Pakistan et entre communautés en Inde.

Les déceptions vis-à-vis de la réforme agraire, de la corruption du nouvel État indien, et plus généralement les frustrations sociales du capitalisme érodent peu à peu le soutien populaire du Congrès, et radicalisent la base sociale hindou vers le nationalisme (hindutva).[4]

Le parti d'extrême droite qui va capter ce mouvement nationaliste est le Bharatiya Janata Party (BJP, « parti indien du peuple »), fondé en 1980 comme le bras politique du groupe paramilitaire Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, « Organisation patriotique nationale »).

Destruction de la mosquée Babri par une foule de nationalistes hindous en décembre 1992

Lors de la campagne pour les élections législatives de 1989, le BJP, dans une coalition nommée Front national, fait de l'agitation pour de la destruction de la mosquée Babri, à Ayodhya, car celle-ci (construite en 1527) est supposée être érigée sur le lieu de naissance du dieu hindou Rama. Un rassemblement organisé par le parti, en 1992, aboutit à sa destruction par une foule d'environ 150 000 personnes.[5][6] Cet événement conduira à une nouvelle flambée de violences communautaires, se traduisant par la mort de près de 2 000 personnes, majoritairement musulmans, à travers toute l'Inde.

Le BJP parvient au pouvoir en 1996. En 1998, il mène des essais nucléaires à la frontière pakistanaise et une escalade militaire dangereuse au Cachemire (en mai-juin). Des violences anti-musulmanes éclatent dans l'État du Gujarat en février 2002 (de 800 à 2000 morts).

Après une période de retour au pouvoir du Congrès (2004-2014), le BJP revient au pouvoir avec le premier ministre Narendra Modi.

Malheureusement, la gauche en Inde, majoritairement post-stalinienne, a été globalement incapable de lutter frontalement contre la montée du nationalisme, par crainte opportuniste de heurter un sentiment présent dans les classes populaires, mais aussi par héritage d'une grille idéologique. Les communistes se revendiquant directement de Staline défendent une conception basique selon laquelle l'Inde est une nation et que les autonomistes (comme au Cachemire) ne peuvent être tolérés. Les maoïstes eux insistent plutôt sur le fait que l'Inde serait une 'union de nations' et défendent à ce titre le droit à l'auto-détermination des populations du Cachemire. Mais leur définition rigide des nationalités les conduit à des positions problématiques, comme le soutien à la revendication d'un Khalistan (un État Sikh) au Pendjab (où les Sikh sont 58%), alors que c'est une revendication minoritaire portée essentiellement par des fondamentalistes.[7]

En décembre 2019, une nouvelle loi sur la nationalité indienne est votée par le BJP, et elle instaure une discrimination explicite contre les musulmans. Cela déclenche une vague de protestations dans le pays et la diaspora, de la part des Indiens musulmans et de la gauche[8].

Un autre parti ultra nationaliste, l'Hindu Mahasabha demande en avril 2020 au gouvernement d'« imposer des stérilisations aux musulmans et aux chrétiens, de manière que leur nombre ne puisse augmenter. »[9]

Au Pakistan[modifier | modifier le wikicode]

Le Pakistan post-indépendance était constitué du Pakistan occidental (Pakistan actuel) et du Pakistan oriental (actuel Bangladesh).

Mais alors que le Pakistan oriental était plus peuplé (55% de la population totale) et relativement plus riche, l'hégémonie politique du Pakistan occidental était quasi totale. Seulement 15% des postes du gouvernement fédéral pakistanais étaient occupés par des Bangladais, et 10% de l'armée. La culture bengali était largement sous représentée et sous considérée dans les médias du pays.

Le gouvernement a opéré des transferts de fonds de l'Est vers l'Ouest, et nettement favorisé le développement de l'Ouest, qui a connu une plus forte croissance.

Hormis la religion, il n'y avait à l'origine pas spécialement de sentiment national commun entre ces territoires, évidemment pas entre les très distants Est et Ouest, mais pas non plus entre les 4 régions formant l'Ouest (Pendjab, Baloutchistan, Sind, Khyber Pakhtunkhwa). Pourtant, pour contrebalancer la relative prédominance du Bengale, les autorités pakistanaises ont mis en avant la doctrine 'One Unit' à partir de 1954, visant à fusionner les 4 régions de l'Ouest.

Cette situation a favorisé un ressentiment et un essor du nationalisme bangladais, jusqu'à la guerre d'indépendance du Bangladesh en 1971.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. « Of Oxford, economics, empire, and freedom », sur www.thehindu.com (consulté le 10 décembre 2017)
  2. Scott Hibbard, Religious Politics and Secular States : Egypt, India, and the United States, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1994, 328 p. (ISBN 0-8018-9669-X)
  3. Jaswant Singh, Jinnah : India-Partition-Independence, Oxford, Oxford University Press, 2009, 565 p. (ISBN 978-0-19-547927-0)
  4. Wikipédia, Violence contre les musulmans indien
  5. https://timesofindia.indiatimes.com/topic/babri-masjid
  6. Mark Tully, « Tearing down the Babri Masjid – Eye Witness BBC's Mark Tully », BBC, 5 décembre 2002
  7. Amol Singh, The Rise of Hindu Nationalism and the Failures of the Indian Left, Revue Jacobin, Novembre 2020
  8. Wikipédia, Manifestations de 2019-2020 en Inde contre l'amendement de la loi sur la citoyenneté
  9. « Confinés de canard », Le Canard enchainé,‎ 22 avril 2020, p. 4