Luddisme

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Le luddisme est un conflit qui opposait dans les années 1811-1812 des artisans – tondeurs et tricoteurs sur métiers à bras du West Riding, du Lancashire du sud et d'une partie du Leicestershire et du Derbyshire – aux employeurs et manufacturiers qui favorisaient l'emploi de machines (métiers à tisser notamment) dans le travail de la laine et du coton. La lutte des membres de ce mouvement clandestin, appelés luddites ou luddistes, s'est caractérisée par le « bris de machines ».

Le mot[modifier | modifier le wikicode]

Le terme trouve son origine dans le nom d'un ouvrier anglais, John ou Ned Ludd (parfois appelé « Captain Ludd », « King Ludd » ou « General Ludd »), qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1780. En fait, on ignore s'il a véritablement existé. Mais des lettres signées de ce nom ont été envoyées en 1811, menaçant les patrons de l'industrie textile de sabotage. Ned Ludd est devenu le leader imaginaire d'un grand mouvement, dans un contexte où un leader déclaré serait tombé rapidement, victime de la répression.

Le terme « luddisme » est parfois utilisé pour désigner ceux qui s'opposent aux nouvelles technologies ou critiquent celles-ci (on parle même de « néo-luddisme »).

Le luddisme anglais[modifier | modifier le wikicode]

Origine du mouvement[modifier | modifier le wikicode]

Vers la fin du premier tiers du 17e siècle une scierie à vent, établie par un Hollandais dans le voisinage de Londres, fut détruite par le peuple. Au commencement du 18e siècle les scieries à eau ne triomphèrent que difficilement de la résistance populaire soutenue par le Parlement. Lorsque Everet en 1758 construisit la première machine à eau pour tondre la laine, cent mille hommes mis par elle hors de travail la réduisirent en cendres. Cinquante mille ouvriers gagnant leur vie par le cardage de la laine accablèrent le Parlement de pétitions contre les machines à carder et les scribblings mills, inventés par Arkwright.[1]

La révolution industrielle bouleverse l'Angleterre dès la fin du 18e siècle. Dans le milieu du textile, trois professions sont particulièrement menacées par l'apparition de métiers mécaniques : les tondeurs de drap, les tisserands sur coton et les tricoteurs sur métier. Ceux qui les pratiquent sont des artisans assez puissants, bien organisés malgré les lois de 1799 interdisant toute association en Angleterre (Combination Act), et mieux lotis que les ouvriers qui travaillent dans les usines. Ces métiers très techniques sont déterminants pour la qualité des draps ou des tissus : selon le travail d'un tondeur de drap, par exemple, le prix du produit fini peut varier de 20 %.

Les années 1811-1812 cristallisent les rancœurs des couches populaires anglaises et spécialement celles de ces artisans. C'est que, outre la crise économique, les mauvaises récoltes et la famine, ces années marquent la fin des politiques paternalistes qui protégeaient les artisans et le lancement en grande pompe de la politique du « laissez-faire » — on parlerait aujourd'hui de libéralisme économique.

Révolte des luddites[modifier | modifier le wikicode]

  • Mars 1811 : à Nottingham, une manifestation syndicale de tondeurs sur drap est sévèrement réprimée par les militaires. Dans la nuit, 60 métiers à tisser sont détruits par un groupe issu des manifestants.
  • Novembre 1811 : le mouvement s'est organisé et certains leaders commencent à répandre la contestation. De nombreuses fabriques font l'objet de destructions « ciblées » puisque seuls certains métiers sont disloqués.
  • Hiver 1811-1812 : le mouvement s'étend encore et se structure. Les luddites attaquent en petits groupes, ils sont armés et masqués.
  • Dès février 1812, alors que le « Frame Work Bill » est adopté par le parlement britannique, les troubles diminuent dans le Nottinghamshire et débutent dans le Yorkshire et le Lancashire.
  • Avril 1812 : dans le Yorkshire une attaque de luddites contre une fabrique à Rawfolds échoue, deux luddites sont tués. Le mouvement se radicalise.
  • Été 1812 : les actions armées se poursuivent, des collectes d'argent et d'armes s'organisent dans le Yorkshire. Une vraie conspiration prend naissance, avec pour objectif de renverser le gouvernement.
  • Fin 1812 : le mouvement se poursuit dans le Lancashire, mais la révolte y est plus spontanée et moins organisée. La répression du gouvernement britannique se fait plus dure.

Des actions dans des fabriques se poursuivront sporadiquement avec, par exemple, des bris de machines à Blackburn en 1826.

Le mouvement s'est rapidement diffusé dans les Midlands et une véritable guerre s'est engagée entre les luddites et le gouvernement britannique. On estime qu'à une certaine période, l'Angleterre avait mobilisé plus d'hommes pour combattre les luddites que pour combattre Napoléon au Portugal.

Fin de la révolte[modifier | modifier le wikicode]

En 1812, les artisans du textile essaient d'emprunter la voie constitutionnelle : ils proposent au Parlement d'adopter une loi pour protéger leur métier. Ils paient au prix fort des avocats, mais la loi n'est pas adoptée.

Pendant ce temps, les luddites ont obtenu une satisfaction partielle : les salaires ont augmenté, la pression économique s'est un peu relâchée. Dans le même temps, les arrestations ont affaibli le mouvement. En 1812, une loi instaurant la peine capitale pour le bris de machine est entérinée, malgré les protestations et les pamphlets de Byron[2], entre autres. Treize luddites sont pendus.

Si des luddites sont actifs jusqu'en 1817, leurs destructions deviennent de plus en plus désespérées. En fait, les trois métiers mentionnés vont quasiment disparaître à l'aube des années 1820.

Si les luddites disparaissent en tant que tels, ils nourrissent cependant d'autres mouvements ouvriers du début du 19e siècle. La contestation devient souterraine ou légale avant de ressurgir en force quelques années plus tard et mener au chartisme.

On peut aussi évoquer les grandes émeutes d'ouvriers agricoles de 1830, dites Swing riots, au cours desquelles les batteuses mécaniques étaient souvent incendiées.

La révolte brutale des ouvriers contre les machines s'est renouvelée de temps en temps encore dans des manufactures de vieux style, p. ex. en 1865 parmi les polisseurs de limes à Sheffield.

Equivalents dans d'autres pays[modifier | modifier le wikicode]

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Allemagne[modifier | modifier le wikicode]

Au 17e siècle, dans presque toute l'Europe des soulèvements ouvriers éclatèrent contre une machine à tisser des rubans et des galons appelée Bandmühle ou Mühlenstuhl. Elle fut inventée en Allemagne. L'abbé italien Lancelotti raconte dans un livre, écrit en 1579 et publié à Venise en 1636 que :

« Anton Müller de Dantzig a vu dans cette ville, il y a à peu près cinquante ans, une machine très ingénieuse qui exécutait quatre à six tissus à la fois. Mais le magistrat craignant que cette invention ne convertît nombre d'ouvriers en mendiants, la supprima et fit étouffer ou noyer l'inventeur. »

En 1629, cette même machine fut pour la première fois, employée à Leyde où les émeutes des passementiers forcèrent les magistrats de la proscrire. « Dans cette ville », dit à ce propos Boxhorn, «quelques individus inventèrent il y a une vingtaine d'années un métier à tisser, au moyen duquel un seul ouvrier peut exécuter plus de tissus et plus facilement que nombre d'autres dans le même temps. De là des troubles et des querelles de la part des tisserands qui firent proscrire par les magistrats l'usage de cet instrument. » Après avoir lancé contre ce métier à tisser des ordonnances plus ou moins prohibitives en 1632, 1639, etc., les Etats généraux de la Hollande en permirent enfin l'emploi, sous certaines conditions, par l'ordonnance du 15 décembre 1661.

Le Bandstuhl fut proscrit à Cologne en 1676 tandis que son introduction en Angleterre vers la même époque y provoqua des troubles parmi les tisserands. Un édit impérial du 19 février 1865 interdit son usage dans toute l'Allemagne. A Hambourg il fut brûlé publiquement par ordre du magistrat. L'empereur Charles VI renouvela en février 1719 l'édit de 1685 et ce n'est qu'en 1765 que l'usage public en fut permis dans la Saxe électorale.

France[modifier | modifier le wikicode]

En France comme dans tout l'Europe, les ouvriers tondeurs de draps étaient particulièrement réputés au 18e siècle, et leur savoir-faire était essentiel pour les manufactures. Ils disposaient d'un certain rapport de force et d'un contrôle du marché du travail. Au début du 19e siècle, la mécanique commence à pénétrer dans le métier. En février 1819, à Vienne (Isère), un convoi qui amenait une machine, pourtant escortée par la gendarmerie, se fait attaquer par des ouvriers tondeurs criant « Brisons, cassons hardi ! ».[3]

Le marxisme et le luddisme[modifier | modifier le wikicode]

Marx considérait que le luddisme était une première réaction des ouvriers, avant qu'ils s'en prennent non aux machines mais aux patrons.

« Il faut du temps et de l'expérience pour que l'ouvrier apprenne à distinguer la machinerie de son utilisation capitaliste, et donc transférer ses attaques du moyen matériel de production lui-même à la forme sociale d'exploitation de celui-ci. »[1]

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. 1,0 et 1,1 Karl Marx, Le Capital, Livre I, Quatrième section, Lutte entre travailleur et machine, 1867
  2. Byron a consacré son premier discours à la Chambre des lords au début de l'année 1812 aux troubles et revendications luddites, cf. Kirkpatrick Sale, La révolte luddite : briseurs de machines à l'ère de l'industrialisation, éditions L'échappée, coll. « Dans le feu de l'action », 2006, p.124-127.
  3. François Jarrige, Les tondeurs européens à l’épreuve des mécaniques : approche comparée des négociations sociotechniques dans l’industrie lainière (1750-1850), 2012